T. LOBSANG RAMPA

 

LE SAGE DU TIBET

 

(Édition : 22/03/2019)

 

Le Sage du Tibet — (1980) Le dernier livre du Dr Rampa. Les souvenirs de ses expériences vécues avec son guide dans le ‘Temple Intérieur’ de la ‘caverne des anciens’. Comment le monde a commencé avec le big-bang et ce qu'était le big-bang, nous en donnant de plus amples explications. Il nous informe également sur le fait que le pétrole provient d'une autre planète — contrairement à la croyance populaire selon laquelle il s'agit d'un combustible fossile — et qu'il est la cause de nombreux cancers d'aujourd'hui. Ce sont les derniers mots de Lobsang avant de quitter à jamais cette Terre en janvier 1981.

 

Le Sage du Tibet

Mieux vaut allumer une chandelle

que maudire l'obscurité.

 

 

Dédié à

Ma Très Bonne Amie

Gertrud Heals

 

Table des matières

Table des matières 3

AVERTISSEMENT. 3

CHAPITRE UN. 5

CHAPITRE DEUX. 26

CHAPITRE TROIS. 50

CHAPITRE QUATRE. 70

CHAPITRE CINQ. 96

CHAPITRE SIX. 122

CHAPITRE SEPT. 143

CHAPITRE HUIT. 166

CHAPITRE NEUF. 186

ÉPILOGUE. 206

 

AVERTISSEMENT

 

Lorsque j'ai écrit dans Le Troisième Oeil, il y a quelques années, que j'avais volé en cerf-volant, mes propos ont été accueillis par des huées et des moqueries comme si j'avais commis le plus grand des délits. Et aujourd'hui le vol en cerf-volant est pratique courante. On peut voir des cerfs-volants tirés par des hors-bords s'élever très haut dans le ciel, et d'autres bel et bien ‘pilotés’ par un homme à bord. Celui-ci doit, dans un premier temps, se tenir au bord d'une falaise ou sur n'importe quel promontoire assez haut, puis se lancer dans le vide sur son appareil qui, véritablement, le porte. Personne aujourd'hui ne daigne reconnaître que Lobsang Rampa avait dit juste, et pourtant ils ont été nombreux à se moquer lorsque, pour la première fois, j'ai parlé de vol en cerf-volant.

Beaucoup de choses qui, il y a seulement quelques années, semblaient relever de la ‘science-fiction’ sont devenues des faits quasi quotidiens. Un satellite dans l'espace, et nous pouvons capter à Londres les programmes de télévision venant des États-Unis ou du Japon. Et cela, je l'avais prédit.

Nous avons vu aussi un homme, ou plutôt des hommes, marcher sur la Lune. Tous mes livres ont dit vrai et cette confirmation de mes écrits ne va d'ailleurs qu'en s'amplifiant.

Le présent ouvrage n'est pas un roman. Ce n'est pas non plus un livre de science-fiction. C'est le compte rendu pur et simple de ce qui m'est réellement arrivé et je répète que l'auteur se fait un devoir de ne prendre aucune liberté quant à la véracité des faits.

Je dis que ce livre est vrai, mais certains peut-être s'obstineront à n'y voir que de la science-fiction ou quelque chose de similaire. Chacun est libre, bien sûr, d'en penser ce qu'il veut, libre aussi d'en rire. Mais peut-être qu'une fois le livre fermé un événement se produira qui viendra confirmer mes dires. Je tiens à signaler toutefois que je ne répondrai à aucune question concernant ce livre ; le courrier volumineux que j'ai reçu concernant mes précédents ouvrages, sans que mes correspondants ne pensent à joindre un timbre pour la réponse, m'a décidé à prendre pareille mesure. Parfois il m'a coûté davantage pour répondre à un lecteur que celui-ci n'a dû payer pour obtenir mon livre.

Bref, voici de nouveaux écrits ; je souhaite qu'ils vous plaisent et que vous les jugiez crédibles ; je me permets d'ajouter, toutefois, que si cela n'est pas le cas, peut-être est-ce parce que vous n'avez pas encore atteint un degré d'évolution suffisant.

 

CHAPITRE UN

 

— Lobsang ! LOBSANG !!

J'avais l'impression très vague d'émerger d'un profond sommeil dans lequel m'aurait plongé une immense fatigue. La journée avait été très rude, mais voilà qu'on m'appelait. À nouveau la voix fit irruption :

— Lobsang !

Mais je sentis soudainement un tumulte autour de moi ; j'ouvris les yeux et pensai que la montagne me tombait dessus. C'est alors qu'une main se tendit qui, d'un mouvement sec, me souleva de mon lieu de repos pour me mettre vivement à l'écart. Il était temps : à peine avait-elle accompli ce geste qu'un énorme rocher aux arêtes tranchantes s'écroulait juste derrière moi et déchirait ma robe. Tant bien que mal je me levai et, encore tout abasourdi, suivis mon compagnon jusque sur une petite corniche au bout de laquelle se trouvait un très petit ermitage.

Autour de nous ce n'était que neige et rochers dégringolant. Soudain nous aperçûmes la silhouette courbée du vieil ermite qui courait à notre rencontre du mieux qu'il pouvait. Mais une masse énorme de rochers se mit alors à dévaler la pente, emportant avec elle l'ermite, l'ermitage et la pointe rocheuse qui lui servait de support. Celle-ci avait environ deux cents pieds (61 m) de long ; elle n'en fut pas moins balayée comme une simple feuille morte dans un coup de vent.

Mon Guide, le Lama Mingyar Dondup, me tenait fermement par les épaules. Autour de nous c'était l'obscurité totale ; aucune étoile ne scintillait et, venant des maisons de Lhassa, pas la moindre lueur vacillante d'une chandelle. Tout n'était que ténèbres.

Brusquement, surgit devant nous un amas de rocs, de sable, de neige et de glace. La corniche sur laquelle nous nous tenions si précairement bascula sur la montagne, et nous nous sentîmes glisser, glisser, nous eûmes l'impression de glisser à tout jamais sans le moindre recours. Cette glissade prit fin cependant dans une violente secousse. Sans doute avais-je perdu connaissance car, lorsque je retrouvai mes esprits, j'étais en train de me remémorer les circonstances qui avaient été à l'origine de ce voyage jusqu'à cet ermitage lointain...

Au Potala, nous étions en train de nous divertir avec le télescope qu'un gentleman anglais avait offert au Dalaï-Lama en signe d'amitié, lorsque, tout à coup, je repérai à flanc de montagne, en un point très élevé, des drapeaux de prières que l'on agitait ; les mouvements semblaient se faire selon un code, aussi je passai très vite l'appareil à mon Guide, en lui indiquant la direction.

Le télescope fermement appuyé contre le mur d'enceinte, à l'endroit le plus élevé du Potala, mon Guide resta là un bon moment à scruter, puis déclara :

— L'ermite a besoin d'aide. Il est malade. Il faut avertir l'Abbé et lui dire que nous sommes prêts à y aller.

Il rangea brusquement le télescope et me le tendit pour que je le rapporte dans la pièce où le Dalaï-Lama gardait les cadeaux exceptionnels.

Je courus avec le précieux objet, prenant garde de ne pas trébucher pour ne pas le laisser tomber. C'était le premier télescope que je voyais. Ensuite je sortis pour remplir d'orge mon sac, vérifiai mon approvisionnement d'amadou, puis j'attendis le Lama Mingyar Dondup.

Il apparut bientôt portant deux baluchons, l'un très lourd qu'il avait déjà sur ses épaules, et un autre plus léger qu'il installa sur les miennes.

— Nous irons à cheval jusqu'au pied de la montagne, dit-il, puis nous renverrons les chevaux et il nous faudra grimper — grimper. La montée sera très dure, aussi ; je l'ai déjà faite.

Chacun ayant enfourché sa monture, nous descendîmes les marches jusqu'à la Route de l'Anneau qui entoure Lhassa. À l'endroit où elle bifurque, je ne pus m'empêcher, comme je le faisais toujours, de jeter un coup d'oeil furtif vers la gauche à la maison où j'étais né. Mais ce n'était pas le moment de s'attendrir, nous étions en mission.

Les chevaux commencèrent à peiner, à haleter et à s'ébrouer. L'ascension était devenue trop pénible pour eux, leurs sabots ne faisaient que glisser sur les rochers.

— Eh bien, Lobsang, les chevaux doivent s'arrêter là, dit finalement le Lama Mingyar Dondup en poussant un soupir. À partir de maintenant nous ne pouvons compter que sur nos pauvres pieds.

Nous descendîmes donc de cheval et, en les flattant de la main, le Lama dit aux bêtes de rentrer. Elles firent demi-tour et reprirent le sentier par lequel nous étions venus, ragaillardies, semblait-il, à l'idée de rentrer sans avoir à finir cette pénible montée.

Après avoir réorganisé nos baluchons et vérifié si nos lourds bâtons étaient en parfait état — toute fissure ou défaut pouvant être fatal — nous passâmes à l'inspection des autres objets ; nous avions bien notre silex et l'amadou ainsi que nos provisions. Nous pouvions donc partir. Sans même un regard en arrière, l'ascension commença. Les roches que difficilement nous escaladions étaient aussi dures et aussi glissantes que du verre. Sans souci pour nos mains et nos tibias que nous écorchions sur la paroi, nous cherchions la moindre fissure où insérer les doigts et les orteils, et grâce à ces appuis précaires, lentement, nous progressions. Nous atteignîmes enfin une petite plate-forme sur laquelle nous nous hissâmes pour reprendre haleine et retrouver quelque énergie. Un filet d'eau qui s'échappait d'une fente rocheuse nous permit de nous désaltérer et de faire de la tsampa. Elle ne fut pas très bonne car l'eau était glaciale et l'espace restreint ne permettait pas de faire du feu. Mais le fait de boire et de manger nous requinqua, et nous envisageâmes ensuite la possibilité de continuer notre ascension. La paroi était tout à fait lisse et il semblait impossible que quelqu'un ait pu jamais l'escalader. Nous l'attaquâmes cependant, comme d'autres avant nous l'avaient fait. Nous montions centimètre par centimètre et, petit à petit, grandissait le point minuscule vers lequel nous tendions. Nous pûmes bientôt distinguer chacun des rochers qui constituaient l'ermitage.

Celui-ci était perché à l'extrême pointe d'un éperon rocheux qui surplombait la pente. En poursuivant notre escalade, nous réussîmes à nous glisser dessous, puis, faisant un immense effort nous nous hissâmes dessus. Une fois là, nous prîmes le temps de souffler ; nous étions déjà très haut par rapport à la Plaine de Lhassa, l'oxygène commençait à manquer et il faisait très froid. Lorsque nous fûmes en état de repartir, nous nous frayâmes un chemin beaucoup plus facilement jusqu'à l'entrée de l'ermitage. Le vieil ermite était sur le seuil. Je jetai un coup d'oeil à l'intérieur et fus frappé par l'exiguïté de la pièce. De toute évidence il était impossible d'y pénétrer à trois, et je me résignai à rester à l'extérieur. Le Lama Mingyar Dondup me fit un signe d'approbation et je m'éloignai tandis que la porte se refermait derrière lui.

La Nature a ses lois qu'il faut respecter en tout et partout ; et c'est pour répondre à l'une de ses exigences qu'il me fallut très vite chercher un endroit pouvant faire office de ‘lieux d'aisance’. Je le trouvai au bord de l'éperon rocheux sous la forme d'une roche plate qui s'avançait dans le vide et qui comportait en son milieu un orifice très pratique ; il était sans doute artificiel, ou bien naturel mais élargi par quelqu'un. En m'accroupissant dessus j'eus aussitôt l'explication d'un mystère qui m'avait intrigué en montant. Nous étions passés près d'un monticule à l'aspect quelque peu singulier, qu'ornaient ce qui semblait être des tessons de glace jaunâtres dont certains avaient une forme allongée. Je venais de comprendre que cet amoncellement bizarre n'était que la preuve que des hommes avaient vécu dans l'ermitage depuis un certain temps, et c'est avec entrain que j'ajoutai ma propre contribution.

Une fois ce besoin satisfait, je me promenai dans les environs, et trouvai la roche excessivement glissante. Je suivis néanmoins le sentier et arrivai à ce qui était de toute évidence une roche amovible. Elle formait une saillie et je me demandai, sans plus d'intérêt, à quoi pouvait servir cette saillie de roche dans cette position particulière. Étant curieux, j'examinai la roche avec le plus grand soin, mon intérêt allant grandissant parce qu'elle était manifestement artificielle, et pourtant, comment aurait-elle pu être faite de main d'homme ? Elle se trouvait dans une position si bizarre. Je donnai un coup de pied, au hasard, dans le roc, mais ayant oublié que j'étais pieds nus, je dus pendant un moment frotter mon pied endolori. Puis tournant le dos à l'avancée, j'inspectai l'autre bord et me trouvai ainsi du côté de la pente par laquelle nous étions montés.

Que nous ayons pu escalader cette paroi semblait incroyable tant elle était vertigineuse. D'en haut, cette surface ressemblait à une plaque de marbre poli, et penser qu'il nous faudrait bientôt redescendre par la même voie me donnait la nausée...

Je repris brusquement conscience de ma présente situation en voulant prendre ma boîte d'amadou et mon silex : je me trouvais quelque part à l'intérieur d'une montagne, sans le moindre vêtement pour me vêtir, sans le moindre grain d'orge pour me nourrir, sans bol, sans amadou et sans silex. Je dus alors émettre une quelconque exclamation d'essence non bouddhique, car j'entendis un murmure :

— Lobsang, Lobsang, est-ce que ça va ?

Ah ! Mon Guide, le Lama Mingyar Dondup était avec moi. Je me sentis immédiatement rassuré.

— Oui je suis ici, répondis-je, je pense que j'ai été assommé en tombant, et je n'ai plus ma robe ni tout ce qu'elle contenait, et je n'ai pas la moindre idée de l'endroit où nous sommes, pas plus que je ne sais comment en sortir. Il nous faut de la lumière.

Le Lama, dont les jambes étaient coincées sous un gros rocher, répliqua :

— Je connais parfaitement bien ce passage. Le vieil ermite était le gardien des grands secrets du passé et de l'avenir. Ici se trouve l'histoire du monde depuis le moment où il a commencé jusqu'à celui où il finira. (Il fit une pause, puis ajouta :) Si tu passes la main sur la paroi de gauche tu vas bientôt sentir une arête. En poussant très fort à cet endroit, elle doit basculer, et tu auras ainsi accès à une grande cavité dans laquelle tu trouveras des robes de rechange et une ample provision d'orge. La première chose que tu dois faire c'est d'ouvrir le placard et tâter pour y trouver de l'amadou, un silex et des chandelles. Tu les trouveras sur la troisième étagère en partant du bas. Avec de la lumière, nous serons en mesure de nous entraider.

Tout d'abord, je regardai la paroi de gauche, comme me l'avait indiqué le Lama, puis tâtai le mur du passage, mais ma quête me semblait vaine tant celui-ci me paraissait lisse comme s'il eût été fait par des mains humaines.

J'allais abandonner quand tout à coup je sentis un morceau de roche pointue. En fait, je m'y suis violemment frappé les jointures et y ai laissé des lambeaux de peau, mais je poussai et poussai, persuadé que je n'y arriverais jamais. Enfin, mes efforts furent récompensés et la roche bascula sur elle-même en un grincement effrayant. Oui, il y avait en effet un placard et je pouvais tâtonner les étagères. Après avoir repéré la troisième à partir du bas, j'y trouvai des lampes à beurre, et je localisai le silex et l'amadou. L'amadou était d'une qualité exceptionnelle ; il n'était pas du tout humide et s'enflamma sur le champ. Je m'empressai d'allumer une chandelle car je commençais à me brûler les doigts.

— Allumes-en deux, Lobsang, une pour toi et une pour moi. Il y en a tout un stock ; nous en aurions même suffisamment pour tenir une semaine, si nécessaire.

Le Lama se tenant silencieux, je cherchai à voir ce qu'il y avait dans ce placard que nous pourrions utiliser, et j'y vis une barre de métal qui paraissait en fer et que je pouvais à peine soulever. Mais je voulais m'en servir comme levier pour dégager les jambes de mon compagnon qui étaient prises sous un rocher. M'éclairant d'une bougie, j'allai informer le Lama de mon intention, puis je revins m'occuper de cette barre. C'était le seul moyen pensais-je, de libérer mon Guide et ami de la poigne de ce rocher.

Je posai la barre au pied du bloc de pierre et, à quatre pattes devant, cherchai un moyen de le soulever. Il y avait une quantité de roches tout autour, mais je doutais de ma propre force, parvenant déjà à peine à soulever cette barre, mais je finis par élaborer un plan d'action : si je donnais au Lama l'un des bâtons, peut-être pourrait-il pousser une pierre sous le rocher au moment où je soulèverais celui-ci, en admettant que j'y parvienne ! Il approuva mon idée.

— C’est la seule chose que nous pouvons faire, Lobsang, parce que si je ne peux me libérer de ce rocher, mes os vont y rester. Allons, commençons.

Je repérai donc une grosse pierre de forme assez carrée d'environ quatre mains d'épaisseur, l'apportai au pied du rocher et l'appuyai contre lui, puis je donnai un solide bâton de bois au Lama pour qu'il contribue à la manoeuvre. Nous pensions que si j'arrivais à soulever un tant soit peu le rocher, il pourrait pousser la pierre carrée dessous et créer ainsi assez d'espace pour sortir ses jambes.

Je cherchai l'endroit le plus propice pour y insérer la barre et enfonçai cette dernière par l'extrémité qui portait une griffe, aussi profondément que possible, entre le sol et la base du bloc. Il me fut ensuite facile de trouver et placer une autre grosse pierre aussi près que possible de la griffe.

— Prêt ? hurlai-je, me stupéfiant presque moi-même de ma force, appuyant de tout mon poids sur la barre de fer, mais sans résultat. Je n'étais pas assez lourd. Je me reposai un moment, puis chercher autour de moi la pierre la plus lourde que je pourrais soulever. J'en repérai une et la traînai jusqu'à la barre de fer. Il me fallut ensuite la poser en équilibre sur celle-ci et à nouveau m'appuyer de tout mon poids par-dessus, tout en l'empêchant de tomber. À ma grande joie, tout à coup, je sentis un tressaillement dans la barre qui bientôt bascula vers le sol.

— Tout va bien, Lobsang, s'écria le Lama Mingyar Dondup. Tu peux relâcher la barre maintenant ; j'ai pu mettre le bloc de pierre sous le rocher. Nous allons pouvoir retirer mes jambes.

Au comble de la joie je retournai de l'autre côté du rocher et, oui, les jambes du Lama étaient dégagées, mais elles étaient à vif et saignaient, et nous avions peur qu'elles soient facturées. Très, très délicatement, je l'aidai à les mouvoir et comme il pouvait les bouger, je me glissai sous le rocher pour atteindre ses pieds encore retenus dessous. Je lui suggérai alors de se soulever sur les coudes en essayant de reculer tandis que je poussais sur la plante de ses pieds. J'opérai très délicatement et, de toute évidence, même si les blessures paraissaient très sérieuses, les os n'étaient pas fracturés.

Le Lama continuait d'essayer de se sortir de dessous le rocher. C'était très difficile et je devais pousser sur ses pieds de toutes mes forces tout en appliquant une légère torsion sur ses jambes pour éviter un affleurement de pierre sous le rocher. Je pensai alors que c'était sans doute à cet affleurement que le Lama devait de n'avoir pas eu les jambes broyées, mais il n'en continuait pas moins à nous donner des problèmes. Finalement, avec plus qu'un soupir de soulagement, ses jambes furent dégagées et je sortis en rampant de dessous le rocher pour l'aider à s'asseoir sur un rebord de roche.

Deux petites bougies ne nous éclairaient pas suffisamment, aussi je retournai à la niche de pierre et revins avec une demi-douzaine de plus et une sorte de panier pour les transporter.

À la lumière toutes les bougies nous pûmes examiner très soigneusement ses jambes : elles étaient littéralement en lambeaux. Des cuisses aux genoux elles étaient complètement à vif, et des genoux jusqu'aux pieds les chairs pendaient parce qu'elles se trouvaient coupées en lanières.

Le Lama me dit de retourner pour rapporter des chiffons qui étaient dans une boîte, et aussi un pot contenant une certaine pâte. Il me la décrivit exactement, et je partis chercher le pot, les chiffons, et quelques autres objets. Le Lama Mingyar Dondup s'égaya considérablement en voyant que j'avais rapporté également une lotion désinfectante. Je nettoyai toute la surface de ses jambes à partir des hanches, et sur ses indications, replaçai les chairs meurtries en couvrant les os qui étaient devenus très, très apparents, les couvrant avec la chair que je ‘collai’ en place avec l'onguent que j'avais rapporté. Au bout d'environ une demi-heure, celui-ci était presque sec et les jambes semblaient enfermées dans de fermes moulages.

Je déchirai des chiffons en bandes et les enroulai tout autour de ses jambes pour aider le ‘plâtre’ à tenir en place. Puis j'allai remettre sur les étagères tous les objets que j'avais empruntés, sauf les chandelles, huit en tout. Nous en éteignîmes six et les transportâmes dans nos robes.

Ramassant nos deux bâtons de bois, je les donnai au Lama qui m'en sut gré. Puis je lui dis :

— Je vais aller de l'autre côté du rocher et devrais être en mesure de voir comment nous allons réussir à vous sortir d'ici.

Il me sourit et me rassura :

— Je connais parfaitement bien cet endroit, Lobsang, il existe depuis environ un million d'années et a été fait par les gens qui ont tout d'abord peuplé ce pays qui est le nôtre. À condition qu'aucune roche ne se soit effondrée en obstruant la voie, nous pouvons rester ici une semaine ou deux en toute sécurité.

Il hocha la tête en direction du monde extérieur, et ajouta :

— Je ne pense pas que nous pourrons repartir de ce côté, et si nous ne pouvons sortir par l'un des orifices volcaniques, peut-être serons-nous découverts dans un millier d'années par des explorateurs qui trouveront alors deux intéressants squelettes sur lesquelles se pencher.

 J'avançai, avec d'un côté le formidable tunnel et de l'autre le rocher, mais le passage était tellement étroit que je me demandai comment le Lama allait pouvoir le traverser. ‘Qui veut peut’, me dis-je, et j'en vins à la conclusion que si je m'accroupissais au bas du rocher, le Lama pourrait monter sur mon dos et se trouver ainsi plus haut de sorte que ses hanches et ses jambes arrivent à passer le plus gros renflement du rocher. Quand je lui soumis mon idée, il était extrêmement réticent sachant qu'il était beaucoup trop lourd pour moi, mais après plusieurs tentatives douloureuses, il arriva à la conclusion qu'il n'y avait tout simplement pas d'autre façon. J'empilai alors quelques galets pour me faire un coussin aussi plat que possible, puis je me mis à quatre pattes en disant au Lama que j'étais prêt. Prestement il posa un pied sur ma hanche droite et l'autre sur mon épaule gauche, et d'un rapide mouvement, il passa — il franchit le rocher et se retrouva de l'autre côté en terrain dégagé. Je me redressai et vis qu'il était en sueur, tant il avait souffert et avait craint de me faire mal.

Nous nous assîmes un moment pour reprendre notre souffle et récupérer nos forces. Nous ne pouvions pas préparer de tsampa puisque nous avions perdu nos bols, de même que notre orge, mais je me rappelai en avoir vu dans la niche de pierre et, une fois de plus, j'y retournai. Je fouillai parmi les bols en bois et en choisis deux, réservant le plus beau pour mon Guide. Je les nettoyai avec du sable fin qui abondait dans ce tunnel.

Je plaçai les deux bols côte à côte sur une étagère, puis les remplis d'une bonne quantité d'orge entreposée dans la niche. Il me fallait encore faire du feu, mais c'était un jeu d'enfant puisque ce placard renfermait tout ce dont j'avais besoin : amadou, silex et bois de chauffage. À l'aide d'un gros morceau de beurre que j'y trouvai tout autant, je pus faire cette bouillie consistante que nous appelons ‘tsampa’. Revenant auprès de mon Guide, nous nous installâmes sans mot dire pour la manger. Peu après, nous nous sentîmes tous deux beaucoup mieux et capables de continuer.

Je vérifiai nos provisions, maintenant reconstituées grâce au dépôt et, oui, nous avions un bol chacun, de l'amadou et un silex, un sac d'orge chacun, et c'était vraiment tout ce que nous possédions en ce monde, à part les deux solides bâtons de bois.

Tout couverts de bleus et de meurtrissures, et après une marche qui me parut durer des siècles, nous arrivâmes devant une roche en plein milieu du chemin : la fin du tunnel, pensai-je. Mais le Lama me dit :

— Non, non, ce n'est pas la fin ; si tu pousses au bas de cette grande dalle elle basculera en son milieu, et en nous penchant nous pourrons traverser.

Je poussai le bas de la dalle et avec un grincement terrifiant elle bascula pour se mettre en position horizontale, puis resta dans cette position. Je la tins par mesure de prudence pendant que le Lama se glissait péniblement en dessous, puis je fis reprendre à la dalle sa position d'origine.

La noirceur, une pénible noirceur que nos deux petites bougies vacillantes faisaient paraître encore plus noire.

— Lobsang, éteins ta bougie, me dit alors le Lama, j'éteins la mienne aussi, et nous verrons la lumière du jour.

La lumière du jour ! Je pensai qu'il était victime d'une hallucination que j'attribuai à la fatigue et à la douleur. J'éteignis néanmoins ma chandelle, et pendant un moment je pus sentir l'odeur de la mèche fumante qui avait été saturée de beurre rance.

— Attendons quelques instants, me dit le Lama, et nous aurons toute la lumière dont nous avons besoin.

Je me sentais parfaitement idiot, debout dans ce qui était maintenant une obscurité totale, sans la moindre lueur venant d'où que ce soit. J'aurais pu l'appeler une ‘obscurité sonore’ car elle semblait faite de boum, boum, boum, puis d'une contraction, mais cela sortit de mon esprit en voyant ce qui me parut être un lever de soleil. D'un côté de ce qui était apparemment une pièce apparut une boule lumineuse. Elle était rouge et avait l'aspect du métal que l'on chauffe jusqu'à l'incandescence. Rapidement le rouge passa au jaune, puis au blanc, le blanc-bleuté de la lumière du jour. Bientôt tout se dévoila dans une saisissante réalité. Je restai là, pantelant d'émerveillement. La salle, ou quoi que ce fut, était très vaste, si vaste qu'elle aurait pu contenir le Potala tout entier. La lumière était brillante et j'étais presque hypnotisé par les décorations sur les murs et par les choses étranges qui jonchaient le sol sans en gêner le passage.

— Un endroit prodigieux, n'est-ce pas, Lobsang ? Il date d'une époque beaucoup trop lointaine pour que l'esprit de l'Homme puisse la concevoir. C'était ici le siège d'une Race spéciale capable d'effectuer des voyages dans l'espace et quantité d'autres choses. Des millions d'années ont passé et tout est encore intact. Certains d'entre nous ont été nommés Gardiens du Temple Intérieur ; ceci est le Temple Intérieur.

Je m'approchai pour examiner le mur le plus proche et il parut être couvert d'une quelconque sorte d'écriture, une écriture qui, je le sentis instinctivement, n'appartenait à aucune race de la Terre. Le Lama capta mes pensées par télépathie et répondit :

— Oui, ceci fut construit par la Race des Jardiniers qui ont amené humains et animaux sur ce monde.

 Il se tut, et me montra du doigt une boîte installée contre un mur un peu plus loin.

— Peux-tu aller jusque-là, me dit-il, et prendre deux bâtons pourvus d'une pièce transversale au sommet ?

Obéissant, je me dirigeai vers le placard qu'il m'indiquait. La porte s'ouvrit facilement et je fus absolument fasciné par son contenu. Il semblait rempli de choses à usage médical. Dans un coin il y avait un certain nombre de ces bâtons avec une traverse à une extrémité. J'en pris deux et je compris qu'ils devaient servir à soutenir un homme. Je ne savais pas ce qu'étaient des béquilles à cette époque, mais j'en rapportai deux au Lama qui plaça les traverses sous ses aisselles tandis qu'il appuyait ses mains sur des tiges placées à mi-hauteur.

— Voilà, Lobsang, me dit-il, ces choses aident les invalides à marcher. Maintenant je vais pouvoir aller moi-même jusqu'à ce placard et me faire un plâtre plus solide. Il me permettra de marcher plus facilement jusqu'à ce que les chairs se cicatrisent.

Il se dirigea vers le placard, et comme j'étais d'un caractère curieux, je le suivis.

— Va chercher les bâtons que nous avions, me dit-il, et nous les mettrons dans ce coin pour les avoir sous la main en cas de besoin.

Là-dessus il me tourna le dos et se mit à fouiller dans le casier. Je me retournai également et partis chercher nos bâtons que je posai dans le coin de ce placard.

— Lobsang, Lobsang, serais-tu capable de rapporter nos baluchons et la barre d'acier ici ? Elle n'est pas en fer comme tu le penses, mais en quelque chose de beaucoup plus dur et résistant et qui s'appelle de l'acier.

Je repartis donc et retournai à la dalle par laquelle nous étions entrés. Je poussai contre le sommet de la chose et elle bascula en position horizontale et immobile. La lumière était une très réelle bénédiction car elle éclairait tout le long du tunnel et je pouvais retracer mon chemin passé celui-ci, jusque de l'autre côté du gros rocher qui nous avait causé tant d'ennuis. Nos baluchons contenant toutes nos affaires étaient de l'autre côté, et c'est avec difficulté que je franchis le rocher et les y retrouvai. Ils me parurent extrêmement lourds, mais sans doute cette impression était-elle due au manque de nourriture et à l'état de faiblesse qui en résultait. Je pris d'abord les deux sacs et les apportai juste au bord du passage, puis revins chercher la barre d'acier. Je pouvais à peine lever la chose ; elle me faisait haleter et grogner comme un vieillard, ce qui fait que je laissai traîner un bout tout en m'accrochant à l'autre, et je m'aperçus qu'en marchant à reculons et tirant à deux mains, j'arrivais à la faire bouger. Il me fallut pas mal de temps pour lui faire passer le rocher, mais le reste du chemin se fit assez bien.

Il me fallait maintenant pousser les baluchons sous la dalle et dans cette immense pièce, puis je me coltinai la barre d'acier en me disant que je n'avais jamais déplacé pareil poids de ma vie. Je la fis passer dans la pièce, puis abaissai la dalle qui servait de porte, de sorte que nous avions de nouveau un mur lisse, sans ouverture.

Le Lama Mingyar Dondup n'avait pas perdu son temps. Ses deux jambes étaient maintenant enrobées dans un métal brillant, et il semblait de nouveau en parfaite santé.

— Lobsang, nous allons nous faire un repas avant de visiter ces lieux, parce que nous serons ici pendant environ une semaine. Pendant que tu ramenais ces choses — il désigna les baluchons et la barre d'acier — j'ai été en communication télépathique avec un ami du Potala qui m'a dit qu'une terrible tempête faisait rage. Il m'a conseillé de rester où nous étions le temps qu'elle se calme. Les prophètes de la météo affirment que la tempête durera environ une semaine.

Je me sentis vraiment déprimé à cette nouvelle parce que j'en avais assez de ce tunnel et même cette salle ne soulevait pas beaucoup mon intérêt. Malgré sa taille, elle provoquait chez moi une certaine claustrophobie qui peut paraître impossible, mais qui n'en était pas moins réelle. Je me sentais comme un animal en cage. Toutefois, les affres de la faim étaient plus fortes que toutes mes peurs, et j'observai avec plaisir le Lama préparer notre repas. Il le faisait mieux que quiconque, pensais-je, et c'était si agréable de s'asseoir devant un repas chaud. Je pris une bouchée de l'aliment — un nom vraiment poli pour parler de la tsampa — et m'émerveillai de sa saveur. Je la trouvai des plus agréables et sentis que mes forces me revenaient et que mon humeur morose se dissipait. Lorsque j'eus avalé ma ration, le Lama me demanda :

— En as-tu eu assez, Lobsang ? Tu peux en avoir autant que tu veux ; il y a beaucoup de nourriture ici, suffisamment, en fait, pour nourrir une petite lamaserie. Je t'en dirai davantage plus tard mais, pour le moment, en veux-tu d'autre ?

— Oh oui ! merci, répondis-je, je crois que j'ai encore un peu de place pour un supplément de tsampa, et c'est tellement bon. Jamais je ne l'ai trouvée aussi délicieuse.

Le Lama eut un petit rire étouffé tandis qu'il allait remplir mon bol. Puis il revint en riant à gorge déployée, tenant à la main une bouteille.

— Regarde, Lobsang, me dit-il, c'est le meilleur cognac qui soit, gardé entièrement à des fins médicales. Je pense que nous pouvons considérer notre captivité ici comme justifiant un peu de cognac pour donner quelque saveur à la tsampa.

Je pris le bol qu'il me tendait et en appréciai l'arôme, mais en même temps avec de sérieux doutes, car on m'avait toujours dit que ces breuvages alcoolisés étaient l'oeuvre des Démons, et maintenant on m'encourageait à y goûter. Peu importe, pensai-je, c'est bon quand on ne se sent pas trop d'aplomb.

Je me mis à manger et en fis un beau gâchis. Nous n'avions que nos doigts, vous savez, rien qui ressembla à un couteau, une fourchette ou une cuillère, pas même des baguettes, seulement nos doigts, et après les repas nous nous lavions les mains avec du sable fin qui décollait la tsampa avec une merveilleuse efficacité, enlevant même parfois un peu de peau si on y mettait trop d'énergie.

J'étais donc en train de vider consciencieusement mon bol, utilisant non seulement mes doigts mais aussi toute la paume de ma main droite, lorsque, d'un seul coup, je m'effondrai en arrière. Je me plais à dire que j'étais bel et bien ‘tombé de fatigue’, mais le Lama m'assura, comme il le dit plus tard en riant à l'Abbé, que j'étais, en fait, ivre-mort. Ivre ou non, je dormis, dormis et dormis encore, et lorsque je m'éveillai la merveilleuse lumière dorée illuminait toujours la pièce. Je portai mon regard vers ce qui devait être le plafond, mais il était si loin qu'on pouvait à peine le distinguer. C'était assurément une pièce immense, comme si toute la fichue montagne était creuse.

— La lumière du soleil, Lobsang, la lumière du soleil et nous l'aurons vingt-quatre heures par jour. La lumière qu'il donne est absolument sans chaleur, elle est exactement à la même température que l'air ambiant. Ne penses-tu pas qu'une lumière comme celle-ci vaut mieux que des chandelles malodorantes qui fument ?

Je regardai une fois de plus autour de moi, n'arrivant toujours pas à comprendre comment il pouvait y avoir la lumière du soleil quand nous étions ensevelis dans une cavité rocheuse, et c'est ce que je dis au Lama qui me répondit :

— Oui, j'ai connu cette merveille des merveilles toute ma vie, mais personne ne sait comment cela fonctionne. La lumière froide est une invention miraculeuse qui a été créée ou découverte il y a un million d'années environ. Des êtres ont développé une méthode de conservation de la lumière du soleil et l'ont rendue disponible même durant les nuits les plus noires. Si l'on n'utilise pas cette technique dans nos cités et dans nos temples, c'est parce que nous ne savons tout simplement pas comment faire. Nulle part ailleurs je n'ai vu pareil éclairage.

— Environ un million, vous avez dit ? C'est pratiquement au-delà de ma compréhension. J'imagine que c'est un chiffre tout comme un 1, un 2, un 3, ou autres, suivi par un nombre de zéros, 6 je crois, mais c'est seulement une supposition et, de toute façon, c'est un chiffre si énorme, que je ne peux comprendre. Cela ne fait aucun sens pour moi. Dix ans, vingt ans, je peux à la rigueur en avoir une idée, mais plus, non ! Comment a-t-on pu construire cette salle ? demandai-je tout en passant les doigts distraitement sur l'une des inscriptions du mur. Je sursautai d'effroi parce qu'un déclic venait de se faire entendre et qu'un pan de mur commençait à s'enfoncer.

— Lobsang ! Lobsang ! Tu as fait une découverte ! Aucun d'entre nous qui sommes venus ici ne connaissait l'existence de cette seconde salle.

Nous regardâmes prudemment par l'ouverture de la porte et aussitôt que nos têtes en passèrent l'entrée, la lumière s'alluma ; j'observai qu'en quittant l'immense pièce où nous étions, cette dernière progressivement s'obscurcissait.

Nous regardions autour de nous, presque effrayés de bouger, parce que nous ne savions pas quels dangers nous attendaient ou dans quel piège nous pourrions tomber, mais rassemblant finalement notre courage, nous nous dirigeâmes vers un grand ‘quelque chose’ qui se trouvait au milieu de la pièce. C'était une énorme structure. Elle avait dû être brillante déjà, mais sa surface était maintenant toute ternie et grisâtre. Elle était de la hauteur de quatre ou cinq hommes, et ressemblait à deux plats posés l'un sur l'autre. Nous en fîmes le tour et découvrîmes à l'autre bout une échelle en métal gris qui, à partir d'une porte dans la machine, descendait jusqu'au sol. Je m'y précipitai, oubliant qu'en tant que jeune homme dans les Ordres Sacrés je devais montrer plus de décorum, mais je m'élançai vers l'échelle et y grimpai prestement sans même m'inquiéter de savoir si elle était solidement fixée. Elle l'était. De nouveau, comme ma tête passait l'embrasure de la porte les lumières s'allumèrent à l'intérieur de la machine. Le Lama Mingyar Dondup, pour ne pas être en reste, grimpa dans la machine.

— Ah, Lobsang, c'est l'un des Chars des Dieux. Tu les as déjà vus virevolter, n'est-ce pas ?

— Oh oui, monsieur, répondis-je, je me disais qu'il y avait des Dieux qui traversaient notre Pays pour s'assurer que tout allait bien, mais, bien sûr, je n'en ai jamais vu un d'aussi près.

 

CHAPITRE DEUX

 

Nous nous trouvions, semblait-il, dans une sorte de couloir bordé des deux côtés de casiers ou de placards, ou quelque chose de similaire. Quoi qu'il en soit, je tirai une poignée au hasard et un grand tiroir vint à moi, coulissant aussi bien que s'il venait tout juste d'être fabriqué. Il renfermait toutes sortes d'instruments étranges. Le Lama Mingyar Dondup qui regardait par-dessus mon épaule prit quelque chose et s'exclama :

— Ah ! ce sont sûrement des pièces de rechange. Je suis sûr qu'il y a ici de quoi faire fonctionner à nouveau la machine.

Nous refermâmes le tiroir et allâmes plus loin. La lumière nous précédait, diminuant progressivement derrière nous, et nous atteignîmes bientôt une très grande pièce. En y pénétrant elle s'éclaira brillamment, et nous restâmes tous deux sans voix : c'était de toute évidence le poste de commande de la chose, mais ce qui nous surprit était le fait qu'il y avait là des hommes. L'un d'eux était assis dans ce qui devait être le siège de contrôle, en train de scruter un instrument de mesure sur un tableau en face de lui. Il y avait une quantité de cadrans, et je supposai qu'il se préparait au décollage.

— Comment se fait-il, m'écriai-je, que ces hommes soient encore là après des millions d'années ? Ils ont l'air tellement vivants, seulement profondément endormis.

Un autre homme était assis devant une table sur laquelle étaient étalées de grandes cartes qu'il consultait la tête dans ses mains et les coudes appuyés sur la table. Nous parlions à mi-voix. C'était stupéfiant, et notre science n'était rien de plus que pitoyable comparée à ceci.

Le Lama Mingyar Dondup prit un de ces personnages par l'épaule en disant :

— Je pense que ces hommes sont dans une forme d'animation suspendue. Je pense qu'ils pourraient être ramenés à la vie, mais je ne sais pas comment le faire, je ne sais pas ce qui se passerait si je savais le faire. Comme tu le sais, Lobsang, il y a d'autres grottes dans cette chaîne de montagnes et nous en avons visité une qui contenait d'étranges engins comme des échelles qui, apparemment, fonctionnaient mécaniquement. Mais ceci dépasse tout ce que j'ai vu jusqu'ici, et en tant que l'un des Lamas seniors responsables pour maintenir ces lieux intacts, je peux te dire que c'est ici l'endroit le plus merveilleux de tous, et je me demande s'il y a encore d'autres boutons qu'il nous faudrait presser pour ouvrir d'autres pièces. Mais examinons d'abord soigneusement celle-ci. Nous avons environ une semaine devant nous, car il me faudra bien tout ce temps avant que je sois capable de redescendre dans la vallée.

Nous nous approchâmes des autres hommes ; il y en avait sept en tout. On avait l'impression que chacun était à son poste et qu'ils s'apprêtaient à décoller. Mais le décollage avait dû être interrompu par une catastrophe subite. On aurait dit qu'un tremblement de terre s'était produit qui aurait fait s'effondrer de lourds rochers sur ce qui devait être un toit coulissant.

