T. LOBSANG RAMPA

 

LES TROIS VIES

 

(Édition du 30/11/2013)

 

Les trois Vies - (1977) Le cycle de vie de trois personnes très différentes et ce qu’elles perçoivent après la mort suite à leurs croyances. Nous suivons la route que chacun emprunte en faisant le voyage avec chacun d’entre eux et voyons comment tout se termine au même endroit.


 

Mieux vaut allumer une chandelle

que maudire l’obscurité.


 

Table des matières

Table des matières. 3

Dédicace. 3

Avant-propos. 4

Chapitre 1. 6

Chapitre 2. 27

Chapitre 3. 48

Chapitre 4. 64

Chapitre 5. 84

Chapitre 6. 101

Chapitre 7. 119

Chapitre 8. 137

Chapitre 9. 158

Chapitre 10. 178

Chapitre 11. 196

Le rêve du vieil auteur 208

 

Dédicace

 

À mes amis

Eric Tetley

et

Tetley Tea Bags Cat

 


 

Avant-propos

Ce livre n'est pas une œuvre d'imagination. Il ne s'agit pas d'une fiction !

Je reconnais bien volontiers que dans cet ouvrage qui traite de la vie en ce monde certains mots sont des « licences artistiques » ; mais vous devez me croire quand j'affirme que tout ce qui concerne la vie de « l'autre côté » est absolument vrai.

Certains d'entre nous sont nés avec un grand talent musical ; d'autres sont particulièrement doués pour les arts ; ils peuvent peindre et charmer le monde. D'autres parviennent au talent grâce à un labeur dur et assidu.

Du point de vue matériel, je ne suis pas très comblé en ce monde — je n'ai ni voiture, ni télévision ou autres possessions du même ordre — et, ne pouvant me servir de mes jambes vu que je suis paraplégique, ma vie se passe au lit. Cette condition a été pour moi une occasion extraordinaire de développer les talents ou les capacités qui me furent attribués à ma naissance.

Il est parfaitement exact que je suis en mesure d'accomplir tout ce dont je vous parle dans mes livres… tout, sauf marcher ! J'ai le pouvoir de voyager dans l'astral et, grâce à mes études, et du fait aussi d'une fantaisie particulière de mon personnage, je suis capable de me déplacer sur d'autres plans de l'existence.

Les personnages de ce livre sont des gens qui ont vraiment existé et sont morts en ce monde, et grâce à certaines dispositions spéciales il m'a été possible de suivre leurs « vols dans l'inconnu ».

Tout ce qui, dans ce livre, concerne la vie future est strictement vrai. D'où la raison pour laquelle je ne le qualifierai pas de fiction.

Lobsang Rampa

 


 

Chapitre 1

— Qui est ce bonhomme ? Se relevant lentement, Leonides Manuel Molygruber regarda l'homme qui venait de poser cette question. Eh bien ? Je vous ai demandé qui est ce vieux bonhomme ? répéta l'homme.

Molygruber regarda vers le bas de la route et vit un fauteuil roulant électrique qui pénétrait dans un immeuble.

— Oh ! lui dit Molygruber tout en envoyant au sol un crachat qui s'en alla atterrir sur le soulier d'un passant, c'est un gars qui vit par ici. Il écrit des livres, je crois ; il s'occupe de fantômes et autres balivernes du même genre et de ce qui arrive aux gens quand ils sont morts. Il renifla d'un air supérieur et reprit : Tout ça, c'est des bêtises, vous savez : quand on est mort, on est bien mort, comme je dis toujours. Il y a des prêtres qui vous disent qu'il faut faire une ou deux prières et qu'ensuite, peut-être, si vous dites les mots justes, vous serez sauvé et vous irez au ciel ; sinon ce sera l'enfer. Puis c'est l'Armée du salut qui s'amène en faisant un boucan infernal, le vendredi soir, et quand ils sont partis, les gars comme moi n'ont plus qu'à venir avec leur petite brouette et balayer. Ils sont là à hurler et à taper sur leurs tambourins — peu importe le nom de ces instruments qu'ils fourrent sous le nez des passants, en leur criant qu'ils ont besoin d'argent pour les œuvres de Dieu. Il regarda autour de lui et se moucha. Puis se tournant vers l'homme qui l'interrogeait :

— Dieu ? Il n'a rien fait pour moi — jamais — je gagne ma petite pitance ici, sur le trottoir que je suis chargé de tenir propre ; je balaie et balaie et rebalaie, puis je prends mes deux cartons pour ramasser ce que j'ai ramené et je le mets dans ma brouette, et de temps à autre la voiture passe — nous les appelons voitures, mais ce sont des camions à dire vrai ; alors, ils prennent ma brouette et versent son contenu sur les ordures qui sont déjà dans le camion ; puis ils s'en vont et je n'ai plus qu'à recommencer. C'est un job qui n'est jamais fini, jour après jour, sans arrêt. Vous ignorez toujours si quelque conseiller municipal ne va pas passer dans sa grosse Cadillac éblouissante, et alors si vous n'êtes pas penché sur vos balais à ce moment-là, je suppose qu'il va se plaindre à quelqu'un du conseil, et ce quelqu'un va faire du tapage auprès de mon patron qui, à son tour, vient me sermonner : « Peu importe, qu'il me dit alors, si vous ne faites rien ; le contribuable ne le saura jamais ; mais faites un peu de mise en scène, ayez l'air de travailler. »

Molygruber, ayant regardé à nouveau autour de lui, fit le geste de pousser son balai puis, s'étant mouché avec un bruit horrible, il dit :

— Vous vous demandez, monsieur, ce que pense ce balayeur que voilà ; eh bien ! ce que je dis, moi, est ceci : aucun Dieu jamais n'est descendu jusqu'ici et n'a jamais fait le balayage pour moi, moi avec mon dos brisé à force d'être courbé tout le jour à pousser toute la saleté que les gens laissent tomber. Vous ne croiriez jamais ce que je trouve dans ma boîte, des culottes et d'autres choses qui vont dedans — tout — vous ne croiriez jamais ce que je trouve aux coins des rues. Mais, comme je vous le disais, aucun dieu n'est jamais descendu pour pousser mes balais pour moi, n'a jamais ramassé les ordures à ma place. C'est mon pauvre moi d'honnête homme qui doit le faire, vu qu'il peut pas trouver un meilleur boulot.

L'homme qui le questionnait regarda de côté Molygruber en disant :

— Un rien pessimiste, hein ? Je parie que vous êtes un athée !

— Athée ? répéta Molygruber. Non, j'suis pas athée ; ma mère était espagnole, mon père était russe et j'suis né à Toronto. J'sais pas ce que ça donne pour ce qui est de moi ; mais je suis quand même pas athée ; sais pas où se trouve cet endroit, de toute façon.

L'interlocuteur éclata de rire :

— Un athée n'est pas originaire d'une région ou d'un pays. C'est simplement un homme qui ne croit pas à la religion, un homme qui ne croit qu'au présent. Il est ici, et l'instant d'après il meurt, et il est parti — mais où ? Nul ne le sait ; mais l'athée croit que, dès qu'il meurt, son corps n'est rien d'autre que les détritus que vous ramassez là. Celui-ci est un athée !

Ricanant, Molygruber répliqua :

— C'est moi ! V'là maintenant que j'suis quelque chose de nouveau ; j'suis un athée, et quand les gars qui travaillent avec moi m'demanderont ce que j'suis, j'pourrai toujours leur dire : non, j'suis pas un Russe, pas un Espagnol — j'suis un athée. Y s'en iront en ricanant, y penseront que l'vieux Molygruber il a encore un brin de cervelle, après tout.

L'interlocuteur reprit sa marche. À quoi bon perdre son temps à parler avec un vieux minable de cette espèce, pensa-t-il. C'est curieux à quel point tous ces éboueurs — c'est le nom qu'ils se donnent maintenant — peuvent être ignorants ; et cependant, c'est fou ce qu'ils savent sur les gens qui vivent là.

Il s'arrêta soudain, se frappant le front comme quelqu'un qui vient d'avoir une inspiration.

— Fou que je suis ! dit-il, j'essayais de savoir quelque chose sur ce gars.

Faisant demi-tour, il partit retrouver le vieux Molygruber resté debout devant la statue de Vénus, cherchant visiblement à l'imiter — bien que sa silhouette, son sexe et ses instruments ne fussent pas ceux qui convenaient. Un balai, après tout, n'était pas exactement l'accessoire avec lequel poser. L'homme avança vers le balayeur en disant :

— Dites donc, vous travaillez par ici, vous connaissez les gens qui vivent dans le secteur ? Que dites-vous de ceci ? Il lui montra un billet de cinq dollars. Je veux des informations sur le type qui est dans le fauteuil roulant, ajouta-t-il.

La main de Molygruber s'avança, arrachant le billet avant que l'homme ait eu le temps de le voir disparaître.

— Si j'sais quelque chose sur ce vieux type ? demanda Molygruber. Sûr que j'peux vous parler de lui. Y vit quelque part, là, en bas ; y suit cette allée et y tourne à droite ; c'est là où y vit, y a vécu depuis deux ans maintenant. On le voit pas beaucoup. Il a une maladie qui a rapport avec ses extrémités, mais paraît, à ce qu'ils disent, qu'il en a pas pour longtemps à vivre. Il écrit des livres, s'appelle Rampa, et les choses sur lesquelles il écrit, elles sont simplement ridicules — la vie après la mort. C'est pas un athée. Mais ils disent qu'il y a beaucoup de gens qui lisent ses sornettes ; vous pouvez voir tout un étalage de ses livres dans la boutique, là, en bas ; ils en vendent beaucoup. Drôle comme y a des gens qui font de l'argent facilement, en écrivant quelques mots comme ça, alors que je dois m'échiner avec mon balai. Pas vrai ?

L'homme demanda :

— Pouvez-vous trouver exactement où il vit ? Vous dites qu'il habite dans cet immeuble, mais où vit-il ? Vous me direz le numéro de l'appartement. Je reviendrai demain si vous avez ce numéro, et si vous m'indiquez vers quelle heure il sort, vous aurez dix dollars.

Molygruber réfléchit pendant un moment, enleva son chapeau pour se gratter la tête, puis se tira le lobe de l'oreille. Ses amis auraient dit qu'ils ne l'avaient encore jamais vu faire ce geste ; mais Molygruber ne le faisait que quand il pensait beaucoup. Mais il pouvait se fatiguer à le faire quand il s'agissait de gagner dix dollars pour si peu de travail. Il cracha et dit :

— Monsieur, affaire conclue. Topez là ! Vous venez ici demain à la même heure ; je vous dirai le numéro et à quelle heure il sort — s'il n'est pas déjà sorti. Mais j'ai un ami qui connaît le concierge de l'immeuble, là-bas ; ils s'occupent des ordures ensemble. Les ordures sortent dans ces grosses choses bleues, vous voyez ce que je veux dire. Bref, mon ami trouvera pour moi ; et s'il vous plaisait de lâcher un petit supplément, je pourrais peut-être trouver un peu plus de renseignements pour vous.

L'homme leva les sourcils, avança un peu en traînant les pieds, puis finit par demander :

— Est-ce qu'il ne jette pas des lettres ou autres papiers ?

— Oh ! que non, répondit Molygruber. Je peux vous dire qu'il est le seul dans cette rue à avoir une machine à découper tous ses papiers. C'est un truc qu'il a appris en Irlande. Quelques-uns de ces gens de la presse avaient mis la main sur certains de ses papiers et c'est un type qui, à ce qu'on dit, se laisse jamais prendre deux fois. Il a un appareil qui découpe tous les papiers en petites lanières. C'est comme des rubans. Je l'ai vu moi-même dans les sacs à ordures. J'peux rien trouver pour vous d'intéressant parce qu'ils se méfient, là-bas. Sont prudents, laissent rien traîner.

— C'est bon, dit l'homme. Je serai là demain vers cette heure-ci et, comme promis, je vous donnerai dix dollars si vous avez le numéro de l'appartement et l'heure vers laquelle on risque de le rencontrer. À demain !

L'homme fit un vague geste de la main pour prendre congé et reprit sa route. Molygruber demeura figé sur place, si immobile qu'on aurait pu le prendre pour une statue, retournant dans sa tête ce qui venait de lui arriver, tout en essayant d'évaluer le nombre de pintes qu'on pouvait s'offrir avec dix dollars. Puis, en traînant les pieds, il poussa sa vieille brouette, faisant semblant de nettoyer la route.

C'est alors qu'un homme en vêtements ecclésiastiques déboucha du coin de la rue et faillit s'étaler sur la brouette.

— Hé là ! hé là ! s'exclama Molygruber d'un ton maussade. Allez pas bousculer mes ordures, j'ai passé la matinée à les charger dans ma brouette.

L'ecclésiastique chassa quelques petites poussières tombées sur sa soutane, puis baissa les yeux pour regarder le vieux Molygruber.

— Ah, mon brave homme, dit-il, vous êtes justement la personne qui peut m'aider. Je suis nouveau dans le district et je désire aller en visitation — enfin, rendre visite aux gens nouvellement arrivés dans le secteur. En connaissez-vous ?

Le vieux Molygruber serra ses narines entre le pouce et l'index, et souffla avec un bruit terrible pour dégager son nez, manquant de justesse le pied de l'ecclésiastique, parfaitement choqué et dégoûté.

— Visitations, vous avez dit ? enchaîna le vieux balayeur. J'avais toujours cru que c'était le diable qui s'en chargeait. Il nous fait des visitations, puis on en sort couvert de boutons et de pustules ; ou alors, quand on a juste déboursé son dernier centime pour une pinte, quelqu'un vous la fait tomber des mains. Je croyais que c'était ça les visitations.

L'ecclésiastique le considéra des pieds à la tête avec un air de profond mépris.

— Mon ami, dit-il, je soupçonne que vous n'avez pas mis les pieds dans une église depuis fort longtemps, car vous n'avez pas un grand respect pour la soutane.

Le vieux Molygruber le regarda droit dans les yeux en lui disant :

— Non, je suis pas un enfant de Dieu. Je viens juste d'apprendre ce que je suis ; je suis un athée. V'là ce que je suis.

Et il minauda de façon inquiétante. L'ecclésiastique se dandina d'un pied sur l'autre, regarda autour de lui, puis dit alors :

— Mais, mon brave homme, vous devez avoir une religion. Il vous faut croire en Dieu. Venez à l'église dimanche et je ferai un sermon spécialement pour vous, un de mes frères infortunés contraint de ramasser les ordures pour gagner sa vie.

D'un air content de soi, Molygruber s'appuya sur l'extrémité de son balai en disant :

— Ah, pasteur, vous ne me ferez jamais croire qu'il y a un Dieu. Prenez votre cas ; vous avez un beau paquet d'argent, à ce que je sais, et pour faire quoi ? Pour dire quelques paroles sur une chose qui n'existe pas. Prouvez-moi, monsieur le pasteur, qu'il y a un Dieu ; amenez-Le ici et laissez-moi Lui serrer la main. Aucun Dieu n'a jamais rien fait pour moi. Il s'arrêta, fouilla longuement dans ses poches jusqu'au moment où il en ramena une cigarette à moitié fumée ; puis, ayant trouvé une allumette, il l'enflamma d'une pichenette contre son ongle, et reprit :

— Ma mère, c'était une de ces dames qui font ça — vous voyez ce que je veux dire — pour de l'argent. Jamais su qui était mon père ; probablement tout un gang de gars responsables. Mais j'ai dû me battre depuis que j'étais un gosse haut comme trois pommes, et personne, jamais, a fait quoi que ce soit pour moi ; alors ne venez pas, vous, avec votre maison confortable, votre travail grassement payé, et votre grosse voiture, me faire un sermon. Venez d'abord faire mon travail, là, dans la rue, et alors vous verrez ce que votre Dieu fait pour vous.

Écumant de rage, le vieux Molygruber se jeta dans l'action avec une énergie inhabituelle. Il secoua son balai sur le haut de sa brouette, attrapa les poignées et se lança sur la route en trottinant. L'ecclésiastique le regarda disparaître avec un air de complète surprise ; secouant la tête, il avança en grommelant :

— Mon Dieu, quel homme impie ! Où le monde est-il donc arrivé ?

Un peu plus tard dans la journée, Molygruber tenait conciliabule avec les portiers et concierges de quelques-uns des appartements d'alentour. Ils avaient l'habitude de ces petites rencontres au cours desquelles ils échangeaient de savoureuses informations. Molygruber était, à sa manière, l'un des hommes les mieux documentés du secteur ; il était au courant des mouvements de chacun des locataires ; il savait qui entrait et qui sortait.

— Qui est donc ce vieux type dans le fauteuil roulant ? demanda-t-il à l'un des hommes. C'est bien un écrivain ? Les portiers se retournèrent pour le regarder et l'un d'eux éclata de rire en s'exclamant :

— Me dites pas, vieux, que vous vous mettez à vous intéresser aux livres. Je pensais que vous étiez au-dessus de ces choses. De toute façon, ce gars-là écrit sur quelque chose qu'ils appellent « thanatologie ». Je sais pas très bien ce que c'est moi-même, mais j'ai entendu dire que ce qu'il écrit concerne la façon dont vous vivez au moment de la mort. Me paraît, à moi, complètement ridicule. Oui, il habite ici, chez nous.

Molygruber fit tourner sa cigarette dans la bouche, regarda son nez en louchant puis demanda :

— Un bel appartement qu'il a, j'suppose ? Équipé de tout ce qu'il y a de plus moderne ?

Le portier sourit tout en répondant :

— Vous vous trompez. Ils vivent très modestement. Vous n'êtes pas obligé de croire tout ce qu'il écrit, mais je vous dis, moi, que sa vie est conforme à ce qu'il prêche. Il me semble, vu l'état dans lequel il est, qu'il ne tardera pas à vérifier l'exactitude de ce thanato… quelque chose, sur lequel il écrit.

— Où habite-t-il ? Je veux dire… quel appartement ? dit Molygruber.

Le portier jeta un regard autour de lui.

— C'est très, très secret, dit-il. Les gens ne sont pas censés connaître ce numéro ; mais je le connais, moi. Et qu'est-ce que vous savez là-dessus ? Molygruber garda le silence, et la conversation, pour un temps, reprit à bâtons rompus ; puis il revint à la charge : Vous avez bien dit que son appartement était le neuf-neuf quelque chose ? Le portier éclata de rire.

— Je sais, dit-il, que vous essayez de m'avoir, vous, fin renard ; mais parce que c'est vous, je vais vous le dire son numéro. C'est…

À ce moment précis, un des camions d'ordures apparut dans le chemin, le chargeur entra en action et le bruit de la benne couvrit la voix du portier. Mais Molygruber, très avisé dès qu'il s'agissait d'argent, ramassa un paquet de cigarettes vide, dénicha un crayon dans ses poches et dit au portier :

— Vous écrivez le numéro ici. J'dirai pas qui me l'a donné.

Avec obligeance, mais tout en se demandant quelle idée le vieux balayeur pouvait bien avoir derrière la tête, le portier s'exécuta et tendit l'adresse à Molygruber qui y jeta un coup d'œil, puis glissa le paquet dans sa poche après un petit geste de remerciement.

— Il faut que je m'en aille, maintenant, dit le portier, faut que je sorte quelques-unes de ces poubelles ; c'est notre tour maintenant. À bientôt.

Sur ces mots, il se dirigea vers le vide-ordures de l'immeuble, et le vieux Molygruber s'en alla.

Le camion des ordures arriva ; deux hommes en sortirent et, se saisissant de la brouette de Molygruber, ils la soulevèrent à l'arrière du camion.

— Monte, vieux, dit l'un d'eux, on t'emmènera jusqu'au dépôt.

Molygruber grimpa en hâte dans le camion, sans se soucier du fait que sa journée de travail n'était pas tout à fait finie, et le conducteur se dirigea vers le centre de regroupement des ordures.

— Dites donc, les gars, vous connaissez cet écrivain Rampa qu'est dans mon secteur ? demanda Molygruber.

— Oui, dit l'un d'eux. Et même qu'on ramasse un sacré paquet avec lui. Il doit dépenser pas mal d'argent avec les médicaments. C'est fou ce qu'il peut jeter comme bouteilles, cartons vides de pharmacie et autres, et je vois qu'à présent on lui fait des piqûres car il jette des ampoules marquées « Tuberculine ». C'est ce qu'il y a d'écrit dessus. J'ai dû empêcher un portier — un remplaçant — de prévenir la police, car il trouvait louche qu'un gars se serve de ces drogues. Le ramasseur d'ordures s'arrêta pour rouler une cigarette, puis l'ayant allumée, il reprit :

— J'ai jamais été partisan de mêler la police à des affaires un peu bizarres. Je me rappelle — c'était l'année dernière — il y avait eu tout un tas d'histoires au sujet d'une vieille bouteille d'oxygène qu'une concierge, elle était nouvelle, avait trouvée dans les ordures ; et, bien que la bouteille fût absolument vide, et même sans sa valve, cette concierge avait contacté tous les hôpitaux avant qu'on découvre, après une véritable enquête, que tout était parfaitement légal. Après tout, si les gens étaient en bonne santé, ils n'auraient pas de bouteilles d'oxygène. C'est pas votre avis, les gars ?

Les hommes levèrent les yeux. L'heure était passée d'une minute — ils n'étaient pas payés pour faire des heures supplémentaires. S'extirpant à toute vitesse de leur salopette et enfilant leur veste, ils s'éloignèrent, s'en aller flâner aux coins des rues.

Le lendemain matin, Molygruber arriva un peu en retard à son travail. Comme il entrait au dépôt pour prendre sa brouette, un homme l'appela de la cabine d'un camion :

— Hé, Moly, voilà quelque chose pour vous. Vous avez posé tellement de questions sur le gars qui écrit, dit-il tout en lui tendant un livre, dont le titre était Je Crois (du même auteur T.L. Rampa, 1976 — NdT).

— Je crois, marmonna Molygruber. Me parlez pas de ces niaiseries. Quand on est mort, on est mort. Personne va jamais venir me dire : « Hé là ! Molygruber vous avez été très bien dans la vie, aussi, mon vieux, voilà pour vous un trône spécial fait de vieilles boîtes à ordures ! »

Mais il regarda le livre, le retourna, le feuilleta un peu, puis le glissa dans la poche intérieure de sa veste.

— Qu'est-ce que vous faites là, Molygruber ? Qu'êtes-vous en train de voler, maintenant ? demanda une voix rude, tandis que, d'un petit bureau, émergeait un homme trapu et solidement bâti. Donnez !

En silence, Molygruber déboutonna le haut de sa veste et en extirpa le livre qu'il tendit à l'homme.

— Hum ! dit le contremaître. Vous donnez dans ce genre de choses, maintenant ? Je pensais que vous ne croyiez à rien, sauf à vos pintes et à la paie !

Molygruber sourit à l'homme et répondit :

— Oui, oui, patron, vous me dites, vous, s'il y a une vie après celle-ci. Si je rencontre sur le chemin une tête de poisson, et que je la ramasse, personne va jamais me dire que le poisson va vivre à nouveau.

Ayant tourné et retourné le livre, le contremaître dit lentement :

— Vous savez, Molygruber, il y a des tas de choses sur la vie et la mort, et on ne comprend pas tout. Ma femme, elle, est complètement folle de ce type-là : elle achète tous ses livres et elle jure que tout ce qu'il dit est la vérité. Vous savez, ma femme, elle est un peu une voyante ; elle a eu quelques expériences et, quand elle en parle, elle me donne une frousse terrible. Pas plus tard qu'il y a deux jours, elle m'a tellement fait peur avec une histoire de fantômes qu'elle prétendait avoir rencontrés, que je suis sorti pour prendre un verre ou deux, et puis un ou deux de trop, et en rentrant, cette nuit-là, j'avais peur de mon ombre. Mais assez parlé, mon garçon. Prenez votre travail, il est tard. C'est de ma faute ; mais ne perdez pas de temps maintenant. Mettez un pied devant l'autre, un peu plus vite que d'habitude. Allez, oust !

Molygruber saisit sa brouette, s'assura qu'elle était vide, que le balai était bien le sien, et, de son allure tranquille, attaqua une nouvelle journée de balayeur.

Ce travail n'était pas particulièrement drôle. Une bande de jeunes écoliers étaient passés laissant une montagne de saletés dans le caniveau. Le vieux Molygruber marmonna un flot d'imprécations tout en se baissant pour ramasser les papiers de chocolats, caramels et autres sucreries. Sa brouette ne tarda pas à être pleine. Il s'arrêta un moment, s'appuya sur son balai et considéra un immeuble en construction. Son intérêt bien vite tombé, il s'intéressa à autre chose. Une voiture accidentée était remorquée et enlevée. Soudain, une horloge sonna ; Molygruber se redressa, joua avec sa cigarette et gagna l'abri situé dans le petit parc — l'heure du déjeuner. Il aimait se rendre dans cet abri et prendre son petit repas loin des gens qui s'asseyaient sur l'herbe, la jonchant de détritus.

Il descendit la route en poussant sa brouette ; arrivé devant le petit abri, il sortit une clef de sa poche, ouvrit la porte et entra. Avec un soupir de soulagement, il s'assit sur un tas de caisses qui avaient contenu des fleurs pour le jardin. Il était occupé à fourrager à la recherche de ses sandwichs quand une ombre apparut sur le seuil de la porte. Levant les yeux, il vit l'homme qu'il espérait voir. La pensée de l'argent le séduisit.

L'homme entra et s'assit.

— Eh bien ! dit-il, je suis venu au sujet de l'information que vous deviez m'obtenir.

Tout en parlant, il sortit son portefeuille et joua avec les billets. Le vieux Molygruber le regarda d'un air froid, en disant :

— Bon, mais qui êtes-vous, monsieur ? Nous, éboueurs, donnons pas d'informations à la première personne qui vient à passer ; nous avons besoin de savoir à qui nous avons affaire.

Cela dit, il mordit à pleines dents dans un de ses sandwichs.

Que pouvait bien lui dire l'homme, à son sujet ? Pouvait-il dire qu'il était anglais, et un produit du collège d'Eton même s'il y avait passé à peine une semaine ; et cela, à cause d'une erreur malheureuse, ayant à la faveur de l'obscurité confondu la femme d'un des maîtres du collège avec une servante de l'établissement. Erreur qui avait eu les conséquences désastreuses que l'on imagine. Expulsé presque avant d'être entré, il avait par là établi une manière de record. Mais il adorait proclamer qu'il était passé par Eton ; ce qui était parfaitement exact !

— Qui je suis ? dit l'homme. J'aurais pensé que le monde entier le savait. Je suis le représentant de la plus prestigieuse publication anglaise et je désire l'histoire complète de la vie de cet auteur. Je m'appelle Jarvie Bumblecross.

Le vieux Molygruber continua à mâchonner son sandwich qui débordait de tous côtés. Tout en grommelant, il avalait une bouchée, puis tirait une bouffée de la cigarette qu'il tenait de l'autre main. S'interrompant, il dit alors :

— Jarvie, hein ? C'est un nom que j'avais jamais entendu. Comment se fait-il ?

L'homme réfléchit un instant, puis décida qu'après tout il n'y avait pas d'inconvénient à dire la vérité à ce type qu'il ne reverrait probablement jamais.

— Eh bien ! dit-il, j'appartiens à une très vieille famille anglaise. Mon arrière-grand-mère maternelle s'était enfuie avec un cocher de Londres. À cette époque, les cochers étaient appelés « jarvies » ; et pour commémorer ce qui fut une affaire plutôt malheureuse, tous les membres mâles de la famille ont reçu, depuis, le nom de Jarvie.

Le vieux Molygruber ayant paru réfléchir à ce qu'il venait d'entendre, dit alors :

— Ainsi vous voulez écrire sur la vie de ce gars ? D'après ce que j'ai entendu, on a beaucoup trop écrit sur sa vie. Semble, d'après moi et d'après les autres, que vous — les journalistes — vous rendez la vie infernale à ce pauvre bonhomme et à ses semblables. Il m'a jamais fait aucun mal, à moi, et regardez ça maintenant ! — il montra un de ses sandwichs — regardez, du sale papier journal sur le pain. Et j'suis censé manger une chose pareille ! À quoi bon acheter ces journaux si vous vous servez pas d'une encre qui tient dessus ? J'ai jamais aimé le goût du papier journal.

L'homme, de plus en plus agacé, dit à son interlocuteur :

— Vous voulez entraver le travail des médias ? Ne savez-vous pas que c'est le droit le plus absolu des journalistes que d'aller où bon leur plaît, d'entrer partout et de questionner n'importe qui ? J'étais très généreux en vous offrant de l'argent pour une information. C'est votre devoir que de la donner gratuitement à la presse.

Le vieux Molygruber eut une soudaine poussée de rage. Ne pouvant supporter cet Anglais au parler doucereux qui se croyait au-dessus de Dieu lui-même, il se leva en disant :

— Allez-vous-en, monsieur, décampez, fichez-moi le camp ! Allez, grouillez-vous si vous voulez pas que je vous charge dans ma brouette jusqu'au dépôt pour donner un petit travail supplémentaire aux gars des ordures.

Un râteau à la main, il avança sur l'homme qui se leva et recula en basculant sur les cartons et les caisses, mais qui ne fut pas long à se relever. Un simple coup d'œil au visage de Molygruber et il était sur ses pieds, franchissant la porte, et se sauvait en courant.

Le vieux Molygruber, d'un geste lent, ramassa caisses et morceaux de bois, en maugréant :

— Jarvie — cocher — quel que soit le genre d'histoire à laquelle ils s'attendent que je croie — et s'il avait une arrière-grand-mère mariée à un cocher de fiacre, alors comment ce gars peut-il être aussi stupide ! Ah, je sais, continua-t-il le visage de plus en plus furieux, c'est sans doute parce qu'il est anglais qu'il a ces façons d'être.

S'asseyant à nouveau, il essaya de reprendre un sandwich, mais non, le cœur n'y était pas. Trop fâché pour manger, il emballa le reste de son casse-croûte et partit boire au robinet, dans le parc.

Il s'attarda à regarder les gens. Après tout, c'était l'heure de sa pause. Au coin d'un sentier où ils étaient cachés par un arbre, deux ecclésiastiques approchaient.

— Ah, mon brave homme, dit l'un d'eux, pouvez-vous m'indiquer où sont les… heu, heu, cabinets publics pour hommes ?

— Non, répondit Molygruber toujours d'assez méchante humeur, y a pas ce genre de choses ici ; vous faut aller dans un de ces hôtels-là et dire que vous êtes pressé. Vous venez d'Angleterre où ils en ont dans les rues. Ici, y en a pas. Vous faut aller dans une station-service ou dans un hôtel.

— Extraordinaire vraiment, dit l'un des deux ecclésiastiques, certains de ces Canadiens ont vraiment l'air mal disposés à notre endroit, nous, gens d'Angleterre.

Ils se hâtèrent vers l'hôtel le plus proche.

Juste à cet instant on entendit des cris venant du petit lac situé au centre du jardin. Molygruber fit demi-tour pour aller voir la cause de ce tapage. Il descendit vers l'étang et vit un enfant d'environ trois ans au beau milieu de l'eau et dont la tête apparaissait, puis disparaissait. Aucun des passants rassemblés au bord de l'étang ne faisait le moindre geste pour essayer de sortir l'enfant de l'eau.

Le vieux Molygruber pouvait être rapide parfois. Il le fut en cet instant. Se précipitant vers l'étang en bousculant deux vieilles femmes dont l'une tomba sur le dos tandis que l'autre partait de côté en chancelant, il sauta par-dessus le petit mur de pierre et se retrouva dans l'étang où l'eau était peu profonde. Mais son pied glissa sur le sol visqueux et il s'étala la tête la première en se faisant quelques sérieuses contusions ; mais il se releva et repêcha l'enfant qu'il tint la tête en bas comme pour lui faire recracher l'eau. Cela fait, et marchant avec précaution sur le fond glissant, il escalada le petit mur et retrouva la terre ferme. Une femme se précipita vers lui en criant :

— Où est son chapeau ? Il était tout neuf, je venais juste de l'acheter. Vous feriez bien de le trouver.

Furieux, Molygruber jeta dans les bras de la mère l'enfant tout ruisselant. La femme recula craignant pour sa robe. Le vieux Molygruber regagna son petit abri. Il resta là pendant un moment, maussade, avec l'eau qui dégouttait de ses habits en faisant une mare sur le sol. Mais pensant qu'il n'avait pas de quoi se changer, il se dit que ses vêtements sécheraient rapidement sur lui. D'un air las, il attrapa les poignées de sa brouette, sortit et referma la porte derrière lui.

Un vent froid venant du nord s'était levé. Molygruber frissonna. Chacun sait que le vent du nord est glacial. Tremblant, Molygruber reprit son travail avec plus d'ardeur, dans l'espoir de se réchauffer, ce qui sécherait ses vêtements.

Bien vite il fut en sueur, mais ses vêtements restaient mouillés. Il s'agitait ; l'eau giclait de ses chaussures et il tremblait. Il lui semblait que l'heure de rentrer au dépôt n'arriverait jamais.

Elle vint enfin. Ses camarades étaient plutôt étonnés par son silence.

— Qu'est-ce qu'il y a qui ne va pas avec le vieux Moly ? demanda l'un d'eux. On dirait qu'il a perdu un dollar et trouvé un cent. Ça lui ressemble pas, d'être si tranquille, pas vrai ? Me demande ce qui est arrivé ?

Sa vieille voiture refusait de démarrer et, juste comme elle venait de hoqueter et qu'il s'apprêtait à partir, il s'aperçut qu'il avait un pneu à plat. Pestant et blasphémant, il arrêta le moteur, sortit et entreprit de changer la roue. Y étant parvenu, il remonta dans la voiture qui fit les mêmes difficultés pour démarrer. Quand, enfin, il regagna sa pauvre chambre solitaire, il en avait assez de tout, assez de sauver les gens, assez du travail, de la solitude et de tout. Il se déshabilla rapidement, se sécha avec une vieille serviette de toilette et se mit au lit sans se donner la peine de manger quoi que ce soit.

Pendant la nuit il transpira abondamment. Il lui semblait que le jour ne viendrait jamais. Il respirait avec peine et son corps était en feu. Il resta étendu dans l'obscurité, essayant de respirer, mais se disant qu'à la première heure il irait à la pharmacie pour demander quelque médicament.

Le matin fut long à venir ; puis les premiers rayons du soleil brillèrent enfin à travers la petite fenêtre pour trouver Molygruber toujours éveillé, avec un visage enfiévré et une température très élevée. Essayant de se lever, il vacilla et tomba de tout son long sur le sol. Combien de temps y resta-t-il ? Il n'aurait pu le dire, mais il fut éveillé par une agitation autour de lui. Il ouvrit les yeux et vit deux infirmiers qui le soulevaient et s'apprêtaient à le mettre sur une civière.

— Double pneumonie, mon vieux, voilà ce que vous avez, dit l'un des ambulanciers. On vous emmène au General Hospital. Vous y serez bien. Aucun parent ? Qui voulez-vous qu'on prévienne ?

Le vieux Molygruber, qui était très las, ferma les yeux et sombra dans un sommeil agité. Il n'eut pas conscience du moment où on l'installa dans l'ambulance, et pas davantage conscience du moment où celle-ci prit l'entrée des urgences, et où, plus tard, on le mit au lit.

 


 

Chapitre 2

— Allons, voyons, donnez votre bras, et pas d'histoire ! Allons, allons !

La voix était autoritaire, aiguë et insistante. Leonides Manuel Molygruber remua légèrement, puis la conscience lui revint vaguement quand quelqu'un lui prit le bras en le tirant de dessous le drap.

— Je ne sais pas pourquoi vous résistez de cette façon, dit la voix sur un ton irrité. Il faut que je vous fasse une prise de sang. Allez, donnez votre bras.

Ouvrant les yeux, le vieux Molygruber regarda autour de lui. Au-dessus de lui, sur sa gauche, se tenait une femme avec un air menaçant. Son regard rencontra une sorte de panier métallique posé sur la table de chevet. Le panier ressemblait, pensa-t-il, à ces choses dans lesquelles les laitiers placent les bouteilles de lait ; ce panier contenait de nombreux tubes fermés par du coton à leur extrémité.

— Alors, vous êtes revenu parmi nous, hein ? C'est bien, mais vous me faites perdre mon temps.

Sur ces mots, la femme releva avec brusquerie la manche de pyjama de Molygruber, lui entoura le bras de quelque chose qui ressemblait à une bande de caoutchouc. Puis ouvrant un petit paquet, elle en sortit quelque chose dont elle lui frotta vigoureusement la peau. Il éprouva une douleur aiguë et sursauta.

— Oh ! quel diable d'homme ! Pourquoi ne pouvez-vous pas avoir des veines un peu plus saillantes ? Elle retira l'aiguille, serra un peu plus la bande de caoutchouc et piqua une autre fois.

Molygruber regarda, un peu étourdi, et vit un grand tube de verre attaché à une aiguille plongée dans son bras. Le tube s'emplit et la femme, avec l'habileté que donne une longue pratique, enleva le tube qu'elle remplaça par un autre. Satisfaite alors de son job, elle retira l'aiguille, plaça un petit pansement et partit avec le sang recueilli. En grommelant, elle écrivit le nom de Molygruber sur les tubes qu'elle déposa dans le panier.

Elle gagna un autre lit, et sa voix grinçante retentit dans les oreilles d'un autre patient. Regardant autour de lui, Molygruber eut le temps de voir que cinq autres malades étaient dans la chambre. Puis sa vision se brouilla, sa respiration devint difficile et, pour un temps, il n'eut plus conscience de rien.

Il fut réveillé par un bruit d'objets entrechoqués. Il lui sembla qu'on roulait un trolley chargé de vaisselle et de plats métalliques. Lentement, et avec difficulté, il ouvrit les yeux et vit juste à l'extérieur de la porte un énorme chariot en métal-chromé. Tandis qu'il regardait l'objet en question, une infirmière surgit et commença à tendre à chaque patient son petit plateau de nourriture. Le nom de chacun était marqué.

Un infirmier vint vers lui et le regarda en disant :

— Alors comment vous sentez-vous maintenant ?

Le vieux Molygruber lui adressa un grognement, pour toute réponse, trop fatigué qu'il était pour parler ; et de plus, il se dit en lui-même que n'importe quel idiot serait capable de voir qu'il n'était pas bien brillant. L'infirmier dégrafa quelque chose à l'arrière du lit et dit :

— Tenez seulement votre bras bien droit, je vais prendre votre tension artérielle.

Il sentit qu'on lui serrait le bras et vit l'infirmier avec son stéthoscope aux oreilles. Dans sa main droite, il tenait une poire en caoutchouc et la pressait. Molygruber ferma les yeux pendant quelques instants et s'éveilla à nouveau quand l'infirmier lui desserra le bras.

— O.K., dit-il, le Dr Phlébotum va passer vous voir. Je crois qu'il vient juste de commencer sa ronde. Au revoir !

L'infirmier s'éloigna et fit le tour des patients.

— Alors qu'est-ce qui ne va pas, vieux, avec le petit déjeuner, ce matin ? demanda-t-il à un malade.

Molygruber vit que ce dernier avait auprès de lui une longue tige à laquelle une bouteille était suspendue avec des tubes qui en sortaient. D'une voix faible il demanda :

— Ce type, qu'est-ce qu'on lui fait ?

— Oh, c'est un goutte-à-goutte intraveineux, répondit l'infirmier. On lui donne une solution saline pour lui remettre les idées d'aplomb.

La vision de Molygruber se troubla à nouveau et sa respiration rauque lui semblait comme l'écho d'un bruit très lointain. À nouveau quelqu'un le dérangea. Une main se promenait sur son cou, cherchant à déboutonner son pyjama.

— Qu'est-ce qu'il a ? demanda une voix mâle.

Molygruber ouvrit les yeux et vit un homme en blouse blanche ; sur son côté gauche étaient finement brodées les lettres de son nom : Dr Phlébotum.

— Cet homme a été amené ici, et les paramédicaux disent qu'il a une double pneumonie. Nous attendions que vous l'examiniez, docteur.

Le docteur fronça les sourcils en disant :

— Alors, les paramédicaux jouent aux cliniciens, maintenant ? Je vais m'occuper de cela !

Se baissant, il appliqua son stéthoscope contre la poitrine de Molygruber, puis la tapota en même temps qu'il écoutait le son.

— Je pense qu'il faut qu'il aille à la radio ; il semble avoir beaucoup de liquide dans les poumons. Occupez-vous de cela, garde, voulez-vous ?

Le docteur se pencha sur la fiche de Molygruber, y nota quelque chose, puis se dirigea vers le malade suivant. Molygruber somnola.

Des bruits de voix le réveillèrent. Il ouvrit les yeux. Un infirmier et une garde-malade amenaient un brancard à roulettes près de son lit. Sans ménagements particuliers, on le poussa sur le côté du lit, et de là sur le brancard, avec une chiquenaude rapide « comme quelqu'un qui sort un gros poisson de l'eau », pensa Molygruber ; puis l'infirmier le couvrit d'un drap et ils s'en allèrent au long d'un corridor.

— Qu'est-ce qui se passe pour vous, mon bonhomme ? demanda l'infirmier.

— Oh ! sais pas, répondit Molygruber. Suis allé dans l'eau froide, hier, sans avoir la possibilité de me changer après ; alors j'ai eu très chaud, puis très froid, et j'ai dû tomber par terre ou avoir un malaise, toujours est-il que je me suis retrouvé ici, dans cette salle. Sûr que j'ai diablement mal dans ma poitrine, est-ce qu'on va pas faire quelque chose pour moi ?

En sifflant entre ses dents, l'infirmier répondit :

— Mais bien sûr qu'on va s'occuper de vous, vous voyez bien qu'on vous emmène à la radio. Pourquoi croyez-vous qu'on le ferait si ce n'était pour vous aider ? Vous ne croyez pas ?

Le brancard eut une secousse et vint s'arrêter contre le mur.

— Nous y voilà, dit l'infirmier. Ils viendront vous chercher quand ils en auront terminé avec le patient qui est à l'intérieur. C'est un jour très chargé. Je vois pas pourquoi que je resterais dans cette bousculade.

Sur ces mots, l'infirmier s'éloigna au long du corridor aux parois de verre. Le vieux Molygruber resta là pendant très longtemps à attendre qu'on vienne le chercher. Il avait de plus en plus de peine à respirer. Une porte s'ouvrit enfin, violemment, et une garde-malade sortit en poussant un autre brancard.

— Vous retournez dans la salle, dit-elle à la femme qui était étendue ; je vous laisse là, et dès qu'ils en auront le temps ils viendront vous chercher.

Ce fut au tour du vieux Molygruber. Elle se tourna vers lui :

— Je suppose que vous êtes le suivant. Qu'y a-t-il qui ne va pas ?

— Peux pas respirer, répondit-il.

Elle saisit le brancard, le fit pivoter avec une brutalité excessive et le poussa dans une pièce obscure. La lumière y était si faible qu'on avait peine à distinguer sa propre main en la portant à son visage ; mais Molygruber parvint à voir d'étranges tubes de métal, des fils partant dans toutes les directions, et, à l'une des extrémités de cette pièce, il crut distinguer quelque chose qui ressemblait aux caisses placées à l'entrée des cinémas. La femme le poussa contre une table de forme un peu incurvée.

— Quel est le problème pour celui-ci ? demanda une voix, tandis qu'une jeune fille sortait de derrière le cabinet de verre.

— J'ai sa feuille ici. On craint une double pneumonie. Faites les radios de la poitrine, devant et dos.

