T. LOBSANG RAMPA

 

LE SAGE DU TIBET

 

Le Sage du Tibet - (1980)

 

 

Mieux vaut allumer une chandelle

que maudire l'obscurité.

 

Table des matières

Table des matières

Avertissement

Chapitre premier

Chapitre deuxième

Chapitre troisième

Chapitre quatrième

Chapitre cinquième

Chapitre sixième

Chapitre septième

Chapitre huitième

Chapitre neuvième

Épilogue

 


Avertissement

Lorsque j'ai écrit dans Le Troisième oeil, il y a déjà plusieurs années, que j'avais volé en cerf-volant, mes propos ont été accueillis par des huées et des moqueries comme si j'avais commis le plus grand des délits. Et aujourd'hui le vol en cerf-volant est pratique courante. On peut voir des cerfs-volants tirés par des hors-bord s'élever très haut dans le ciel, et d'autres bel et bien "pilotés" par un homme à bord. Celui-ci doit, dans un premier temps, se tenir au bord d'une falaise ou sur n'importe quel promontoire assez haut, puis se lancer dans le vide sur son appareil qui, véritablement, le porte. Personne aujourd'hui ne daigne reconnaître que Lobsang Rampa avait dit juste, et pourtant ils ont été nombreux à se moquer lorsque, pour la première fois, j'ai parlé de vol en cerf-volant.

Beaucoup de choses qui, il y a seulement quelques années, semblaient relever de la science-fiction sont devenues des faits quasi quotidiens. Les satellites que l'on envoie dans l'espace en sont un exemple, ou bien la retransmission à Londres ou à Paris des émissions télévisées des États-Unis, du Japon ou d'ailleurs. Et cela, je l'avais prédit. Nous avons vu aussi un homme, ou plutôt des hommes, marcher sur la Lune ; cela encore prouve que mes livres ont dit vrai et cette confirmation de mes écrits ne va d'ailleurs qu'en s'amplifiant.

Le présent ouvrage n'est pas un roman. Ce n'est pas non plus un livre de science-fiction. C'est le compte rendu pur et simple de ce qui m'est réellement arrivé, et je répète que l'auteur se fait un devoir de ne prendre aucune liberté quant à la véracité des faits.

Malgré cela, certains peut-être s'obstineront à n'y voir que de la science-fiction ou quelque chose de similaire. Chacun est libre, bien sûr, d'en penser ce qu'il veut, libre aussi d'en rire. Mais peut-être qu'une fois le livre fermé un événement se produira qui viendra confirmer mes dires. Je tiens à signaler toutefois que je ne répondrai à aucune question concernant ce livre ; le courrier volumineux que j'ai reçu concernant mes précédents ouvrages, sans que mes correspondants ne pensent à joindre un timbre pour la réponse, m'a décidé à prendre pareille mesure. Parfois il m'a coûté davantage pour répondre à un lecteur que celui-ci n'a dû payer pour obtenir mon livre.

Bref, voici de nouveaux écrits ; je souhaite qu'ils vous plaisent et que vous les jugiez crédibles ; je me permets d'ajouter, toutefois, que si cela n'est pas, peut-être est-ce parce que vous n'avez pas encore atteint un degré d'évolution suffisant.

Chapitre premier

« Lobsang ! Lobsang ! »... J'avais l'impression très vague d'émerger d'un profond sommeil dans lequel m'aurait plongé une immense fatigue. La journée avait été très rude, mais je n'étais pas seul puisque quelqu'un m'appelait. À nouveau la voix se fit entendre : « Lobsang ! » Soudain tout, autour de moi, se mit à trembler ; j'ouvris les yeux et j'eus le sentiment que la montagne au pied de laquelle je me trouvais était en train de s'effondrer. C'est alors qu'une main se tendit qui, d'un mouvement sec, m'empoigna pour me mettre vivement à l'écart. Il était temps : à peine avait-elle accompli ce geste qu'un énorme rocher aux arêtes tranchantes s'écroulait juste derrière moi et déchirait ma robe. Tant bien que mal je me levai et, encore tout abasourdi, suivis mon compagnon jusque sur une petite corniche au bout de laquelle se trouvait un ermitage minuscule.