Le Lama s'arrêta et s'approcha d'un autre homme qui avait un livre — un carnet — devant lui. Évidemment, il était en train d'écrire le compte rendu de ce qui se passait, mais nous ne pouvions comprendre son écriture, nous n'avions aucune base pour établir que ces choses étaient des lettres, des idéogrammes ou bien seulement des symboles techniques. Le Lama dit :

— Dans toutes nos recherches nous n'avons jamais rien trouvé qui puisse nous aider à traduire... attends une minute... ajouta-t-il avec une inhabituelle excitation dans la voix, cette chose là-bas, je me demande si c'est une machine parlante pour les archives. Bien sûr, je ne pense pas qu'elle fonctionnera après toutes ces années, mais essayons.

Nous nous dirigeâmes ensemble vers l'appareil en question. Il avait la forme d'une boîte et, à peu près à mi-hauteur, une ligne en faisait le tour. À titre d'essai nous appuyâmes sur la surface au-dessus de la ligne, et à notre grande joie, la boîte s'ouvrit, révélant des rouages à l'intérieur et quelque chose qui semblait servir aux déplacements d'une bande métallique entre deux bobines. Le Lama Mingyar Dondup examina les différents boutons fixés sur le devant de la boîte. Tout à coup, nous sursautâmes d'effroi ; il s'en fallut de peu que nous prenions nos jambes à notre cou, car une voix se fit entendre qui venait de la partie supérieure de la boîte, une voix étrange, complètement différente des nôtres. Cela ressemblait à une quelconque explication donnée par un étranger, mais nous ne comprenions pas de quoi il était question. Et puis — nouvelle surprise — des bruits sortirent de la boîte ; je suppose que ce devait être de la musique, mais pour nous ce n'était que des bruits discordants. Mon Guide pressa alors un autre bouton et le bruit s'arrêta.

Nous étions tous les deux plutôt épuisés par nos découvertes et par un excès d'émotions. Nous nous assîmes donc sur ce qui était apparemment des fauteuils, mais la panique me gagna en sentant que je m'enfonçais dans mon siège comme si j'étais en fait assis dans l'air.

Cet instant de surprise passé, le Lama me dit :

— Peut-être qu'un peu de tsampa nous ferait du bien ; nous sommes tous deux épuisés.

Là-dessus il chercha des yeux l'endroit le plus propice pour y allumer un petit feu pour chauffer la tsampa. C'est alors qu'il remarqua une alcôve à l'extérieur de la salle de contrôle, et en y pénétrant la lumière s'alluma.

— Je pense que c'est ici qu'ils préparaient leurs repas, parce que tous ces boutons ne sont pas là comme décoration ; ils doivent servir à quelque chose.

Il me montra un bouton sur lequel était représentée une main levée dans la position ‘arrêt’. Sur un autre était dessinée une flamme ; c'est sur ce dernier qu'il appuya. Au-dessus de cet instrument se trouvaient divers récipients métalliques. Nous en prîmes un.

À ce moment-là nous ressentîmes une sensation de chaleur et après y avoir passé la main en un va-et-vient, le Lama dit finalement :

— Et voilà, Lobsang, mets ta main ici ; c'est la chaleur pour la cuisson de notre repas.

Je mis la main là où il m'indiquait, mais un peu trop près, et sursautai de surprise. En riant, mon Guide mit la tsampa presque congelée dans le récipient métallique, puis posa le tout sur une grille au-dessus de la source de chaleur. Il y ajouta de l'eau, et le mélange ne tarda pas à bouillonner. Il appuya alors sur le bouton marqué du symbole de la main et le rouge incandescent disparut immédiatement. Ayant retiré le récipient, à l'aide d'un objet métallique dont l'extrémité avait la forme d'une petite écuelle, il distribua la tsampa dans nos bols. Pendant quelque temps, nous n'entendîmes plus que le bruit que nous faisions en mangeant.

— J'ai une de ces soifs ! m'écriai-je dès que j'eus avalé la dernière bouchée. Je boirais volontiers quelque chose.

À côté de la boîte qui produisait de la chaleur nous vîmes une sorte de grande cuvette et, au-dessus, deux manettes métalliques. Je tournai l'une d'elles de la seule façon possible, et de l'eau, de l'eau froide, se répandit dans la cuve. Je ramenai hâtivement la manette à sa position originale et essayai l'autre qui était d'une couleur rougeâtre. Je la tournai et de l'eau réellement chaude en sortit, si chaude que je m'ébouillantai, pas sérieusement, mais je m'ébouillantai suffisamment pour en bondir. Je remis la manette dans sa position première.

— Maître, dis-je, si c'est de l'eau, elle a dû être là pendant l'un de ces millions d'années dont vous avez parlé. Comment se fait-il que nous puissions la boire ? Elle devrait être totalement évaporée ou avoir une saveur aigre, mais elle a un goût très agréable.

Le Lama répondit :

— Eh bien, l'eau peut se conserver pendant des années : que dis-tu des lacs et des rivières ? Leurs eaux remontent bien au-delà de l'histoire, et je suppose que cette eau-ci provient d'un réservoir hermétique, ce qui signifie qu'elle a pu conserver un goût agréable.

Je suppose que ce vaisseau n'était venu ici que pour un réapprovisionnement, et peut-être pour certaines réparations parce que, à en juger par la pression de l'eau, il doit y en avoir une très grande quantité dans un réservoir. Quoi qu'il en soit, il y a ici de quoi tenir des gens occupés pendant un mois.

— Eh bien, dis-je, si l'eau est restée fraîche, il doit y avoir également des aliments qui se sont conservés frais.

Je me levai de mon siège avec difficulté car il semblait vouloir me retenir, mais je mis alors mes mains sur le côté du fauteuil — sur le dessus des accoudoirs — et immédiatement je fus non seulement libéré, mais poussé en position debout. Après m'être remis du choc causé par cette merveille, je me mis à tâter les murs de la petite cuisine. Je vis une quantité d'encoches qui ne semblaient d'aucune utilité. Je mis le doigt dans l'une d'elles, tirai, et rien ne se passa. J'essayai de tirer de côté, mais non, la chose ne bougea pas ; j'en essayai donc une autre, poussai mon doigt directement dans l'encoche, et un panneau glissa de côté. À l'intérieur du placard, de l'armoire, ou quel que soit son nom, il y avait un certain nombre de pots qui semblaient n'avoir d'ouverture nulle part. Ils étaient transparents, ce qui permettait de voir ce qu'il y avait à l'intérieur. De toute évidence, c'était une sorte de nourriture, mais comment de la nourriture pourrait-elle être conservée pendant un million d'années ou plus ?

Je réfléchis et réfléchis à la question. Il y avait des images d'aliments que je n'avais jamais vus ni entendu parler, et certaines choses étaient enfermées dans un contenant transparent sans qu'il ne semble pourtant y avoir un moyen d'ouvrir ledit contenant. Je passai de l'un à l'autre de ces placards, armoires, ou cabinets, et allai de surprise en surprise.

Je savais à quoi ressemblaient des feuilles de thé, et ici, dans l'un des cabinets il y avait des contenants à travers lesquels je pouvais voir des feuilles de thé.

Il y avait d'autres surprises car certains de ces récipients transparents contenaient ce qui était de toute évidence des morceaux de viande. Je n'avais jamais mangé de viande de ma vie, et avais grande envie d'y goûter pour savoir ce qu'il en était.

Je me fatiguai rapidement de jouer dans la cuisine et allai rejoindre le Lama Mingyar Dondup. Il avait un livre à la main, les sourcils froncés, et se trouvait dans un état d'intense concentration.

— Oh, Maître, dis-je, j'ai découvert l'endroit où ils stockaient leur nourriture ; ils la gardent dans des boîtes transparentes, mais il n'y a aucun moyen de les ouvrir.

Il me regarda un instant d'un air absent, puis éclata de rire en disant :

— Eh oui, eh oui, le matériel d'emballage actuel est loin d'être comparable à celui d'il y a un million d'années. J'ai goûté de la viande de dinosaure et elle était aussi fraîche que si l'animal venait d'être abattu. Je te rejoins dans un moment et nous allons examiner tes découvertes.

Je fis le tour de la salle de contrôle, puis m'assis pour réfléchir. Si ces hommes étaient âgés d'un million d'années, pourquoi n'étaient-ils pas tombés en poussière ? Il était manifestement ridicule de dire que ces hommes avaient un million d'années alors qu'ils étaient absolument intacts et semblaient bien vivants, attendant simplement d'être réveillés. Je vis que, suspendu aux épaules de chacun, il y avait une sorte de petit sac à dos, aussi j'en retirai un de l'un des ‘corps endormis’ et l'ouvris. À l'intérieur il y avait de curieux morceaux de fils métalliques enroulés en bobines, et aussi d'autres choses faites de verre. Le tout n'avait aucun sens pour moi. Il y avait également un casier tout plein de boutons, et je pressai le premier que je vis. Je criai de peur : le corps dont j'avais retiré le sac à dos eut un brusque sursaut et tomba en fine, fine poussière, une poussière vieille d'un million d'années ou plus.

Le Lama Mingyar Dondup me rejoignit là où je me tenais, pétrifié de peur. Il regarda le sac à dos, regarda le tas de poussière, puis dit :

— Il existe un bon nombre de ces cavernes ; j'en ai visité quelques-unes et nous avons appris à ne jamais appuyer sur un bouton avant de savoir à quoi il sert, avant de l'avoir déduit par hypothèse. Ces hommes savaient qu'ils allaient être enterrés vivants dans un énorme tremblement de terre, alors le médecin du vaisseau a dû aller vers chaque homme et lui mettre une trousse de survie sur les épaules. Les hommes entrèrent alors dans un état d'animation suspendue, de sorte qu'ils n'eurent pas la moindre conscience de ce qui se passait pour eux ou autour d'eux ; ils étaient aussi proches que possible de la mort, sans réellement être morts. Ils recevraient dès lors une nourriture adéquate pour maintenir le fonctionnement du corps à une échelle infime. Quand tu as touché ce bouton, qui est rouge à ce que je vois, tu as dû interrompre l'approvisionnement de la force de vie de l'homme en animation suspendue. Sans approvisionnement de la force vitale, son âge s'est subitement fait sentir, le réduisant immédiatement en un tas de poussière.

Nous allâmes voir les autres hommes et décidâmes qu'il n'y avait rien que nous puissions faire pour eux parce que, après tout, nous étions enfermés dans la montagne tout comme l'était le vaisseau, et si ces gens se réveillaient, seraient-ils un danger pour le monde ? Seraient-ils un danger pour les lamaseries ? Ces hommes, bien sûr, possédaient des connaissances qui les feraient paraître comme des Dieux à nos yeux, et nous eûmes peur d'être mis de nouveau en esclavage, car nous avions une forte mémoire raciale d'avoir déjà été faits esclaves.

Le Lama Mingyar Dondup et moi nous assîmes sur le sol, sans mot dire, chacun absorbé dans ses propres pensées. Que se passerait-il si nous pressions ce bouton-ci, que se passerait-il si nous pressions ce bouton-là, et quelle sorte d'approvisionnement en énergie pouvait garder des hommes en vie et bien nourris pendant plus d'un million d'années ? Nous frémîmes malgré nous au même moment puis, nous jetant mutuellement un regard, le Lama dit :

— Tu es un jeune, Lobsang, et moi je suis un vieil homme. J'ai été le témoin de beaucoup de choses et je me demande ce que tu ferais dans un cas comme celui-ci. Ces hommes sont en vie, cela est certain ; mais qui peut nous dire que si nous leur redonnons vie ils ne se comporteront pas en barbares ? Peut-être même nous tueraient-ils pour venger leur compagnon que nous avons laissé mourir ? Il nous faut réfléchir à cela très sérieusement, car nous ne pouvons lire les inscriptions.

Il s'interrompit car je venais de me lever en proie à une grande excitation.

— Maître, Maître, m'écriai-je, j'ai vu tout à l'heure un livre qui peut peut-être nous aider ; on dirait un dictionnaire de différentes langues.

Sans attendre sa réponse, je me précipitai dans une pièce près de la cuisine et retrouvai le fameux livre qui paraissait tout neuf. Je le pris à deux mains, car il était lourd, et le rapportai en vitesse au Lama, mon Guide.

Le Lame prit le livre et avec une suppression d'excitation mal dissimulée, il se mit à le consulter. Pendant un certain temps, il resta assis là, totalement captivé par sa lecture. Enfin, il s'aperçut que j'étais dans un état d'extrême agitation, me demandant de quoi il s'agissait et pourquoi il ne m'en disait rien.

— Lobsang, Lobsang, je suis désolé, je te demande pardon dit le Lama, mais ce livre est la Clef de tout, et quelle histoire fascinante ! Je peux le lire car il est écrit dans ce qui semble être notre langue honorifique. La moyenne des gens, bien sûr, ne peut pas lire le Tibétain honorifique, mais je le peux, et ce vaisseau est vieux d'environ deux millions d'années. Il fonctionne grâce à l'énergie obtenue de la lumière — de toute lumière, celle des étoiles, celle du soleil, et il capte l'énergie des sources qui ont déjà utilisé cette énergie et l'ont transmise.

Se référant toujours au livre, il poursuivit :

— Ces hommes formaient une bande diabolique, ils étaient les serviteurs des Jardiniers du Monde. Mais c'est toujours la même vieille histoire au sujet des hommes et des femmes : les hommes désirent les femmes tout comme les femmes désirent les hommes ; mais ce navire avait pour équipage des hommes qui avaient abandonné le grand vaisseau-mère et ceci, en fait, est ce qu'ils nomment un navire de sauvetage. La nourriture peut être mangée sans danger, et les hommes peuvent être réanimés, mais peu importe combien de temps ils sont restés ici, ce sont toujours des renégats, parce qu'ils cherchaient à trouver des femmes beaucoup trop petites pour eux et leurs associations avec ces femmes étaient de véritables tortures pour ces dernières. Ils se demandent apparemment si leurs sacs à dos avec les dispositifs pour maintenir la vie vont fonctionner ou s'ils auront été automatiquement débranchés à partir du vaisseau qu'ils appellent le vaisseau-mère. Je pense que nous devrons expérimenter un peu et lire davantage, parce qu'il me paraît clair que si ces hommes étaient autorisés à vivre, avec toutes leurs connaissances, ils seraient en mesure de nous faire un mal contre lequel nous ne pourrions jamais lutter, parce que ces gens sont habitués à nous traiter comme du bétail, comme des choses sur lesquelles effectuer des expériences génétiques. Ils ont déjà causé du mal par leurs expériences sexuelles avec nos femmes, mais tu es encore trop jeune pour en savoir plus sur ce sujet.

Je me promenai aux alentours. Le Lama était étendu sur le sol pour soulager ses jambes qui lui causaient pas mal de problèmes. Je me promenai aux alentours et arrivai dans une pièce qui était toute verte. Il y avait là une table très particulière avec une énorme lumière au-dessus, et il y avait partout ce qui ressemblait à des boîtes en verre.

— Hmm, pensai-je en moi-même, ce doit être ici qu'ils soignent leurs malades ; il vaut mieux aller en parler au Patron.

Ainsi je le rejoignis et lui dis que j'avais trouvé une pièce très particulière, une pièce toute verte avec des choses étranges enfermées dans ce qui ressemblait à du verre mais n'en était pas. Lentement, il se mit debout et avec l'aide des deux bâtons se dirigea vers la pièce que j'avais découverte.

Dès que j'y pénétrai — je montrais le chemin — les lumières s'allumèrent, des lumières comme la lumière du jour, et le Lama Mingyar Dondup se tenait là, dans l'embrasure de la porte, une expression d'immense satisfaction sur son visage.

— Bravo, Lobsang, bravo ! dit-il. Voilà que tu as fait deux découvertes. Je suis certain que ces informations seront bien reçues par Sa Sainteté le Dalaï-Lama.

Il fit le tour de la pièce en examinant différentes choses, en saisissant certaines, et en scrutant le contenu de — eh bien, je ne sais pas comment les appeler — certaines des choses qui se trouvaient dans les cubes de verre étaient absolument au-delà de ma compréhension. Mais il finit par s'asseoir sur une chaise basse, captivé par un livre qu'il avait pris sur une étagère.

— Comment se fait-il, demandai-je, que vous compreniez une langue que vous dites vieille d'au moins un million d'années ?

Faisant un effort, il mit le livre de côté pour un moment, réfléchissant à ma question. Puis il répondit :

— Eh bien, c'est une assez longue histoire, Lobsang. Cela nous mène à travers les méandres de l'histoire, cela nous mène à travers des chemins que même certains Lamas ne peuvent suivre. Mais brièvement, c'est ceci : Ce monde était prêt à être colonisé et donc nos Maîtres — je dois les appeler Maîtres parce qu'ils étaient les chefs des Jardiniers de la Terre et d'autres mondes — ordonnèrent qu'une certaine espèce soit développée sur Terre, et cette certaine espèce, c'était nous.

Sur une planète fort éloignée, en dehors de cet Univers, des préparatifs furent mis en œuvre et l'on construisit un navire spécial capable de voyager à une vitesse absolument incroyable, et nous, embryons humains, y fûmes embarqués. D'une façon ou d'une autre, les Jardiniers, comme on les appelait, les emmenèrent sur ce monde, et puis nous ne savons pas ce qui arriva entre le temps de l'arrivée des embryons et — les premières créatures qui pouvaient être appelées humaines.

Mais pendant leur absence, de nombreux événements eurent lieu dans leur patrie. Le vieux dirigeant, ou ‘Dieu’, était âgé et il y avait certaines personnes aux intentions mauvaises qui convoitaient son pouvoir ; elles s'arrangèrent pour se débarrasser de ce Dieu et en placèrent un autre — leur propre marionnette — pour régner à sa place. Ses décisions, bien sûr, étant dictées par ces renégats.

Le navire revint de la planète Terre et ses occupants trouvèrent une situation très différente, s'aperçurent qu'ils n'étaient pas les bienvenus et que le nouveau dirigeant voulait les tuer pour se débarrasser d'eux. Mais les Jardiniers qui venaient tout juste de rentrer de la Terre s'emparèrent de quelques femmes de leur propre taille et décollèrent à nouveau pour l'Univers terrestre (il existe beaucoup, beaucoup d'univers différents, tu sais, Lobsang).

Arrivés au monde où ils avaient développé des humains, ils établirent leur propre empire, ils construisirent divers artefacts comme des pyramides grâce auxquelles ils pouvaient maintenir une surveillance-radio sur tout ce qui s'approchait de la Terre. Les humains leur servaient d'esclaves et les Jardiniers n'avaient qu'à savourer leur confort et émettre des ordres.

Les hommes et les femmes — peut-être pourrions-nous les appeler super-hommes et super-femmes — se fatiguèrent de leurs propres partenaires et il y eut de nombreuses liaisons qui menèrent à des querelles et à toutes sortes de problèmes. C'est alors que, venant de l'espace et non détecté par les vigies des pyramides, un vaisseau spatial apparut. C'était un immense vaisseau et il s'installa de manière à ce que les gens puissent en sortir et commencer à bâtir des habitations. Les premiers occupants de la Terre furent contrariés par la présence de ces autres hommes et femmes de l'espace et c'est ainsi que, d'une bataille de mots, ils en vinrent à un véritable combat. La dispute continua longtemps, et les inventions les plus diaboliques apparurent. Finalement, les gens du grand vaisseau spatial n'en pouvant supporter davantage, dépêchèrent un nombre de vaisseaux apparemment déjà stockés en vue d'une telle éventualité, et larguèrent de terribles bombes partout où vivaient les autres gens de l'espace.

Ces bombes étaient une forme très avancée de la bombe atomique et lorsqu'elles tombèrent, tout fut décimé à des kilomètres à la ronde. Une éblouissante lumière pourpre s'éleva alors de la terre et les hommes et les femmes de l'espace qui l'avaient provoquée regagnèrent le vaisseau spatial géant et quittèrent les lieux.

Pendant une centaine d'années ou plus, il n'y eut pratiquement aucune forme de vie sur Terre dans les régions bombardées, mais lorsque les effets des radiations commencèrent à se dissiper, des gens se mirent à sortir craintivement, se demandant ce qu'ils allaient découvrir. Ils mirent bientôt sur pied une sorte d'agriculture, utilisant des charrues en bois et autres instruments du genre.

— Mais Maître, interrompis-je, vous dites que le monde est vieux de plus de cinquante millions d'années ; eh bien, il y a tellement de choses que je ne comprends pas du tout. Ces hommes, par exemple, nous ne savons pas quel âge ils ont, nous ne savons pas depuis combien de jours, de semaines, ou de siècles, ils sont ici, et comment la nourriture a-t-elle pu se conserver fraîche toutes ces années ? Pourquoi ces hommes ne sont-ils pas tombés en poussière ?

Le Lama se mit à rire.

— Nous sommes un peuple d'ignorants, Lobsang. Il y a eu sur cette Terre des gens autrement plus intelligents ; il y a eu de nombreuses civilisations, tu sais. Si tu prends ce livre, par exemple (il me montrait un livre qui se trouvait sur une étagère), tu y trouveras toutes sortes d'explications sur des pratiques médicales et techniques chirurgicales totalement inconnues au Tibet. Et pourtant nous sommes parmi les premiers habitants de cette Terre.

— Alors pourquoi notre pays se trouve-t-il à si haute altitude ? repris-je. Pourquoi notre existence est-elle si pénible ? Certains de ces livres illustrés que vous avez rapportés de Katmandou montrent toutes sortes de choses, mais nous ignorons tout de ces choses, nous n'avons rien sur roues au Tibet.

— Non. Il y a un vieux, très vieux dicton, répondit le Lama, qui dit que lorsque le Tibet permettra que les roues soient introduites dans le pays, il sera alors conquis par une race très hostile. Cela s'est vérifié et je vais te prouver, jeune homme, que les anciens pouvaient réellement prévoir l'avenir car il y a ici des instruments permettant de voir non seulement dans le passé, mais aussi dans le présent et le futur.

— Mais comment les choses peuvent-elles durer si longtemps ? Si on laisse les choses sans s'en occuper, eh bien, elles se détériorent, elles tombent en morceaux, elles deviennent inutiles tout comme la Roue de Prière que vous me montriez dans cette vieille lamaserie : une belle pièce d'art corrodée et impossible à déplacer. Comment ces gens pouvaient empêcher les choses de se détériorer, comment pouvaient-ils fournir l'énergie nécessaire pour garder les choses en état de marche ? Regardez la façon dont les lumières s'allument dès que nous entrons dans une pièce ; nous n'avons rien de pareil. Nous utilisons des lampes à beurre nauséabondes ou des lanternes ; pourtant ici nous avons une lumière comparable à celle du jour, et qui ne provient de nulle part. Rappelez-vous que vous m'avez montré dans ce livre des images de machines qui fonctionnaient dans un champ magnétique et produisaient ce que vous avez appelé ‘électricité’. Nous n'avons pas cela. Pourquoi sommes-nous si arriérés ?

J'étais déconcerté.

Le Lama garda le silence un certain temps puis me dit :

— Oui, il te faudra connaître toutes ces choses ; tu vas devenir le Lama le plus instruit qui se soit jamais vu au Tibet ; tu vas connaître le passé, le présent, et le futur. Dans cette chaîne-ci de montagnes, il existe un certain nombre de ces cavernes qui, à une époque, étaient toutes reliées entre elles par des tunnels. Il était possible de passer d'une caverne à l'autre et d'avoir de la lumière et de l'air frais en tout temps, quel que soit l'endroit où l'on se trouvait. Mais ce pays, le Tibet, était jadis au bord de la mer et les gens vivaient dans les plaines ; celles-ci n'étaient que très légèrement vallonnées. Ces gens de cette Époque révolue disposaient de sources d'énergie qui nous sont tout à fait inconnues. Mais il se produisit une terrifiante catastrophe, parce qu'au-delà de notre terre les savants d'un pays appelé Atlantide déclenchèrent une formidable explosion qui ruina ce monde.

— Ruina ce monde ? dis-je. Mais notre pays se porte bien ; comment est-il ruiné ? Comment le monde est-il ruiné ?

Le Lama se leva et alla chercher un livre. Il y avait une si grande quantité de livres ici, et il en choisit un pour me montrer certaines images.

— Regarde, dit-il, ce monde était jadis couvert de nuages. Le soleil ne se voyait jamais, et l'on ne soupçonnait pas l'existence des étoiles. À cette époque, les gens vivaient des centaines d'années ; ils ne mouraient pas aussitôt qu'ils avaient appris quoi que ce soit comme c'est le cas aujourd'hui. Les gens meurent maintenant à cause des radiations néfastes du soleil, et parce que notre couverture protectrice de nuages a disparu ; par conséquent, de dangereux rayons sont apparus qui ont saturé le monde, provoquant toutes sortes de maladies, toutes sortes d'aberrations mentales. Le monde fut pris dans une tourmente, le monde se tordit sous l'impact de cette fantastique explosion. L'Atlantide qui se trouvait loin d'ici, de l'autre côté du monde, sombra dans l'océan, et nous au Tibet — eh bien, notre terre fut projetée entre vingt-cinq et trente mille pieds (7 600 m / 9 000 m) au-dessus du niveau de la mer. Les gens devinrent en moins bonne santé et pendant longtemps, moururent, parce qu'il n'y avait pas assez d'oxygène pour eux à cette hauteur, et parce que nous étions plus près des cieux, là où les radiations étaient plus fortes.

Il s'arrêta un moment et frotta ses jambes qui le faisaient beaucoup souffrir.

— Une partie de notre pays est cependant restée au niveau de la mer, reprit-il, et les gens là-bas sont devenus de plus en plus différents de nous ; ils sont devenus presque stupides dans leur mentalité, ils n'ont pas de temples, ils ne vénèrent pas les Dieux, et même maintenant ils se servent d'embarcations en peaux de bêtes pour attraper des phoques, des poissons, et autres formes de vie. Ils tuent aussi beaucoup de ces immenses créatures dont la tête s'orne de cornes énormes et ils en mangent la chair. Quand d'autres races sont arrivées, elles ont donné à ces gens de l'extrême-nord le nom d'Esquimaux. Notre partie du Tibet a conservé les meilleurs gens : les prêtres, les sages et les docteurs de grande renommée, tandis que celle qui s'est séparée pour sombrer dans la mer, ou du moins rester à son niveau, a hébergé ceux de moindres mentalités : les travailleurs ordinaires, les gens ordinaires, les bûcherons et les porteurs d'eau. Ils sont restés presque dans le même état pendant plus d'un million d'années. Ils en sortirent progressivement et se mirent à gagner leur vie sur la surface de la Terre. Ils installèrent de petites fermes et en une centaine d'années environ, les choses prirent une tournure normale.

— Mais avant de t'en dire davantage, poursuivit le Lama, je voudrais que tu regardes mes jambes ; elles me font très mal et j'ai trouvé un ouvrage médical ici qui parle de blessures qui ressemblent à la mienne. J'arrive à en lire assez pour savoir que je souffre d'une infection.

Je le regardai, très étonné, me demandant ce que moi, un chela ordinaire, je pouvais faire pour un si grand homme ? Mais je retirai néanmoins les chiffons enveloppant ses jambes et reculai devant ce que je vis. Les jambes étaient couvertes de pus, et la chair paraissait vraiment très, très infectée. En plus, sous les genoux, les jambes étaient très enflées.

— Maintenant, il te faut suivre exactement mes instructions. Tout d'abord il nous faut quelque chose pour désinfecter ces jambes. Heureusement, tout ici est en bon état, et sur cette étagère — m'indiquant l'endroit du doigt — tu vas trouver un flacon avec une inscription sur le verre. Je pense que c'est le troisième à partir de la gauche sur la deuxième étagère du bas. Apporte-le et je te dirai si c'est le bon.

Obéissant, je me dirigeai vers les étagères et je fis coulisser une porte qui me sembla être en verre. Maintenant, je ne connaissais pas grand-chose au verre car il y en avait très, très peu au Tibet. Nos fenêtres pouvaient être tendues de papier imbibé d'huile pour les rendre translucides et laisser pénétrer un peu de lumière dans les pièces, mais la plupart des gens n'avaient pas de fenêtres à leur demeure parce qu'ils ne pouvaient s'offrir le coût du transport du verre à travers les montagnes, du verre qui devait être acheté en Inde.

Je fis donc coulisser la vitrine et examinai les bouteilles. J'en trouvai une qui me sembla être celle que voulait le Lama et la lui apportai. Il la regarda et lut le mode d'emploi. Après quoi il me dit :

— Apporte-moi ce grand récipient retourné que tu vois là sur le côté. D'abord, lave-le bien. N'oublie pas que nous avons une quantité d'eau illimitée et donc, lave-le bien, puis mets-y environ trois bols d'eau.

Je lavai donc minutieusement le récipient qui était déjà impeccable, puis y versai ce que je supposai équivaloir à trois bols d'eau, et lui apportai le tout. À ma profonde stupéfaction, il fit quelque chose à la bouteille et l'extrémité s'en détacha !

— Oh ! vous l'avez cassée, m'écriai-je. Est-ce que j'essaie d'en trouver une qui soit vide ?

— Lobsang, Lobsang, dit le Lama, tu me fais vraiment rire. S'il y a quelque chose dans cette bouteille, c'est qu'il doit y avoir un moyen de l'y mettre puis de l'en retirer. Ceci est tout simplement un bouchon. Je vais l'utiliser à l'envers et il va me servir à mesurer. Peux-tu voir ?

Je regardai le bouchon qu'il tenait à l'envers et oui, je pouvais voir qu'il s'agissait d'une sorte d'instrument à mesurer parce qu'il y a des marques de haut en bas.

— Il va nous falloir maintenant du tissu, reprit mon guide ; ouvre ce placard, je vais te dire quel paquet prendre.

La porte n'était pas en verre, elle n'était pas en bois, plutôt quelque chose entre les deux, mais je l'ouvris et vis une quantité de paquets en une rangée ordonnée.

— Apporte-moi le bleu, dit le Lama, et à droite il y a en a un blanc ; apporte-le-moi également. Et puis va au robinet te laver les mains, ajouta-t-il après m'avoir examiné. Près du robinet tu verras un bloc de matière blanche. Mouille-toi les mains, mouille ensuite ce bloc et frotte tes mains avec, en prenant bien soin de nettoyer tes ongles.

Je fis tout cela et trouvai très intéressant de voir ma peau s'éclaircir à mesure que je frottais. C'était comme voir un Noir pour la première fois, et découvrir les paumes roses de ses mains. Maintenant mes mains étaient presque roses et j'allais les essuyer sur ma robe lorsque le Lama s'exclama :

— Arrête !

Il pointa quelque chose qu'il avait sorti du paquet blanc.

— Essuie-toi avec ça et ne touche surtout pas à ta vieille robe sale après l'avoir fait. Il faut que tes mains soient impeccables pour faire ce travail.

C'était vraiment intéressant parce qu'il avait étendu par terre une sorte de drap et avait posé dessus divers objets : une cuvette, quelque chose qui ressemblait à une cuillère, et un autre objet qui ne me disait rien du tout ; c'est tellement difficile à décrire parce que je n'avais même jamais vu pareille chose, mais c'était un tube de verre, semblait-il, avec des marques ; à une extrémité il semblait y avoir une aiguille en acier, tandis qu'à l'autre bout il y avait un bouton. Dans le tube, qui était évidemment creux, il y avait un liquide de couleur qui faisait des bulles et scintillait.

— Maintenant, écoute-moi attentivement, dit le Lama. Il te faut nettoyer la chair jusqu'à l'os. Nous avons ici le fruit d'une science vraiment merveilleuse, très avancée, et nous allons en faire pleinement usage.

Prends cette seringue, sors-en l'extrémité du tube — attends je vais le faire pour toi — maintenant tu enfonces l'aiguille dans ma jambe, là où je mets mon doigt. Cela va insensibiliser ma jambe, parce que sinon je m'évanouirai probablement d'une douleur intolérable. Allez, vas-y !

Je pris l'objet qu'il avait appelé une seringue, levai un regard vers lui, et frémis.

— Non, non, je ne peux pas ; j'ai trop peur de vous faire du mal.

— Lobsang, tu vas bientôt être un lama-médecin et parfois tu seras obligé de faire mal aux gens pour les guérir. Allez, fais ce que je te dis et enfonce l'aiguille complètement. Je te dirai si ça fait trop mal.

Je repris donc l'instrument et crus que j'allais défaillir, mais — eh bien — un ordre est un ordre. Je tenais la seringue le plus bas possible en l'approchant de la peau et je fermai les yeux tandis que je plantais l'aiguille d'un coup sec. Il n'y eut aucun son de la part du Lama, aussi j'ouvris les yeux et le trouvai en train de me sourire !

— Lobsang, tu as fait du beau travail, je n'ai rien ressenti. Tu seras un excellent lama-médecin.

Je le regardai suspicieusement croyant qu'il se moquait de moi, mais à son expression je vis qu'il était parfaitement sincère.

— Maintenant, poursuivit-il, nous lui avons donné suffisamment de temps et cette jambe est insensibilisée ; je ne ressentirai donc pas de douleur. Je veux que tu prennes ces choses — qu'on appelle des pinces, soit dit en passant — et je veux que tu verses un peu de ce liquide dans un bol et nettoies soigneusement ma jambe en partant du haut, vers le bas — non pas en remontant, mais seulement en descendant. Tu peux appuyer fermement et tu vas t'apercevoir que le pus va sortir en amas. Eh bien, lorsqu'il y en aura trop par terre il faudra que tu m'aides à me déplacer vers un endroit plus propre.

Je pris la chose qu'il avait appelée une pince et constatai que je pouvais prélever un gros morceau de coton. Je le trempai soigneusement dans le bol et essuyai ses jambes. C'était incroyable, absolument incroyable, de voir comment le pus et le sang séché sortaient des blessures.

Je réussis à bien nettoyer une première jambe, l'os était propre et la chair était propre.

— Voici une poudre, dit alors le Lama. Je veux que tu la fasses pénétrer à l'intérieur des plaies pour qu'elle aille jusqu'à l'os. Elle va désinfecter et empêcher que ne se reforme du pus. Quand tu auras fait cela, tu devras me panser la jambe avec un bandage de ce paquet bleu.

Je continuai donc à nettoyer, nettoyer, nettoyer, saupoudrer en faisant pénétrer cette poudre blanche, puis j'enveloppai la jambe dans une espèce de gaine en plastique après l'avoir bandée en prenant garde de ne pas trop serrer. Quand j'eus terminé j'étais en sueur, mais le Lama semblait aller beaucoup mieux.

Après avoir fait une jambe, je fis l'autre, et le Lama dit alors :

— Tu ferais bien de me donner un stimulant, Lobsang. Sur cette étagère tu vas voir une boîte d'ampoules. Donne-m'en une. Tu vois ce bout pointu ? Casse-le d'un mouvement brusque et pique-le contre ma peau, n'importe où.

C'est ce que je fis, puis après avoir nettoyé tout le pus et les saletés, je m'effondrai, endormi.

 

CHAPITRE TROIS

 

— Bonté divine ! Le soleil est tellement chaud ; je ferais mieux de me mettre à l'ombre, me dis-je.

Puis je m'assis, ouvris les yeux, et regardai autour de moi complètement stupéfait. Où étais-je ? Qu'est-ce qui s'était passé ? C'est en apercevant le Lama Mingyar Dondup que tout me revint, moi qui avais cru que cela n'avait peut-être été qu'un rêve. Il n'y avait pas de soleil, l'endroit était éclairé par quelque chose qui ressemblait à la lumière du soleil passant à travers des murs de verre.

— Tu as l'air tout à fait étonné, Lobsang, me dit le Lama. J'espère que tu as bien dormi.

— Oui, Maître, répondis-je, mais je suis de plus en plus perplexe ; plus les choses me sont expliquées et plus je suis déconcerté. Par exemple, cette lumière qui vient de quelque part n'a pu être emmagasinée pendant un million d'années et briller ensuite aussi vivement que le soleil lui-même.

— Il y a beaucoup de choses que tu devras apprendre, Lobsang ; tu es un peu jeune encore, mais puisque nous sommes dans ces lieux, je vais t'en dire un peu. Les Jardiniers de la Terre voulaient des endroits secrets afin de pouvoir venir sur Terre à l'insu des Terriens, et c'est ainsi que lorsque ceci n'était qu'un rocher de faible hauteur en saillie au-dessus du sol, ils percèrent la roche vivante au moyen de ce qu'on appellera plus tard des torches atomiques. Elles faisaient fondre la roche et une grande partie de la surface grise vue à l'extérieur est de la vapeur provenant de la roche fondue. Puis, quand la caverne fut percée aux dimensions voulues on la laissa se refroidir, et elle se refroidit en laissant une surface aussi lisse que du verre.

— Après avoir fait cette immense caverne dans laquelle pourrait tenir le Potala tout entier, ils firent certaines recherches et creusèrent ensuite des tunnels le long de cette chaîne montagneuse qui, à cette époque, était presque entièrement recouverte de terre. Il était possible de parcourir environ deux cent cinquante milles (400 km) à travers ces tunnels, d'une caverne à l'autre.

— Puis il y eut cette puissante explosion qui secoua la Terre sur son axe, et certains endroits furent submergés tandis que d'autres furent soulevés. Nous avons eu la chance que cette basse colline devienne une chaîne de montagnes. J'en ai vu des images et je vais te les montrer. Mais, bien sûr, en raison des mouvements de la Terre l'alignement de certains tunnels se trouva grandement perturbé et il devint impossible de parcourir toute la longueur comme auparavant. À la place, nous pouvions visiter peut-être deux ou trois cavernes avant d'émerger à l'extérieur de la chaîne de montagnes, puis marcher un peu pour nous rendre là où nous savions que le tunnel continuait. Le temps n'a pas la moindre importance pour nous, comme tu le sais, et je suis donc l'un de ceux qui ont visité environ une centaine de ces endroits et j'ai vu de très nombreuses choses étranges.

— Mais, Maître, interrompis-je, comment ces choses peuvent-elles continuer à fonctionner après environ un million d'années ? Peu importe la chose, même une Roue de Prières, elle se détériore avec le temps et l'usage et pourtant, ici, nous nous trouvons dans une lumière probablement plus claire que celle de l'extérieur. Je n'y comprends rien du tout.

Le Lama soupira et dit :

— Mangeons d'abord quelque chose, Lobsang ; nous allons devoir passer plusieurs jours ici et un changement d'alimentation serait le bienvenu. Va dans cette petite pièce (il pointa l'endroit), rapporte quelques-unes de ces boîtes sur lesquelles il y a des images, et nous aurons alors une idée de la façon dont les gens vivaient il y a très, très longtemps.

Je me levai et sentis ce que je devais faire en tout premier lieu.

— Honorable Lama, dis-je, puis-je vous aider à satisfaire vos besoins naturels ?

— Merci beaucoup, Lobsang, répondit-il dans un sourire, c'est déjà fait. Il y a un petit endroit dans le coin là-bas, et dans le plancher tu y trouveras un trou très commode. Installe-toi au-dessus de ce trou et laisse la Nature suivre son cours !

J'allai dans la direction qu'il m'avait indiquée, trouvai le trou en question et l'utilisai. Les murs de la pièce étaient lisses comme du verre, mais le sol avait une surface matte, si bien que l'on ne pouvait craindre de glisser. Une fois ces besoins satisfaits, je pensai de nouveau à la nourriture et me rendis donc dans la pièce située à l'autre bout. Je commençai par me laver soigneusement les mains parce que c'était un tel luxe de tourner une barre de métal et de voir jaillir de l'eau. Après m'être lavé les mains à fond je fermai le robinet et sentis alors un courant d'air chaud venant d'un trou dans le mur. C'était un trou de forme rectangulaire et il me vint à l'idée que mes mains sécheraient rapidement si je les mettais dans ce trou rectangulaire ; c'est ce que je fis et pensai que c'était le meilleur nettoyage que j'aie jamais eu. L'eau était si agréable et, pendant que je gardais mes mains dans le trou, la chaleur fut coupée. Je supposai que ceux qui avaient conçu ce système avaient dû calculer le temps moyen qu'il fallait pour se sécher les mains. J'allai ensuite au placard, en ouvris les portes, et regardai avec ahurissement la série de contenants. Il y en avait de toutes les sortes avec des images, et ces images étaient si étranges qu'elles n'avaient aucun sens pour moi. Par exemple, une chose rouge avec de grosses pinces qui ressemblait à un monstre féroce et quelque chose, pensai-je, comme un perce-oreille (Insecte inoffensif dont l'abdomen porte une sorte de pince — NdT). Puis il y avait d'autres images qui montraient ce qui avait l'air d'araignées vêtues d'une armure rouge. Eh bien, je passai outre à ces choses, et en choisis plutôt certaines qui contenaient de toute évidence des fruits de quelque sorte. Il y en avait des rouges, des verts et d'autres qui étaient jaunes, et ils semblaient tous appétissants. J'en pris donc autant que je pouvais en transporter, puis je vis un chariot dans un coin. J'y déposai tous ces contenants et tirai le tout pour rejoindre le Lama Mingyar Dondup. Il rit de bon cœur en voyant comment je m'étais organisé, et demanda :

— Et comment as-tu aimé cette façon de te laver les mains ? As-tu aimé la méthode de séchage ? Imagine, tout cela est ici depuis quelques millions d'années et continue de fonctionner, parce que l'atome qui alimente tout cet équipement est virtuellement indestructible, et lorsque nous partirons tout va en venir à un soupir, toute l'énergie sera stockée à nouveau et attendra la venue d'éventuels visiteurs. Les lumières alors se rallumeront — les lumières, en fait, sont quelque chose qui dépasse ton entendement parce que derrière la surface de verre se trouve une substance chimique qui répond à une certaine impulsion en produisant de la lumière froide. Mais voyons ce que tu as apporté.