La fille et l'infirmière poussèrent le brancard contre la table et, d'un petit mouvement brusque, firent glisser Molygruber sur le chrome de la table.

— Jamais eu de radio ? demanda la jeune fille.

— Non, jamais, je sais rien de ces choses, répondit Molygruber.

— O.K., dit la fille. Restez bien sur le dos ; faites juste ce qu'on vous dit de faire.

Elle fit quelques manœuvres et régla la hauteur d'une grande boîte suspendue par des tubes en chrome. Elle pressa des boutons, déclencha une petite lumière et projeta sur sa poitrine ce qui semblait être un rayon X. Satisfaite de la disposition de ses appareils, elle dit alors à Molygruber :

— Maintenant ne bougez pas, et quand je dis « respirez », vous prenez une grande respiration et vous la retenez. Compris ?

— Oui, vous me dites quand la retenir, répondit Molygruber.

La jeune fille disparut derrière ce qui ressemblait à une caisse de cinéma, et cria après quelques instants :

— Très bien, respirez… ne respirez plus. On entendit comme une sorte de sifflement. Bon, respirez, dit-elle.

Puis elle vint près de la table et il eut l'impression qu'elle ouvrait des tiroirs, ou quelque chose du même genre. Molygruber vit qu'elle en retirait comme une boîte métallique, puis en glissait une autre. Ces boîtes étaient plus larges que sa poitrine.

— Maintenant, dit-elle, il faut qu'on vous tourne sur la poitrine.

Ce qu'elle fit. L'ayant installé dans la bonne position, elle actionna à nouveau ses différents appareils et recommença ses opérations. Elles durèrent si longtemps que Molygruber en perdait la notion du nombre d'images prises de ses poumons, quand enfin, on vint vers lui pour lui dire que c'était terminé.

— C'est fini. Je vais vous pousser à l'extérieur et vous attendrez là pendant qu'on développe les films pour voir s'ils sont bons. Si oui, on vous ramènera dans votre lit, sinon je serai obligée d'en prendre d'autres.

Cela dit, elle ouvrit la porte et poussa le brancard à l'extérieur. Ce traitement rappela à Molygruber une manœuvre de trains poussés sur une voie de garage, et il se dit que le procédé ne témoignait pas d'une grande compassion pour les patients.

Après un temps qui lui parut interminable, une petite jeune fille — à laquelle on n'aurait donné guère plus de quatorze ans — arriva en traînant les pieds et en éternuant abondamment, comme si elle avait un rhume terrible. Sans dire un mot au vieux Molygruber, elle attrapa le brancard, le poussa, et, au rythme des éternuements de la fille, ils traversèrent le corridor et retrouvèrent la chambre.

— Et voilà ! dit-elle en disparaissant.

Le brancard roula un peu sur sa vitesse acquise et alla buter contre le mur. Un infirmier reprit le brancard, l'amena contre le lit de Molygruber en lui disant :

— O.K., c'est terminé. Le docteur repassera dans une heure. l'espère que vous durerez jusque-là.

Une fois Molygruber dans son lit, l'infirmier lui remonta les draps jusqu'au menton et, d'une allure nonchalante, sortit le brancard de la chambre.

Un autre infirmier arriva en courant et s'arrêta en dérapant devant le lit de Molygruber.

— C'est vous qui avez sorti l'enfant de l'eau, hier ? demanda-t-il d'un ton qui se voulait être un murmure, mais qui résonna dans toute la chambre.

— Oui, j'suppose que c'est moi.

— Alors la mère est ici. Elle a demandé à vous voir, mais nous avons dit que ce n'était pas possible. Vous étiez trop malade. C'est une bonne femme qui fait des histoires.

À ce moment précis, on entendit des pas dans le corridor, et une femme entra accompagnée d'un agent de police.

— Vous — lui, là-bas, dit la femme d'un air furieux, il a volé le chapeau de ma petite fille hier.

L'agent s'avança et dit à Molygruber tout en le regardant sévèrement :

— Cette dame prétend que vous avez attrapé le chapeau de sa petite fille et l'avez jeté dans l'eau.

— Quel mensonge ! répliqua le vieil homme. J'ai tiré l'enfant de l'eau alors que tout le monde autour la regardait se noyer. La mère, elle non plus, ne faisait rien pour l'aider. J'ai pas vu de chapeau ; qu'est-ce que vous pensez que j'en ai fait ? Que je l'ai mangé ?

L'agent jeta un coup d'œil autour de lui, puis se tourna vers le vieil homme :

— Vous avez sauvé l'enfant ? Alors vous êtes le gars dont j'ai entendu parler ?

— J'suppose, répliqua Molygruber.

L'agent se tourna vers la femme :

— Mais vous ne m'avez pas dit qu'il avait sorti votre enfant de l'eau. Quel genre de mère êtes-vous donc, pour venir ainsi accuser un homme qui a sauvé votre enfant ? Drôle de façon d'exprimer votre reconnaissance.

Rouge de fureur, la femme finit par dire :

— Alors, quelqu'un a dû prendre le chapeau, car l'enfant ne l'avait plus ; et comme je ne l'ai pas trouvé, il doit l'avoir.

L'agent sembla réfléchir un instant.

— Je vais téléphoner au chef.

Prenant l'ascenseur, il gagna le central téléphonique des infirmières. Bien vite parvinrent des « Oui, sir, et non sir, et O.K., je vais faire cela, sir ».

Revenant dans la chambre, il s'adressa à la femme.

— Je viens de recevoir des ordres. Si vous continuez ces niaiseries, je vais vous inculper pour torts et dommages à l'ordre public ; aussi vous feriez bien de retirer votre plainte si vous ne tenez pas à me suivre ; le chef n'est pas dans de bonnes dispositions à votre égard, je vous préviens.

Sans mot dire, la femme disparut de la chambre, suivie de l'agent de police.

La scène n'avait fait aucun bien à Molygruber. Sa respiration était plus difficile encore, et l'infirmier venu le voir appuya immédiatement sur le bouton d'urgence placé à la tête du lit. L'infirmière-chef entra et, après l'avoir regardé, sortit en hâte, et on l'entendit qui téléphonait au médecin de service.

Le vieux Molygruber tomba dans la somnolence et dans des rêves tout pleins d'images colorées, auxquels il fut arraché par le geste de quelqu'un qui déboutonnait son pyjama.

— Tirez les rideaux, garde. Je vais examiner sa poitrine, dit une voix mâle. Le vieil homme leva les yeux et vit un autre docteur qui lui dit, voyant qu'il était éveillé : Vous avez du liquide dans la plèvre. Nous allons essayer de l'éliminer.

Un autre docteur entra — c'était une femme cette fois et une infirmière amena près du lit un plateau monté sur roues.

— Vous allez vous asseoir, maintenant, dit le docteur, car il faut qu'on puisse atteindre vos côtes.

Le vieil homme essaya, mais il était trop faible. On dut le soulever à l'aide d'une couverture, puis on le fixa avec un drap roulé, glissé sous lui et attaché à la tête du lit. Il était ainsi en position assise et ne risquait pas de glisser.

La doctoresse lui injecta un produit dans le côté gauche. Elle attendit un moment puis le piqua avec une aiguille.

— Il ne sent rien, dit-elle. L'insensibilisation est totale et on peut commencer.

Une infirmière s'affairait, tenant un grand bocal de verre muni d'un tuyau. Elle assujettit soigneusement le système, et Molygruber eut le temps de voir que le bocal était rempli d'eau. Elle le suspendit sur le côté du lit, juste en dessous du matelas. Puis elle tint une des extrémités du tube ; l'autre débouchait dans un baquet.

Le docteur, le dos tourné, préparait quelque chose et, satisfait du résultat, il se retourna. Le vieil homme faillit s'évanouir d'effroi en voyant l'énorme aiguille que le docteur tenait en main.

— Je vais vous mettre ce trocart entre les côtes et retirer ainsi le liquide qui est dans votre plèvre. Cela fait, nous vous ferons un pneumothorax, ce qui asséchera votre poumon gauche. Mais tout d'abord il faut retirer le liquide. Vous n'aurez pas mal — enfin pas trop, dit-il tout en approchant lentement le tube d'acier et en le poussant entre les côtes de Molygruber.

Une sensation affreuse. Le pauvre homme avait l'impression que ses côtes s'enfonçaient à chaque poussée et que son cœur allait lâcher. La première pénétration ne fut pas réussie ; le docteur essaya à une autre place, puis à une autre, jusqu'au moment où, franchement agacé par son échec, il donna un coup rapide. Un liquide jaune jaillit et ruissela sur le sol.

— Garde, vite ! Vite ! cria le docteur. Donnez-moi ce tube. (Et il poussa le tube à l'extrémité de l'aiguille d'acier.) J'ai l'impression que ce trocart est complètement émoussé, ajouta-t-il à haute voix.

L'infirmière se mit à genoux à côté du lit et, presque immédiatement, le vieil homme entendit l'eau qui coulait. Voyant son étonnement, la doctoresse lui dit :

— Oui, nous insérons ce trocart dans la poche de liquide de votre plèvre, et quand nous atteignons cette poche, nous libérons les deux clips qui sont sur la bouteille, et le poids de l'eau — eau distillée stérile entraîne le liquide qui est dans vos poumons. Vous allez être mieux en un rien de temps, lui dit-elle avec une assurance qu'elle n'éprouvait pas.

Le vieil homme devenait de plus en plus pâle, bien qu'il eût été, Dieu merci, plus que coloré auparavant.

— Vous tenez ceci, garde, dit le docteur qui se tourna vers une table.

Il y eut un bruit de métal et de verre ; le docteur revint vers le patient et, d'un mouvement rapide, poussa l'aiguille dans ce qui, Molygruber en était certain, était son cœur. Il crut qu'il allait mourir sur-le-champ. Ce fut d'abord comme un choc terrible puis une sensation de chaleur et comme un bourdonnement et il sentit que son cœur battait plus fort. Ses joues retrouvèrent un peu de couleur.

— Alors, on se sent mieux, hein ? demanda le docteur redevenu jovial.

— Vous pensez qu'on devrait lui faire une intraveineuse ? C'était la doctoresse qui posait cette question.

— Peut-être pourrait-on. Donnez-moi ce qu'il faut, garde, je vais la faire maintenant, dit le docteur.

La garde partit et revint en poussant ce qui ressemblait à une longue perche avec un crochet au bout. Elle roula l'objet vers le lit et fixa une bouteille au crochet. Elle y attacha un tube de caoutchouc et en tendit l'extrémité au docteur qui, avec soin, introduisit une autre aiguille dans le bras droit de Molygruber. Il eut la sensation étrange que quelque chose coulait dans ses veines.

— Maintenant, dit le docteur, vous allez vous sentir mieux très vite. Restez tranquille, c'est tout. Le vieil homme fit un petit signe de la tête puis somnola à nouveau. Il ne m'a pas l'air très bien, poursuivit le docteur en se baissant pour le regarder. Il faudra le surveiller.

Les deux docteurs quittèrent la chambre, laissant la garde remettre de l'ordre. Beaucoup plus tard, comme le jour allait finir, une garde éveilla le vieil homme en lui disant :

— Alors, on a l'air beaucoup mieux maintenant ; il est temps que vous mangiez un petit quelque chose, pas vrai ?

Le vieil homme secoua la tête en silence. La nourriture ne lui disait rien, mais la garde insistait. Elle posa un plateau sur la table de chevet en disant :

— Allez, je vais vous faire manger ; pas de caprices surtout ; on a travaillé trop dur sur vous pour vous perdre maintenant.

Et elle commença à lui mettre dans la bouche une cuillerée de nourriture, puis une autre, sans laisser au pauvre malheureux le temps d'avaler.

C'est au milieu de cette scène que l'agent de police entra et s'approcha de Molygruber.

— J'ai éloigné les journalistes. C'était pas facile, dit-il. Ces hyènes ont essayé de faire irruption dans l'hôpital. Ils veulent des manchettes genre Un balayeur des rues sauve un enfant et nous leur avons dit que vous étiez trop malade pour les recevoir. Vous voulez les voir ?

Le vieil homme secoua la tête avec toute la force dont il était capable et marmonna :

— Non, que le diable les emporte, peuvent donc pas laisser un gars mourir en paix.

L'agent de police le regarda en riant.

— Oh ! Y a encore de la vie en vous, mon gars, dit-il, et avant longtemps on vous reverra avec votre brouette, en train de balayer derrière tous ces gens. Mais on tiendra les journalistes à l'écart. On les a prévenus. Ils savent que vous êtes malade.

Il sortit, et la garde continua à nourrir le vieil homme.

Le docteur revint environ une heure plus tard. Il regarda le patient puis se baissa pour examiner la bouteille.

— Il semble que nous ayons tout retiré, dit-il. Maintenant, il va nous falloir pomper un peu d'air pour aplatir le poumon. Nous mettons de l'air dans votre plèvre, ce qui repousse le poumon à l'intérieur, afin que vous ne vous en serviez pas pour respirer ; il doit se reposer un peu. Je vais aussi vous donner de l'oxygène. Passant la tête à travers les rideaux, il dit : Vous, les gars, devrez vous arrêter de fumer. Vous ne pouvez pas fumer tandis que nous avons une tente à oxygène en action.

Il y eut des murmures désagréables, et même courroucés de la part des autres patients.

— Pourquoi faut-il qu'on se prive d'un plaisir pour lui ? dit l'un d'eux en allumant délibérément une autre cigarette.

Le docteur alla téléphoner. Un infirmier arriva et le vieux Molygruber, toujours sur son lit fut poussé dans une chambre privée.

— Comme ça, dit le docteur, nous pouvons vous donner de l'oxygène sans risquer qu'un de ces patients ne provoque un incendie. Vous serez très bien ici.

La tente fut rapidement mise en place, et un tube ajusté au tuyau d'oxygène dans le mur de la chambre. Molygruber ne tarda pas à sentir qu'il respirait plus aisément.

— Nous vous laisserons là-dessous toute la nuit, dit le docteur, et demain vous devriez vous sentir beaucoup mieux.

Sur ces mots, il sortit.

Le vieil homme dormit plus confortablement cette fois. Mais un peu plus tard dans la soirée, il eut la visite d'un autre docteur qui, après l'avoir examiné soigneusement, lui annonça :

— La ponction paraît réussie. Dans une heure environ, nous devrons vous radiographier à nouveau, et nous pourrons alors décider ce qu'il faudra faire ensuite. II s'apprêtait à sortir, mais fit demi-tour pour demander : N'avez-vous pas de famille ? Qui voudriez-vous qu'on avertisse ?

— Non, j'ai personne au monde, répondit le vieil homme. Suis tout seul, mais j'espère que ma vieille brouette est bien à l'abri.

En riant, le docteur répondit :

— Oh ! oui, votre brouette est en sécurité. Ne vous faites pas de souci. Le service de nettoyage de la ville l'a ramenée au dépôt. On s'est occupé de votre brouette. Maintenant, c'est de vous qu'il faut s'occuper. Dormez.

Il était à peine sorti que Molygruber dormait déjà, rêvant de mères courroucées demandant des chapeaux pour leurs enfants, de journalistes envahissant sa chambre. Il ouvrit les yeux pour découvrir qu'un infirmier de nuit débranchait l'appareil de l'intraveineuse et s'apprêtait à l'emmener à la radio.

— Puis-je entrer ? Je suis un prêtre.

La voix était mélancolique. Le vieux Molygruber ouvrit les yeux et, l'esprit confus, regarda la silhouette qui se tenait devant lui. C'était un homme très grand, d'une rare maigreur, vêtu de noir, avec un collet blanc au-dessus duquel une pomme d'Adam particulièrement proéminente s'agitait désespérément, comme si elle cherchait à s'échapper de ce cou décharné. Son visage pâle aux joues creuses était affligé d'un énorme nez rouge. Il baissa les yeux vers Molygruber puis s'assit auprès du lit.

— Je suis un prêtre et j'étudie la psychologie ici, ce qui fait que je peux aider les malades de l'hôpital. J'ai été formé dans la marine.

Molygruber fronça le sourcil, puis dit :

— Oh ! vraiment ? moi j'ai été formé à Calgary, sur le dépôt d'ordures de la ville.

Le prêtre le regarda. Puis, d'un ton grave et convaincu il dit à Molygruber :

— J'ai été plus attristé que je ne pourrais le dire d'apprendre, par votre feuille d'admission, que vous n'étiez d'aucune confession. Aussi, suis-je venu vous apporter Dieu.

Fronçant à nouveau les sourcils, le vieil homme répéta :

— Dieu ? Pourquoi voulez-vous que j'écoute vos balivernes sur Dieu ? Qu'est-ce qu'Il a jamais fait pour moi ? Je suis né orphelin. Ma mère m'a toujours ignoré, et j'ai jamais su qui était mon père — un homme parmi une centaine sans doute. J'ai toujours été seul depuis que je suis capable de me souvenir. Quand j'étais petit on m'apprenait à prier, et j'ai prié. Il en est jamais rien sorti — si — ramasseur d'ordures.

Visiblement embarrassé, se tortillant les doigts, le prêtre finit par dire :

— Vous avez un accident de santé très sérieux qui peut vous emporter. Êtes-vous prêt à rencontrer votre Créateur ?

Le regardant droit dans les yeux, le vieil homme répondit :

— Comment savoir qui est mon créateur, parmi des centaines d'hommes ? Si ? Vous pensez pas que c'est Dieu qu'est descendu pour me fabriquer avec un petit peu de pâte ? Si ?

L'air scandalisé et plus mélancolique encore, le prêtre lui répondit :

— Vous méprisez Dieu, mon frère. Il n'en sortira rien de bon. Vous devez être prêt à rencontrer votre Créateur, à rencontrer votre Dieu, car dans peu de temps, peut-être, vous devrez affronter Son jugement. Êtes-vous préparé ?

Avec truculence, Molygruber répliqua :

— Vous croyez vraiment à toutes ces histoires sur une autre vie ?

— Certainement que j'y crois, dit le prêtre. C'est écrit dans la Bible et chacun sait que l'on croit ce qui est dans la Bible.

— Eh bien ! pas moi ! répliqua le vieil homme. J'y crois pas. J'ai pas mal lu, dans ma jeunesse ; j'allais, en fait, à la classe de catéchisme et j'ai découvert que tout ce qu'on me racontait là était de la blague. Quand on est mort, on est mort, voilà ce que je dis. On meurt et on vous met dans la terre, quelque part ; et si on n'a pas de famille comme c'est mon cas — alors ils arrivent, mettent des fleurs dans un pot à confiture et le posent sur vous. Non, vous me ferez jamais croire qu'après cette vie y en a une autre. D'ailleurs, moi, j'en veux pas !

Le prêtre se leva et, très agité, marcha de long en large à travers la chambre jusqu'au moment où le pauvre Molygruber se sentit complètement étourdi par cette forme noire qui, tel l'Ange de la mort, voletait devant ses yeux.

— J'ai feuilleté, une fois, le livre d'un gars qui vit près d'où je travaillais, un gars appelé Rampa. Il écrit un tas de niaiseries aussi sur la vie après la mort. Tout le monde sait que c'est des bêtises — la mort, c'est la mort ; et plus longtemps on reste mort, plus on sent mauvais. J'en ai ramassé quelques-uns de raides dans ma vie, ivrognes ou autres, et après un temps — pouah ! — pas possible de s'en approcher.

Le prêtre se rassit auprès du lit et menaça du doigt Molygruber en disant d'une voix courroucée :

— Vous serez puni, homme ; vous souffrirez, car vous blasphémez le nom de Dieu, vous raillez les Écritures saintes. Vous pouvez être certain que Dieu fera tomber sa colère sur vous !

Ayant réfléchi pendant un moment, Molygruber reprit :

— Comment des types comme vous peuvent-ils parler d'un dieu bon, d'un dieu qui aime tous Ses enfants, d'un dieu miséricorde et toute la salade, et nous dire dans la minute qui suit que ce même dieu exercera Sa vengeance ? J'aimerais que vous m'expliquiez ça. Et une autre chose encore, monsieur… Votre livre dit que si vous n'adoptez pas la doctrine de Dieu, vous allez en enfer. Faut me répondre là-dessus. Je crois pas non plus à l'enfer ; mais s'il faut absolument aller vers Dieu pour être sauvé, alors que se passe-t-il, devant votre forme particulière de Dieu, pour tous les gens de la Terre ? Hein ? Vous m'expliquez ?

Le prêtre se leva à nouveau, tout tremblant et le visage rouge de colère. Secouant son poing à l'adresse de Molygruber, il s'écria :

— Écoutez-moi bien, je ne suis pas habitué à parler avec des gens tels que vous. À moins que vous n'adoptiez les enseignements de Dieu, vous serez frappé. Vous serez foudroyé.

Il s'avança et Molygruber crut qu'il allait le frapper. Dans un effort surhumain il parvint à s'asseoir. Il ressentit alors une douleur effroyable dans la poitrine, comme si on lui écrasait les côtes. Son visage bleuit, il se renversa en arrière avec une sorte de hoquet, et ses yeux demeurèrent mi-clos.

Tout pâle, le prêtre se précipita vers la porte :

— Vite, vite ! cria-t-il, venez vite, l'homme est mort tandis que je lui parlais. Je lui disais que la colère de Dieu frapperait son impiété.

Et, sur ces mots, il se mit à courir et s'élança vers un ascenseur demeuré ouvert. En tâtonnant, il réussit à trouver le bouton et disparut.

Une infirmière passa la tête par la porte en disant :

— Que se passe-t-il avec ce vieil épouvantail ? Sa vue suffirait à donner une crise cardiaque à n'importe qui. De toute façon, à qui parlait-il ?

L'infirmier apparut, venant d'une autre chambre, et dit :

— Sais pas. Avec Molygruber, je suppose. Vaut mieux aller voir comment il est.

Tous deux gagnèrent la petite chambre privée. Ils trouvèrent le vieil homme qui tenait toujours sa poitrine. Il avait les yeux entrouverts et la mâchoire pendante. En hâte, l'infirmière pressa le bouton « urgence ». Tout de suite, l'interphone de l'hôpital donnait ordre à un docteur de venir d'urgence.

— Je pense qu'il vaut mieux l'arranger un peu, dit l'infirmière, sinon le docteur nous attrapera. Ah ! le voilà.

Le docteur à peine entré dans la chambre s'écria :

— Oh ! Dieu, qu'est-il arrivé à cet homme ? Regardez l'expression de son visage. J'espérais vraiment le remettre d'aplomb en quelques jours. (Prenant son stéthoscope, il ouvrit la veste de pyjama du vieil homme et écouta, tandis que de sa main droite il cherchait le pouls de Molygruber. Celui-ci ne battait plus.) Toute vie est éteinte, garde. Je vais faire le certificat de décès, mais, dans l'intervalle, faites-le transporter à la salle mortuaire. Nous avons besoin de son lit ; il y a tellement de malades.

Puis retirant son stéthoscope, il se tourna pour noter quelque chose sur la feuille de Molygruber, et sortit.

La garde et l'infirmier retirèrent draps et couvertures et reboutonnèrent la veste de pyjama de Molygruber.

— Vous amenez le brancard, dit la garde à l'infirmier.

Celui-ci revint avec le brancard sur lequel Molygruber était allé à la radio. La garde et l'infirmier levèrent les draps qui recouvraient le brancard. Une autre planche apparut sur laquelle ils poussèrent le corps de Molygruber et l'y attachèrent — car on estimait qu'il eût été fâcheux qu'un cadavre tombe sur le sol. Puis ils laissèrent retomber les draps, dissimulant complètement le corps.

L'infirmier ricana en disant :

— Vous ne croyez pas qu'il y a des visiteurs qui piqueraient une crise s'ils savaient que ce brancard qui a l'air vide transporte un cadavre ?

Sur ces mots, il partit, poussant son chargement en sifflotant, et gagna les ascenseurs. Il pressa le bouton « sous-sol », le dos appuyé contre son brancard et laissant sortir les gens à chaque étage.

Comme personne n'entra au rez-de-chaussée, il descendit au sous-sol et sortit le brancard de l'ascenseur. Il tourna, suivit un corridor et donna un petit coup sec contre une porte qu'on ouvrit immédiatement.

— En voilà un autre pour vous, annonça l'infirmier. Vient juste de mourir. Je l’ai amené tout de suite ; je pense pas qu'il y aura une autopsie. Vous feriez bien de l'arranger convenablement.

— De la famille ? demanda le préposé.

— N'en a pas, dit l'infirmier. Mais comme il était balayeur des rues et qu'il travaillait pour la ville, peut-être qu'elle lui paiera un enterrement. J'en doute, parce que c'est une bande de types drôlement moches.

Cela dit, l'infirmier aida le préposé à porter le corps jusqu'à la table mortuaire, Puis, ramassant le drap, l'infirmier sortit et s'en alla vers l'ascenseur en sifflotant.

 


 

Chapitre 3

Mais qu'arriva-t-il à Leonides Manuel Molygruber ? Disparut-il comme une lumière qu'on a éteinte soudain ? A-t-il expiré comme une allumette qu'on souille ? Non ! Pas du tout.

Couché dans son lit d'hôpital et se sentant malade, assez malade pour mourir, Molygruber avait été très bouleversé par ce prêtre. Il avait été ulcéré par cet homme si dépourvu de charité chrétienne, et dont il voyait le visage se congestionner de fureur, cet homme prêt à lui sauter à la gorge. Ce que voyant, il s'était brusquement assis sur son lit, pour essayer de se protéger, alors que peut-être il aurait pu appeler à l’aide.

S'asseoir avait représenté pour lui un effort immense qui avait mobilisé tout son souffle. En respirant ainsi de toutes ses forces, il avait éprouvé une terrible douleur dans la poitrine. Son cœur avait fait une véritable course de vitesse, comme le moteur d'une voiture dont la pédale des gaz est poussée à bloc alors que la voiture est à l'arrêt. Son cœur accéléra — puis s'arrêta.

Le vieil homme avait connu tout de suite une effroyable panique. Qu'allait-il lui arriver ? Qu'était-ce que la fin ? Maintenant, pensa-t-il, je vais être soufflé comme ces chandelles que j'éteignais à la maison, dans la seule maison que j'aie connue étant enfant. La panique était totale ; chacun des nerfs de son corps était en feu. Il avait la sensation qu'on essayait de le retourner sens dessus dessous, comme on fait d'un lapin mort — quand on le dépèce avant de le mettre à cuire.

Puis il y eut comme un tremblement de terre et pour Molygruber tout se mit à tourner. Le monde lui sembla composé de points, de poussières aveuglantes, tel un cyclone tourbillonnant. Il eut alors la sensation qu'on le passait au broyeur. La souffrance était intolérable.

Puis tout s'obscurcit. Les murs de la chambre, ou plutôt « quelque chose » sembla se refermer sur lui. Il eut l'impression d'être enfermé dans un tuyau froid et glissant d'où il essayait de sortir pour retrouver la sécurité.

Tout s'assombrit, tout devint plus noir encore. Mais très loin, à distance, dans ce qui était sans aucun doute l'extrémité du tuyau, il vit une lumière, mais était-ce une lumière ? C'était une chose rouge tournant à l'orange comme le blouson qu'il portait pour nettoyer les rues.

Il cherchait frénétiquement à sortir du tuyau. Il s'arrêta un instant pour respirer et découvrit qu'il ne pouvait pas. Il écoutait… écoutait, mais il n'entendait qu'un bruit curieux comme celui du vent. Puis, tandis qu'il restait volontairement immobile il lui sembla qu'on le poussait et qu'il atteignait l'extrémité du tube. Il y resta pendant un moment, puis il y eut un violent « crac » et il se trouva projeté hors du tuyau, tel un pois hors d'une petite sarbacane. Il tourna pendant un moment dans tous les sens, puis il n'y eut plus rien. Ni lumière rouge ou orange. Ni noirceur, non plus. Il n'y avait plus rien !

Au comble de l'effroi, il essaya de bouger les bras. Impossible. La panique à nouveau le gagna, il essaya de donner des coups avec ses jambes, cherchant à toucher quelque chose. Mais non, il n'y avait rien. Dans un suprême effort, il essaya de poser ses mains sur son corps. Il n'avait plus ni mains ni jambes, et il ne pouvait sentir son corps. Il « était ». C'est tout. Un fragment de quelque chose entendu peu auparavant lui revint à la conscience. C'était au sujet d'un esprit désincarné, un fantôme sans forme, sans existence, mais existant d'une certaine façon, quelque part. Il avait l'impression d'être en mouvement, mais ne semblait pas bouger. Il éprouvait d'étranges pressions, et soudain il sentit qu'il était dans du goudron chaud.

Longtemps, il y avait de cela longtemps, presque au delà de sa mémoire — alors qu'il était un petit garçon, il rôdait autour d'ouvriers qui goudronnaient une route. L'un d'eux, ayant peut-être une mauvaise vue ou bien voulant faire une farce, avait rempli une brouette de goudron et l'avait renversée sur le petit garçon. Il avait été presque incapable de bouger. C'était ce qu'il éprouvait en ce moment. Il avait très chaud, puis ensuite l'effroi le glaçait, et durant tout le temps persistait la sensation de mouvement illusoire, puisqu'il était immobile ; immobile — pensa-t-il — de l'immobilité de la mort.

Le temps passa. Passait-il vraiment ? Il l'ignorait. Il savait seulement qu'il était là, au centre du néant. Rien autour de lui, ni corps, ni bras, ni jambes ; et il supposait qu'il devait bien avoir un corps, sinon comment pouvait-il exister ? Mais, sans mains, il était incapable de le sentir. Il cherchait à voir en forçant sa vision, mais il n'y avait rien à voir. Il ne faisait même pas sombre. C'était le vide. Un fragment de pensée vint à son esprit qui, d'une certaine façon, faisait référence aux mers d'espace où il n'y a rien.

Il se demanda vainement où il avait pris conscience de cela ; il fut incapable de le retrouver.

Il existait, seul, dans le vide. Il n'y avait rien à voir, rien à entendre, rien à sentir ou à toucher. Et d'ailleurs comment aurait-il pu toucher quoi que ce soit ?

Le temps passait. Il n'avait aucune idée du temps, qui d'ailleurs n'avait aucun sens. Plus rien n'en avait désormais. Il était simplement « là ». Il avait l'impression d'être un grain de poussière suspendu dans le vide comme une mouche est retenue dans une toile d'araignée, mais non, la comparaison n'est pas bonne, car la mouche est tenue par la toile de l'araignée. Le vieux Molygruber, lui, était pris dans le vide qui le réduisait à un état de néant. Son esprit — ou ce qui lui tenait lieu d'esprit — vacillait.

Il « était » simplement un quelque chose, ou même peut-être un rien entouré de néant. Son esprit, ou sa conscience, ou quoi que ce soit qui lui restait à présent, tournait au ralenti, cherchait à formuler des idées, essayait de donner naissance à quelque chose. Cette pensée lui vint : « Je ne suis rien, si ce n'est un rien existant dans le vide. »

Soudain, tout comme une allumette brillant dans une nuit sans lune, une pensée lui vint : quelque temps auparavant, un homme lui avait demandé de faire un petit travail supplémentaire, payé ; il s'agissait de nettoyer un garage. Le vieux Molygruber s'y était rendu et, en fouinant, avait déniché une brouette et quelques outils de jardinage ; puis il avait ouvert la porte du garage, car l'homme lui en avait remis la clef. L'intérieur offrait le plus étrange ramassis de vieilleries jamais vu : un sofa dont les ressorts s'échappaient, une chaise avec deux pieds cassés et dont le tissu était tout mité. Accrochés au mur, un cadre et une roue de bicyclette et, tout autour, une moisson de pneus — pneus à clous et pneus usés. À côté traînaient des outils rouillés et inutilisables. Ces vieux trucs étaient de ceux que seuls des gens très économes sont capables d'accumuler — une lampe à pétrole avec un abat-jour déchiré, un store vénitien et, dans le coin le plus éloigné, un de ces mannequins sur pied dont se servent les femmes pour confectionner leurs robes. Il s'en empara, le joignit aux choses qu'il comptait ramasser le lendemain et qu'il avait déposées à l'extérieur, puis revint au garage.

Une vieille baignoire sur laquelle on avait placé une table de cuisine avait attiré sa curiosité, et il avait essayé de la sortir de dessous la table. Ne pouvant y parvenir, il avait alors décidé d'enlever d'abord la table ; il tira et le tiroir tomba. Il contenait quelques pièces de monnaie. « Ma foi, se dit le vieux Molygruber, me paraît dommage de les jeter ; peuvent servir à acheter un hot dog. » Il les avait donc mises dans sa poche. Le fond du tiroir renfermait encore une enveloppe avec des billets de banque de différents pays. « Bonne aubaine, s'était-il dit ; je les porterai à la banque. » Mais revenons à la baignoire. Il enleva la table, la poussa dehors et trouva, entassées sur le dessus de la baignoire, tout un tas de toiles et de bâches moisies. Il les jeta dehors, puis amena la baignoire au milieu du garage.

Ce vieux baquet renfermait une montagne de livres certains très étranges eux aussi. Mais Molygruber s'occupa de les en retirer et de les empiler sur le sol. Quelques-uns éveillèrent un vague souvenir dans son esprit — Rampa, livres par Rampa. Nonchalamment, il les feuilleta.

« Ah ! se dit-il, les livres de ce type-là doivent être de la crotte de bique ! Un type qui croit que la vie dure éternellement. Pouah ! (Il laissa choir les livres.) Il semble qu'il ait écrit un nombre formidable de livres. »

Molygruber les compta, les recompta, étonné d'en trouver autant. Certains étaient tout tachés d"encre. Une bouteille avait dû être renversée sur eux. L'un avait une reliure superbe. Molygruber eut un soupir de regret en voyant le cuir tout maculé d'encre. « Quel dommage ! » se dit-il. Il aurait pu en retirer quelques dollars, juste pour la reliure. Mais ce qui est fait est fait — le livre alla rejoindre les autres.

Tout au fond de la baignoire, restait un autre livre dans une splendeur solitaire ; il avait échappé à la saleté, à la poussière et à l'encre, enfermé qu'il était dans une enveloppe de plastique. Molygruber le ramassa, le sortit de l'enveloppe et en lut le titre. Vous — Pour toujours. Tournant les pages, et voyant qu'il y avait des illustrations, il a glissé le livre dans sa poche.

À cette heure, dans l'état particulier de néant où il était, il se rappelait certaines choses de ce livre. En rentrant chez lui ce soir-là, il avait acheté une bière et un gros morceau de fromage au supermarché. Puis, les pieds surélevés, il avait pris le livre Vous — Pour toujours. Mais certaines choses lui semblant par trop fantastiques, il ne tardait pas à jeter le livre dans un coin de la chambre. Maintenant, il regrettait amèrement de ne pas avoir persisté dans sa lecture, car il aurait peut-être, s'il l'avait fait, la clef de son dilemme actuel.

Ses pensées tournaient comme des poussières dans le vent. Que disait donc le livre ? Que voulait dire l'auteur en écrivant ceci et cela ? Molygruber se rappela amèrement sa constante opposition à l'idée d'une vie après la mort.

Un des livres de Rampa — était-ce un livre ou une lettre — ramassés dans les ordures lui revint soudain à l'esprit. « À moins que vous ne croyiez en une chose, elle ne peut pas exister. » Et ceci : « Si un homme d'une autre planète venait sur cette Terre, et s'il était totalement étranger aux humains, ceux-ci pourraient fort bien être incapables de le voir, du fait que leur esprit se refuserait à croire ou à accepter quelque chose d'aussi éloigné de leurs points de référence. »

Molygruber pensa et pensa, puis se dit à lui-même : « Soit ! Je suis mort, mais je suis quelque part ; je dois donc exister ; aussi il faut qu'il y ait quelque chose dans cette vie après l'affaire de la mort. J'aimerais savoir ce que c'est. » Tandis qu'il pensait, ses sensations — viscosité ou néant — étaient si particulières qu'il ne parvenait même pas à imaginer ce qu'elles pouvaient être ; mais, tout en pensant qu'il pouvait se tromper, il fut convaincu que quelque chose était près de lui, quelque chose qu'il ne pouvait ni voir ni toucher. Il se demanda si ce n'était pas parce qu'il était en mesure, maintenant, d'accepter l'idée que la vie ne finissait pas avec la mort ?

D'ailleurs il avait entendu d'étranges choses ; les gars, au dépôt, avaient parlé, un jour, d'un gars à l'hôpital de Toronto. Ce gars était censé être mort et sorti de son corps. Molygruber ne se rappelait pas exactement l'histoire, si ce n'est que cet homme, mort après une grave maladie, avait quitté son corps et avait vu, dans un autre monde, des choses étonnantes. Ensuite, à sa grande fureur, les docteurs avaient ramené à la vie son corps mourant ou mort, et il était revenu et avait raconté son aventure aux journalistes. Soudain Molygruber exulta : il était presque capable de voir des formes autour de lui.

Il s'assit brusquement, tendant la main pour arrêter la sonnerie de ce satané réveille-matin. Il sonnait comme jamais il n'avait sonné… mais il se souvint qu'il n'était pas endormi et se rappela qu'il ne pouvait sentir ni ses jambes ni ses bras, et que tout autour de lui n'était que néant — que rien n'existait à part ce son métallique qui aurait pu être une sonnerie, mais ne l'était pas. Il ignorait ce que c'était. Tandis qu'il réfléchissait au problème, il sentit qu'il se déplaçait à une vitesse incroyable mais, à nouveau, il n'y avait pas vitesse. Il était trop peu cultivé pour être au courant des différentes dimensions — troisième, quatrième, et ainsi de suite ; le problème était simple : il était déplacé selon d'anciennes lois occultes. Ainsi il bougeait. Nous nous servirons du mot « bouger », car il est vraiment très difficile de dépeindre des phénomènes de la quatrième dimension, avec des termes de la troisième.

Molygruber avait l'impression de se déplacer de plus en plus vite. Regardant autour de lui, il vit des formes floues, et des choses comme à travers un verre fumé. Il y avait eu, un peu auparavant, une éclipse de soleil et un de ses compagnons de travail lui avait tendu un morceau de verre fumé en lui disant : « Regarde à travers, Moly, et tu verras ce qui arrive autour du soleil, mais ne le fais pas tomber. »

Tandis qu'il regardait, la fumée se dissipa graduellement et il aperçut une chambre étrange et la regarda avec une frayeur croissante.

Il avait devant lui une vaste pièce dans laquelle se trouvaient différentes tables ressemblant à des tables d'hôpital avec toutes sortes d'équipements. Chacune d'elles était occupée par un corps nu — mâle ou femelle — tous de la même teinte bleue de la mort. Plus il regardait et plus il se sentait mal. D'horribles choses arrivaient à ces corps ; on leur enfonçait des tubes desquels s'échappait un affreux gargouillis de liquide. Puis il y avait le souffle des pompes. Fasciné, il regarda de plus près et vit qu'on retirait du sang de certains de ces corps et que, dans certains autres, on injectait une sorte de fluide, ce qui donnait immédiatement à ces corps une apparence de santé. Sans pitié, Molygruber fut encore déplacé. Il passa dans une petite alcôve où une jeune femme était assise près d'une des tables, en train de maquiller le visage d'un cadavre femelle. Le spectacle fascinait Molygruber. Il vit qu'on ondulait les cheveux, qu'on passait un crayon sur les sourcils, du rose sur les joues et, sur les lèvres, un bâton de rouge « d'un ton trop violent », pensa-t-il.

Il frémit d'horreur en voyant un autre corps qui, apparemment, venait juste d'arriver. Sur les yeux clos étaient posées de curieuses pièces de métal de forme conique, qu'il soupçonna être destinées à tenir les cils baissés. Et alors il vit qu'on poussait une aiguille d'aspect redoutable à travers les gencives supérieures et inférieures. Après quoi le fil fut tiré afin de réunir les deux mâchoires et garder la bouche fermée. Il se sentit au bord du malaise.

Il bougea et, bouleversé, vit un autre corps qu'il reconnut, avec beaucoup de difficulté, comme étant le sien. Le corps nu gisait sur une table — décharné, émacié et dans un triste état. Avec désapprobation, il regarda ses jambes arquées aux jointures saillantes. Près de lui il y avait un cercueil, ou, pour être plus précis, une caisse de plomb.

Une force le poussa en avant ; il traversa un petit corridor et entra dans la chambre. Il se déplaçait sans qu'intervienne sa propre volonté. Dans la chambre, il fut immobilisé. Il reconnut quatre de ses compagnons de travail. Ils étaient assis et bavardaient avec un jeune homme doucereux, très bien vêtu, dont le visage trahissait l'avidité.

— Voyez-vous, disait l'un d'eux, Molygruber travaillait pour la ville. Il n'a pas beaucoup d'argent, et sa vieille voiture ne vaut guère plus de cent dollars. C'est un vieux clou qui devait lui rendre service ; mais c'est tout ce qu'il a. On en retirera peut-être une centaine de dollars, et il a une très ancienne télévision en noir et blanc — qui peut aller chercher de vingt à trente dollars. Quant à ses effets personnels, ils ne valent même pas dix dollars. Ce qui ne laisse pas beaucoup pour des funérailles.

— J'aurais cru, dit le jeune homme doucereux et bien vêtu, en faisant la moue, que vous auriez organisé une collecte pour un de vos collègues mort dans des circonstances particulières. Nous savons qu'il a sauvé une enfant qui se noyait et que cet acte lui a coûté la vie. Certainement quelqu'un, même la ville, paierait pour qu'il ait des funérailles décentes.

Ses collègues se regardèrent, secouant la tête, puis l'un d'eux dit :

— Je ne sais pas… la ville ne veut pas payer, pour ne pas créer de précédent. On nous a dit que si quelque chose était payé par la ville, tel ou tel magistrat municipal soulèverait des tas d'objections. Non, je ne pense pas que la ville fasse quoi que ce soit.

Le jeune homme essayait de cacher son impatience. Après tout, c'était un homme d'affaires et son job c'était la mort — cadavres, cercueils, etc., et il devait faire de l'argent. Puis, comme s'il venait d'avoir une idée :

— Son syndicat ne ferait rien pour lui ? demanda-t-il. D'un commun accord, les quatre collègues secouèrent la tête.

— Non, dit l'un ; nous les avons interrogés mais personne ne veut rien faire. Le vieux Molygruber était juste un balayeur des rues, et si les gens donnaient quelque chose pour ses funérailles, personne ne le saurait ni n'en tirerait publicité.

Se levant, le jeune homme se dirigea vers la pièce voisine. Il appela les quatre hommes.

— Si vous venez ici, je peux vous montrer différents cercueils, mais le meilleur marché pour un enterrement serait de deux cent cinquante dollars. Ce serait vraiment le plus bas prix, juste un simple bois et le corbillard pour l'emmener au cimetière. Pourriez-vous réunir deux cent cinquante dollars ?

Les hommes semblaient très embarrassés, puis l'un dit enfin :

— Oui… je crois qu'on pourrait ; mais on ne peut pas vous les donner maintenant.

— Il n'en est pas question. Je ne m'attendais pas à ce que vous me payiez tout de suite, dit le jeune homme. Il suffira que vous me signiez ce papier qui garantit le paiement. C'est simplement pour nous couvrir, car ces dépenses ne sont pas de notre responsabilité.

Les quatre hommes se regardèrent d'une manière significative.

— O.K. ! dit l'un. Je suppose qu'on pourra aller jusqu'à trois cents dollars, mais pas un centime de plus. Je vais signer.

Le jeune homme lui tendit une plume et l'homme signa en indiquant son adresse. Les trois autres firent de même.