Autour de nous ce n'était que neige et rochers dégringolant. Soudain nous aperçûmes la silhouette courbée d'un vieil ermite qui courait à notre rencontre du mieux qu'il pouvait. Mais une masse énorme de rochers se mit alors à dévaler la pente, emportant avec elle l'ermite, l'ermitage et la pointe rocheuse qui lui servait de support. Celle-ci avait plus de cinquante mètres de long ; elle n'en fut pas moins balayée comme une simple feuille morte dans un coup de vent.

Mon guide, le lama Mingyar Dondup, me tenait fermement par les épaules. Autour de nous c'était l'obscurité totale ; aucune étoile ne scintillait et, venant des maisons de Lhassa, pas la moindre lueur vacillante d'une chandelle. Tout n'était que ténèbres. Brusquement, surgit devant nous un amas de rocs, de sable, de neige et de glace apparemment tout récent, et la corniche sur laquelle nous avancions d'un pas très incertain se mit à basculer vers l'amont, nous donnant l'horrible impression de glisser, glisser à tout jamais sans le moindre recours. Cette glissade prit fin cependant dans une violente secousse. Sans doute avais-je perdu connaissance car, lorsque je retrouvai mes esprits, j'étais en train de me remémorer les circonstances qui avaient été à l'origine de ce voyage jusqu'à cet ermitage lointain.

Au Potala, nous étions en train de nous divertir avec le télescope qu'un gentleman anglais avait offert au dalaï-lama en signe d'amitié, lorsque, tout à coup, je repérai à flanc de montagne, en un point très élevé, des bannières à prières que l'on agitait ; les mouvements semblaient se faire selon un code, aussi je passai très vite l'appareil à mon guide, en lui indiquant la direction.

Le télescope fermement appuyé contre le mur d'enceinte, à l'endroit le plus élevé du Potala, le guide resta là un bon moment à scruter, puis s'écria : « C'est l'ermite qui demande de l'aide. Il est malade. Il faut avertir l'Abbé et lui dire que nous sommes prêts à y aller. » D'un geste brusque il replia le télescope et me le tendit pour que je le rapporte dans la pièce où le dalaï-lama rangeait les offrandes exceptionnelles.

Je courus avec le précieux objet, prenant garde de ne pas trébucher pour ne pas le laisser tomber. C'était le premier télescope que je voyais. Ensuite je sortis pour remplir d'orge mon sac et vérifier si mon briquet à amadou fonctionnait ; puis, en flânant, j'attendis le lama Mingyar Dondup.

Il apparut bientôt portant deux baluchons, l'un très lourd qu'il avait déjà sur le dos, et un autre plus léger qu'il installa sur le mien. « Nous irons à cheval jusqu'au pied de la montagne, dit-il, puis nous renverrons les chevaux et il nous faudra grimper. La montée sera très dure, je l'ai déjà fait. »

Chacun ayant enfourché sa monture, nous descendîmes les marches jusqu'à la route de l'anneau qui entoure Lhassa. À l'endroit où elle bifurque, je ne pus m'empêcher, comme je le faisais toujours, de jeter un coup d'oeil furtif vers la gauche à la maison où j'étais né. Mais ce n'était pas le moment de s'attendrir, nous étions en mission.