Je lui passai les choses, une par une, et il choisit quatre contenants en disant :

— Je pense que cela nous suffira pour l'instant, mais nous aurons besoin de quelque chose à boire. Dans l'armoire au-dessus du robinet tu trouveras des récipients ; remplis-en deux avec de l'eau, et dans le bas de l'armoire tu trouveras un autre récipient contenant des pastilles. Rapporte une de ces pastilles et nous aurons de l'eau d'une saveur différente.

Je retournai dans la — eh bien — cuisine, et trouvai les contenants tels que décrits, les remplis d'eau, et les rapportai au Lama. J'y retournai et choisis un tube contenant de drôles de petits comprimés qui étaient de couleur orange. Je revins auprès du Lama qui fit quelque chose à l'extrémité du tube d'où sortit une pastille qui tomba directement dans le verre d'eau. Il répéta la performance et une autre pastille se retrouva dans l'autre verre d'eau. Il porta alors l'un des contenants à ses lèvres et but avec délice. Je suivis douteusement son exemple, et fus surpris et ravi de l'agréable saveur.

— Mangeons quelque chose avant de boire un peu plus, dit le Lama.

Il prit l'un des contenants ronds et tira sur un petit anneau. Il y eut un sifflement d'air. Dès que le sifflement s'arrêta, il tira plus fort sur l'anneau et tout le dessus du contenant se détacha. À l'intérieur il y avait des fruits. Il les renifla soigneusement, puis en prit un et le mit dans sa bouche.

— Eh oui, ils se sont parfaitement bien conservés, ils sont absolument frais. Je vais t'en ouvrir une boîte ; choisis celle que tu préfères et donne-la-moi.

Je regardai le tout ; il y avait des fruits noirs avec des petits boutons partout, et c'est ceux-là que je choisis. Il tira sur un anneau et de nouveau le sifflement d'air se fit entendre. Il tira plus fort et le dessus au complet se détacha. Mais là, il y avait un problème : ces choses à l'intérieur étaient petites et elles étaient dans un liquide. Le Lama dit alors :

— Il va nous falloir être plus civilisés. Retourne dans la cuisine et dans l'un des tiroirs tu vas trouver des objets de métal avec un fond bombé à une extrémité et qui ont un manche. Apportes-en deux, un pour toi et un pour moi. À propos, ils sont en métal et de couleur argentée.

Je repartis et revins bientôt avec ces étranges morceaux de métal.

— Maître, il y avait là d'autres objets étranges, certains avec des pointes au bout et d'autres avec une lame, dis-je.

— Ce sont des fourchettes et des couteaux, Lobsang. Nous nous en servirons plus tard. Ce que tu as apporté c'est une cuillère. En en plongeant l'extrémité dans la boîte tu vas pouvoir recueillir les fruits en même temps que le jus et ce sans te salir.

Il me montra comment faire en puisant dans son propre contenant, et je suivis son exemple en mettant la chose de métal dans la boîte pour puiser une petite quantité de la substance. Je voulais tout d'abord goûter un peu car je n'avais jamais rien vu de tel auparavant.

— Ah !

Cela glissa dans ma gorge et me donna un sentiment de grande satisfaction. Je n'avais pas réalisé à quel point j'avais faim. Je vidai mon contenant rapidement. Le Lama Mingyar Dondup fut encore plus rapide que moi.

— Nous ferions mieux d'y aller doucement, Lobsang, car nous n'avons pas pris de nourriture depuis un bon moment. Puis il ajouta :

— Je ne me sens pas capable d'aller et venir, Lobsang, aussi je te suggère de faire le tour des différents compartiments parce que nous voulons en savoir le plus possible.

Déterminé, je sortis de la grande pièce et constatai qu'il y avait quantité d'autres salles. Je pénétrai dans l'une d'elles, les lumières s'allumèrent et l'endroit sembla plein de machines qui étincelaient comme si elles avaient été installées le jour même. Je m'avançai, presque effrayé de toucher à quoi que ce soit, mais je tombai alors tout à fait par hasard sur une machine montrant une image. On y voyait des boutons que l'on pressait et c'était une image en mouvement qui montrait une sorte de chaise et un homme d'étrange apparence qui en aidait un autre à l'apparence plus étrange encore, à s'y asseoir. Et alors, l'homme qui aidait se saisit de deux poignées et je le vis tourner celle de droite : la chaise se souleva de plusieurs pouces (cm). Ensuite l'image changea et je vis la chaise se promener d'un appareil à l'autre... et c'est alors que je m'aperçus qu'elle était précisément derrière moi. Je me retournai si vite que je butai dessus et tombai face la première. Mon nez me donna l'impression d'avoir été arraché et il était tout mouillé ; je compris que je m'étais blessé et qu'il saignait. Je poussai la chaise devant moi et me précipitai vers le Lama.

— Oh, Maître, j'ai trébuché sur cette innommable chaise et j'ai maintenant besoin de quelque chose pour essuyer ma figure en sang.

Je me dirigeai vers une boîte et déballai l'un des rouleaux bleus. Il y avait ce drôle de truc blanc à l'intérieur, comme un tas de coton enveloppé ensemble. Après l'avoir appliqué sur mes narines pendant plusieurs minutes, le saignement s'arrêta, et je jetai cet amas de coton ensanglanté dans un récipient vide qui se trouvait là, et quelque chose me poussa à regarder dedans. Je fus stupéfait de constater que le matériel avait simplement disparu, non pas caché dans l'obscurité ou autre chose comme cela, mais tout simplement disparu. J'allai donc à l'endroit où j'avais jeté tout le pus et le reste des déchets, et en utilisant un morceau de métal plat avec un manche en bois, je ramassai autant que je pus en une seule fois et versai le tout dans le conteneur à ordures, où tout disparut. Je me rendis ensuite au coin que nous avions utilisé pour répondre aux besoins de la Nature, ramassai tout ce qu'il y avait là pour le jeter dans le conteneur. Le tout disparut immédiatement et le conteneur demeura brillant et comme neuf.

— Lobsang, je pense que le conteneur devrait s'ajuster dans ce trou que nous avons utilisé ; pourrais-tu vérifier si c'est le cas ?

J'y traînai la chose et — oui — elle s'ajustait parfaitement dans ce trou, et c'est ainsi que je la laissai là, prête pour un usage immédiat !

— Maître, Maître, dis-je avec grand enthousiasme, si vous vous asseyez dans cette chaise, je peux vous emmener et vous montrer des choses merveilleuses.

Le Lama se leva avec précaution et je glissai la chaise sous lui. Je tournai alors la poignée comme je l'avais vu faire sur l'image en mouvement, et la chaise s'éleva d'environ un pied (30 cm) dans les airs, exactement à la bonne hauteur pour me permettre de tenir les poignées et diriger la chose. C'est ainsi qu'avec le Lama Mingyar Dondup dans ce que j'appelais un fauteuil roulant mais qui dépendait de toute évidence de la lévitation et non de roues, nous reprîmes le chemin de cette salle des machines.

— Je pense que c'était leur salle de divertissement, Lobsang, déclara le Lama. Toutes ces choses sont pour jouer à des jeux. Jetons un coup d'œil à cette boîte près de l'entrée.

Je fis donc demi-tour et ramenai la chaise à l'entrée, puis je la poussai tout contre la machine qui m'avait montré comment ladite chaise fonctionnait. De nouveau je pressai un bouton et vis une image en mouvement. Chose incroyable, elle montrait le Lama Mingyar Dondup s'asseyant dans la chaise et moi le poussant dans cette pièce. Puis, après nous être déplacés quelque peu, le Lama dit quelque chose qui nous fit faire demi-tour et revenir à cette machine. Nous vîmes tout ce qui venait tout juste de se produire. L'image changea alors, montrant diverses machines et donnant des instructions en images de ce qu'elles étaient. Au centre de la pièce se trouvait une machine qui, si on appuyait sur un bouton, déversait sur un plateau quantité de petits objets multicolores, et c'est là que nous nous dirigeâmes. Le Lama appuya sur le bouton indiqué et avec un cliquetis métallique, des choses rondes dégringolèrent d'une chute pour tomber dans un petit plateau au-dessous. Après les avoir examinées et essayé de les casser, j'avisai sur le côté de la machine un plat que surmontait une lame incurvée. Je mis quelques-unes de ces choses rondes dans le récipient et abaissai une poignée — craintif et tremblant — pour voir ce qui allait se passer. Les choses furent bientôt coupées en deux et à l'intérieur il semblait y avoir une substance molle. Comme je suis toujours plus ou moins en train de penser à la nourriture, je touchai l'intérieur de l'une d'elles, puis y passai ma langue.

Sublime ! Je n'avais jamais rien mangé d'aussi bon.

— Maître, m'écriai-je, il faut que vous goûtiez à cela !

Je le ramenai près de la machine pour qu'il appuyât à nouveau sur le bouton et il en sortit une plus grande quantité de ces choses. J'en pris une, la mis dans ma bouche et j'eus l'impression que c'était un caillou. Au bout d'un moment, toutefois, la coquille extérieure de la chose devint molle et la pression continuelle de ma mâchoire pénétra la surface ; j'eus alors la plus agréable des sensations. Chaque couleur avait une saveur différente. Je n'avais pas la moindre idée de ce que c'était, et le Lama vit que je m'y perdais.

— J'ai énormément voyagé, tu sais, Lobsang, et dans une ville Occidentale j'ai vu une machine semblable qui contenait des bonbons tout comme ceux-ci. Mais dans cette ville Occidentale, il fallait y mettre de l'argent. On mettait une pièce de monnaie dans une fente et toute une quantité de ces boules se déversaient. Il y avait d'autres machines du genre qui fournissaient différentes choses. Il y en avait une qui m'attirait tout particulièrement car elle contenait une substance appelée chocolat. Je dois avouer que je serais incapable de t'écrire ce mot. Oh ! Oh ! ajouta-t-il, le voici : c'est ce qui est écrit ici, avec six autres mots. Je suppose que chacun représente une langue différente. Mais voyons si elle fonctionne.

Il s'approcha de la machine et appuya fermement sur un bouton ; il y eut une légère secousse et bientôt un battant s'ouvrit révélant toute une réserve de bonbons au chocolat et autres friandises. Nous n'avions plus qu'à nous servir ! Nous en mangeâmes jusqu'à nous rendre malades. Je pensais que j'allais en mourir et dus aller dans ce fameux cabinet rejeter ce que je venais d'avaler. Le Lama Mingyar Dondup, abandonné dans son fauteuil, m'appela ensuite d'urgence pour que je le conduise au même endroit, et nous jetterons simplement un voile sur le reste de cette expérience.

Après avoir récupéré dans une large mesure, nous discutâmes de la question et en arrivâmes à la conclusion que notre gourmandise nous avait incités à trop manger un aliment étrange, et alors nous passâmes dans une autre pièce qui avait dû être un atelier de réparation. Il y avait toutes sortes de machines très étranges, et je reconnus un tour à bois. Le Dalaï-Lama en avait un dans l'un de ses entrepôts ; il lui avait été offert par un pays amical qui désirait se montrer plus amical encore. Personne, évidemment, ne savait s'en servir, mais je m'étais faufilé dans la pièce à maintes reprises et avais fini par comprendre ce que c'était. Il s'agissait d'un tour à pédales. Assis sur un siège en bois, on utilisait ses pieds pour actionner deux pédales de haut en bas. Celles-ci faisaient tourner une roue et quand on plaçait, disons, une pièce de bois entre ce qui était marqué ‘poupée’ et ‘contre-poupée’ (partie fixe et partie mobile — NdT), on pouvait sculpter le bois et faire des tiges absolument droites. Il m'était difficile de comprendre à quoi ce tour-ci pouvait servir, mais je décidai de prendre nos bâtons pour les lisser, et ce fut beaucoup plus plaisant d'avoir des bâtons de marche qui avaient acquis un aspect, disons, professionnel.

Nous nous approchâmes ensuite de quelque chose qui ressemblait à un foyer. Il y avait aussi des chalumeaux et toutes sortes d'objets en rapport avec le feu. Comme d'habitude nous fîmes divers essais et découvrîmes que nous pouvions réunir des pièces métalliques en les faisant fondre. Après plusieurs tentatives nos résultats devinrent très satisfaisants, mais le Lama finit par dire :

— Allons jeter un coup d'oeil ailleurs, Lobsang ; il y a des choses merveilleuses ici, n'est-ce pas ?

Je tournai donc de nouveau la manette et la chaise s'éleva d'environ deux pieds (60 cm). Je la poussai hors de la salle des machines et entrai dans une pièce juste en face d'un grand espace. Il y avait là un véritable mystère. Il y avait un certain nombre de tables, des tables en métal, avec d'énormes bols au-dessus. Cela nous était incompréhensible, mais dans une pièce attenante, nous découvrîmes un renfoncement dans le sol et, sur le mur juste au-dessus, des instructions sur la façon d'utiliser la chose. Heureusement, il y avait également des images montrant comment faire, aussi nous nous assîmes sur le bord de la piscine vide et j'enlevai au Lama ses pansements. Je l'aidai ensuite à se mettre debout et aussitôt qu'il se trouva au centre de la piscine, elle commença à se remplir d'une solution de vapeur !

— Lobsang, Lobsang, ceci va guérir mes jambes. Je peux lire certains des mots écrits sur le mur, et si je n'y arrive pas dans une langue, je le peux dans une autre. Il s'agit de quelque chose qui régénère les tissus.

— Mais Maître, dis-je, comment est-ce possible que cela guérisse vos jambes, et comment se fait-il que vous en sachiez autant sur ces langues ?

— Oh, c'est très simple, répondit-il, j'ai étudié ce genre de choses toute ma vie. J'ai énormément voyagé à travers le monde et j'ai appris différentes langues. Tu as dû remarquer que j'ai toujours des livres avec moi ; je passe tout mon temps libre à les lire afin d'apprendre. Maintenant, cette langue (il pointa l'écriture sur le mur) est ce qu'on appelle le sumérien, et c'est elle qui était la langue principale de l'une des Atlantides.

— Les Atlantides ? demandai-je. N'y avait-il pas un seul endroit appelé Atlantide ?

Le Lama eut un bon rire jovial et répondit :

— Non, Non, Lobsang, il n'y a pas un endroit précis qui s'appelle l'Atlantide ; c'est un terme générique pour les nombreuses terres qui ont sombré dans l'océan et dont toute trace a été perdue.

— Oh ! dis-je, je croyais que c'était un pays où l'on était arrivé à un niveau de civilisation tel que nous autres, à côté, étions de véritables ignorants ; et maintenant vous me dites qu'il n'y avait pas d'Atlantide spécifique.

Il m'interrompit en disant :

— Il y a une si grande confusion à ce sujet et les scientifiques du monde ne vont pas croire la vérité. La vérité est celle-ci : il fut un temps où ce monde n'avait qu'une seule masse de terre. Le reste était de l'eau, et finalement, sous l'effet des vibrations terrestres comme celles produites par les tremblements de terre, l'unique masse de terre fut morcelée en îles, et l'on donna le nom de continents aux très grandes îles. Elles dérivèrent progressivement de sorte que, dans beaucoup d'entre elles, les gens oublièrent la Vieille Langue, et ils utilisèrent leur propre dialecte familial comme langue courante. Jadis, il n'y avait pas de langue parlée car tout le monde communiquait par télépathie, mais certains individus malveillants prirent avantage du fait de connaître ce que chacun communiquait aux autres, et c'est ainsi qu'il devint coutumier que les chefs des communautés élaborent des langues qu'ils utilisaient quand ils ne voulaient pas se servir de la télépathie que n'importe qui pouvait capter. Avec le temps, le langage devint de plus en plus utilisé, et l'art de la télépathie se perdit, sauf pour quelques personnes comme certains d'entre nous au Tibet. Nous pouvons communiquer par la pensée. J'ai, pour te donner un exemple, établi le contact avec un ami du Chakpori pour lui expliquer notre situation exacte, et il m'a répondu qu'il valait mieux rester là où nous étions à cause des tempêtes qui faisaient rage et rendraient très difficile la descente de la montagne. Comme il me le disait, peu importe là où nous sommes du moment que l'on apprend quelque chose, et je crois que nous apprenons énormément. Mais, Lobsang, ce produit semble faire des merveilles pour mes jambes. Si tu les regardes, tu vas en fait les voir en train de guérir.

Je regardai, et le spectacle était des plus mystérieux. La chair avait été coupée jusqu'à l'os et je pensais que la seule chose à faire serait d'amputer ses jambes une fois de retour à Chakpori, mais voilà que ce merveilleux bain rond était en train de guérir la chair. Pendant que je regardais je pouvais voir se développer une nouvelle chair, unissant les entailles.

— Je crois que je vais sortir de ce bain pour le moment, dit soudainement le Lama, parce que mes jambes me démangent tellement que je vais devoir me mettre à danser si je reste ici, et c'est quelque chose qui te ferait bien rire. Alors je sors et tu n'as pas besoin de m'aider.

D'un pied sûr, il sortit du bain et, ce faisant, tout le liquide disparut. Il n'y avait aucun trou pour cela, aucun tuyau d'écoulement ou quoi que ce soit permettant la vidange ; il sembla simplement disparaître dans les murs et le fond.

— Regarde, Lobsang, il y a ici des livres avec des illustrations vraiment fascinantes qui montrent comment effectuer certaines opérations, qui montrent comment faire fonctionner ces machines à l'extérieur. Nous devons nous mettre au travail pour essayer de comprendre ceci, parce que nous pouvons être en mesure d'en faire profiter le monde si cette science des plus anciennes pouvait être ravivée.

Je regardai certains de ces livres et ils me parurent assez horribles. Des images des parties internes des gens, des images de gens avec les plus affreuses blessures imaginables, des blessures si graves, qu'on ne peut même pas les concevoir. Mais je décidai que je m'y mettrais sérieusement et apprendrais le plus possible au sujet du corps humain. Mais pour le moment, ce qui me paraissait urgent c'était de me nourrir ! Le cerveau ne peut convenablement fonctionner si le ventre est vide, pensai-je. Pensée que j'exprimai à haute voix, d'ailleurs, ce qui fit rire le Lama.

— Tout juste ce à quoi j'étais en train de penser. Ce traitement m'a donné une faim de loup ; allons voir ce qu'il y a dans cette cuisine. Il va nous falloir soit ne manger que des fruits, soit enfreindre une de nos règles et manger de la viande.

Je frémis et eus un haut-le-cœur.

— Mais Maître, dis-je, comment peut-on manger la chair d'un animal ?

— Mais, juste ciel, Lobsang, ces animaux sont morts depuis des millions d'années. Nous ne savons pas depuis combien de temps cet endroit existe, mais nous savons qu'il est en remarquablement bon état. Il vaut mieux pour nous manger de la viande et vivre que de jouer les puristes et mourir.

— Maître, comment cet endroit est-il en si bon état s'il a un million d'années ? Cela me paraît impossible. Tout s'use, mais ce lieu semble avoir été délaissé hier. Je ne comprends tout simplement pas, et je ne comprends pas le sujet de l'Atlantide.

— Eh bien, il existe ce que l'on appelle l'animation suspendue. En fait ces gens, les Jardiniers de la Terre, étaient sujets à des maladies tout comme nous le sommes, mais elles ne pouvaient pas être traitées et guéries avec les matériaux bruts disponibles sur cette Terre ; ainsi, quand une personne était réellement malade et au-delà de la compétence des Jardiniers vivant sur cette Terre, les patients étaient enveloppés dans du plastique après avoir reçu le traitement de l'animation suspendue. Dans cet état, le patient était vivant, mais tout juste. Un battement de cœur ne pouvait être ressenti, et certainement aucun souffle ne pouvait être détecté ; les gens pouvaient être gardés en vie dans cet état jusqu'à une période de cinq ans. Un vaisseau venait chaque année recueillir ces cas et les emmener pour être traités dans des hôpitaux spéciaux de la Maison des Dieux. Une fois remis, ils étaient comme neufs.

— Maître, et ces autres corps, hommes et femmes, chacun dans un cercueil de pierre ? Je suis certain qu'ils sont morts, mais ils paraissent en vie et en bonne santé ; qu'est-ce qu'ils font ici ? À quoi servent-ils ?

— Les Jardiniers de la Terre sont des gens très occupés. Leurs superviseurs le sont encore plus, et pour connaître les conditions réelles chez les Terriens, ils n'avaient qu'à prendre l'un de ces corps. Leur propre forme astrale pénétrait dans l'un de ceux-ci, qui ne sont réellement que des enveloppes, tu sais, et activait le corps. C'est ainsi que quelqu'un pouvait être un homme de trente ans, ou quel que soit l'âge, sans l'ennui et les difficultés de naître, de passer par l'enfance, se trouver peut-être un emploi, et même prendre une épouse. Cela pouvait conduire à un tas de complications. Mais ces corps sont bien entretenus et toujours prêts à recevoir une ‘âme’ qui les active pour une période donnée. Ils vont ainsi répondre à certains stimuli et le corps pourra se mouvoir au gré et sous le contrôle parfait du nouvel occupant provisoire du corps-enveloppe. Ces individus que l'on dit en transmigration sont très nombreux. Ils sont ici pour assurer une surveillance sur les humains et essayer de prévenir et de réorienter certaines de leurs tendances violentes.

— Je trouve tout cela absolument fascinant et presque incroyable. Et ces corps qui se trouvent au sommet du Potala, ceux qui sont recouverts d'or, sont-ils aussi destinés au même usage ?

— Oh, grands dieux, non, dit le Lama. Ceux-là sont des humains de type supérieur, et quand le corps meurt l'égo passe à des sphères supérieures. Certains vont dans le monde astral, où ils attendent, étudiant certaines personnes qui s'y trouvent, mais je me promets de t'en dire davantage à ce sujet et sur celui du royaume de Patra. Pour autant que je le sache, il n'y a que nous, les lamas Tibétains, qui sachions quoi que ce soit à propos de Patra, mais c'est un sujet trop important pour être bâclé. Je suggère que nous regardions un peu aux alentours car c'est un assez grand ensemble de cavernes.

Le Lama alla ensuite reposer des livres sur une étagère et je lui dis :

— N'est-il pas dommage de laisser des livres aussi précieux sur les tablettes ? Ne serait-il pas préférable de les rapporter au Potala ?

Le Lama Mingyar Dondup me jeta un regard particulier et me dit :

— Je m'étonne de plus en plus de tout ce que tu sais à ton si jeune âge, et le Dalaï-Lama m'a accordé son entière permission pour te parler de tout ce que je pense que tu devrais savoir.

Je me sentis très flatté par cette déclaration, mais le Lama continuait :

— Tu étais présent lors de l'entretien avec les militaires Britanniques, dont l'un s'appelait Bell, et le Dalaï-Lama fut absolument ravi que tu n'aies révélé à personne, pas même à moi, ce qui a été dit, ce qui s'est passé. J'ai délibérément cherché à savoir, Lobsang, pour tester ta capacité à garder les secrets, et je suis très heureux de la façon dont tu as répondu.

— Dans quelques années, le Tibet va être envahi par les Chinois qui dépouilleront le Potala de toutes les choses qui en font ce qu'il est. Ils s'empareront des Personnages Dorés et les feront fondre pour en extraire l'or qu'ils contiennent. Les livres sacrés et les livres de la connaissance seront emportés à Pékin pour y être étudiés parce que les Chinois savent qu'ils peuvent en apprendre beaucoup de nous. Par conséquent, nous avons des endroits pour dissimuler les choses les plus précieuses. Tu n'as pu trouver cette caverne que par le plus grand des hasards, et nous allons masquer le flanc de la montagne pour que le plus grand des hasards ne puisse être répété. Tu vois, nous avons des tunnels interconnectés sur plus de deux cents milles (322 km) ; les Chinois ne pourraient faire la route avec leurs machines à quatre roues, et ils ne pourraient certainement pas la faire à pied, alors que pour nous ce n'est qu'un voyage de deux jours.

— Dans quelques années, le Tibet sera envahi mais non conquis. Les plus sages d'entre nous monteront sur les hautes terres du Tibet et vivront dans les souterrains, tout comme les gens qui ont fui auparavant et qui vivent dans la partie creuse de ce monde. Maintenant, ne t'emballe pas parce que nous allons discuter de ces choses. Le Dalaï-Lama dit que nous ne sommes pas pressés de rentrer. Je dois t'enseigner autant qu'il m'est possible sur autant de choses que possible, et nous aurons beaucoup recours à ces livres. Les ramener au Potala servirait simplement à les mettre entre les mains des Chinois, et ce serait en vérité un triste sort.

— Eh bien, je pense qu'il est temps pour nous d'effectuer une recherche systématique de cette caverne particulière et de dessiner une carte de l'endroit.

— Pas besoin, Maître, répondis-je. Voici une carte dans le menu détail.

 

CHAPITRE QUATRE

 

Le lama Mingyar Dondup parut extrêmement heureux et il le fut encore plus lorsque je lui montrai aussi des cartes de plusieurs autres cavernes. J'avais farfouillé sur une étagère en m'émerveillant qu'il n'y ait pas le moindre grain de poussière nulle part, et là je trouvai... eh bien, je pourrais appeler cela du papier, car c'était en fait d'une consistance semblable au papier, mais incomparablement plus fine. Notre papier était quelque chose d'entièrement fabriqué à la main à partir de papyrus. Je pris donc cette pile de papiers et m'aperçus qu'il s'agissait de cartes et de graphiques. Tout d'abord, il y avait une carte à très petite échelle montrant une zone d'environ deux cent cinquante milles (402 km), puis le tunnel indiquait certaines coupures dans la ligne pour montrer là où il n'était plus possible de passer, là où l'on devait sortir de notre propre tunnel et chercher l'entrée du suivant. C'était parfaitement bien indiqué sur la carte, mais combien de tremblements de terre l'avaient rendu inexacte, c'était là le problème. Mais la carte suivante en était une de la caverne dans laquelle nous nous trouvions. Elle indiquait toutes les pièces et je fus surpris de leur grand nombre ; toutes les armoires et les pièces étaient étiquetées, mais, bien entendu, je ne pouvais rien déchiffrer. Mon Guide, toutefois, le pouvait. Nous étendîmes les cartes par terre et les consultâmes à plat ventre.

— Lobsang, dit le Lama, tu as fait des découvertes remarquables au cours de ce voyage et elles joueront fortement en ta faveur. Jadis j'avais emmené ici un jeune chela et il eut même peur d'entrer dans la caverne. Tu vois, le vieil ermite qui a trouvé la mort en tombant était en fait le Gardien de l'entrée, et il nous faut maintenant construire un nouvel ermitage dans ce même but.

— Je pense que nous n'avons guère besoin d'un Gardien, répondis-je, parce que tout le tunnel par lequel nous sommes entrés est apparemment bloqué par le tremblement de terre qui a secoué toute une couche de roches qui ont glissé pour couvrir cette entrée. Si nous n'avions pas ces cartes, nous pourrions être coincés ici pour toujours.

Le lama approuva de la tête, l'air grave, puis il se leva et se dirigea vers les rayonnages de livres, regardant les titres les uns après les autres. Puis, avec une exclamation de plaisir, il saisit un livre, quelque chose de massif, d'énorme, qui semblait avoir été tout juste fabriqué.

— Un dictionnaire, Lobsang, des quatre langues en usage. Maintenant nous sommes en bonne voie.

Il prit le livre et le déposa également sur le plancher ; la table aurait été trop petite pour contenir toutes les cartes. Le Lama se mit à parcourir les pages du dictionnaire puis, prenant des notes sur la carte de notre caverne particulière, il dit :

— Il y a des siècles et des siècles, une très haute civilisation, de loin supérieure à ce que le monde a connu depuis lors, existait. Malheureusement, comme il y avait davantage de tremblements de terre et de séismes marins, certaines terres sombrèrent sous les flots et, d'après ce dictionnaire, dans le cas de l'Atlantide, il ne s'agit pas d'un seul continent submergé. Il y en avait un dans la mer qu'ils appellent l'Atlantique, et il y en avait un autre plus bas dans la même mer ; c'était un endroit où il y avait de nombreux sommets de montagnes et ceux qui émergent encore des eaux sont maintenant appelés des îles. Je peux te montrer exactement où cela se trouve sur la carte.

Il farfouilla dans les papiers et en sortit bientôt une grande feuille multicolore, puis il m'indiqua les mers et les endroits où s'était situé l'Atlantide.

— L'Atlantide, continua-t-il, veut dire ‘terre perdue’ ; c'est la véritable signification de ce mot. Ce n'est pas un nom comme ‘le Tibet’ ou ‘l'Inde’, mais un terme générique pour la terre disparue, la terre qui a sombré sans laisser de trace.

Nous gardâmes le silence tandis que nous regardions de nouveau ces cartes. J'étais soucieux de savoir comment sortir de ce lieu. Le Lama était soucieux de trouver certaines salles. Finalement il se redressa en disant :

— Là, Lobsang, c'est là. Dans cette pièce il y a de merveilleuses machines qui nous montrent le passé et ce, jusqu'au présent, et il y en a une qui montre le futur probable. Vois-tu, avec l'astrologie, par exemple, on peut prédire ce qui va arriver à un pays, mais quand il s'agit d'en prédire autant pour une personne en particulier, eh bien, il faut un astrologue de génie ; tu as eu un tel astrologue pour prédire ton avenir, et c'est véritablement un pénible avenir.

— Explorons certaines des autres pièces, tout d'abord, car nous voulons passer beaucoup de temps dans la salle des machines, là où celles-ci peuvent nous montrer ce qui s'est produit depuis la venue en ce monde des premiers hommes. Les gens de ce monde ont de nombreuses croyances étranges, mais nous connaissons la vérité parce que nous avons pu accéder au Registre Akashique et au Registre Akashique des Probabilités, ce qui fait que nous pouvons prédire avec précision ce qui va arriver au Tibet, ce qui va arriver à la Chine, et ce qui arrivera à l'Inde. Mais pour l'individu — non, le Registre des Probabilités devient un peu trop ‘probabilités’ et ne doit pas être pris trop au sérieux.

— Maître, dis-je, je suis totalement confus parce que tout ce que j'ai appris m'a fait comprendre qu'il y a dissolution : le papier doit finir par tomber en poussière, les corps doivent finir par tomber en poussière, et la nourriture, après un million d'années, eh bien, aurait certainement dû tomber en poussière, et je ne peux tout simplement pas comprendre comment cet endroit pourrait avoir environ un million d'années. Tout paraît neuf, frais, et c'est tout à fait incompréhensible.

Le Lama me regarda en souriant et répondit :

— Mais il y a un million d'années il existait une science beaucoup plus avancée que celle d'aujourd'hui, et ces gens-là avaient un système par lequel le temps lui-même pouvait être arrêté. Le temps est une chose purement artificielle, et il n'est utilisé que sur ce monde-ci. Si tu attends quelque chose de très agréable, il te semble alors que tu doives attendre interminablement, mais s'il te faut aller voir un supérieur en vue d'une remontrance, eh bien, tu as l'impression de te retrouver en face de lui en un rien de temps à devoir écouter l'opinion qu'il a de toi. Le temps est une chose artificielle qui permet aux gens de se livrer au commerce ou voir à leurs affaires quotidiennes. Ces cavernes sont isolées du monde, elles ont ce que j'appellerai simplement un écran autour d'elles, et cet écran les place dans une dimension différente, la quatrième dimension, là où les choses ne se dégradent pas. Nous allons prendre un repas avant d'explorer plus avant, et il sera composé d'un dinosaure tué par des chasseurs il y a deux ou trois millions d'années. Tu verras qu'il a très bon goût.

— Mais Maître, je pensais qu'il nous était interdit de manger de la viande.

— Oui, il est interdit aux personnes ordinaires de manger de la viande. Il est considéré tout à fait adéquat de vivre de tsampa, car si on se gave de viande on obstrue son cerveau. Nous mangeons de la viande parce que nous avons besoin de la résistance supplémentaire que seule celle-ci peut donner et, de toute façon, nous n'en avons pas beaucoup ; nous mangeons surtout des légumes et des fruits. Mais tu peux être sûr que manger cette viande ne nuira pas à ton âme immortelle.

Là-dessus il se leva et se dirigea vers la cuisine d'où il revint avec un gros contenant enrobé d'une horrible image. Ce devait être, j'imagine, celle d'un dinosaure, et une marque soulignée en rouge indiquait quelle partie se trouvait dans la boîte. Après quelques manipulations le Lama ouvrit le contenant. Je pus voir que la viande à l'intérieur était absolument fraîche, que l'animal aurait pu avoir été tué le jour même tellement elle était fraîche.

— Nous allons faire cuire ceci car la viande cuite est bien meilleure que la viande crue, et tu regardes bien ce que je fais.

Il fit des choses bizarres avec des plats de métal, puis après avoir versé le contenu de la boîte dans l'un de ces plats métalliques, il le glissa dans ce qui ressemblait à un cabinet en métal. Il en ferma ensuite la porte et tourna certains boutons qui firent apparaître de petites lumières.

— Maintenant, dans dix minutes ce sera à point, dit-il, car ce n'est pas cuit sur une flamme, mais chauffé de l'intérieur vers l'extérieur. Il s'agit d'un système de rayons que je ne prétends pas comprendre. Mais il nous faut maintenant trouver des légumes appropriés pour accompagner la viande.

— Mais comment avez-vous appris tout cela, Maître ? demandai-je.

— Eh bien, j'ai beaucoup voyagé et recueilli des connaissances du monde Occidental, et je sais comment ils préparent un repas spécial le septième jour de la semaine. Je dois avouer que c'est réellement bon, mais il faut des légumes, et je pense qu'ils sont ici.

Il plongea la main au fond d'une armoire et en retira un contenant de forme allongée. Il le déposa sur l'étagère, en étudia soigneusement l'étiquette, et dit :

— Oui, ce sont des légumes et nous devons les mettre à cuire dans le four pendant cinq minutes.

Au même moment, une lumière s'éteignit.

— Ah, dit le Lama, c'est un signal ; nous devons ajouter les légumes maintenant.

Sur ce, il alla au four, ouvrit la porte et versa dans le plat le contenu de la boîte de légumes, puis la referma rapidement. Il ajusta ensuite certains boutons sur le dessus, et une autre lumière s'alluma.

— Lorsque toutes ces lumières seront éteintes, notre repas sera parfaitement préparé. Il nous faut maintenant des assiettes et ces autres instruments redoutables que tu as vus : des couteaux pointus et des choses en métal avec un petit bol à leur extrémité, puis ces autres choses qui se terminent par quatre ou cinq pointes et qu'on appelle des fourchettes. Je pense que tu vas apprécier ce repas.

Comme il finissait de parler les petites lumières clignotèrent, diminuèrent d'intensité pour finalement s'éteindre.

— Ça y est, Lobsang. Nous pouvons maintenant nous asseoir par terre et prendre un bon repas.

Il s'approcha de cet endroit chaud qu'il appelait un four, et fit glisser la porte avec précaution. L'odeur était fort agréable et j'observai avec la plus vive anticipation tandis qu'il retirait des assiettes métalliques des étagères. Il me servit une généreuse portion de tout, tandis qu'il en mettait un peu moins dans le sien.

— Commence, Lobsang, commence. Tu dois conserver tes forces, tu sais.

Il y avait des plats avec des légumes de différentes couleurs que je n'avais jamais vus auparavant, et puis ce plus grand plat avec un gros morceau de viande de dinosaure. Avec précaution je pris la viande avec mes doigts, mais le Lama me dit d'utiliser une fourchette pour ce faire, et il me montra comment m'y prendre. Eh bien, je coupai un morceau de viande, l'examinai, le reniflai, et le mis dans ma bouche. Je me précipitai aussitôt à l'évier de la cuisine pour me débarrasser de cette viande dans ma bouche. Le Lama riait aux éclats.

— Tu te trompes, Lobsang. Tu crois que je t'ai joué un tour, mais ce n'est pas du tout le cas. Dans certaines parties de la Sibérie les locaux déterrent parfois un dinosaure pris dans le pergélisol (sol gelé en permanence — NdT) et congelé si solide qu'il met trois ou quatre jours à décongeler. Ils mangent la viande de dinosaure avec le plus grand plaisir.

— Eh bien, je leur donne ma part et tout le plaisir sera pour moi. J'ai cru m'être empoisonné : autant manger ma grand-mère que cette saleté ! C'est abominable.

Sur ces paroles je me mis à gratter méticuleusement mon assiette pour qu'il ne reste plus la moindre trace de viande, puis je me hasardai à prendre quelques légumes. À mon grand étonnement, ils étaient vraiment très, très bons. Il faut dire que je n'avais jamais mangé de légumes auparavant ; jusque-là je n'avais jamais rien eu d'autre que de la tsampa et de l'eau à boire. Je fis donc honneur aux légumes jusqu'à ce que le Lama mette un frein à mon ardeur en disant :

— Tu ferais mieux de t'arrêter, Lobsang. Tu as pris un très gros repas, tu sais, et tu n'es pas habitué à ces légumes. Il se peut que tu ne les supportes pas et qu'ils te fassent l'effet d'une purge. Je vais te donner quelques comprimés qui calmeront ton estomac dérangé.

J'avalai les fichus comprimés qui me parurent aussi gros que des cailloux. Après que je les eus avalés le Lama me regarda en disant :

— Oh, tu les as avalés comme ça ? En général on les prend avec une bonne quantité d'eau. Fais-le maintenant ; remplis ta tasse d'eau et cela fera passer le goût poudreux.

Une fois de plus je me levai et j'allai dans la cuisine, ou plutôt je chancelai vers la cuisine, car n'ayant jamais mangé de légumes ou de fruits, je pouvais sentir d'alarmants bouillonnements dans mon ventre, si alarmants en fait, que je dus déposer ma tasse et me ruer vers cette petite pièce qui avait un trou dans le sol. Un peu plus et il était trop tard ! J'y arrivai à temps néanmoins.

Je revins auprès du Lama et lui dit :

— Il y a beaucoup de choses qui vraiment me déconcertent et que je ne peux tout simplement pas sortir de mon esprit. Par exemple, vous dites que cet endroit peut être vieux de deux millions d'années. Comment se fait-il alors que les fruits et les légumes soient si savoureux ?

— Écoute, Lobsang, répondit le Lama, tu dois te souvenir que ce monde a des millions d'années et qu'il y a eu beaucoup, beaucoup de différents types de gens, ici. Par exemple, il y a environ deux millions d'années existait une espèce de créature sur Terre connue sous le nom d'Homo Habilis. Ils entrèrent dans notre ère en inventant les premiers outils de ce cycle particulier. Tu vois, nous sommes des Homo Sapiens et nous descendons de cet autre Homo dont je viens de te parler.

— Pour essayer de te faire comprendre un peu mieux, disons que le monde est comme un jardin, et que toutes les constructions du monde sont des plantes. Eh bien, de temps en temps le fermier viendra et il labourera son jardin, ce qui signifie qu'il retournera la terre et bouleversera ainsi toutes les plantes et leurs racines. Celles-ci se trouveront exposées un moment à l'air libre avant d'être renfoncées encore plus profondément par la charrue qui passera de nouveau, de telle sorte qu'à la fin il ne sera possible à qui que ce soit de dire que telle ou telle plante a déjà poussé dans ce jardin. C'est la même chose pour les êtres humains du monde : compare-nous à des plantes. Les humains de différents types sont testés et s'ils ne peuvent pas se débrouiller à la satisfaction des Jardiniers, alors des catastrophes et des désastres sont leur lot. Il y a de puissantes explosions et des tremblements de terre, et toute trace d'humanité est enterrée, enfouie profondément sous le sol, laissant la place à une nouvelle race de gens. Et ainsi le cycle continue ; comme le fermier laboure sous les plantes, les Jardiniers du Monde provoquent des désastres tels que toute trace d'habitations est anéantie.

— Il arrive qu'un fermier occupé sur son lopin de terre découvre un objet brillant dans le sol là où il est en train de creuser ; il se penche alors, le ramasse en se demandant ce que c'est. Il le mettra peut-être dans le devant de sa robe pour l'emporter à la maison et le montrer à sa femme et peut-être à ses voisins. Il se peut que ce soit un objet qui ait été enfoui un million d'années auparavant et que maintenant, avec les tremblements de terre, cette pièce de métal brillant ait refait surface.