Sa garantie en main, le jeune homme leur sourit tout en disant :

— Il faut être sûr de ces choses, vous savez, car M. Molygruber occupe un espace dont nous avons grand besoin. Nous avons une affaire qui marche très bien ; nous tenons à ce qu'il soit enlevé aussi vite que possible, sinon il y aurait des frais.

Les hommes firent un petit mouvement de la tête. « Je vois », dit l'un d'eux ; et sur ce, ils se dirigèrent vers la voiture qui les avait amenés. Ils roulèrent, silencieux et pensifs pendant un moment, puis l'un d'eux dit soudain :

— Je suppose qu'il va nous falloir rassembler cet argent très rapidement ; l'idée de voir le vieux Moly dans cette chambre me plaît pas beaucoup.

— Quand on pense, dit un autre, que ce pauvre diable a passé sa vie à balayer les rues consciencieusement, comme personne, et que maintenant qu'il est mort après avoir sauvé une vie, personne ne veut en accepter la responsabilité — et que c'est à nous de lui montrer un peu de respect. C'était pas un mauvais gars, dans le fond. Alors, voyons comment réunir la somme. Vous avez idée comment on va s'y prendre ?

Il y eut un silence. Aucun des quatre n'y avait sérieusement réfléchi. L'un finit par dire :

— D'abord je pense qu'il faudra demander un congé pour s'assurer qu'il est bien mis en terre convenablement. Faut tout de suite parler au contremaître pour voir ce qu'il en dit.

Molygruber dérivait, voyant la ville qu'il connaissait si bien. Il avait l'impression d'être comme un de ces ballons qui volent au-dessus de Calgary en faisant de la publicité pour une marque de voiture ou autre chose. Il dérivait, sans le moindre contrôle, semblant tout d'abord émerger du toit de la morgue. Regardant vers le bas, il vit combien les rues étaient mornes, et combien les maisons avaient besoin d'une couche de peinture. Il vit les vieilles voitures parquées dans les avenues, puis il atteignit le bas de la ville ; il éprouva un petit choc en voyant son vieux domaine familier et un étranger qui portait son casque de plastique et poussait sa brouette. Il s'intéressa à l'homme qui lançait nonchalamment le balai le long des caniveaux et attrapait de temps à autre les deux cartons pour ramasser les ordures et les déposer dans la brouette. Sa brouette, elle aussi, avait l'air en piteux état ; il pensa qu'elle était loin d'être aussi soignée que lorsqu'il s'en servait. Continuant à dériver, il regarda d'un œil critique les papiers et détritus jonchant les rues, s'intéressa à un bâtiment en construction et regarda les grues fonctionner.

Quelque chose le poussa et l'amena au-dessus du camion qui allait récupérer les brouettes et les hommes. Mais, dérivant toujours au-dessus du dépôt, il s'enfonça à travers le toit. Là, il trouva ses quatre collègues en conversation avec le contremaître.

— Enfin, on peut pas le laisser là-bas, disait l'un d'eux. C'est affreux de penser qu'il n'a pas assez d'argent pour être mis en terre convenablement et que personne ne va essayer de s'en occuper.

Le contremaître répondit :

— Pourquoi ne pas organiser une collecte ? C'est le jour de la paye ; si chacun des hommes donne seulement dix dollars on pourra l'enterrer décemment avec quelques fleurs. Je l'ai connu tout gosse ; il n'a jamais rien eu ; j'ai souvent pensé qu'il était un peu détraqué, mais il a toujours bien fait son boulot, même s'il était moins rapide que beaucoup. Oui… v'là ce qu'on va faire ; on va mettre une petite note au-dessus de la baraque de paye en demandant à chacun de donner au moins dix dollars.

— Combien donnerez-vous ?

Le contremaître se pinça les lèvres et farfouilla dans sa poche. Il en sortit un vieux portefeuille crasseux et regarda à l'intérieur.

— Voilà, dit-il, c'est tout ce que j'ai jusqu'à ce que je touche ma paye : vingt dollars. Prends-les, je donne vingt dollars.

Fourrageant dans les ordures, un des hommes y dénicha une boîte de carton. Il y fit une encoche dans le milieu, et dit :

— Voilà la boîte pour la collecte. On la mettra avec la notice devant la baraque de paye. On va vite demander à un des employés de rédiger la note avant que les types aient touché leur argent.

Les hommes commençaient à rentrer de leur tournée. Les brouettes furent déchargées des camions et rangées à la place qui leur était attribuée ; les hommes placèrent les balais dans les râteliers puis, tout en bavardant, se dirigèrent vers la baraque.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda l'un d'eux en voyant la note.

— Notre pauvre collègue Molygruber. Il n'y a pas de quoi payer ses funérailles. Vous pouvez pas, les gars, cracher au moins dix dollars chacun ? C'était un des nôtres, et il a fait partie du personnel pendant très, très longtemps.

Il y eut un peu de grogne, puis le premier homme s'avança pour recevoir son enveloppe. Tous les yeux étaient fixés sur lui. Il s'empressa de la mettre dans sa poche ; mais à la vue des visages autour de lui, il la ressortit sans enthousiasme et l'ouvrit à contrecœur.

Lentement, il en retira un billet de dix dollars. Il le regarda, le tourna et le retourna, puis le glissa en soupirant dans la boîte et s'éloigna. Les autres reçurent leur paye et chacun sortit un billet de dix dollars. L'opération était achevée et tous avaient donné leurs dix dollars sauf un.

— Eh bien ! non, je connaissais pas le type. Il y a qu'une semaine que je suis là. Pourquoi voulez-vous que je paie pour un gars que j'ai même jamais vu ?

Sur ces mots, il enfonça sa casquette et se dirigea vers sa vieille voiture qui partit en hoquetant. Le contremaître s'avança vers les quatre hommes qui s'étaient occupés de la collecte :

— Pourquoi vous n'allez pas voir les gros bonnets ? Peut-être qu'ils donneraient un petit quelque chose. Vous ne risquez rien à le faire ; ils ne peuvent pas vous vider pour ça ? Vous ne croyez pas ?

Et les quatre hommes se dirigèrent vers les bureaux municipaux. Ils étaient mal à l'aise, se dandinant d'un pied sur l'autre. Sans dire une parole, l'un d'eux plaça la note et la boîte devant l'un des directeurs. Il la regarda, soupira, sortit son billet de dix dollars, le plia et le mit dans la boîte. Les autres l'imitèrent. Dix dollars, ni plus ni moins. Le tour fini, les quatre hommes rejoignirent le contremaître.

— Maintenant, les gars, leur dit-il, vous allez porter l'argent au comptable pour qu'il nous donne le total. Et ça, sur-le-champ !

 


 

Chapitre 4

Gertie Glubenheimer promena un regard mélancolique à travers la vaste pièce. Partout des corps. Quelle pauvre bande ! Elle se redressa et regarda l'horloge à l'extrémité de la pièce. Midi et demi ; l'heure du lunch, se dit-elle. Elle sortit son panier de dessous la table sur laquelle elle travaillait et, se tournant, posa son livre et ses sandwichs sur le corps à côté d'elle. Gertie était embaumeur. Elle arrangeait les cadavres afin qu'ils puissent être vus par les parents admiratifs. « Oh ! regarde-le ! Est-ce qu'oncle Nick n'est pas bien, maintenant ? » diraient les gens. Gertie était familiarisée avec les cadavres, familiarisée à un point tel qu'elle jugeait inutile de se laver les mains pour manger, après avoir tripoté ses clients.

Une voix éclata :

— Quel est l'idiot qui a laissé ce cadavre autopsié ouvert sans remplir la cavité de la poitrine ? Le petit homme qui parlait sur le seuil semblait fou de rage.

— Pourquoi, patron ? Que s'est-il passé ? demanda un homme sur un ton distrait.

— Ce qui s'est passé ? Je vais vous le dire ! la femme du gars s'est penchée pour l'embrasser et lui dire adieu, et comme il n'y avait qu'un morceau de journal sous le drap, son coude est entré dans la cavité de la poitrine. Et maintenant elle est en proie à une crise de nerfs. Elle menace de nous traîner en justice.

On entendit un ricanement mal réprimé, car de telles choses étaient fréquentes et personne ne les prenait très au sérieux.

Le patron leva les yeux et s'avança vers Gertie en trottinant :

— Enlevez votre panier de son visage, gronda-t-il, vous lui courbez le nez et nous ne pourrons jamais le redresser.

— O.K., patron, O.K., répondit Gertie. Calmez-vous, ce type est un fauché, il ne risque pas d'être exposé ! Le patron regarda le numéro de la table, consulta une liste qu'il portait et dit :

— Oh ! lui, oui ; ils ne peuvent pas aller au delà de trois cents dollars ; on va juste le mettre en caisse et l'expédier. Et que va-t-on faire du point de vue vêtements ?

La fille tourna les yeux vers le corps nu en disant :

— Qu'est-ce que vous reprochez à ceux qu'il avait à son arrivée ici ?

— À peu près juste bons à jeter aux ordures. Et puis ils ont tellement rétréci au lavage qu'on ne pourra plus les lui mettre.

— Vous vous souvenez de ces vieux rideaux qu'on avait trouvés trop décolorés pour s'en servir à nouveau ? Ne pourrait-on pas l'envelopper dedans ? demanda Gertie.

Le patron la regarda de travers en répliquant :

— Des rideaux qui valent au moins dix dollars ! Qui paiera ? Je crois que ce qu'il a de mieux à faire c'est de mettre de la sciure dans le fond du cercueil, de le poser dedans et de remettre de la sciure dessus. Personne ne le verra de toute façon. Faites cela.

Il disparut et Gertie continua son déjeuner.

Molygruber, dans sa forme astrale, planait sur tout cela, sans être vu, sans être entendu, mais voyant et entendant tout. Il en avait assez de la façon dont son corps était traité ; mais une force étrange le maintenait là ; il ne pouvait se déplacer. Il observait tout ce qui se passait, regardait des corps de femmes qu'on rhabillait de robes absolument merveilleuses, et des hommes auxquels on passait des vêtements de soirée, alors que lui, pensait-il, devrait s'estimer heureux de recevoir une ou deux poignées de sciure.

— Que lisez-vous, Bert ? demanda quelqu'un.

Un jeune homme tenant un livre dans une main et un hamburger dans l'autre leva la tête soudainement en agitant le livre :

— Je crois, répondit-il. Un bigrement bon livre de ce Rampa, qui habite dans notre ville. J'ai lu tout ce qu'il a écrit et j'en ai retenu une chose : c'est qu'il faut croire en quelque chose, car si vous ne croyez en rien votre vie devient vite celle d'un sauvage. Prenez le type qui est là il désigna d'un geste le corps du vieux Molygruber, gisant nu sur une table — il était complètement athée. Je me demande ce qu'il fait maintenant. Il ne peut pas être au ciel vu qu'il n'y croit pas ; peut pas être en enfer non plus puisqu'il n'y croit pas davantage. Il doit errer entre deux mondes. Ce Rampa répète toujours que vous n'êtes pas obligé de croire ce qu'il dit, mais devez croire en quelque chose — ou, en tout cas, garder l'esprit ouvert, car si vous ne le faites pas, personne de l'autre côté ne peut vous aider. Et dans un autre de ses livres, il prétend qu'au moment de la mort, on est plongé dans le néant. Le jeune homme rit et reprit : Il dit aussi qu'au moment précis où les gens quittent leur corps, ils voient ce qu'ils s'attendent à voir. Ce peut être une vision, celle d'anges par exemple !

Un homme se leva pour venir jeter un coup d'œil à la couverture du livre.

— Drôle de bille qu'il a ce type-là. Vous ne trouvez pas ? Je me demande bien ce que veut dire cette image ?

— Je ne sais pas, répondit le possesseur du livre. Que le diable m'emporte si j'ai jamais su ce que signifiaient ces couvertures. Mais ce qui compte, c'est ce qu'il y a dans le livre. C'est pour ça que je l'achète.

Le vieux Molygruber se rapprochait sans être pour rien dans ce déplacement. Il était simplement guidé d'un endroit à un autre — et se trouva juste au-dessus des hommes ; il entendit leurs propos, et pensa : « Si vous ne croyez pas en une chose, alors pour vous elle n'existe pas. Et alors, qu'allez-vous faire ? »

L'heure du déjeuner s'achevait. Certains lisaient, leur livre posé sur des corps, et Gertie avait étalé son casse-croûte sur Molygruber, s'en servant comme d'une table. Puis la cloche sonna. Les gens ramassèrent les restes de leur repas et jetèrent les papiers sales dans la poubelle.

Prenant une brosse, Gertie fit tomber les miettes tombées sur le cadavre de Molygruber, qui regarda avec dégoût les gestes insensibles de cette fille.

— Hé ! là ! les gars, préparez ce corps immédiatement ; posez un peu de copeaux dans cette boîte et mettez-y le gars. Puis remettez un peu de copeaux. Il ne devrait pas y avoir de fuite, mais il faut s'assurer que tout soit bien épongé. (Le patron revint, une pile de papiers dans la main, en disant :) Ils veulent que les funérailles aient lieu à 2 heures et demie, cet après-midi, ce qui est un peu rapide. Il faut que j'aille me changer.

Gertie et un des deux hommes firent rouler le corps de Molygruber sur le côté et le ficelèrent. On tira des crochets qu'on engagea dans des œillets métalliques et le corps se balança sur ce qui semblait être une petite voie ferrée. Ils poussèrent le corps de Molygruber vers la boîte dont le couvercle était enlevé. L'assistant se dirigea vers un tas de copeaux, en rapporta une quantité qu'il versa dans le cercueil, et Molygruber y fut descendu.

— Je pense, dit la fille, qu'il ne devrait pas y avoir de problème. Je l'ai bien attaché et tamponné de partout. Mais il est peut-être plus prudent de mettre de la sciure dessus plutôt que des copeaux. Personne ne le saura.

Sitôt dit, sitôt fait. Ils recouvrirent entièrement le corps avec de la sciure. Puis, ensemble, ils soulevèrent le couvercle et le rabattirent avec bruit. L'homme serra les vis à l'aide d'un instrument pneumatique à mesure que la fille les introduisait dans les trous. Prenant un chiffon mouillé, elle effaça le numéro écrit à la craie. Le cercueil fut hissé sur un trolley, et recouvert d'un drap rouge ; et tout fut roulé de l'atelier à la salle d'exposition.

Il y eut un bruit de voix, et le patron vêtu maintenant comme un parfait maître de cérémonie — jaquette noire, haut-de-forme, pantalon rayé — entra en scène.

— Sortez de là, avancez-le, voulez-vous. Le corbillard est là-bas, les portes sont ouvertes et tout le monde attend. Allons !

Gertie et l'assistant firent avancer le cercueil et le poussèrent le long d'une rampe qui aboutissait à l'arrière du corbillard. Le cercueil y entra directement. Le chauffeur se leva de son siège en disant :

— O.K., les gars ? Parfait, on y va ! Le directeur prit place à côté de lui et le corbillard s'ébranla.

Une seule voiture attendait dehors, une voiture où avaient pris place les quatre camarades de Molygruber. Ils étaient vêtus de leurs habits du dimanche, tirés probablement du mont-de-piété pour la circonstance. Outre l'argent qu'ils retiraient en les y laissant, il y avait un autre avantage à l'affaire : le mont-de-piété nettoyait toujours les vêtements avant de les mettre « en garde ».

Le pauvre Molygruber avait l'impression d'être attaché à son corps par des cordes invisibles. Tandis que le corbillard avançait, le pauvre, dans sa forme astrale, était traîné sans pouvoir dire son mot sur la question. Au lieu de cela, il était maintenu à environ trois mètres au-dessus du corps. Puis on le sortit enfin du corbillard. Le maître de cérémonie se pencha hors de la voiture et dit aux quatre hommes :

— O.K. ? Alors, partons.

Le corbillard sortit du parking des pompes funèbres, et les quatre hommes suivirent le cortège dans leur voiture. Les phares étaient allumés pour montrer qu'il s'agissait de funérailles, et sur le côté de la voiture qui suivait, était fixé un petit drapeau triangulaire portant l'inscription « Funérailles ». Ce qui signifiait qu'ils pouvaient traverser aux feux rouges sans que la police trouve à redire. Ils allèrent au long des rues, et attaquèrent la longue montée conduisant au cimetière. L'homme au haut-de-forme sortit du corbillard et vint dire à la voiture qui suivait :

— Restez bien derrière nous ; parce qu'au prochain croisement il y a toujours quelqu'un qui cherche à couper. Et vous pourriez vous perdre. On prend la troisième à droite, et première à gauche. Compris ?

L'homme fit signe que oui et le maître de cérémonie rejoignit le corbillard.

Ils ne tardèrent pas à atteindre les grilles du cimetière. Le corbillard et la voiture avancèrent le long d'une avenue. Au sommet, et sur la droite, il y avait une tombe fraîchement creusée recouverte d'un cadre muni de poulies. Le corbillard avança, tourna, puis recula. Deux hommes qui attendaient près de la tombe s'approchèrent du corbillard. Le maître de cérémonie et le chauffeur en sortirent, et à eux quatre retirèrent le cercueil. Les quatre camarades suivirent.

— Cet homme étant un athée, dit l'officiant, il n'y aura donc pas de service, ce qui vous évitera une dépense ; nous allons juste le descendre et le recouvrir.

Les hommes répondirent par un petit signe de la tête ; il y eut quelques manœuvres de poulies, et le cercueil fut descendu en terre. Les quatre hommes s'avancèrent vers la tombe et l'un d'eux regarda vers le bas, l'air infiniment troublé.

— Pauvre vieux Molygruber, personne en ce monde pour te regretter.

Un autre dit :

— J'espère que là où il va, il y aura quelqu'un.

Sur ces mots, ils rejoignirent leur voiture et sortirent du cimetière.

Les deux assistants renversèrent un chargement de terre qui tomba sur le cercueil avec un bruit sourd et pénible.

— C'est bien, dit le maître de cérémonie.

Le chauffeur regagna son siège et ils partirent.

Molygruber rôdait impuissant et, regardant vers le bas, il pensa « Ainsi c'est la fin de la vie, hé ? Quoi, maintenant ? Où vais-je d'ici ? J'ai toujours cru qu'il n'y avait rien après la mort ; mais je suis mort, et il y a mon corps et je suis ici. Alors que suis-je et où suis-je ? » À ce moment, il y eut un son semblable à celui du vent jouant sur les lignes du téléphone et Molygruber se trouva projeté à toute vitesse dans le néant. Devant lui il n'y avait rien, derrière il n'y avait rien, et rien non plus sur les côtés. Et il allait, il allait toujours, dans le néant.

Silence ! Rien que le silence. Pas un seul son. Il écouta, mais pas le moindre battement de cœur, pas la moindre respiration. Il retenait son souffle — ou du moins il le croyait — et il lui revint avec un choc que son cœur ne battait pas et que ses poumons ne fonctionnaient pas. Par la force de l'habitude il essaya de tâter sa poitrine avec ses mains. Il avait eu l'impression de sortir ses mains, et que tout en lui fonctionnait ; mais rien ne s'était passé.

Le silence se faisait oppressant. Il se déplaça avec difficulté, mais se déplaçait-il ? Il n'était plus sûr de rien. Il essaya de bouger une jambe, un doigt de pied ; mais non, rien. Aucune sensation que quelque chose était. Il reposait sur le dos — ou pensa qu'il reposait ainsi — et chercha à penser, mais comment le faire dans un brouillard de néant quand vous avez l'impression que vous n'êtes rien, que vous n'existez même pas ? Mais il devait bien exister, se dit-il, sinon il ne pourrait pas penser. Il songea au cercueil descendu dans la terre desséchée par des jours et des jours sans pluie, sans même un nuage dans le ciel. Il pensa.

Il y eut soudain une sensation de mouvement. Il regarda — il aurait dit de côté — avec étonnement et vit qu'il était au-dessus de sa tombe ; mais comment ceci pouvait-il être quand, une seconde plus tôt — une seconde ? — qu'était le temps, comment mesurer le temps ici ? Par habitude, il essaya de regarder son poignet ; mais non, il n'y avait pas de montre là. Il n'y avait pas de bras, non plus. Il n'y avait que le vide. Regardant vers le bas, tout ce qu'il vit c'était la tombe. Avec étonnement et un certain effroi il découvrit que, sur elle, l'herbe était haute. Combien de temps l'herbe met-elle pour pousser ? Tout prouvait qu'il devait être enterré depuis plus d'un mois. Puis sa vision se porta sous l'herbe, sous la terre, et il vit les vers s'agitant et creusant et, autour d'eux, de petits scarabées. Et sa vue pénétrant plus loin encore, il vit le bois du cercueil, puis sous le couvercle il découvrit l'horrible spectacle de la décomposition. Il bondit — ou du moins eut la sensation de bondir. Il trembla de tous ses membres, mais se souvint alors qu'il n'en avait pas. Il regarda autour de lui ; il n'y avait rien à voir : ni lumière ni obscurité, mais seulement le vide absolu dans lequel même la lumière ne pouvait exister. C'était une sensation terrible. Mais comment, s'il n'avait pas de corps, pouvait-il éprouver une sensation ? Il était là, essayant de comprendre.

Une pensée vint soudain ramper le long de sa conscience : Je crois… Rampa. De quoi parlaient donc ces gars la dernière fois qu'il les avait vus au dépôt ? Il y avait plusieurs balayeurs de rues et des conducteurs de camions d'ordures ; ils parlaient de vie après la mort, une conversation que Molygruber avait déclenchée en montrant un livre de Lobsang Rampa.

L'un d'eux avait dit :

— Ma foi, je ne sais pas que croire, j'ai jamais su. Ma religion ne m'aide pas, ne me donne aucune réponse, me dit seulement que je dois avoir la foi. Comment avoir la foi quand on n'a aucune preuve de rien ? Est-ce qu'il y a un de vous, les gars, qui ait jamais eu de réponse à une prière ? avait encore demandé l'homme.

Il avait regardé et vu le hochement de tête négatif de ses collègues.

— Non, avait dit l'un. Jamais connu personne qui ait eu une prière exaucée. Quand j'étais petit, on m'a enseigné la Bible et ce qui m'avait frappé alors, c'est que tous ces Anciens — grands prophètes, saints et je ne sais quoi priaient comme des fous sans jamais recevoir aucune réponse, sans que rien de bon en soit jamais sorti. Un jour j'ai lu l'histoire de la crucifixion. Il était dit dans le Livre saint que le Christ avait crié ces mots : « Seigneur, Seigneur, pourquoi m'as-tu abandonné ? » Mais Il n'a pas reçu de réponse.

Il y avait eu un lourd silence parmi les hommes qui se balançaient d'un pied sur l'autre, et bien que peu habitués à penser, ils avaient essayé de réfléchir au futur. Qu'y avait-il après la mort ? Rien ? Les corps retournaient-ils simplement à la terre pour s'y putréfier et tomber en poussière ? Il était impossible qu'il n'y ait pas plus que ça — pensèrent-ils. Il devait y avoir un sens défini à la vie, et un sens défini à la mort. Certains d'entre eux avaient regardé leurs camarades d'un air coupable, car ils avaient en mémoire d'étranges circonstances, des événements particuliers qui ne pouvaient recevoir d'explications.

L'un avait dit :

— Cet auteur dont vous nous avez parlé et qui vit dans le bas de la ville, eh bien ! ma bourgeoise a lu tous ses livres et elle ne cesse de me sermonner. Elle me dit : « Jake, tu sais que si on ne croit en rien, il ne reste rien à quoi se raccrocher quand on est mort. » Elle répète sans cesse : « Si on croit qu'il y a une vie future, alors on a une vie après la vie terrestre. C'est aussi simple que ça. Et si l'on n'y croit pas, alors on flotte comme une bulle dans le vent ; on va à la dérive presque sans existence. Vous devez croire, garder l'esprit ouvert, et ainsi vous avez quelque chose pour stimuler votre intérêt quand vous quittez ce monde. »

Il y avait eu encore un long silence. Les hommes avaient paru mal à l'aise se demandant comment ils pourraient bien se retirer sans avoir l'air de se sauver. Molygruber pensait à tout cela tandis qu'il était là, étendu, ou debout, ou assis — il ne savait pas au juste — très haut dans le néant, n'étant qu'une pensée désincarnée, autant qu'il pût l'imaginer. Mais alors, cet auteur avait peut-être raison. Les gens l'avaient peut-être persécuté, avaient cherché à le détruire par une publicité infâme — parce qu'ils ne savaient pas, parce qu'ils se trompaient. Qu'enseignait-il donc ? Molygruber faisait de terribles efforts pour se remémorer cette pensée fugace qui n'avait touché sa conscience que très superficiellement. Elle lui revint alors. « Vous devez croire en quelque chose. Si vous êtes catholique, vous croyez à un paradis peuplé d'anges et de saints. Si vous êtes juif, votre concept de ce qui suit la vie sur terre est d'une forme différente. Et si vous êtes un disciple de l'Islam, votre paradis prend encore une autre forme. Mais ce qui importe, c'est de croire en quelque chose, de garder un esprit ouvert, qui vous permet, même si présentement vous ne croyez pas, de pouvoir être convaincu. Sinon vous flotterez, telle une pensée à la dérive, et aussi ténu qu'elle. »

Molygruber pensa et repensa à la question. Il réfléchit avec quelle obstination il avait, durant toute sa vie, refusé l'existence d'un Dieu, refusé l'existence d'une religion, pensant que tous les prêtres n'étaient que des grigous avides de l'argent du public qu'ils endormaient avec des contes de fées. Il essaya d'imaginer le vieil auteur qu'il avait si souvent vu de près. Il se concentra sur l'expression du visage de cet homme, et, à sa grande terreur, il lui sembla que ce visage était devant lui, qu'il lui parlait et disait : « Vous devez croire. Croire en quelque chose, si vous ne voulez pas n'être qu'une ombre sans pouvoir, sans motivation, et sans attache. Vous devez croire et être prêt à recevoir de l'aide, afin d'être arraché au vide, au néant stérile, et transporté sur un autre plan d'existence. »

À nouveau, Molygruber songea : « Je me demande qui se sert de ma brouette à présent ? Et comme dans un éclair, il revit les rues de Calgary, et sa brouette poussée au long des rues par un jeune balayeur qui s'arrêtait de temps à autre pour fumer une cigarette. Puis il aperçut le vieil auteur et trembla de frayeur en le voyant qui levait les yeux avec une sorte de sourire ; ses lèvres alors prononcèrent des mots : « Croyez en quelque chose, croyez, ouvrez votre esprit ; il y a des gens prêts à vous aider. »

Molygruber regarda à nouveau la rue et éprouva une poussée de fureur contre l'homme qui se servait de sa vieille brouette. C'était maintenant un instrument dont les poignées étaient horriblement malpropres. Le balai, lui aussi, était usé, mais même pas usé d'une manière régulière — d'un côté seulement — ce qui révélait que l'homme ne mettait pas la moindre fierté dans son travail. Il se sentit gagné par la colère et, en même temps, par une terrible vitesse, une vitesse à paralyser l'esprit. Et cependant, comment pouvait-il sentir la vitesse quand il n'y avait aucune sensation de mouvement ? Comment pouvait-il y avoir vitesse sans le vent sur son visage ? Il trembla alors de terreur. Avait-il un visage ? Était-il en un lieu où le vent existait ? Il ne savait pas.

Molygruber simplement était. Il n'y avait aucune notion de temps, à peine un sentiment d'exister. Il était, tout simplement. Son esprit tournait au grand ralenti, seulement de vagues pensées glissant sur l'écran de sa vision mentale. Puis, de nouveau, il se représenta le vieil auteur et entendit presque les mots qui n'avaient pas été formulés : « Vous devez croire en quelque chose. » Sur ce, Molygruber revit son enfance, les conditions misérables dans lesquelles il avait vécu. Il se rappela une image et une phrase lue dans la Bible : « L'Eternel est mon berger… il me guide… » Il me guide. La pensée revenait comme un refrain dans son esprit ou dans sa conscience — ou dans ce qui lui en tenait lieu maintenant — et il pensa : « J'aimerais qu'Il me guide ! Je voudrais que quelque chose me guide ! » Et à cette pensée, il sentit quelque chose ; il n'aurait pu dire ce que c'était, mais il avait la sensation que des gens étaient près de lui. C'était comme lorsqu'il avait dormi à l'asile de nuit ; dès qu'un clochard entrait dans cette grande pièce, il sentait sa présence, non pas au point de se réveiller, mais au point de devenir vigilant au cas où l'intrus essayerait de voler la montre ou le mince portefeuille qu'il avait blottis sous son dos. C'était un peu comme un état de veille.

Il formula une pensée : « Aidez-moi, aidez-moi », et il lui sembla sentir qu'il avait des pieds. C'était comme une sensation aux extrémités, une sensation étrange et — oui il avait des pieds ; avec une affreuse terreur il découvrit que ses pieds étaient sur quelque chose de collant et de gluant — du goudron peut-être. Il se rappelait le jour où, enfant, il était sorti de la maison en courant et avait marché vers l'endroit où les ouvriers de la ville goudronnaient la grand-route. Et il retrouvait ce qu'avait été sa terreur — il était très jeune — à la pensée qu'il était prisonnier de la route et n'en sortirait jamais. C'est ce qu'il éprouvait en cet instant — il était pris dans le goudron. Et alors, il pensa que le goudron montait le long de son corps — car il pouvait sentir son corps maintenant ; il avait des bras, des mains, des doigts, mais était incapable de les remuer pris qu'ils étaient dans le goudron ou dans une matière collante qui empêchait le mouvement ; et au-dessus de lui il y avait des gens et ces gens l'observaient. Il l'aurait juré. La fureur le prit, une fureur presque meurtrière et il émit la pensée : « O.K., vous, les gars, pourquoi me regardez-vous ainsi bouche bée ? Pourquoi ne venez-vous pas me donner un coup de main ? Ne voyez-vous pas que je suis coincé ? » La pensée revint à lui claire et forte, presque comme ces choses qu'il avait vues sur les écrans de télévision, dans les vitrines des marchands. « Vous devez croire, vous devez croire, vous devez ouvrir votre esprit avant que nous puissions vous aider ; pour l'instant vous nous repoussez. Croyez ! nous sommes prêts à vous aider, croyez ! »

Il grogna et essaya de courir après les gens qui le dévisageaient ; mais il se rendit compte que ses mouvements n'étaient qu'une vaine agitation. Il était englué dans le goudron et ses mouvements, presque imperceptibles. Il pensa soudain : « Oh ! mon Dieu, que s'est-il passé ? » Et avec la pensée de : « Oh ! mon Dieu », il avait aperçu une lueur dans l'obscurité, comme la lumière du soleil au-dessus de l'horizon, à la naissance du jour. Il regarda plein d'une crainte respectueuse et de nouveau murmura, juste pour voir :

— Dieu, Dieu, aidez-moi !

À sa grande surprise, et à sa grande joie, la lumière brilla et il crut voir une « forme » se découpant sur l'horizon et lui faisant signe d'approcher. Mais non, Molygruber n'était pas encore prêt ; il se contenta de marmonner pour lui-même :

— Un nuage bizarre, je suppose ; ce doit être ça. Personne ne désire m'aider. Ainsi la lumière s'assombrit, la « forme brillante » s'évanouit, et Molygruber s'enfonça encore plus profondément dans la matière collante. Le temps passa, une éternité de temps ; il n'y avait aucune indication du passage du temps, mais l'entité qui avait été Molygruber demeurait simplement « quelque part » plongée dans l'obscurité de l'incroyance et, autour de lui, se trouvaient ceux qui l'aideraient s'il ouvrait simplement son esprit à la croyance, leur permettant ainsi d'accomplir leur tâche et de le guider vers la lumière — vers quelque forme d'existence qui s'y trouvait.

Il était dans un état de grande agitation, rendue par le fait qu'il ne pouvait sentir, ni ses bras, ni ses jambes ou quelque partie que ce soit de son corps. Pour une quelconque raison il ne parvenait pas à chasser de son esprit ce vieil auteur qui semblait le harceler. Quelque chose lui donna l'impression de bouillonner sous sa conscience… Enfin il trouva ce qu'il cherchait.

Il avait vu, quelques mois auparavant, le vieil auteur, dans son fauteuil roulant, faisant son petit tour dans le parc nouvellement achevé, en compagnie d'un homme. Molygruber, comme c'était son habitude, s'était arrêté pour écouter leur conversation. L'auteur disait :

— Vous savez, la Bible chrétienne a beaucoup éclairé le problème de la vie après la mort et ce qui me paraît toujours le plus remarquable chez les chrétiens — les catholiques en particulier, qui croient en les saints, les anges, et tout le reste — c'est qu'ils semblent cependant, et pour une raison extraordinaire, douter de la vie après la mort. Alors comment vont-ils expliquer l'Ecclésiaste (XII, 5-7) qui dit, en fait : « Parce que l'homme va dans sa demeure éternelle et les pleureurs au long des rues… la poussière retourne à la terre, et l'esprit retourne au Dieu qui l'a donné ! » Vous savez, j'espère, avait poursuivi l'auteur, ce que cela signifie ? Vous le savez ? Cela veut dire que le corps d'une personne est composé de deux parties ; l'une retourne à la poussière dont elle est censée être faite, et l'autre retourne à Dieu ou à la vie qui suit celle-ci. La Bible reconnaît la vie après la mort, mais pas les chrétiens, apparemment. Mais il existe nombre de choses en lesquelles les chrétiens ne croient pas. Ils les découvriront, cependant, quand ils seront de l'autre côté !

Molygruber sauta, ou plutôt eut l'impression de sauter. Comment peut-on sauter quand on n'a pas de corps ? Ces mots semblaient avoir été prononcés juste derrière lui. Il parvint à tourner autour de sa conscience, mais il n'y avait rien derrière lui ; il médita donc pendant quelque temps sur le problème, pensant que peut-être il s'était égaré, ayant permis à la première partie de sa vie de déformer sa pensée. Peut-être y avait-il quelque chose après la vie sur terre. Il doit y avoir quelque chose, conclut-il, car il avait vu mourir son corps, l'avait vu mort et — il avait frissonné et aurait eu un malaise si la chose avait été possible — l'avait vu pourrir tandis que les os apparaissaient à travers la chair en décomposition.

— Oui, se dit-il à lui-même, si l'on peut marmonner sans voix, c'est qu'il doit y avoir quelque chose après la mort. Il avait dû être induit en erreur durant toutes ces années. Peut-être l'amertume qu'avait engendrée la dureté de sa vie avait-elle faussé son esprit ? Oui, il devait y avoir une sorte de vie, parce qu'il était toujours vivant, ou était supposé l'être, et, s'il ne l'était pas, comment alors pensait-il à ces choses ? Oui, il devait posséder une forme de vie.

Comme cette pensée lui venait, il sentit qu'une chose très particulière était en train de se produire ; il lui semblait éprouver des fourmillements sur ce qui aurait été le contour d'un corps. Il avait des bras, des jambes, des mains et des pieds, et en se tournant légèrement il était à même de les sentir. Et alors — oh ! gloire à Dieu — la lumière augmenta. Dans le néant où il avait été plongé, la lumière pénétrait lentement ; elle était d'une couleur rosée et très faible, mais allait en grandissant. Et alors, avec une soudaineté qui faillit lui faire perdre l'esprit, il se renversa et sembla tomber — tomber sur ses pieds. Après un peu de temps, il atterrit sur quelque chose de collant et, tout autour de lui, il voyait un brouillard noir, entrecoupé de rais d'une lumière rosée. Il essaya de bouger, mais si tout mouvement n'était pas absolument impossible, il était cependant difficile, très difficile. Il avait le sentiment d'être dans quelque matière visqueuse qui l'entravait, ralentissait ses gestes, et il barbotait, trébuchait pour lever d'abord un pied, puis l'autre. Il se compara à l'un de ces monstres mystérieux illustrant la couverture de livres de science-fiction.

Il cria :

— Oh ! Dieu, si vous existez, aidez-moi ! À peine avait-il prononcé ces mots qu'il sentit un changement s'opérer dans sa situation. La matière collante disparut, le brouillard se fit moins épais, et il pouvait distinguer de vagues formes qui bougeaient autour de lui. Étrange situation, en vérité. Il la comparait à celle qui consisterait à être enfermé dans un sac de plastique couleur de fumée. Il essayait de voir au travers et n'arrivait à rien.

Il essaya encore, mettant la main devant ses yeux et s'obstina. Il eut l'impression, plus que la vision, de gens qui tendaient les mains vers lui, mais ne pouvaient l'atteindre. Ils en étaient empêchés comme par quelque mur transparent et invisible.

Oh ! Dieu ! pensa-t-il, si seulement cette couleur pouvait disparaître, si je pouvais abattre ce mur, ce plastique ou ce je ne sais quoi. Impossible de voir qui sont ces gens qui peuvent vouloir m'aider ou peut-être me tuer. Mais comment pourraient-ils me tuer puisque je suis déjà mort. Suis-je mort ? Il frissonna longuement à l'idée qui frappa soudain son esprit : « Suis-je dans un hôpital ? Ai-je des cauchemars après avoir vu ce prêtre ? Peut-être suis-je à nouveau en vie et sur terre, et tout ceci n'est-il qu'un cauchemar ? J'aimerais savoir ! »

Faiblement, très faiblement comme si elle venait de très loin, une voix lui parlait. Elle était si voilée qu'il dut faire un immense effort pour capter ce qui était dit :

— Croyez ! Croyez ! Croyez en une vie à venir. Nous ne pouvons vous délivrer que si vous croyez. Priez Dieu. Il y a un Dieu. Peu importe le nom que vous lui donnez. Peu importe la forme de religion. Toute religion a un Dieu. Croyez. Appelez à l'aide votre propre Dieu. Nous attendons, attendons.

Molygruber demeura immobile. Il ne se débattait plus ; ses pieds ne s'agitaient plus pour essayer de traverser le voile qui l'entourait. Il restait calme. Il pensa au vieil auteur, il pensa aux prêtres et les rejeta comme n'étant que des farceurs à la recherche d'un moyen de gagner leur vie facilement en exploitant la crédulité d'autrui. Puis il retourna à ses premières années, pensa à la Bible et ensuite pria Dieu de l'éclairer.

— Oh ! Dieu tout-puissant ! Quelle que soit la forme que vous adoptez, aidez-moi. Je suis enlisé. Je suis perdu ! J'ai mon être, mais je n'ai pas d'existence. Aidez-moi et permettez que les autres m'aident !

Ayant dit ces mots avec un cœur plein de foi, iI éprouva soudain un choc, comme s'il avait touché deux fils électriques, à nu. Pendant un moment, il tourbillonna tandis que le voile se déchirait.

 


 

Chapitre 5

Le voile d'obscurité qui entourait Molygruber se déchira devant lui et il fut ébloui par la lumière. Il protégea désespérément ses yeux derrière ses deux mains que, Dieu merci, il avait retrouvées. La lumière était d'une force aveuglante ; jamais encore il n'avait vu lumière aussi puissante, pensa-t-il. Il se prit à retourner à ses jours passés en tant que ramasseur d'ordures, et il songea au grand bâtiment métallique qu'il avait vu construire, et à l'équipement de soudure. Il se rappela la violente lumière que produit la soudure, une lumière si insoutenable pour les yeux que les ouvriers sont contraints de porter des verres noirs. Molygruber ferma ses paupières, pressa ses mains sur ses yeux, mais la lumière cependant demeurait encore très forte. Puis parvenant à se contrôler il souleva prudemment ses paupières. C'était, sans aucun doute, éblouissant ; entrouvrant les yeux, il regarda.

Dieu ! Quelle scène merveilleuse il vit ! Le noir avait disparu, s'était évanoui — et pour toujours, espérait-il — et il se tenait près d'un groupe d'arbres. Regardant vers le sol, il vit une herbe verte et luxuriante, une herbe jamais encore vue auparavant. Et sur cette herbe, il remarqua qu'il y avait de petites choses blanches avec un centre jaune. Il se creusait la cervelle pour identifier ces petits objets blancs. Puis il trouva… c’étaient des pâquerettes, bien sûr, des pâquerettes des champs. Il les voyait, en réalité, pour la première fois ; jusqu'ici il ne les avait vues qu'en image, et parfois sur les écrans de télévision qu'il regardait dans les vitrines des magasins. Mais il y avait bien d'autres choses à voir à côté des pâquerettes. Il leva les yeux et regarda à droite et à gauche. Une personne se tenait de chaque côté de lui et elles lui souriaient, se penchaient sur lui car Molygruber était un homme petit, insignifiant, ratatiné, avec des mains noueuses et des traits fatigués. Il leva les yeux vers ces deux créatures : il ne les avait jamais vues, mais elles lui souriaient avec une réelle gentillesse.

— Eh bien ! Molygruber, dit l'une, que pensez-vous de l'endroit, ici ?

Molygruber resta muet. Comment pouvait-il savoir ce qu'il éprouvait, et ce qu'il pensait de ce lieu qu'il avait à peine eu le temps de voir. Baissant les yeux, il fut heureux de constater qu'il avait des pieds. Puis il laissa son regard voyager le long de son corps. À cet instant, il fit un bond et rougit des pieds à la tête. « Dieu ! me voilà devant ces gens avec rien pour couvrir ma nudité ! » Ses mains, tout de suite, esquissèrent le geste, vieux comme le monde, des gens surpris sans pantalon. Les deux hommes qui l'entouraient éclatèrent de rire et l'un dit :

— Molygruber, qu'y a-t-il qui ne va pas, mon vieux ? Vous n'êtes pas né avec des vêtements, pas vrai ? Sinon, vous seriez bien le seul à qui une telle chose serait arrivée. Si vous désirez être vêtu, réfléchissez à ce que vous aimeriez porter !

Molygruber était si confus que, pendant un moment, il fut incapable de penser. Puis son choix se porta sur ce qu'on appelait une tunique — vêtement allant jusqu'aux chevilles, avec des manches et fermé sur le devant. À peine sa pensée s'était-elle portée sur ce vêtement, qu'il s'en trouvait revêtu. Il se regarda et frissonna d'une façon nouvelle ; c'était une combinaison d'un rouge éclatant. Les deux hommes ne purent s'empêcher de rire à nouveau ; une femme qui passait non loin de là se tourna vers eux en souriant et dit en s'avançant :

— Qu'est-ce donc, Boris ! Un nouveau encore effrayé de sa propre peau ?

Celui qu'elle avait appelé Boris répliqua en riant :

— Oui, Maisie. Ça se passe tous les jours ici. Ils sont tous comme ça en arrivant.

Molygruber regarda la femme et pensa : « J'espère que je suis en sûreté avec celle-ci ; je ne connais rien aux femmes ! » Tous laissèrent échapper un rire sonore. Pauvre Molygruber, il ne se rendait pas compte que, sur ce plan particulier d'existence, chacun était télépathe !

— Regardez autour de vous, Molygruber, dit la femme. Ensuite nous vous emmènerons et vous expliquerons où vous êtes, et tout le reste. Vous nous avez donné pas mal de fil à retordre ; vous vous refusiez à sortir de votre nuage noir — en dépit de tout ce que nous vous disions.

Molygruber murmura quelque chose pour lui-même, et c'était un murmure si confus qu'il fut à peine perçu, même par télépathie. Mais il regarda autour de lui. Il était dans une sorte de parc ; il n'avait jamais imaginé qu'un tel parc puisse exister ; l'herbe y était plus verte que n'importe quelle herbe qu'il ait pu voir auparavant ; quant aux fleurs, innombrables, leurs couleurs étaient infiniment plus vives que celles des fleurs habituelles. Le soleil déclinait ; la température était agréablement tiède ; il y avait le bourdonnement des insectes et le murmure des oiseaux. Molygruber leva les yeux ; le ciel était bleu, d'un bleu intense avec des nuages blancs qui ressemblaient à des flocons. Puis Molygruber faillit tomber d'étonnement et sentit ses jambes faiblir :

— Où est donc le soleil ? dit-il.