— Parfois, un os sera découvert et le fermier passera peut-être quelques minutes à se demander de quelle sorte de créature il peut bien provenir ; il y a eu en effet des créatures très étranges sur cette Terre. Il y a eu, par exemple, des femmes à la peau pourprée qui avaient huit seins de chaque côté, comme une chienne qui attend des petits. Je suppose qu'il était très utile d'avoir seize seins, mais cette race s'est éteinte car, en réalité, ce n'était pas pratique. Si une femme avait donné naissance à de nombreux enfants, ses seins devenaient tellement pendants qu'elle pouvait difficilement marcher sans trébucher, et ainsi cette race s'éteignit. Et puis il y eut une autre race dont les hommes mesuraient environ quatre pieds (1,22 m), aucun d'entre eux de plus haute taille, qui étaient nés cavaliers — contrairement à toi qui peux à peine rester assis sur le poney le plus docile que nous ayons — avec des jambes si arquées qu'ils n'avaient nul besoin d'étriers, de selles, ou autres choses du genre. La constitution naturelle de leur corps semblait avoir été spécialement conçue pour l'équitation. Malheureusement le cheval n'avait pas encore été ‘inventé’ à cette époque.

— Mais, Maître, dis-je, je n'arrive pas à comprendre comment nous pouvons être dans une montagne, à l'intérieur d'une montagne, et pourtant avoir une lumière aussi brillante que celle du soleil et beaucoup de chaleur. Cela me déconcerte et je ne peux trouver aucune solution à cette énigme.

Le Lama sourit, comme il souriait souvent à certaines de mes paroles, puis reprit :

— Ces roches que nous appelons des montagnes ont des propriétés spéciales : elles peuvent absorber la lumière du soleil, l'absorber et l'absorber encore, et alors, si l'on sait comment s'y prendre, nous pouvons la libérer et obtenir tout degré d'éclairage désiré. Comme le soleil brille plus ou moins tout le temps au sommet des montagnes, eh bien, nous emmagasinons continuellement sa lumière pour le moment où celui-ci poursuit son voyage et est hors de vue. Cela n'a rien de magique, c'est un phénomène naturel absolument ordinaire tout comme celui des marées — Oh, j'oubliais que tu n'as jamais vu la mer ; c'est une vaste étendue d'eau, non potable, car elle provient d'une eau douce qui a coulé tout au long du flanc d'une montagne puis à travers les plaines en entraînant avec elle toutes sortes d'impuretés et d'éléments toxiques, et si l'on essayait d'en boire l'eau, on accélérerait sa mort. Ainsi nous sommes amenés à utiliser un peu de la lumière solaire emmagasinée. Elle tombe sur une sorte de plaque spéciale, puis un courant d'air froid entre en jeu de l'autre côté de cette plaque ; la lumière se manifeste alors sous forme de chaleur d'un côté et de froid de l'autre côté. C'est ainsi que des gouttelettes d'eau se forment, nées de la lumière du soleil et du froid de la terre. Cette eau, appelée eau distillée, est absolument pure et peut donc être recueillie dans des contenants ; nous avons ainsi de l'eau potable fraîche en quantité.

— Mais, Maître, je ne peux tout simplement pas comprendre cette histoire d'avoir des choses vieilles d'un ou deux millions d'années. L'eau, par exemple : en tournant une chose de métal nous avons eu de l'eau froide qui, évidemment, a été emmagasinée dans un réservoir quelque part il y a environ un million d'années. Eh bien, pourquoi ne s'est-elle pas évaporée ? Comment peut-elle être encore potable après tant d'années ? Cela me déconcerte totalement. Je sais que le réservoir d'eau sur le toit du Potala se tarit rapidement, alors comment ceci peut-il avoir un million d'années ?

— Lobsang ! Lobsang ! Tu penses que nous avons maintenant de bonnes connaissances scientifiques, tu penses que nous en savons beaucoup sur la médecine et la science, mais même pour le monde extérieur, nous ne sommes qu'une bande de sauvages sans éducation. Pourtant, nous comprenons des choses que le reste du monde ne comprend pas ; le reste du monde est composé de personnes matérialistes. Cette eau peut bien avoir un million, deux ou trois millions d'années d'âge, mais jusqu'à ce que nous arrivions ici, que nous brisions le scellement qui a remis tout en marche — eh bien, il pouvait être question d'une heure ou deux plus tôt. Tu vois, il existe ce qui s'appelle l'animation suspendue. Nous avons entendu à maintes reprises que dans d'autres pays il y a des gens qui sont entrés dans une transe cataleptique pendant des mois ; une personne en particulier a maintenant déjà franchi la barre d'une année et demie, et elle ne s'en porte pas plus mal pour autant, elle n'a pas vieilli, tout simplement — eh bien, elle est en vie. On ne peut pas percevoir de battements de cœur, on ne peut discerner aucun signe de respiration à l'aide d'un miroir, alors qu'est-ce qui la maintient endormie et pourquoi cela ne lui fait-il pas de mal ? Il y a tant de chose à redécouvrir, des choses communes à l'époque où les Jardiniers venaient. Simplement à titre d'exemple, laisse-moi te montrer la pièce — regarde, la voici sur la carte — où les corps étaient maintenus dans un état de vie suspendue. Une fois par an, deux lamas venaient dans cette pièce examiner les corps ; ils les retiraient l'un après l'autre des cercueils de pierre et vérifiaient s'ils étaient toujours en parfait état. Si tout était bien, ils faisaient marcher les corps d'un bout à l'autre de la pièce pour faire travailler de nouveau leurs muscles. Puis, après les avoir nourris un peu, commençait la tâche de faire entrer le corps astral d'un Jardiner dans l'un de ces corps installé dans un cercueil de pierre. C'est une expérience des plus particulières.

— Comment, Maître ? Est-ce vraiment une chose difficile à faire ?

— Maintenant, regarde-toi, Lobsang : d'un côté tu me dis que tu ne peux croire pareille chose, et d'un autre côté tu essaies d'obtenir le plus d'informations possible. Oui, c'est une sensation atroce. Dans l'astral, tu es libre de prendre la taille qui te convient le mieux : tu peux vouloir être très petit pour une raison quelconque, ou tu peux vouloir être très grand et de forte carrure pour quelque autre raison. Eh bien, tu choisis le corps désiré, tu t'allonges à son côté, et les lamas vont alors injecter une substance dans le corps apparemment mort et vont te soulever doucement pour te poser à plat ventre sur ce corps. Peu à peu, sur une période d'environ cinq minutes, tu vas disparaître, tu vas devenir de plus en plus flou, et puis tout à coup la forme dans le cercueil de pierre va donner une secousse, s'asseoir tout droit, et faire une sorte de commentaire comme : "Oh, où suis-je ? Comment suis-je arrivé ici ?" Pendant un laps de temps, tu vois, ils ont la mémoire de la dernière personne à avoir utilisé ce corps, mais en l'espace de douze heures le corps que tu as pris apparaîtra absolument normal et sera capable de toutes les choses que tu pourrais faire si tu étais sur Terre dans ton propre corps. Nous faisons cela parce que parfois nous ne pouvons pas risquer d'endommager le corps réel. Ces corps de substitution, eh bien, ce qui leur arrive est sans importance ; ils n'ont besoin que de trouver quelqu'un présentant les bonnes conditions, et nous pouvons ensuite mettre le corps dans un cercueil de pierre et laisser la force vitale s'échapper vers un autre plan d'existence. Les gens n'ont jamais été forcé à y pénétrer, tu sais, cela s'est toujours fait en toute connaissance de cause et plein consentement.

— Plus tard tu occuperas l'un de ces corps pendant un an moins un jour. Il faut garder cette marge d'un jour parce que ces corps ne peuvent durer au-delà de trois cent soixante-cinq jours sans que certaines choses compliquées leur arrivent. Il est donc préférable que la prise en charge dure une année moins un jour. Et ensuite — eh bien, le corps que tu es en train d'occuper reprendra sa place dans le cercueil de pierre, frissonnant du froid qui y règne, et c'est petit à petit que ta forme astrale émergera du corps de substitution pour entrer dans ton propre corps et reprendre le contrôle de toutes ses fonctions, de toutes ses pensées, et de toutes ses connaissances. Et sur cela sera maintenant superposé tout le savoir acquis durant les trois cent soixante-quatre derniers jours.

— Ce système a été amplement expérimenté par les peuples de l'Atlantide. Ils avaient un grand nombre de ces corps qui étaient constamment pris en charge par des super-personnes qui désiraient acquérir une certaine expérience. L'ayant vécue, elles revenaient et reprenaient leur propre corps, laissant le corps de substitution pour la prochaine personne.

— Mais, Maître, je suis sincèrement étonné par tout cela, parce que si un Jardinier du Monde possède tous ces pouvoirs, pourquoi ne peut-il tout simplement regarder d'est en ouest et du nord au sud pour voir ce qui se passe. Pourquoi tout ce scénario d'occuper un corps de substitution ?

— Lobsang, tu te montres obtus. Nous ne pouvons permettre que le très haut personnage soit blessé, que son corps soit endommagé, et par conséquent nous lui fournissons un corps de remplacement, et s'il venait à perdre un bras ou une jambe, c'est bien dommage, mais cela ne fait pas de mal à la haute entité qui a pris en charge le corps. Je vais te l'expliquer comme ceci : à l'intérieur de la tête d'une personne il y a un cerveau. Or, ce cerveau est aveugle, sourd et muet. Il ne peut réaliser que des fonctions animales et il n'a aucune connaissance réelle des sensations. Pour te donner un exemple, disons que la très haute entité Untel veuille expérimenter la sensation de brûlure. Eh bien, dans son propre corps, il ne lui serait pas possible d'abaisser ses vibrations jusqu'à celles, grossières, brutes, nécessaires à une personne pour ressentir la brûlure, et comme dans ce corps de catégorie inférieure les brûlures peuvent être ressenties, la super-entité entre dans le corps de substitution et les conditions nécessaires sont ainsi obtenues ; peut-être la super-entité pourra-t-elle apprendre ce qu'il en est grâce à ce corps de remplacement. Le corps peut voir, le cerveau ne le peut pas. Le corps peut entendre, le cerveau ne le peut pas. Le corps peut faire l'expérience de l'amour, de la haine, et de toutes ces sortes d'émotions, mais la super-entité ne le peut pas et se voit donc obligée d'acquérir la connaissance par intermédiaire.

— Ainsi tous ces corps sont tous vivants et prêts à être utilisés par quiconque veut s'en servir ? demandai-je.

— Oh non, oh non, loin de là. On ne peut introduire une entité dans l'un de ces corps à des fins mauvaises. La super-entité doit avoir une bonne raison absolument authentique pour vouloir prendre en charge un corps ; cela ne peut se faire pour satisfaire ses intérêts sexuels ou monétaires parce que cela ne contribue au progrès de personne dans le monde. Habituellement, il arrive qu'il y ait une certaine tâche entreprise par les Jardiniers du Monde, une tâche difficile car étant de super-cerveaux ils ne peuvent ressentir les choses, ils ne peuvent voir les choses ; aussi prennent-ils des arrangements pour qu'un nombre approprié d'entre eux (de super-cerveaux) prennent en charge un corps et viennent sur Terre en se faisant passer pour des Terriens. Je dis toujours que le plus grand problème est l'odeur terrible de ces corps. Ils sentent la viande chaude en décomposition, et cela peut prendre une demi-journée avant de pouvoir surmonter la nausée occasionnée par une telle prise de contrôle. Ainsi, il n'y a vraiment aucun moyen qui permette à une super-entité qui aurait peut-être mal tourné quelque part de prendre pour cible un corps de substitution. Elle peut observer ce que d'autres font, évidemment, mais rien ne peut se faire qui nuira à la super-entité.

— Eh bien, tout cela est une énorme énigme pour moi parce que si une super-entité se fait attendre pendant peut-être une trentaine d'années, que se passe-t-il pour la Corde d'Argent ? Il est évident que la Corde d'Argent n'est pas simplement déconnectée, autrement je suppose que le corps-en-attente se dégraderait.

— Non, non, non, Lobsang, répliqua le Lama. Ces corps de substitution ont une forme de Corde d'Argent qui mène à une source d'énergie qui garde la voie ouverte pour l'occupation du corps. Ceci est connu dans la plupart des religions du monde. La Corde d'Argent est connectée par des moyens métaphysiques à une source centrale, et les personnes qui s'occupent de ces corps peuvent évaluer leur état par la Corde d'Argent, elles peuvent ajouter ou enlever de la nourriture selon l'état du corps.

Je secouai la tête, perplexe, puis demandai :

— Eh bien, comment se fait-il que chez certaines personnes la Corde d'Argent émerge du sommet de la tête, tandis que chez d'autres elle émerge du nombril ? Est-ce que cela signifie qu'une façon est meilleure que l'autre ? Est-ce que cela signifie que la sortie de la corde par le nombril est pour ceux qui ne sont pas tellement évolués ?

— Non, non, pas du tout, peu importe d'où émerge la Corde d'Argent. Si tu appartiens à un certain type, ta Corde d'Argent peut émerger, disons, de ton gros orteil ; aussi longtemps que le contact se fait, c'est tout ce qui compte. Et aussi longtemps que le contact se fait et est maintenu en bon ordre, le corps vit dans un état de ce que nous appelons stase. Cela signifie que tout est immobile. Les organes du corps fonctionnent à leur niveau minimal, et tout au long d'une année un corps consommera moins d'un bol de tsampa. Tu vois, nous devons faire de cette façon, car autrement nous serions perpétuellement en train de déambuler dans ces tunnels de montagnes afin de nous assurer qu'un corps est correctement soigné ; si des gens venaient ici nourrir les corps, cela en fait leur causerait des dommages parce qu'une personne peut vivre sous dans des conditions de stase pendant plusieurs millions d'années, du moment qu'elle reçoit l'attention nécessaire. Et cette attention nécessaire peut être, et est, fournie par la Corde d'Argent.

— Alors, est-ce qu'une grande Entité peut descendre et jeter un coup d'œil pour voir quelle sorte de corps elle va occuper ?

— Non, répondit le Lama. Si l'Entité qui est sur le point d'occuper un corps le voyait, elle ne voudrait jamais entrer dans quelque chose d'aussi horrible. Tiens — suis-moi ; nous allons dans la Salle des Cercueils.

Sur ce, il ramassa ses livres et sa canne et se mit debout sur des jambes plutôt tremblantes.

— Je pense que nous devrions d'abord examiner vos jambes, vous savez, car vous paraissez souffrir considérablement.

— Non Lobsang, répondit-il, allons d'abord voir les cercueils. Après je te promets que nous regarderons mes jambes.

Nous cheminâmes d'un pas assez lent, le Lama consultant régulièrement sa carte.

— Ah ! dit-il enfin. Nous prenons le prochain tournant à gauche et le suivant de nouveau à gauche, et c'est là que se trouve la porte par laquelle nous devons entrer.

Nous continuâmes notre chemin à pas lourds, tournâmes à gauche, et prîmes le premier tournant à gauche encore. Et voilà, la porte y était, une grande porte qui semblait faite d'or martelé. En nous approchant, une lumière à l'extérieur de la porte clignota, puis se stabilisa en une lumière constante, et la porte s'ouvrit. Nous entrâmes, et je m'arrêtai un moment en observant la scène plutôt sinistre.

C'était une salle merveilleusement aménagée, avec des poteaux et des barres.

— Ceci permet à un corps nouvellement éveillé de se tenir, Lobsang, dit le Lama. La plupart du temps, ils sont un peu étourdis lorsqu'ils se réveillent, et c'est plutôt embêtant de voir celui qui vient juste de s'éveiller tomber la tête la première et se défigurer tellement, qu'il ne peut être utilisé pendant un certain temps. Cela bouleverse tous les arrangements pris, et peut-être nous faut-il trouver un autre corps et une autre entité, ce qui nous donne un gros surplus de travail. Aucun de nous n'apprécie cela le moins du monde. Mais approche et regarde ce corps.

À contrecoeur je m'approchai de l'endroit que le Lama me montrait. Je n'aimais pas voir des cadavres ; cela me faisait me demander pourquoi les humains avaient une durée de vie si courte, courte en effet lorsqu'on sait qu'un certain arbre a environ quatre mille ans.

Je regardai dans le cercueil de pierre et il y avait là un homme nu. Sur son corps il y avait un nombre de... eh bien, cela ressemblait à des aiguilles avec des fils conducteurs très fins, et de temps à autre, pendant que je regardais, le corps tressaillait et faisait un petit saut, une vision vraiment des plus inquiétantes. Pendant que je le regardais, il ouvrit des yeux vides et les referma aussitôt.

— Nous devons quitter cette pièce maintenant, dit le Lama Mingyar Dondup, parce que cet homme sera occupé très, très bientôt, et c'est dérangeant pour tous s'il y a des intrusions.

Là-dessus il se dirigea vers la porte et sortit. Je jetai un dernier coup d'œil autour de moi et le suivis plutôt à contrecoeur parce que les gens dans les cercueils de pierre, hommes et femmes, étaient totalement nus et je me demandai ce que ferait une femme occupant l'un de ces corps.

— Je capte tes pensées, Lobsang, dit le Lama. Pourquoi une femme ne pourrait-elle pas être employée pour faire certaines choses ? Il faut nécessairement une femme parce qu'il y a des endroits où les hommes ne peuvent entrer, tout comme il y a certains endroits où les femmes ne sont pas admises. Mais hâtons-nous car nous ne voulons pas retarder la super-Entité en attente.

Nous pressâmes davantage le pas, puis le Lama remarqua :

— Tu sembles avoir beaucoup de questions à poser ; n'hésite pas, parce que tu vas devenir un super-Lama et il te faut apprendre une quantité incroyable de choses, des choses qui ne sont enseignées qu'à un prêtre sur un million.

— Et bien, dis-je, une fois que la super-Entité s'est introduite dans le corps de l'hôte, que se passe-t-il ensuite ? Est-ce qu'il se précipite pour aller prendre un bon repas ? C'est ce que je ferais sûrement à sa place !

Le Lama répondit en riant :

— Non, il ne se précipite nulle part ; il n'a pas faim parce que le corps de substitution a été bien entretenu et bien nourri, prêt pour une occupation immédiate.

— Mais je ne vois pas l'intérêt de tout cela, Maître. Je veux dire, on penserait qu'une super-Entité pénétrerait un corps qui vient juste de naître au lieu de toutes ces complications avec des cadavres qui sont comme des zombies.

— Lobsang, réfléchis un peu. Un bébé doit vivre plusieurs années afin d'apprendre une chose, et il doit aller à l'école, il doit se soumettre à la discipline parentale, et c'est une véritable perte de temps. Il perd peut-être trente ou quarante ans, alors que si le corps d'emprunt peut faire tout cela et venir ensuite à ces cercueils, il a alors en vérité beaucoup plus de valeur ; il connaît toutes les conditions de vie de sa propre partie du monde, et il n'a pas à passer des années d'attente et d'apprentissage, sans trop savoir ce qu'il en est.

— J'ai déjà vécu des expériences, dis-je, et les choses qui me sont arrivées — eh bien, elles ne semblent pas avoir de sens. Peut-être aurai-je des éclaircissements avant de quitter cet endroit. Et, de toute façon, pourquoi les humains ont-ils une durée de vie si courte ? Quand nous lisons à propos des Sages, ceux qui possèdent vraiment la sagesse, ils semblent vivre cent, deux cents ou même trois cents ans, et ils continuent d'avoir l'air jeune.

— Eh bien, Lobsang, aussi bien te le dire maintenant, je suis âgé de plus de quatre cents ans et je peux te dire exactement pourquoi les humains ont une vie si terriblement courte :

"Il y a plusieurs millions d'années, quand ce globe en était à ses débuts, une planète s'approcha très près et faillit entrer en collision avec ce monde qui fut en fait chassé de son orbite à cause des impulsions antimagnétiques de l'autre monde. Mais l'autre planète est vraiment entrée en collision avec une petite planète qui éclata en morceaux qui sont maintenant connus sous le nom de la ceinture d'astéroïdes. Nous en reparlerons plus en détail un peu plus tard. Pour le moment, je te dirai que quand ce monde était en formation, il y avait partout d'énormes volcans qui déversaient des quantités de lave et de fumée. Or, la fumée s'élevait et formait d'épais nuages tout autour de la Terre. Ce monde n'était pas du tout censé être un monde ensoleillé. Tu vois, la lumière du soleil est toxique, la lumière du soleil a des rayons mortels très nocifs pour un être humain. En fait, les rayons sont nuisibles pour toutes les créatures. La couverture nuageuse faisait du monde une serre ; elle laissait passer tous les rayons bénéfiques tandis qu'elle arrêtait les mauvais, et les gens vivaient des centaines d'années. Mais lorsque la planète indésirable frôla la Terre, elle balaya tous les nuages la couvrant, et en l'espace de deux générations la durée de vie des gens fut réduite à soixante-dix ans.

"Cette même planète, lorsqu'elle entra en collision et détruisit le plus petit monde en formant la ceinture d'astéroïdes, déversa ses mers dans ce monde-ci. Or, nous avons de l'eau qui forme nos mers, mais cet autre monde avait une différente sorte de mer : c'était une mer de pétrole, et sans cette collision notre monde n'aurait pas eu de produits pétroliers et cela aurait été une très bonne chose parce que de nos jours les médicaments sont tirés du pétrole et beaucoup d'entre eux sont vraiment très nocifs. Mais voilà, il faut vivre avec. En ces premiers jours, toutes les mers étaient contaminées par la substance pétrolière, mais avec le temps ce pétrole coula au fond des mers et au fond des lits marins et s'accumula en grands bassins rocheux, bassins résultant des effets volcaniques sous les lits marins.

"Avec le temps le pétrole sera tout à fait épuisé parce que le type de pétrole disponible actuellement en est un nuisible à l'Homme, sa combustion entraînant la formation d'un gaz mortel. Cela provoque de très nombreuses morts et amène également les femmes enceintes à donner naissance à des enfants malades et même, dans certains cas, à des monstres. Nous en verrons très bientôt car il y a d'autres salles que nous allons visiter. Tu pourras voir tout cela dans une scène en trois dimensions. Maintenant, je sais que tu brûles de savoir comment des photographies ont pu être prises il y a un milliard d'années. La réponse est qu'il existe des civilisations absolument fantastiques dans cet Univers, et que dans ce temps-là ils possédaient un équipement photographique qui pouvait pénétrer le brouillard le plus épais ou l'obscurité la plus complète, et qu'ainsi des photographies furent prises. Puis, après un certain temps, les gens de la super-science vinrent sur cette Terre, et virent les gens mourir comme des mouches, si l'on peut dire, parce que si des gens ne peuvent vivre que jusqu'à l'âge de soixante-dix ans, c'est vraiment très court et cela ne donne pas à quelqu'un la chance d'apprendre autant qu'il le devrait.

J'écoutais avec une attention profonde. Je trouvais tout cela absolument captivant et, selon moi, le Lama Mingyar Dondup était l'homme le plus intelligent du Tibet.

"Nous, ici, sur la surface de la Terre, poursuivit le Lama, ne connaissons que la moitié du monde car ce monde est creux, tout comme de nombreux autres mondes, tout comme la Lune, et d'autres individus vivent à l'intérieur. Certaines personnes refusent d'admettre que la Terre est creuse, mais je le sais par expérience personnelle car j'y suis allé. L'une des plus grandes difficultés est que les savants du monde entier nient l'existence de tout ce que EUX n'ont pas découvert. Ils affirment qu'il n'est pas possible que des gens vivent à l'intérieur de la Terre, ils affirment qu'il n'est pas possible qu'une personne vive plusieurs centaines d'années, et ils affirment qu'il n'est pas possible que la couverture de nuage, une fois balayée, ait provoqué le raccourcissement de la durée de vie. Mais il en est ainsi. Les savants, vois-tu, se réfèrent toujours à des livres scolaires qui transmettent des informations qui ont environ cent ans au moment où elles atteignent les salles de classe, et des endroits comme celui-ci — cette caverne où nous sommes maintenant — furent spécialement mis en place ici par les hommes les plus sages qui aient vécu. Les Jardiniers de la Terre pouvaient tomber malades, tout comme les humains natifs, et parfois une opération était nécessaire, une opération qui ne pouvait être effectuée sur Terre ; aussi, le patient était mis en état d'animation suspendue et scellé dans une enveloppe de plastique. Les médecins dans les cavernes envoyaient ensuite des messages éthériques spéciaux demandant un navire-hôpital spatial, et celui-ci descendait rapidement et emmenait les conteneurs avec les gens malades, scellés à l'intérieur. Ils pouvaient alors soit être opérés dans l'espace, ou bien être ramenés dans leur propre monde.

"Tu vois, il est facile de voyager à une vitesse bien supérieure à celle de la lumière. Certains disaient : “Oh, si tu voyages à trente milles (50 km) à l'heure cela te tuera parce que la pression de l'air fera éclater tes poumons.” Puis, quand cela se révéla faux, les gens dirent : “Oh, l'Homme ne voyagera jamais à soixante mille (100 km) à l'heure parce que cela le tuerait.” Ils déclarèrent ensuite que l'on ne pourrait jamais voyager plus rapidement que la vitesse du son, et ils disent maintenant que rien ne pourra jamais dépasser la vitesse de la lumière. La lumière a une certaine vitesse, tu sais, Lobsang. Elle est composée de vibrations qui, émanant de quelque objet, a un impact sur l'œil humain, et celui-ci voit l'objet en question. Mais, assurément, d'ici quelques années les gens voyageront à une vitesse plusieurs fois supérieure à celle de la lumière, comme le font les visiteurs qui viennent ici dans leurs vaisseaux spatiaux. Le vaisseau qui se trouve dans l'autre salle se préparait tout juste à décoller lorsque la montagne fut secouée et scella la sortie. Et, bien sûr, aussitôt que cela se produisit la pièce fut automatiquement vidée de tout son air et les gens à bord se trouvèrent en état d'animation suspendue ; mais ils sont dans cet état depuis si longtemps que si nous tentions de les ranimer maintenant, ils seraient probablement complètement fous. C'est parce que certaines parties extrêmement sensibles de leurs cerveaux se sont trouvées privées d'oxygène et sans oxygène elles meurent, et les individus qui se retrouvent avec un cerveau mort — eh bien, il ne sert à rien de les garder en vie, ils ne sont désormais plus humains. Mais je parle trop, Lobsang. Allons jeter un coup d'œil à quelques-unes des autres pièces."

— Maître, je voudrais d'abord voir vos jambes parce que nous avons ici les moyens de les guérir rapidement et je ne vois pas pourquoi vous devriez souffrir quand, grâce à cette super-science, vous pouvez être guéri très, très rapidement.

— D'accord, Lobsang, mon médecin en herbe. Retournons donc à la salle de guérison voir ce qu'on peut faire pour mes jambes.

 

CHAPITRE CINQ

 

Nous marchâmes le long du couloir qui séparait une pièce de l'autre à l'extérieur de la salle principale, et arrivâmes bientôt à la ‘salle des soins médicaux’. Dès que nous en franchîmes le seuil, la lumière apparut aussi intense que la première fois. L'endroit semblait intact, et rien n'indiquait que nous y étions déjà passés, aucun signe que nos pieds couverts de poussière aient laissé des traces. Le sol semblait fraîchement poli et les pièces métalliques autour de la piscine centrale semblaient tout récemment astiquées. Je remarquai cela au passage et j'eus envie de poser encore plus de questions, mais avant tout :

— Maître, dis-je, veuillez mettre vos jambes dans la piscine et je vais retirer vos bandages.

Le Lama s'assit sur le bord en céramique et laissa pendre ses jambes dans la piscine. J'entrai dans celle-ci et commençai à retirer les pansements. Comme j'arrivais près de la peau, je me sentis mal, très mal. Les bandages ici étaient jaunes et d'un aspect horrible.

— Qu'est-ce qui t'arrive, Lobsang ? Tu as l'air de quelqu'un qui s'est gavé de trop de nourriture étrange.

— Oh, Maître, vos jambes sont en si mauvais état ; je pense qu'il faudrait essayer de faire venir des moines pour vous ramener au Chakpori, dis-je.

— Lobsang, les choses ne sont pas toujours ce qu'elles paraissent. Enlève tous les bandages, toutes les bandelettes ; fais-le les yeux fermés si tu veux, ou peut-être vaudrait-il mieux que je le fasse moi-même.

J'arrivai à la fin du bandage et m'aperçus qu'il me serait impossible d'aller plus loin tant il était collé en un horrible gâchis, gluant, croûté, qui me fit reculer. Mais le Lama se pencha, attrapa le paquet de bandages et donna un coup sec qui fit venir à lui le restant d'où pendaient des choses visqueuses. Sans sourciller, il jeta simplement les bandages sur le sol en disant :

— Bon, maintenant je vais appuyer sur cette valve et la piscine va se remplir. Je l'avais tout d'abord fermée parce que, évidemment, je ne voulais pas que tu enlèves mon pansement avec de l'eau jusqu'à la taille. Tu sors de la piscine et je vais ouvrir les vannes.

Je m'empressai de sortir et jetai un coup d'œil à ces horribles jambes. Si nous avions été au Chakpori ou ailleurs, je pense que les deux auraient été amputées, et quoi de plus terrible pour le Lama Mingyar Dondup qui a toujours voyagé d'un endroit à un autre pour venir en aide à quelqu'un. Mais tandis que je regardais, une matière d'un jaune bilieux et verdâtre se détachait en plaques de ses jambes et flottait à la surface. Le Lama se haussa un peu hors de l'eau pour ouvrir davantage l'arrivée d'eau, ce qui eut pour effet de faire monter le niveau et je vis alors la matière flottante disparaître dans ce que je pris pour un conduit d'évacuation.

Il consulta de nouveau le livre et effectua alors certains ajustements à une série de — eh bien, je ne peux que leur donner le nom de valves, des valves de différentes couleurs, et je vis l'eau changer de couleur tandis qu'une forte odeur médicinale se répandait dans l'air. Je regardai de nouveau ses jambes qui étaient maintenant roses, tout comme celles d'un nouveau-né. Puis il releva sa robe un peu plus pour avancer davantage sur le fond en pente afin que l'eau curative lui arrive à mi-cuisse. Il se tint là. Il restait tantôt immobile ou marchait tantôt lentement mais, ce faisant, ses jambes allaient en guérissant. Elles passèrent d'un rose enflammé à un rose parfaitement sain et finalement il n'y eut plus de trace des plaques jaunâtres, plus la moindre trace ; le tout avait complètement disparu et je levai la tête pour jeter un regard aux bandages que j'avais enlevés. Un frisson passa sur mon cuir chevelu : les bandages avaient disparu sans laisser de traces, sans laisser de marques, ils s'étaient tout simplement volatilisés, et j'en fus tellement abasourdi et stupéfait que je m'assis involontairement en oubliant que j'étais dans l'eau, une eau médicamenteuse en plus. Lorsqu'on prend la position du lotus et que l'on se trouve dans l'eau, mieux vaut fermer la bouche. Je m'attendais à un bien plus mauvais goût et fus surpris du goût très agréable de ce médicament. Et très vite je m'aperçus que la dent qui, jusque-là, m'avait fait souffrir ne me faisait plus mal et d'un bond je me levai et crachai quelque chose ; c'était précisément cette dent qui gisait maintenant sur le bord de la piscine, fendue en deux.

— Maudite dent, me dis-je en la regardant, tu peux maintenant te faire tout le mal que tu veux !

Tandis que je la regardais, je vis quelque chose d'absolument étrange. La dent se déplaçait, elle se déplaçait vers le mur le plus proche, et en le touchant elle disparut. Je me tenais là debout comme un idiot, dégoulinant de ma tête rasée à mes pieds nus, cherchant à voir quelque chose qui n'était plus là.

Je me retournai pour demander au Lama Mingyar Dondup s'il l'avait vue ; il se trouvait alors en un certain endroit du sol où le carrelage était de couleur différente et où de l'air chaud, de nature curative, sortait du sol ; il fut bientôt sec.

— À ton tour, Lobsang. Tu ressembles à un poisson à moitié noyé. Tu ferais mieux de venir ici te sécher.

À vrai dire je me sentais vraiment comme un poisson à moitié noyé, puis je me demandai comment un poisson pouvait être à moitié noyé alors qu'il vivait dans l'eau ; je fis part de cette réflexion au Lama qui me répondit :

— Oui, c'est parfaitement vrai ; si tu retires un poisson de l'eau, ses branchies commencent immédiatement à s'assécher et si tu le remets dans l'eau il va effectivement se noyer. Nous ne connaissons pas le mécanisme de la chose, mais nous savons que c'est un fait. Mais tu as l'air bien mieux depuis que tu es entré dans ce bassin de guérison ; tu paraissais épuisé et tu as maintenant l'air de quelqu'un qui pourrait courir une centaine de milles (160 km).

Je le rejoignis ensuite et regardai ses jambes de plus près. Alors même que je regardais, la couleur rose commença à disparaître et elles reprirent bientôt leur couleur naturelle. Il n'y avait pas la moindre trace du fait que, une heure plus tôt, les os aient été presque dépouillés de leur chair. Voilà que ses jambes étaient saines, intactes, et dire que je m'étais arrêté à penser à la façon de les amputer !

— Maître, dis-je, j'ai tellement de questions à vous poser que j'ai presque honte de vous en demander les réponses, mais je ne peux pas comprendre comment il se fait que les aliments et les boissons qui sont ici depuis une infinité d'années puissent être encore parfaitement frais et parfaitement potables. Même dans nos réfrigérateurs de glace la viande se gâte petit à petit, et comment se fait-il que cet endroit, après des millions d'années, puisse être aussi neuf que s'il avait été construit hier ?

— Nous vivons dans une drôle d'époque, Lobsang, une époque où personne ne fait confiance à personne. Il y a un certain temps, une population de Blancs se refusait absolument à croire qu'il existait des Noirs et des Jaunes ; c'était simplement trop fantastique pour y croire. De même, des gens voyageant dans un autre pays virent des hommes à cheval. Or, ils n'avaient jamais vu de chevaux auparavant, ils ne savaient pas que pareille chose existât, aussi s'enfuirent-ils, et de retour dans leur pays ils rapportèrent avoir vu un homme-cheval, un centaure. Mais même quand il fut connu que les chevaux étaient des animaux qui pouvaient être montés par des hommes, de nombreuses personnes continuèrent à ne pas y croire, pensant que le cheval était une sorte particulière d'humain changé en une forme animale. Il y a tant de choses de ce genre. Les gens ne croient pas en quelque chose de nouveau à moins de l'avoir vue eux-mêmes de leurs propres yeux, ou touchée, ou démontée de leurs propres mains. Ici, nous récoltons les fruits d'une très, très haute civilisation en vérité, non pas celle de l'une des Atlantides car, comme je te l'ai dit, Atlantide n'est que le terme qui désigne la terre en voie de disparition. Non, ces lieux remontent loin, bien au-delà de l'Atlantide, et il existait un moyen automatique d'arrêter tout développement, toute croissance, jusqu'à ce qu'un humain se présente à une certaine distance. Ainsi, si aucun humain ne vient ici de nouveau, cet endroit restera tel qu'il est maintenant, imprenable et sans aucun signe d'altération ou de dissolution. Mais si les gens y venaient et utilisaient l'endroit comme nous l'avons fait, après qu'un certain nombre de personnes l'aient utilisé, il se détériorerait, vieillirait. Heureusement, nous nous trouvons dans un lieu qui a été très, très rarement utilisé ; en fait, il n'a été utilisé que deux fois depuis sa construction.

— Maître, comment pouvez-vous affirmer que cet endroit n'a été utilisé que deux fois ?

Le Lama me montra alors un objet qui pendait du plafond.

— Là, dit-il, si quelqu'un passe au-delà, cela s'enregistre, et celui-ci indique le chiffre 3. Le dernier enregistrement est pour toi et moi. Quand nous quitterons, et ce ne sera pas avant trois ou quatre jours, le temps de notre séjour sera enregistré, prêt pour les prochains occupants qui à leur tour se demanderont qui a bien pu les précéder. Mais tu sais, Lobsang, j'essaie de te faire réaliser que le degré de civilisation, quand cet endroit a été construit, était le plus haut qui ait jamais été atteint sur ce monde. Tu vois, d'abord et avant tout, ces gens étaient les Gardiens du Monde, les Jardiniers du Monde. Leur civilisation était telle, qu'ils pouvaient faire fondre la roche — aussi dure fut-elle — et lui donner l'aspect du verre et la fonte était ce que nous appelons une fusion à froid, c'est-à-dire sans production de chaleur, si bien qu'un endroit pouvait être utilisé immédiatement.

— Mais je ne peux vraiment pas comprendre pourquoi ces gens si hautement civilisés tenaient à vivre à l'intérieur des montagnes. Vous m'avez dit que cette chaîne de montagnes s'étend d'un bout à l'autre du monde. Pourquoi devaient-ils se cacher ?

— La meilleure chose à faire est d'aller dans la salle du passé, du présent, et du futur. C'est là qu'est emmagasinée la connaissance de tout ce qui s'est produit dans le monde. L'histoire que tu as apprise en classe n'est pas toujours véridique ; elle a été modifiée pour plaire au roi ou au dictateur au pouvoir à l'époque. Certains d'entre eux ont désiré que leur règne soit considéré comme un Âge d'Or. Mais en voyant la chose réelle, la réalité du Registre Akashique — eh bien, on ne peut pas se tromper.

— Avez-vous dit le Registre Akashique, Maître ? Je croyais que l'on ne pouvait le voir que lorsque l'on se trouve sur le plan astral. Je ne savais pas que l'on pouvait venir dans les montagnes et voir tout ce qui s'est produit, répliquai-je.

— Oh mais, tu oublies que les choses peuvent être copiées. Nous avons atteint un certain niveau de civilisation, nous nous pensons incroyablement intelligents et nous nous demandons si quelqu'un pourra jamais l'être davantage, mais viens avec moi et je vais te montrer la vraie réalité. Allez, c'est une bonne marche, mais l'exercice te fera du bien.

— Maître, n'y a-t-il aucun moyen que je puisse employer pour vous éviter de marcher ? N'y a-t-il pas quelque chose comme un traîneau ? Ou pourrais-je vous tirer si vous étiez assis sur une étoffe bien solide ?

— Non, non merci, Lobsang, je suis tout à fait capable de marcher cette distance et, en fait, l'exercice peut me faire également du bien. Mettons-nous en route.

 Nous nous mîmes effectivement ‘en route’ et j'aurais aimé examiner de plus près certaines des choses intéressantes observées en chemin. J'étais extrêmement intrigué par les portes, chacune ayant une inscription gravée sur la porte elle-même.

— Toutes ces pièces, Lobsang, sont consacrées à différentes sciences, des sciences dont on n'a jamais entendu parler en ce monde, parce qu'ici nous sommes comme des aveugles essayant de trouver leur chemin dans une maison qui a de nombreux corridors. Mais je suis quelqu'un doué de la vue puisque je peux lire ces inscriptions et, comme je te l'ai dit, je suis déjà venu dans ces cavernes.

Finalement, nous arrivâmes à un mur apparemment vide. Il y avait une porte sur la gauche, et une porte sur la droite, mais le Lama Mingyar Dondup les ignora et, se tenant plutôt juste face à ce mur vide, il prononça un son très particulier sur un ton autoritaire. Immédiatement, sans aucun bruit, l'espace vide se divisa en deux et les deux moitiés disparurent dans les côtés du corridor. À l'intérieur, il n'y avait qu'une faible lumière, un scintillement comme celui des étoiles. Nous entrâmes dans la salle qui paraissait aussi vaste que le monde.

Avec un très léger bruissement, les deux moitiés de la porte se refermèrent derrière nous, et cette fois nous étions de l'autre côté du mur apparemment vide.

La lumière s'intensifia quelque peu nous permettant d'entrevoir un grand globe flottant dans l'espace. En fait il n'était pas vraiment rond, mais avait plutôt une forme de poire et de ses deux extrémités sortaient des éclairs.

— Ces éclairs sont les champs magnétiques du monde. Tu apprendras tout à ce sujet un peu plus tard.

Je me tenais là, bouche bée. Il semblait y avoir de chatoyants rideaux de lumière en perpétuel changement autour des pôles ; ils semblaient onduler et couler d'un pôle à l'autre, mais avec une forte atténuation de couleurs au niveau de l'équateur.

Le Lama prononça quelques mots, des mots dans une langue qui m'était inconnue. Immédiatement apparut la faible lumière d'une aube, comme celle qui accompagne la naissance d'un nouveau jour, et je me sentis comme quelqu'un qui vient tout juste de se réveiller d'un rêve.

Mais ce n'était pas un rêve, comme je le découvris rapidement.