L'un des hommes lui répondit en souriant :

— Vous savez que vous n'êtes pas sur la terre, Molygruber. Vous en êtes loin, très loin ; vous êtes en un temps et un plan d'existence tout à fait différents. Vous avez une masse de choses à apprendre, mon ami !

— Je veux bien être damné, dit Molygruber ; si je comprends comment vous pouvez avoir la lumière du soleil, quand il n'y a pas de soleil ?

Ses compagnons — deux hommes et une femme — se contentèrent de lui sourire, et la femme le prit gentiment par le bras en lui disant :

— Venez, nous vous emmènerons à l'intérieur et vous expliquerons beaucoup de choses. Tous quatre, ils traversèrent la belle herbe verte et gagnèrent une allée merveilleusement pavée.

— Eh ! cria Molygruber, ce sentier me fait mal aux pieds. Je n'ai pas mes souliers ! Ce qui déclencha un nouvel éclat de gaieté. Et Boris de dire à Molygruber :

— Eh bien ! pourquoi ne pas réfléchir à la paire de chaussures ou de bottes que vous souhaiteriez porter ? L'opération vous a réussi pour ce qui est du vêtement, bien que la couleur, je dois l'avouer, ne soit pas une réussite. Vous devriez en changer.

Molygruber réfléchit et pensa au spectacle qu'il avait dû donner vêtu de cette tunique rouge, et sans chaussures. Il souhaita être débarrassé de ce ridicule vêtement et le fut aussitôt.

— Oh ! cria-t-il, et maintenant me voilà nu devant une femelle. Oh ! je suis triste. Je n'ai jamais encore été nu devant une femelle. Que va-t-elle penser de moi ?

La femme explosa littéralement de rire, et les gens qui cheminaient sur le sentier se retournèrent, amusés, pour voir ce qui se passait.

— Allons, allons, dit la femme à Molygruber, tout est très bien, ne vous inquiétez pas. Après tout, vous n'avez pas beaucoup à montrer, vous ne pensez pas ? Mais, de toute façon, imaginez-vous seulement dans vos beaux habits du dimanche, chaussé de souliers bien cirés, et si vous y pensez, vous vous retrouverez vêtu ainsi.

Ce qui se produisit.

Molygruber marchait avec précaution et rougissait chaque fois qu'il regardait la femme. Il avait atrocement chaud sous son col et se sentait mal à l'aise, car sur la terre le pauvre vieux Molygruber faisait partie de ces malheureux qui aiment à regarder et pas à agir. Si incroyable que la chose puisse paraître à notre époque, la connaissance qu'avait Molygruber du sexe opposé se limitait à ce qu'il voyait dans les magazines et sur les affiches suggestives que les cinémas mettaient à leur porte dans le but d'exciter l'appétit des passants.

Il réfléchit à son passé, à son ignorance des femmes. Si longtemps il avait imaginé tant de choses curieuses les concernant, jusqu'au jour où il avait vu des jeunes filles se baignant dans la rivière. Il fut arraché à ses pensées par de bruyants éclats de rire et découvrit qu'il avait autour de lui une foule de gens qui avaient suivi sa pensée vu que dans ce monde où il était pensée et parole étaient très semblables. Il rougit et prit littéralement ses jambes à son cou. Ses trois compagnons partirent à sa suite en courant, s'essoufflant pour essayer de le rejoindre, mais ils en étaient empêchés par de fréquents accès d'hilarité. Molygruber courait ; puis, épuisé, il s'écroula sur un banc du parc. Ses poursuivants, quand ils le rejoignirent, ne parvenaient pas à s'arrêter de rire.

— Molygruber, il est préférable que vous attendiez pour penser, d'être à l'intérieur, lui dit-on en désignant une merveilleuse construction juste sur la droite. Contentez-vous pour l'instant de concentrer votre esprit sur l'idée de garder vos vêtements jusqu'à ce que nous soyons entrés. Là, nous vous expliquerons tout.

Ils se levèrent, et se plaçant de chaque côté de Molygruber, les deux hommes le prirent par le bras et tous trois se dirigèrent vers le bâtiment. Ils pénétrèrent dans une très élégante entrée en marbre, où régnaient une fraîcheur agréable ainsi qu'une lumière douce qui donnait l'impression d'émaner des murs. Il y avait un bureau de réception très semblable à ceux qu'avait vus Molygruber en risquant un œil à travers les portes des hôtels. Un homme qui était là sourit plaisamment et demanda :

— Un nouveau ?

Maisie fit signe que oui de la tête en disant :

— Et un vrai novice aussi.

Ils traversèrent le hall, puis longèrent un corridor où se tenaient de nombreuses personnes. Molygruber se sentait toujours rougissant ; ces gens, hommes et femmes, portaient des vêtements divers, dont certains franchement exotiques, et d'autres ne portaient… rien du tout et n'en semblaient pas du tout gênés.

Quand Molygruber fut introduit dans une chambre très confortablement meublée, il était dans un tel état de sudation qu'il donnait l'impression de sortir d'une piscine — encore qu'il n'eût jamais pénétré dans aucune. Avec un soupir de soulagement, il se laissa tomber sur une chaise et commença à s'éponger le visage avec un mouchoir qu'il avait trouvé dans sa poche.

— Pouah ! répéta-t-il à deux reprises. Laissez-moi sortir de tout ceci, laissez-moi retourner sur terre, je ne peux pas rester dans un endroit pareil !

— Mais, Molygruber, répondit Maisie en se moquant de lui gentiment, vous devez rester ici. Vous vous souvenez ? Vous êtes un athée ; vous ne croyez pas en Dieu et vous ne croyez pas à la vie après la mort. Vous êtes encore ici, ce qui prouve qu'il doit bien exister une sorte de vie après la mort.

La chambre où on l'avait amené avait deux grandes fenêtres. Il regardait comme fasciné, la scène à l'extérieur : le parc splendide avec un lac en son milieu et une rivière agréable qui venait se jeter dans le lac. Il voyait des hommes, des femmes et des enfants. Tous donnaient l'impression de marcher comme s'ils savaient où ils allaient, et pourquoi ils y allaient. Soudain, un homme débouchant du sentier vint s'asseoir sur le banc, et Molygruber le regarda, pétrifié d'admiration, sortir de sa poche un paquet de sandwichs ! Molygruber ne pouvait détacher son regard de l'homme. Il le vit déchirer le papier qui enveloppait les sandwichs, le déposer avec soin dans un panier placé près du banc, et attaquer les sandwichs. Molygruber, en le regardant, se sentait faiblir et entendait son estomac formuler de vigoureuses protestations. Il leva les yeux vers Maisie et s'exclama :

— Fichtre ! J'ai faim. Quand est-ce qu'on mange par ici ?

Il chercha dans ses poches, se demandant s'il n'avait pas un peu de monnaie sur lui ; il mangerait bien un hamburger ou quelque chose du même genre. La femme posa sur lui un regard plein de compréhension et lui dit :

— Vous pouvez avoir ce que vous voulez comme nourriture ou boisson. Décidez simplement ce que vous désirez, mais n'oubliez pas qu'il vous faut d'abord penser à une table, sinon vous devrez manger par terre.

Se tournant vers lui, un des hommes parla :

— Nous vous laissons pour un moment, Molygruber ; pendant ce temps vous réfléchissez à ce que vous aimeriez avoir comme nourriture mais, comme vous l'a dit Maisie, pensez d'abord à une table. Quand vous aurez obtenu cette nourriture dont vous n'avez d'ailleurs nul besoin, nous reviendrons vous trouver.

Sur ces mots, ils se dirigèrent vers le mur qui s'ouvrit pour les laisser passer, puis se referma derrière eux.

Toute cette histoire d'avoir à méditer sur ce qu'il voulait manger pour l'obtenir, et aussi de n'avoir — comme on le lui avait dit — nullement besoin de manger, était pour Molygruber plus qu'incompréhensible. Le type n'avait-il pas déclaré qu'il n'avait nul besoin de nourriture ? Qu'entendait-il par là ? Toutefois il avait terriblement faim, faim au point de s'évanouir. Et cette sensation lui était familière ; il l'avait bien souvent éprouvée dans sa jeunesse. Et c'était parfaitement désagréable.

Il s'interrogea sur la façon dont il devait penser. Avant tout, la table. Il savait, bien sûr, ce qu'était une table ; n'importe quel idiot le savait. Mais quand vint le moment d'y penser, ce ne fut pas tellement facile. Sa première tentative lui parut ridicule à l'extrême. Il essaya de revoir les vitrines des magasins d'ameublement devant lesquelles il s'arrêtait parfois tandis qu'il balayait la rue ; sa pensée se fixa sur une jolie table ronde en métal avec un parasol au-dessus ; puis il se souvint que son attention avait été aussi attirée par une autre table décorée — une table à ouvrage pour dames. À son complet étonnement, il découvrit que la création qui se tenait devant lui était un mélange des deux — moitié métal et moitié table à ouvrage — et semblait très instable. Il la repoussa des mains en disant :

— Pouah ! Va-t'en et vite !

Il se reprit à réfléchir et pensa à une table qu'il avait aperçue dans un parc où il avait l'habitude d'aller. Elle était faite de rondins et de planches. Il la revit avec autant de précision que possible afin de la demander. Immédiatement elle fut devant lui ! C'était un meuble très rustique, en bois presque brut, et il s'aperçut qu'il avait complètement oublié de penser à un siège ; il se dit qu'il pourrait utiliser la chaise qui était dans la chambre. Mais, à sa grande déception, il découvrit, en avançant la chaise que celle-ci était beaucoup trop basse pour la table. Ayant finalement réglé tous ces détails, il se concentra sur la nourriture. Pauvre, Molygruber appartenait à la classe des déshérités, ayant toujours vécu au jour le jour et n'ayant qu'un peu de café pour accompagner un hamburger ou quelque nourriture du même genre. Il opta donc pour une assiette de hamburgers et quand ils se matérialisèrent devant lui, il mordit dedans à pleines dents. Mais c'était une duperie, car la chose n'avait rien à l'intérieur ! Après plusieurs essais et beaucoup d'erreurs, il comprit qu'il lui fallait penser clairement et que s'il désirait un hamburger il devait imaginer ce qui serait à l'intérieur. Finalement, il l'obtint, exactement comme il le voulait ; mais en mordant dedans il décida qu'il n'avait pas grand goût ; et quand il essaya le café qu'il avait souhaité, ce fut pire encore. Jamais il n'avait bu un café aussi affreux. Il en vint à la conclusion qu'il ne pouvait plus se fier à son imagination, mais continua à essayer de produire ceci puis cela, sans se risquer cependant au delà d'un café, d'un hamburger et d'un morceau de pain ; mais n'ayant jamais de sa vie mangé du pain frais, il lui semblait toujours fade et déplaisant.

Pendant un moment, il y eut le bruit de la mastication de Molygruber dévorant ses hamburgers ; puis ayant avalé bruyamment son café, il repoussa simplement la table et se mit à réfléchir à toutes les choses particulières qui lui étaient arrivées. Il se rappela tout d'abord qu'il ne croyait pas à la vie après la mort. Alors où était-il donc, maintenant ? Il songea à son corps en décomposition et, lui ayant jeté un coup d'œil involontairement, il faillit vomir. Quelles étranges expériences que celles qu'il avait traversées ! Tout d'abord il avait cru être pris dans un tonneau de goudron ; puis le goudron s'était évanoui pour faire place à une fumée noire rappelant celle que répandait sa lampe à pétrole quand il oubliait de baisser la mèche avant de quitter sa chambre. Il se souvenait de ce que sa logeuse lui avait dit ! Soudain, il se retourna. Boris était debout à côté de lui et demandait :

— Vous avez eu un bon repas, à ce que je vois, mais pourquoi vous en tenir à ces horribles hamburgers ? Vous savez que vous pouvez avoir tout ce que vous désirez, mais à la condition que vous y pensiez soigneusement, que vous réfléchissiez à tous les ingrédients, puis ensuite à la cuisson de la chose choisie.

Molygruber leva les yeux vers lui en disant :

— Où est-ce que je lave les assiettes ?

— Mon cher garçon, dit Boris sincèrement amusé, vous ne lavez pas les assiettes ici. Par la pensée vous les faites apparaître, puis disparaître. Tout ce que vous avez à faire quand votre repas est terminé, c'est de penser à la disparition des plats. C'est aussi simple que ça. Vous vous y ferez très vite. Mais vous savez que vous n'avez pas besoin de manger, car vous trouvez dans l'atmosphère tout l'élément nourrissant qui vous est nécessaire.

Molygruber se sentait devenir amer. Toute cette situation l'exaspérait en ce qu'elle avait d'absurde. Comment accepter l'idée de trouver sa nourriture dans l'atmosphère ? Et pour qui ce Boris se prenait-il ? Il savait, lui, Molygruber, ce que c'était que d'avoir faim, au point de s'évanouir sur le trottoir avec un agent qui vous botte les côtes en vous disant de se relever, si vous ne voulez pas être embarqué !

— Allons, il nous faut partir d'ici, lui dit l'homme. Je dois vous conduire auprès du docteur qui vous dira quelques petites choses et essayera de vous aider. Venez.

Ce disant, il pensa à la table et aux restes du repas, et le tout s'évanouit dans l'air. Puis il emmena Molygruber vers le mur qui s'écarta devant eux, les faisant déboucher sur un long corridor brillant. Des gens y circulaient, donnant l'impression de se rendre quelque part, et lui, Molygruber, était complètement désorienté et ahuri.

Après avoir suivi un couloir, l'homme frappa à une porte verte. « Entrez », dit une voix. L'homme poussa Molygruber à l'intérieur et disparut.

Molygruber regarda autour de lui, effrayé. La pièce était confortable et agréable, mais l'homme imposant, assis derrière le bureau, le terrorisait littéralement ; il lui faisait penser à un médecin du travail qui l'avait examiné au moment où il avait demandé un emploi de balayeur des rues — oui, c'était bien ça, le médecin du travail. Il avait été très brusque et, ricanant du physique minable de Molygruber, lui avait déclaré qu'il doutait qu'il soit assez fort pour pousser un balai. Mais il s'était laissé attendrir et l'avait finalement reconnu bon pour le job.

L'homme assis derrière le bureau leva les yeux et, cette fois, lui sourit d'un air réconfortant en disant :

— Avancez, Moly, et asseyez-vous. J'ai besoin de vous parler.

Hésitant, presque effrayé d'avancer, Moly, tout tremblant, fit quelques pas et vint s'asseoir. L'homme le regarda des pieds à la tête en disant : Plus nerveux que beaucoup, hein ? Qu'y a-t-il qui ne va pas, mon gars ?

Pauvre Molygruber, il ne savait que répondre ; si la vie avait été terrible pour lui, il lui semblait maintenant que la mort était pire encore. Et il déversa son histoire.

L'homme l'écouta et lui dit :

— Maintenant, c'est vous qui m'écoutez. Je sais que votre vie a été très dure, mais vous l'avez faite plus dure encore, vous-même. Ce n'est pas un mince fardeau que vous avez à porter. Il vous faut changer vos conceptions sur un tas de choses.

Molygruber le fixait, certains des mots qu'il entendait ne voulant rien dire pour lui. Voyant son trouble, l'homme demanda :

— Voyons, qu'y a-t-il maintenant ?

Molygruber répondit :

— Certains mots que je comprends pas ; j'ai aucune éducation, vous savez, on m'a rien appris, seulement ramassé deux ou trois choses comme ça…

L'homme repassa dans son esprit les mots qu'il avait employés.

— Je ne pense pas m'être servi de mots inhabituels. Qu'est-ce donc que vous n'avez pas compris ?

Molygruber baissa la tête et dit avec humilité :

— Conception, j'avais toujours cru que c'était ce que les gens font quand ils fabriquent des bébés. C'est le seul sens de ce mot, pour moi.

Le docteur le regarda bouche bée, puis fut pris d'un véritable fou rire.

— Conception ? Mais conception ne veut pas seulement dire ce que vous croyez. Conception signifie aussi compréhension. Si vous n'avez aucune conception d'une chose, vous n'en avez pas davantage la compréhension. Voilà tout ce que veut dire ce mot.

Molygruber était très perturbé par tout ceci, l'esprit toujours obsédé par cette histoire de conception. Mais se rendant compte que le docteur lui parlait, il se cala sur sa chaise et écouta.

— Vous ne croyiez pas à la mort — ou plutôt à la vie après la mort. Vous avez quitté votre corps et avez flotté ici et là ; vous ne sembliez pas pouvoir vous mettre dans la tête que vous aviez quitté un corps en décomposition et étiez encore vivant ; vous étiez axé sur l'idée de néant et n'en vouliez pas démordre. Aussi, si vous n'êtes pas capable d'imaginer un certain lieu, vous ne pouvez pas y aller ? Pas vrai ? Si vous vous persuadez qu'il n'y a rien, alors pour vous il n'y a rien. Vous n'avez que ce que vous espérez, que ce que vous pouvez comprendre ; aussi avons-nous essayé de vous choquer, et c'est pourquoi nous vous avons fait reculer et vous avons repoussé dans cet atelier des pompes funèbres afin de vous laisser voir quelques corps que l'on préparait pour être exposés. Nous avons cherché à vous faire voir que vous n'étiez qu'une pauvre chose raide dont personne ne se préoccupait, qui ne comptait pour personne ; et c'est la raison pour laquelle on vous a jeté sur un lit de copeaux ; mais même cela ne suffisait pas ; il a fallu vous montrer votre tombe, votre cercueil et aller jusqu'à vous faire voir votre corps en train de se décomposer. Ceci nous déplaisait déjà passablement ; mais il en a fallu davantage encore pour vous éveiller au fait que vous n'étiez pas mort.

Molygruber donnait l'impression d'être en état d'hypnose. Il comprenait de façon assez vague et cherchait à comprendre davantage. Mais le docteur poursuivait :

— La matière ne peut être détruite ; elle ne peut que changer de forme, et dans un corps humain il existe une âme — une âme qui ne meurt jamais, qui vit éternellement. Elle a besoin de plus d'un corps, car elle doit acquérir toutes les formes d'expériences. S'il s'agit d'une expérience de combat, elle prend le corps d'un guerrier… et ainsi de suite. Mais quand le corps est tué, ce n'est rien de plus qu'un paquet de vêtements jetés à la poubelle. L'âme, le corps astral — peu importe le nom que vous lui donnez — s'évade des ordures et est prête à recommencer. Mais si cette âme a perdu beaucoup de compréhension ou n'en avait même pas, alors ce n'est pas facile de l'instruire.

Molygruber hochait la tête et pensait confusément à ce vieil auteur qui avait écrit certaines choses que lui, Molygruber, n'avait pas comprises à l'époque ; mais maintenant, une à une, de petites pièces du puzzle se mettaient en place dans son esprit.

Le docteur reprit :

— Si une personne ne croit pas au paradis ou à une vie future, cette personne, quand elle passe de l'autre côté de la mort, erre indéfiniment ; elle n'a nulle place où aller ; personne n'est là pour l'accueillir vu qu'elle demeure convaincue qu'il n'y a rien ; cette personne est dans la position d'un aveugle qui se répète à lui-même que les choses ne peuvent pas être, puisqu'il ne peut les voir. Il jeta sur Molygruber un regard pénétrant pour voir s'il suivait sa pensée, puis continua : Vous vous demandez probablement où vous êtes. Vous n'êtes pas en enfer, vous en êtes juste sorti. Le seul enfer existant, c'est cet endroit que vous appelez terre ; il n'y a pas d'autre enfer, pas de feu éternel, pas de damnation. Il n'existe pas de diables qui viennent avec des tisons pour vous brûler de façon indécente, sur divers points de votre personne. Vous allez sur la terre pour apprendre, pour connaître diverses expériences, et approfondir celles déjà faites — et quand vous avez appris ce que vous étiez allé y apprendre, votre corps alors se détache et vous montez au royaume astral. Il y a plusieurs plans d'existence ; celui-ci est le plus bas, le plus près du plan terrestre ; et vous êtes ici, sur le plus bas, parce que vous n'avez pas la compréhension suffisante qui vous permettrait d'aller plus haut, parce que vous n'avez pas la possibilité de croire. Si vous alliez maintenant dans un royaume plus élevé, vous seriez aveuglé sur-le-champ par l'intense radiation de vibrations beaucoup plus élevées.

Voyant l'air totalement ahuri et perdu de Molygruber, le docteur ajouta d'un ton maussade :

— Je crois qu'il vaut mieux vous reposer un peu ; je ne veux pas vous fatiguer trop le cerveau pour le moment. Quand vous serez un peu reposé, je vous expliquerai d'autres choses. Il se leva et sortit, disant : Je vous verrai plus tard.

Molygruber marcha un peu dans la chambre, mais en passant sur un certain point du sol, tout cessa d'exister ; Molygruber — sans qu'il le sache — était profondément endormi, ses « batteries astrales » venaient d'être rechargées. Toutes ces choses, bien au delà de sa compréhension, avaient constitué, pour lui, une expérience épuisante.

 


 

Chapitre 6

Il s'éveilla en sursaut :

— Oh ! mon Dieu ! s'exclama-t-il, je vais arriver en retard au travail. On va me virer et il faudra que je m'inscrive au chômage.

Il bondit du lit et resta comme cloué au sol. Il regarda autour de lui, ébahi par l'ameublement et la vue qu'on avait par la large fenêtre. Puis, lentement, tout lui revint. Il se sentit très reposé ; il ne s'était jamais, en fait, senti aussi bien de toute sa vie — sa vie ? Voyons, où était-il donc maintenant ? Il ne croyait pas à la vie après la mort, mais pourtant il était bien mort ; aucun doute à ce sujet. Il avait eu tort certainement, et une vie existait après la mort.

Un homme entra avec un sourire réconfortant et lui dit :

— Alors, vous êtes de ceux qui aiment le breakfast, hein ? Vous aimez la nourriture, n'est-ce pas ? L'estomac de Molygruber commença à se manifester par des gargouillements.

— Sûr que je l'aime, répondit-il. Je vois pas très bien comment on pourrait continuer sans nourriture. J'aime en avoir des tas, mais j'ai jamais eu beaucoup à manger. Il se tut pendant quelques secondes, puis reprit : J'ai vécu de cafés et de hamburgers, c'était bon marché. J'ai jamais eu autre chose. Fichtre ! Ce que j'aimerais un bon repas !

L'homme le regarda et lui dit :

— Eh bien ! demandez ce que vous voulez. Vous pouvez l'avoir.

Molygruber demeurait là en proie à l'indécision. Il avait envie de tant de choses merveilleuses vues sur des menus affichés à l'extérieur des hôtels et des restaurants. Qu'était-ce donc ? Il réfléchit un instant ; puis la chose lui revint à l'esprit. C'était un breakfast spécial affiché à l'extérieur d'un des meilleurs restaurants de l'endroit. Rognons grillés, œufs frits, toasts — oh ! tellement de choses. Certaines étaient très au delà de sa compréhension ; il ne les avait même jamais goûtées ; mais l'homme qui le regardait sourit soudain en disant :

Très bien, j'ai compris ce que vous voulez, et le voici.

Il se retourna et quitta la chambre en riant. Molygruber demeura étonné se demandant pourquoi il était parti aussi rapidement. Et ce breakfast ? Où était-il ?

Un fumet merveilleux le fit se retourner, et là, juste derrière lui, il y avait une table recouverte d'une belle nappe blanche ; serviette, argenterie, vaisselle fine, tout y était ; ses yeux s'ouvrirent démesurément.

Il souleva un des couvercles d'argent et faillit s'évanouir d'extase à l'odeur qui montait du plat. Il n'avait jamais vu de tels mets. Il regardait, ne parvenant pas à croire que cela lui était vraiment destiné, puis il finit par s'asseoir. Il posa une serviette sur sa poitrine et attaqua son repas. Pendant un moment, ce ne fut que mastication tandis que Molygruber mordait dans les saucisses, le foie, le rognon, les œufs frits et autres petites choses. Puis ce fut le bruit des toasts craquant sous ses dents, suivi de la déglutition de sa tasse de thé. Il n'avait jamais bu de thé, et le goût lui parut d'une certaine manière plus agréable que celui du café. De toute façon, c'était un changement agréable.

Il se leva et retourna s'étendre sur son lit ; le repas avait été si substantiel qu'il avait peine à rester debout. Il s'étendit donc, se laissa aller et ne tarda pas à glisser vers le sommeil. Il rêva — rêva de la terre, pensa à la dure vie qu'il avait eue, à son père qu'il n'avait pas connu et à sa mégère de mère ; il songea à ses débuts d'éboueur, puis, progressant, pour devenir balayeur des rues. Les pensées et les images défilaient dans son esprit et y tournaient en rond. Ouvrant les yeux, soudain, il vit que la table avait disparu, et que le docteur était assis devant lui.

— Eh bien ! mon garçon, dit celui-ci, c'est un sérieux repas que vous avez pris là. Vous savez, bien sûr, que vous n'avez besoin d'aucune nourriture sur aucun de ces plans d'existence. En éprouvant la nécessité de manger, vous ne faites que céder à une habitude inutile ramenée de la terre ou la nourriture est nécessaire. Ici nous trouvons dans l'environnement toute notre subsistance et toute notre énergie. Vous découvrirez très vite qu'il en est de même pour vous, car ces aliments que vous venez d'absorber ne sont qu'une illusion. Mais maintenant, il nous faut parler ; vous avez des tas de choses à apprendre. Asseyez-vous ou bien étendez-vous, mais écoutez-moi.

Se renversant sur son lit, Molygruber écouta ce que le docteur avait à lui dire.

— L'humanité, lui dit ce dernier, est une expérience limitée à un univers particulier. L'humanité n'est que l'enveloppe temporaire d'âmes immortelles qui doivent faire l'expérience de la dureté et de la discipline au cours de leur existence corporelle ; car ce genre d'épreuves n'existe pas sur ce que nous appelons les mondes spirituels.

« Il y a des entités qui attendent toujours d'être nées d'un corps terrestre ; mais les choses doivent être décidées avec soin. Tout d'abord, qu'a besoin d'apprendre l'entité ? Quel genre de conditions devraient prévaloir à travers la vie, afin que l'entité puisse tirer le maximum d'avantages de sa vie sur terre ? Le docteur regarda Molygruber. Vous ne semblez pas très renseigné là-dessus, à ce que je crois comprendre ?

Levant les yeux, Molygruber répondit :

— Non, docteur. Je sais que les gens naissent et que le processus est un beau gâchis ; puis ils vivent une poignée d'années de misère et ils meurent ; on les met dans un trou, et c'est tout. Enfin c'était ce que je croyais jusqu'à maintenant.

Il avait dit ces mots d'un air réfléchi.

— Oui, c'est très difficile, remarqua le docteur, si vous n'avez pas la moindre idée de ce qui se passe — parce que vous semblez penser qu'une personne naît, vit et meurt… et c'est tout. Mais il n'en est pas ainsi. Je vous expliquerai tout.

Et voici ce qu'il lui dit :

— Dans cet univers, la terre n'est qu'un endroit insignifiant, et cet univers est un lieu sans importance comparé aux autres univers, les univers grouillant de vie — vie de différentes sortes, vie servant des buts différents. Mais pour les humains, la seule chose qui compte, c'est ce qui arrive aux humains. Tout cela est un peu comme une école. Un bébé vient de naître ; pendant un temps il apprend à travers ses parents les rudiments d'un langage ; il apprend — cela avant la venue sur terre des hippies et du MLF — un semblant de manière, de culture. Puis vient l'âge du jardin d'enfants, et dans cette école il est gardé par un malheureux maître qui essaye de le distraire pour qu'il reste tranquille, jusqu'à l'heure de la sortie. À l'école, le premier trimestre n'a pas une grande importance — tout comme la première vie sur terre.

« L'enfant progresse et passe d'une classe à l'autre, chacune devenant de plus en plus importante — jusqu'au moment où il arrive au diplôme. Alors c'est l'école préparatoire de médecine ou la faculté de droit. Ou le modeste apprentissage de compagnon-plombier. Peu importe ce qu'a à étudier la personne et les examens qu'elle a à passer — et il importe de signaler que certains plombiers gagnent plus d'argent que certains médecins. Sur terre, le statut social est une vaste erreur. Peu importe ce qu'étaient les parents d'un individu ; la seule chose qui compte dans la vie future, c'est ce que cet individu est devenu. Le fils d'un homme qui n'était sur terre qu'un humble plombier peut fort bien être un esprit cultivé et noble. Et de même, un homme ayant eu l'avantage de la naissance et occupant la position de conservateur de musée, peut avoir les manières d'un porc. Les valeurs terrestres sont erronées et seules comptent celles de la vie future.

« Aux premiers jours de ce round particulier de civilisation, les choses étaient plutôt rudimentaires ; les gens apprenaient par l'expérience, en étant le vainqueur ou le vaincu au cours de bagarres. Les deux parties en présence n'étaient parfois que de petits propriétaires ou des ouvriers agricoles, et quelquefois des chevaliers luttant dans quelque domaine royal ; peu importe la façon dont on est tué — et quand on l'est, eh bien ! il faut passer dans une autre vie.

« À mesure que le monde atteignait à une certaine maturité, les agressions et les efforts que l'homme eut à subir et fournir devinrent plus sophistiqués. Dans le travail, on rencontra la haine, les jalousies, les petites laideurs de la vie de bureau, l'impitoyable compétition dans la vente des voitures, des assurances, et autres professions ou commerces. La vie de travail, actuellement, a quelque chose de décourageant ; et comme il n'est pas question d'assommer son voisin alors on lui fait un croc-en-jambe poliment, ou on cherche à le ruiner d'une façon ou d'une autre. Si, par exemple, vous êtes un auteur et n'appréciez pas tel ou tel autre écrivain, eh bien ! vous montez une cabale contre lui avec deux autres auteurs. Vous produisez une quantité de fausses preuves, puis vous mettez un journaliste sur l'affaire en lui offrant une petite enveloppe et, s'il s'agit d'un type qui aime la table, eh bien ! vous l'invitez à dîner. Il part alors rédiger son article sur la victime en question ou opérer sa destruction par le moyen d'autres mass media — une profession vraiment basse – et tous ces gens font de leur mieux pour torpiller l'auteur qu'ils n'ont jamais rencontré et dont ils n'ont jamais rien lu. C’est ce qu'on appelle la civilisation. Le docteur fit une pause, puis dit à Molygruber : J'espère que vous enregistrez bien tout ceci, et s'il y a un point que vous ne comprenez pas, il faut m'arrêter. Je dois, en effet, vous instruire car vous ne semblez pas avoir appris beaucoup dans toute votre vie terrestre.

Molygruber hocha la tête, et le docteur s'exprima à peu près en ces termes :

— Après décision prise dans le monde astral quant à ce qui est nécessaire, les circonstances sont alors examinées et on sélectionne les parents qui pourraient convenir. Puis, quand le mari et la femme, sur terre, ont fait leur petite affaire, l'entité est alors préparée dans l'astral ; elle « meurt » au monde astral et est poussée dans le monde terrestre sous la forme d'un bébé. Le traumatisme provoqué par le fait même de naître est habituellement si sérieux que l'individu oublie tout de sa vie passée ; et c'est pourquoi nous avons des gens qui disent : « Oh ! mais je n'ai pas demandé à naître ! Aussi ne me blâmez pas pour ce que j'ai fait ! »

« Quand une personne meurt à la terre, elle aura atteint un certain niveau de compréhension ; elle pourra avoir appris un peu de métaphysique, et aura ainsi acquis quelque savoir qui l'aidera dans le monde futur. Dans un cas comme le vôtre, Molygruber, vous donnez l'impression d'être singulièrement ignorant de ce qu'est la vie après la mort. Je vous l'expliquerai donc :

« Quand une personne qui n'a vécu que quelques existences sur terre — c'est-à-dire sur le plan à trois dimensions — quitte la terre, ou « meurt » comme on dit improprement, le corps astral ou l'âme est reçu dans un monde astral inférieur qui est en accord avec le savoir de cette personne récemment arrivée. Un garçon ou un homme peu cultivé devra, s'il veut s'élever dans la société, suivre les cours du soir, afin d'y acquérir les connaissances indispensables. Il en est de même avec l'astral. Il y existe une multitude de mondes, dont chacun convient à un type donné d'individu. Ici, dans ce monde qui est dans l'astral inférieur à quatre dimensions — il vous faudra vous instruire en métaphysique ; vous devrez apprendre comment penser afin d'obtenir vêtements, nourriture et tout ce dont vous avez besoin. Vous avez encore à vous rendre dans le hall des souvenirs, où vous verrez tout ce que vous avez fait dans votre vie passée, et où vous vous jugerez. Et je peux affirmer qu'il n'est pas de juge aussi sévère que son propre surmoi. Le surmoi peut être comparé à l'âme. Je vous dirai brièvement qu'il existe environ neuf « dimensions » disponibles dans cette sphère particulière d'activité. Quand on a finalement atteint l'incarnation dans le neuvième corps ou surmoi, on est alors prêt à monter dans les sphères plus élevées et à apprendre des choses supérieures. Les gens et les entités s'efforcent toujours de grimper, tout comme les plantes luttent pour aller vers la lumière.

« Ceci est un monde astral inférieur où pour apprendre vous devrez avoir plusieurs leçons ; il vous faudra aller à l'école pour y être instruit de beaucoup de choses concernant la vie sur terre, et la vie dans l'astral. Puis plus tard, vous déciderez du type de leçons que vous avez à apprendre. Quand tout ceci aura été décidé, vous serez en mesure de retourner sur la terre auprès des parents choisis où, on l'espère, vous aurez cette fois davantage d'opportunités de vous élever et d'avoir ainsi sur terre une position meilleure. On espère que dans une prochaine vie, vous apprendrez beaucoup — ce qui vous permettra, lorsque vous quitterez à nouveau le corps terrestre, de ne pas revenir à ce bas niveau, mais à deux ou trois plans au-dessus de celui-ci.

« Plus vous montez dans les sphères astrales, plus vos expériences sont intéressantes, et moins vous endurez de souffrances ; mais il vous faut approcher ces choses avec soin, doucement et lentement. Si vous étiez, par exemple, placé soudainement sur un monde astral deux ou trois stades au-dessus de celui-ci, vous seriez aveuglé par l'intensité des émanations provenant des gardiens de ce monde-là ; aussi, plus vous apprendrez rapidement ce que vous avez à apprendre, plus vite vous pourrez retourner sur terre et vous préparer pour un stade plus élevé.

« Disons qu'un homme vraiment très bien quitte la terre, la terre à trois dimensions, celle de laquelle vous êtes arrivé récemment. S'il était vraiment très éclairé il pourrait franchir deux ou trois stades, et le traitement qu'il y trouverait serait moins dur que celui que vous avez ici ; il n'aurait pas à imaginer, comme vous, sa nourriture. L'essence de son corps absorberait, de l'environnement, toute l'énergie dont il a besoin. Vous pourriez faire aussi bien, mais vous n'êtes pas instruit en de telles choses, vous n'êtes pas capable d'une assez grande compréhension en matière de spiritualité pour être témoin du fait que, jusqu'à présent, vous n'avez pas cru à la vie après la mort. Sur ce plan-ci, celui où vous résidez à présent, il y a nombre de gens qui ne croient pas à la vie après la mort ; ils sont ici pour apprendre qu'elle existe !

« Dans des incarnations à venir, vous lutterez pour monter, ce qui fait que, mourant au monde terrestre, vous renaîtrez à un monde astral ; vous vous élèverez à un plan supérieur et aurez de plus en plus de temps entre les incarnations. Dans votre cas, par exemple, en supposant que vous ayez été renvoyé de votre emploi sur terre, c'est un travail où vous auriez pu retrouver un emploi le lendemain ; mais pour un professeur, le problème serait plus difficile et l'emploi plus long à trouver. De même sur le plan où vous êtes maintenant, vous pourriez être renvoyé sur terre dans un mois ou deux ; mais quand on atteint à des plans plus élevés, on doit attendre plus longtemps afin de se remettre des chocs psychiques endurés sur la terre.

Molygruber se redressa en disant :

— Tout ça, docteur, me dépasse. Je suppose que je dois commencer à apprendre quelque chose, hein ? Mais est-ce qu'on ne peut pas, d'ici, parler aux gens qui sont sur terre ?

L'ayant regardé pendant un instant, le docteur répondit :

— Oui, si le sujet est jugé suffisamment urgent. Sous certaines conditions et circonstances, une personne d'ici peut entrer en contact avec quelqu'un qui vit sur terre. Qu'avez-vous en tête ?

L'air un peu gêné, considérant ses pieds, puis ses mains, Molygruber finit par répondre :

— Eh bien voilà ! Le gars qui a ma vieille brouette, j'aime pas la façon dont il la traite. Je la soignais, je la tenais toujours aussi propre que possible. Je voudrais entrer en contact avec le directeur du dépôt et lui dire de donner au gars qui a pris mon job un bon coup de pied où vous savez.

Le docteur eut l'air très choqué :

— Mais mon ami, répliqua-t-il, vous devez apprendre à ne pas céder à la violence et à ne pas juger les gens si sévèrement. Vous méritez, bien sûr, des éloges pour avoir pris tant de soin de votre instrument de travail ; mais un autre homme a le droit de le traiter différemment. Non, il est impossible que vous entriez en contact avec votre directeur pour un motif aussi frivole. Je vous suggère d'oublier complètement votre vie sur terre. Vous êtes ici maintenant, et plus vite vous apprendrez ce qui concerne cette vie et ce monde, plus vite vous serez en mesure de progresser — car vous êtes ici pour apprendre et seulement pour cela — afin de pouvoir être envoyé vers un statut supérieur.

Molygruber alla s'asseoir sur son lit, ses doigts tapotant ses genoux. Le docteur le regarda avec curiosité se demandant comment il était possible que des gens puissent vivre un certain nombre d'années sur terre et demeurer aussi obtus, ignorants presque de ce qui se passe autour d'eux et ne sachant rien concernant le passé ou le futur.

— Qu'y a-t-il ? demanda-t-il soudain. Molygruber leva les yeux en sursautant puis répondit :

— Oh ! j'ai pensé et je comprends que je suis mort. Mais si je suis mort, pourquoi est-ce que j'ai l'air solide ? J'ai cru que j'était un fantôme, et un fantôme, c'est comme une bouffée de fumée.

Le docteur éclata de rire :

— Combien de fois n'ai-je pas entendu cela ? dit-il. La réponse est très simple : quand vous êtes sur terre, vous êtes fondamentalement de la même substance que ceux qui vous entourent, et ainsi vous vous voyez mutuellement comme étant solides, mais si moi, par exemple, j'allais sur terre venant de l'astral, je serais si ténu et transparent pour les gens qu'ils ne me verraient pas ou passeraient au travers de moi. Mais ici nous sommes, vous et moi, de la même matière, de la même densité de matière ; aussi pour l'un et pour l'autre nous sommes solides, tout autour de nous est solide. Et écoutez bien ceci : vu que sur les plans plus élevés d'existence les vibrations sont de plus en plus élevées, si quelqu'un venait à nous, disons, de la cinquième dimension, nous serions incapables de le voir ; il vous serait invisible, parce qu'étant d'une substance supérieure. Pour Molygruber, tout cela était trop ; il paraissait de plus en plus embarrassé. Vous ne me suivez pas ? demanda le docteur.

— Non. Pas du tout.

Le docteur soupira.

— Je suppose, dit-il, que vous connaissez un peu la radio ? Vous savez que vous ne pouvez pas avoir FM sur un poste qui n'est fait que pour MW (Medium Wave, ou onde courte — NdT), et vice versa. De la même façon, vous pouvez dire que nous, sur ce plan d'existence, sommes FM (modulation de fréquence, fréquence beaucoup plus élevée que MW — NdT) et les gens sur terre sont MW. Cela devrait vous aider à comprendre qu'il y a au ciel et sur terre plus de choses que vous ne pensez ; mais vous êtes ici maintenant et vous devez apprendre certaines d'entre elles.

Molygruber eut soudain une vision et revit les deux ou trois fois où il était allé à l'école du dimanche. Il cessa de jouer avec ses doigts et demanda au docteur :

— Y a-t-il quelque chose de vrai dans l'histoire qui dit que les gens vraiment saints ont un fauteuil au paradis ?

Le docteur éclata de rire :

— Oh ! Dieu ! tant de gens ont cette idée ridicule. Non, il n'y a rien de vrai là-dedans. Les gens ne sont pas jugés en fonction de leur religion, mais du fonctionnement de leur esprit. Font-ils le bien pour essayer de bien faire ou pour acquérir une sorte d'assurance en vue du moment où ils quitteront la terre ? C'est une question à laquelle on se doit d'être en mesure de répondre. Quand les gens passent de vie à trépas, ils voient ce qu'ils espéraient voir. Si de fervents catholiques ont été élevés avec des idées d'anges, de musique céleste et de saints jouant de la harpe, alors c'est ce qu'ils auront quand ils passeront d'un monde à l'autre. Mais quand ils se rendent compte que tout cela n'est qu'hallucination, ils voient alors la vraie réalité, et c'est leur intérêt de la voir le plus vite possible. Il s'arrêta, regarda très sérieusement Molygruber et reprit : Ce qu'il y a de bien en ce qui concerne des gens comme vous, c'est qu'ils n'ont aucune idée fausse ou préconçue quant à ce qu'ils vont voir. Ils gardent un esprit ouvert — c'est-à-dire qu'ils ne sont ni croyants ni incroyants, ce qui vaut beaucoup mieux que de suivre en esclave n'importe quelle discipline.

Molygruber était immobile, fronçant les sourcils, puis il parla :

— Quand j'étais gosse, j'avais une peur bleue car on me disait toujours que, si je n'obéissais pas, j'irais en enfer, que là un tas de diables me brûleraient où vous savez, ce qui me ferait atrocement mal. Comment, si Dieu est aussi grand qu'on le dit, s'il est notre Père miséricordieux, peut-il vouloir nous torturer éternellement ? C'est ce que je ne peux pas arriver à comprendre !

Le docteur soupira à plusieurs reprises et dit :

— Oui, c'est là une de nos plus grandes difficultés. On a donné aux gens de fausses valeurs… de fausses affirmations ; on leur a dit qu'ils iraient en enfer et seraient damnés. Il n'y a, dans tout cela, pas un brin de vérité. L'enfer, c'est la terre. Les entités vont sur terre pour apprendre, à travers les épreuves, les différentes choses qu'elles doivent savoir. La terre est généralement un lieu de souffrance. Si une personne est peu évoluée elle n'a généralement pas assez de ce que nous appelons le karma pour avoir à souffrir afin d'apprendre. Ces personnes restent sur terre pour acquérir quelque expérience en observant les autres et, ensuite, reviennent plus tard pour leurs propres épreuves. Mais il n'existe pas d'enfer après la vie sur terre. C'est une illusion ; c'est un faux enseignement.

— Alors, dit Molygruber, pourquoi y a-t-il tant de choses sur l'enfer dans le Livre-Saint ?