— Nous allons nous asseoir ici, dit mon Maître, parce que ceci est une console qui permet de faire varier les époques. Tu n'es plus dans la troisième dimension maintenant, rappelle-toi ; ici, tu es dans la quatrième dimension, et peu de gens peuvent y survivre. Aussi, si tu te sens bouleversé ou malade de quelque façon, avertis-moi aussitôt pour que je puisse te venir en aide.

Je pus vaguement voir la main droite du Lama tendue et prête à tourner un bouton. Il se tourna de nouveau vers moi en disant :

— Es-tu sûr de te sentir bien, Lobsang ? Pas de nausée, pas de malaise ?

— Non, Maître, je me sens très bien ; je suis absolument fasciné et je me demande ce que nous verrons en premier.

— Eh bien, tout d'abord nous devons voir la formation de ce monde, et ensuite l'arrivée des Jardiniers du Monde. Ils viendront tout d'abord repérer les lieux, et ils repartiront ensuite pour élaborer des plans. Tu les verras revenir plus tard dans un énorme vaisseau spatial, parce que c'est réellement ce qu'est la Lune.

Soudainement tout devint noir, la noirceur la plus noire que j'aie jamais connue ; même par une nuit sans lune il y a toujours eu la faible clarté des étoiles, et même dans une pièce fermée sans fenêtre, il y avait encore une impression d'un peu de lumière. Mais ici il n'y avait rien, rien du tout. Et puis, je faillis tomber de mon siège, je faillis bondir de frayeur : à une vitesse incroyable, deux faibles points de lumière se frappèrent en se rejoignant, ils entrèrent en collision, et alors l'écran fut rempli de lumière. Je pouvais voir des gaz tourbillonnants et des fumées de différentes couleurs, et ensuite l'écran tout entier, le globe tout entier remplit tout l'espace. Je pus voir des rivières de feu se déversant de volcans crachant des flammes. L'air était oppressant. J'étais conscient, mais obscurément, d'être en train d'observer quelque chose et en fait de ne pas être là en personne. J'observais donc et je fus de plus en plus fasciné de voir le monde rétrécir quelque peu et les volcans devenir moins nombreux, tandis que les mers fumaient toujours à cause de la lave bouillante qui s'y était déversée. Il n'y avait rien d'autre que des rochers et de l'eau. Il n'y avait qu'une étendue de terres, pas très grande, mais une seule masse solide qui donnait au globe un mouvement incohérent particulier. Il ne suivait pas un trajet circulaire, mais semblait plutôt suivre celui qu'aurait tracé la main tremblante d'un enfant.

Au fur et à mesure que je regardais, la masse terrestre prit une forme de plus en plus sphérique tandis qu'elle se refroidissait. Mais il n'y avait toujours à sa surface que des rochers et de l'eau et de violentes tempêtes y faisaient rage. Sous l'effet des vents, les cimes montagneuses basculèrent et dévalèrent les pentes pour être réduites en poussière.

Le temps s'écoula et à présent la terre recouvrait une partie du monde car elle-même était faite de la poussière broyée des montagnes. Elle se souleva et trembla, et en certains endroits de grands jets de fumée et de vapeur émergèrent et tandis que j'observais, je vis une section de terre se détacher soudainement de la masse continentale principale. Elle s'en détacha et pendant quelques secondes elle sembla s'accrocher à la masse principale dans le vain espoir d'être réunie. Je pouvais voir des animaux glisser le long des pentes et tomber dans l'eau bouillante. Puis, la section séparée se fendit davantage, se détacha complètement et disparut sous les vagues.

Étrangement, je constatai que je pouvais voir en même temps l'autre côté du monde, et je vis, à ma grande stupéfaction, une terre sortir de la mer. Elle s'éleva comme si une main géante l'avait soulevé, elle s'éleva, trembla un peu, puis frémit en s'immobilisant. Cette terre, bien sûr, n'était que roches : pas une plante, pas un brin d'herbe, et rien qui ressembla à des arbres. Et tandis que je regardais, une montagne à proximité explosa en flammes, des flammes éclatantes, rouges, jaunes et bleues, puis arriva alors un flux de lave, chauffée à blanc, coulant comme un flot d'eau chaude. Mais aussitôt que la lave touchait l'eau, elle se gélifiait et se solidifiait, et bientôt la surface de la roche nue fut couverte par une masse d'un jaune bleuâtre qui se refroidissait rapidement.

Quittant l'écran des yeux je me demandai alors où était mon Guide. Il était là juste derrière moi et me dit :

Très intéressant, Lobsang, très intéressant, pas vrai ? Nous voulons voir beaucoup plus de choses, aussi nous allons sauter la partie où la terre stérile tremblait et se tordait en se refroidissant dans l'espace. Quand nous reviendrons, nous verrons les premiers types de végétation.

Je me calai dans mon fauteuil, absolument stupéfait. Est-ce que tout ceci se passait réellement ? Je me faisais l'effet d'un dieu assistant à la naissance du monde. J'eus une sensation ‘bizarre’ parce que ce monde en face de moi paraissait plus grand que celui que je connaissais, et je — eh bien, il me semblait posséder de remarquables pouvoirs de vision. Je pus voir les flammes dévorer le centre du monde et en faire un monde creux, quelque chose comme une balle, et pendant tout le temps que j'observais, des météorites, de la poussière cosmique, et d'étranges, étranges choses tombèrent sur la surface de la Terre.

Devant moi, à portée de main, pensai-je, tomba une machine. Je ne pouvais en croire mes yeux parce qu'elle s'éventra et des corps en tombèrent, des corps et des appareils, et je pensai en moi-même : "Dans l'Avenir quelqu'un pourrait découvrir cette épave et se demander ce qui provoqua sa chute, se demander ce que c'était."

— Tu as raison, Lobsang, me dit alors mon Guide qui avait capté ma pensée, cela s'est déjà produit. À l'Époque actuelle, des mineurs de charbon ont découvert des choses vraiment remarquables : des artefacts révélant une compétence inconnue sur cette Terre ; des instruments très étranges ont également émergé du charbon et, dans un cas, le squelette complet d'un homme de très grande taille, de très haute stature. Toi et moi, Lobsang, sommes les seuls à voir ceci parce qu'avant que la machine ne soit achevée, les Dieux que l'on appelle les Jardiniers du Monde se sont disputés pour des histoires de femmes et c'est pour cela que nous ne pouvons voir que la formation de ceci, notre Terre. Si la machine avait été terminée, nous aurions pu voir également d'autres mondes. Cela n'aurait-il pas été une chose merveilleuse ?

Les météorites pleuvaient, soulevant des colonnes d'eau en touchant la masse liquide et provoquant de fortes empreintes lorsqu'ils heurtaient la roche ou le sol rudimentaire qui couvrait alors la Terre.

Le Lama déplaça sa main vers un autre bouton — je suppose qu'on devrait en fait parler de commutateurs — et l'action défila à si grande vitesse que je ne pus voir ce qu'il en était, puis le rythme se ralentit et l'on vit à nouveau la surface du globe recouverte cette fois d'une végétation luxuriante. Il y avait d'immenses fougères, plus grandes que des arbres, qui se dressaient vers le ciel, un ciel maintenant couvert de nuages pourpres donnant à l'air lui-même une teinte pourprée. Il était fascinant au début de voir une créature aspirer puis expirer ce qui ressemblait à une fumée pourpre. Mais je me lassai bientôt de ce tableau et regardai plus loin. Il y avait des monstres horribles qui d'un pas lent et pesant avançaient à travers des marécages ; rien ne semblait pouvoir les arrêter. Une créature gigantesque — je n'ai pas la moindre idée de son nom — vint à l'encontre de tout un groupe d'autres créatures légèrement plus petites. Celles-ci ne voulant pas s'écarter, et la plus grosse ne s'arrêtant pas, cette dernière qui portait sur son nez une énorme corne se mit alors à foncer dans le groupe, tête en avant. Sur le sol détrempé, maculé de sang et parsemé d'intestins et d'autres choses de même nature, arrivèrent ensuite d'étranges créatures à six pattes qui émergèrent de l'eau ; leurs mâchoires ressemblaient à deux pelles. Ils enfournèrent prestement tout ce qu'ils trouvaient et quand ils eurent terminé, ces animaux semblaient encore chercher quelque chose à se mettre sous la dent. L'un de leurs compagnons avait buté contre un tronc d'arbre ou quelque chose de ce genre et s'était cassé une patte. Avisant cela, ils se précipitèrent sur lui et le dévorèrent tout vivant, ne laissant que les os pour témoigner de l'événement. Mais bientôt les os furent recouverts de feuillage qui avait poussé, s'était épanoui et s'était flétri, puis était tombé au sol. Des millions d'années plus tard ceci deviendrait une veine de charbon et les os des animaux seraient déterrés en devenant une source d'étonnement.

Le monde tournait, plus vite maintenant parce que les choses progressaient plus rapidement. Le Lama Mingyar Dondup tendit le bras vers un autre interrupteur et de son coude gauche me donna un petit coup dans les côtes en disant :

— Lobsang, Lobsang, tu ne dors pas, n'est-ce pas ? Tu dois voir ceci. Reste éveillé et regarde.

Il mit en marche je ne sais trop quoi : on pourrait dire une image, mais elle était tridimensionnelle et on pouvait passer derrière sans effort apparent. Le Lama me donna de nouveau un petit coup de coude dans les côtes et pointa le ciel pourpre. Il y avait là un miroitement argenté, un long tube d'argent fermé aux deux extrémités descendait lentement. Il finit par émerger des nuages pourpres et plana plusieurs pieds au-dessus du terrain, puis, comme s'il avait soudainement pris une grande décision, il se laisse tomber doucement sur la surface du monde. Pendant quelques minutes, il resta simplement là, immobile. Il donnait l'impression d'un animal méfiant qui regardait aux alentours avant de quitter la sécurité de son abri.

Finalement la créature sembla satisfaite et une grande section de métal tomba de côté et frappa le sol avec un claquement mou. Un certain nombre de créatures étranges apparurent dans l'ouverture en regardant autour d'elles. Elles avaient environ deux fois la taille d'un homme de grande taille et étaient deux fois plus larges, mais elles semblaient revêtues d'une sorte de vêtement qui les couvrait de la tête aux pieds. La partie couvrant la tête était tout à fait transparente. Nous pouvions voir les visages austères, autocratiques, des gens. Ceux-ci paraissaient penchés sur une carte et prenaient des notes.

Ils décidèrent finalement que tout allait bien et se mirent ainsi à descendre un par un le long de la paroi métallique qu'ils avaient jetée sur le sol mais dont une extrémité était restée attachée au vaisseau. Ces hommes étaient couverts d'une sorte de gaine ou de vêtement de protection. L'un de ces hommes — je crois qu'il s'agissait d'hommes, car il était difficile de le déterminer à travers toute la fumée et la difficulté de voir à travers leurs casques transparents — mais l'un d'eux glissa de la grande pièce de métal et tomba tête première dans la vase. Presque avant qu'il n'ait touché la surface, d'abominables créatures jaillirent de la végétation et l'attaquèrent. Ses camarades sortirent précipitamment, pour le défendre, des armes qu'ils portaient à leur ceinture. L'homme fut tiré prestement sur passerelle de métal ; l'on put voir que ce qui enveloppait le corps était sérieusement déchiré, apparemment par des animaux, et qu'il saignait abondamment. Deux des hommes le ramenèrent à l'intérieur du vaisseau, ou quelle que soit la chose, et ressortirent plusieurs minutes plus tard en tenant quelque chose dans leurs mains. Debout sur la paroi métallique, tous deux appuyèrent sur un bouton de l'appareil qu'ils portaient et une flamme sortit d'un bec pointu. Tous les insectes furent carbonisés et balayés de la paroi de métal qui fut alors relevée dans le corps du navire.

 Les hommes qui portaient le lance-flammes se déplacèrent prudemment, projetant les flammes sur le sol et brûlant toute une bande de terre d'un côté du navire. Ils éteignirent alors leur appareil et s'empressèrent de rejoindre les autres hommes qui avaient traversé une forêt de fougères. Ces fougères étaient aussi hautes que de grands arbres et il était facile de suivre le passage de ceux-ci parce qu'apparemment ils avaient une sorte de dispositif de coupe qui, oscillant d'un côté à l'autre, coupait les fougères presque jusqu'au niveau du sol. Je décidai qu'il me fallait essayer de voir ce qu'ils faisaient.

Je changeai de place et m'assis un peu plus sur la gauche. De là j'avais une meilleure vue puisque je pouvais maintenant voir les hommes venir apparemment vers moi. En tête du groupe, deux hommes tenaient une machine qui glissait et coupait toutes les fougères sur son chemin. Elle semblait munie d'une lame rotative, et ils eurent tôt fait de passer à travers la forêt de fougères et de découvrir une clairière où étaient rassemblés un certain nombre d'animaux. Les animaux regardèrent les hommes et les hommes regardèrent les animaux. L'un des hommes voulant tester leur agressivité pointa vers eux un tube en métal et déclencha une petite saillie métallique. Il y eut une formidable explosion et l'animal qui avait été visé est tout simplement tombé en morceaux, il s'est tout simplement effondré. Cela me rappela un moine qui était tombé du sommet d'une montagne : tout fut totalement dispersé. Quant aux autres animaux il n'y en eut plus aucun signe ; ils avaient pris la fuite à toute vitesse.

— Nous ferions mieux de passer à autre chose, Lobsang ; nous avons encore beaucoup de choses à voir. Nous allons sauter environ mille ans.

Le Lama manoeuvra l'un de ces interrupteurs et tout dans le globe se mit à tourbillonner, puis revint finalement à son rythme naturel de rotation.

— Ceci est un moment plus approprié, Lobsang. Sois très attentif parce que nous allons voir comment ces grottes ont été fabriquées.

Nous observâmes très attentivement et vîmes une rangée de collines très basses ; au fur et à mesure qu'elles se rapprochaient nous nous aperçûmes qu'il s'agissait de rocs recouverts d'une espèce de mousse verdâtre, sauf tout en haut où il n'y avait que de la roche dénudée.

Sur un côté nous vîmes d'étranges maisons qui semblaient à moitié rondes. Imaginez une balle que l'on aurait coupée en deux et dont on aurait posé la moitié à plat sur le sol et vous aurez une idée de ces constructions. Nous y vîmes des gens aller et venir. Ils étaient vêtus d'un quelconque tissu qui leur collait au corps et qui ne laissait aucun doute sur leur sexe. Toutefois ils ne portaient pas à présent leurs casques transparents et, discutant entre eux, il semblait y avoir pas mal de disputes en cours. L'un des hommes était apparemment le chef. Il donna brusquement des ordres ; une machine sortit de l'un des abris et se dirigea vers la crête rocheuse. L'un des hommes prit place à l'arrière de l'appareil, sur un siège métallique. Alors la machine se mit en marche, dégageant ‘quelque chose’ à partir d'embouts situés tout le long de l'avant, de l'arrière et des côtés, et au fur et à mesure que la machine se déplaçait lentement, la roche fondait et semblait se rétracter. La machine émettait amplement de lumière et nous permettait ainsi de voir qu'elle perçait un tunnel directement dans la roche vivante. Elle continua d'aller de l'avant, puis elle se mit à tourner en rond et au bout de quelques heures elle avait creusé la grande caverne dans laquelle nous avions pénétré en premier. C'était une immense caverne et nous pûmes voir qu'il s'agissait en fait d'un hangar ou d'un garage pour certaines de leurs machines qui survolaient constamment l'endroit. Tout cela nous laissait tout à fait perplexes ; nous ne pensions plus ni à boire ni à manger et le temps n'avait plus d'importance. Lorsque la grande pièce fut terminée, la machine suivit une trajectoire qui avait été apparemment marquée au sol, et cette trajectoire devint l'un des couloirs. Cela continua et continua, hors de notre vue, mais alors d'autres machines arrivèrent pour creuser des pièces de différentes tailles dans les couloirs. Elles semblaient simplement faire fondre la roche puis, en reculant, elles laissaient une surface aussi lisse que du verre. Il n'y avait ni poussière ni saleté, mais simplement cette surface luisante.

Au fur et à mesure que les machines effectuaient leur travail, des équipes d'hommes et de femmes entraient dans les pièces, transportant des boîtes et des boîtes et encore plus de boîtes, mais celles-ci paraissaient flotter dans l'air. Chose certaine, il ne fallait aucun effort pour les soulever. Mais un superviseur se tenait au milieu de la pièce et indiquait où chaque boîte devait être déposée. Puis, quand la pièce eut son lot complet de boîtes, les travailleurs commencèrent à déballer certaines d'entre elles. Il y avait d'étranges appareils et toutes sortes d'objets curieux, parmi lesquels je reconnus un microscope. J'en avais vu un modèle très grossier auparavant chez le Dalaï-Lama qui en avait reçu un d'Allemagne, et je connaissais donc le principe de l'appareil.

Nous fûmes attirés par une querelle qui semblait avoir lieu. C'était comme si certains des hommes et des femmes étaient opposés aux autres hommes et femmes. On criait et on gesticulait beaucoup, jusqu'à ce que finalement tout un groupe d'hommes et de femmes montent dans certains de ces véhicules qui voyagent dans les airs. Ils ne firent aucun adieu ou quoi que ce soit du genre, mais montèrent simplement à bord, fermèrent les portes, et les machines s'envolèrent.

Quelques jours plus tard — jours selon la vitesse du globe que nous observions — un certain nombre de vaisseaux revinrent et planèrent au-dessus du camp. Puis le dessous des navires s'ouvrit pour déverser des choses. Nous observions et pouvions voir les gens s'enfuir désespérément de là où tombaient les choses. Puis ils se jetèrent à terre quand le premier objet frappa le sol et explosa dans un violent flash pourpre éclatant. Nous eûmes du mal à voir parce que nous étions totalement éblouis par l'éclat du flash, mais alors, sortant de la forêt de fougères apparurent de minces faisceaux de lumière vive dont l'un frappa l'une des machines dans les airs. Celle-ci disparut immédiatement dans une gerbe de flammes.

— Tu vois, Lobsang même les Jardiniers de la Terre avaient leurs problèmes. Leur problème était le sexe ; il y avait trop d'hommes et pas assez de femmes, et quand les hommes sont restés longtemps à l'écart des femmes — eh bien, ils deviennent lascifs et recourent à une grande violence. Mais nous n'allons pas nous attarder là-dessus, ce sont seulement des histoires de meurtres et de viols.

Au bout d'un certain temps de nombreux vaisseaux repartirent, apparemment vers leur vaisseau mère qui faisait le tour du globe loin dans l'espace. Au bout de quelques jours un certain nombre de grands vaisseaux revinrent et atterrirent. Des hommes lourdement armés en descendirent et ils commencèrent une chasse à l'homme à travers le feuillage. Ils tiraient à vue sans poser de questions, c'est-à-dire qu'ils tiraient si la personne était un homme. S'il s'agissait d'une femme, ils la capturaient et l'emmenaient à l'un des navires.

Il fallut faire une pause. Nos entrailles criaient famine et nous avions soif. Nous préparâmes notre tsampa traditionnelle et après avoir bu de l'eau, mangé et effectué quelques autres besognes nous revînmes dans la salle où se trouvait le globe qui représentait le monde. Le lama Mingyar Dondup actionna quelque chose, et nous vîmes de nouveau le monde. Il s'y trouvait maintenant des créatures, des créatures d'environ quatre pieds (1,22 m) de haut et aux jambes très, très arquées. Elles avaient des armes en quelque sorte qui consistaient en un bâton à l'extrémité duquel était attachée une pierre tranchante, qu'elles rendaient encore plus tranchante en la rognant et la rognant jusqu'à en obtenir un bord réellement affilé. Un certain nombre d'individus étaient occupés à la fabrication de ces armes, tandis que d'autres en construisaient d'autres modèles qui consistaient en bandes de cuir du milieu desquelles ils plaçaient de grosses pierres. Deux hommes tiraient sur la lanière de cuir que l'on avait saturé d'eau pour la rendre extensible, et lorsqu'ils la relâchaient la pierre placée en son centre s'élançait vers l'ennemi.

Mais nous étions davantage intéressés à voir comment changèrent les civilisations, aussi le Lama Mingyar Dondup actionna à nouveau les commandes et tout devint obscur dans le globe. Il sembla s'écouler plusieurs minutes avant que la scène ne s'illumine progressivement, comme si l'aube apparaissait lentement, pour faire place bientôt à la véritable lumière du jour, et nous vîmes une ville imposante toute hérissée de flèches et de minarets. D'une tour à l'autre s'étendaient des ponts à l'aspect fragile. Cela me paraissait incroyable qu'ils puissent se maintenir, encore moins supporter la circulation, mais je m'aperçus alors que toute la circulation était aérienne. Bien sûr, quelques personnes se promenaient sur les ponts et sur les différents niveaux de rues. Soudain un terrible mugissement retentit. Nous ne comprîmes pas tout d'abord qu'il venait du monde que nous regardions, mais très vite nous vîmes une multitude de points minuscules arriver sur la ville. Juste avant d'atteindre celle-ci, ces points minuscules décrivirent des cercles en laissant tomber des choses de leurs parties inférieures.

L'imposante cité s'effondra. Les tours furent arrachées tandis que les ponts s'écrasèrent, donnant l'impression de longueurs de ficelles trop nouées et emmêlées pour être d'une quelconque utilité.

Nous vîmes des corps tomber des édifices les plus hauts. Nous pensâmes qu'il devait s'agir de citoyens éminents étant donné leurs vêtements et la qualité du mobilier qui tombait avec eux.

Nous regardions sans mot dire. Nous vîmes un autre lot de petits points noirs venir de l'autre direction et ils attaquèrent les envahisseurs avec une férocité sans précédent. Ils semblaient ne tenir aucun compte de leur propre vie ; ils tiraient sur l'ennemi et si cela ne réussissait pas à les abattre, les défenseurs plongeaient directement sur ces — eh bien, je ne peux que leur donner le nom de gros bombardiers.

Le jour prit fin et la nuit tomba sur la scène, une nuit illuminée par de gigantesques flamboiements alors que la ville brûlait. Les flammes éclataient partout ; de l'autre côté du globe nous pouvions voir des villes en flammes, et quand la lumière de l'aurore illumina la scène suivie d'un soleil rouge sang, nous ne vîmes que des tas d'épaves, des piles de cendres et de métal tordu.

— Allons un peu plus loin, déclara le Lama Mingyar Dondup. Nous ne voulons pas voir tout ceci, Lobsang, parce que, mon pauvre ami, tu verras tout cela dans la vie réelle avant que ton temps en ce monde ne prenne fin.

Le globe qui représentait le monde tourna. De la noirceur à la lumière, de la lumière à la noirceur, j'en oublie le nombre de fois qu'il tourna, ou peut-être ne l'ai-je jamais su, mais finalement le Lama tendit la main et le tournoiement du globe ralentit à son rythme normal.

 Nous regardâmes attentivement d'un côté et de l'autre, et vîmes alors des hommes avec des morceaux de bois sous forme d'une charrue. Des chevaux traînaient les charrues à travers le sol, et nous vîmes un édifice après l'autre tout simplement basculer, basculer dans la tranchée creusée par la charrue.

Jour après jour ils continuèrent à labourer, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus le moindre signe qu'une civilisation ait déjà existé dans cette région.

— Je crois que c'est suffisant pour aujourd'hui, dit alors le Lama Mingyar Dondup. Nos yeux seront trop fatigués pour faire quoi que ce soit demain, et nous voulons regarder ceci parce que cela va se produire maintes et maintes fois jusqu'à ce que, à la fin, les guerriers aient pratiquement exterminé toute vie sur le monde. Allons manger quelque chose et nous retirer pour la nuit.

Je le regardai avec surprise.

— Nous coucher ? Mais comment savez-vous, Maître, que c'est déjà la nuit ?

Le Lama me montra du doigt un petit carré qui se trouvait assez éloigné du sol, peut-être aussi haut que trois hommes se tenant debout sur les épaules de l'autre. Il y avait là une main, un pointeur, et sur ce qui semblait être un fond carrelé, il y avait certaines divisions de lumière et d'obscurité ; la main pointait maintenant entre la lumière à son plus faible et l'obscurité à son plus sombre.

— Et voilà, Lobsang, dit le Lama, un nouveau jour est sur le point de commencer. Nous avons tout de même beaucoup de temps pour nous reposer. Pour ma part, je retourne à la fontaine de jouvence parce que mes jambes me font très mal. Je pense que j'ai dû m'écorcher sérieusement les os en me lacérant la chair.

— Maître, Maître, dis-je, permettez-moi de vous aider.

Je me précipitai dans la salle où se trouvait la fontaine et retroussai ma robe. L'eau commença alors à monter et je tournai la petite chose que le Lama avait appelée un robinet, je le tournai de façon à ce que l'eau continue à couler après que je sois sorti ; je tournai ensuite une autre manette-robinet qui, selon ce que le Lama m'avait dit, dispensait une grande quantité de pâte médicamenteuse dans l'eau où elle se dissolvait rapidement en tourbillonnant avec l'eau.

Le Lama s'assit sur le bord de la piscine et mit ses jambes dans l'eau.

— Ah ! s'exclama-t-il, cela fait du bien. Cela me soulage beaucoup, Lobsang. Bientôt mes jambes seront de nouveau parfaitement normales et tout ceci ne sera plus que quelque chose dont nous discuterons avec émerveillement.

Je frottai ses jambes vigoureusement, et de petits morceaux de tissu cicatriciel se détachèrent jusqu'à ce que, finalement, il n'en resta plus aucun et que ses jambes aient repris une apparence normale.

— Cela a meilleur aspect, dis-je. Pensez-vous que c'est suffisant pour l'instant ?

— Oui, je suis certain que cela suffit. Nous ne voulons pas y passer la moitié de la nuit, n'est-ce pas ? Nous allons en rester là pour l'instant et aller manger quelque chose.

Ce disant, il sortit de la piscine et je tournai la grande roue qui servait à faire s'écouler l'eau quelque part. Je restai là jusqu'à ce que le bassin fut complètement vide et tournai alors le robinet à fond afin de faire disparaître des morceaux de tissu cicatriciel. Je fermai ensuite les robinets et partis à la recherche du Lama.

— Nous en avons assez fait pour aujourd'hui, Lobsang, dit mon Guide. Je te propose un bol d'eau et de tsampa, puis nous irons nous coucher. Nous mangerons mieux demain matin.

Nous nous assîmes donc par terre dans la position habituelle du lotus, et mangeâmes notre tsampa à l'aide de cuillères. Nous nous considérâmes extrêmement raffinés : nous ne nous servions pas de nos doigts mais plutôt d'un instrument civilisé qui, d'après les images de l'un des livres, s'appelait une cuillère. Mais avant même d'avoir terminé mon bol, je tombai à la renverse et sombrai dans un profond sommeil, loin des tournoiements du monde.

 

CHAPITRE SIX

 

Je m'assis soudainement dans l'obscurité, me demandant où j'étais. Ce faisant, la lumière apparut progressivement, mais pas comme celle d'une bougie qui donne une lueur un moment et de l'obscurité le moment suivant ; celle-ci arriva comme à l'aube, de telle sorte que les yeux ne subissaient aucune tension. Je pouvais entendre le Lama Mingyar Dondup s'affairant dans la cuisine. Il m'appela en disant :

— Je prépare ton petit déjeuner, Lobsang, parce qu'il te faudra manger ce genre de chose quand tu iras vivre dans la partie Occidentale de ce monde, alors aussi bien t'y habituer maintenant.

Là-dessus il eut un petit rire joyeux.

Je me levai et commençai à me diriger vers la cuisine. Puis, non, la Nature doit passer en premier, me dis-je, et je pris donc la direction opposée afin qu'elle PUISSE passer en premier.

Cette tâche accomplie en toute sécurité, je revins à la cuisine alors que le Lama était en train de mettre quelque chose dans une assiette. C'était une sorte de truc brun-rougeâtre, et il y avait deux œufs, frits, je suppose, mais à cette époque je n'avais encore jamais mangé de nourriture frite. Il me fit donc asseoir à la table et se tint derrière moi.

— Maintenant, Lobsang, ceci est une fourchette. Tu la prends dans ta main gauche et maintiens le morceau de bacon pendant que tu le coupes avec le couteau que tu tiens dans ta main droite. Puis, l'ayant coupé en deux, tu utilises la fourchette pour porter le morceau de bacon à ta bouche.

— Quelle idée stupide ! m'exclamai-je en prenant le bacon entre le pouce et l'index, me méritant du coup un petit coup sec sur les jointures.

— Non, non, non, Lobsang ! Tu iras en Occident pour accomplir une tâche spéciale et il te faudra vivre comme ils vivent ; pour cela, tu dois apprendre comment faire dès maintenant. Prends ce bacon avec ta fourchette et porte-le à ta bouche. Quand il est dans ta bouche tu retires ta fourchette.

— Je ne peux pas, Maître, dis-je.

— Tu ne peux pas ? Et pourquoi ne peux-tu faire ce que je te dis ? demanda le Lama.

— J'avais cette chose dans la bouche quand vous m'avez frappé les doigts et j'ai avalé cette fichue nourriture.

— Tu as là l'autre morceau, regarde. Pique avec ta fourchette et porte-le à ta bouche. Mets-le bien à l'intérieur de ta bouche et retire la fourchette.

Je fis comme il me disait, mais trouvai tout cela bien stupide. Pourquoi quelqu'un aurait-il besoin d'un morceau de métal courbé pour mettre des aliments dans sa bouche ? C'était la chose la plus absurde que j'aie entendu à ce jour, mais ce qui suivit l'était encore plus.

— Maintenant, tu places la partie bombée de ta fourchette sous l'un des œufs, et avec le couteau tu en coupes à peu près le quart. Tu le mets ensuite dans ta bouche et le manges.

— Voulez-vous dire que si je vais en Occident je devrai manger de façon aussi folle ? demandai-je au Lama.

— C'est exactement ce que je veux dire, alors aussi bien t'y habituer dès à présent. Les doigts et les pouces sont très utiles pour une certaine catégorie de gens, mais tu es censé être d'une étoffe supérieure. Pour quelle raison penses-tu que je t'aie amené ici ?

— Mais, Maître, nous sommes tombés dans ce fichu endroit par accident ! dis-je.

— Non pas, non pas, reprit le Lama. Nous sommes arrivés ici par accident, certes, mais c'était notre destination. Tu vois, le vieil ermite était le Gardien de cet endroit. Il en fut le Gardien pendant environ cinquante ans et je t'emmenais ici pour que tu apprennes quelque chose de plus. Mais j'ai l'impression que tu t'es abîmé la cervelle en tombant sur ce rocher !

— Je me demande quel âge ont ces œufs, ajouta pensivement le Lama.

Il déposa son couteau et sa fourchette, alla au récipient où les œufs étaient conservés, et je le vis se mettre à compter les zéros.

— Lobsang, ces œufs et ce bacon ont environ trois millions d'années, et pourtant les oeufs sont aussi frais que s'ils avaient été pondus hier.

Je jouai avec l'œuf et le reste du bacon. J'étais déconcerté. J'avais vu des choses se détériorer même quand elles étaient conservées dans la glace, et maintenant on me disait que je mangeais des aliments vieux de trois millions d'années.

— Maître, je suis dans une si grande confusion et plus vous m'en dites, plus vous soulevez de questions dans mon esprit. Vous me dites que ces œufs ont environ trois millions d'années et je suis d'accord avec vous pour dire qu'ils ont l'air d'avoir été fraîchement pondus, sans aucune trace de détérioration. Mais comment est-ce possible qu'ils aient trois millions d'années ?

— Lobsang, dit le Lama, il faudrait une explication très complexe pour réellement te satisfaire concernant certaines de ces choses, mais regardons cela d'une manière qui n'est pas strictement exacte, mais qui devrait te donner une idée de ce que je veux dire. Maintenant, supposons que tu aies une collection de blocs. Ces blocs, que nous appellerons des cellules, peuvent être assemblés pour former différentes choses. Si tu jouais comme le font les enfants, tu pourrais construire des maisons avec ces petits cubes, puis tu pourrais les défaire pour fabriquer quelque chose de complètement différent. Eh bien, le bacon, les œufs, ou quoi que ce soit d'autres sont composés de petits blocs, de petites cellules qui ont une vie sans fin parce que la matière ne peut être détruite. Si la matière pouvait être détruite, l'Univers entier s'arrêterait. Ainsi la Nature fait en sorte que ces blocs spécifiques prennent une forme qui représente le bacon, et d'autres blocs, les œufs. Maintenant, si tu manges le bacon et les œufs, tu ne perds rien parce que finalement tout ceci passe à travers toi, subit des modifications chimiques en cours de route, pour finir par être répandu sur la terre où ils nourriront les plantes en croissance. Et peut-être qu'un cochon ou un mouton viendront manger les plantes et grandiront à leur tour. C'est ainsi que tout dépend de ces blocs, de ces cellules.

— Prenons des cellules qui sont ovales ; nous dirons que c'est le type naturel de la cellule. Elles donneront à une personne une silhouette bien proportionnée, mince, et peut-être grande. C'est parce que les cellules, les cellules ovales, sont toutes disposées dans une seule direction. Mais supposons que nous ayons un homme qui aime manger, qui mange bien au-delà de ses besoins, car on ne devrait manger que ce qu'il faut pour satisfaire sa faim immédiate. Mais, de toute façon, cet homme mange pour le plaisir de manger, et ses cellules ovales deviennent rondes, et elles sont rondes parce qu'elles ont été remplies par un excès de nourriture sous forme de graisse. Maintenant, bien sûr, une forme ovale a une certaine longueur et si tu l'arrondis sans augmenter sa capacité, elle sera légèrement moins longue ; c'est ainsi que notre gros homme est plus petit que ce qu'il aurait été s'il avait été mince.

Je m'assis sur mes talons, réfléchissant sérieusement à tout cela, et lui dis :

— Mais à quoi servent toutes ces cellules si ce n'est pas pour contenir quelque chose qui donne la vie et qui permettent à quelqu'un de faire quelque chose qu'une autre personne ne peut pas faire ?

Le Lama rit et reprit :

— Je te donnais seulement une explication très grossière. Il existe différentes sortes de cellules. Une sorte de cellules que tu traites correctement peut faire de toi un génie, mais la même sorte de cellules que tu maltraites peut faire de toi un dément. Je commence à me demander de quel côté tu penches en ce moment !

Nous avions fini notre petit déjeuner en transgressant la règle qui veut que l'on ne parle pas en mangeant par respect pour la nourriture. Mais je suppose que le Lama savait ce qu'il faisait et peut-être avait-il une permission spéciale pour enfreindre quelques-unes de nos lois.

— Poursuivons notre visite. Il y a toutes sortes de choses étranges à voir ici, tu sais, Lobsang, et nous désirons voir la montée et la chute des civilisations. Ici, tu peux voir cela avec exactitude, tel que cela s'est produit. Mais il n'est pas bon de passer tout notre temps à regarder dans le globe. On a besoin d'un changement, d'une récréation ; récréation signifie re-création, cela signifie que les cellules qui te permettent de voir ont été mises à rude épreuve à recevoir autant d'images très semblables, ce qui fait qu'il te faut détourner les yeux et regarder quelque chose de différent. Tu as besoin d'un changement et cela s'appelle re-création ou récréation. Viens avec moi dans cette pièce.

Je me levai à contrecoeur et le suivis en traînant les pieds, donnant une impression exagérée de lassitude. Mais le Lama Mingyar Dondup connaissait tous ces trucs ; il en avait probablement fait autant avec son Guide.

Sur le seuil de la porte je faillis tourner les talons et déguerpir. Il y avait là quantité d'hommes et de femmes. Certains d'entre eux étaient nus, et je vis une femme juste en face de moi, la première femme nue que je voyais de ma vie, et je fis volte-face après avoir formulé des excuses à la dame pour avoir violé son intimité. Mais le Lama Mingyar Dondup me saisit par les épaules, et il riait tellement qu'il pouvait à peine parler.

— Lobsang, Lobsang ! L'expression de ton visage, si cocasse, compense toutes les misères que nous avons eues au cours de ce voyage. Il s'agit de gens préservés, de gens qui ont vécu auparavant sur différentes planètes. Ils furent amenés ici — vivants — pour servir de spécimens. Ils sont encore bien vivants, tu sais !

— Mais, Maître, comment peuvent-ils être toujours vivants après un ou deux millions d'années ? Pourquoi ne sont-ils pas réduits en poussière ?

— Eh bien, c'est de nouveau l'animation suspendue. Ils sont dans un cocon invisible qui empêche toute cellule de fonctionner. Mais, tu sais, tu dois entrer et venir examiner ces personnages, hommes et femmes, parce que tu auras beaucoup affaire aux femmes. Tu étudieras la médecine à Chungking, et tu auras plus tard de très nombreuses femmes comme patientes. Il vaut donc mieux les connaître dès à présent. Ici, par exemple, tu as une femme qui était sur le point de donner naissance à un enfant ; nous pourrions la réanimer et faire naître l'enfant pour contribuer à ta formation, car ce que nous faisons est d'une importance primordiale et, s'il est nécessaire pour nous de sacrifier une, deux ou trois personnes, c'est quelque chose qui en vaut la peine si cela peut sauver ce monde et ses millions d'êtres.

Je regardai de nouveau les gens et me sentis rougir violemment à la vue des femmes nues.

— Maître, il y a une femme complètement noire là-bas, mais comment est-ce possible ? Comment une femme peut-elle être entièrement noire ?

— Eh bien, Lobsang, je dois dire que ton étonnement me surprend. Il existe des gens de plusieurs couleurs différentes : blancs, hâlés, bruns, et noirs, et sur certains mondes il existe des gens bleus et des gens verts. Tout cela dépend de la sorte de nourriture qu'eux-mêmes, ainsi que leurs parents et leurs grands-parents, avaient l'habitude de manger. Cela dépend d'une sécrétion du corps qui provoque la coloration. Mais viens examiner ces gens !

Le Lama se retourna et me quitta, entrant dans une pièce intérieure. Je me retrouvai seul avec ces gens qui n'étaient pas morts mais pas vivants non plus. Timidement, je touchai le bras de la plus belle femme qu'il y avait là, et il n'était pas froid mais assez chaud, très semblable à la température de mon propre corps, bien que celle-ci ait considérablement augmenté depuis quelques instants ! Une pensée me vint alors à l'esprit.

— Maître, Maître, j'ai une question urgente à vous poser.

— Ah, Lobsang, je vois que tu as choisi la plus jolie femme du lot. Bien, laisse-moi admirer ton goût. Voilà une très belle femme, et nous voulons ce qu'il y a de mieux, parce que certaines vieilles rombières de musées sont totalement repoussantes. C'est dire que ceux qui ont planifié cette collection n'ont choisi que les plus belles. Mais quelle est ta question ? Il s'assit sur un tabouret et je fis de même.

— Comment se développent les gens, comment se développent-ils pour ressembler à leurs parents ? Pourquoi n'émergent-ils pas comme un bébé et ne se mettent-ils pas à ressembler ensuite à un cheval ou à toute autre créature ?

— Les gens sont composés de cellules. Dès un très jeune âge, les cellules contrôlant le corps sont, si je peux dire, imprimées avec le caractère et l'apparence générale des parents. Ainsi, ces cellules ont une mémoire absolue de ce à quoi elles devraient ressembler, mais en vieillissant chaque cellule oublie un tout petit peu ce que le modèle devrait être. Les cellules, dirons-nous, ‘s'écartent’ de la mémoire cellulaire originale intégrée. Par exemple, tu peux avoir une femme, comme celle que tu observes, qui peut avoir été — eh bien — endormie, de sorte que ses cellules suivent aveuglément le modèle de la cellule précédente. Je te dis tout cela de la manière la plus simple possible ; tu en apprendras davantage sur ce sujet au Chakpori et, plus tard, à Chungking. Mais chaque cellule du corps a une mémoire précise de ce à quoi elle doit ressembler quand elle est en bonne santé. Au fur et à mesure que le corps vieillit, la mémoire du modèle initial se perd ou perd sa capacité, pour quelque raison, de suivre le modèle précis et s'écarte ainsi légèrement des cellules originales, puis, s'en étant une fois écarté, il devient de plus en plus facile d'oublier de plus en plus ce à quoi le corps doit ressembler. Nous appelons cela le vieillissement, et quand un corps ne peut plus suivre le modèle exact imprimé dans ses cellules, nous disons que les choses se sont détériorées et le corps est mentalement malade. Après encore quelques années le changement devient de plus en plus marqué et la personne meurt finalement.

— Mais qu'en est-il des personnes atteintes du cancer ? Comment en arrivent-elles à une pareille condition ? demandai-je.

— Nous avons parlé des cellules qui oublient le modèle qu'elles doivent suivre, répondit mon Guide. Elles oublient le modèle qui a dû être imprimé pendant la formation du bébé, mais nous disons que lorsqu'une personne souffre d'un certain type de cancer, les cellules de mémoire deviennent alors des cellules de mémoire déformées qui ordonnent une nouvelle croissance là où il ne devrait y avoir aucune croissance. Le résultat de cela en est que nous avons dans un corps humain une grande masse qui interfère avec les autres organes, peut-être en les déplaçant, peut-être en les détruisant. Mais il y a différents types de cancer. Un autre type est celui où les cellules qui devraient contrôler la croissance oublient qu'elles doivent produire de nouvelles cellules d'une certaine sorte et l'on a alors une inversion complète. Certains organes du corps dépérissent. La cellule est épuisée, elle a fait sa part de travail, d'entretien du corps, et elle a maintenant besoin d'être remplacée afin que le corps puisse continuer d'exister. Mais la cellule a perdu le modèle, a oublié le modèle de croissance, si tu le préfères ainsi, et l'ayant oublié, elle fait une supposition et se met soit à développer de nouvelles cellules à un rythme effréné, ou à développer des cellules qui dévorent les cellules saines en laissant une masse saignante et putride à l'intérieur du corps. Alors le corps meurt bientôt.

— Mais, Maître, demandai-je ensuite, comment le corps peut-il savoir s'il sera masculin ou féminin ? Qui prend en charge la formation du bébé avant que le corps ne soit né ?

— Eh bien, cela dépend des parents. Si c'est une croissance alcaline qui débute, on aura l'un des deux sexes ; si on a un type de cellule acide, ce sera le sexe opposé ; on a même parfois la naissance de monstres. Les parents peuvent ne pas être réellement compatibles et ce que la femme produit n'est ni mâle ni femelle ; il peut s'agir des deux, il se peut même que le bébé ait deux têtes ou encore trois bras. Eh bien, nous savons que les Bouddhistes ne devraient pas prendre la vie, mais que faire, comment laisser un monstre survivre ? Un monstre qui a à peine un cerveau rudimentaire — eh bien, si nous laissons de tels monstres grandir et propager leur espèce, nous nous retrouverons bientôt avec de plus en plus de monstres, parce qu'il semble que les mauvaises choses se multiplient plus rapidement que les bonnes.

— Mais tu verras tout cela en détail à Chungking, ajouta mon Guide. Je ne fais que te donner maintenant une explication rudimentaire pour que tu saches à quoi t'attendre. Un peu plus tard je vais t'emmener dans une autre pièce et te montrerai des monstres qui sont nés, ainsi que des cellules normales et anormales. Tu verras alors à quel point l'organisme humain est une chose merveilleuse. Mais d'abord et avant tout, examine quelques-unes de ces personnes, en particulier les femmes. Voici un livre qui te montre ce à quoi ressemblent l'extérieur et l'intérieur d'une femme. Pour une personne qui se verra devenir une femme séduisante, ses cellules de mémoire, c'est-à-dire les cellules qui portent la mémoire pour reproduire avec précision les cellules du corps exactement comme auparavant, sont alors en bon état. Il faut également s'assurer que la mère reçoive une quantité adéquate de nourriture du type approprié et qu'elle ne subisse aucun choc, etc., etc. Et, bien sûr, il n'est généralement pas sage d'avoir des rapports sexuels lorsqu'une femme est enceinte d'environ huit mois. Cela peut perturber tout l'équilibre des choses.

— Maintenant, ajouta-t-il, je dois écrire un compte rendu pour dire ce que nous faisions ici, comment nous sommes entrés, et je dois émettre une hypothèse sur la façon dont nous allons sortir !

— Mais Maître, dis-je un peu agacé, à quoi cela sert-il d'écrire ainsi puisque personne ne vient jamais ici ?

— Oh ! mais les gens viennent ici, Lobsang, ils viennent bel et bien ici. Les ignorants appellent leurs vaisseaux O.V.N.I. Ils viennent ici et logent dans les pièces au-dessus de celle-ci. Ils viennent simplement pour recevoir des messages et relater ce qu'ils ont découvert. Tu vois, ces gens sont les Jardiniers de la Terre. Ils possèdent de vastes connaissances mais, quelque part au fil des siècles, ils ont régressé. Tout d'abord, ces gens étaient absolument comme des dieux, avec des pouvoirs presque illimités. Ils pouvaient tout faire, ils étaient capables d'à peu près tout. Puis, le ‘Jardinier en Chef’ envoya certains d'entre eux sur la Terre qui s'était formée — je t'ai déjà parlé de tout cela auparavant. Ces derniers, voyageant à plusieurs fois la vitesse de la lumière, revinrent par la suite à leur base située dans un autre Univers.

— Comme c'est si souvent le cas sur Terre et, en fait, sur de nombreux autres mondes, il y eut là-bas une révolution. Certains n'aimaient pas les manières de ces sages, les Jardiniers de la Terre, qui étaient celles d'emmener avec eux les femmes de leur entourage, tout particulièrement quand la femme était l'épouse d'un autre homme. Il y eut inévitablement des querelles et les Jardiniers se divisèrent en deux factions, ce que j'appellerai le bon parti et les dissidents. Ces derniers pensaient que, compte tenu des longues distances parcourues et de leurs tâches difficiles, ils avaient droit à une récréation sexuelle. Eh bien, lorsqu'ils ne pouvaient obtenir des femmes de leur propre race, ils venaient sur Terre et prenaient les femmes les plus grandes qu'ils trouvaient. Les choses n'étaient pas agréables du tout parce que les hommes étaient physiquement trop grands pour ces femmes, et la faction qui était venue sur cette Terre se querella et se sépara en deux camps. L'un alla vivre en Orient, l'autre en Occident, et en se servant de leurs vastes connaissances, ils construisirent des armes nucléaires sur le principe d'un explosif à neutrons et d'une arme au laser. Ils effectuèrent alors des raids sur leurs territoires respectifs, toujours avec l'intention de voler, ou plus exactement de kidnapper, les femmes de leurs adversaires.

— Les attaques donnèrent lieu à des contre-attaques, et leurs grands vaisseaux ne cessaient de se croiser à très grande vitesse d'un bout à l'autre du monde. Ce qui se passa n'est plus que de l'histoire ancienne : la faction la moins importante qui comprenait ceux du bon parti, par désespoir lâcha une bombe au-dessus de l'endroit où vivaient ceux du mauvais parti. De nos jours, les gens associent cette région aux ‘Terres Bibliques’. Tout fut détruit. Le désert d'aujourd'hui était autrefois une mer scintillante où naviguaient de nombreux navires. Mais lorsque la bombe tomba, le sol s'inclina et toute l'eau se déversa dans la Méditerranée jusqu'à l'océan Atlantique, et il ne resta plus dans la région que l'eau du Nil. Nous pouvons en réalité voir tout cela, Lobsang, parce que nous avons ici des machines qui saisissent des scènes du passé.

— Des scènes du passé, Maître ? Voir ce qui s'est passé il y a un million d'années ? Cela ne semble pas possible.

— Lobsang, tout est vibration ou, si tu préfères, si tu veux faire plus scientifique, tu diras que toute chose a sa propre fréquence. Ainsi, si nous pouvons trouver la fréquence — et c'est possible — de ces événements, nous pouvons les rechercher, nous pouvons faire vibrer nos instruments à une fréquence plus élevée qui rattrapera rapidement les impulsions qui furent émises il y a un million d'années. Et si nous réduisons alors la fréquence de nos machines, si nous accordons notre fréquence avec celles émises à l'origine par les sages d'autrefois, nous pouvons voir exactement ce qui s'est produit. Il est trop tôt pour te parler de tout ceci, mais nous voyageons dans la quatrième dimension afin de pouvoir devancer la troisième dimension, et si nous restons simplement assis tranquillement, nous pouvons en fait voir tout ce qui s'est passé, et nous pouvons rire un coup de certaines choses écrites dans les livres d'histoire et comparer ces ouvrages de fiction à ce qui s'est réellement passé. Les livres d'histoire sont un crime car l'histoire déforme ce qui s'est passé, ce qui nous mène dans de mauvaises directions. Oh oui, Lobsang, nous avons la machine ici, en fait dans la pièce à côté, et nous pouvons voir ce que les gens ont appelé le Déluge. Nous pouvons voir ce que les gens ont nommé l'Atlantide. Mais, comme je te le disais, le terme Atlantide était employé pour des terres qui ont sombré. Elles ont sombré dans une certaine mesure dans la région de la Turquie, et un certain continent près du Japon a sombré également. Viens avec moi, je vais te montrer quelque chose.

Le Lama se leva et je le suivis.

— Bien sûr, nous avons enregistré plusieurs de ces scènes parce que c'est un travail ardu de s'accorder aux incidents eux-mêmes. Mais nous nous sommes accordés de façon très précise, et nous avons un enregistrement absolu de ce qui s'est précisément passé. Maintenant (il tripota quelques petites bobines qui se trouvaient en rangs serrés contre un mur pour finir par s'arrêter sur une en particulier) celle-ci fera l'affaire ; regarde.

Il plaça la petite bobine dans une machine, et le grand modèle de la Terre — oh, il devait faire vingt-cinq pieds (près de 8 m) de diamètre — sembla revenir à la vie. À mon grand étonnement, il tourna et se déplaça latéralement, recula un peu plus loin, et s'arrêta.

Je regardais la scène sur ce monde, puis, ce n'était plus le fait de ‘regarder’. J'étais là. J'avais l'impression d'être bel et bien là. C'était une belle contrée ; l'herbe y était la plus verte que j'aie jamais vue, et je me tenais au bord d'une plage de sable argenté. Les gens étaient là à se prélasser, certains portant des maillots de bain très décoratifs et très suggestifs, tandis que d'autres ne portaient rien. Ces derniers paraissaient certainement plus décents que ceux qui ne portaient qu'un morceau de tissu qui ne faisait que susciter l'intérêt sexuel.

Je regardai vers le large. La mer scintillait et reflétait le bleu du ciel. Tout était calme. De petits bateaux à voiles étaient engagés dans une compétition amicale, cherchant à savoir lequel était le plus rapide, lequel était le mieux manoeuvré. Et alors — alors — tout à coup, il y eut un formidable boom, et la terre s'inclina. Là où nous étions la terre s'inclina et la mer se retira jusqu'à ce que devant nous tout ce que nous pûmes voir était ce qui avait été le fond de la mer.

À peine avions-nous repris notre souffle que nous fûmes affectés par une sensation des plus particulières. Nous nous aperçûmes que nous nous élevions rapidement dans les airs, pas seulement nous, mais la terre également, et la petite crête de collines rocheuses montait et montait et montait, et devenait de prodigieuses montagnes, une chaîne de montagnes qui s'étendait à perte de vue dans toutes les directions.

J'eus l'impression de me tenir tout au bord d'une pointe de terre ferme, et comme je me penchai prudemment et craintivement pour regarder en bas, je sentis mon estomac se retourner : la terre s'était tellement élevée, que je pensai que nous étions montés jusqu'aux Champs Célestes. Autour de moi il n'y avait pas âme qui vive ; j'étais tout seul, effrayé, la mort dans l'âme. Le Tibet s'était élevé de trente mille pieds (9 000 m) en une trentaine de secondes. Je m'aperçus que je haletais. L'air ici était raréfié, et chaque respiration me laissait pantelant.

Soudainement, une veine d'eau sous très forte pression, sembla-t-il, émergea d'une rupture dans la chaîne de montagnes. Elle se stabilisa un peu, puis se fraya son propre chemin en descendant de cette haute chaîne de montagnes, tout droit à travers cette nouvelle terre qui avait été le fond de la mer. Et c'est ainsi que naquit le puissant Brahmapoutre qui se jette dans le golfe du Bengale. Mais ce n'était pas une eau propre et saine qui atteignit le golfe du Bengale ; c'était une eau contaminée par des cadavres d'humains, d'animaux, par des arbres, etc. Mais l'eau n'était pas la chose la plus importante car, à ma stupéfaction mêlée d'horreur, je montais, la terre montait, la montagne s'élevait de plus en plus haut, et je montais avec elle. Bientôt, je me retrouvai dans une vallée aride bordée de montagnes majestueuses, à environ trente mille pieds (9 000 m) d'altitude.

Ce globe, ce simulacre du monde, était quelque chose d'absolument fantastique parce qu'on ne faisait pas qu'observer les événements, on les vivait, les vivait réellement. En voyant le globe pour la première fois je m'étais dit : "Hmm, un truc genre spectacle miteux comme la lanterne magique que certains missionnaires apportent." Mais en regardant dans la chose, j'eus l'impression de tomber des nuages, du ciel, et en bas, en bas, pour venir me poser aussi légèrement qu'une feuille qui tombe. Et je vécus alors les véritables événements survenus il y a des millions d'années. Ceci était le produit d'une civilisation puissante, très, très au-delà de l'habileté des artisans ou des savants actuels. Je ne saurais trop insister sur le fait que ceci était du vécu. Je constatai que je pouvais marcher. Par exemple, il y avait une ombre noire qui m'intéressait particulièrement et quand je marchai vers elle, je sentis que j'étais vraiment EN TRAIN de marcher. Et puis, peut-être pour la première fois, des yeux humains contemplèrent la petite montagne sur laquelle, des centaines de siècles plus tard, serait construit l'imposant Potala.

— Je ne peux vraiment rien comprendre à tout ceci, Maître, dis-je. Vous me mettez à l'épreuve au-delà de la capacité de mon cerveau.

— Sottises, Lobsang, sottises. Toi et moi avons vécu ensemble de très, très nombreuses vies. Nous avons été amis vie après vie, et tu vas continuer après moi. J'ai déjà vécu plus de quatre cents ans dans cette vie et je suis la personne, la seule personne dans tout le Tibet à comprendre le fonctionnement complet de ces choses. C'est l'une de mes tâches. Et mon autre tâche (il me regarda malicieusement), est celle de te former, de te transmettre mon savoir de sorte que lorsque dans un avenir proche je mourrai avec un poignard dans le dos, tu puisses être en mesure de te souvenir de cet endroit, de te souvenir comment y entrer, comment utiliser tous les appareils, et revivre les événements du passé. Tu seras en mesure de voir là où le monde a mal tourné, et je pense qu'il sera trop tard dans ce cycle particulier d'existence pour y changer grand-chose. Mais peu importe, les gens apprennent à la dure parce qu'ils rejettent le moyen facile. Toute cette souffrance n'est pas nécessaire, tu sais, Lobsang. Tous ces combats entre les Afridi (nom d'une tribu pachtoune ; elle est localisée dans la région de la passe de Khyber entre l'Afghanistan et le Pakistan — NdT) et l'Armée Britannique Indienne est inutile ; ils se battent continuellement et ils semblent penser que c'est la seule façon de faire les choses. La meilleure façon de faire une chose c'est la persuasion, pas cette tuerie, ces viols, ces assassinats, et ces tortures. Cela fait du tort à la victime, mais fait encore plus de tort à l'agresseur parce que tout cela retourne au Sur-Moi. Toi et moi, Lobsang, avons un assez bon bilan. Notre Sur-Moi est très satisfait de nous.

— Vous avez dit ‘notre Sur-Moi’, Maître ? Est-ce que cela veut dire que nous avons le même ?

— Eh oui, jeune sage, c'est exactement ce que cela veut dire. Cela signifie que toi et moi serons réunis vie après vie, non seulement sur ce monde, non seulement dans cet Univers, mais partout, en tous lieux, à tout moment. Toi, mon pauvre ami, tu vas avoir une vie très dure cette fois-ci. Tu seras victime de calomnies, de toutes sortes d'attaques mensongères. Et pourtant, si les gens t'écoutaient le Tibet pourrait être sauvé. Au lieu de cela, dans les années à venir le Tibet sera envahi par les Chinois et détruit.

Il se retourna rapidement, mais j'eus le temps de voir des larmes dans ses yeux. J'allai dans la cuisine boire un verre d'eau.

— Maître, dis-je, j'aimerais que vous m'expliquiez comment il se fait que ces choses ne se gâtent pas ?

— Eh bien, regarde l'eau que tu es en train de boire. Quel âge a cette eau ? Elle peut être aussi vieille que le monde lui-même. Elle n'est pas gâtée, n'est-ce pas ? Les choses ne se gâtent que lorsqu'elles sont traitées de manière incorrecte. Par exemple, supposons que tu te coupes un doigt et qu'il commence à guérir ; tu te le coupes encore et il recommence à guérir ; tu te le coupes de nouveau et il recommence de nouveau à guérir, mais pas nécessairement suivant le modèle qui était le sien avant que tu ne te coupes. Les cellules de régénération s'en sont trouvées confuses : elles avaient commencé à se développer selon leur modèle intégré, et furent de nouveau coupées. Encore une fois, elles se sont mises à se développer selon leur modèle intégré, et ainsi de suite. Finalement, elles ont oublié le modèle qu'elles auraient dû suivre et se développèrent plutôt en une grosse masse, et c'est ce qu'est le cancer. Le cancer est la croissance incontrôlée de cellules là où elles ne devraient pas se trouver, et si chacun recevait un enseignement approprié et avait le plein contrôle de son corps, il n'y aurait pas de cancer. Si l'on s'apercevait que nos cellules se mettent à se développer d'une façon que j'appellerai désordonnée, le corps pourrait alors arrêter le processus à temps. Nous avons prêché à ce sujet, et avons prêché dans différents pays, et les gens se sont grandement moqués de ces natifs qui osaient venir d'un quelconque pays inconnu, des ‘bridés’ qu'ils nous appelaient, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus minable dans l'existence. Mais tu sais, nous sommes peut-être des ‘bridés’, mais un jour viendra où ce sera un mot honorable, digne de respect. Si seulement les gens nous écoutaient, nous pourrions guérir le cancer, guérir la tuberculose. Tu as eu la tuberculose, Lobsang, tu t'en souviens, et avec ta coopération, je t'ai guéri ; si je n'avais pas eu ta coopération, je n'aurais pas pu te guérir.

Nous restâmes silencieux dans un état de communion spirituelle l'un avec l'autre. Notre association en était une purement spirituelle, sans aucune connotation charnelle. Bien sûr, il y avait certains lamas qui utilisaient leurs chelas à mauvais escient, des lamas qui n'auraient pas dû être lamas mais qui auraient dû être — eh bien, des ouvriers, ou autre chose, parce que les femmes leur manquaient. Nous n'avions pas besoin de femmes, ni non plus d'une quelconque relation homosexuelle. La nôtre, comme je l'ai dit, était une relation purement spirituelle, comme le mélange de deux âmes qui se mêlent pour s'embrasser dans l'esprit, puis se retire de l'esprit de l'autre, se sentant rafraîchies et en possession de nouvelles connaissances.

Il existe ce sentiment dans le monde d'aujourd'hui que le sexe est la seule chose qui compte, le sexe égoïste, non pas pour perpétuer la race, mais simplement pour les sensations agréables qu'il procure. Le véritable sexe est celui que nous avons quand nous quittons ce monde, la communion de deux âmes, et quand nous retournerons à notre Sur-Moi, nous ferons l'expérience du plus grand plaisir, de la plus grande euphorie de toutes. Nous réaliserons alors que les difficultés que nous avons endurées sur cette abominable Terre étaient simplement dans le but de chasser nos impuretés, de chasser nos mauvaises pensées, mais à mon avis, le monde est trop dur. Il est si dur, et les humains ont tellement dégénéré qu'ils ne peuvent plus supporter les difficultés, ils ne peuvent plus profiter des épreuves, mais deviennent de pire en pire, de plus en plus mauvais, déchargeant leur rancœur sur les petits animaux. Tout cela est déplorable parce que les chats, par exemple, sont connus comme les yeux des Dieux. Les chats peuvent aller partout : personne ne prête attention à un chat assis là, les pattes antérieures repliées et la queue soigneusement enroulée autour du corps, les yeux mi-clos — les gens pensent que le chat se repose. Mais non, le chat travaille, il est en train de transmettre tout ce qui se passe. Votre cerveau ne peut rien voir sans vos yeux. Votre cerveau ne peut émettre un son sans votre voix, et les chats sont une autre extension des sens qui permet aux Jardiniers de la Terre de savoir ce qui se passe. Un jour, nous en serons heureux, un jour nous réaliserons que les chats nous ont sauvés de nombreuses erreurs fatales. C'est dommage qu'on ne les traite pas avec plus de bienveillance, n'est-ce pas ?

 

CHAPITRE SEPT

 

"Lobsang ! LOBSANG ! Viens, nous avons du travail à faire !"

Je me levai tellement vite que je butai contre mes chaussures, ou plutôt mes sandales ; il n'y avait rien de tel que des chaussures au Tibet. Tout le monde portait des sandales ou, pour une longue randonnée à cheval, des bottes qui montaient jusqu'aux genoux. Quoi qu'il en soit, il y avait mes sandales qui valsaient dans la pièce, et moi qui partais dans une autre direction. Je rejoignis le Lama qui me dit :

— Maintenant, il nous faut faire un peu d'histoire, mais de la vraie histoire, pas les élucubrations qu'ils mettent dans les livres où les choses ont été changées pour ne pas contrarier qui que ce soit occupant une position de pouvoir.

Il me conduisit dans la pièce que nous en étions venus à appeler la ‘Salle du Monde’, et nous nous assîmes dans le petit coin que nous appelions la ‘console’.

C'était vraiment une chose merveilleuse ; ce simulacre du monde semblait plus grand que la pièce qui le contenait, chose que tout le monde sait être impossible. Mais le Lama qui devina mes pensées me dit :

— Bien entendu, quand nous entrons ici nous nous trouvons sous l'influence de la quatrième dimension, et dans la quatrième dimension nous pouvons avoir un modèle plus grand que la pièce qui le contient si cette pièce est en trois dimensions. Toutefois ne nous inquiétons pas de cela, mais plutôt de ceci : ce que nous voyons dans ce monde ce sont les événements réels du monde au cours des années passées, quelque chose comme un écho. Si tu émets un gros bruit dans une zone d'écho, il te sera renvoyé. Eh bien, cela te donne une idée très succincte de ce dont il s'agit et qui, bien sûr, n'est pas strictement exacte parce que j'essaie de t'expliquer en termes de troisième dimension ce qui se passe dans les quatrième et cinquième dimensions. Tu devras donc faire confiance à tes sens quant à ce que tu vas voir, et ce que tu verras sera parfaitement exact. Nous avons vu la formation du monde, ajouta-t-il en se tournant de nouveau, nous avons vu les toutes premières créatures — des hominidés — à être placés sur ce monde ; passons donc à la prochaine étape.

La pièce s'assombrit et je me sentis tomber. Instinctivement je m'agrippai au bras du Lama et il mit un bras autour de mes épaules.

— Tout va bien, Lobsang, tu ne tombes pas ; c'est simplement que ton cerveau est en train de changer pour s'adapter aux quatre dimensions.

La sensation de chute cessa et je me retrouvai dans un monde choquant et effrayant. Il y avait là d'énormes animaux d'une laideur surpassant tout ce que j'avais vu auparavant. De grandes créatures passaient, battant l'air de leurs ailes avec un bruit affreux, pareil à du vieux cuir non huilé, des ailes qui pouvaient à peine supporter leur corps. Cependant elles volaient et parfois d'une d'elles piquait vers le sol pour ramasser quelque chose que d'autres avaient laissé tomber ; mais une fois par terre, elle y restait, ses ailes n'étant pas assez puissantes pour la ramener dans les airs, et elle n'avait pas de pattes pour s'aider.

Des bruits indescriptibles vinrent du marais à ma gauche, des bruits épouvantables qui me glacèrent de peur. Et alors, tout près de moi, sortant de la boue, émergea une tête minuscule au bout d'un cou démesuré. Celui-ci devait faire environ vingt pieds (6 m) de long, et il fallut à la chose beaucoup d'efforts pour s'extirper complètement et venir sur la terre ferme. Le corps était rond, avec une queue effilée pour équilibrer les contours du cou et de la tête.

Mais tandis que je regardais cette chose, et craignant qu'elle me regarde à son tour, j'entendis un horrible fracas et des craquements comme si quelque chose d'énorme chargeait à travers la forêt et écrasait les troncs d'arbres comme nous le ferions de brins de paille. J'eus un aperçu de la plus formidable créature que j'aie vue de ma vie.

— Avançons d'un siècle ou deux et voyons l'arrivée des premiers humains.

J'eus l'impression de m'assoupir ou je ne sais quoi, parce que lorsque je regardai de nouveau le globe — mais non — non, j'étais SUR le globe, j'étais DANS le globe, j'en faisais partie. Mais, quoi qu'il en soit, lorsque je regardai de nouveau je vis s'avancer d'affreuses créatures aux sourcils épais et le cou enfoncé dans les épaules. Elles marchaient et j'en comptai six, portant chacune un gros segment d'arbre comme arme, se terminant par un noeud pour augmenter sa résistance, et la partie qu'ils tenaient était plus effilée. Ces créatures avançaient et une femme les accompagnait portant un bébé qu'elle allaitait tout en marchant. Ils avaient beau patauger dans la boue, on n'entendait aucun bruit d'éclaboussures ou autres. Tout était silencieux. Je les regardai s'éloigner, puis, encore une fois, j'eus l'impression de m'assoupir, car en regardant de nouveau, je vis une ville merveilleuse. Elle était faite de pierres brillantes de différentes couleurs, des ponts barraient les rues et des oiseaux mécaniques volaient dans les airs suivant le tracé des rues avec des passagers à bord. Ces choses pouvaient s'arrêter et planer pendant que les gens montaient ou descendaient. Puis, tout à coup, tout le monde se tourna en regardant vers l'horizon lointain, au-dessus de la chaîne de montagnes, alertées par un mugissement qui venait de là-bas. Et l'on vit apparaître un essaim d'oiseaux mécaniques qui se mirent à encercler la ville et à tournoyer au-dessus. Les gens s'enfuirent dans toutes les directions. Certains étaient à genoux en train de prier, mais les prêtres, je remarquai, ne s'arrêtèrent pas pour prier : ils mettaient toute leur énergie à courir. Après quelques minutes de survol, des portes s'ouvrirent en dessous de ces choses mécaniques, et des boîtes en métal en tombèrent. Les oiseaux mécaniques refermèrent leurs portes et repartirent à toute vitesse. La ville fut projetée dans les airs et retomba sous forme de poussière, et c'est à ce moment que l'on entendit le bruit de l'explosion, car la vue est tellement plus rapide que l'ouïe. Nous entendîmes les hurlements des gens coincés sous des poutres ou enterrés dans les décombres. De nouveau, il y eut une somnolence ; je ne peux dire autrement — une somnolence — parce que j'étais inconscient d'une coupure quelconque entre ce que j'avais vu et ce que je voyais maintenant. C'était une période plus tardive, et je pouvais voir que l'on construisait une grande ville, une ville d'une beauté incomparable. C'était véritablement de l'art. Des flèches s'élançaient vers le ciel et des pièces de métal finement ciselées reliaient les édifices les uns aux autres. On voyait des gens qui allaient à leurs occupations quotidiennes, achetant, vendant, debout aux coins des rues et en pleine discussion. Puis un grondement, un effrayant grondement se fit entendre suivi bientôt de l'arrivée en masse de ces oiseaux mécaniques en formation au-dessus des têtes, et tous les gens riaient, applaudissaient, saluaient. Les oiseaux mécaniques continuèrent tranquillement leur chemin. Ils traversèrent la chaîne de montagnes ; et alors, on entendit un terrible fracas, et l'on sut que ‘notre côté’ prenait sa revanche sur l'ennemi pour la destruction qu'il avait causée. Mais — mais les oiseaux mécaniques revenaient, ou plutôt ne revenaient pas, car ce n'était pas les nôtres ; ils étaient différents ; certains étaient de formes différentes, plusieurs étaient de différentes couleurs ; ils arrivèrent au-dessus de notre ville et lâchèrent leurs bombes de nouveau, balayant celle-ci dans une tempête de feu. Le feu rugissait et faisait rage et tout dans la ville fut brûlé et rasé. Les délicats entrelacs des ponts virèrent au rouge puis au blanc, puis fondirent et du métal liquide tomba comme de la pluie. Je me retrouvai bientôt sur une plaine, la seule chose qui restait. Il n'y avait plus d'arbres, les lacs artificiels avaient disparu, transformés en vapeur. Je me tenais là, regardant autour de moi, et je me demandai quel était le sens de tout cela ; pourquoi ces Jardiniers de la Terre se battaient-ils contre d'autres Jardiniers ? Cela dépassait totalement mon entendement.

Puis le monde lui-même trembla et s'assombrit. Je me retrouvai assis sur une chaise à côté du Lama Mingyar Dondup. Je n'avais jamais vu personne avec une telle expression de tristesse.

— Lobsang, ceci s'est produit sur ce monde depuis des millions d'années. Il y a eu des gens de haut niveau de culture, mais pour une raison quelconque, ils se sont affrontés et se sont bombardés jusqu'à ce qu'il ne reste que quelques humains ; ils se sont cachés dans des cavernes pour en sortir quelques années plus tard et recommencer une nouvelle civilisation. Puis cette civilisation allait disparaître à son tour et ses restes allaient être enfoncés sous la terre par les paysans qui laboureraient les terres ravagées par les batailles.

Le Lama semblant extrêmement triste, s'assit le menton au creux de ses mains. Puis il dit :

— Je pourrais te montrer l'histoire du monde dans sa totalité, mais il faudrait y passer ta vie entière. Je ne vais donc te montrer que des extraits, comme on dit, et te parlerai du reste.

C'est bien triste à dire, mais divers types de gens ont été expérimentés comme habitants de ce monde. Il y eut une race entièrement noire qui arriva après un grand chaos. Deux races blanches s'étaient querellées pour établir laquelle était la plus puissante et, bien sûr, eurent recours à la guerre. C'est toujours la guerre, toujours les mauvaises pensées des gens. Si seulement les gens croyaient en un Dieu, il n'y aurait rien de tout cela. Toujours est-il que cette race entièrement noire fit un horrible gâchis de ce monde, jusqu'au moment où ces gens atteignirent finalement un très haut niveau de civilisation, beaucoup plus élevé que le nôtre actuellement. Mais alors deux races différentes de gens noirs se querellèrent et cherchèrent frénétiquement à fabriquer une arme plus puissante que celle de leur adversaire. Ils finirent par y arriver, et le signal fut en fait donné de libérer ces — eh bien — sortes de missiles, ce qui causa un énorme bouleversement sur ce monde. La majorité des gens fut exterminée, tout juste comme on annihilerait une colonie de fourmis féroces.

— Il y a toujours des survivants, et nous avons donc maintenant une race blanche, une race noire, et une race jaune. Il y a eu jadis une race verte ; à cette époque les gens vivaient des centaines d'années car leurs ‘cellules de mémoire’ étaient capables de reproduire les cellules moribondes avec exactitude. Ce n'est que depuis que les cellules ont perdu leur aptitude à se reproduire avec précision que nos vies sont si courtes. Dans l'une des guerres il y eut de formidables explosions, et la majeure partie de la couverture nuageuse de la Terre fut emportée, emportée dans l'espace, et la lumière du soleil afflua avec tous ses rayons mortels. Au lieu de vivre sept ou huit cents ans, les gens virent leur durée de vie réduite à environ soixante-dix ans.

— Le soleil n'est pas un bon, un bienfaisant fournisseur de lumière, etc., etc. Il émet des rayons nocifs pour les gens. Tu peux constater par toi-même que les gens trop exposés aux rayons solaires ont la peau qui s'assombrit. Or, si le soleil était bénéfique la Nature n'aurait pas éprouvé le besoin de mettre un écran contre la lumière. Ainsi les rayons, ultra-violets et autres, affectaient les humains en les rendant pires qu'ils ne l'étaient déjà, de sorte que les deux clans de Jardiniers de la Terre devinrent encore plus féroces. Un côté était bon et voulait voir la race humaine devenir féconde et se consacrer au bien, mais les gens exposés à trop de soleil se mettaient à contracter la tuberculose ou le cancer. Sur toute la surface du monde, les gens étaient sujets à diverses maladies de la peau de caractère tenace, maladies que l'on ne pouvait pas soigner. Après tout, ces rayons solaires pouvaient traverser plusieurs pieds de pierre, et il était inutile pour les habitants du monde de se réfugier dans des maisons parce que les rayons pouvaient toujours les atteindre.

— De vieux contes disent qu'il y avait à cette époque des géants. Oui, c'est vrai. Les géants étaient un clan de Jardiniers de la Terre. Ils faisaient deux à trois fois la taille d'un homme moyen, ils se déplaçaient lentement, de façon plutôt léthargique, et n'aimaient pas travailler. Ils essayèrent de retourner à leur base d'origine, mais en y allant ils constatèrent qu'il y avait eu des problèmes là-bas. Un clan de Jardiniers était bon, avec un bon leader, mais l'autre clan était mauvais. Ces derniers prospéraient par des méchancetés de toutes sortes, et restaient sourds aux appels de ceux qui voulaient un monde pacifique avec une vie plus saine.

— Ces bons Jardiniers comprenant à quel point il était inutile de rester à leur base d'origine, réapprovisionnèrent leurs vaisseaux, chargèrent de nouvelles barres de combustible, et reprirent leur vol vers la Terre.

— Leurs vaisseaux pouvaient voyager plus vite que la lumière. Ils allaient si vite qu'aucun humain ne pouvait les contrôler, et ils devaient donc être manipulés par une sorte d'ordinateur équipé d'un bouclier spécial pour tenir les météorites ou les autres obstacles à distance ; sans ces boucliers les vaisseaux auraient été criblés de météorites ou de poussière cosmique, entraînant, bien sûr, une perte d'air et la mort de tout l'équipage.

— Finalement ils revinrent sur Terre et tombèrent en pleine guerre. Le mauvais côté — le clan maléfique des Jardiniers de la Terre — s'étaient associés trop librement avec les gens de la Terre, leur révélant plusieurs de leurs secrets. Depuis cette époque, le monde n'a cessé de se détériorer, et il faudra une nouvelle guerre mondiale au cours de laquelle beaucoup de gens mourront. Beaucoup d'autres se cacheront dans des cavernes ou dans des crevasses de hautes montagnes. Comme leurs Sages leur avaient prédit tout ce qui allait arriver, ces gens se dirent que ce n'était pas la peine de s'appliquer à bien vivre puisque, dans quelques courtes années, la Terre elle-même serait peut-être détruite. Et nous nous rapprochons maintenant dangereusement de ce moment.

J'écoutai tout cela, puis je dis :

— L'astrologue en chef m'a prédit une vie horrible, une vie réellement de misère. Or, comment cela va-t-il aider le monde ?

— Oui, tout ce que l'astrologue en chef a prédit s'est réalisé, et il est vrai que tu vas traverser des moments très, très difficiles où toutes les mains se lèveront contre toi. Mais souviens-toi que tu réussiras dans ce que tu feras, et que lorsque tu quitteras ce monde tu ne seras pas coincé dans l'astral, mais que tu iras beaucoup plus haut. Et, bien sûr, tu ne retourneras jamais sur la Terre. Je ne suis pas certain que le moment soit venu de te dire tout ce qui va se passer ici, mais jetons un coup d'œil à quelques événements du passé. Je pense, toutefois, que nous devrions d'abord prendre un repas parce que ces représentations en trois dimensions fatiguent et on oublie l'heure.

Nous fûmes fidèles à notre nourriture habituelle, la tsampa, et nous bûmes de l'eau froide.

— Il va falloir que tu t'habitues à différentes nourritures, me dit alors le Lama, parce que dans d'autres parties du monde, les gens ne connaissent pas du tout la tsampa ; ils ont de la nourriture précuite, scellée dans une boîte de conserve, et aussi longtemps que le contenant reste intact la nourriture est comestible, peu importe combien de temps elle est gardée avant d'être mangée. Mais, bien sûr, ces boîtes de conserve doivent être gardées au froid, ce qui empêche la décomposition. De nos jours en Occident ils utilisent ce qu'ils appellent des glacières, de très grosses caisses remplies de glace qui entoure les boîtes de conserve de nourriture, et après quelques jours les caisses doivent être ouvertes pour voir jusqu'à quel point la glace a fondu. Si elle a beaucoup fondu, il faut alors de nouveau remplir toute la caisse de nouvelle glace. On peut toujours dire, toutefois, si la nourriture s'est gâtée parce que les boîtes de conserve gonflent, montrant qu'il y a la pression d'un gaz, le gaz de la décomposition, à l'intérieur. Il faut alors jeter de telles conserves sous peine de s'empoisonner.

— Maintenant nettoyons nos bols, et retournons visionner ce monde dont nous faisons partie.

Le Lama se leva et racla les restes de tsampa, puis se dirigeant vers un tas de sable, il en prit une poignée avec laquelle il nettoya son bol. J'en fis autant tout en me disant que c'était une horrible corvée d'avoir à faire le nettoyage de nos bols à chaque fois. Je me demandai pourquoi personne n'avait inventé quelque chose pour contenir la nourriture et qui pourrait être jetée après avoir mangé. Je pensai à tous les moines et tous les lamas, occupés avec leur poignée de sable fin ; toutefois, cette procédure est beaucoup plus hygiénique que celle consistant à laver un bol en bois, vous savez, car si celui-ci contient quelque chose de liquide, alors, évidemment, elle s'infiltrera dans le bois. Et supposons que vous ayez un beau fruit juteux dans votre bol ; vous mangez le fruit et il reste un peu de jus. Si vous lavez votre bol, vous saturez alors le bois et permettez au jus de pénétrer. Non, jusqu'à ce qu'il y ait un meilleur système, le sable très fin est beaucoup, beaucoup mieux que l'eau.

— Depuis combien de temps pensez-vous que ce monde existe, Maître ?

Le Lama me sourit tout en disant :

— Eh bien, tu en as déjà vu une partie, et je pense que nous devrions en voir un peu plus sur le passé, le présent et le futur ; qu'en dis-tu ?

Nous nous dirigeâmes lentement vers ce grand hall où se trouvait le simulacre du monde, attendant que quelqu'un l'utilise.

— Tu sais, Lobsang, nous avons tous tendance à croire que ce monde est éternel, et pourtant cet Univers est en fait en train de se détruire actuellement. Il a été bel et bien établi que tous les mondes s'éloignent rapidement les uns des autres. Maintenant, la meilleure façon de t'expliquer cela est de te redire que le temps sur ce monde est entièrement artificiel. Le temps réel est le temps de l'espace. Te souviens-tu de ces allumettes que je t'ai montrées qui peuvent être frottées sur une surface rugueuse et dont le bout s'embrase ? Eh bien, si tu étais un Dieu dans l'espace, la naissance, la vie, et la mort de ce monde ou de tout autre monde ressembleraient au grattement de cette allumette. Tout d'abord il y a la chaleur engendrée par la friction de la pointe de l'allumette sur quelque chose de dur. Puis, la pointe éclate en flamme, et s'éteint ensuite, ne laissant à l'allumette qu'une tête rouge brûlante qui se refroidit rapidement pour ne devenir qu'une masse noire brûlée. Il en est ainsi de la Terre, et de toutes les autres planètes. Elle nous semble, nous qui vivons sur cette Terre, être éternelle, mais si tu imagines qu'une personne des plus minuscules soit placée sur la tête de l'allumette lorsqu'elle se refroidit, elle croira qu'elle vit sur un monde qui durera à tout jamais. Comprends-tu là où je veux en venir ?

— Oui, Maître, je comprends. Un lama qui avait étudié dans une grande école en Allemagne m'a déjà parlé en ces mêmes termes. Il utilisa pratiquement les mêmes mots que vous, mais il ajouta qu'après plusieurs millions d'années la tête de l'allumette, ou le monde, atteindrait environ vingt millions de degrés Fahrenheit (11 000 000 °C) parce qu'il lui faut une certaine température pour que l'hydrogène qui se trouve dans l'atmosphère puisse être transformé en carbone, en oxygène et en divers autres éléments. Il m'a également dit qu'avant la fin du monde le globe terrestre gonfle.

— Oui, c'est parfaitement vrai. Tu dois te souvenir qu'ils ne savent rien de ces choses dans le monde Occidental, car ils n'ont rien de semblable à ce que nous avons ici. Nous avons en fait ici les instruments que les super-scientifiques d'il y a peut-être un milliard d'années ont fabriqués — ont fabriqués pour durer un milliard d'années ou plus. Ces machines sont restées ici pendant des centaines, des milliers de siècles, jusqu'au jour où quelqu'un est venu qui savait les faire marcher. Je sais comment les faire marcher, Lobsang, et je vais t'apprendre, et tu auras une vie d'épreuves afin de savoir à quoi ressemble vraiment le monde. Et grâce à cette formation que tu pourras ramener à Patra, tu pourras faciliter la tâche à d'autres mondes.

— Maître, vous avez mentionné le mot ‘Patra’, mais je ne connais aucun monde portant ce nom, dis-je.