— Parce que, répondit le docteur, il y avait au temps du Christ un village appelé Enfer. Il était situé en bordure d'une très haute terre, et à l'extérieur de ce village se trouvait un marécage d'où sortaient de la fumée et des vapeurs sulfureuses. Quand une personne était accusée d'une quelconque chose, on l'amenait au village Enfer pour qu'elle y subisse l'épreuve qui consistait à passer à travers ces fumées — selon la croyance qui voulait que si elle était coupable elle ne supporterait pas la chaleur et serait brûlée. Mais si elle était innocente ou assez riche pour soudoyer les prêtres du lieu — qui lui recouvraient alors les pieds d'un enduit protecteur — elle pouvait traverser le marais et émerger de l'autre côté, reconnue innocente. C'est à peu près ce qui se passe maintenant avec la façon dont est rendue la justice. L'innocent est souvent emprisonné alors que le coupable reste en liberté.

— Il y a autre chose qui me tourmente, dit Molygruber. Il paraîtrait que, lorsqu'on meurt, il y a des gens qui vous aident de l'autre côté à aller au paradis ou dans l'autre endroit. Je suis supposé être mort ; mais je suis certain de ne pas les avoir vus. Il m'a fallu y aller tout seul, comme le bébé qui naît au moment où on ne l'attend pas. Qu'est-ce donc que cette histoire d'aides ou d'assistants ?

Le docteur répondit :

— Bien sûr qu'il y a des aides qui assistent ceux qui souhaitent l'être ; mais si quelqu'un — vous, par exemple se refuse à croire en quoi que ce soit, — vous ne pouvez non plus croire aux aides. Aussi, si vous n'y croyez pas, ils ne peuvent venir vous aider. Et au lieu d'être assisté, vous êtes muré dans l'épais brouillard noir de votre obscurantisme, de votre manque de croyance et de compréhension. Je vous assure que les aides existent, si vous leur permettez de venir.

« De même, un parent ou ami vient généralement accueillir le nouveau venu dans l'astral. Mais ce plan-ci est le plan inférieur, le plus près de la terre, et vous y êtes parce que vous ne croyez en rien. Et vu votre ignorance, il vous est plus difficile encore de croire aux plans plus élevés ; aussi vous êtes dans ce que certaines personnes considèrent comme le purgatoire. Ce mot signifie purge ; c'est un lieu de purgation où vous resterez aussi longtemps que vous ne serez pas guéri de votre manque de croyance. Et parce que vous êtes sur ce plan, vous ne pouvez pas rencontrer ceux qui ont été amicaux avec vous, dans d'autres existences. Ils sont sur des plans beaucoup plus élevés.

Molygruber s'étira en disant :

— Sapristi ! Je parais avoir dérangé les choses, aussi que se passe-t-il maintenant ? Le docteur se leva et pria Molygruber de faire de même en disant :

— Vous devez vous rendre maintenant au hall des souvenirs où vous reverrez chacun des événements de votre vie sur terre ; en les voyant, vous jugerez de ceux où vous avez réussi, et de ceux qui furent des échecs ; vous commencerez ainsi à entrevoir ce que vous aurez à faire pour vous améliorer dans une prochaine existence terrestre. Venez.

Ils se dirigèrent vers le mur qui s'entrouvrit et longèrent à nouveau le grand hall. Le docteur parla quelques instants avec un homme assis derrière le bureau, puis revint auprès de Molygruber.

— Par ici, lui dit-il.

Tous deux suivirent un long corridor, puis débouchèrent sur une pelouse à l'extrémité de laquelle s'élevait un bâtiment qui semblait fait de cristal reflétant toutes les couleurs de l'arc-en-ciel et d'autres aussi dont Molygruber ignorait le nom. Ils s'arrêtèrent devant une porte.

— Nous voilà au hall des souvenirs, dit le docteur. Il s'en trouve un sur chaque plan d'existence. Vous entrez et vous voyez devant vous un semblant de terre, flottant dans l'espace. En avançant vers elle vous aurez la sensation que vous tombez, tombez, jusqu'au moment où vous aurez l'impression d'être sur la terre observant tout ce qui s'y passe, voyant tout sans être vu. Vous verrez vos actions et la façon dont elles ont affecté d'autres êtres. Certains appellent ce lieu le hall du jugement ; mais il n'y a, bien sûr, aucun juge présent pour peser votre âme dans la balance et décider de votre sort. Non, rien de semblable. Chacun, dans ce lieu, est seul à se voir et à juger si sa vie a été ou non une réussite. Maintenant, je vous laisse, dit le docteur en prenant Molygruber gentiment par le bras pour le faire avancer. Prenez tout votre temps, et quand vous sortirez, une personne sera là, vous attendant. Adieu.

Il s'éloigna. Molygruber resta là pris d'une véritable crainte, ne sachant ce qu'il allait voir, ni ce qu'il ferait au sujet de ce qu'il verrait. Il demeurait sur place — comme une statue — une statue de balayeur des rues sans sa brouette — et une étrange force finalement le poussa en direction du portail du hall et il y entra.

Et ainsi donc, Leonides Manuel Molygruber vit sa propre histoire en tant qu'entité, depuis le commencement des temps.

Il apprit beaucoup sur les erreurs du passé et les choses auxquelles se préparer en vue du futur ; et grâce à des moyens inconnus sur terre, sa compréhension se fit plus vaste, son caractère se purifia et quand Leonides Manuel Molygruber quitta le hall des souvenirs — des semaines ou des mois plus tard — il s'installa avec un groupe de conseillers et prépara son retour sur terre, afin que sa tâche une fois accomplie, il puisse revenir à nouveau sur un meilleur plan de la vie astrale.

 


 

Chapitre 7

Le grand président se renversa dans son élégant fauteuil pivotant, et serra sa poitrine à deux mains d'un air sinistre. Encore cette douleur qui lui donnait l'impression d'être broyé dans un étau. Il suffoquait et se demandait ce qu'il devait faire. Fallait-il appeler le médecin, aller à l'hôpital ou essayer de supporter encore ?

M. Hogy MacOgwascher, le président de Glittering Gizmos avait un problème très grave, semblable à celui qui avait mis fin à la vie de son père. La firme, fondée par ce dernier, connaissait une prospérité qui amenait hogy à regretter que son père ne soit plus là pour assister à cette réussite. Hogy tâtonna pour trouver ses capsules de nitrite d'amyle. Il les broya dans un Kleenex et laissa les émanations pénétrer sa poitrine, ce qui pour un temps le calmait. Mais le mal dont il souffrait ne finirait qu'avec la vie. Ce médicament lui permettrait de durer, ce dont il était reconnaissant. Il n'avait pas achevé ce qu'il avait à faire. Il songea à son père disparu depuis longtemps ; il se souvint de leurs conversations qui étaient bien plus celles de deux frères que celles de père à fils. Il jeta un coup d'œil à la large fenêtre aux vitres teintées dans le haut, et pensa au jour où son père debout auprès de lui l'avait pris par l'épaule ; ensemble, ils avaient regardé l'usine et le père avait dit :

— Hogy, mon garçon, tout ceci sera à toi, un jour. Prends-en soin, grand soin. C'est mon œuvre, Hogy. Grâce à elle, tu vivras à tout jamais à l'abri du besoin et tu connaîtras la prospérité.

Puis son père s'était assis lourdement et — comme Hogy maintenant — avait serré sa poitrine à deux mains en geignant de douleur.

Hogy avait sincèrement aimé son père.

Il revoyait ce certain jour où assis en face de lui, devant le somptueux bureau tout luisant — un bureau merveilleux, en vérité, tout sculpté à la main par un vieil artisan d'Europe, il avait dit à son père :

— Papa, d'où tenons-nous un nom si bizarre ? Nombre de gens m'ont souvent posé la question et j'ai toujours été incapable de leur répondre. Tu n'es pas pressé cet après-midi, la réunion a bien marché. Alors explique-moi ce qui s'est passé avant ta venue au Canada.

Le père s'était renversé dans son fauteuil — celui dans lequel Hogy était assis maintenant — et avait allumé un immense havane. Puis, tout en tirant sur son cigare, les pieds sur le bureau, les mains croisées sur son large estomac, il avait commencé :

— Eh bien ! mon garçon, nous venons de Haute-Silésie, en Europe. Nous étions juifs. Mais ta mère et moi, ayant appris qu'au Canada aussi le préjugé contre les juifs existait, nous avons décidé de nous faire catholiques. C'est eux qui semblent avoir le plus d'argent et le plus de saints pour veiller sur eux. Ta mère et moi avons réfléchi à différents noms. J'ai alors pensé au cousin de ton oncle, du côté de ta mère. Un homme bien, qui gagnait bien sa vie. Il était juif comme toi et moi, mais gagnait pas mal d'argent en lavant les cochons. Il les brossait, les récurait et ils sortaient de là propres et roses comme les fesses d'un bébé.

Le père de Hogy avait alors posé ses pieds sur le sol tout en cherchant à attraper le canif spécial muni d'une pointe. Il avait percé le bout de son cigare, qui ne tirait pas très bien, puis satisfait du résultat il avait repris son récit :

— J'ai dit à ma femme : on va s'appeler Hogswasher (laveur de cochons — NdT). C'est un bon nom américain, un peu continental. Il s'était arrêté de parler pour rouler son cigare entre les lèvres avant de continuer : Ma femme m'a dit qu'on devrait faire quelque chose pour enjoliver un peu le nom et le faire plus catholique, par exemple en mettant un « Mac » devant, comme les Irlandais. Ce Mac c'est un peu comme une sécurité pour eux. Alors j'ai dit, c'est bon. On va s'appeler MacOgwascher — et à partir de maintenant, on sera des catholiques.

Le vieil homme s'était arrêté à nouveau et ruminait en faisant tourner son cigare entre ses lèvres, puis après une solide bouffée il avait repris :

— Les amis auxquels j'ai raconté mon histoire m'ont dit que je devrais avoir un saint patron, comme les catholiques en Irlande. Je ne savais pas qui prendre comme saint ; alors mon ami m'a dit : Tu veux un bon saint patron ? Alors tu devrais choisir saint Lucre.

Hogy avait regardé son père avec étonnement en disant :

— Je n'ai jamais entendu parler de saint Lucre. Au séminaire, les frères avaient l'habitude de nous parler des saints, de leur vie ; mais ils ne m'ont jamais rien dit de saint Lucre.

— Oui, oui, mon garçon. Je vais te dire pourquoi le saint a ce nom-là. Mon ami m'a dit : Moses, tu as toujours été prêt à courir après un gain, après le sale profit ; tu dis toujours que l'argent n'a pas d'odeur, et les autres disent que tu cours toujours après le sale lucre. Alors quel meilleur saint pour toi que saint Lucre ?

Mais en ce moment Hogy tremblait sous un nouveau spasme et pensait qu'il allait mourir. Il reprit une autre capsule et ne tarda pas à se sentir mieux. La douleur s'éloignait graduellement. Toutefois, il estima qu'il serait plus sage de s'arrêter et de prendre un peu de repos.

Il retourna à ses souvenirs et pensa à son père. Son père avait commencé son affaire avec de maigres capitaux. Lui et sa femme avaient quitté la Silésie après un de ces pogroms annuels et étaient arrivés au Canada, comme immigrants. Ne trouvant pas de travail, le père Moses s'était loué pour un temps comme ouvrier agricole oubliant qu'il avait été formé pour être un joaillier de talent. Il avait, un jour, vu un autre ouvrier jouant avec une petite pierre trouée. Il avait questionné l'homme, et celui-ci lui avait affirmé que cette pierre, quand il jouait avec elle, lui apportait une certaine paix de l'âme ; quand le patron le réprimandait pour sa lenteur et sa stupidité, l'homme jouait avec sa pierre polie et le calme alors l'envahissait.

Le père de Hogy, durant des jours, avait pensé à cette pierre et avait pris une grande décision. Rassemblant le peu d'argent qu'il avait, en empruntant où il avait pu en trouver, il avait monté une petite affaire qui s'appelait Glittering Gizmos (Gadgets Scintillants — NdT). On y fabriquait de petites choses sans vertu aucune, mais les gens pensaient qu'en ayant ces objets dorés dans leur poche ils trouveraient le calme. Un ami avait un jour demandé à Moses :

— Qu'est-ce que c'est que cette chose ? À quoi sert-elle ?

— Ah, mon ami ! avait répondu Moses, voilà une bonne question. Qu'est-ce qu'un Glittering Gizmos ? Personne ne le sait. Mais comme les gens veulent savoir, ils l'achètent. On n'a jamais pu lui trouver aucun usage ; mais notre publicité est « NOUVEAU NOUVEAU NOUVEAU » et c'est devenu maintenant un symbole ; on se doit de posséder l'objet et, avec un supplément, nous le gravons aux initiales de la personne. Il faut se souvenir qu'ici, sur ce continent américain, ce qu'ils veulent c'est quelque chose de nouveau. Seule la chose nouvelle les attire. Nous prenons n'importe quelle saleté, la dorons un peu pour l'enjoliver et annonçons que c'est le dernier gadget, garanti pour vous apporter ceci ou cela, faire telle ou telle chose. Ce qui n'est pas vrai, bien sûr. Tout est dans l'esprit de l'acheteur. Purement subjectif. Tout se passe dans sa pensée, et s'il découvre que le gadget n'est doué d'aucune propriété, il se refuse à reconnaître qu'on l'a « eu » et essaye de vendre l'objet à d'autres pour leur montrer qu'eux aussi on peut les « avoir ». J'ai fait avec ça un bon petit magot.

— Non ! s'exclama son ami. Ne me dis pas, Moses, que tu exploites avec de la saleté la crédulité du public ? Moses avait levé ses sourcils gris dans un mouvement d'horreur en disant :

— Dieu du ciel ! Tu ne penses pas, mon ami, que je songerais à filouter les gens ? Est-ce que tu me prends pour un escroc ?

L'ami lui avait répondu en riant :

— Quand je rencontre un catholique dont le prénom est Moses je me demande ce qui l'a fait renoncer à être juif pour devenir catholique.

Le vieux Moses avait beaucoup ri et conté à son ami l'histoire de sa vie ; comment il avait établi une affaire en Silésie en se faisant une réputation de qualité, d'honnêteté en affaires, de prix très serrés ; puis il avait dit jovialement :

— Et tout s'est écroulé. Les Russes sont venus, ont tout pris, ont fait de moi un indigent en me chassant de ma maison ; et pourtant j'étais un honnête homme et vendais d'excellents articles. Aussi j'ai fait volte-face. Je suis devenu malhonnête, j'ai vendu des déchets, des bêtises que j'ai fait payer très cher — et les gens m'ont respecté bien davantage. Regardez-moi maintenant… ma propre Cadillac, mon usine, mon saint patron, saint Lucre !

Se tordant de rire, il se dirigea vers un petit meuble fixé dans un coin de son bureau. Ouvrant lentement la porte, il se tourna vers son ami en disant : « Kommen Sie hier. » (Venez ici — NdT)

L'ami rit aux éclats en criant :

— Mais, Moses, tu te trompes de langue. Tu parles allemand maintenant, tu es censé être un citoyen canadien !

Il s'avança vers Moses qui maintenait la porte entrebâillée comme pour le mettre au supplice. Soudain la porte s'ouvrit toute grande et l'ami vit une plinthe en ébène et, sur elle, un dollar symbolique en or ; et au sommet du dollar, il y avait un halo. Il regarda Moses d'un air d'incompréhension ; celui-ci éclata de rire devant son expression.

— C’est mon saint, mon saint Lucre, dit-il. Le sale lucre, c'est de l'argent ; mon saint, c'est de beaux dollars bien propres.

Hogy se sentait beaucoup mieux. Il pressa le bouton et s'adressa à sa secrétaire : « Venez, mademoiselle Williams. » Une jeune personne, genre femme d'affaires, entra et s'assit d'un air posé sur le bord du bureau.

— Je veux que vous appeliez mon notaire pour le prier de venir ici. Je pense qu'il est temps que je fasse mon testament.

— Oh ! monsieur Hogy ! s'exclama la secrétaire d'un air alarmé. Vous êtes tout pâle ; ne croyez-vous pas que je devrais demander au Dr Johnson de venir vous voir ?

— Non, non ! Je pense, ma chère, que j'ai simplement un peu forcé sur le travail, et on ne saurait être trop prudent. Aussi, appelez seulement mon notaire et priez-le de venir demain matin à 10 heures. Ce sera tout pour cet après-midi.

Il fit un signe de la main pour la congédier et la secrétaire sortit, se demandant si son patron avait eu une prémonition — s'il sentait qu'il allait mourir.

Hogy se cala dans son fauteuil réfléchissant au passé et au futur, tout comme son père avait dû le faire en de nombreuses occasions. Il songea à ce que Mlle Williams lui avait dit du père MacOgwascher qu'elle avait un jour surpris dans son bureau l'air sombre, regardant les nuages au-dessus des bâtiments de l'usine, et soupirant longuement. Mlle Williams s'était arrêtée et avait regardé le vieil homme craignant qu'il ne meure devant elle.

— Mademoiselle Williams, avait-il dit, mon chauffeur doit être ici ; dites-lui de venir me prendre devant la grande porte, pour me ramener à la maison.

Mlle Williams avait pris note des ordres de son patron, et le père MacOgwascher était resté là à réfléchir, les mains croisées sur le ventre ; puis elle était revenue lui annoncer que la voiture était à la porte.

— Puis-je vous aider, monsieur, à mettre votre pardessus ? avait-elle demandé. Le vieil homme s'était levé, agité de tremblements en disant :

— Eh ! eh ! mademoiselle Williams, vous pensez que je deviens trop vieux ?

La secrétaire avait souri en se précipitant pour l'aider à glisser ses bras dans les manches du pardessus qu'elle avait ensuite boutonné.

— Voilà votre serviette, monsieur. Je n'ai pas vu votre nouvelle Cadillac ; aussi, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, je vais vous accompagner.

Le vieil homme avait acquiescé avec quelques grognements et tous deux avaient pris l'ascenseur et s'étaient retrouvés devant la porte.

Le chauffeur en livrée s'était précipité pour lui ouvrir la porte.

— Non, mon garçon, avait dit le vieil homme, je vais m'asseoir à l'avant pour une fois. Il avait fait un petit salut de la main à Mlle Williams et la voiture avait démarré.

Le vieil homme habitait la campagne, à une quarantaine de kilomètres de son bureau. En roulant, il regardait autour de lui, comme s'il n'avait jamais vu le paysage ou le voyait pour la dernière fois. Environ une heure plus tard — car la circulation était intense — ils avaient atteint la résidence du vieil homme. Mme MacOgwascher attendait à la porte, car Mlle Williams, en secrétaire dévouée, lui avait téléphoné pour dire que son patron n'était pas très bien et risquait peut-être d'avoir un malaise grave.

— Oh ! Moses, Moses ! s'écria sa femme en le voyant. Je me suis fait tant de souci. Peut-être que tu travailles trop ; tu devrais prendre des vacances, ne pas passer tant de temps à ce bureau !

Le vieux Moses avait renvoyé le chauffeur et, très las, était entré à la maison. C'était celle d'un homme riche, mais sans grand goût. Voisinaient objets anciens rares et précieux, et le moderne criard ; mais le tout se fondait de cette façon presque mystique propre aux vieux juifs d'Europe — ce qui faisait qu'au lieu de ressembler à une espèce de bric-à-brac, l'intérieur finissait par être tout à fait attrayant.

Mme MacOgwascher avait pris son mari par le bras en disant :

— Viens t'asseoir, Moses ; on dirait que tu vas tomber. Je pense que je vais envoyer chercher le docteur.

— Non, marna, non. Il faut qu'on parle ensemble de certaines choses, toi et moi, avant que le docteur vienne.

Puis, calé dans son fauteuil, il s'était pris la tête à deux mains en pensant. Marna, avait-il dit, tu te rappelles la vieille religion ? Le judaïsme est la religion de notre famille. Aussi, pourquoi est-ce que je n'appellerais pas un rabbin pour m'entretenir avec lui ? Il y a dans mon esprit un tas de choses que je voudrais éclaircir.

La femme s'affairait, préparant un verre pour le vieil homme, en dosant soigneusement la glace, puis elle le lui avait apporté.

— Mais, avait-elle demandé, comment pouvons-nous retourner à la religion juive, alors que nous sommes de si bons catholiques ?

Le vieil homme avait semblé méditer tout en dégustant son verre lentement, puis avait fini par répondre :

— Vois-tu, marna, on ne peut pas retourner au pays de nos ancêtres, mais on peut retourner à notre vieille religion. Je pense que je devrais voir un rabbin.

Pendant un temps, ils n'en avaient plus parlé, puis durant le dîner, Moses, soudain, avait laissé tomber sa fourchette et s'était renversé sur sa chaise en geignant.

— Non, Moses, en voilà assez. Je vais appeler le Dr Johnson, avait-elle dit en courant téléphoner. Elle avait composé le numéro ; après quelques secondes, une voix répondait :

— Docteur Johnson, il faut venir très vite. Mon mari est très mal.

Sachant qu'il avait là un malade qui payait bien, le docteur avait répondu sans hésiter un instant :

— Très bien, madame MacOgwascher, je serai chez vous dans dix minutes.

Elle était retournée auprès de son mari.

— Marna ! Marna ! avait dit le vieil homme en serrant sa poitrine à deux mains, tu te rappelles comment nous sommes venus du vieux pays, voyageant presque comme des bestiaux pour payer le moins cher possible ? On a travaillé dur, toi et moi ; la vie a été bigrement difficile et je me demande souvent si on n'a pas eu tort de devenir catholiques. Nous sommes nés juifs et juifs nous serons toujours. On devrait peut-être retourner à la vieille religion ?

— Mais, c'est impossible, Moses. On ne peut pas. Que diraient les voisins ? On ne pourrait jamais l'oublier. Mais je suggère qu'on prenne des vacances ; tu te sentiras peut-être mieux au retour. Le Dr Johnson pourrait nous recommander une infirmière qui nous accompagnerait et s'occuperait de toi.

Elle sursauta au bruit de la sonnette. La femme de chambre déjà ouvrait la porte et le docteur était introduit.

— Alors, monsieur MacOgwascher, qu'y a-t-il donc qui ne va pas ? dit le docteur d'un ton jovial. Vous avez une douleur dans la poitrine ? Une autre crise d'angine – un symptôme sérieux, vous savez. On a l'impression qu'on va mourir.

Sa femme avait hoché la tête d'un air grave.

— C'est vrai, docteur, il y a déjà un certain temps qu'il a cette impression, aussi j'ai pensé que vous deviez venir le voir, d'urgence.

— Vous avez eu raison. Nous sommes ici pour ça, dit le docteur. Mais il faut qu'il se couche et que je l'examine soigneusement. J'ai apporté un cardiographe avec moi.

Sans tarder, le vieux Moses avait gagné le grand lit conjugal recouvert de l'édredon capitonné, à la vieille mode européenne. À mesure que le docteur l'examinait, son expression se faisait de plus en plus grave.

— Je crains, dit-il après un long temps d'examen, qu'il ne vous faille garder le lit pour un bon moment. Vous êtes un homme très malade, savez-vous. Vous avez brûlé la chandelle par les deux bouts, et vous ne pouvez pas vous offrir ce luxe à votre âge. Il rangea son stéthoscope et alla se laver les mains dans la luxueuse salle de bains. Puis, ayant dit au revoir à son patient, il descendit l'escalier en compagnie de Mme MacOgwascher. Pouvons-nous, lui dit-il à voix basse, nous isoler pour parler ?

Elle le conduisit jusqu'au bureau du vieil homme et ferma la porte.

— J'ai peur que votre mari ne soit très sérieusement touché, avait-il dit. S'il se fatigue encore, il ne résistera pas. Votre fils Hogy est bien au collège, n'est-ce pas ?

— Oui, docteur. À Bally Ole College. Si vous estimez que je doive le faire, je lui téléphonerai immédiatement pour lui demander de rentrer. C'est un garçon bien, un très bon fils.

— Je le sais, avait répliqué le docteur. Vous savez que je l'ai rencontré en diverses circonstances. Mais mon opinion est que, maintenant, il devrait rentrer pour voir son père. Ce pourrait fort bien être pour la dernière fois. Je veux que vous compreniez bien que votre mari a absolument besoin d'être surveillé jour et nuit. Peut-être souhaitez-vous que je m'occupe de lui. Je peux vous envoyer des infirmières.

— Oh ! oui, docteur, je vous en prie ; nous pouvons dépenser tout ce qu'il faut pour sa santé. Vous n'avez qu'à ordonner.

Le docteur se pinça les lèvres dans une sorte de moue et déclara :

— Je préférerais, bien sûr, le mettre dans ma propre clinique, où nous pourrions l'avoir constamment sous surveillance ; mais pour le moment je ne crois pas qu'il serait sage de le déplacer. Il nous faudra le traiter ici. Je vous enverrai une infirmière qui passera huit heures auprès de lui, et sera remplacée par une autre — le roulement sera ainsi assuré — et je viendrai le voir demain matin, à la première heure. Maintenant, je vais faire une ordonnance et prierai le pharmacien de vous faire porter les médicaments. Vous suivrez les instructions très sérieusement. Au revoir, madame MacOgwascher.

Le docteur se leva, traversa la salle à manger et regagna sa voiture.

Pendant un moment, Mme MacOgwascher était restée assise, la tête entre les mains, se demandant ce qu'elle ferait. Elle fut arrachée à ses réflexions par la femme de chambre.

— Le maître vous demande, madame. Mme MacOgwascher avait alors monté l'escalier en courant.

— Marna, vite le rabbin. J'ai besoin de parler avec lui. Peut-être on peut faire des arrangements pour que mon fils ou un vieil ami récite le Kaddisch.

— Moses ! s'exclama sa femme, tu crois vraiment que tu devrais voir un rabbin ? Tu es un catholique. Comment expliquer aux voisins que nous sommes devenus juifs subitement ?

— Mais, marna, comment pourrais-je mourir en paix si je ne sais pas que quelqu'un récitera le Kaddisch pour moi ?

Mme MacOgwascher sembla réfléchir puis s'exclama :

— Je sais ce qu'on va faire… on fera venir un rabbin comme si c'était un ami, et quand il sera parti on appellera notre prêtre catholique. Comme ça on sera couvert auprès des deux religions et auprès de nos voisins.

Le vieil homme avait ri et sa douleur dans la poitrine avait resurgi. Mais ayant repris son souffle, il avait dit :

— Alors, marna, tu me crois vraiment très mal puisque tu penses que j'ai besoin des deux pour être sûr d'entrer au Ciel ? C'est très bien, marna ; mais alors il me faut tout de suite le rabbin, et après le père. Comme tu as dit, j'aurai une double assurance.

— J'ai téléphoné à Hogy, Moses, dit Mme MacOgwascher. Je lui ai dit que tu avais eu une petite rechute et que sa présence te ferait le plus grand bien. Il arrive tout de suite.

Hogy se reprit à réfléchir, revoyant tous ces événements. Il oubliait sa douleur en ranimant ses souvenirs, en se voyant dans sa grosse voiture fonçant dans la nuit froide à travers les petits hameaux et les grandes villes. Il se rappelait l'expression ahurie de l'agent de police surgissant de l'ombre et essayant de stopper la voiture, puis n'y parvenant pas et le pourchassant en motocyclette. Mais Hogy avait une voiture puissante, et il conduisait très bien. Le policier devait être un bleu, car il avait renoncé à la course.

Hogy se revoyait arrivant à la maison paternelle. L'aube s'annonçait dans un ciel tout coloré de rose, de bleu et de jaune. Un peu plus tard dans la matinée, il avait pris un peu de repos avant de rencontrer son père.

Le vieil homme était au lit, coiffé du yarmelke, la petite calotte noire que les juifs orthodoxes portent en certaines occasions. Il accueillit Hogy avec un pâle sourire en disant :

— Hogy, mon garçon, je suis juif, et tu es bon catholique. Mais je veux que tu fasses quelque chose pour moi, que tu récites le Kaddisch qui, comme tu le sais, est la prière des morts. Je veux que tu le récites à la manière ancienne qui est presque oubliée. Cela ne devrait pas te gêner par rapport à ta foi catholique, mon garçon.

Hogy hésita. Il avait sincèrement adhéré à la religion catholique, croyait fermement à la Bible et aux saints. Il croyait au pape, en la hiérarchie de l'Église catholique et aux pouvoirs divins du Saint-Père. Comment pouvait-il, bon catholique comme il l'était, retourner, même temporairement, à la religion de ses ancêtres, le judaïsme ?

Le vieil homme avait guetté sa réaction, puis s'était enfoncé dans son lit en disant :

— C'est bon, mon garçon ; je ne te tourmenterai pas davantage ; mais je crois que nous allons tous, où tu sais, de la même façon ; peu importe que je sois juif et toi catholique. Nous y allons tous de la même façon. Si notre vie a été belle et honnête, nous sommes récompensés. Mais dis-moi, mon garçon, pourquoi les catholiques ont-ils beaucoup plus peur de la mort que les adeptes d'autres religions ? Pourquoi sont-ils si opposés à toutes les autres religions et soutiennent-ils fermement que, pour quiconque qui n'est pas catholique, il n'est pas de place au ciel ? Est-ce qu'ils auraient acheté tous les tickets d'avance ? demanda en riant le vieil homme.

— Père, dit Hogy en grommelant, laisse-moi faire venir ici un des pères, maintenant. Si tu acceptes de te convertir, à présent, je suis certain que tu seras jugé digne d'aller au paradis. En tant que juif, tu n'as aucune chance, père. Te te retrouveras en enfer, tout comme un vieil auteur va y être. J'ai lu dernièrement certains de ses livres, jusqu'au jour où un des pères m'a surpris, et j'ai eu une pénitence pour avoir lu ce type qui s'appelle Rampa. Il y a quelque temps, à l'hôpital, une bonne sœur catholique pleurait à l'idée qu'il irait en enfer — parce qu'il était bouddhiste — un bouddhiste, peux-tu imaginer ça ?

Le vieil homme avait regardé son fils avec compassion et pitié.

— Mon garçon, tu as beaucoup changé depuis ton départ. Ta ferveur catholique fait de toi un bigot. Ça ne fait rien, fiston, je vais faire appeler un de mes vieux amis, qui a été pour moi comme un fils et je lui demanderai de réciter le Kaddisch ; de cette façon, tu n'auras pas de problème de conscience.

Le rabbin vint rendre visite au vieil homme qui lui confia :

— Mon fils a changé au point qu'il n'est plus mon fils, qu'il ne lirait plus le Kaddisch pour moi — et ne tolère même pas de parler de notre religion. Je vous demande, mon ami, de bien vouloir réciter le Kaddisch pour moi.

Posant ses mains sur les épaules de son vieil ami, le rabbin répondit :

— Bien sûr, Moses, que je le ferai ; mais mon fils est un garçon très bien, et il me semble que ce serait peut-être mieux que ce soit lui qui le fasse. Il est jeune, de l'âge de votre fils. Mais nous sommes de la même génération, vous et moi.

Le vieux Moses avait réfléchi, puis souri en signe d'acceptation tout en disant :

— Oui, c'est une bonne idée, rabbin. J'accepte le conseil et votre fils — s'il le veut bien — récitera le Kaddisch comme s'il était mon propre fils. Le vieil homme s'était tu, puis avait dit après un silence :

— Rabbin, vous connaissez, ce Rampa ? Avez-vous lu ses livres ? Mon fils m'a assuré qu'on interdit aux catholiques de les lire ; de quoi parlent-ils ?

Le rabbin répondit en riant :

— Je vous en ai justement apporté un, mon ami. Il dit beaucoup de choses sur la mort et apporte un grand réconfort. Je vous demande de le lire ; vous y trouverez la paix de l'âme. J'en ai recommandé la lecture à nombre de gens. Bien sûr que je le connais ! C'est un homme qui écrit la vérité et qui a été persécuté par la presse et les médias. Il y a eu un petit complot contre lui, il y a quelques années ; les journalistes ne cessaient de proclamer que son père était un plombier — ce qui, je le sais pertinemment, est inexact. Mais outre le fait que c'est un mensonge, pourquoi devrait-on avoir à rougir d'être le fils d'un plombier ? Leur sauveur, le Christ, était, nous a-t-on dit, le fils d'un charpentier ; et beaucoup de saints, chez les catholiques, sont d'origine très humble. L'un d'eux, saint Antoine, était le fils d'un gardien de cochons. Certains étaient des voleurs qui ont été convertis. Croyez-moi, l'homme dit la vérité ! En tant que rabbin j'entends beaucoup de choses, je reçois un abondant courrier et je vous assure que l'homme est honnête ; mais il a déplu à un groupe de gens qui, depuis, n'ont cessé de le tourmenter. Et jamais la presse ou la radio ne lui ont offert la possibilité de s'expliquer.

— Mais pourquoi a-t-il à s'expliquer ? demanda le vieux Moses. S'il était victime d'une cabale, pourquoi n'a-t-il rien fait à ce moment-là ? Pourquoi réagir maintenant ?

L'air un peu triste, le rabbin répondit :

— Il était couché avec un infarctus quand les journalistes se pressaient à son domicile. Et comme on le jugeait perdu et que personne ne pouvait plus réfuter leurs histoires, ils se firent encore plus virulents. Mais assez parlé de cet homme. Occupons-nous de vous maintenant. Je vais aller parler à mon fils.

Les jours passèrent. Trois jours, quatre jours ; et le cinquième jour, Hogy entra dans la chambre de son père. Il était renversé sur ses oreillers, les yeux à demi ouverts et le menton pendant sur sa poitrine. Hogy se précipita vers lui, puis courut appeler sa mère.

Les funérailles furent simples et intimes. Trois semaines plus tard, Hogy regagnait le collège et achevait ses études avant de reprendre les affaires de son père.

 


 

Chapitre 8

Hogy MacOgwascher reprit conscience du présent avec un sursaut. Il leva les yeux, se sentant un peu coupable. Depuis combien de temps rêvassait-il ? Le temps n'avait pas d'importance alors qu'il était aux prises avec ces horribles douleurs. Il resta là, assis, tenant sa poitrine à deux mains et se demandant s'il n'allait pas finir comme son père.

La porte s'ouvrit furtivement. Hogy regarda, étonné. Que se passait-il ? Était-ce un voleur venu pour faire un mauvais coup ? Puis la porte s'ouvrit un peu plus, mais toujours avec précaution ; il entrevit un visage et un œil qui le regardait. C'était sa secrétaire. Comprenant qu'il l'avait vue, elle entra, un peu rougissante.

— Oh ! monsieur Hogy, dit-elle, vous m'avez tellement inquiétée que je suis venue vous voir à deux reprises. J'allais juste appeler le docteur. J'espère que vous ne pensez pas que je vous espionnais ?

Hogy répondit en lui souriant gentiment :

— Non, ma chère. Loin de moi cette pensée. Je suis simplement navré de vous avoir inquiétée. Il la regarda avec l'air d'attendre quelque chose et leva les sourcils dans le vieux geste juif, symbole d'interrogation. Vous voulez peut-être me demander quelque chose ? dit-il.

La secrétaire le regarda avec sollicitude et répondit :

— J'ai remarqué, ainsi que d'autres membres du personnel, que vous aviez l'air de souffrir beaucoup ces derniers jours. Ne pourriez-vous pas faire un sérieux check-up, monsieur Hogy ?

— Je l'ai fait. Je souffre d'angine de poitrine — un état cardiaque, vous le savez — et je suppose que je devrai finir par abandonner mes fonctions de président, si je vis assez longtemps pour cela. Aussi vais-je décider qui me remplacera. Peut-être pourrions-nous organiser une réunion du comité pour demain après-midi ; voulez-vous le notifier aux membres du conseil ?

La secrétaire fit signe que oui, et se hâta de dire :

— Oh ! monsieur Hogy ! J'espère que les choses vont s'arranger. Croyez-vous que je devrais appeler Mme MacOgwascher pour lui dire que vous rentrez ?

— Oh ! surtout pas. Ma femme se tourmente déjà bien assez à mon sujet ; mais je pense que vous feriez bien d'appeler mon chauffeur et de lui dire d'amener la voiture. Je descendrai et l'attendrai dans le hall ; dites-lui qu'il entre dès qu'il sera arrivé.

Hogy s'attarda à regarder quelques papiers ; puis, d'un geste impulsif, il les ramassa et les mit dans le coffre resté ouvert. Il jeta un coup d'œil sur sa montre, regarda autour de lui et ferma le coffre. Puis ayant donné un tour de clef à chacun des tiroirs de son bureau, il se décida à descendre les escaliers.

Hogy vivait dans une des nouvelles banlieues, à environ trente kilomètres de son bureau. C'était un quartier qui avait connu un récent développement. Cette banlieue, il la parcourait généralement, à l'aller et au retour, la tête enfouie dans ses dossiers, sans lui accorder jamais le moindre regard ; mais aujourd'hui, et pour la première fois, il prenait le temps de s'intéresser à la vie autour de lui.

Je suppose, pensait-il en lui-même, que tout comme mon père j'aurai bientôt fini de vivre, et le monde continuera sans moi.

— Oh ! Hogy ! s'écria Mme MacOgwascher, je préfère appeler le médecin tout de suite. Je pense qu'il vaut mieux que tu voies le Dr Robbins ; il te connaît mieux que n'importe quel autre.

Elle partit téléphoner, et obtint tout de suite la secrétaire qui, de la manière propre à la profession commença par répondre de façon distante et autoritaire :

— Oh ! mais le docteur est très occupé ; il faudra que votre mari vienne au cabinet. Le docteur ne peut pas se déranger.

— Très bien, mademoiselle, dit Mme MacOgwascher qui savait comment parler à ce genre de personne ; si vous n'êtes pas capable de prendre un message, je vais joindre la femme du docteur. Je suis une amie de la famille.

Hogy passa à table, mais fit peu d'honneur au repas. Il n'avait nulle envie de manger ; il ne se sentait pas très bien et craignait qu'un repas abondant ne fatigue son cœur. Puis il s'était levé de table.

— Je vais me mettre au lit, avait-il dit. Je pense que le Dr Robbins ne tardera pas trop à venir. Drôles de gens que les médecins — pas très concernés par l'inquiétude de leurs malades. Tout ce qu'ils veulent de nos jours, c'est leur partie de golf et voir rentrer les chèques.

Et sur ces mots, il se dirigea vers l'escalier qu'il monta pesamment. Une fois dans sa chambre, il vida ses poches, mit la petite monnaie sur la table de chevet, puis plia ses vêtements avec soin ; il revêtit un pyjama propre — il attendait le docteur ! — et se mit au lit. Il resta à penser à son père, et à la similitude de leurs deux destinées.

— Sainte Vierge, Mère de Dieu, lança Hogy, soyez avec nous à l'heure de notre mort.

À cet instant précis il entendit le bruit lointain de la sonnette et celui de pas précipités. On ouvrit la porte ; il y eut une conversation à voix basse, puis la femme de chambre monta l'escalier en courant.

— C'est le docteur, monsieur. Dois-je le faire monter ?

— Oui, je vous en prie.

Le docteur entra et, après quelques mots de salutations, sortit son stéthoscope et ausculta Hogy.

— Vous faites une autre attaque d'angine de poitrine. Mais on vous en sortira, monsieur MacOgwascher, comme on vous en a déjà sorti. Je vous demanderai simplement de ne pas vous faire de souci.

S'asseyant au bord du lit, il répéta à Hogy que le symptôme de l'angine de poitrine était grave, et que le malade croyait toujours qu'il allait en mourir.

— Mais tous les gens doivent disparaître un jour ou l'autre — même les médecins. Un docteur n'a pas le pouvoir de se faire vivre. Nous devons tous mourir. Toutefois, je puis vous assurer que votre heure n'a pas encore sonné. II se tut, fit une petite moue et reprit : Je pense cependant qu'il serait préférable d'avoir auprès de vous une infirmière de jour et de nuit. Vous seriez rassuré, de même que votre femme, qui est très inquiète sans raison — dirai-je. Voulez-vous que je m'occupe de cette question d'infirmières ?

— Je pense que vous êtes le mieux placé pour le faire et je vous en remercie sincèrement. Sans doute voulez-vous le même arrangement qui avait été décidé pour mon père — infirmières de jour et de nuit ? Je vous serais très reconnaissant de vous charger de ce problème.

Un peu plus tard une infirmière entrait dans la chambre de Hogy. Sa vue l'effraya — une vieille chose à l'air revêche. Pourquoi pas une minette un peu gentille, pensa-t-il. Ce serait plus agréable. Mais la femme semblait efficace, mettant de l'ordre dans la chambre, remuant tout. Toujours la même chose avec les femmes, se dit Hogy ; elles chambardent tout, déplacent tout et le pauvre type ne retrouve plus rien. Enfin ! C'est la rançon de devoir garder le lit et il vaut mieux s'en accommoder.

La nuit fut pénible. Il souffrit, reçut ses médicaments et la douleur persista. Il lui semblait que la nuit ne finirait jamais ; puis les premières lueurs du jour commencèrent de percer entre les lamelles du store vénitien. Il avait l'impression de n'avoir jamais passé une nuit aussi atroce. Sa femme était à peine auprès de lui qu'il lui exprima le désir de voir le père aujourd'hui même.

— J'ai besoin de lui parler, et peut-être de me confesser.

Sa femme le quitta et alla téléphoner au prêtre catholique. Il y eut une longue conversation sur un ton lugubre, puis il l'entendit qui disait :

— Oh ! je suis si contente, mon père, et mon mari sera ravi de savoir que vous allez venir le voir. Le prêtre arriva juste après le thé. Hogy pria l'infirmière de se retirer et tous deux restèrent en tête à tête :

— Je vous assure, monsieur MacOgwascher, que vous avez été un excellent catholique, dit le prêtre, et ne devez avoir aucune inquiétude concernant la vie future. Quand votre heure sera venue de quitter ce monde, soyez certain que vous irez tout droit au paradis. Vous avez fait beaucoup de bien pour l'Église et je joindrai mes prières aux vôtres. Il se mit à genoux au milieu de la chambre en disant d'une voix morne : Voulez-vous que nous priions ensemble ?

Hogy fit signe que oui. Mais ce genre de choses l'embarrassait toujours ; il pensait à son père, un bon vieux juif, qui n'avait jamais eu honte de l'être, alors que lui avait renié sa propre foi. Il se souvenait avoir lu quelque part qu'on ne doit jamais changer de religion sans de très graves raisons. Et il n'estimait pas que l'avoir fait — comme lui — pour un motif de standing social, soit une raison valable !

Il ne dormit pas, cette nuit-là, et resta à penser. La douleur avait beaucoup diminué et cependant il ne se sentait pas bien. Son cœur avait un rythme étrange. Il avait l'impression qu'il battait à contre-rythme. Mais il demeura immobile, regardant le ciel nocturne et les arbres tout proches de la fenêtre. Il s'émerveillait des voies de la vie, s'étonnait de celles de la religion. Selon les enseignements qu'il avait reçus, sa seule chance d'aller au ciel impliquait qu'il embrasse la doctrine de Jésus-Christ. Il s'interrogeait, se demandait ce qu'il était advenu de tous ceux qui avaient vécu sur terre pendant des milliers d'années avant la venue du christianisme — de même, que s'était-il donc passé pour les millions de gens qui n'étaient pas chrétiens ? Y avait-il quelque vérité dans la croyance que seul un catholique pouvait aller au ciel ? Tout en pensant, il glissa vers le sommeil et dormit profondément.

Durant les quelques jours qui suivirent, Hogy sembla aller beaucoup mieux. Le docteur était très satisfait de l'état de son patient.

— Eh bien ! monsieur MacOgwascher, lui dit-il, vous allez bientôt quitter le lit et partir prendre un repos bien nécessaire. Avez-vous décidé où vous iriez en vacances ?