— Non, je le sais, mais tu vas bientôt le connaître. Je vais te montrer Patra en ce monde, mais il y a tant de choses à voir d'abord, et j'ai toujours trouvé inutile d'avoir un instrument qui produise des résultats prévisibles ; mais aussi, si l'opérateur ne sait pas comment faire fonctionner la machine et comment elle en est arrivée au résultat final, il s'agit vraiment d'un très médiocre opérateur. Aucun instrument ne devrait être utilisé à moins que l'opérateur potentiel ne puisse faire les choses pour lesquelles l'instrument a été conçu.

Nous atteignîmes la pièce — on devrait dire une salle, en fait, à cause de sa taille — et entrâmes. Immédiatement apparut une faible lueur et nous vîmes l'aube faire lentement place à la lumière du jour. C'était une aube d'un genre différent de ce que nous voyons aujourd'hui, car maintenant toutes ces magnifiques couleurs que nous voyons au lever et au coucher du soleil ne sont que des reflets de la pollution de l'atmosphère. À cette époque la ‘pollution’ était en fait de la nourriture pour la Terre, de la nourriture pour le sol qui est le produit des éruptions volcaniques, et ce sont ces volcans qui donnèrent aux mers leur teneur en sel. Sans sel on ne pourrait pas vivre.

Nous nous assîmes derrière la console.

— Regardons un peu au hasard, dit le Lama Mingyar Dondup. Nous avons tout notre temps. Là-bas ils doivent être contents d'être un moment débarrassés de nous, surtout de toi petit chenapan, qui t'amuses à lancer des choses sur les crânes rasés des gens. Alors — au tout début les animaux, la première forme de vie sur Terre, étaient vraiment d'étranges créatures. Par exemple, le brachiosaurus était probablement la plus étrange créature qui ait jamais été vue sur cette Terre. Il y a eu toutes sortes de choses bizarres. Par exemple, l'ultrasaurus était un animal très particulier. Il devait avoir une pression artérielle très élevée car sa tête pouvait être à plus de soixante pieds (18 m) dans les airs ; en plus, cet animal pesait environ quatre-vingts tonnes, et avait deux cerveaux : celui situé dans la tête actionnait les mâchoires et les pattes de devant, et celui à l'arrière, c'est-à-dire celui juste derrière le bassin, activait la queue et les pattes arrière. Cela me rappelle toujours une question que l'on m'a posée : "Qu'arrive-t-il lorsque l'une ou plusieurs des pattes d'un mille-pattes perdent la cadence ?" C'est une question à laquelle il m'est impossible de répondre avec un degré quelconque de précision. Tout ce que je peux dire c'est que la créature avait peut-être quelque autre créature spéciale veillant sur elle et voyant à ce qu'elle ne se croise pas les pattes en marchant.

— Eh bien, Lobsang, que veux-tu voir ? continua le Lama. Nous avons beaucoup de temps et tu peux donc me dire ce qui t'intéresse le plus.

Je réfléchis un moment et répondis :

— Ce lama Japonais que nous avons accueilli nous a raconté un tas de choses curieuses et je ne sais toujours pas si je peux le croire ou non. Il nous raconta que le monde était autrefois très chaud, qu'il devint tout à coup très froid, et que sa surface se recouvrit de glace. Pouvons-nous voir cela ?

— Oui, bien sûr que nous le pouvons. Il n'y a pas la moindre difficulté. Mais, tu sais, cela s'est produit plusieurs fois. Tu vois, le monde a des milliards d'années, et après un certain nombre de millions d'années, il y a une période glaciaire. Par exemple, au Pôle Nord actuellement il y a une profondeur de six cents pieds (183 m) de glace dans l'eau, et si toute la glace fondait et que les icebergs fondaient également, tout le monde sur Terre se noierait parce que tout serait submergé — sauf pour nous au Tibet qui serions trop hauts pour que l'eau nous atteigne.

Il se tourna vers la console, consulta toute une colonne de chiffres, et alors la lumière de la grande salle, ou de la pièce, ou comme il vous plaira de l'appeler, s'estompa. Pendant quelques secondes nous fûmes dans l'obscurité, puis apparut une lueur rougeâtre, très particulière, absolument particulière et, venant des pôles, le Nord et le Sud, arrivèrent des traînées de lumière bigarrées.

— C'est l'aurore boréale, ou l'aura du monde. Nous pouvons la voir parce que, même si nous semblons être sur Terre, nous sommes loin de cette manifestation, et c'est pourquoi nous la voyons.

La lumière devint plus vive, devint éblouissante, si brillante qu'il nous fallut la regarder les yeux pratiquement fermés.

— Où est le Tibet ? demandai-je.

— Nous sommes debout dessus, Lobsang, nous nous tenons dessus. Et tout ce que tu vois là en bas est de la glace.

Je regardais cette glace, me demandant de quoi il s'agissait parce que — eh bien, il y avait de la glace verte, il y en avait de la bleue, et il y en avait qui était complètement transparente, aussi transparente que l'eau la plus limpide. Je ne pouvais tout simplement pas comprendre.

— J'en ai assez vu, dis-je, c'est un spectacle déprimant.

Le Lama rit et activa à nouveau les commandes de la console ; le monde tourna et vacilla avec la vitesse. Il tournait si vite que tout était gris ; il n'y avait ni obscurité ni luminosité, seulement cette grisaille, puis il ralentit et nous nous trouvâmes devant une grande ville, une ville fantastique. C'était une ville qui avait été construite juste avant l'avènement des Sumériens. Elle avait été construite par une race dont il n'existe plus maintenant aucune trace écrite, aucune mention à son sujet dans l'histoire et, en fait, il n'y eut que la plus vague allusion aux Sumériens dans les livres d'histoire. Mais ils arrivèrent en conquérants, pillèrent, violèrent et ravagèrent la ville, et l'ayant réduite à un état tel qu'il ne resta plus pierre sur pierre, ils partirent et — selon les livres d'histoire — ils disparurent quelque part sans laisser de trace. Bien entendu, ‘sans laisser de trace’, car ils partirent et quittèrent la Terre dans d'immenses vaisseaux spatiaux. Je ne pouvais pas comprendre comment ces gens pouvaient être assez sauvages pour venir et tout simplement détruire une ville — apparemment par plaisir. Bien sûr ils capturèrent beaucoup de femmes et c'était peut-être en partie la raison.

Il me vint à l'esprit que je regardais quelque chose qui pourrait changer toute l'histoire de l'humanité.

— Maître, dis-je, j'ai vu toutes ces choses, j'ai vu toutes ces merveilleuses, merveilleuses inventions, mais il me semble que très peu de personnes les connaissent. Or, sûrement que si tout le monde les connaissait, viendrait un moment où il y aurait la paix dans le monde entier, car qu'y aurait-il à combattre si tout pouvait être connu grâce à ces instruments ou ces machines ?

— Non, Lobsang, il n'en est pas ainsi, mon garçon, il n'en est pas ainsi. S'il y avait la moindre chance que les gens soient au courant de ceci, on verrait accourir des hommes d'affaires corrompus avec leurs gardes armés qui prendraient possession de tout et tueraient tous ceux d'entre nous qui savons, puis ils utiliseraient les instruments pour contrôler le monde. Pense à cela. Un capitaliste corrompu devenu le roi du monde, et faisant de tous et chacun son esclave.

— Eh bien, je ne peux pas comprendre l'attitude des gens parce que nous savons que le Tibet sera envahi par les Chinois, nous savons qu'ils emporteront tous nos précieux livres pour les étudier. Qu'est-ce qui les empêchera de conquérir le monde ?

— Lobsang, mon cher ami, te voilà simplet, faible d'esprit ou je ne sais quoi. Tu ne crois pas que nous laisserions un conquérant s'emparer de ces choses-là, n'est-ce pas ? Pour commencer, nous en avons des copies exactes dans l'Extrême-Arctique, là où les hommes peuvent à peine se mouvoir à cause du froid. Mais à l'intérieur des chaînes de montagnes tout est chaud, paisible et confortable, là où nous pouvons avoir les yeux sur le monde, voir exactement ce qui se passe et, si nécessaire, prendre des mesures. Mais tout ce matériel — il indiqua d'un geste autour de lui — tout ceci sera détruit, explosé, et même piégé. D'abord les Britanniques et les Russes tenteront de conquérir le Tibet, mais ils échoueront ; ils seront la cause d'une terrible quantité de morts, mais ils ne réussiront pas à vaincre. Toutefois, ils auront donné aux Chinois l'idée de la façon de s'y prendre pour réussir, et ceux-ci viendront et conquerront le Tibet, le conquerront en partie, du moins. Mais malgré tout, ils ne pourront mettre la main sur aucune de ces machines, sur aucun des livres Saints ou des livres médicaux, car nous prévoyons tout ceci depuis des années, depuis des siècles, en fait, et de faux ouvrages ont été préparés qui seront mis en place dès que les Chinois commenceront l'invasion. La Prophétie, tu le sais, dit que le Tibet survivra jusqu'à ce que des roues entrent dans notre pays, et quand des roues entreront au Tibet, ce sera la fin de notre pays. Mais n'aies aucune crainte, tous nos trésors, tout notre grand savoir vieux de millions d'années, sont cachés en toute sécurité. Je connais l'endroit ; j'y suis allé. Et toi, également, tu en connaîtras l'emplacement parce qu'on va te le montrer. Je serai tué au cours de ta vie, en fait avant que tu ne quittes le Tibet, et tu seras l'un des rares hommes à pouvoir faire fonctionner ces machines et à savoir les entretenir.

— Bonté divine ! mais il faudrait plusieurs vies pour apprendre à entretenir ces machines ! m'écriai-je.

— Non, tu apprendras qu'elles se réparent elles-mêmes. Tu n'auras qu'à effectuer quelques manipulations et la machine, ou plutôt, les autres machines, vont réparer celle qui est défectueuse. Tu vois, elles n'en ont pas pour tellement longtemps à exister, ces machines, car d'ici plusieurs années encore, en 1985, les circonstances vont changer et il y aura une troisième Guerre Mondiale qui durera assez longtemps, et après l'an 2000 il y aura de très nombreux changements, certains pour le meilleur, d'autres pour le pire. Nous sommes en mesure de les voir à travers le Rapport Akashique des Probabilités. Or, l'Homme n'est pas sur des rails, tu sais, incapable de s'écarter d'une trajectoire définie. L'Homme a la liberté de choix à l'intérieur de certaines limites, celles-ci étant déterminées par le type astrologique de la personne. Mais nous pouvons voir de façon très précise ce qui arrivera à un pays, et c'est ce que nous allons faire très bientôt car je veux te montrer quelques-unes des merveilles du monde. Nous allons nous régler sur différentes situations, à différentes époques.

— Mais, Maître, comment vous est-il possible de vous mettre à l'écoute de sons depuis longtemps disparus, de sons, d'images, et de tout le reste ? Quand une chose s'est produite, elle est bel et bien terminée.

— Non pas, Lobsang, non pas. La matière est indestructible, et les impressions qui émanent de ce que nous disons ou faisons nous quittent et circulent dans l'Univers, circulent encore et encore dans l'Univers. Avec cette grosse machine nous pouvons remonter environ deux milliards d'années en arrière. Toutefois, à deux milliards d'années l'image est un peu floue mais tout de même assez claire pour voir ce que c'est.

— Eh bien, je ne comprends pas comment on peut extraire des sons et des images du néant.

— Lobsang, dans quelques années il y aura quelque chose appelé le ‘sans fil’ (la TSF — NdT). On est en train de l'inventer à l'heure actuelle, et avec elle on pourra capter ce qu'on appellera des programmes radio, et si le récepteur est d'assez bonne qualité il pourra capter n'importe quel émetteur du monde, et plus tard encore ils auront ces boîtes radio qui capteront des images. Tout cela a été fait auparavant, et à mesure que les civilisations se succèdent, les mêmes choses sont parfois ré-inventées. Il arrive qu'une version améliorée en résulte, mais dans ce cas-ci, apparemment, la chose appelée sans fil donne beaucoup de problèmes parce que l'information doit être rapportée du monde astral par les scientifiques qui croient l'inventer. Mais, de toute façon, crois-moi sur parole que nous pouvons continuer et voir ce qui va se passer dans le monde. Malheureusement notre limite supérieure sera de trois mille ans ; nous ne pouvons aller plus loin, nos images deviennent trop floues, trop confuses, pour que nous puissions les déchiffrer. Quant à toi, beaucoup de souffrances et beaucoup de voyages t'attendent, et tu seras la victime de toutes sortes de gens sans scrupules qui n'aimeront pas ce que tu fais et essaieront de ternir ta réputation. Sur cette machine, durant les prochains jours à venir, tu vas voir de nombreux points saillants de ta vie. Mais voyons d'abord certaines choses prises au hasard. Maintenant, regarde : voici les événements importants dans un endroit appelé Égypte.

Le Lama ajusta divers contrôles et nous vîmes l'obscurité, puis tout au haut de la ligne d'horizon de l'obscurité se détachaient des triangles noirs. Cela n'avait aucun sens pour moi, aussi poussa-t-il graduellement un contrôle et le monde passa petit à petit à la lumière du jour.

— Regarde, dit-il, voici la construction des Pyramides. Dans les années à venir les gens vont se demander et se demander comment ces grands blocs de pierre ont pu être déplacés sans toutes sortes de mécanismes. Elles le furent par lévitation.

— Oui, Maître, j'ai beaucoup entendu parler de la lévitation, mais je n'ai pas la moindre idée de la façon dont cela fonctionne.

— Eh bien, tu vois, le monde a une attraction magnétique. Si tu lances un objet dans les airs, le magnétisme de la Terre le fera retomber. Si tu tombes d'un arbre, tu vas vers le bas, non vers le haut, parce que le magnétisme de la Terre est tel qu'il te fait retomber sur la Terre. Mais nous possédons des dispositifs qui sont anti-magnétiques à la Terre ; nous devons les garder avec grand soin sous bonne garde en tout temps, parce que si une personne non entraînée mettait la main sur l'une de ces choses, elle pourrait se retrouver dans les airs sans pouvoir revenir sur Terre. La chute, dans ce cas, serait vers le haut. Le contrôle se fait à l'aide de deux grilles, dont l'une est accordée au magnétisme de la Terre, tandis que l'autre est en opposition à son magnétisme. Maintenant, quand les grilles sont dans une certaine position, les plaques vont flotter, sans monter ni descendre. Mais si on pousse un levier qui modifie la relation des grilles l'une par rapport à l'autre, dans un sens donné, le levier renforce alors le magnétisme de la Terre, et ainsi les plaques, ou la machine, s'affaissent sur la Terre. Mais si l'on veut faire monter, nous poussons le levier dans l'autre sens pour que prenne effet l'anti-magnétisme et que la Terre repousse au lieu d'attirer, et l'on peut ainsi faire monter dans les airs. C'est le dispositif utilisé par les Dieux quand ils ont créé ce monde tel qu'il est maintenant. Un homme pouvait soulever ces blocs de cent tonnes et les mettre en position sans forcer, puis, lorsque le bloc était dans la position précise désirée, le courant magnétique était coupé et le bloc se trouvait immobilisé en position par l'attraction de la gravité terrestre. C'est ainsi que les Pyramides furent construites, c'est ainsi que de nombreuses choses étranges, inexplicables, furent construites. Par exemple, nous disposons de cartes de la Terre depuis des siècles, et nous sommes les seuls à avoir ces cartes parce que nous seuls avons ces dispositifs d'anti-gravité et ils ont été utilisés pour cartographier le monde avec exactitude. Mais ce n'est plus l'heure de continuer à discuter. Je pense qu'il est temps de manger quelque chose, puis nous examinerons mes jambes, et ce sera ensuite le moment d'aller dormir car demain est un nouveau jour, un jour sans précédent.

 

CHAPITRE HUIT

 

— Lobsang ! Allez, c'est l'heure de la leçon.

Mon esprit se reporta à une autre leçon. C'était au Potala. Je m'étais absenté quelques jours avec le Lama Mingyar Dondup, et de retour au Potala, il me dit :

— Les leçons de cet après-midi sont sur le point de commencer ; tu ferais mieux d'y aller maintenant.

Je hochai la tête quelque peu découragé et me rendis à la salle de classe. Le Lama-Professeur leva la tête, puis son visage prenant une expression de rage, il me pointa du doigt en criant :

— Dehors ! Dehors ! Je ne veux pas de toi dans ma classe.

Il n'y avait rien d'autre à faire : je tournai les talons et sortis. Quelques-uns parmi les autres chelas gloussèrent quelque peu, et le Lama-Professeur se jeta sur eux en distribuant des coups de bâton à la ronde.

Je me rendis à ce que nous appelions notre terrain de jeu et m'y promenai en traînant les pieds. Le Lama Mingyar Dondup tourna le coin, m'aperçut, et venant à moi il me dit :

— Je te croyais en classe.

— J'y suis allé, Maître, mais le Professeur était en colère contre moi ; il m'a ordonné de sortir et m'a dit qu'il n'y aurait désormais plus de place pour moi dans ses cours.

— Vraiment ? répondit mon Guide. Viens avec moi, nous allons voir ensemble de quoi il est question.

Nous marchâmes côte à côte le long du corridor. Le plancher en était toujours particulièrement glissant à cause du beurre fondu qui se répandait chaque fois que nous passions avec nos lampes à beurre et qui se solidifiait du fait de la température très basse. Le misérable endroit ressemblait parfois à une patinoire. Mais nous marchâmes ensemble jusqu'à la salle de classe et nous entrâmes. Le Lama-Professeur était en pleine fureur et frappait les garçons au hasard. En voyant le Lama Mingyar Dondup, il parut secoué et devint vraiment très pâle, puis il retourna à son estrade.

— Quel est le problème ici ? demanda le Lama Mingyar Dondup.

— Aucun problème ici sauf que ce garçon (en me pointant du doigt) dérange toujours la classe. On ne sait jamais s'il va être présent ou absent, et je ne veux pas enseigner à un tel garçon.

— Ah bon, c'est donc cela ! Ce garçon, Lobsang Rampa, est soumis aux ordres spéciaux du Grand Treizième, et vous devez obéir à ces ordres exactement comme je le fais. Suivez-moi, nous allons voir le Grand Treizième immédiatement.

Le Lama Mingyar Dondup se retourna et sortit, suivi du Lama-Professeur qui, sans broncher, tenait toujours son bâton à la main.

— Ça alors ! s'exclama l'un des garçons, je me demande ce qui va se passer maintenant ; je pensais qu'il était devenu fou. Il s'est déchaîné sur nous tous et tu peux voir les meurtrissures sur nos visages. Que va-t-il arriver maintenant ?

Il n'eut pas longtemps à attendre parce que le Lama Mingyar Dondup revint très bientôt, accompagné d'un Lama assez jeune et à l'air studieux. Le Lama Mingyar Dondup nous le présenta solennellement en disant :

— Il sera votre Professeur à partir de maintenant et je veux voir une grande amélioration dans votre comportement et dans le travail à faire.

Il se tourna vers le nouveau Professeur et lui dit :

— Lobsang Rampa est sous ordres spéciaux. Il devra parfois s'absenter de cette classe pour plusieurs jours. Vous ferez de votre mieux pour l'aider à rattraper son retard.

Les deux Lamas se saluèrent en s'inclinant gravement, et Mingyar Dondup nous quitta.

Je ne m'expliquais pas pourquoi ce souvenir ancien m'était brusquement revenu en mémoire, mais —

— Hé, Lobsang, tu n'as pas entendu un mot de ce que j'ai dit, n'est-ce pas ?

— Non, Maître, j'étais en train de penser à cette époque où je ne pouvais pas être accepté en classe, et je me demandais comment un tel Lama pouvait tout aussi bien devenir Professeur.

— Oh, eh bien, il y a de bonnes personnes et il y en a de mauvaises, et je suppose que cette fois-là nous sommes tombés sur une mauvaise personne. Mais peu importe, tout est réglé maintenant. Nous pouvons dire que je suis désormais ton Gardien. Je ne sais pas s'il me faut une laisse ou un collier pour toi, mais je suis ton Gardien et je suis celui qui prend les décisions, ce qu'aucun autre Professeur ne peut faire.

Il me sourit en même temps que j'affichais un très large sourire. Je pouvais apprendre avec Mingyar Dondup. Il ne s'arrêtait pas au règlement, mais il nous parlait des choses du grand monde extérieur où il avait tant voyagé.

— Eh bien, Lobsang, nous ferions mieux de commencer à un niveau très élémentaire, parce que tu devras enseigner aux gens du grand monde extérieur, et même si tu connais probablement toute la première partie de ce que je vais te dire, la répétition ne te fera pas de mal du tout. Elle pourra même servir à t'enfoncer la connaissance d'un centimètre ou deux de plus.

La façon dont il dit cela impliquait un compliment et je résolus à nouveau de lui faire honneur. Si j'ai réussi ou échoué, seul le temps le dira, quand nous serons de retour à Patra.

— Nous allons imaginer un corps vivant. La personne est étendue et s'endort ; sa forme astrale sort alors de ce corps et voyage quelque part, et si le dormeur n'est pas une personne très évoluée, il se réveillera en pensant qu'il a rêvé, et rien de plus. Mais dans le cas d'une personne entraînée, elle paraîtra profondément endormie, alors que tout ce temps elle fait un voyage astral contrôlé et reste toujours consciente de ce qui se passe près de son corps physique. Elle sortira de son corps physique et voyagera là où elle le désire, là où elle a décidé d'aller. On peut voyager partout au monde par le voyage astral, et si l'on s'entraîne on peut se souvenir de tout ce qui est arrivé quand on retourne à son corps de chair.

— Lorsqu'une personne meurt c'est parce que la personne astrale veut se débarrasser de son corps de chair. Ce dernier est peut-être invalide et ne fonctionne plus correctement, ou peut-être a-t-il appris tout ce qu'il avait besoin d'apprendre dans cette incarnation particulière, car les gens reviennent sur Terre encore et encore jusqu'à ce que leurs leçons soient apprises. Toi et moi sommes différents parce que nous venons d'un niveau au-delà de l'astral, nous venons de Patra dont nous reparlerons un peu plus tard.

— Lorsque la forme astrale est complètement libérée du corps physique, que la Corde d'Argent a été coupée et la Coupe d'Or brisée, l'entité qui était dans ce corps est alors libre d'aller et venir, libre de faire plus ou moins ce qu'elle veut. Puis après un certain temps elle se fatigue de — eh bien — simplement errer, et elle consulte une section spéciale des Autorités en place dont la seule tâche est de conseiller les gens de l'astral sur ce qui leur conviendrait le mieux : devraient-ils rester dans l'astral et en apprendre un peu plus, ou devraient-ils retourner sur Terre dans des circonstances différentes afin d'apprendre à la dure. Vois-tu, quand les gens sont au stade du Sur-Moi — oh, c'est encore loin de toi pour le moment, Lobsang — ils ne peuvent pas ressentir la douleur, et ils apprennent plus rapidement par la douleur que par la gentillesse. Par conséquent, il sera peut-être planifié que cette personne doive retourner sur Terre avec une forte envie de tuer ; elle naîtra de parents qui seront les plus susceptibles de lui donner l'occasion de tuer quelqu'un. Maintenant, sa tâche sera de lutter contre son désir inné d'assassiner, et si elle traverse la vie sans tuer personne, cette vie aura été un succès complet. Elle aura appris à se contrôler et, dans ce cas, elle sera en mesure d'avoir une période de repos dans l'astral, puis, de nouveau, elle s'adressera au Comité des Conseillers pour savoir ce qu'ils attendent d'elle la prochaine fois. Elle pourrait se voir dotée d'une inclination à devenir un grand missionnaire, enseignant les mauvaises choses. Eh bien, encore une fois, elle naîtra de parents qui peuvent lui donner l'opportunité d'être un missionnaire, et alors tout dépendra de sa compétence dans ce travail, et si elle réalisait qu'elle enseigne les mauvaises choses, elle pourrait apporter un changement et en retirer beaucoup d'avantages. Elle pourrait, par exemple, réaliser qu'il ne peut pas y avoir d'immaculée conception à moins que la progéniture ne soit une fille. Sous certaines circonstances les femmes peuvent donner naissance à des enfants sans l'aide, nul doute agréable, d'un homme, mais dans tous les cas l'enfant ainsi né sera une fille. Si elle grandit, se marie et a un enfant, il sera alors du sexe féminin, ou un enfant mâle de très faible constitution. Tu n'auras jamais une personne de caractère dominant qui soit née sans l'aide d'un homme.

— Dans l'astral, les gens peuvent voir leurs erreurs et font peut-être quelque chose pour remédier au mal qu'ils ont fait à d'autres personnes. Savais-tu, Lobsang, que chaque personne sur Terre doit passer par l'ensemble du Zodiaque et également par tous les quadrants du Zodiaque parce que la composition astrologique d'une personne a une très grande influence sur la façon dont elle progresse et sur sa situation sociale. Par exemple, une personne née sous le signe du Bélier pourrait devenir un excellent boucher, mais si ses parents étaient de statut social assez élevé, elle pourrait devenir un excellent chirurgien : pas beaucoup de différence entre les deux, tu sais. On m'a affirmé qu'un cochon et un humain ont le même goût ; non pas que j'aie déjà essayé ou que je compte essayer.

Je réfléchis à ceci un moment avant de dire :

— Maître, est-ce que cela signifie que nous devons vivre sous chaque signe du Zodiaque — Mars, Vénus, et tous les autres — et vivre ensuite sous le même signe astrologique du Soleil avec tous ses différents quadrants ?

— Eh bien oui, bien sûr que oui. La différence causée par chaque quadrant est presque incroyable, parce que si nous prenons un signe du Soleil, la première partie du quadrant contiendra alors non seulement le signe du Soleil, mais aussi de fortes indications provenant du signe précédent. Alors que dans le centre des quadrants le signe du Soleil sera l'influence prédominante, en progressant à travers un signe donné et en arrivant à la dernière partie du quadrant, les indications seront alors très fortes en faveur du signe suivant sur le tableau. Je te dis tout cela parce qu'il se peut que tu doives expliquer ce genre de choses aux gens dans l'avenir. Ainsi chaque personne passe à travers chaque partie du Zodiaque non pas nécessairement dans le même ordre, mais dans l'ordre qui lui permet de tirer le meilleur parti des choses qui doivent être apprises.

— On ne cesse de me rappeler, Maître, que j'aurai une vie très difficile, pleine de souffrances, etc., etc. Eh bien, pourquoi doit-il y avoir tant de souffrances ?

Le Lama Mingyar Dondup regarda ses pieds pendant un instant, puis reprit :

— Tu as une très grande tâche à accomplir, une noble tâche, et tu vas te rendre compte que des gens qui eux-mêmes ne sont pas nobles vont tenter de t'empêcher de réussir, qui s'abaisseront à toutes sortes de pièges pour t'empêcher de parvenir au succès. Tu vois, les gens deviennent envieux si tu fais quelque chose, écris quelque chose, ou dessines quelque chose qui est assurément supérieur au livre ou au dessin qui était le meneur incontesté avant ton effort. Maintenant, je sais que tout cela semble très déroutant, mais il en est ainsi. Tu seras l'objet de jalousies inouïes et — pauvre âme — tu auras beaucoup de problèmes causés par les femmes, non pas à cause de relations sexuelles avec elles, mais parce que, par exemple, la femme de quelqu'un te montrera de l'amitié et son mari, incompréhensif, sera fou de jalousie. Et puis, d'autres femmes seront jalouses parce qu'elles t'auront souri et que tu ne leur auras pas rendu leur sourire. Oh, Lobsang, méfie-toi des femmes ; c'est ce que j'ai fait toute ma vie et je m'en réjouis.

Je tombai dans un sombre silence, réfléchissant à mon terrible destin, et le Lama me dit alors :

— Rassure-toi, je sais que tu ne connais rien du tout aux femmes, mais bientôt tu auras l'occasion d'examiner l'intérieur et l'extérieur de leurs corps, parce que lorsque tu nous quitteras pour aller à Chungking dans quelques années, tu verras des cadavres, hommes et femmes, dans des salles de dissection. Au début, ton estomac fera pas mal des siennes, mais peu importe, après un jour ou deux tu auras déjà pris l'habitude de les voir, et d'après le Rapport des Probabilités, tu vas devenir vraiment un excellent docteur, un bon chirurgien parce que — eh bien, je dois le dire — tu es un peu impitoyable et il faut être impitoyable pour être un bon chirurgien. Donc, quand nous sortirons de cette cellule, cette cage ou cette caverne — appelle-la comme tu veux — tu te rendras dans une autre, là où tu auras un peu de pratique avec des instruments chirurgicaux et où tu pourras apprendre des choses grâce au langage universel. Et, bien sûr, je suis prêt à t'aider de toutes les manières possibles.

— Maître, vous avez mentionné Patra plusieurs fois ces derniers jours, mais je n'avais jamais entendu ce mot auparavant et je suis certain que très peu de gens au Potala ou au Chakpori utilisent ce mot.

— Eh bien, il ne sert à rien de mentionner une chose qui est très, très au-delà de la portée de la personne moyenne. Patra, c'est le Champ Céleste des Champs Célestes. Tous les gens, quand ils quittent la Terre, vont dans le monde astral. C'est réellement un monde, comme tu as dû le constater à travers tes voyages astraux. C'est un monde qui ressemble à cette Terre à bien des égards, mais qui a de beaucoup plus nombreuses facettes agréables, où tu peux te mêler aux gens, tu peux lire, tu peux parler, et tu peux assister à des réunions et apprendre comment les autres se débrouillent. Pourquoi cette personne-ci échoue-t-elle, et pourquoi cette autre personne réussit-elle ? Mais à partir de l'astral, les gens retournent sur Terre ou sur une quelconque autre planète afin de mener avec plus de succès, une nouvelle vie. Mais il existe une très, très rare planète appelée Patra. C'est le Paradis des Paradis. Seules les meilleures âmes y vont, seuls ceux qui ont fait le plus grand bien. Par exemple, Léonard de Vinci est là à travailler sur des projets qui aideront d'autres ‘Terres’. Socrate est là. Aristote et de nombreux autres comme lui sont là. Tu n'y trouveras aucun charlatans — ils y sont exclus catégoriquement — et il est déjà prévu que tu te rendes à Patra à la fin de cette vie. Tu iras là parce que, au cours de plusieurs vies, tu as eu épreuves après épreuves que tu as surmontées avec succès, et la tâche que tu fais maintenant — eh bien, n'importe qui d'autre dirait que c'est une tâche impossible, mais tu vas réussir et tu resteras à Patra pendant un bon bout de temps. Il n'y a là aucune friction, aucune dispute, aucune famine ni cruauté.

— Est-ce que les chats sont autorisés sur Patra, Maître ?

— Bonté Divine ! oui, bien sûr qu'ils le sont. Les chats ont une âme tout comme les gens. Il y a un tas d'ignorants qui pensent que cette chose à quatre pattes n'est qu'un stupide animal, presque sans sentiments, certainement sans intelligence, et définitivement sans âme. Ce n'est pas vrai. Les chats ont une âme, les chats peuvent progresser. Ils peuvent progresser à travers le monde de l'Astral et être renseignés au sujet de Patra. À Patra ils peuvent être avec les gens qu'ils ont aimés sur Terre, ou peut-être sur une autre planète. Oh oui, Lobsang, tu dois dire très clairement aux gens que les chats sont des personnes, qu'ils sont des individus, qu'ils sont de petites personnes très évoluées qui ont été mises sur Terre dans un but spécial. Aussi dois-tu traiter les chats avec grand respect ; mais je sais que tu le fais.

— Allons faire un tour parce que mes jambes se raidissent et je pense être prêt pour une bonne marche afin de les dégourdir. Allons, viens ! Remue tes jambes paresseuses et nous allons voir certaines autres choses que tu n'as encore jamais vues.

— Maître !

J'appelai le Lama Mingyar Dondup qui était déjà assez loin devant moi. Il s'arrêta pour me permettre de le rejoindre, et je continuai :

— Maître, vous connaissez cet endroit, vous le connaissez très bien alors que je pensais qu'il s'agissait d'une découverte. Vous me faisiez marcher, Maître !

— Non, je ne te faisais pas marcher, Lobsang, dit-il en riant, et cette entrée par laquelle nous sommes arrivées — eh bien, c'était une surprise. Je ne m'attendais certainement pas à une entrée là, parce qu'il n'y a rien à son sujet sur les cartes, et je me demande plutôt pourquoi il devait y en avoir une à cet endroit. Tu seras d'accord avec moi qu'il n'y avait aucun signe de déformation rocheuse. Je suppose que ce devait être parce que ce vieil ermite était en charge de diverses fournitures ici et qu'il aimait avoir cette entrée toute proche de son ermitage. Mais — non, non, je ne me moquais pas de toi. Il nous faudra voir comment sortir d'ici demain, parce que maintenant mes jambes ont si bien guéri que je suis capable d'entreprendre la descente de la montagne.

— Eh bien, vous aurez piètre allure à redescendre de la montagne avec vos robes en lambeaux, répliquai-je.

— Ah, mais j'aurai plutôt belle allure : toi et moi apparaîtrons demain dans des robes toutes neuves, vieilles d'un million d'années environ !

Puis, une pensée lui venant après coup :

— Et tu te présenteras comme un moine, non pas comme un chela ou un acolyte. À partir de maintenant tu dois rester avec moi, aller où je vais, et apprendre tout ce que je peux t'apprendre.

Il se retourna, fit seulement quelques pas, s'inclina devant une porte, et plaça ses mains dans une certaine position. Lentement, je vis un pan de mur glisser sur le côté dans un silence total, sans friction d'un roc sur l'autre, un silence si absolu que le phénomène en était encore plus mystérieux.

Le Lama me donna une petite poussée entre les omoplates en disant :

— Viens. Ceci est quelque chose que tu dois voir. Il s'agit de Patra. Voici comment Patra se présente pour nous. Bien sûr ce globe (et il désigna un grand globe qui remplissait totalement une grande salle) est simplement pour que nous puissions voir ce qui se passe à Patra à tout moment.

Il posa sa main sur mon épaule et nous avançâmes de quelques mètres jusqu'à un mur équipé d'instruments et d'un immense écran — oh, d'environ quatre hommes de hauteur et trois hommes de largeur.

— C'est pour toute enquête particulière, détaillée, dit-il.

Les lumières de la salle baissèrent. Pareillement, au même rythme, la lumière du globe qu'il avait appelé Patra s'illumina. C'était une sorte de couleur or-rosâtre, et qui donnait une merveilleuse sensation de chaleur et celle que l'on était vraiment le bienvenu.

 Le Lama appuya de nouveau sur l'un des boutons et la brume dans le globe, ou autour du globe, disparue comme un brouillard de montagne disparaît devant les rayons du soleil. Je scrutai avidement. C'était vraiment un monde merveilleux. Il me semblait me tenir sur un mur de pierre contre lequel des vagues battaient doucement. Puis, sur ma droite, je vis arriver un navire. Je savais que c'était un navire parce que j'en avais vu des images. Il arriva, jeta l'ancre contre le mur juste devant moi, et une foule de gens en descendirent, ayant tous une mine réjouie.

— Eh bien, c'est une foule à l'air heureux, Maître. Que faisaient-ils donc ?

— Oh, c'est Patra. Tu peux avoir ici toutes sortes de loisirs. Ces gens, je suppose, se sont dit qu'il serait agréable de faire une petite traversée tranquille vers l'île. Je pense qu'ils ont pris le thé là-bas et puis qu'ils sont revenus.

— Ce niveau est à plusieurs plans au-dessus du monde astral. Les gens ne peuvent venir ici que s'ils sont, dirons-nous, des super-personnes. Cela implique souvent de terribles souffrances pour être digne de cet endroit, mais quand quelqu'un arrive ici et voit de quoi il s'agit, voit le calibre des gens, il devient alors évident que l'endroit vaut toutes les souffrances.

— Ici nous pouvons voyager par la pensée. Nous sommes sur cette planète et nous voulons voir une certaine personne. Eh bien, nous pensons à elle, nous pensons fortement à elle, et si elle est désireuse de nous voir nous sommes subitement soulevés de terre, montons dans les airs, et voyageons promptement vers notre destination. En y arrivant, nous y trouvons la personne que nous voulions voir, prête à nous accueillir, debout devant sa porte d'entrée.

— Mais, Maître, quel genre de personnes viennent ici, comment arrivent-elles ici ? Et les considéreriez-vous comme des prisonniers ? Ils ne peuvent vraisemblablement pas quitter cet endroit.

— Ce n'est assurément, assurément pas une prison. C'est un lieu d'avancement et seules les bonnes personnes peuvent venir ici. Celles qui ont fait d'énormes sacrifices, peuvent venir, celles qui ont donné le meilleur d'elles-mêmes pour aider leurs prochains, hommes et femmes. Normalement, nous devons passer du corps de chair au corps astral. As-tu remarqué qu'ici personne n'a de Corde d'Argent ? Personne n'a le Nimbe d'Or autour de sa tête ? Ils n'en ont pas besoin ici parce que tout le monde est pareil. Nous avons toutes sortes de bonnes personnes ici. Socrate, Aristote, Léonard de Vinci, et d'autres comme eux. Ici, ils perdent les petits défauts qu'ils avaient, parce que pour se maintenir sur Terre ils avaient dû adopter un défaut. Ils étaient d'une si haute vibration qu'ils ne pouvaient tout simplement pas demeurer sur Terre sans un quelconque défaut ; c'est ainsi qu'avant que Mendelssohn (Felix Mendelssohn — NdT), ou quelqu'un d'autre, puisse descendre sur Terre, il lui fallut un défaut inné pour cette vie particulière. Quand ladite personne mourut et arriva au monde astral, le défaut disparut, et l'entité disparut également. J'ai mentionné Mendelssohn, le musicien ; il arriva sur le plan astral et quelqu'un de similaire à un policier l'attendait pour lui retirer la Corde d'Argent et le Nimbe d'Or, et l'envoyer à Patra. Il y rencontra là des amis et des connaissances et ils furent en mesure de discuter de leurs vies passées et de réaliser des expériences qu'ils voulaient faire depuis longtemps.

— Comment les gens s'organisent-ils pour la nourriture, ici, Maître ? Il ne semble pas y avoir de nourriture, de boîtes de nourriture, en cet endroit que je suppose être un quai.

— Non, tu ne trouveras pas beaucoup de nourriture sur ce monde. Les gens n'en ont pas besoin. Ils prennent toute leur énergie physique et mentale par un système d'osmose, c'est-à-dire qu'ils absorbent l'énergie distribuée par la lumière de Patra. S'ils veulent manger pour le plaisir, ou boire pour le plaisir, ils sont bien sûr parfaitement capables de le faire, sauf qu'ils ne peuvent s'empiffrer, et ne peuvent boire ces boissons alcoolisées qui pourrissent le cerveau d'une personne. De telles boissons sont très, très mauvaises, tu sais, et elles peuvent retarder le développement d'un individu pendant plusieurs vies.

— Maintenant, jetons un bref coup d'œil à l'endroit. Ici le temps n'existe pas, et il est donc inutile que tu demandes à quelqu'un depuis combien de temps il est là, parce qu'il va simplement te regarder sans rien comprendre et penser que tu n'es pas du tout conscient des conditions en vigueur. Les gens ne s'ennuient jamais à Patra, ils ne s'en lassent jamais, il y a toujours quelque chose de nouveau à faire, des gens nouveaux à rencontrer, et on ne peut y trouver un ennemi.

— Allons ! montons maintenant dans les airs pour voir d'en haut ce petit village de pêcheurs.

— Mais je croyais que les gens n'avaient pas besoin de manger, Maître ! Alors pourquoi voudraient-ils un village de pêcheurs ?

— Eh bien, ils ne capturent pas de poissons au sens ordinaire du terme ; ils le font pour voir comment ils peuvent être améliorés pour leur donner de meilleurs sens. Sur Terre, tu sais, les poissons sont vraiment stupides et ils méritent d'être capturés, mais ici on les attrape dans des filets, on les garde en tout temps dans l'eau, et puisqu'ils sont traités gentiment, ils n'ont pas de ressentiment. Ils comprennent que l'on essaie de faire du bien à toute l'espèce. De même avec les animaux, aucun d'eux n'a peur de l'homme sur ce monde. Ce sont plutôt des amis. Mais faisons simplement de rapides visites en divers endroits parce qu'il nous faut partir d'ici bientôt pour retourner au Potala.

Soudainement, je me sentis monter dans les airs et je parus perdre la vue. Je fus subitement pris d'un mal de tête intolérable et, à vrai dire, je crus que j'allais mourir. Le Lama Mingyar Dondup m'agrippa et posa sa main sur mes yeux.

— Je suis terriblement désolé, Lobsang, dit-il, j'ai oublié que tu n'as pas été traité pour la vision de la quatrième dimension. Il nous faut redescendre à la surface pour environ une demi-heure.

Sur ce je me sentis couler, puis j'accueillis avec grande joie la sensation de quelque chose de solide sous mes pieds.

— C'est le monde de la quatrième dimension et il y a parfois des émanations de la cinquième dimension. Lorsque l'on emmène une personne à Patra il lui faut bien sûr une vision pour quatre dimensions, car sinon la tension est trop forte pour elle.