Hogy y avait vaguement pensé, mais n'avait pu se décider. Où irait-il ? À dire vrai, il n'avait envie d'aller nulle part. Il se sentait las, terriblement las. Et s'il souffrait beaucoup moins, il n'était cependant pas bien. Il avait toujours une sensation étrange dans la poitrine. Mais le docteur affirmait qu'il allait mieux, les infirmières le disaient aussi, ainsi que sa femme ; et au cours de la visite qu'il lui fit, le père rendit grâce au Seigneur qui lui avait permis de se rétablir.

Puis vint le jour où Hogy eut le droit de se lever. Ayant revêtu une robe de chambre chaude, il resta pendant un moment près de son lit à regarder à travers les vitres, observant la circulation et les voisins qui — tout comme lui — regardaient en écartant légèrement leurs rideaux. Las de rester dans sa chambre, il décida de se risquer jusqu'au bas de l'appartement.

À pas lents, il gagna la porte et éprouva une difficulté à l'ouvrir. Il tenait la poignée qui semblait se refuser à fonctionner. L'avait-il tournée, poussée ou tirée ? Il resta là à batailler avec cette porte qui finit par s'ouvrir, et si soudainement qu'il faillit tomber en arrière.

Avec précaution il avança au long du corridor recouvert de moquette, et arrivé au haut de l'escalier il posa le pied sur la première marche, puis la seconde, et soudain il poussa un cri. La douleur avait été si foudroyante qu'il crut qu'on venait de le poignarder. Il se retourna cherchant à comprendre et, dans ce mouvement, perdit l'équilibre, et tomba la tête la première.

Le docteur, fort heureusement, venait justement pour le voir. Il se précipita vers lui, ainsi que Mme MacOgwascher et la femme de chambre. Tous se retrouvèrent au bas de l'escalier avec Hogy étendu à leurs pieds. Le docteur se baissa, ouvrit la robe de chambre de Hogy et se saisissant de son stéthoscope il l'appliqua sur la poitrine de Hogy.

Puis, d'un geste rapide, il fouilla dans son sac. À l'intérieur — le Dr Robbins était un médecin vigilant — se trouvait une seringue hypodermique déjà préparée. Hogy eut conscience qu'on lui faisait une piqûre, puis tout bascula et il ne sut plus rien.

Il y avait un bruit étrange, comme celui d'un bourdonnement ; puis c'était comme un cahotement et un balancement. Quelque part, il y avait aussi des voix qui murmuraient très doucement. Hogy ne comprenait pas ce qui se passait. Puis, entendant le bruit aigu d'un klaxon, il ouvrit les yeux. Il était dans une ambulance, et maintenu sur une civière. Sa femme était assise auprès de lui. Il pensa qu'elle était bien piteusement installée ; cette constatation l'amena à se demander pourquoi ces ambulances accordaient si peu d'importance au confort des amis ou parents du patient.

Une autre chose, également, attira son attention. C'était ce que la vue, de l'ambulance, avait d'étrange : on descendait l'autre côté de la colline les pieds plus haut que la tête, puis on remontait l'autre côté de la colline… l'impression d'être sur une bascule. Vues de cette façon, les choses avaient un air bien curieux. Et quand l'ambulance s'arrêtait aux feux de croisement, les passants regardaient avec avidité à travers les vitres de l'ambulance dans l'espoir de satisfaire leur curiosité morbide. Il lui semblait que d'étranges couleurs flottaient autour de certaines personnes, mais il ne s'attarda pas à en chercher le pourquoi. Ses pensées glissaient simplement d'un sujet à l'autre. Soudain il y eut comme un fracas à l'avant de l'ambulance et le véhicule s'engouffra dans un tunnel, puis s'arrêta brusquement. L'ambulance était à peine immobilisée que déjà le chauffeur et son aide avaient sauté à terre et ouvraient la portière. Ils aidèrent d'abord sa femme à sortir, puis tirèrent le brancard, et actionnèrent un mécanisme qui le fit s'élever d'environ un mètre, ce qui permettait de le pousser aisément. Un infirmier murmura à la femme de Hogy :

— Entrez dans ce petit bureau ; vous devez donner toutes sortes de renseignements, concernant les assurances, l'âge, la nature de la maladie, le nom du docteur, numéro de sécurité sociale, et autres. Une fois ceci fait, vous monterez salle X Y Z.

Saisissant le brancard à chaque extrémité, ils le poussèrent vers une sorte de rampe — comme il en existait dans l'usine de Hogy. L'endroit était assez faiblement éclairé, mais connaissant le chemin, ils poussèrent le brancard d'un pas allègre, saluant au passage infirmières et internes.

Hogy était couché sur le dos, regardant, l'esprit engourdi, et s'interrogeant vaguement sur ceci et sur cela. Le brancard s'arrêta brusquement ; Hogy vit qu'un des infirmiers pressait un bouton — celui de l'ascenseur sans doute. Il avait raison. Presque immédiatement les grandes portes s'ouvraient et les deux ambulanciers poussaient le brancard à l'intérieur. Les portes se refermèrent avec un claquement et l'ascenseur démarra. La montée sembla interminable, puis les portes s'ouvrirent enfin et une lumière agressivement violente les accueillit. Avec difficulté et en clignant des yeux, Hogy parvint à voir la scène devant lui — le poste des infirmières situé juste à l'extérieur des ascenseurs.

— Urgence. Cas cardiaque. Où dois-je le mettre ? demanda l'un des hommes.

— Oh ! lui ! Attendez une minute. Voyons voir… oui, ça y est, répliqua l'infirmière assise derrière son bureau. J'ai trouvé… vous le mettez au bloc des soins intensifs.

Les ambulanciers firent un signe de la tête et s'en allèrent en poussant le brancard au long d'un petit couloir. On entendait des bruits de voix en sourdine, le son d'instruments qui s'entrechoquaient métal contre verre — puis les hommes tournèrent brusquement le brancard et l'arrêtèrent. Hogy jeta un regard autour de lui sans grande curiosité. L'endroit avait l'air bizarre, une très grande chambre contenant peut-être une douzaine de lits, mais ce qui le surprit ce fut de découvrir que cette salle était mixte. Cette situation l'inquiétait. La pensée de devoir coucher au milieu de femmes l'embarrassait terriblement. Il marmonna quelque chose et l'infirmier se baissa vers lui en disant :

— Quoi ?

— Je ne savais pas qu'ils avaient des salles mixtes qu'on mélangeait les hommes et les femmes, répéta Hogy.

L'ambulancier éclata de rire en disant :

— Oh ! vous êtes aux soins intensifs. Les hommes et les femmes qui sont là sont trop malades pour penser à cela ! On s'agita à nouveau ; il y eut des murmures inintelligibles et son brancard fut amené le long d'un lit. Nous y voilà, dit l'un des infirmiers. Pouvez-vous vous glisser vous-même sur le lit ?

Hogy secoua la tête négativement.

— C'est bien, dit l'un des infirmiers, on va vous aider. Le lit est à peu près de la même hauteur que le brancard.

Hogy une fois installé, les deux hommes quittèrent le bloc spécial en emmenant le brancard. Une infirmière leva les deux côtés du lit qui se transforma en une espèce de cage.

— Je ne suis pas un animal dangereux, vous savez ! dit-il.

— Oh ! que ceci ne vous inquiète pas ! répondit l'infirmière. Ce n'est qu'une précaution. Si le malade venait à tomber, nous pourrions avoir de gros ennuis ! Puis elle revint en disant : Soyez patient, le docteur va vous voir dès qu'il le pourra.

Hogy resta là — il n'aurait pu dire pendant combien de temps — et leva les yeux prenant vaguement conscience que sa femme le regardait, puis semblait disparaître l'instant suivant dans une sorte de brouillard. Ce fut ensuite l'impression que des gens étaient autour de lui, qu'on déboutonnait son pyjama ; il sentit le froid du stéthoscope sur sa peau, éprouva la sensation d'aiguille dans le bras et la vision imprécise de tubes allant de son bras à quelque chose — quelque chose — qu'il ne pouvait voir. Il y eut une forte pression autour de son autre bras et le bruit d'une pompe. Un homme lut quelques chiffres à haute voix. Puis tout s'évanouit.

Le temps s'arrêta. Il cessa d'exister. Hogy était très vaguement conscient qu'on bougeait des lits, ou peut-être était-ce des brancards qu'on roulait ; conscient également de bizarres tintements et surtout d'odeurs atrocement agressives.

Il n'arrivait pas à comprendre ce qui se passait. Tout était flou, imprécis. Deux personnes parlaient ; étaient-elles à côté de lui ou au-dessus de lui ? Il crut entendre :

— Pacemaker ? Je ne sais pas ; peut-être vaudrait-il mieux être prêt pour le choc cardiaque. Tout cela a un air qui ne me plaît guère. Cependant, il va probablement se remettre. De toute façon, risquons le coup.

Les voix s'éloignèrent, puis s'évanouirent comme une brise qui passe. Hogy replongea dans la somnolence et en fut partiellement arraché par une voix qui demandait :

— Eh bien ! monsieur MacOgwascher ? Comment vous sentez-vous ? Vous m'entendez, monsieur MacOgwascher ? M'entendez-vous ? Répondez-moi, continuait la voix. Il faut maintenant que je vous fasse une prise de sang et je n'arrive pas à trouver cette diable de veine !

— Essayez une bande plus large, dit une autre voix. Quelquefois ça marche mieux.

On s'agitait à son chevet, on lui tirait le bras et on le serrait au point que ses doigts lui donnaient l'impression de devoir éclater ; puis il y eut une violente sensation de piqûre et la voix s'exclama :

— Je l'ai cette fois. Tout va bien !

Le silence revint dans la salle, l'agitation diminuait progressivement. À l'extérieur, une horloge sonna : un deux, trois, et ce fut tout. 3 heures ? Du matin ou de l'après-midi ? se demanda Hogy. Ma foi, je ne sais pas ce qui arrive. Mais que puis-je faire ?

Puis les voix se firent entendre à nouveau.

— Croyez-vous, mon père, qu'il devrait recevoir l'extrême-onction ? demandait une voix douce. Il nous faudra y songer, car les signes ne sont pas fameux.

Hogy essaya d'ouvrir les yeux ; il eut l'impression qu'un homme noir se tenait au-dessus de lui. Il se demanda s'il était au ciel ; mais, d'après ce que j'ai entendu, se dit-il, il n'y a pas d'hommes noirs au paradis ; et comme il était inimaginable qu'il ait pu aller ailleurs, il devait donc être au ciel avec un saint noir. Soudain il revint à la réalité et vit qu'un prêtre de l'hôpital était penché sur lui.

Le temps passa. La salle était faiblement éclairée et de petites lumières provenant d'étranges machines s'allumaient puis s'éteignaient sans discontinuer. Sans voir très clairement, Hogy pouvait cependant distinguer qu'il y en avait des jaunes, des vertes et des rouges également et, de temps à autre, une blanche apparaissait. Quelque part, à l'extérieur, un oiseau commença de chanter. Presque aussitôt ce fut le bruit feutré de sandales et plusieurs infirmières entrèrent dans la salle. Il y eut quelques échanges à voix basse, puis l'équipe de nuit s'en alla. Les infirmières circulèrent parmi les lits, demandant des informations concernant les patients, et on entendait le bruit des fiches qu'elles retournaient devant chaque lit.

Une infirmière vint auprès de Hogy et se pencha pour le regarder.

— Ah ! vous avez l'air mieux, ce matin, monsieur MacOgwascher, dit-elle.

Ce qui le laissa perplexe, car elle ne l'avait jamais vu auparavant. Bien sûr, se dit-il, elle ne l'avait pas vu puisqu'elle est de service la nuit. Elle donna une petite tape sur les draps et se dirigea vers un autre patient.

Le jour venait et sa lumière, maintenant, pénétrait la chambre. À l'extérieur, le soleil montait graduellement pour devenir le globe rouge et brillant qui allait dissiper les brumes.

Avec le jour, l'activité gagnait la salle. On faisait la toilette de certains patients, tandis que d'autres étaient nourris par intraveineuse ou par la voie naturelle. Puis ce fut le tour de Hogy : une infirmière vint lui faire une prise de sang, et une autre prit sa tension artérielle ; elles furent suivies du docteur qui s'avança en disant :

— Tout marche bien pour vous, monsieur MacOgwascher. Vous serez bientôt d'aplomb.

Cela dit, il s'éloigna.

Des heures — ou étaient-ce des jours — passèrent et Hogy put enfin s'asseoir dans son lit. Les infirmières vinrent lui annoncer :

— Nous vous déplaçons, monsieur MacOgwascher ; on va vous installer dans une chambre privée car vous n'avez plus besoin d'être dans le bloc des soins intensifs. Avez-vous des choses dans l'armoire là-bas ?

— Non, répondit Hogy, je n'ai que ce que je porte actuellement.

— Bon. Alors nous allons vous pousser. Tenez-vous bien.

Elles libérèrent les freins du lit et le roulèrent soigneusement avec l'appareil d'intraveineuse toujours fixé. Et comme ils arrivaient à la porte, il vit qu'on roulait un autre lit à la place que le sien avait occupée.

Hogy promena autour de lui un regard intéressé comme font tous ceux qui ont vécu en reclus ou isolés dans une salle d'hôpital. La chambre où on l'amena lui parut plaisante, avec une fenêtre et un poste de télévision. Sur un des côtés, il y avait un petit recoin avec un lavabo. Et là, tout près, on trouvait le bouton d'appel d'urgence ; Hogy fut très satisfait en découvrant que, de son lit, il pouvait, grâce à un dispositif, actionner la télévision, choisir ses programmes et modifier le volume du son.

Les infirmières tournèrent son lit de façon à le placer en bonne position, le bloquèrent avec la pédale de frein, puis l'une après l'autre sortirent de la chambre.

Hogy restait étendu, regardant autour de lui et se demandant ce qui allait suivre. Il croyait comprendre que, dans le corridor, fonctionnait une sorte de système d'appel — sans doute à l'adresse des médecins continuellement demandés à un étage ou à un autre. En écoutant, il remarqua que le nom de son propre docteur revenait fréquemment et, soudain, qu'il était appelé à la chambre une telle — qui était justement la sienne. Il se mit sur son dos et attendit. Le docteur arriva environ une heure après.

— Alors, monsieur MacOgwascher, j'espère que vous vous sentez mieux. De toute façon vous avez l'air incomparablement mieux. Vous savez que vous nous avez fait très peur.

Hogy le regarda d'un air un peu triste en disant :

— Je me sens comme dans un brouillard, docteur. J'ai peine à rattacher les choses entre elles. Et cette constatation me fait demander si je n'ai pas été déplacé trop tôt du bloc des soins intensifs.

— Oui, c'est exact, répondit le Dr Robbins. Nous avons eu un très grave accident. Il nous a fallu installer dans le bloc en question beaucoup de gens très sérieusement atteints et vu que votre état s'était tellement amélioré, nous avons pensé qu'on pouvait vous mettre ici, où vous seriez seul, ce que vous apprécierez sans doute.

Hogy dit en riant :

— J'ai demandé à une infirmière la raison pour laquelle les hommes et les femmes étaient dans la même salle ; elle m'a répondu que cela n'avait aucune importance vu que les gens soignés dans ce bloc étaient dans un état de santé qui ne leur permettait pas de penser à la bagatelle. Comme elle avait raison !

À la tête de son lit, et incorporés dans le mur, Hogy remarqua de nombreux appareils servant, l'un à contrôler le sang, l'autre à envoyer de l'oxygène, et divers autres systèmes dont il ne comprenait pas la signification, mais qui l'intéressèrent quand il vit le docteur s'en servir pour procéder à un examen complet.

— Vous êtes en bonne voie, monsieur MacOgwascher. Vous vous remettez très bien, dit le docteur. Votre femme est ici, et je pense qu'elle aimerait vous voir. Elle s'est beaucoup inquiétée, vous savez.

Le docteur se retira ; le silence retomba pendant un moment puis, levant les yeux, Hogy vit sa femme debout auprès de lui, les mains crispées l'une contre l'autre et montrant un pauvre visage misérable.

— Le père vient te voir cet après-midi, lui dit-elle. Il pense que tu as peut-être besoin d'un peu de consolation spirituelle. Il me dit que tu as terriblement peur de mourir bien que — Dieu merci — tu n'aies pas à penser à cette éventualité. Le docteur m'a affirmé que tu n'allais pas tarder à rentrer à la maison, mais que tu devrais te reposer pendant un certain temps.

Ils s'entretinrent tous deux de choses diverses et de celles, plus importantes, qu'ont à aborder un mari et une épouse dans les périodes difficiles de leur vie. Quand tout va bien, on oublie de songer aux choses graves. Hogy tenait à s'assurer que son testament était en sécurité, ses polices d'assurances bien arrivées ; ensuite il suggéra à sa femme que son principal assistant devienne directeur de l'usine. Le père vint lui rendre visite l'après-midi. À peine était-il entré que Hogy s'écria :

— Oh ! père, j'ai si peur de mourir. C'est quelque chose de si incertain.

Comme beaucoup de gens d'Église, le père débita tout un chapelet de platitudes puis se retira dès qu'il eut jugé que son temps de visite était atteint — et non sans avoir extorqué à Hogy la promesse de signer un beau chèque bien dodu pour l'Église, dès que son état lui permettrait d'écrire.

L'après-midi s'écoula, faisant place à la soirée, à laquelle succéda l'obscurité de la nuit. La ville alluma ses lumières qui vinrent jouer sur les murs de la chambre de Hogy en y dessinant d'étranges formes. Comme fasciné, il regardait ces ombres et tissait autour d'elles un monde imaginaire ; puis il glissa dans le sommeil.

Le téléphone sonnait avec insistance et son bruit avait quelque chose de particulièrement dur et métallique pour une femme qu'on réveille au milieu de la nuit avec un mari à l'hôpital et dangereusement malade. Mme MacOgwascher s'assit dans son lit cherchant à atteindre l'appareil.

— Madame MacOgwascher ? demanda une voix à deux reprises.

— Oui, c'est elle-même. Qu'y a-t-il ?

La voix répondit sur un ton grave :

— L'état de votre mari a soudainement empiré. Le docteur pense que votre présence à l'hôpital est indispensable, et si vous avez des parents vous feriez bien de les amener avec vous. Mais veillez à ne pas conduire trop vite, car dans ces situations-là les gens ont tendance à oublier toute prudence. Pensez-vous pouvoir être là dans une heure ?

— Oh ! Dieu, une heure ! s'exclama Mme MacOgwascher. Oui. Nous allons faire aussi vite que possible.

Elle raccrocha et sortit du lit ; elle enfila une robe de chambre et s'en alla frapper à grands coups à une porte située un peu plus loin dans le couloir.

— Mère, mère ! réveillez-vous. Hogy est en train de passer, il faut qu'on parte tout de suite pour l'hôpital. Êtes-vous réveillée, mère ?

La porte s'ouvrit et une vieille dame apparut. C'était la mère de Hogy.

— Je m'habille immédiatement, dit-elle. Faites de même.

Levant les yeux, Hogy sursauta. Sa mère et sa femme étaient à son chevet. Etait-ce bien sa mère et sa femme ? Il n'arrivait pas à décider. Et qui étaient donc ces autres personnes ? Certaines semblaient flotter dans l'air en souriant avec bienveillance. Et alors — les yeux de Hogy s'ouvrirent tout grands — il vit un ange de l'autre côté de la fenêtre. L'ange était vêtu d'une longue robe blanche, et ses ailes battaient comme celles d'un jouet mécanique. C'est du moins ce que pensait Hogy. L'ange le regarda, sourit, puis lui fit un signe comme s'il l'appelait. Hogy mourait d'envie de le suivre.

C'était une sensation tout à fait particulière. L'obscurité gagnait la chambre. Il lui semblait voir des ombres pourpres et comme veloutées, et dans ce velours pourpre il voyait des points de lumière, un peu comme les parcelles de poussière dans le soleil. Il regarda autour de lui : à sa droite se tenait sa femme, et sa mère sur sa gauche. Et que faisait donc cet homme en noir ? Il marmonnait. Oh ! oui, bien sûr — la mémoire revenait à Hogy — le prêtre était en train de lui administrer l'extrême-onction. Hogy était choqué, car les pensées du prêtre n'avaient pas de secret pour lui ; l'homme d'Église – Hogy le comprenait — se livrait à tout le grand jeu, espérant par là arracher à Mme MacOgwascher une donation pour l'Église. Dans l'esprit du prêtre, ces gens fortunés devraient représenter une belle petite somme. Aussi, ayant administré l'extrême-onction à Hogy, il se tourna immédiatement vers sa femme, pensant, tout en donnant sa bénédiction : « Voilà qui devrait bien me valoir une centaine de dollars. »

Hogy commença d'être pris de tremblements. Il lui semblait qu'il allait être arraché à son lit ; désespéré, il serrait ses draps à deux mains.

Il entendit une voix qui disait : « Il glisse, il s'en va », puis il y eut comme un étrange bruissement. Gagné par la terreur, il essaya de crier ; mais il ne le put. Il s'imaginait tel un cerf-volant. Baissant les yeux, il vit une sorte de corde brillante qui le reliait à un corps stupide étendu sur un lit. Avec un sursaut de conscience, il comprit que ce qu'il était en train de regarder était son propre corps mort ou agonisant. Il pouvait voir la tête de sa femme, celle du prêtre et celle de sa mère. Puis le docteur arriva en toute hâte. Il ouvrit le pyjama de Hogy et, bien inutilement, appliqua son stéthoscope. Il hocha la tête avec gravité et fit le geste traditionnel tandis qu'une infirmière remontait le drap pour recouvrir le visage de Hogy. Le docteur fit le signe de la croix, le prêtre également, ainsi que les femmes.

— Venez avec nous, venez avec nous, lui murmuraient les voix. Abandonnez-vous, nous nous occupons de vous. Tout est bien, vous allez au ciel.

— Oui, au ciel, au ciel, reprirent en chœur d'autres voix.

Hogy eut l'impression de faire un petit bond et, instinctivement, regarda vers le bas. Il vit la corde s'estomper, puis tomber. Avec une sensation de vertige, il se vit voler au-dessus de l'hôpital, s'élevant très rapidement. Regardant autour de lui, il s'aperçut qu'il était porté par quatre anges ; leurs ailes battaient et leurs regards pleins d'attention étaient posés sur lui. Ensemble ils se hâtaient à travers le ciel obscur, tandis que montait le chant :

— Nous allons au ciel, nous allons au ciel.

 


 

Chapitre 9

« Porté sur les ailes des anges. Eh bien ! mon gaillard ! » se dit Hogy en lui-même. Soudain il se sentit arraché violemment des bras des anges, et descendre, descendre en tournant à travers l'obscurité. La chute cessa aussi brusquement qu'elle s'était amorcée et Hogy eut l'impression de se comporter tel un yoyo, bondissant au bout d'un élastique. Complètement désorienté, avec cependant l'impression d'être « quelque part », mais où ? Se tortillant, il vit alors — comme s'il regardait à travers un trou dans le plafond ou dans le sol — une scène absolument étrange.

Il regardait vers le bas dans ce qui était une maison de pompes funèbres. Il fut pris de frayeur à la vue de corps nus gisant sur des tables spéciales et sur lesquels on pratiquait les choses plus plus diaboliques. Chez certains on retirait le sang ; chez d'autres on bouchait les « orifices naturels » afin d'éviter des suintements et, dans un petit cabinet, il vit… son propre corps ! Le corps qu'il avait quitté. Il était sur une de ces curieuses tables, et sur lui une jeune femme était penchée avec une cigarette pendant à sa lèvre inférieure. Hogy bondit d'étonnement en remarquant qu'elle rasait le visage de son propre cadavre. Un homme se précipita vers elle en disant :

— Soignez bien ce que vous faites sur lui, Beth. M. MacOgwascher était quelqu'un de très important. Nous devons l'exposer cet après-midi. Il faut qu'il soit prêt ; aussi hâtez-vous. La femme fit un signe de tête et reprit son travail. Elle le rasa de très près, puis le maquilla. Elle lui brossa les cheveux — ce qui en restait — et passa un peu de teinture sur les mèches grisonnantes. Elle recula pour considérer le résultat, marcha jusqu'à la porte et appela :

— Eh ! patron, le refroidi en question est terminé. Vous venez le voir ?

Le patron se précipita avec un air furieux :

— Vous ne devez pas parler ainsi, Beth ; vous ne devez pas. C'est le corps de M. MacOgwascher, un homme très important ici. J'exige que tous les corps soient traités avec respect.

— O.K., patron ! Il y en a certains pour lesquels vous n'avez pas autant de respect, rétorqua Beth. Je veux parler des refroidis que vous mettez dans la sciure, et dont vous vissez le couvercle. Ceux-là, ils n'ont pas droit à beaucoup de respect, vous ne croyez pas ? Mais vous faites comme vous voulez ; c'est vous le patron. Et adieu, monsieur MacOgwascher, ajouta-t-elle tout en allant d'un air dégagé attaquer un autre client.

Hogy se détourna stupéfait. Quand, après un temps dont il n'aurait pu définir la durée, il fut contraint de regarder vers le bas, il découvrit que son corps avait disparu et qu'un autre avait été apporté, enveloppé dans une masse de cellophane, « tel un paquet de blanchissage », pensa Hogy. Il regarda avec intérêt le dépouillement de la cellophane et le corps qu'elle enveloppait. C'était celui d'une femme que le patron et son assistant déshabillèrent rapidement. Hogy, homme pudique, détourna son regard et, en le faisant, son champ visuel s'amplifia et lui permit alors de voir une des « salles d'exposition ». Il était là, présenté dans un luxeux cercueil et des gens se penchaient pour le regarder. Il vit qu'ils prenaient le café, et quelqu'un posa sa tasse sur le rebord de son cercueil. Hogy se regarda lui-même et décida qu'il ressemblait à une star de cinéma, maquillé, poudré, rasé comme il l'était et le cheveu teint. Dégoûté, il se détourna.

Le temps passa — deux ou trois jours peut-être. Le temps n'a pas d'importance dans l'autre vie. Soudain, on le déplaça de l'endroit où on l'avait exposé. Il baissa les yeux et découvrit qu'il était dans un corbillard qu'on conduisait à l'église. Il vit les hommes le porter à l'intérieur de l'église et assista au service religieux — le prêtre montant en chaire pour prononcer l'éloge de Hogy MacOgwascher :

— Ce frère bien-aimé est maintenant dans les bras de Jésus recevant la récompense de ses vertus.

Hogy se tourna et sentit de fortes secousses qui se prolongeaient ; il s'aperçut qu'on le portait au cimetière. Là, se déroula un autre service, et quand une motte de terre vint tomber sur le cercueil, il fit un bond. Toutefois, sa sottise lui apparut en se rendant compte que son corps était « là, en bas », et lui « ici ». Mais après la mise en terre, Hogy se sentit libéré. Il s'élevait avec une force incontrôlable et, à sa grande surprise, il était à nouveau dans les bras des anges. Leurs ailes, aussitôt, se mirent à battre et le sourire apparut sur leurs visages. Ils le portaient vers le haut ; il ignorait la direction qu'ils prenaient, mais ils voyageaient à très grande allure, à travers une obscurité qui semblait vivante, et faite de velours noir. À distance, une lumière apparut, une lumière dorée et glorieuse. Hogy concentrait son regard dans la direction d'où venait la lumière. Les anges fonçaient vers l'avant et la lumière se faisait plus intense, brûlant par sa violence les yeux de Hogy qui avaient peine à la soutenir. Puis, alors que les anges émergeaient de ce qui avait paru être un long tunnel, Hogy vit les grilles scintiller devant lui — de grandes grilles dorées, ornées de perles énormes. Un mur blanc partait de chaque côté des grilles et à travers les barreaux, il pouvait voir d'immenses dômes de cathédrales et les flèches de belles églises.

Une musique religieuse flottait dans l'air. Mais ils approchaient des grilles, Hogy toujours porté par les anges dont les ailes battaient.

Saint Pierre ou quelque autre saint, apparut à la grille et demanda :

— Qui vient de par le Seigneur ?

Un des anges répondit :

— M. Hogy MacOgwascher, défunt de la terre. Nous demandons son admission.

Les grilles s'ouvrirent toutes grandes et Hogy vit de près son premier saint, qui semblait vêtu d'une longue chose blanche, ressemblant à une de ces chemises de nuit démodées descendant jusqu'aux chevilles. Il avait dans le dos une paire d'ailes qui s'agitaient facilement ; et de son dos partait aussi une sorte de baguette en métal luisant qui s'élevait un peu au-dessus de sa tête et se terminait par un halo doré. Le saint regarda Hogy et Hogy regarda le saint qui lui dit :

— Vous devrez d'abord voir l'ange qui tient le registre afin de vous assurer que vous êtes bien autorisé à entrer. De ce côté, deuxième porte à droite.

Les anges saisirent de nouveau Hogy — il eut l'impression d'être dans les mains de livreurs — et leurs ailes se mirent à battre. Lentement, ils le portèrent au long d'une route lisse, toute bordée d'herbe et sur laquelle saints et habitants célestes étaient assis, jouant de la harpe. C'était une indescriptible cacophonie, car chacun jouait son propre morceau. Mais le bureau de l'ange chargé du registre était tout proche. Là, les anges mirent Hogy debout et le poussèrent gentiment en avant.

— Par là, dit l'un, donnez tous les détails — date de la mort et autres informations. Nous attendrons.

Hogy entra donc et vit un vieux saint à l'air bienveillant perché sur un tabouret. Ses ailes s'agitaient et il posa sur Hogy un regard de myope à travers ses lunettes à monture dorée. Puis mouillant son pouce, il tourna les pages d'un immense livre tout en marmonnant ; il s'arrêta subitement en tenant la page de sa main gauche :

— Voilà j'y suis, s'exclama-t-il. Nom : Hogy MacOgwascher ; mâle, mort inattendue. Oui, c'est vous. J'ai votre photo ici.

Hogy regardait, muet. Tout le processus lui semblait bien particulier. Les ailes du vieux bonhomme s'agitaient en faisant un bruit de portes rouillées sur leurs gonds. Puis faisant un geste du pouce par-dessus son épaule, l'ange chargé du registre dit à Hogy :

— Par là, la sortie. Ils vous attendent dehors. Ils feront ce qu'il faut pour vous.

Hogy se trouva en mouvement ; il avançait sans avoir à faire le moindre effort, et se retrouva dehors. Dès qu'ils le virent, ses aides mirent leurs ailes en marche tout en lui souriant et, s'emparant de lui, ils le soulevèrent dans les airs.

— Maintenant, il vous faut aller à l'église, dit l'un.

— Oui, reprit l'autre. C'est préférable de se mettre au courant de ces choses dès le début.

Et sur ces mots, ils descendirent et entrèrent dans une cathédrale au portail majestueux. L'intérieur était tout peuplé d'anges assis dont les ailes battaient au rythme de la musique. Ce spectacle qui ressemblait à une sorte de parodie le choquait de plus en plus ; mais il assista au service qui fut interminable, et tout au long duquel les anges agitaient leurs ailes, se signaient et s'inclinaient devant l'autel. Puis le service enfin s'acheva, les anges s'envolèrent comme une nuée de pigeons et Hogy demeura seul dans la cathédrale vide.

Il promena autour de lui un regard étonné. Il était impossible que ce lieu fût le paradis. On l'avait, depuis le début, induit en erreur. Cette histoire d'anges était une pure absurdité ; de même que ces gens chantant et allant à l'office tout le temps était une fable par trop stupide pour être crédible. Hogy venait à peine de décider que toute cette histoire était parfaitement ridicule quand il se produisit un bruit comme un coup de tonnerre, et du ciel une lumière descendit en cascade jusqu'au sol ; c'était comme si un grand rideau se déchirait et tombait. Hogy leva les yeux, étonné. Son père était là, venant vers lui en riant et en lui ouvrant les bras.

— Oh ! Hogy, mon garçon, tu t'en es tenu à ton illusion de religion pour un bout de temps, n'est-ce pas ? Peu importe, je m'en suis tiré de la même façon, à la différence que mon illusion m'a conduit à voir Moïse. Enfin, maintenant que tu es sorti de tout cela, nous pouvons être ensemble et bavarder. Viens avec moi, mon garçon, viens. Nous avons ici beaucoup d'amis et de parents qui veulent t'entretenir.

Et le père MacOgwascher le guida jusqu'à un très beau parc rempli de gens.

Le parc surpassait en beauté tout ce que Hogy avait vu dans sa vie — sa vie sur terre, bien sûr. La couleur de l'herbe était d'un vert particulièrement plaisant, et les fleurs qu'il voyait étaient d'une espèce inconnue pour lui ; il savait que cette espèce n'était pas terrestre. Les sentiers étaient magnifiquement entretenus, dans une propreté et une ordonnance impeccables. Pour le ravissement de Hogy, et à son grand étonnement, des oiseaux chantaient dans les arbres et de petits animaux jouaient — chiens et écureuils — ainsi que d'autres animaux que Hogy n'avait jamais vus.

— Oh, père ! s'exclama-t-il, les animaux eux aussi viennent ici, à ce que je vois ?

Le père MacOgwascher dit en riant :

— Hogy, mon garçon, tu ne dois plus m'appeler père. On n'appelle pas un acteur par le nom qu'il avait dans une pièce. Une fois celle-ci terminée, il peut changer de rôle et changer de nom. Dans ma dernière vie sur terre, j’étais ton père, mais dans quelque vie antérieure, tu as pu être le mien !

La tête du pauvre Hogy chavirait ; tout pour lui était si étrange.

— Mais alors, comment vais-je t'appeler ? demanda-t-il.

— Jusqu'à ce que les choses soient arrangées, continue à m'appeler père. Ce sera plus simple et nous éviterons des complications, répondit MacOgwascher. Regardant son père, Hogy demanda sur un ton d'insistance :

— Mais dis-moi, où sommes-nous ? Ceci, logiquement, ne peut pas être le paradis vu que tu es juif et que les juifs n'y sont pas admis.

Le père MacOgwascher éclata d'un rire sonore. Les gens regardèrent dans leur direction en souriant ; ce genre de choses était fréquent.

— Hogy, mon garçon, beaucoup des concepts qui ont cours sur terre sont complètement erronés. Je suis un juif, dis-tu ; eh bien ! je vais te dire que j'étais un juif durant ma vie sur la terre et que maintenant j'appartiens à la vraie, la seule religion qui est celle-ci : si tu crois en un dieu ou en une religion, alors c'est une bonne religion. Ici, peu importe qu'on soit juif, catholique, musulman ou protestant. Mais la grande difficulté est que, lorsqu'on arrive ici, la mémoire farcie de toutes les fables touchant à la religion qu'on vous a enseignée, on est tellement hypnotisé par ce qu'on s'attend à y voir, qu'on est incapable de voir quoi que ce soit. Sur terre les gens sont conditionnés ; ils croient être ceci ou cela. Et dans les hôpitaux psychiatriques on trouve des malheureux qui se prennent pour Napoléon ou Jésus-Christ, et certains peut-être croient être Moïse. Ils croient vraiment qu'ils sont ce qu'ils prétendent être. Prends l'exemple de cet homme là-bas — il désigna quelqu'un à distance — c'est un nouvel arrivant auquel on avait appris, sur la terre, qu'il aurait en allant au ciel ce qu'il pourrait désirer, girls à gogo, etc. Il est là maintenant et vit dans un monde imaginaire. Il voit des danseuses partout, et à moins qu'il ne comprenne qu'il a vécu dans l'illusion, personne ne peut l'aider. Il peut fort bien continuer ainsi pendant des années rêvant de son paradis à lui, un paradis particulier peuplé de danseuses, de jolies filles et de masses de nourriture. Dès qu'il aura compris son erreur — comme toi avec tes anges et leurs ailes — alors il pourra être aidé.

— Nourriture, oh ! père, nourriture ? dit Hogy. Là, tu viens enfin de dire quelque chose de vraiment sensé. Où peut-on trouver à se nourrir ici ? J'ai faim !

Le père MacOgwascher regarda son fils en disant :

— Hogy, mon garçon, tu devrais à présent avoir compris que tout ce que tu as apporté ici avec toi n'était qu'illusion — tu es venu ici pensant que tu étais au paradis avec des anges jouant de la harpe ou chantant des hymnes ; mais tu comprends à présent que ce n'était qu'illusion. Il en est de même avec notre ami là-bas ; il se croit entouré de jeunes danseuses ; pure imagination. De la même façon, si tu veux de la nourriture, eh bien ! imagine-la. Tu peux contrôler ton imagination et avoir la nourriture dont tu as besoin — roastbeef, si tu veux, ou hot-dogs, et même une bouteille de whisky. Ce n'est, bien sûr, qu'illusion ; mais si tu vas jusqu'au bout de l'absurdité consistant à vouloir de la nourriture, alors tu devras jouer le jeu logiquement. Si tu absorbes de la nourriture, il te faudra l'éliminer un peu plus tard ; et ce processus normal d'élimination implique pour toi d'imaginer le problème des toilettes, imaginer, imaginer — ce n'est que cela. Tu ne feras aucun progrès aussi longtemps que tu resteras attaché aux choses stupides du monde.

— Oui, mais j'ai faim. Et ce n'est pas une affaire d'imagination. J'ai vraiment faim et si je ne suis pas autorisé à obtenir de la nourriture — sous prétexte que c'est une illusion — comment vais-je faire pour calmer ma faim ? Hogy semblait très irrité.

Le père MacOgwascher répondit avec douceur :

— Tu as faim, parce que tu es victime d'un rythme de vie terrestre, de repas pris avec régularité. Mais si, au lieu de t'imaginer absorbant de la viande morte, tu penses à des vibrations saines, alors tu n'auras pas faim. Réfléchis, Hogy : tu es entouré d'énergie vibrante et elle se déverse en toi de partout. Dès que tu comprendras que ceci est ta nourriture, ta substance, tu cesseras d’avoir faim. L'action qui consiste à imaginer aliments et boissons est une marche en arrière qui retardera tes progrès.

Hogy réfléchit au problème et s'apprêtait à protester, mais constata que soudain il n'avait plus faim !

— Père, dit-il, tu n'as pas du tout changé, tu es exactement le même que lorsque tu étais sur terre. Comment est-ce possible ? Tu es là depuis pas mal de temps, tu devrais avoir l'air plus âgé et, de toute façon, comme tu n'es probablement plus qu'une âme maintenant… Ah ! tout ceci me trouble tellement que je ne sais plus que faire ni que croire.

Un sourire de compassion apparut sur le visage de son père.

— Tu sais, mon garçon, que nous passons tous par là. Certains sont capables d'une rationalisation plus rapide, mais supposons que je te sois apparu sous l'aspect disons, d'une jeune femme ou d'un jeune homme, m'aurais-tu reconnu comme la personne que tu connaissais sur terre ? Si j'étais venu à toi en te parlant avec une voix différente, avec des traits et une apparence physique différents, tu aurais pensé que j'étais quelqu'un qui te jouait un tour pour gagner ta confiance. C'est pourquoi je t'apparais ici tel que je suis dans ton souvenir et je te parle avec la voix que tu m'as connue. De la même façon, tes amis et tes parents qui sont ici t'apparaîtront tous comme des personnes familières que tu connaissais sur terre ; elles t'apparaîtront comme telles, parce que tu ne vois que ce que tu veux voir. Si je regarde monsieur X., je le vois d'une certaine façon, et à ma manière, qui peut être totalement différente de la tienne. Deux personnes se font face, l'une des deux tenant une pièce de monnaie ; l'une verra le côté pile et l'autre le côté face ; c'est pourtant la même pièce de monnaie, mais elles en verront chacune un aspect différent. Nul ne sait au juste comment on voit une autre personne. La chose n'est jamais discutée. C'est pourquoi, ici, nous apparaissons aux autres tels que sur terre.

Tout en écoutant, Hogy avait laissé errer son regard à travers le parc et il sursauta de stupéfaction en voyant un joli lac sur lequel des gens se promenaient en bateau à rames. Assis sur le banc du parc, Hogy fixait des yeux la scène. Le père Hogy se tourna vers lui en disant :

— Et pourquoi ne se divertiraient-ils pas, Hogy ? Ils ne sont pas en enfer, mon garçon ; ils font ce qu'il leur plaît de faire — et c'est bien agréable de se trouver dans une telle situation. Ils peuvent imaginer un bateau, aller sur la rivière et éprouver les joies et les tentations — magnifiées ici — qu'ils éprouvaient sur terre.

Hogy demeura un long temps sans pouvoir répondre ; il était trop stupéfait, trop abasourdi, et il explosa :

— Mais je croyais que nous n'étions que des esprits, des âmes mouvantes. Je pensais que nous nous déplacerions en chantant des hymnes et en récitant des prières. Ceci ne ressemble en rien à l'idée que je me faisais du paradis.

— Mais, Hogy, mon garçon, tu n'es pas au paradis ; tu es dans une différente dimension où tu peux faire certaines choses que tu ne pouvais faire sur terre. Tu es ici dans une sorte de position à mi-chemin. Certaines personnes, en mourant, éprouvent un terrible traumatisme, tout comme il arrive aux bébés au moment de la naissance. Ceux-ci doivent parfois être délivrés à l'aide d'instruments, ce qui leur occasionne de sérieux dommages. Il en est de même avec la mort. Les gens dont la vie n'a pas été irréprochable ont parfois beaucoup de difficulté au moment de sauter le pas, et luttent pour se libérer des choses de la terre. Exemple : ton insistance à vouloir de la nourriture ; tu n'en as aucun besoin.

Hogy baissa les yeux sur lui-même et dit :

— Corps — corps. Si nous sommes des âmes, pourquoi avons-nous ces corps ? Pourquoi en avons-nous besoin ?

Le père MacOgwascher sourit et dit :

— Si tu pouvais apparaître sur terre maintenant, tu serais un fantôme, ou bien plus probablement tu serais tout à fait invisible pour les gens ; ils marcheraient à travers toi et tu marcherais à travers eux, à cause de la différence de vibration. Ici, tu me vois, tu peux me toucher ; je suis solide pour toi, et tu l'es pour moi ; nous sommes venus de la terre et avons maintenant un corps différent, sur ce plan intermédiaire. Nos corps ont encore une âme ; l'âme monte jusqu'au surmoi, qui est plusieurs plans au-dessus. Ici, nous avons un corps afin d'apprendre encore, comme sur terre, à travers la souffrance, bien qu'ici elle soit de nature plus bénigne. Mais quand nous atteignons — disons — la neuvième dimension, nous avons encore un corps, convenant à la neuvième dimension. Si une personne venait vers nous, descendant de cette dimension en question, elle ne nous serait pas visible, et vice versa, pour la simple raison que nous serions complètement différents. Nous progressons d'un plan à un autre, et quel que soit le plan sur lequel nous sommes, nous avons toujours le corps qui convient.

Le père MacOgwascher éclata de rire avant de dire :

— Tu crois me parler, Hogy, mais tu ne me parles pas ; tu communiques par télépathie. Nous n'utilisons pas la parole, ici, si ce n'est dans des situations très inhabituelles. Au lieu des mots, nous nous servons de la télépathie. Mais, mon garçon, il nous faut nous rendre au hall des souvenirs. Tu y seras seul, et tu y verras tout ce que tu as fait et ce à quoi tu as pensé, alors que tu étais sur terre. Tu y verras ce que tu voulais faire ; tu y verras tes réussites, et elles apparaîtront sans importance ; tu y verras aussi tes échecs. Tu te jugeras, Hogy, tu te jugeras toi-même. Il n'y a pas de dieu courroucé, trônant tel un juge et désireux de t'envoyer en enfer ou à la damnation éternelle. Il n'est pas d'enfer, si ce n'est sur la terre, et la damnation éternelle est un mythe. Sur terre on fait certaines expériences et on essaye de mener à bien certaines tâches. On peut échouer dans ces tâches, mais c'est sans importance. Ce qui est important, c'est la façon dont vous essayez de faire une chose, la façon dont vous menez votre vie ; et vous ou votre surmoi jugera comment vous avez vécu et êtes mort sur terre. Vous déciderez de ce qui reste à accomplir pour réaliser la tâche que peut-être vous n'avez pas achevée. Mais, viens, ne restons pas à bavarder.

Le père MacOgwascher se leva, Hogy fit de même et tous deux s'en allèrent à travers les pelouses au gazon parfaitement entretenu, s'arrêtant pendant un moment pour admirer les rives du lac, les bateaux, les oiseaux aquatiques à la surface de l'eau ; puis ils continuèrent leur route.

Hogy s'amusa beaucoup quand, à un tournant du sentier, ils se trouvèrent face à un arbre offrant un spectacle charmant. Un de ses rameaux horizontaux hébergeait trois chats étendus de tout leur long, la queue pendante et ronronnant, ronronnant de bien-être dans ce qui sembla à Hogy être le chaud soleil de l'après-midi. Ils les regardèrent, amusés ; les chats levèrent la tête et, ouvrant les yeux, sourirent en voyant l'étonnement de Hogy. Puis, après cette interruption, les chats reprirent leur position et leur sommeil interrompu.

— Personne ici ne leur ferait du mal, Hogy. Ici, c'est la paix et la confiance réciproque. Ce plan-ci d'existence n'est pas désagréable.

— Ah ! s'exclama Hogy. Il y a donc plusieurs plans d'existence, si j'ai bien compris ?

— Bien sûr ; autant qu'il est nécessaire, répondit le père. Les gens viennent ici pour prendre un peu de repos et décider ce qu'ils vont faire, ce qu'ils peuvent faire. Certains sont parfois retournés rapidement sur terre pour y occuper un nouveau corps fraîchement libéré, et d'autres sont envoyés sur un plan plus élevé. Ce que l'on est n'importe pas ; il vous reste toujours à apprendre, et des conclusions à tirer. Mais l'après-midi est déjà très avancé et il faut nous hâter pour que tu puisses voir aujourd'hui le hall des souvenirs. Viens, veux-tu ?

Le père MacOgwascher marchait si vite et si légèrement que ses pieds semblaient ne pas toucher le sol. Hogy, en y réfléchissant, découvrit que, lui aussi, ne sentait pas le sol sous ses pieds. Impression étrange et effrayante, pensa-t-il. Mais il se dit que ce qu'il avait de mieux à faire était de se tenir tranquille et de voir ce que faisaient les autres qui, eux, étaient là depuis plus longtemps que lui.

Le sentier fit une petite courbe, puis droit devant eux se dressa le hall des souvenirs. C'était un bâtiment blanc qui paraissait être de marbre poli.

— Asseyons-nous là un moment, dit le père MacOgwascher. Nous ne savons pas combien de temps tu resteras dans le hall et c'est amusant de regarder les gens, tu ne trouves pas ?

Ils s'assirent sur ce qui semblait être un banc de pierre. Mais ce banc réservait une surprise à Hogy car, au lieu d'être dur, il céda faiblement pour s'adapter à la forme de son corps. Se penchant en arrière, il découvrit que le dossier, lui aussi, épousait la forme de son dos.

— Regarde, dit le père en montrant du doigt l'entrée du hall des souvenirs.

Hogy regarda et eut peine à réprimer un sourire : un énorme chat noir avançait, l'air honteux et coupable.

Il leva la tête, et en les voyant, disparut dans les buissons.

— Sais-tu, Hogy, dit le père MacOgwascher, que sur ce plan d'existence, même les animaux doivent aller au hall des souvenirs. Ils ne parlent pas, bien sûr, en termes humains ; mais toi non plus, quand tu y seras. Tout se fait par télépathie.

Hogy regarda bouche bée d'étonnement, l'homme qui autrefois était son père.

— Tu veux dire que les animaux se rendent au hall des souvenirs ? Tu blagues sûrement ?

Le père MacOgwascher secoua la tête et éclata de rire.

— Ah ! Hogy ! Tu n'as pas changé le moins du monde, pas vrai ? Ton idée est toujours que les humains sont au sommet de l'évolution et que les animaux sont des créatures inférieures ? C'est bien ce que tu penses ? Eh bien ! tu as tort, tu te trompes complètement. Les humains ne représentent pas la forme finale de la perfection ; il existe tellement d'autres formes. Tout ce qui EST a une conscience ; tout ce qui existe, même ce banc sur lequel nous sommes, n'est qu'une collection de vibrations. Il presse les points saillants de ton anatomie et les épouse afin de te donner le maximum de confort. Regarde !

Il se leva, désigna du doigt le banc, et Hogy regarda la place qu'il venait de quitter. Le banc avait retrouvé sa forme normale. Hogy reprit sa place sur le banc qui, immédiatement, adopta sa forme anatomique.

— Mais comme je te disais, Hogy, tout a une conscience, tout ce qui est vit en état d'évolution. Les chats ne deviennent pas plus des humains que les humains ne deviennent des chats ; ils ont une ligne différente d'évolution, de la même façon qu'une rose ne devient pas un chou et le chou une rose. Mais il a été prouvé, même sur terre, que les plantes sont douées de sensations, lesquelles sensations ont été détectées et mesurées à l'aide d'instruments électroniques extrêmement sensibles. Sur ce monde-ci, les gens viennent dans un stade intermédiaire ; nous sommes, ici, plus près des animaux que nous le sommes sur terre. Ne crois pas, Hogy, que ceci soit le paradis ; ça ne l'est pas ; de même que le stade au-dessus de celui-ci, et ceux qui suivent ne sont pas le paradis. Ici, c'est ce que nous pourrions appeler une station à mi-chemin, un lieu de triage où l'on décide ce que feront les gens. Iront-ils sur un plan supérieur, ou retourneront-ils sur terre ? J'ai beaucoup appris depuis que je suis ici, et je sais que nous sommes très, très près du plan de la terre ; nous sommes la différence entre l'ordinaire MW (Medium Wave, ou onde courte — NdT) et FM. FM est de bien meilleure qualité que MW, a des vibrations plus rapides et, ici, sur ce plan, nos vibrations sont bien meilleures que sur terre. Notre perception est plus aiguë ; nous sommes dans un état entre la terre physique et le surmoi spirituel. Nous venons ici pour perdre beaucoup de nos inhibitions. Si quelqu'un m'avait dit alors que j'étais sur terre qu'un chat pouvait parler, raisonner, j'aurais pensé que cette personne était folle. J'ai appris, ici, que les chats sont doués de raison et d'une raison parfois très brillante, dans certains cas. Mais nous ne le comprenons pas sur terre, parce que leur type de raison est différent de celui des humains.

Ils restèrent assis pendant un temps, n'apercevant plus que les contours du chat, à distance. Il semblait se secouer, puis s'étendre à la lumière du soleil et dormir. Lumière du soleil ? Hogy regarda le ciel, puis se souvint que le soleil, ici, n'existait pas. Ou du moins c'était un soleil miniature. Ayant visiblement suivi l'enchaînement de la pensée de Hogy, le père MacOgwascher remarqua :

— Oh ! non, il n'y a pas de soleil ici. Nous trouvons notre énergie dans l'environnement, elle nous est irradiée, et ici point n'est besoin d'absorber de nourriture et nous n'avons pas à satisfaire aux éliminations du type terrestre. Si nous prenons l'énergie irradiée, ici, nous en avons autant que nous voulons, et pas davantage ; mais avec la nourriture de type terrestre, il y a toujours un terrible gaspillage, et s'en débarrasser constitue actuellement un des plus gros problèmes que connaît l'humanité. Aussi, souviens-toi, Hogy, que tu n'as pas besoin ici d'imaginer un repas. Laisse-toi exister, et c'est tout. Ton corps prendra toute l'énergie qui lui est nécessaire et tu n'auras pas faim — à moins que tu ne penses au type de nourriture terrestre, et alors, pour un peu de temps, il est possible que tu en aies un désir violent.

À cet instant précis, un homme passa qui fit sursauter Hogy. L'homme fumait la pipe ! Marchant à grandes enjambées en balançant les bras, il envoyait dans l'air de gros nuages de fumée. Regardant Hogy, le père MacOgwascher sourit à nouveau :

— Je t'ai déjà dit que certains rêvent de nourriture de type terrestre, d'autres de tabac ou d'alcools — eh bien ! ils peuvent l'avoir, mais je n'en vois pas le sens. Cela signifie qu'ils n'ont pas atteint le stade d'évolution qui leur permettrait de secouer leurs vieilles habitudes terrestres. Ce type-là fume, eh bien ! c'est parce qu'il aime fumer ; mais viendra le moment où il comprendra que c'est tout simplement sot. Il pense au tabac, ensuite à une blague à tabac, puis met la main dans la poche d'un costume qu'il a imaginé et en sort une blague à tabac imaginaire avec laquelle il remplit une pipe imaginaire. Illusion, bien sûr, illusion, auto-hypnose ; mais la même chose se rencontre dans les hôpitaux psychiatriques, sur terre. Prends un type qui est un peu détraqué ou même complètement loufoque, et ce type-là peut très bien s'imaginer conduire une voiture, ou être à cheval. Je l'ai vu de mes propres yeux, en Irlande, dans un hôpital psychiatrique ; avisant un homme dans une attitude absolument particulière, je lui ai demandé ce qu'il faisait. Il m'a regardé comme on regarde un idiot — ne se rendant pas compte qu'il l'était et m'a répondu : « Qu'est-ce que vous pensez que je fais ? Vous ne voyez pas mon cheval ? » Puis le fou, descendant prudemment de son cheval imaginaire, s'en va, dégoûté, parlant de tous les cinglés qui sont dans la maison !

Hogy se tortillait. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. C'était la sensation étrange d'être un morceau de métal attiré par un aimant. Il agrippa le bras du banc sur lequel il était assis. Le père MacOgwascher se tourna vers lui en disant :

— Il est l'heure, Hogy ; ils t'appellent au hall des souvenirs. J'attendrai ici que tu sortes ; je peux peut-être t'aider ; mais quand tu en sortiras appelle-moi Moses, et non pas père. Ici je ne suis pas ton père. Va maintenant.

Hogy se leva et fut étonné de se trouver comme amené très près du hall des souvenirs. Dans sa confusion, il se tourna pour regarder l'entrée et découvrit qu'il courait presque et que, de toute façon, il allait plus vite qu'il ne le voulait. Mais les grandes marches de pierre apparaissaient devant lui. À cette distance, le hall le surprit par ses dimensions et l'entrée imposante l'effraya. Il éprouva ce que pourrait éprouver une fourmi pénétrant dans quelque palais. Il gravit les marches dont chacune paraissait plus haute que la précédente. Ou n'était-ce pas plutôt qu'il se sentait plus petit à chaque pas. Plus petit, très certainement, dans sa propre estime. Mais rassemblant son courage, il monta les dernières marches. Il atteignit bientôt une vaste surface qui lui donna l'impression d'être sur un plateau absolument plan, dont le seul trait saillant était une porte qui semblait monter vers les cieux. Hogy avança, et comme il approchait de cette grande porte, celle-ci s'ouvrit. Il entra dans le hall des souvenirs. La porte se referma derrière lui.

 


 

Chapitre 10

Se redressant avec difficulté, le vieux moine secoua sa longue robe défraîchie ; il regarda avec compassion le gros homme escalader la palissade qui séparait le monastère du parc public. Ayant l'impression que le moine l'observait, l'homme se tourna en lui criant avec rudesse :

— Je suis Cyrus Bollywugger, le grand spécialiste des reportages. Si vous voulez provoquer des histoires, prenez un avocat.

À pas lents, le moine se dirigea vers un rocher et s'assit en soupirant.

« Quelle étrange chose », pensait-il. Depuis cinquante ans le vieux moine se promenait dans les jardins de son monastère. Et voilà qu'aujourd'hui, et en dépit de tous les écriteaux Propriété privée et des protestations du moine, un grossier personnage s'était introduit en escaladant le mur. Et plus encore, s'était avancé vers lui, un gros doigt pressé contre sa poitrine en disant :

— Renseignez-nous, vieux. Qui rend des comptes dans cette communauté ? Vous êtes une bande de bons vivants, hein ? Mais je ne vous trouve pas l'air très gai ! Enfin, donnez-nous des tuyaux. Faut que je fasse un article.

Le vieux moine avait toisé l'homme des pieds à la tête avec un mépris qu'il estimait peut-être un peu excessif. Ce n'était pas bien d'être si méprisant avec un de ses semblables, bien que celui-ci eût dépassé les bornes.

Le vieux frère Arnold était entré très jeune au monastère et y avait toujours vécu, essayant d'accorder les paroles de la Bible avec ce qu'il estimait être bien et mal. Il avait — selon son habitude — discuté le problème avec lui-même ; il ne pouvait accepter et prendre à la lettre tout ce que disait la Bible. Récemment encore, il avait confié certains de ses doutes à son supérieur pensant que celui-ci l'aiderait en éclairant son esprit ; mais non, le supérieur était entré dans une rage folle et le vieux frère Arnold avait été en pénitence pendant une semaine. Pénitence consistant à laver toute la vaisselle du monastère.

Puis, comme maintenant, après l'assaut de ce manant des médias, il avait prié longuement, répétant en lui-même : « Seigneur, ne permettez pas, dans votre miséricorde, que rien me semble trop réel ou trop proche. » Cette prière le calma et lui permit de jeter un regard plus distant sur toutes choses.

Il avait erré, pensant à son existence passée. Travail le matin, et étude l'après-midi et beaucoup d'enluminures à exécuter. Les peintures, de nos jours, étaient pauvres, affreuses, et quant au vélin, mieux valait n'en pas parler. Juste assez bon, peut-être, pour la confection d'abat-jour, mais pour les enluminures de grande qualité qui l'avaient rendu célèbre, les fournitures modernes étaient inutilisables. Et ensuite qu'y avait-il après les tâches de l'après-midi ? Jour après jour, semaine après semaine, mois après moi, et année après année — chaque jour, les vêpres, puis le souper en silence. C'était alors la cellule solitaire, le lit froid, un lit étroit et dur avec à sa tête l'inévitable crucifix ; une cellule si exiguë qu'un détenu dans une prison aurait refusé d'y vivre et se serait mis en grève.

C'était à tout cela qu'il avait réfléchi en marchant ; puis cette brute imbécile avait fait irruption dans le sanctuaire et, lui frappant la poitrine, avait exigé du vieil homme qu'il lui livre un article à sensation sur l'homosexualité ! Le vieil homme avait tenu tête et ordonné à Cyrus Bollywugger de se retirer. Celui-ci s'était mis en colère, pérorant sur la puissance de la presse, et se vantant de pouvoir, avec sa plume, détruire la réputation du monastère. Comme le moine demeurait silencieux, perdu dans sa contemplation intérieure, l'énergumène avait levé le poing, un poing énorme, et l'avait frappé en pleine poitrine, le jetant à terre. Il était resté là étourdi, se demandant ce dont l'humanité souffrait de nos jours, et pourquoi un lourdaud brutal frappait ainsi un vieil homme frêle qui n'avait plus bien longtemps à vivre ? Il n'arrivait pas à comprendre. Puis, après quelques minutes et avec un énorme effort, il parvint enfin à se mettre debout et s'en alla d'un pas mal assuré s'asseoir sur une grosse pierre afin de se ressaisir.

Tout en hurlant des menaces, Bollywugger finit par escalader la palissade et, une fois de l'autre côté, se hâta de sa démarche lourde qui ressemblait bien plus à celle d'un gorille qu'à celle d'un spécimen d'homo sapiens.

Frère Arnold s'assit près de la mer scintillante, regardant avec des yeux qui ne voyaient pas, avec des oreilles qui, en fait, percevaient à peine les cris et les appels des gens qui s'amusaient sur la plage, des enfants qui se querellaient et des mégères qui d'une voix aiguë injuriaient leurs hommes. Soudain, le vieil Arnold sursauta. Une main venait de se poser sur son épaule et une voix disait :

— Qu'est-ce donc qui vous fait souffrir, mon frère ? Il leva les yeux et vit un autre frère, de son âge, dont les yeux bruns le considéraient avec intérêt.

— J'ai été insulté par un journaliste qui avait franchi la clôture et m'a frappé en pleine poitrine, raconta frère Arnold. Il demandait que je lui dise que dans ce monastère nous étions tous des… homosexuels ; et quand j'ai nié la chose avec des paroles un peu acerbes, il m'a tout simplement frappé et jeté à terre ! Je ne m'en suis pas encore remis et j'ai besoin de me reposer. Voulez-vous que nous rentrions ?

Il se leva avec peine et les deux vieillards qui avaient été frères dans le monastère pendant tant et tant d'années, s'en allèrent à pas lents au long du sentier, vers le grand bâtiment qui était leur demeure.

Cette nuit-là, après les complies, quand les moines eurent regagné leurs cellules, frère Arnold souffrit beaucoup. Il avait d'horribles sensations de brûlures dans la poitrine. Faiblement, il réussit à tapoter sur le mur avec sa sandale. Il y eut un bruit et une voix demanda derrière la porte :

— Qu'y a-t-il, frère ? Êtes-vous malade ?

Frère Arnold, d'une toute petite voix, répondit :

— Oui, frère, voulez-vous demander au père infirmier s'il peut venir me voir ?

La voix murmura un acquiescement, et il y eut le bruit de sandales claquant sur le sol dallé. Frère Arnold réfléchissait à ce qu'il y avait d'étrange dans le règlement qui voulait qu'aucun moine n'entre dans la cellule d'un autre moine, même pas pour le plus impérieux des motifs. Seul le père infirmier avait le droit de pénétrer dans une cellule et seulement pour y donner des soins. Pourquoi cette interdiction ? Certains moines étaient-ils homosexuels ? Frère Arnold pensa que la chose était possible. Les autorités avaient promulgué assez de règlements : les frères ne devaient jamais être à deux, mais se promener toujours par trois. Frère Arnold repassait le problème dans son esprit quand la porte de sa cellule s'ouvrit et une voix douce demanda :

— Où souffrez-vous, frère Arnold ?

Il raconta alors l'incident de l'après-midi, le coup qu'il avait reçu dans la poitrine et sa chute. Le père infirmier avait été docteur en médecine, mais avait renoncé à pratiquer, ayant de la profession une conception qui ne lui permettait pas d'accepter les combines véreuses qui ont envahi de nos jours la « science » médicale. Il écarta avec délicatesse les vêtements de frère Arnold et examina sa poitrine qui était maintenant couverte d'ecchymoses noires, bleues, jaunes ; puis son œil entraîné découvrit immédiatement les côtes cassées. Il remonta doucement les draps sur la poitrine de frère Arnold et se leva en disant :

— Je dois faire un rapport au père supérieur. Il faut vous radiographier, frère Arnold, car vous avez des côtes cassées, et vous avez besoin d'un traitement.

Sa visite terminée, il s'en alla en silence.

Bien vite frère Arnold entendit des bruits de pas et des murmures derrière sa porte. Celle-ci s'ouvrit et le père infirmier et le père sous-prieur entrèrent.

— Frère Arnold, dit le sous-prieur, vous serez obligé d'aller à l'hôpital pour y être radiographié et pour qu'on vous mette un plâtre. Je vais informer le père supérieur afin qu'il prenne les dispositions nécessaires. Dans l'intervalle, le père infirmier restera avec vous, au cas où vous auriez besoin de lui.

Le sous-prieur allait quitter la cellule mais frère Arnold cria :

— Non, père sous-prieur, non, je ne veux pas aller à l'hôpital. J'ai entendu dire comment les gens y étaient traités ; je préfère de beaucoup être soigné par le père infirmier, et si je suis au-delà de ses capacités, alors je recommanderai mon âme à Dieu.

— Non, frère Arnold. Je ne peux pas accepter cela. Seul le père supérieur est autorisé à accorder une dispense. Je vais aller le voir, dit le sous-prieur en quittant la cellule.

Le père infirmier disposait de bien peu de moyens pour soulager le vieux moine, à part la serviette mouillée qu'il maintenait sur son front pour essayer de diminuer la fièvre. Puis il ouvrit ses vêtements qui pesaient péniblement sur sa poitrine. Tous deux étaient assis car le vieil homme respirait plus aisément dans cette position.

À nouveau, on entendit des pas. C'était le père supérieur. Le sous-prieur dut attendre à l'extérieur, vu l'exiguïté de la cellule. Le père supérieur se pencha pour regarder frère Arnold et l'horreur se peignit sur son visage en voyant la poitrine du vieux moine. Après s'être entretenu à voix basse pendant quelques instants avec le père infirmier, le père supérieur se tourna vers frère Arnold en disant :

— Je ne peux pas prendre la responsabilité de vous garder ici dans l'état où vous êtes. Il vous faudra aller à l'hôpital, frère Arnold. Il se tut, semblant réfléchir, puis dit après avoir considéré le vieux moine : Vu votre état et votre âge, je vais, si vous le désirez, téléphoner à l'évêque et nous devrons nous soumettre à sa décision.

— Je vous en suis très reconnaissant, répondit frère Arnold. Je hais l'idée de quitter cet endroit, qui est mon foyer, pour aller affronter les dangers inconnus de l'hôpital. J'ai entendu dire tant de choses désobligeantes sur les hôpitaux que je n'ai aucune confiance en eux — et il est bien difficile de bénéficier d'un traitement dont on doute. J'ai pleinement foi dans les soins du père infirmier.

— Comme vous voudrez, frère Arnold, dit le père supérieur. Je ne devrais pas le dire en votre présence, mais je suis complètement d'accord avec vous.

Le supérieur quitta la cellule et gagna son bureau accompagné du sous-prieur. Quelques minutes plus tard il était en communication avec l'évêque du diocèse dont dépendait le monastère. Les mêmes phrases revenaient souvent :

— Oui, comme vous dites, père. Oui, je vais le faire. Au revoir.

Le père supérieur demeura à réfléchir ; puis ayant soudain pris une décision, il demanda un secrétaire afin de lui dicter un papier que devrait signer frère Arnold. Il était dit dans ce papier que si le moine se refusait à aller à l'hôpital, il le faisait sous son entière responsabilité — le monastère ne pouvant être tenu responsable des conséquences de cette décision.

La lumière de la lune qui était à son plein accentuait la blancheur froide du monastère et les nuages qui défilaient en voilant de temps à autre la face de l'astre ajoutaient quelque chose de sinistre au bâtiment. Les fenêtres brillaient sous les reflets de la lune, semblant faire un clin d'œil aux nuages à mesure qu'ils passaient. Un hibou appelait quelque part dans l'obscurité. Plus près on entendait le bruit doux et rythmé des vagues léchant le sable, puis se retirant pour revenir. Dans le monastère tout était calme, silencieux comme si le bâtiment lui-même savait que la mort était proche, comme s'il attendait que l'ange de la mort agite ses ailes. Il arrive que des bruits étranges se produisent parfois dans une vieille construction qui ressent le poids des ans. De temps à autre c'est le trottinement discret d'une souris glissant rapidement sur un sol poli ou laissant échapper un petit cri aigu. Mais le monastère était silencieux autant que peut jamais l'être une vieille maison. À l'horloge de la tour, les heures sonnèrent à travers la campagne, et au loin un train gronda sur ses rails roulant à toute allure vers la capitale.

Frère Arnold était étendu sur son lit de douleur. À la lumière de la chandelle il pouvait voir le père infirmier penché sur lui avec compassion. Rompant le silence avec une soudaineté qui le fit sursauter, le père parla :

— Frère Arnold, dit-il, nous sommes inquiets au sujet de votre vie future. Il vous arrive d'avoir des croyances qui sont en total désaccord avec celles de la religion orthodoxe. Vous donnez l'impression que peu importe ce en quoi vous croyez, aussi longtemps que vous croyez. En l'état où vous êtes, frère Arnold, laissez le repentir prendre place. Voulez-vous que j'appelle le père confesseur ?

Levant les yeux vers lui, frère Arnold répondit :

— Père infirmier, je suis pleinement satisfait de la façon dont j'ai vécu. J'irai au lieu que je crois être le paradis ; je vis en accord avec ma propre foi, qui n'est pas nécessairement celle du Livre. Je crois que la religion prescrite — la religion orthodoxe — fait montre d'étroitesse dans ses concepts.

Il gémit soudain de douleur, la poitrine broyée par d'atroces douleurs qui semblaient le crucifier ; il songea au Christ et à ses souffrances.

— Père infirmier, dit-il, voulez-vous me donner le crucifix afin que je baise les cinq plaies de Notre-Seigneur.

Se levant lentement, le père infirmier s'avança vers la tête du lit. Levant le bras après s'être signé, il prit le crucifix et le pressa sur les lèvres de frère Arnold.

— Père infirmier, cria frère Arnold avec une expression d'étonnement, qui sont tous ces gens rassemblés autour de moi ? Ah… je vois ! Voilà ma mère ; elle est venue pour me souhaiter la bienvenue à la vérité supérieure, à la vie éternelle. Ma mère et mon frère sont ici, beaucoup de mes amis sont ici, également.

Le père infirmier se leva d'un bond et courut frapper violemment à la porte de la cellule voisine. Une exclamation s'éleva de l'intérieur et presque immédiatement une tête rasée apparut dans l'entrebâillement de la porte.

— Vite, vite ! dit le père infirmier. Appelez le père supérieur. Frère Arnold est sur le point de mourir.

Sans prendre le temps de passer sa robe ou d'enfiler ses sandales, le moine se précipita dans le corridor et dévala l'escalier. Il revint presque aussitôt suivi du père supérieur qui attendait, seul dans son bureau.

Frère Arnold le regarda d'un air égaré et angoissé en s'écriant :

— Comment se fait-il que nous, hommes de religion, soyons si effrayés de mourir ?

Une réponse se fit jour dans l'esprit de frère Arnold : Tu l'apprendras, Arnold, quand tu viendras à nous, de l'autre côté de la vie. Ce sera très bientôt.

Le père supérieur s'agenouilla près du lit, tenant le crucifix dans ses mains levées. Il pria. Il priait pour le salut de l'âme de frère Arnold qui s'était si souvent éloigné des préceptes de la religion. La chandelle posée près du lit brillait d'un éclat vif, puis baissa et la brise soudain faillit l'éteindre. Elle brilla de nouveau et, à la lueur de cette chandelle solitaire, ils virent frère Arnold se dresser en criant :

— Nunc dimitis, nunc dimitis. Seigneur, permets maintenant que ton serviteur parte en paix, selon ta parole.

Ayant dit ces mots, il gémit et retomba sans vie sur l'oreiller.

Le père infirmier fit le signe de la croix et dit la prière des morts. Puis, tendant le bras au-dessus du père supérieur qui était toujours agenouillé, le père infirmier ferma les yeux de frère Arnold et les maintint clos à l'aide de petits tampons. Il passa une bande sous la mâchoire inférieure, afin de maintenir la bouche fermée. Avec soin, il lui souleva la tête et retira les oreillers. Prenant les mains du défunt, il les croisa sur sa poitrine. Ayant ensuite procédé à la toilette nécessaire, il rabattit le drap sur le visage du défunt.

Lentement le père supérieur se releva, sortit de la cellule, gagna son bureau et donna des instructions à un moine. Quelques minutes plus tard les cloches sonnèrent pour annoncer le passage de vie à trépas. Silencieusement, les moines revêtirent leurs robes et descendirent à la chapelle pour réciter les prières des morts. Plus tard, une fois le soleil au-dessus de l'horizon, il y aurait une messe. Tous y assisteraient, puis le corps de frère Arnold, enveloppé dans sa robe, le capuchon rabattu sur son visage, ses mains serrant le crucifix, serait porté en procession solennelle au long du sentier jusqu'au petit carré consacré qui abrite les corps de tant de moines morts depuis longtemps.

Déjà deux moines se préparaient à se rendre au lieu consacré pour y creuser une tombe — une tombe en face de la mer et où reposerait, jusqu'à sa dissolution finale, le corps de frère Arnold. Les deux moines, la pelle sur l'épaule, se mirent en route, silencieux, chacun s'interrogeant peut-être sur ce qu'il y avait après la vie. Les saintes Écritures nous laissaient entrevoir ce qu'était le futur ; mais pouvait-on se reposer totalement sur elles ? Frère Arnold — à la grande colère du père supérieur — disait toujours qu'il ne faut pas prendre trop à la lettre les saintes Écritures, mais seulement les voir comme des guides, des signes indiquant le chemin. De même, il répétait bien souvent que la vie future n'est que la continuation de la vie sur terre. Un jour qu'il était assis en silence dans le réfectoire, avec devant lui une bouteille d'eau gazeuse, il s'était levé soudain et, saisissant la bouteille, il avait dit :

— Regardez, mes frères, cette bouteille ressemble au corps humain ; elle a une âme en elle. Si j'enlève le bouchon, il y a un bouillonnement, un pétillement et, tout comme pour l'âme d'un homme, les gaz émergent et jaillissent. C'est ainsi, mes frères, que nous quittons nos corps à la fin de cette vie. Nos corps ne sont rien d'autre qu'une enveloppe pour l'âme immortelle, et quand cette enveloppe est vieille et trop détériorée, l'âme alors abandonne le corps et s'en va ailleurs et vers ce qui se passe dans cet ailleurs. Chacun à notre tour le découvrira. Frère Arnold avait versé le contenu de la bouteille dans un verre et l'avait bu rapidement en disant : Maintenant le corps qui était l'eau a disparu, tout comme notre corps disparaîtra éventuellement dans la terre pour finalement s'y décomposer.

Tout en cheminant au long du sentier, les deux moines songeaient à ces choses. Ils regardaient autour d'eux cherchant l'endroit où creuser une tombe profonde de six pieds, longue de six et large de trois. Silencieux toujours, ils attaquèrent leur besogne.

Dans le monastère on avait déplacé le corps de frère Arnold avant que n'intervienne la rigidité cadavérique qui n'aurait plus permis de le descendre par l'étroit escalier. Quatre moines tenaient un drap muni de poignées à chaque coin. Ils le glissèrent avec précaution sous le corps de frère Arnold en veillant à ce qu'il soit exactement au milieu. Puis les moines soulevèrent le corps, le passèrent par la porte et, adroitement, tournèrent dans le corridor. Avançant lentement tout en récitant les paroles du rituel pour le défunt, ils descendirent le corps dans l'annexe de la chapelle. Ils mirent des sandales aux pieds du moine. Toujours avec respect, ils replacèrent le crucifix entre ses mains froides, et abaissèrent le capuchon sur son visage. En ayant terminé, les quatre moines commencèrent leur garde solitaire veillant le corps de leur frère mort jusqu'à la naissance du jour, où de nouveau, on chanterait des messes.

Et ainsi frère Arnold quitta son corps. Il eut l'impression d'être soulevé. Regardant vers le bas, il vit une corde bleu argenté tendue entre son corps actuel et le corps horrible, reposant sur le lit. Il pouvait distinguer des visages autour de lui. Là, était sûrement celui de sa mère. Et là était son père. Ils étaient venus d'au delà des ombres pour l'aider, le guider dans son voyage.

La route était sombre, ressemblant à un tunnel sans fin, ou peut-être à un tube, comme celui que les moines portaient lors de leurs processions à travers les villages ; ce tube était situé au bout d'une perche qu'ils hissaient à hauteur des fenêtres ; les gens déposaient leurs contributions à l'entrée du tube, et celles-ci glissaient et tombaient dans un sac situé à l'autre extrémité.

Frère Arnold éprouvait la sensation de monter lentement dans ce tube. Sensation vraiment étrange. Il baissa la tête et vit la corde s'amenuiser et disparaître à la manière d'un élastique qui, coupé rebondit vers ses deux extrémités.

Regardant au-dessus de lui, il crut voir une brillante lumière. Cela lui rappela le jour où il était descendu dans le puits du monastère pour aider à nettoyer les filtres à eau. Levant les yeux, il avait vu le cercle de lumière tout en haut du puits. C'était un peu la même impression, la sensation qu'il était porté, élevé vers la lumière et il se demanda — quoi maintenant ?

Et soudain, tel un diable qui apparaît sur la scène en sortant d'une trappe, Arnold apparut — où ? — il apparut en cet autre monde, ou sur un autre plan d'existence. Pour l'instant il ne le savait pas. La lumière était d'une intensité qui l'obligea à protéger ses yeux.

— Oh ! par exemple ! murmura-t-il en entendant un ricanement amusé, et en voyant devant lui l'homme qui avait été son père.

— Arnold, dit l'autre, tu as vraiment l'air étonné ; j'aurais pensé que tu te souviendrais de tout, bien que je doive avouer que cela m'a demandé un assez long temps.

Arnold regarda autour de lui.

— Je dois bien reconnaître que je suis étonné, dit-il. Cet endroit donne l'impression de la terre, ou d'une version améliorée de celle-ci, je te l'accorde ; mais c'est un monde de type terrestre, et je pensais que nous irions dans un univers plus abstrait. Il désigna d'un geste les bâtiments et les parcs : Tout ici évoque une version terriblement embellie de la terre !

— Tu as beaucoup à apprendre, ou à ré-apprendre, Arnold, dit l'homme qui avait été son père. Tes propres études, ta longue expérience auraient dû t'amener à la certitude que si une entité — une âme humaine — allait directement du terrestre aux hautes sphères célestes, cela amènerait la destruction de l'équilibre mental de cette entité, car le changement serait trop grand. Regardant Arnold gravement, il poursuivit : Tu ne pourrais pas plonger directement dans l'eau chaude un verre glacé, sans qu'il se brise ou se fêle, c'est le même problème ; les choses doivent être faites très, très doucement. De la même façon, tu n'attendrais pas qu'une personne alitée pendant très longtemps, se livre à des exercices athlétiques le premier jour où elle se lève. Elle doit agir avec progression. Il en est de même ici. Le monde sur lequel tu étais — la terre — est un monde fruste et brut, et tu es ici dans un stade intermédiaire — disons une halte — où l'on peut se reposer pendant un temps et se retrouver.

Arnold regardait, émerveillé par la beauté des bâtiments, le vert pur des arbres. Il vit des animaux et des oiseaux qui n'avaient nullement peur des humains. Ce monde semblait un monde de concorde et de confiance.

— Je suis certain que très bientôt tu accéderas à des plans plus élevés, mais avant que la décision en soit prise, il te faudra passer par le hall des souvenirs. Et peut-être, une fois là, te souviendras-tu de la visite que tu y as faite précédemment.

— Ce qui m'amuse, dit Arnold, c'est notre façon de dire « en haut » car, dans mon esprit, sphères célestes et sphères terrestres ou plan d'existence — appelez-les comme vous voulez — étaient entremêlées, occupant peut-être le même espace ; aussi pourquoi dire « en haut » ?

Un homme les interrompit, les ayant écoutés sans rien dire.

— C'est en haut, il n'y a aucun doute à ce sujet, dit-il. Nous montons vers une plus haute vibration. Si nous allions vers une plus basse, nous descendrions ; et il y a en fait ici de ces lieux à vibrations inférieures — et les gens qui, pour une quelconque raison, doivent descendre — peut-être pour aider une âme en détresse — diront qu'ils descendent au plan tel ou tel. Mais ici c'est un lieu intermédiaire ; nous y montons depuis la terre. Nous voulons nous éloigner d'elle, et si nous descendions vous pourriez dire alors que nous nous rapprochons du cœur de la terre, et c'est ce que vous ne voulez pas faire. Ainsi c'est bien « en haut » vers une vibration plus élevée, loin du centre de la terre, et, Arnold, vous monterez bientôt. Je n'en doute nullement ; ceux qui sont ici vont vers un plan supérieur, et redescendent ensuite sur terre afin d'y apprendre d'autres leçons. Mais il est temps pour vous d'aller au hall des souvenirs. Chacun doit s'y rendre en premier. Venez, suivez-moi.

Ils longèrent ce qui ressemblait à une rue parfaitement entretenue. Des gens et des animaux y circulaient. Arnold et son nouvel ami ne tardèrent pas à quitter la rue pour prendre un petit chemin à l'extrémité duquel Arnold pouvait voir une masse de verdure. Tous deux déambulaient en silence, enfermés dans leurs propres pensées, puis ils arrivèrent au bout du chemin. Devant eux s'étendait un parc superbe — plantes et fleurs merveilleuses, inconnues d'Arnold. Et là, au beau milieu du parc, s'élevait le grand bâtiment en forme de dôme auquel on donnait le nom de hall des souvenirs. Ils restèrent debout quelques instants comme pour embrasser la scène, verdure, fleurs aux couleurs vives et bleu irréel des cieux qui se reflétaient sur la surface lisse du lac, près du hall des souvenirs.

Comme d'un commun accord, Arnold et son ami prirent le petit chemin qui menait au bâtiment. Peut-être s'interrogeait-ils, tout en marchant, sur les gens qu'ils voyaient assis sur les bancs ou étendus sur l'herbe. Le hall avait de nombreux visiteurs, les uns montant l'escalier et d'autres sortant par l'une ou l'autre issue. Certains paraissaient transportés d'aise et d'autres avaient l'air d'avoir été châtiés. L'étrangeté de tout cela donnait le frisson à Arnold. Qu'allait-il se passer pour lui dans le hall ? Serait-il jugé favorablement et monterait-il vers une vibration supérieure, vers une forme d'existence plus abstraite ? Ou bien serait-il renvoyé sur terre pour recommencer toute une autre vie ?

— Regardez, regardez, murmura le nouvel ami d'Arnold, en désignant quelque chose à distance. Sa voix se fit aussi faible qu'un murmure : Ceux-ci sont des entités d'un plan plus élevé ; ils sont venus pour observer les gens. Regardez-les.

Arnold regarda. Il vit deux brillantes sphères dorées, paraissant faites de lumière, mais si brillantes qu'Arnold ne fut pas certain de voir clairement leur forme. Les sphères dérivaient sous une brise douce. Arrivées devant les murs du hall des souvenirs, elles les touchèrent et, sans laisser aucune marque, les traversèrent.

— Je dois vous quitter maintenant, dit l'ami d'Arnold. Mais gardez votre confiance, ne vous laissez pas abattre. Vous n'avez, j'en suis sûr, aucune raison de vous inquiéter. Adieu. Quelqu'un sera là pour vous accueillir quand vous sortirez. Courage ! N'ayez pas cet air lugubre ! Sur ces mots, il fit demi-tour.

Avec une appréhension grandissante, une frayeur atroce, Arnold se dirigea jusqu'au bout du sentier où se trouvait l'entrée du hall. Il s'arrêta au pied du grand escalier et essaya de regarder autour de lui ; mais non, il ne s'arrêta pas. Une force le propulsait. Il monta les escaliers à la hâte et s'arrêta un instant devant la grande porte d'entrée. Soudain, et sans un bruit, elle s'ouvrit, et Arnold se trouva projeté à l'intérieur. Poussé ou tiré — peu importe — il était à l'intérieur et la porte se ferma derrière lui.

 


 

Chapitre 11

Le silence, total et absolu. Pas le moindre bruit, même pas celui d'un murmure. Rien. Seul existait le silence.

Ses yeux avaient dû enregistrer de la lumière, parce que, en cet instant, dans cette obscurité profonde, ses nerfs optiques envoyaient des lueurs.

Une complète absence. Un vide. Arnold se déplaçait et n'en avait pas conscience. Tout était vide, plus vide que l'espace même. Puis un faible point lumineux apparut soudain « quelque part » et de ce point jaillissaient des raies rouges comme volent les étincelles sur un fer à cheval frappé par un maréchal-ferrant. La lumière était d'un bleu pâle en son centre, puis allait en s'assombrissant pour finir par être d'un bleu violacé. La lumière s'étendait — toujours bleue — et Arnold alors vit le monde, la terre qu'il avait quittée si récemment. Elle donnait l'impression de flotter dans l'espace. Il n'y avait qu'une masse de nuages de différentes couleurs et, l'espace d'une seconde, il eut un aperçu de ce qui aurait pu être le Sahara — sable et désolation. Puis, il vit d'autres globes, tous s'entremêlant, sans cependant se toucher.

« Je deviens fou, pensa Arnold. Que je sorte d'ici au plus vite ! » Et il se tourna pour fuir. Il vit derrière lui deux sphères flamboyantes. Il les regarda et reçut comme un message :

— Tout va bien, Arnold, nous savons tout sur vous, nous avons examiné votre passé. Votre vie sur terre a été pure, si ce n'est que vous avez été paresseux au point d'être resté diacre. Vous n'avez pas pris la peine de recevoir les ordres. Ce n'était pas bien d'être aussi paresseux, Arnold.

Arnold regarda fixement, en vain.

— Non, vous ne pouvez pas nous voir ; nous sommes d'une vibration différente. Vous ne pouvez voir qu'un globe et ce n'est pas du tout ce à quoi nous ressemblons. Vous serez bientôt l'un des nôtres — si vous le souhaitez ; et si tel n'est pas votre désir, alors vous devrez retourner sur terre et accomplir certaines choses laissées inachevées ! ainsi dépasser cette humble fonction de diacre.

— Mais comment êtes-vous ? À quoi ressemblez-vous ? demanda Arnold.

— Personne ne sait comment vit un roi, pensa l'une des sphères. Les gens se font des rois et des reines les idées les plus étranges. Pour certains, ils sont censés passer tout leur temps assis sur un trône doré, avec sur la tête une couronne et dans la main un sceptre. Ce n'est pas du tout le style de vie des rois et des reines. De même les gens se font une idée bien curieuse de ce qu'est la vie qui suit immédiatement la mort. Ils voient un paradis aux grilles dorées. Disons qu'il existe, pour ceux qui le croient — car les gens sont ce qu'ils pensent qu'ils sont ; et si une personne croit au tableau des anges, alors elle les verra. Mais tout ceci est inutile, une telle vie est un gâchis — et ces stades intermédiaires existent pour que les gens puissent rationaliser les choses et mettre de l'ordre dans leurs pensées.

Il sembla qu'une conversation se déroulait entre les deux sphères car il se produisit entre elles beaucoup de sautillements et de vibrations. Puis de l'une des deux vint cette pensée :

— Nous sommes très amusées de constater que sur ce plan d'existence certains sont si attachés à leurs habitudes de vie qu'il leur faut d'abord imaginer une nourriture, et imaginer ensuite qu'ils la mangent. Nous avons vu certaines personnes très religieuses qui, ici, insistent même pour manger du poisson le vendredi !

— Cela me paraît excessif ! dit Arnold. Mais pourquoi, les gens ont-ils si peur de la mort ? J'ai été un religieux ; j'ai obéi toute ma vie aux règles de l'ordre et pourtant, je dois confesser que j'ai eu une peur atroce au moment de quitter le monde. J'étais terrifié par la pensée que Dieu serait là et prêt à me frapper de ses foudres pour les fautes que j'avais commises.

La voix télépathique répondit :

— Les gens ont peur de la mort parce que nous ne voulons pas qu'ils connaissent la vérité. Quand on atteint les derniers instants de l'agonie, la mort est la bienvenue. Toute peur disparaît. Toute souffrance est supprimée. Mais il importe que les gens aient peur de la mort, sinon ils n'hésiteraient pas à se suicider. Les suicides seraient alors nombreux. Si les gens savaient combien bonne est la mort et combien la vie est plus douce que sur terre, ils se suicideraient — et ce serait très mal, en vérité. Ils vont sur terre comme les enfants vont à l'école — pour apprendre — et les enfants ne doivent pas être autorisés à faire l'école buissonnière. C'est pourquoi les gens ont peur de la mort jusqu'au dernier moment, jusqu'à l'instant où il est évident qu'ils ne peuvent vivre plus longtemps. L'échéance une fois là, ils accueillent alors la chaleur de la mort, le bonheur de la mort.