Le Lama me fit allonger sur une banquette et laissa tomber des choses dans mes yeux. Après plusieurs minutes il me mit des lunettes de protection, des lunettes qui me couvraient complètement les yeux.

— Oh ! je peux voir maintenant, dis-je. C'est merveilleux !

Auparavant, les choses étaient belles, extraordinairement belles, mais maintenant que je pouvais voir dans la quatrième dimension, elles étaient si glorieuses, qu'elles ne peuvent tout simplement pas être décrites en termes de trois dimensions ; je m'usai pratiquement la vue à regarder autour de moi. Puis nous montâmes de nouveau dans les airs et je n'avais tout simplement jamais rien vu d'aussi beau auparavant. Les hommes étaient d'une beauté incomparable, mais les femmes — eh bien, elles étaient si belles que je ressentis des remous quelque peu étranges à l'intérieur, malgré que, bien sûr, elles aient toujours été des étrangères pour moi car ma mère avait été une mère vraiment très stricte et ma sœur — eh bien, je l'avais à peine vue. Nous étions tenus fermement à part parce qu'il avait été décrété avant ma naissance que j'entrerais à la Lamaserie. Mais la beauté, la beauté absolue et la tranquillité défient réellement toute description en langage tridimensionnel. C'est comme si un aveugle de naissance essayait de décrire quelque chose sur Terre. Comment va-t-il décrire les couleurs ? Il est né aveugle, alors que sait-il à propos des couleurs, sur ce qu'il y a à décrire ? Il peut dire quelque chose au sujet de la forme et du poids d'une chose, mais sa beauté réelle est totalement au-delà de sa compréhension. Il en va ainsi pour moi maintenant : j'ai été traité pour être en mesure de voir dans la troisième dimension, la quatrième dimension, et la cinquième, de sorte que quand le temps viendra pour moi de quitter cette Terre, j'irai directement à Patra. Ainsi, ces gens qui disent qu'ils ont un cours d'instruction dirigé par le Dr Rampa par l'intermédiaire de la Planche Ouija — eh bien, ce ne sont que des cinglés. Je vous le répète, quand je quitterai ce monde je serai totalement hors de votre portée. Je serai tellement loin de vous qu'il vous est même impossible d'arriver à le comprendre !

Il m'est tout à fait impossible de vous décrire Patra. C'est comme d'essayer de parler d'une exposition de tableaux à un aveugle de naissance — vous n'arriverez à rien.

Mais il existe autre chose que des tableaux. Certains des grands hommes du passé étaient ici dans ce monde de Patra et ils travaillaient à essayer d'aider d'autres mondes, des mondes à deux dimensions, et des mondes à trois dimensions. Bon nombre des soi-disant inventions sur Terre ne sont pas les inventions de ceux qui les revendiquent ; la personne, homme ou femme, n'a fait que ramener l'idée de quelque chose qu'elle a vue dans le monde astral, et elle est revenue sur Terre avec le souvenir de quelque chose qui devait être inventé ; elle a eu une idée générale de la façon de faire et — eh bien — elle a construit ce qui devait être construit et l'a fait breveter en son propre nom.

Le Lama Mingyar Dondup semblait extraordinairement bien connu à Patra. Partout où il se rendait on le saluait et il me présentait toujours aux gens comme un vieil ami à eux dont ils se souvenaient, tandis que moi je les avais oubliés à cause de l'argile adhérente de la Terre.

— Cela ne fait rien, disaient-ils en riant, tu reviendras bientôt parmi nous et tu te souviendras alors de tout.

Le Lama Mingyar Dondup parlait avec un scientifique et ce dernier disait :

— Bien sûr le gros problème que nous avons maintenant est que les gens de différentes races ont différentes perspectives. Par exemple, sur certains mondes les femmes sont traitées à l'égal des hommes, mais sur d'autres mondes elles sont traitées comme des ustensiles de ménage ou des esclaves, et quand elles arrivent dans un pays qui donne totale liberté aux femmes, elles sont troublées et complètement perdues. Nous travaillons pour essayer de trouver un moyen par lequel hommes et femmes de tous les pays auraient un point de vue commun. Dans le monde astral, les êtres sont orientés dans une certaine mesure en ce sens, mais, bien sûr, personne ne peut venir à Patra à moins qu'il ne se rende pleinement compte des droits de chacun.

Il me regarda, sourit, et dit alors :

— Je vois que tu reconnais déjà les droits de notre Ami le Chat.

— Oui, monsieur, répondis-je, j'aime les chats. Je pense que quel que soit le lieu, ce sont les plus magnifiques animaux.

— Tu as une merveilleuse réputation avec les animaux, tu sais, et lorsque tu nous reviendras à Patra, toute une horde de chats seront là pour t'accueillir. Tu auras un manteau de fourrure vivant.

Il sourit parce qu'un gros chat marron et blanc grimpait sur moi pour s'asseoir sur mon épaule, et posait sa patte gauche sur ma tête pour se stabiliser, exactement comme le ferait un humain.

— Eh bien, Bob, dit le Lama Mingyar Dondup, nous sommes obligés de te dire au revoir pour le moment, mais Lobsang sera bientôt de retour à la Maison et tu auras alors amplement l'occasion de grimper sur son épaule.

Bob, le chat, acquiesça solennellement, sauta sur une table et se frotta contre moi en ronronnant, ronronnant et ronronnant.

— Allons de l'autre côté de Patra, dit le Lama Mingyar Dondup. Il y a là le royaume des fleurs et des plantes, et les arbres en particulier attendent de te revoir.

À peine avait-il fini de parler que nous arrivâmes à ce merveilleux endroit où il y avait des fleurs et des arbres incroyablement beaux. J'étais paralysé de peur à l'idée de marcher sur les fleurs. Le Lama me regarda et, comprenant parfaitement ma situation difficile, me dit :

— Oh, je suis vraiment désolé, Lobsang, j'aurais dû te prévenir. Ici, au royaume des fleurs, tu dois t'élever d'environ un pied (30 cm) au-dessus du sol. C'est l'une des facultés de la quatrième dimension. Pense que le sol est plus haut d'un pied (30 cm) et de cette manière, en marchant en pensant que le sol est à cette distance, tu marcheras en fait à un pied de la surface où poussent ces plantes. Mais nous n'allons pas nous y risquer maintenant. Nous allons plutôt jeter un coup d'œil à d'autres parties de ce monde. À la machine-hommes, par exemple.

Des machines ayant une âme, des fleurs ayant une âme, des chats ayant une âme.

— Je suppose que nous ferions mieux de rentrer, Lobsang, dit-il ensuite, parce que je dois te montrer certaines choses pour te préparer en partie pour la vie que tu auras à vivre. J'aimerais pouvoir voyager avec toi et te venir davantage en aide, mais mon Karma est tel que je serai tué par les Communistes qui vont me poignarder dans le dos. Mais, c'est sans importance ; retournons à notre propre monde.

 

CHAPITRE NEUF

 

Nous quittâmes ce qui se nommait la ‘Salle à Quatre Dimensions’ et traversâmes l'immense hall jusqu'à celle où était indiqué ‘Ce Monde’. La distance était d'environ un quart de mille (400 m), ce qui fait que nos pieds étaient assez douloureux au moment où nous y arrivâmes.

Le Lama Mingyar Dondup entra et s'assit sur le banc près de la console. Je le suivis et m'assis à côté de lui. Il appuya sur un bouton et la lumière dans la pièce s'éteignit. À la place nous pouvions voir notre monde sous un éclairage très, très tamisé. Je regardai autour de moi en me demandant ce qui s'était passé, où était la lumière ? Je regardai alors le globe terrestre — et tombai aussitôt à la renverse, me frappant la tête sur le dur plancher. J'avais vu, en regardant dans le monde, un horrible dinosaure à la gueule grande ouverte qui me regardait droit dans les yeux, et ce, à environ six pieds (1m 80) de moi.

Je me relevai, plutôt penaud, honteux de m'être laissé effrayer par une créature morte depuis des milliers d'années.

— Il nous faut parcourir certaines parties de l'histoire, dit le Lama, parce qu'il y a tellement de choses dans les livres d'histoire qui sont absolument incorrectes. Regarde !

Sur le globe je vis une chaîne de montagnes et au pied de l'une d'elles, il y avait une multitude de soldats et leurs aides de camp, parmi lesquels de nombreuses femmes. À cette époque, apparemment, les soldats ne pouvaient pas se passer de la consolation procurée par les corps féminins, et les femmes les accompagnaient donc à la guerre afin de pouvoir les satisfaire après une victoire. Et s'il n'y avait pas de victoire, les femmes étaient capturées par l'ennemi et utilisées précisément dans le même but que si leur côté avait été victorieux.

Il y avait une scène très animée. Des hommes se pressaient autour d'un nombre considérable d'éléphants, et un homme se tenait debout sur l'un d'eux en discutant avec la foule à ses pieds.

— Je vous dis que ces éléphants ne traverseront pas les montagnes où il y a de la neige. Ils sont habitués à la chaleur et ne peuvent pas survivre au froid. En plus, comment obtiendrons-nous les tonnes et les tonnes de nourriture dont ils auront besoin ? Je suggère que l'on décharge les éléphants et fasse porter les charges par des chevaux natifs de la région. C'est la seule façon de traverser.

L'agitation se poursuivit. Ils discutaient et gesticulaient comme une bande de vieilles commères, mais l'homme à dos d'éléphant eut gain de cause et l'on déchargea les bêtes. Puis tous les chevaux des environs furent réquisitionnés sans tenir compte des protestations des paysans auxquels ils appartenaient.

Bien sûr je ne comprenais pas un mot de ce qu'ils disaient, mais cet instrument particulier que le Lama m'avait placé sur la tête transmettait tout ce qui était dit à mon cerveau au lieu de passer par mes oreilles. C'est ainsi que j'étais en mesure de tout suivre dans les moindres détails.

Enfin, l'immense cavalcade fut prête et les femmes furent également hissées sur les chevaux. On ne réalise généralement pas que les femmes sont en fait beaucoup plus fortes physiquement que les hommes. Je suppose qu'elles prétendaient être faibles parce que de cette façon les hommes transportaient les charges et les femmes, elles, chevauchaient des poneys.

La cavalcade s'ébranla et commença à gravir le sentier de la montagne ; à mesure qu'elle avançait on pouvait se rendre compte qu'il n'y aurait pas eu le moindre espoir de faire passer les éléphants par l'étroit sentier rocailleux, et lorsque la neige apparut, les chevaux eux-mêmes ne furent guère disposés à avancer et il fallut les pousser.

Le Lama Mingyar Dondup sauta quelques siècles, et quand il arrêta la rotation, nous vîmes qu'il y avait une bataille en cours. Nous ne savions pas où cela se passait, mais elle paraissait très sanglante. Plonger une épée dans le corps d'une personne n'étant pas suffisant, le vainqueur coupait la tête de la victime et les têtes étaient toutes jetées dans une grande pile. Nous observâmes un moment tous ces hommes qui s'entretuaient ; ce n'était que fanions volants et cris rauques, et sur les bords du champ de bataille les femmes regardaient la scène sous des tentes grossièrement fabriquées. Sans doute leur était-il égal que la victoire revienne à l'un ou l'autre camp puisque, dans tous les cas, leur sort serait le même. Comme nous, néanmoins, elles regardaient, peut-être par simple curiosité.

Une pression sur le bouton, et le monde tourna plus vite. Le Lama l'arrêta de temps à autre et il me parut tout à fait incroyable qu'à chaque arrêt il semblait y avoir une guerre en cours. Nous avançâmes jusqu'au temps des Croisades, ce dont le Lama m'avait déjà parlé. Il était de ‘bon ton’ à l'époque, pour les hommes de haute naissance, de partir à l'étranger faire la guerre aux Sarrasins. Les Sarrasins étaient un peuple cultivé et courtois, mais ils étaient parfaitement préparés à défendre leur patrie, et de nombreux titres de noblesse Britannique prirent fin sur le champ de bataille.

Nous assistâmes à la Guerre des Boers qui suivait son cours. Les deux côtés étaient absolument convaincus de la légitimité de leur cause, et les Boers semblaient avoir une cible particulière : non pas le cœur, ni non plus l'estomac, mais plus bas, de sorte que si un homme était blessé et parvenait à rentrer chez lui, il n'allait certainement être d'aucune utilité à sa femme. Tout ceci me fut expliqué en chuchotant.

Puis, tout à coup, la bataille prit fin. Les deux côtés semblèrent aussi bien être les vainqueurs que les vaincus car ils s'entremêlèrent et puis, finalement, les envahisseurs — les Croisés — se placèrent d'un côté du champ de bataille, tandis que les Sarrasins se plaçaient du côté opposé là où ils avaient, eux aussi, des femmes qui les attendaient.

Les blessés et les mourants étaient laissés là où ils étaient tombés car il n'y avait rien d'autre à faire. Il n'y avait pas de service médical, alors si un homme était gravement blessé il demandait souvent à ses amis de le sortir de sa misère, et la façon de faire était de lui mettre un poignard dans la main et de s'éloigner. Si l'homme voulait vraiment en finir, il n'avait qu'à se planter le couteau dans le cœur.

Le monde tournoya, et ce fut alors une guerre féroce qui semblait engloutir la plupart des pays. Il y avait des gens de toutes les couleurs qui se battaient et utilisaient des armes, de gros canons sur roues, et dans les airs au bout de cordes, il y avait des choses que je sais maintenant qu'on appelait des ballons. Ils étaient très hauts afin qu'un homme dans un panier attaché au ballon puisse avoir l'œil sur les lignes de l'ennemi et soit en mesure de prévoir la meilleure façon d'attaquer, ou savoir s'ils allaient être attaqués. Nous vîmes ensuite de bruyants engins surgissant dans les airs et qui tirèrent sur les ballons qui s'abattirent en flammes.

Partout ce n'était qu'un marécage de boue et de sang parsemé de débris humains. Il y avait des cadavres suspendus aux fils barbelés, et on entendait de temps en temps un ‘crump, crump’, et de grosses masses volaient dans les airs qui, quand elles heurtaient le sol, explosaient avec des résultats désastreux pour le paysage ainsi que pour l'ennemi.

Une pression sur le bouton et l'image changea. La mer s'étalait devant nous et nous pûmes distinguer des points si éloignés toutefois qu'on n'y voyait vraiment que des points, mais quand le Lama Mingyar Dondup les fit se rapprocher, nous vîmes qu'il s'agissait d'énormes navires métalliques équipés de longs tubes de métal qui se déplaçaient d'avant en arrière en crachant de grands missiles. Ces derniers parcouraient vingt milles (32 km) ou plus avant de tomber sur un navire ennemi. Nous vîmes un navire de guerre qui dû être touché dans sa section d'armement, parce que le missile atterrit sur le pont et ce fut alors comme si le monde explosait : le navire se souleva et éclata en mille morceaux. Des pièces métalliques et des débris de chair humaine volaient dans toutes les directions, et avec tout ce sang qui retombait, un brouillard rouge semblait recouvrir la place.

Finalement, une sorte d'arrangement sembla entrer en vigueur, les soldats ayant cessé de tirer. De notre point d'observation, nous vîmes un homme lever subrepticement son arme et tirer sur son commandant !

Le Lama Mingyar Dondup pressa rapidement quelques boutons et nous fûmes de retour à l'époque de la Guerre de Troie. Je murmurai :

— Maître, ne sautons-nous pas d'une date à l'autre sans tenir compte de la suite des événements ?

— Oh, mais je te montre tout ceci pour une raison particulière, Lobsang. Regarde.

Et il pointa du doigt un soldat troyen qui brandit soudainement sa lance et la planta directement dans le cœur de son commandant.

— Je viens juste de te montrer que la nature humaine ne change pas. Cela continue ainsi encore et encore. Prends un homme : il tuera son commandant et, peut-être, dans une autre réincarnation il fera exactement la même chose. J'essaie de t'apprendre certaines choses, Lobsang, et non de t'enseigner l'histoire des livres, parce que ces histoires-là sont trop souvent modifiées pour convenir aux dirigeants politiques de l'époque.

Assis là sur notre banc, le Lama nous brancha sur de nombreuses scènes différentes. Il pouvait y avoir parfois six cents ans entre elles. Cela nous donnait certainement l'occasion de juger ce que faisaient réellement les politiciens. Nous vîmes s'élever des empires par pure traîtrise, et nous vîmes tomber des empires pareillement par pure traîtrise.

— Maintenant, Lobsang, dit soudainement le Lama, nous allons ici entrevoir l'avenir.

Le globe s'obscurcit, s'éclaircit, et s'obscurcit de nouveau, puis apparut un étrange spectacle. Nous vîmes un immense paquebot, aussi grand qu'une ville, naviguant comme un roi des mers. Puis brusquement il y eut un crissement déchirant quand le navire fut ouvert sous la ligne de flottaison par la projection d'un puissant iceberg.

Le navire commença à couler. Les gens furent pris de panique : certains gagnèrent les bateaux de sauvetage, d'autres tombèrent dans la mer au fur et à mesure que le navire s'inclinait, et un orchestre jouait jusqu'à ce que le paquebot s'engloutit avec un effrayant gargouillement. D'énormes bulles d'air en sortirent, et d'énormes taches de pétrole. Puis petit à petit d'étranges choses remontèrent également à la surface : le sac à main d'une femme, le corps d'un enfant.

— Ceci, Lobsang, est un autre événement en dehors de son ordre chronologique. Il a eu lieu avant la guerre que tu viens de voir. Mais, peu importe ; tu peux feuilleter un livre d'images et peut-être obtenir autant de connaissances que si tu lisais tout le livre dans le bon ordre. J'essaie de te faire comprendre certaines choses.

L'aube se leva. Les premiers rayons du soleil reflétaient des teintes rougeâtres sur le sommet des icebergs et s'étalaient vers le bas au fur et à mesure que le soleil montait. Ce faisant, il perdit sa couleur rouge et redevint la lumière ordinaire, normale, du jour.

La mer était jonchée d'une collection absolument incroyable d'objets. Des chaises brisées, toutes sortes de paquets et, bien sûr, les inévitables cadavres, blancs et cireux. Il y avait des hommes, ou ce qui avait été des hommes, en tenue de soirée. Il y avait des femmes, ou ce qui avait été des femmes, également en robes du soir, mais que l'on pourrait mieux décrire comme déshabillés du soir.

Nous regardâmes et regardâmes, mais aucun navire de secours n'apparut.

— Eh bien, Lobsang, dit le Lama, nous allons passer à autre chose ; cela ne sert à rien de nous attarder ici quand il n'y a rien que nous puissions faire.

Il tendit la main vers les commandes et sur le bouton qui était au bout d'une petite tige, et le globe tourna plus vite. Lumière — obscurité — obscurité — lumière, et ainsi de suite, puis nous nous arrêtâmes. Nous nous trouvâmes dans un endroit appelé Angleterre, et mon Guide traduisit certains noms pour moi : Piccadilly, la Statue d'Éros, et toutes sortes de choses comme cela, puis il s'arrêta directement en face d'un vendeur de journaux — bien sûr, nous étions tout à fait invisibles pour l'homme, puisque nous étions dans une zone de temps différent. Ce que nous étions en train de voir était ce qui ne s'était pas encore produit, nous avions un aperçu du futur. Nous étions au début d'un siècle, mais nous regardions quelque chose qui se passait soit en 1939, soit en 1940 ; je ne pouvais pas bien discerner les chiffres, non pas que cela importe. Mais il y avait de grandes affiches. Le Lama me les lisait à haute voix. Il y était question de quelqu'un appelé Neville Chamberlain se rendant à Berlin avec son parapluie. Puis nous nous glissâmes dans ce que le Lama appela un ciné-actualités. Sur un écran nous vîmes des hommes au visage sombre portant des casques d'acier et tout un attirail militaire. Ils défilaient d'une bien curieuse façon.

— ‘Le Pas de l'Oie’, très pratiqué dans l'armée allemande, dit le Lama.

Puis l'image changea pour montrer, dans une autre partie du monde, des gens affamés qui tout simplement tombaient morts de faim et de froid.

Nous gagnâmes la rue, et sautâmes quelques jours. Puis le Lama arrêta la rotation du globe pour nous permettre de souffler un peu, car survoler le monde à travers différentes époques était vraiment une expérience éprouvante et épuisante, tout particulièrement pour moi, un garçon qui n'avait jamais quitté son pays, qui n'avait jamais vu de choses avec des roues auparavant. Oui, c'était vraiment troublant.

Je me tournai vers le Lama Mingyar Dondup et lui dit :

— Maître, concernant cette affaire de Patra, je n'ai jamais entendu parler de cet endroit, je n'ai jamais entendu aucun de nos professeurs mentionner Patra. Ils nous enseignent que quand nous quittons cette Terre nous allons dans le monde astral pendant la période de transition, et nous y vivons jusqu'à ce que nous soyons assaillis par l'envie de revenir sur Terre dans un corps différent, ou d'aller dans un autre monde dans un corps différent. Mais personne n'a rien dit au sujet de Patra, et je me sens vraiment confus.

— Mon cher Lobsang, il y a beaucoup de choses dont tu n'as pas encore entendu parler, mais ça viendra. Patra est un monde. C'en est un de loin supérieur à celui-ci et au monde astral. C'est un monde où vont les gens lorsqu'ils possèdent des vertus très spéciales, ou quand ils ont fait énormément de bien pour les autres. On n'en parle pas parce que ce serait trop décourageant. Beaucoup sont choisis comme candidats possibles pour Patra et, au dernier moment, la personne révèle une faiblesse ou une déviance de pensée, et elle perd ainsi sa chance d'aller à Patra.

— Toi et moi, Lobsang, sommes bel et bien assurés d'y aller dès que nous quitterons ce monde, mais cela ne se terminera pas là car nous vivrons à Patra pendant un certain temps, puis nous irons encore plus haut. C'est sur Patra que nous voyons des gens qui ont consacré leur temps à la recherche pour le bien de l'Homme et des Animaux, pas seulement celui de l'Homme, tu sais, mais aussi pour le monde animal. Les animaux ont une âme et ils progressent ou non exactement comme le font les humains. Ces derniers se croient trop souvent les Seigneurs de la Création et pensent qu'un animal n'est là que pour être utilisé par l'Homme. Ils ne peuvent commettre une plus grave erreur.

— Eh bien, Maître, vous m'avez montré ce qu'était la guerre, une guerre qui a duré des années. J'aimerais maintenant voir ce qui s'est passé, comment cela s'est terminée, etc.

— Très bien, dit le Lama, passons alors au moment juste avant la fin de la guerre.

Il se retourna, consulta un livre indiquant des dates, régla les commandes de la console, et le simulacre de notre monde revint à la vie, redevenant tout illuminé.

Nous vîmes une campagne dévastée, avec des rails sur lesquelles roulaient certaines machines qui transportaient des marchandises ou des passagers. En cette occasion particulière, il y avait ce qui semblait être des boîtes très décorées sur roues, avec des côtés en verre et des gardes armées en grand nombre qui patrouillaient tout autour. Nous vîmes ensuite des serviteurs sortir des nappes blanches et les étendre sur les tables, puis enlever les draps qui couvraient divers meubles.

Il y eut ensuite un temps mort. J'en profitai pour visiter un certain endroit et vérifier que ma propre ‘nature’ fonctionnait bien, et quand je retournai — oh, deux ou trois minutes plus tard — je vis ce qui me parut un très grand nombre de personnes que je crus costumées, mais je m'aperçus alors qu'il s'agissait des chefs des soldats et des chefs des marins qui représentaient apparemment tous les pays en guerre. Un groupe de personnes ne se mêlait pas à l'autre groupe de personnes. Ils finirent par être tous installés, assis à des tables dans cette chose en forme de boîte qui était une sorte de véhicule.

Je les regardai et, bien sûr, je n'avais jamais rien vu de semblable car tous les leaders portaient des médailles, des rangées de médailles. Certains avaient des rubans autour du cou d'où pendaient également des médailles, et je me rendis compte immédiatement que c'était de hauts membres d'un gouvernement qui essayait d'impressionner l'autre clan par la quantité de métal sur leur poitrine et le nombre de rubans autour de leur cou. Je me demandais avec un réel étonnement comment ils arrivaient à s'entendre, vu le cliquetis de toutes ces pièces de métal sur leurs poitrines. Il y avait beaucoup d'agitation de mains, et les messagers étaient tenus occupés à faire passer des notes d'un homme à l'autre, ou même à une autre partie des véhicules. Bien sûr, je n'avais jamais vu de train auparavant, et tellement de choses ne signifiaient rien pour moi à l'époque. Finalement, ils présentèrent un document qui fut passé de personne à personne, chacun signant son nom, et il était extrêmement intéressant de voir tous les différents types de signatures, les différents types d'écriture, et il me parut parfaitement évident qu'en vérité un clan ne valait pas mieux que l'autre !

— Ce que tu vois en ce moment Lobsang, me dit le Lama, marquera la fin d'une guerre qui aura duré plusieurs années. Ces hommes viennent de proposer et de signer un armistice selon lequel chacun retourne dans son pays pour se consacrer à la reconstruction de son économie en ruine.

Je regardai, et regardai attentivement, car il n'y avait pas de réjouissance mais des visages sombres, et les regards ne marquaient pas la joie que la bataille ait pris fin ; ils marquaient la haine, une haine mortelle qui me faisait voir que l'un des clans pensait : "Très bien, vous avez gagné cette manche, nous vous aurons la prochaine fois."

Le Lama Mingyar Dondup nous garda à la même époque. Nous vîmes des soldats, des marins et des aviateurs qui continuaient à se battre jusqu'à ce que vienne une certaine heure d'un certain jour. Ils étaient toujours en guerre jusqu'à ce jour-là et onze heures arrivèrent avec, bien sûr, la perte d'un nombre incalculable de vies. Nous vîmes un avion avec ses cercles rouge, blanc et bleu effectuant un vol paisible pour retourner à sa base. Il était onze heures cinq, et sortant des nuages apparut un avion de chasse, une chose à l'aspect maléfique, en vérité. En rugissant il se plaça directement derrière l'avion rouge, blanc et bleu, et quand le pilote pressa un bouton en face de lui, un flot de quelque chose sortit de l'armement qui mit le feu à l'avion rouge, blanc et bleu. Il plongea, en flammes, puis il s'écrasa au sol dans un dernier ‘bang’ : un meurtre venait d'être commis. C'était un meurtre puisque la guerre était finie.

Nous vîmes de grands navires sur les mers remplis de soldats retournant dans leurs propres pays. Ils étaient absolument chargés, à tel point que certains hommes devaient dormir sur le pont, d'autres dans les canots de sauvetage, mais les navires allaient tous vers un très grand pays dont je n'arrivais pas à comprendre la politique, car dès le départ ils avaient vendu des armes aux deux côtés, et puis, quand ils décidèrent de se joindre à la guerre — eh bien, ils se battaient contre leurs propres armes. Je pensai que c'était sûrement le comble de la démence.

Lorsque les gros navires arrivèrent au port, l'endroit tout entier sembla exploser d'une joie délirante. Des banderoles de papier volaient dans les airs, les voitures klaxonnaient, les navires mugissaient tout autant, et partout des fanfares jouaient leurs propres morceaux, sans se soucier les unes des autres. Tout cela faisait un vacarme épouvantable.

Plus tard nous vîmes ce qui semblait être l'un des chefs des forces victorieuses descendant en voiture une large avenue bordée d'immenses édifices de chaque côté, et de tous les étages de ces édifices tombaient des confettis de papier, des rubans, et tout ce genre de chose. Plusieurs personnes soufflaient avec force dans un quelconque instrument qui ne pouvait certainement pas être appelé un instrument musical. Il semblait y avoir une grande célébration parce que maintenant beaucoup de profits allaient être tirés de la vente des armes de l'ex-Gouvernement à d'autres pays, de plus petits pays, qui souhaitaient faire la guerre à un voisin.

C'était vraiment un spectacle pitoyable que l'on voyait sur ce monde. Les soldats, les marins, et les aviateurs étaient de retour dans leur pays, victorieux, pensaient-ils, mais maintenant — eh bien, comment allaient-ils gagner leur vie ? Il y avait des millions de gens sans travail. Il n'y avait pas d'argent, et beaucoup d'entre eux devaient faire la queue devant ce qu'on appelait les ‘soupes populaires’, une fois par jour. Ils recevaient là une infâme bouillie dans une boîte de conserve qu'ils rapportaient à la maison pour partager avec leur famille.

La perspective était vraiment sombre. Dans un certain pays, les miséreux en haillons ne pouvaient plus continuer. Ils marchaient le long des trottoirs, scrutant l'espace où le trottoir devenait la chaussée, la rue ; ils cherchaient un croûton de pain ou n'importe quoi, un mégot de cigarette, vraiment n'importe quoi. Et bientôt on les voyait s'arrêter et s'appuyer contre peut-être l'un de ces poteaux qui portaient des fils, des avis ou des lumières, puis s'effondrer sur le sol et rouler dans le caniveau — morts, morts de faim, morts de désespoir. Au lieu de la tristesse les badauds éprouvaient de la joie : un peu plus de gens morts, sûrement qu'il y aurait bientôt assez d'emplois. Mais non, ces ‘soupes populaires’ se multipliaient, et toutes sortes de gens en uniforme ramassaient les morts et les chargeaient dans des fourgonnettes pour qu'ils soient — je suppose — enterrés ou brûlés.

Nous regardâmes diverses scènes réparties au fil des ans, puis nous vîmes qu'un pays se préparait de nouveau à la guerre : le pays qui avait perdu la dernière fois. Il y avait de grands préparatifs, des mouvements de jeunesse, et tout le reste. Ils s'entraînaient au vol en construisant un bon nombre de petits avions, prétendant qu'il s'agissait de choses récréatives.

Nous vîmes un très bizarre petit homme avec une petite moustache, aux yeux pâles, exorbités. Chaque fois qu'il apparaissait et commençait à vociférer, une foule s'assemblait rapidement. Des événements de ce genre se passaient partout dans le monde, et dans de nombreux cas les pays entraient en guerre. Finalement, il y eut une très grosse guerre dans laquelle la majorité du monde se trouva impliquée.

— Maître, dis-je, je n'arrive pas à comprendre comment vous pouvez faire surgir des images de choses qui ne se sont pas encore produites.

Le Lama me regarda, puis il regarda la machine qui était là, prête à nous montrer encore plus d'images.

— Eh bien, Lobsang, il n'y a en fait rien de très difficile à cela, car si tu prends un groupe de personnes tu peux parier tout ce que tu possèdes que quand ils feront quelque chose ils s'y prendront tous de la même manière. Si une femme est poursuivie par un homme, elle s'enfuira dans une direction et se cachera. Maintenant, si cela se produit une deuxième et une troisième fois, son chemin sera tracé, et tu es tout à fait certain alors lorsque tu prédis qu'il y aura une quatrième fois que la femme s'enfuira à sa cachette, et que son tourmenteur sera bientôt capturé.

— Mais, Maître, dis-je, comment est-il possible de produire des images de quelque chose qui ne s'est pas encore produit ?

— Malheureusement, Lobsang, tu n'es pas encore assez agé pour être en mesure d'apprécier une explication, mais brièvement, des choses correspondantes se produisent dans la quatrième dimension et nous obtenons ici sur la troisième dimension ce qui en est plus ou moins un écho. Certaines personnes ont l'aptitude de voir très en avance, et savent exactement ce qui se passera. Je suis un de ceux qu'on appelle un clairvoyant très sensible et un télépathe, mais tu vas me surpasser très, très largement, parce que tu as été entraîné à cet effet presque avant ta naissance. Tu penses que ta famille a été dure avec toi. C'est vrai, elle a été très dure, mais c'était un ordre des Dieux. Tu as une tâche spéciale à accomplir et il te fallait apprendre tout ce qui pourrait t'être utile. Quand tu seras plus grand tu comprendras ce que sont les trajectoires du temps, les différentes dimensions, et tout ce genre de choses. Je te parlais hier du fait de tracer une ligne imaginaire sur la Terre et découvrir que tu te trouves dans un jour différent. Il s'agit, bien sûr, d'une affaire entièrement artificielle afin que les nations du monde puissent commercer ; elles ont ainsi ce système artificiel où le temps est changé artificiellement.

— Lobsang, il y a un point que tu n'as apparemment pas remarqué. Les choses que nous voyons maintenant, et discutons maintenant, sont des choses qui ne se produiront pas avant cinquante ans ou plus.

— Vous m'avez stupéfié en disant cela, Maître, parce que sur le moment tout m'a paru naturel, mais — oui — je peux voir maintenant que nous ne possédons pas la science nécessaire pour certaines choses. Il faut donc que ce soit quelque chose dans l'avenir.

Le Lama hocha gravement la tête et dit :

— Oui, en 1930 ou 1940, ou quelque part entre les deux, la Seconde Guerre Mondiale commencera et elle fera rage presque à travers le monde entier. Elle apportera la ruine totale à certains pays, et ceux qui gagneront la guerre perdront la paix, ceux qui perdront la guerre gagneront la paix. Je ne peux pas te dire quand la guerre commencera vraiment parce que cela ne sert à rien de le savoir et que de toute manière nous n'y pouvons rien. Mais ce devrait être autour de 1939, ce qui est encore un bon nombre d'années à venir.

— Après cette guerre — la Seconde Grande Guerre — il y aura de continuelles guérillas, des grèves constantes, et pendant tout ce temps les Syndicats essaieront d'augmenter leur pouvoir et de prendre le contrôle de leur pays.

— Je suis désolé de te dire que vers 1985 quelque étrange événement se produira qui préparera la scène pour la Troisième Guerre Mondiale. Cette guerre se fera entre les peuples de toutes les nationalités et de toutes les couleurs, et elle donnera naissance à la Race Hâlée. Il ne fait aucun doute que les viols sont quelque chose de terrible, mais il n'en reste pas moins que si un homme noir viole une femme blanche, nous avons là une autre couleur hâlée, celle de la Race Hâlée. Nous devons avoir une couleur uniforme sur cette Terre. C'est l'une des choses vraiment nécessaires avant qu'il puisse y avoir une paix durable.

— Nous ne pouvons pas donner de dates exactes quant au jour, l'heure, la minute et la seconde, comme le croient certains idiots, mais nous pouvons dire qu'autour de l'an 2000 il y aura une intense activité dans l'Univers, et une intense activité dans ce monde. Après une lutte acharnée, la guerre sera résolue avec l'aide des gens de l'espace, ces gens qui n'aiment pas ici le Communisme.

— Mais il est maintenant l'heure de voir si mes jambes sont assez bonnes pour reprendre la descente de la montagne, parce que nous devons retourner au Potala.

Nous examinâmes toutes les machines que nous avions utilisées, nous assurant qu'elles étaient propres et laissées dans le meilleur état possible. Nous veillâmes à ce que tous les interrupteurs fonctionnent correctement, puis le Lama Mingyar Dondup et moi enfilâmes de nouvelles robes, de ‘nouvelles’ robes vieilles d'un million d'années ou plus et taillées dans un merveilleux tissu. On aurait pu nous prendre pour deux vieilles blanchisseuses à nous voir remuer les vêtements pour trouver quelque chose qui nous attire particulièrement et qui satisfasse cette dose de vanité que nous avions encore en nous. Nous fûmes finalement satisfaits. J'étais vêtu comme un moine, et Mingyar Dondup portait quant à lui une robe correspondant à un très haut statut, en vérité, mais je savais qu'il avait droit à un rang plus élevé encore.

Nous trouvâmes d'amples tuniques qui allaient par-dessus nos nouveaux habits, et nous les enfilâmes afin de protéger nos vêtements durant la descente.

Après avoir eu à manger et à boire, nous fîmes chacun nos adieux à cette petite pièce qui avait un trou dans un coin. Puis nous nous mîmes en route.

— Maître ! m'écriai-je, comment allons-nous cacher l'entrée ?

— Lobsang, ne doute jamais des Puissances Supérieures. Il est déjà prévu que lorsque nous quitterons cet endroit un rideau de pierre massive de plusieurs pieds (plusieurs fois 30 cm) d'épaisseur va glisser et couvrir l'entrée en la camouflant complètement. Il nous faudra ainsi nous donner la main et nous précipiter, sortir ensemble le plus vite possible avant que le gros rocher tombe en place et scelle ces secrets pour empêcher les Chinois de les trouver, parce que, comme je te l'ai dit, les Chinois vont envahir notre pays et il n'y aura plus de Tibet. À la place, il y aura un Tibet secret avec les plus sages d'entre les Sages vivant dans des cavernes et des tunnels comme celui-ci, et ces hommes enseigneront aux hommes et aux femmes d'une nouvelle génération qui suivra beaucoup plus tard, et qui apportera la paix à cette Terre.

 Au bout du couloir que nous suivions s'ouvrit brusquement un carré de lumière. Nous nous précipitâmes et débouchâmes à l'air libre. Je regardai avec amour le Potala et le Chakpori, puis je pris conscience du sentier escarpé devant nous et me demandai sérieusement comment nous allions nous en sortir.

Au même moment se produisit un formidable vacarme, comme si le monde touchait à sa fin. La dalle de pierre était tombée, et nous ne pouvions pas en croire nos yeux. Il n'y avait aucune trace d'ouverture, aucune trace de sentier. C'était comme si cette aventure n'était jamais arrivée.

Nous nous frayâmes donc un chemin au flanc de la montagne. Je regardai mon Guide et pensai à la mort qu'il aurait aux mains des traîtres Communistes. Et je pensai à ma propre mort qui surviendrait dans un pays étranger. Mais par la suite, le Lama Mingyar Dondup et moi serions réunis dans le lieu Sacré de Patra.

 

*          *          *

ÉPILOGUE

 

Et c'est ainsi qu'une autre histoire vraie vient de se terminer. Il ne me reste plus maintenant qu'à attendre dans mon lit d'hôpital que ma Corde d'Argent soit coupée et ma Coupe d'Or brisée, afin de pouvoir partir pour ma Demeure Spirituelle — Patra.

Il y a tant de choses que j'aurais pu faire. J'aurais aimé, par exemple, parler devant la Société des Nations — ou quel que soit le nom qu'on lui donne aujourd'hui — en faveur du Tibet. Mais il y avait trop de jalousie, trop de malveillance, et le Dalaï-Lama était dans une position difficile du fait qu'il recevait l'aide de gens et ne pouvait aller à l'encontre de leurs désirs.

J'aurais pu écrire davantage sur le Tibet, mais là encore il y a eu de la jalousie et des articles mensongers, et la presse a toujours cherché des aspects effrayants et horribles, ou ce qu'ils appellent ‘vicieux’, ce à quoi ils se livrent eux-mêmes quotidiennement.

La transmigration est une réalité. C'est un fait réel de la vie, et en vérité une très grande science d'autrefois. C'est comme un homme qui, voyageant par la voie des airs jusqu'à sa destination, trouve une voiture l'attendant au moment où il descend de l'avion, avec la différence que dans ce cas un Grand Esprit prend la relève d'un corps afin d'accomplir une tâche qui lui a été assignée.

Ces livres, mes livres, sont vrais, absolument vrais, et si vous croyez que ce livre-ci relève de la science-fiction, vous avez tort. Son contenu scientifique aurait pu être fortement accru si les scientifiques avaient manifesté quelque intérêt, mais de la fiction — il n'y en a pas la moindre trace dans cet ouvrage, pas même une ‘liberté artistique’.

Me voici, allongé dans mon ancien lit d'hôpital, en attente de la libération de la longue nuit d'horreur qu'est la ‘vie’ sur Terre. Mes chats ont été un soulagement et une joie, et je les aime plus que je ne peux aimer un humain.

Un tout dernier mot. Certains ont déjà commencé à essayer de ‘tirer profit’ de ma personne. Certains ont fait courir le bruit que j'étais mort et qu'étant de ‘l'Autre Côté’, je leur avais ordonné de débuter un cours par correspondance, que (de ‘l'Autre Côté’) je le dirigerais et établirais ladite correspondance par l'intermédiaire de la Planche Ouija. Maintenant, la Planche Ouija est une totale supercherie, et pire encore, parce que dans certains cas elle peut permettre à des entités malfaisantes ou malicieuses de prendre possession de la personne qui l'utilise.

Que les Bons Esprits vous protègent.

 

FIN

 

 

 

 

 

 

CI-DESSUS :

Le XIIIe Dalaï-Lama (assis, quatrième à partir de la gauche), avec sa suite et l'officier britannique Sir Charles Bell, Darjeeling, Inde, 1911. Lorsque les troupes chinoises entrèrent dans Lhassa, en 1910, le XIIIe Dalaï-Lama se réfugia en Inde. Véritable augure de l'invasion communiste qui eut lieu quarante ans plus tard, le Dalaï-Lama expliqua à Sir Charles : « Je suis venu en Inde pour demander l'aide du gouvernement britannique. S'il n'intervient pas, les Chinois occuperont le Tibet, détruiront notre religion et notre système politique et placeront à la tête du pays des officiels chinois. »