— Mais, pensa l'une des sphères, nous voulons que vous quittiez les mondes matériels et veniez aux mondes de l'esprit.

— Mais pourquoi y a-t-il un paradis matériel, si les gens n'ont pas besoin des choses matérielles ? demanda Arnold.

— Parce qu'un surmoi ou une âme — peu importe le nom que vous lui donniez — a besoin d'acquérir l'expérience matérielle, et les duretés de la terre sont un excellent enseignement — la durée d'une existence fournissant l'occasion d'innombrables leçons qui exigeraient pour un esprit vivant dans un monde spirituel, des infinis de temps. Mais nous devons maintenant vous montrer votre vie passée. Regardez !

Le monde devant lequel fut alors placé Arnold semblait s'étaler et se déployer si rapidement qu'il avait la sensation de se tenir au bord d'un précipice dans lequel il allait tomber — un précipice d'espace. Il tomba, ou crut qu'il tombait, pendant des milliers de kilomètres, et se trouva à quelques pieds seulement au-dessus de la terre. Devant lui, des hommes à l'apparence étrange étaient lancés dans une lutte à mort, maniant l'épée et la hache, et même le bâton, ou lançant d'énormes pierres. Arnold les regardait et l'un deux l'attira tout particulièrement. La forme se leva brusquement du sol où elle était étendue et traversa d'un coup d'épée la poitrine d'un ennemi qui approchait. L'ennemi s'écroula dans une mare de sang.

— C'est une bien vilaine action que vous avez faite là, Arnold, dit une voix dans sa tête, vous avez dû vivre plusieurs vies pour l'expier.

Les images se déroulaient, depuis le temps des Assyriens, et traversant certaines périodes de l'histoire ; puis il vit enfin la vie qu'il venait juste de quitter, d'abord ses jeunes années et les petites offenses inhérentes à cet âge, les fruits dérobés dans le verger voisin, ou les quelques pièces de monnaie posées sur la bouteille de lait et subtilisées. Il se vit également volant, à plusieurs reprises, pommes ou poires sur un marché.

Puis, bien plus tard, ce fut le moine, redoutant de ne pas réussir aux examens précédant l'ordination et adoptant une attitude hautaine pour cacher sa peur.

Il vit à nouveau sa mort, et son mouvement de rotation au delà de la terre, montant, montant toujours pour enfin arriver sur un autre plan d'existence.

— Vous avez été très bien dans cette vie, dit la voix dans sa tête, et ce serait pour vous pure perte de temps que de retourner vivre cette phase sur terre. Nous pensons que vous auriez avantage à venir dans le monde qui se situe au delà des choses matérielles, où vous pourriez beaucoup apprendre, sans aucun doute.

— Mais alors, demanda Arnold, et tous les amis que j'ai ici ? Mon père et ma mère, et tous les gens que j'ai connus. Ne serait-ce pas mal de ma part d'avoir usé de leur hospitalité et de les quitter soudainement pour un plan supérieur ? Que penseraient-ils de moi ?

La voix dans sa tête éclata de rire en répliquant :

— S'ils étaient dignes d'aller plus haut, ils iraient ; et si vous ne sortez pas de ce bâtiment sous une forme qu'ils peuvent reconnaître, alors ils se rendront compte que vous êtes monté sur un plan plus élevé. Quand nous sortirons d'ici nous leur apparaîtrons tous trois comme des globes de lumière, et comme ils n'en ont vus entrer que deux, ils comprendront que le troisième ne peut être que vous. Ils se réjouiront de votre métamorphose. Et votre élévation leur permettra d'espérer pouvoir faire de même.

Il vint donc à l'esprit d'Arnold de dire oui, et alors, à son grand étonnement, il se découvrit plein de vitalité, plus débordant d'énergie qu'il n'avait jamais été ; baissant les yeux il lui était impossible de voir ses pieds, impossible de voir ses mains. Comme il regardait d'un air ahuri, la voix revint :

— Arnold, Arnold, vous êtes semblable à nous maintenant ; en vous regardant vous pourrez voir comment vous êtes. Nous ne sommes que des masses d'énergie pure puisant dans notre environnement une énergie supplémentaire. Nous pouvons, par la pensée, aller partout, faire absolument tout et, Arnold, nous ne mangeons plus, comme vous le savez !

Et Arnold se trouva traversant, à la suite de ses deux nouveaux amis, le mur du hall des souvenirs. Il sourit faiblement en voyant quelques-uns de ses amis à l'extérieur ; il nota leur expression en voyant sortir les trois globes — se souvenant que deux seulement étaient entrés.

Et il y eut comme un chant, une sensation de vitesse et Arnold pensa : « Je me demande bien pourquoi nous avons toujours l'air de monter et jamais de descendre ? » En même temps qu'il s'interrogeait, la réponse lui vint : « Certainement que nous montons, nous allons vers une vibration supérieure. Avez-vous jamais entendu parler de descendre vers une vibration supérieure ? Non n'est-ce pas ? Nous montons de la même façon que vous montez quand, sur terre, vous voulez changer de position, vous éloigner de la terre. Si vous descendiez, vous vous rapprocheriez du centre de la terre, ce que vous essayez d'éviter, mais faites attention où nous allons. »

Arnold, à cet instant précis, éprouva un choc ou une secousse. La sensation était difficile à définir avec précision, mais s'il y avait réfléchi il l'aurait probablement rapprochée de celle ressentie en passant le mur du son. C'était une sensation très « particulière » — comme s'il entrait dans une autre dimension — ce qu'il faisait précisément.

Il y eut ce bond soudain et autour de lui tout lui sembla éblouissant ; il vit scintiller des couleurs scintillantes et complètement neuves pour lui ; puis, regardant les deux entités qui étaient avec lui, il s'exclama :

— Oh ! Vous n'êtes que des humains, tout comme moi ! Les deux autres rirent en disant :

— Mais, bien sûr, nous sommes humains tout comme vous. Que devrions-nous être ? Le grand plan de l'univers fait que les gens doivent adopter une certaine forme ; nous sommes humains — peu importe que nous le soyons à peine ou que nous soyons surhumains ; nous avons tous le même nombre de bras, de jambes et la même méthode fondamentale d'élocution, etc. Vous découvrirez que dans cet univers-là, tout étant bâti sur le principe moléculaire, où que vous alliez, humains et humanoïdes sont fondamentalement semblables à vous ou à nous. De même dans le monde animal : un cheval a une tête et quatre membres — tout comme nous ; et si vous prenez le chat, c'est à nouveau une tête, quatre membres et une queue. Les humains en avaient une, il y a très longtemps. Ainsi donc, souvenez-vous que dans cet univers-ci, sur n'importe quel plan d'existence que vous alliez, chacun a fondamentalement la même forme — que nous appelons la forme humaine.

— Mais, mon Dieu ! s'écria Arnold, confus, je vous ai vus comme une sphère de lumière, et maintenant je vous vois comme des formes super-surhumaines, bien que vous soyez encore entourés d'un flot de lumière.

Les autres rirent et répondirent :

— Vous vous y habituerez bientôt. Vous allez demeurer assez longtemps sur ce plan ; il y a beaucoup à faire, beaucoup à projeter.

Ils dérivèrent pendant un temps. Arnold commençait à voir les choses qu'il n'avait jamais vues auparavant. Les autres l'observaient et l'un dit :

— J'espère que votre vue s'habitue à cette cinquième dimension ; car c'est là que vous êtes maintenant, savez-vous, loin du monde et des choses matérielles. Vous n'aurez plus besoin, ici, d'imaginer votre nourriture, votre boisson, ou toute autre chose de cette nature. Ici, vous existez comme un pur esprit.

— Mais si nous sommes de purs esprits, dit Arnold, alors comment se fait-il que je vous voie comme des formes humaines ?

— Mais peu importe ce que nous sommes, Arnold, il nous faut encore avoir une forme. Si nous étions des boules de flammes, nous aurions une forme ; maintenant vous mettez au point votre vision de la cinquième dimension, et de cette façon vous nous voyez comme nous sommes — de forme humaine. De même, vous voyez aussi des plantes, des fleurs, autour de vous ; pour des gens qui sont encore sur le plan dont vous venez juste d'arriver, elles n'existeraient pas ; ils ne les verraient pas. S'il venaient ici — ce qui est impossible — ils seraient brûlés par l'intensité des radiations.

Le paysage au-dessus duquel ils dérivaient était si merveilleusement beau qu'Arnold était dans le ravissement. S'il lui fallait jamais retourner sur terre, et décrire ce qu'étaient les conditions de vie ici ce serait impossible. Sur la terre, ou sur le plan à quatre dimensions, il n'existait aucun mot pour décrire la vie sur cette cinquième dimension.

— Oh ! que font donc ces gens ? demanda Arnold en désignant un groupe à l'intérieur d'un très agréable jardin.

Ces gens étaient assis en cercle et semblaient — bien que l'idée parût absurde à Arnold — procéder à une sorte de transmission de pensée.

Un de ses compagnons se tourna nonchalamment en disant :

— Oh ! Eux ? Ils préparent simplement des choses, qui, plus tard, seront envoyées à certaines personnes sur terre, en tant qu'inspiration. Voyez-vous, Arnold, nombre de messages que nous adressons aux humains à l'esprit obtus, dans le but d'élever leur niveau spirituel, ont leur origine ici. Malheureusement, pour le peuple de la terre, tout doit être utilisé à des fins de destruction, de guerre et de gain d'argent.

Ils s'élevaient à une vitesse vertigineuse. Arnold fut très étonné en remarquant qu'il n'y avait pas de routes ; il en conclut que tout le trafic devait se faire par air.

Ils aperçurent d'autres parcs que les gens parcouraient d'un pas de promenade.

— La marche est pour nous un plaisir, dit l'un des guides, et aussi le moyen de nous rendre lentement dans certains endroits ; aussi n'avons-nous que des sentiers où nous pouvons pratiquer la marche et de façon plaisante, au bord d'une rivière ou d'un lac. Nous circulons normalement par lévitation contrôlée, comme nous le faisons maintenant.

— Mais qui sont tous ces gens ? demanda Arnold. J'ai une sensation assez désagréable, il me semble que je reconnais certains d'entre eux. C'est bien sûr, parfaitement absurde, irrationnel. Il est tout à fait impossible que je connaisse qui que ce soit ici, ou que quelqu'un me connaisse ; et cependant j'ai le sentiment précis et étrange de les avoir déjà vus. Qui sont-ils ?

Les deux guides ayant regardé les gens en question, répondirent :

— Oh ! Eux ! Eh bien ! celui-ci qui parle avec ce gros homme, il était connu sur terre sous le nom de Léonard de Vinci, et celui auquel il s'adresse était, lui, Winston Churchill. Là-bas, vous voyez Aristote qui, en des temps bien lointains était connu comme le père de la médecine. Il a eu pas mal de peine à monter ici, car on prétendait qu'au lieu d'avoir aidé la médecine, il n'avait fait que retarder ses progrès.

— Oh ! comment cela ? demanda Arnold en regardant en direction du groupe.

— C'est bien simple. On proclamait qu'Aristote possédait la connaissance totale de la médecine et savait tout ce qu'il y avait à savoir concernant le corps humain. Ce qui fait que toute tentative en vue d'approfondir les recherches aurait été jugée comme un crime. Et c'est ainsi que fut décrété passible de la peine de mort l'acte consistant à disséquer un corps, à faire des recherches d'ordre anatomique, car c'eût été une insulte à Aristote. Ce qui retarda pour plusieurs centaines d'années les progrès de la médecine.

— Mais, est-ce que tout le monde vient ici ? demanda Arnold.

— Oh ! non ! Bien sûr que non. Rappelez-vous le vieil adage : Beaucoup d'appelés et peu d'élus. Beaucoup restent sur le bas-côté de la route. On trouve ici quelques personnes d'un niveau mental ou d'une spiritualité très avancés. Elles sont ici dans le dessein de faire progresser l'humanité sur terre.

Arnold avait un air triste. Il éprouvait un sentiment de culpabilité et finit par dire humblement :

— Je crois qu'une erreur a été commise ; je ne suis, voyez-vous, qu'un pauvre moine et n'ai jamais aspiré à être autre chose ; quand je vous entends dire qu'il y a ici des gens supérieurs du point de vue mental et spirituel, alors j'en conclus que j'y suis par erreur.

Les deux guides lui sourirent en disant :

— Les gens se jugent souvent mal. Vous avez passé les tests nécessaires et votre âme a fait l'objet d'un examen sérieux. C'est pourquoi vous êtes ici.

Ils s'élevaient à vive allure, montant vers un autre plan qu'Arnold aurait appelé une région élevée. Il fut amené à découvrir qu'avec l'amélioration de sa vision spirituelle et de sa pénétration intérieure il lui aurait été impossible d'expliquer à quiconque ce qui se passait. Avant leur descente et leur atterrissage en une cité très spéciale, il posa une autre question :

— Dites-moi, est-ce que les gens du plan terrestre viennent ici, puis retournent sur terre. Cela arrive-t-il ?

— Oui, dans des circonstances très, très particulières : des gens qui ont choisi cette mission montent ici pour un temps afin d'y recevoir les informations concernant ce qu'ils devront dire aux gens de la terre.

Ils foncèrent vers le bas, tous trois, comme liés par d'invisibles liens et Arnold entra dans une phase nouvelle d'existence — une phase située au delà de la compréhension des humains et à laquelle ils se refuseraient de croire.




 

Le rêve du vieil auteur

Le vieil auteur fit un rêve, et voici dans quelle ambiance se déroula son rêve. Il était assis dans son lit, avec sur ses genoux la petite machine à écrire portative. D'un jaune canari, elle lui avait été donnée par son vieil ami Hy Mendelson ; c'était une charmante petite chose qui faisait clic-clac gaiement quand on s'en servait comme il convenait.

Miss Cleopatra était étendue auprès de lui. Elle rêvait à quoi rêve toute lady chatte siamoise quand elle est bien nourrie et au chaud. Miss Cleo ronflait à la manière d'un vieux trombone, en supposant qu'un trombone ait jamais ronflé. Mais le bruit de la machine à écrire sous une main peu experte était d'une pénible monotonie, et le ronronnement du trafic, à l'extérieur, avait l'intensité d'un essaim d'abeilles qui butineraient un champ de fleurs par un beau jour d'été.

Le vieil auteur avait une terrible migraine qui lui mettait les nerfs à vif. Et comme vous le savez, il ne pouvait bouger — vu qu'il est paraplégique.

Et, de toute façon, bouger aurait signifié interrompre ou mettre fin au beau rêve de miss Cleopatra — et une superbe petite chatte comme Miss Cleo ne pouvait avoir que des rêves merveilleux que ne devaient pas être troublés. Mais la migraine se fit moins intense, la frappe se ralentit et le vieil auteur finit par dire d'un ton rude : « Allez, disparais, toi, machine à écrire. Je t'ai assez vue. » Et il la glissa sur une petite table placée près de son lit. Il plongea, essayant de fermer les yeux, et d'après les rapports de deux personnes partiales, il ronfla d'un ronflement sonore, irritant et monotone. De toute façon, il ronflait et comme il ronflait il devait donc dormir.

Les images commencèrent de défiler dans son rêve. Il se voyait flottant au-dessus des rues et savait qu'il était dans sa forme astrale ; mais il pensa : « Oh ! mon Dieu, j'espère que j'ai bien mis mon pyjama ! » parce que tant de gens oublient, quand ils voyagent dans l'astral, les conventions de la civilisation, lesquelles exigent que l'on couvre certaines parties, au moins, de son anatomie.

Le vieil auteur qui dérivait s'immobilisa soudain. Une voiture de sport s'avançait. C'était une petite voiture décapotable, une de ces petites choses anglaises, genre Austin-Healey ou Triumph, ou quelque chose d'analogue ; mais la conductrice, une jeune femme, représentait un vrai danger public avec ses longs cheveux au vent, ce qui l'obligeait parfois à rejeter quelques mèches qui lui cachaient la vue. C'est au moment précis où elle avait la main levée pour se débarrasser d'une mèche folle, qu'une énorme automobile déboucha d'une route transversale s'arrêtant pile contre la petite voiture ! Il y eut un effroyable coup de klaxon, puis un bruit de métal arraché — un son assez semblable à celui d'une boîte d'allumettes qu'on écrase dans les mains. La vieille et énorme voiture fut rejetée sur le côté de la route. Un homme en sortit, courbé en deux et l'air passablement choqué. Son visage pâli par la frayeur ressemblait à celui de quelqu'un qui vient de souffrir du mal de mer — dans son cas il s'agissait du mal de voiture. Des curieux, le regard interrogateur et la bouche ouverte, accouraient de toutes parts. Par les fenêtres, les gens se penchaient en tendant le cou, et de jeunes garçons débouchaient du coin de la rue en criant à leurs petits camarades de venir voir le « merveilleux accident ».

Un homme courut téléphoner à la police ; ce fut très vite la cacophonie bien connue annonçant l'arrivée de la police et de l'ambulance venue pour ramasser les restes. Et des restes, il y en avait ! La voiture de police stoppa d'abord en dérapant, puis dans cette course à qui arriverait le premier, l'ambulance s'arrêta en faisant une embardée. Les deux policiers sautèrent de leur véhicule, et les ambulanciers firent de même. Tous se dirigèrent vers les deux voitures.

On se bousculait pour voir et on criait. Regagnant sa voiture en courant, un des policiers saisit le micro et, braillant, demanda un camion de remorquage. Il hurlait tellement qu'on avait l'impression que tout le monde dans la ville devait l'entendre.

Très vite on aperçut au bout de la rue une lumière jaune éblouissante, et un camion de remorquage s'avança en sens interdit. Mais ces choses-là sont normales quand il y a urgence. Le camion tourna et recula vers l'épave. La petite voiture Austin-Healey ou Triumph, ou autre marque, fut tirée en arrière. Au moment où elle s'arrêta, le corps de la jeune femme tomba sur le sol. Elle était encore secouée par les dernières manifestations d'une vie qui la quittait.

Le vieil auteur flottait au-dessus de la scène en produisant un son astral qu'on pourrait rendre par un « tsk ! tsk ! » Puis il regarda derechef, car au-dessus du corps de la jeune femme — corps à présent complètement mort — un nuage se formait. Et alors, la corde d'argent, reliant le corps astral au corps physique, s'amenuisa et disparut, et le vieil auteur vit que c'était l'exacte réplique du corps de la jeune femme. Il s'apprêtait à partir à sa suite en criant : « Hé ! Miss, hé ! Miss, vous avez oublié votre culotte ! » Il se souvint alors que, de nos jours, les jeunes personnes ne portent plus ce genre de choses, mais des panties ou des slips ; et il réfléchit qu'on ne pouvait décemment courir après une jeune femme pour lui dire qu'elle avait perdu son slip ou son soutien-gorge. En même temps, il se rappela qu'il était paraplégique — il avait oublié, dans l'excitation, qu'il n'était pas paraplégique dans l'astral. Aussi la jeune femme s'en alla-t-elle en dérivant et s'élevant.

En bas, sur les lieux de l'accident, les hommes du camion-remorque poussaient et rassemblaient ce qui aurait pu être deux bouteilles de ketchup ou de gelée de framboise. La voiture des sapeurs-pompiers s'avança, brancha ses appareils et arrosa la route, la nettoyant du sang et de l'essence répandus.

On caqueta longuement, et le vieil auteur fut bientôt las de suivre ce qui se passait. Voitures en fer-blanc retournant au stock de fer-blanc. Il leva les yeux juste à temps pour apercevoir le postérieur de la jeune femme, obscurci par un nuage. Il suivit.

Il se dit que c'était, après tout, une façon agréable de passer un morceau du chaud après-midi d'été. Aussi possédant une grande expérience du voyage astral, il s'élança vers le haut, montant, montant toujours jusqu'au moment où dépassant la jeune femme, il arriva « là » avant elle.

Elle était morte physiquement, mais vivante de « l'autre côté » et pour le vieil auteur, c'était toujours un spectacle intéressant que de voir les nouveaux venus s'approcher des métaphoriques grilles dorées. Il entra donc dans le royaume que certains appellent « l’autre côté » et d'autres le purgatoire, mais qu'on devrait simplement considérer comme un relais d'accueil. Il se tint au bord de la route, et la jeune femme soudain surgit tout droit du milieu de la route, bondit quelques pieds dans l'air puis retomba au niveau du sol.

De quelque part, un homme apparut et s'adressa à elle en demandant : « Nouvelle arrivée ? » La jeune femme le regarda d'un air dédaigneux et tourna la tête. L'homme lui cria :

— Hé ! Miss, vos vêtements ?

La jeune femme baissa les yeux avec une expression d'horreur, et rougit de la tête aux pieds, devant, derrière, bref de partout. Elle regarda l'homme puis le vieil auteur — oui c'était un homme aussi ! — et elle partit en courant, ses pieds avançant lourdement sur la route lisse.

Elle allait, se hâtant, et atteignit une bifurcation. Elle s'arrêta un instant et murmura :

— Non, je ne vais pas prendre à droite, la droite c'est le parti conservateur ; je préfère prendre la gauche, j'ai une chance de finir avec des bons socialistes.

Elle partit donc en galopant sur la route de gauche, ignorant que les deux routes aboutissaient au même point. Tout comme dans le vieux chant des highlanders écossais : « Vous prenez la route du haut, je prends celle du bas et je serai en Écosse avant vous. » Les deux routes n'étaient qu'une expérience permettant à l'ange enregistreur — il aime qu'on l'appelle ainsi — d'avoir quelque idée du type de personne qu'il allait rencontrer.

La jeune femme diminua progressivement son allure. Le vieil auteur, plein de sagesse en ce qui concerne les voies de l'astral, se contenta de flotter autour d'elle en jouissant du paysage. La jeune femme s'arrêta. Devant elle se dressaient deux grilles brillantes. Peut-être crut-elle les voir, son esprit étant conditionné et prêt à croire au paradis et à l'enfer, aux grilles dorées, etc. Elle s'arrêta et un vieil ange charmant lui ouvrit les grilles en disant :

— Voulez-vous entrer, miss ?

Elle le regarda, répondant sur un ton hargneux :

— Ne m'appelez pas « miss », mon ami. Il faut me dire madame, ne l'oubliez pas. Le charmant vieil ange sourit et dit :

— Oh ! parce que vous êtes, hein ? J'aurais cru que vous étiez « miss » (jeu de mots : « miss » en anglais signifie aussi manquer — NdT), vu que vous n'avez pas de vêtements. La jeune femme baissa les yeux, rougissant de nouveau, et le vieil ange ricana dans sa longue barbe en disant :

— Allons, voyons, ne soyez pas nerveuse, jeune femme, ou est-ce jeune homme ? J'ai tout vu, vous savez, plus rien ne m'étonne. Avant, arrière, et tout le reste. Vous entrez chez nous, et c'est tout. L'ange enregistreur vous attend.

Il ouvrit les grilles et elle entra, puis il les referma derrière elle avec un bruit retentissant — bruit bien inutile, pensa le vieil auteur tout en flottant au-dessus des grilles. Mais le vieil ange — elle savait que c'était un ange à cause de la jolie robe blanche qu'il portait, à cause aussi des ailes fixées à ses épaules et qui s'agitaient faiblement ; le vieil ange l'escorta jusqu'à une porte qu'il ouvrit en disant :

— Vous entrez là, vous suivez ce corridor et vous trouverez l'ange enregistreur assis dans le hall tout au bout. Vous feriez bien d'être gentille avec lui. Ne soyez pas trop méprisante et ne jouez pas exagérément du « madame », si vous ne voulez pas qu'il vous dévalorise. Où votre mère est-elle morte ? Et où est votre père à présent ? Paradis ou enfer ?

La jeune femme renifla à plusieurs reprises. Tout cela commençait de l'embarrasser ; la façon dont les gens la regardaient la gênait, et de toute façon le pollen de certaines fleurs des champs célestes lui chatouillait les narines. Soudain, elle eut un éternuement terrible qui faillit emporter le halo de l'ange enregistreur.

— Oh ! je vous demande pardon, dit-elle gênée. J'éternue toujours quand je sens certaines odeurs. L'ange du portail de la mort eut un ricanement d'automate :

— Oh ! oui, vous savez, lui, dit-il en montrant du doigt l'ange enregistreur, il pue un peu. Nous avons pas mal de gens qui éternuent dès qu'ils s'approchent de lui.

Ayant regardé les papiers qu'il avait devant lui, l'ange enregistreur dit :

— Oui, alors… date de la mort, date de ceci, de cela. J'ai posé les questions, mais si la jeune femme devait me donner les informations, j'en aurais pour la journée à remplir les formulaires… enfin toute la paperasserie, vous savez bien…

Il regarda soudain le visage de la jeune femme et dit :

— Dites donc, vous n'auriez pas par hasard quelques mégots. J'en fumerais bien un. l'ai remarqué — et c'est drôle — que quand les gens viennent ici, ils jettent toujours leurs mégots. Ils sont bigrement mieux dans les quartiers « enfer » parce que là-bas ils sont nombreux à fumer, en tout cas avant d'y entrer.

Il se détourna et buta presque dans le vieil auteur qui lui dit :

— Ohé ! Papa ! Alors, vous en avez un autre. Entrons voir le spectacle et nous divertir un peu.

— Oui, dit le gardien de la grille, le business n'a pas été bien drôle ce matin. Il est arrivé tant de gens vertueux que j'étais las de les laisser entrer. Je vais aller avec vous regarder et m'amuser un peu. Les autres peuvent attendre un moment.

C'est ainsi que l'ange du portail de la mort et le vieil auteur s'en allèrent bras dessus, bras dessous le long du corridor, puis dans le grand hall, s'asseyant finalement sur un siège astral pour observer la jeune femme dont le postérieur se tortillait nerveusement tandis qu'elle se dirigeait vers l'ange enregistreur.

C'était un homme petit et gros dont les ailes n'étaient pas très bien ajustées, et dès qu'il parlait elles s'entrechoquaient, un peu à la manière d'un dentier mal fixé. C'était le cas pour l'ange enregistreur dès qu'il s'agitait ; ses ailes donnaient de petites saccades qui, pour aggraver les choses menaçaient de faire choir son halo. Avec étonnement, la jeune femme découvrit que ce halo était, en fait, tenu par des bandes de cellophane. Elle renifla violemment d'un air dégoûté, trouvant tout ici vraiment par trop spécial ; mais juste à cet instant, l'ange enregistreur regarda son visage — ayant d'abord lorgné tout le reste et il demanda :

— Date de la mort ?

La jeune femme secoua la tête, de plus en plus ahurie, indiquant que non, elle n'avait pas de cigarettes ni rien qui soit fumable. Ce qui amena un grognement de la part de l'ange enregistreur.

— Où êtes-vous morte ? Avez-vous eu un bon entrepreneur de pompes funèbres ? demanda-t-il. Il fouilla dans ses papiers desquels il sortit une carte : « I. Digsem, Buryemall Unlimited. Pompes funèbres. Incinération. » Voilà, c'est là où vous avez dû être traitée. Nous avons beaucoup de clients arrangés par leurs soins ; nous voyons immédiatement s'ils ont été bien traités, en regardant leurs cicatrices, en voyant par où le sang a été retiré — il montra du doigt l'aine de la jeune femme — parce qu'un tas de jeunes spécialistes aiment mettre les aiguilles dans cet endroit-là pour vider le sang. Mais certains d'entre nous préfèrent que ce soit par le cou. Cette méthode évite que les gens ne crachent et n'expectorent. Il s'arrêta, réfléchit un instant et ajouta : Mais je suppose que cela n'a pas beaucoup d'importance quand ils sont morts ! Pas vrai ? Je n'y avais jamais pensé avant.

La jeune femme qui se tenait toujours là finit par baisser les yeux et poussa un cri de fureur :

— Regardez ce que vous avez fait ! hurla-t-elle, vous m'avez enregistrée sur cette fiche comme « miss ». Je vous demande de rectifier ça sur-le-champ.

Elle était dans une rage folle de colère — rouge des pieds à la tête, ce qui était parfaitement visible, vu qu'elle n'avait aucun vêtement. L'ange enregistreur émit quelques petits bruits apaisants, puis dit :

— Doucement, attendez ! J'espère que vous savez où vous êtes, hein ?

Puis, en manière de rebuffade, il arrondit les lèvres et imita un certain bruit qu'on peut qualifier d'incongru.

— Eh bien ! miss, vous avez déjà décidé où vous irez, parce que l'expérience céleste est refusée à toute personne du M.L.F. ou des médias. Au lieu de cela, elles descendent aux champs de l'enfer. Alors, voilà votre lot, jeune fille. Vous feriez bien de vous préparer à descendre. Je vais téléphonez maintenant au vieux Nick (Le diable — NdT) pour lui signaler votre arrivée. Ne manquez pas de le saluer de ma part parce que, entre lui et moi, il y a une espèce de défi permanent — à savoir qui peut voler le plus de clients à l'autre. Avec vous, il marque un point, cela parce que vous êtes du M.L.F. !

Il se tourna vers la corbeille à papier, y jeta la fiche après l'avoir froissée ; puis ayant soigneusement mis de l'ordre sur son bureau, il plaça dessus une pile de papiers vierges.

La jeune femme regarda autour d'elle, d'un air incertain, puis se tourna vers le vieil auteur en disant :

— Jamais vu des gens manquant de serviabilité à ce point-là. Il y a une terrible discrimination. Je me plaindrai certainement au gros bonnet quand je le rencontrerai. Mais comment me rendre aux régions infernales à partir d'ici ?

Le vieil auteur la regarda avec pitié et trouva dommage qu'elle ait à aller en enfer ; car elle pouvait s'attendre à y rôtir sérieusement, étant donné son mauvais caractère et son attitude.

— Peu importe, répondit-il, la route que vous prenez. Toutes mènent en enfer, à l'exception d'une — et c'est elle que vous avez ratée. Prenez ce chemin en pente, suivez-le et vous verrez que vous serez vite en bas.

La jeune femme laissa échapper une espèce de reniflement en disant :

— Eh bien ! allez-vous, oui ou non, m'ouvrir la porte ? Vous vous croyez un gentleman ?

Le vieil auteur et le gardien du portail de la mort la regardèrent avec étonnement, puis le gardien lui répondit :

— Mais vous êtes une de ces femmes du M.L.F. ; si j'ouvre la porte pour vous, vous direz que nous entravons vos droits et que vous pouvez ouvrir vous-même cette damnée porte !

Le gardien renifla puis partit reprendre son poste ; quelqu'un essayait d'entrer et secouait les barreaux.

— Venez, suivez-moi, dit le vieil auteur, je vous montrerai le chemin. J'ai pas mal d'amis là, en bas, et naturellement, beaucoup plus d'ennemis encore. Mais soyez prudente quand vous serez là, car une bonne moitié de la population vient du monde des médias, ce qui fait qu'ils ne sont pas très appréciés. Allons, venez.

Ils prirent une route qui descendait, puis un sentier qui sembla, pour la jeune femme, ne jamais devoir finir, et se tournant vers le vieil auteur elle demanda :

— Mais n'ont-ils aucun système plus rapide de transport ?

— Oh ! non, répondit-il, vous n'avez pas besoin de système de transport rapide ici, parce que les gens vont en enfer aussi vite qu'ils peuvent y aller. Regardez, là, en bas, les gens de la terre, dit-il. Il lui donna un petit coup de coude pour l'inviter à regarder depuis le bord de la route. Et là, à son grand étonnement, elle vit la terre et ses habitants. Vous voyez, continua le vieil auteur, cet homme-là, assis derrière son grand bureau ?

Eh bien ! je suis à peu près sûr que c'est un éditeur ou peut-être… Il s'arrêta un instant, joua à caresser sa barbe et reprit d'un ton tout excité : Oui, j'ai trouvé… c'est un agent littéraire. À voir la façon dont il est assis, je dirais qu'il a dû être dans la marine ; mais actuellement il est agent littéraire. Quand vous serez là, en bas, vous pourriez l'arroser d'une bonne pelletée de braises bien rouges. Ce serait une bonne action.

La route fit une courbe et là devant eux se dressaient les grilles de l'enfer toutes rougeoyantes, leurs étincelles illuminant l'obscurité. Arrivée près des grilles en compagnie du vieil auteur, la jeune femme vit un diable se saisir de son trident et d'une paire de gants en amiante. S'étant ganté rapidement, il attrapa les poignées de la grille qu'il ouvrit toute grande en déchargeant un nuage de fumée et une pluie d'étincelles.

— Allez, venez, ma petite, dit-il à la jeune femme. Nous vous attendions pour vous joindre à nous. Nous savons comment traiter les jeunes féministes comme vous. Nous vous enseignerons que vous êtes un parfait sex-symbol.

Et se tournant, il poussa la jeune femme devant lui et avec une extrême gentillesse, lui planta les branches de sa fourche dans le postérieur. Elle bondit dans l'air en poussant un cri effroyable, ses pieds s'agitant désespérément avant de toucher à nouveau le sol. Le diable gardien des grilles se tourna vers le vieil auteur :

— Non, non, mon vieux, lui dit-il, vous ne pouvez pas venir ici ; vous avez eu votre temps d'enfer sur la terre. Nous allons maintenant le faire payer à tous vos détracteurs et à tous ceux qui vous ont persécuté. L'heure a sonné pour eux d'être mis à rôtir. Vous, reprenez votre job, créez la discorde et déclenchez les haines car nous souhaitons toujours avoir des victimes à transformer en mâchefer. Allez-vous-en !

Et la jeune femme disparut du rêve du vieil auteur. Elle disparut également de nos pages et nous ne pouvons que nous attarder, peut-être lubriquement, sur le sort d'une telle jeune femme aux courbes et aux volumes harmonieusement placés — et condamnée à ces lieux infernaux, bien qu'elle eût elle-même reconnu ne pas être digne des régions célestes.

Le vieil auteur s'en retourna donc au long du sentier, les yeux et les oreilles ouverts aux spectacles et aux sons qui composaient pour une large part la vie de cette région infernale de l'autre côté. Regardant autour de lui, il vit l'enfer. De grandes langues de feu montaient dans le ciel. C'était, par instants, comme un splendide feu d'artifice, avec des pluies d'étincelles brillantes qui retombaient après avoir décrit leur parabole. À travers ce spectacle, on entendait des cris, des hurlements, et cette zone n'était qu'une clameur rougeoyante particulièrement désagréable. Comme le vieil auteur se détournait, ce fut le brouhaha de la porte rouge qui s'ouvrit et les cris de : « Auteur ! Auteur ! » Une équipe infernale — quel dommage que ce ne soit pas une horde céleste ! — se précipita par les grilles ouvertes et grimpa la pente tout en criant : « Auteur ! Auteur ! »

Le vieil homme laissa échapper un soupir apte à faire éclater les coutures de son pantalon — s'il en avait eu — et revint en arrière. Il serait sans doute préférable, à ce point du récit, de préciser à l'intention des lectrices, que s'il n'avait pas de pantalon il portait cependant la robe appropriée au lieu et à la situation.

On criait, il y avait force gesticulations tandis que le vieil auteur redescendait la colline pour s'asseoir sur un banc qu'il quitta bien vite à cause de la chaleur. Un homme de forte taille, muni de cornes luisantes, passa les grilles. Il avait une queue terminée par une touffe de poils agréablement ornée d'un nœud bleu. Je suppose que le bleu était là pour créer un contraste avec la note rouge dominante de l'atmosphère. Il sortit et vint saluer le vieil auteur en disant :

— Vous savez que vous pourriez m'être bien utile ici. Je pourrais vous offrir un bon boulot, là, en enfer. Qu'en dites-vous ?

Le vieil auteur jeta un coup d'œil autour de lui en répondant :

— Je ne sais pas. C'est sûrement une sacrée responsabilité !

Lord Satan semblait encore plus diabolique et se curait les dents avec un éclat de bois provenant de quelque vieux cercueil. Comme il frottait le bois contre ses dents, il fit jaillir quelques minuscules étincelles. Quelques-unes piquèrent en direction du vieil auteur qui s'en écarta rapidement.

— Vous écrivez à un rythme d'enfer, mon vieux, dit Satan. C'est ce que je veux. Vous pourriez m'être bigrement utile ; j'ai beaucoup à vous offrir, savez-vous. Que voulez-vous ? Dames ou jeunes filles ? Petits garçons ? Non, ne vomissez pas ici ! Ce serait l'esclandre avec la presse si vous le faisiez. Que voulez-vous d'autre ?

Le vieil auteur se sentait, ma foi, un peu nauséeux à l'idée de se voir offrir des petits garçons, mais il pensa alors aux dames ou aux jeunes filles, aux petites femmes faciles — et cela ne lui parut pas plus attirant. Après tout, personne n'ignore quels ennuis les femmes peuvent vous apporter…

— Je vais vous dire ! s'exclama le diable, une lueur dans l'œil. Je sais ce que vous aimeriez ! Que diriez-vous d'un paquet de femelles du M.L.F. Vous pourriez leur démontrer la stupidité de leur théorie. Oui, je peux vous en donner autant que vous voulez. Certaines sont vraiment d'horribles créatures. Vous n'avez qu'un mot à dire et vous serez servi.

— Non, répondit le vieil auteur d'un air renfrogné. Je ne veux pas de ces femelles ; gardez-les loin de moi.

Satan éclata d'un rire sonore et l'œil allumé d'un éclair vraiment diabolique, il s'écria :

— Je sais, je sais ! Et que diriez-vous de quelques personnes des médias ? Ils vous ont mené la vie dure. Vous pourriez les laisser pondre leurs écrits injurieux, et ensuite les forcer à se rétracter. Leur faire rentrer leurs paroles dans la gorge, vous amuser aux dépens des médias, voilà qui serait drôle ! Ils se sont suffisamment payé votre tête. Qu'en dites-vous, mon vieux ?

L'auteur, de nouveau, secoua la tête.

— Non, non, je ne veux pas avoir affaire avec ces gens à peine humains, que sont les gens des médias. Ils sont véritablement diaboliques ; ils devraient être vos serviteurs. Ne les laissez pas m'approcher car je n'ai aucune sympathie pour eux. Pire que cela, j'irais jusqu'à dire que je serais ravi de pousser un peu le feu sous la marmite où vous les mettez à cuire.

Le diable s'assit sur un endroit frais, et de son postérieur s'éleva une vapeur inquiétante. Il croisa les jambes, et sa queue se mit à battre au rythme de sa pensée. Soudain, il bondit sur ses pieds avec un cri de triomphe :

— Je sais, je sais ! J'ai une idée… Étant donné que le navire à aubes vous a toujours intéressé, ne seriez-vous pas ravi d'avoir un yacht, à vous, un joli navire qui vous appartiendrait ? Vous pourriez avoir un équipage infernal mixte, et vous donner un diable de bon temps en vous promenant sur les lacs chauds, et en jouant sur la mer Rouge. Vous savez qu'elle est rouge du sang humain ; vous aimeriez ça ; le sang chaud a vraiment un très bon goût.

Le vieil auteur le regarda et dit :

— Diable, vous êtes plutôt ignorant. Ne comprenez-vous pas que si j'avais un bateau à aubes, je serais dans l'eau bouillante, car c'est à peu près la température de la mer rouge de sang humain.

En riant le diable répondit :

— Vous faites une montagne d'une chose insignifiante. Vous avez eu des ennuis toute votre vie, pas vrai ? J'aurais pensé que depuis le temps vous en auriez pris l'habitude !

Le vieil auteur jouait avec ses pieds s'amusant à faire des dessins dans le sable chaud ; le diable baissa les yeux et poussa un cri de douleur en reconnaissant divers symboles religieux… Il hurla de douleur en sautant et, posant accidentellement un de ses sabots sur un symbole, il partit dans l'air et disparut au-dessus des grilles rougeoyantes. Quand on le vit pour la dernière fois, il volait en direction de la mer rouge de sang humain.

L'étonnement du vieil auteur était tel qu'il s'assit de nouveau sur le banc mais le quitta plus vite encore — le siège étant littéralement en feu vu que le diable s'y était assis. Il secoua la poussière de sa robe et décida qu'il était temps pour lui de sortir de là — l'enfer n'était décidément pas une place pour lui. Il remonta la colline, s'éloignant de la fournaise à toutes jambes.

Au sommet de la colline, il rencontra un gardien qui le salua avec affabilité.

— Hé ! je n'en ai pas vu beaucoup s'en aller par ici, ils partent généralement par là-bas. Vous avez dû être trop bon pour qu'on vous laisse entrer. Regardant alors le vieil auteur, l'homme dit : Oh ! oui, je vous reconnais. Vous êtes sûrement quelque chat (allusion au livre Vivre avec le lama, 1964, écrit télépathiquement par un des chats de l'auteur — NdT) ; vous écrivez les livres de Rampa. Pas vrai ? Vous n'êtes pas de nos amis, vous avez empêché trop de mauvaises âmes de venir à nous. Passez votre chemin, homme, nous ne voulons pas avoir de relations avec vous ; allez, éloignez-vous. Et avant que le vieil auteur ait eu le temps de bouger, le gardien l'appela : Une minute, attendez une minute. Il faut que je vous montre quelque chose. Il désigna du doigt un étrange dispositif en disant : Vous regardez au travers et vous avez une excellente image de l'enfer. C'est intéressant. Vous voyez tous les systèmes de parcages. Dans l'un, nous avons les éditeurs, les agents, dans l'autre, les gens des médias dans un autre, et là-bas, à gauche, ce sont les femmes M.L.F. La porte à côté ce sont les anciens d'Eton (du collège d'Eton, au Royaume-Uni — NdT) — et vous savez, ils ne fraternisent pas beaucoup. Mais venez et regardez par vous-même.

Le vieil auteur approcha avec précaution, puis renonça bien vite devant la chaleur infernale qui s'échappait des voyants. Sans un mot, il reprit la route de la colline.

Arrivé au sommet, il vit les grilles que le gardien s'apprêtait à cadenasser pour la nuit.

— Hé ! le nouveau, dit celui-ci en faisant un geste de la main, alors vous avez aimé l'enfer ?

— Non, cria l'auteur. L'atmosphère est trop infernale, là, en bas.

Le gardien des grilles répondit :

— C'est pire ici dans notre atmosphère céleste ; il faut se surveiller constamment, ne jamais dire un vilain mot. Sinon c'est la descente à la fosse et la langue sur la plaque chauffée à blanc. Si j'étais vous, je m'en retournerais écrire un autre livre.

Et c'est ce que fit le vieil auteur.

Il avançait, se demandant ce qu'il pourrait bien encore regarder ; verrait-il la fontaine de perles ou le dallage d'or ? Mais, comme il réfléchissait, il entendit un bruit sonore. C'était comme le son de verres s'entrechoquant. Puis il ressentit une douleur soudaine qui le fit sursauter et il revint à la conscience pour entendre une voix qui disait :

— Allons, allons c'est l'heure de votre piqûre.

Et comme il levait les yeux, il vit une affreuse aiguille qui s'apprêtait à pénétrer dans la partie arrière de son individu. La voix reprit :

— Vous écrivez à nouveau sur la vie future ?

— Non, dit le vieil auteur. J'en ai terminé. Ce sont les derniers mots de ce livre.