Les chevaux se mirent bientôt à haleter et à s'ébrouer ; de toute évidence ils peinaient. Une telle escalade représentait un effort au-dessus de leurs forces. Leurs sabots ne faisaient que glisser sur le roc. « Je crois que les chevaux doivent s'arrêter là, dit tout à coup le lama Mingyar Dondup poussant un soupir. À partir de maintenant nous ne pouvons compter que sur nos pauvres pieds ! » Nous descendîmes donc de cheval et, en les flattant de la main, mon compagnon dit aux bêtes de rentrer. Elles firent demi-tour et reprirent le sentier par lequel nous étions venus, ragaillardies, semblait-il, à l'idée de rentrer sans avoir à finir cette pénible montée. Après avoir redressé nos baluchons et vérifié si nos bâtons étaient en parfait état — la moindre fissure pouvant être fatale —, nous passâmes à l'inspection des autres objets ; nous avions bien notre pierre à feu et l'amadou ainsi que nos provisions. Nous pouvions donc partir. Sans même un regard en arrière, l'ascension commença. Les roches que difficilement nous escaladions étaient aussi dures et aussi glissantes que du verre. Sans souci pour nos mains et nos tibias que nous écorchions sur la paroi, nous cherchions la moindre fissure où insérer les doigts et les orteils, et grâce à ces appuis précaires, lentement, nous progressions. Nous atteignîmes enfin une petite plate-forme sur laquelle nous nous hissâmes pour reprendre haleine et retrouver quelque énergie. Un filet d'eau qui s'échappait d'une fente rocheuse nous permit de nous désaltérer et de faire de la tsampa. Elle ne fut pas très bonne car l'eau était glaciale et l'espace restreint ne permettait pas de faire du feu. Mais le fait de boire et de manger nous requinqua, et nous envisageâmes ensuite la possibilité de continuer notre ascension. La paroi était tout à fait lisse et il semblait impossible que quelqu'un ait pu jamais l'escalader. Nous l'attaquâmes cependant, comme d'autres avant nous l'avaient fait. Nous montions centimètre par centimètre et, petit à petit, grandissait le point minuscule vers lequel nous tendions. Nous pûmes bientôt distinguer chacun des rochers qui constituaient l'ermitage.

Celui-ci était perché à l'extrême pointe d'un éperon rocheux qui surplombait la pente. En poursuivant notre escalade, nous réussîmes à nous glisser dessous, puis, avec beaucoup de peine, nous nous hissâmes dessus. Une fois là, nous prîmes le temps de souffler ; nous étions déjà très haut par rapport à la plaine de Lhassa, l'oxygène commençait à manquer et il faisait très froid. Lorsque nous fûmes en état de repartir, le chemin nous parut moins ardu jusqu'à l'entrée de l'ermitage. Le vieil ermite était sur le seuil. Je jetai un coup d'oeil à l'intérieur et fus frappé par l'exiguïté de la pièce. De toute évidence il était impossible d'y pénétrer à trois, et je décidai de rester à l'extérieur. Mon guide me fit un signe d'approbation et je m'éloignai tandis que la porte se refermait derrière lui.

La nature a ses lois qu'il faut respecter en tout et partout ; et c'est pour répondre à l'une de ses exigences qu'il me fallut très vite chercher un endroit pouvant faire office de "lieux d'aisance". Je le trouvai au bord de l'éperon rocheux sous la forme d'une roche plate qui s'avançait dans le vide et qui comportait en son milieu un orifice très pratique ; il était sans doute artificiel ou bien naturel, mais élargi par quelqu'un. En m'accroupissant dessus j'eus aussitôt l'explication d'un mystère qui m'avait intrigué en montant. Nous étions passés près d'un monticule à l'aspect quelque peu singulier, qu'ornaient ce qui semblait être des tessons de glace jaunâtres dont certains avaient une forme allongée. Je venais de comprendre que cet amoncellement bizarre n'était que la preuve d'un passage de l'homme en ces lieux, et c'est avec entrain que j'ajoutai ma propre contribution.

Une fois ce besoin satisfait, je me promenai dans les environs, et trouvai le sol très glissant. Je suivis néanmoins le sentier et arrivai bientôt au niveau d'une grosse pierre en équilibre instable qui faisait une avancée. Je trouvais un peu étrange la position de ce rocher mais ne comptais pas approfondir ce problème lorsque, tout à coup, en examinant de plus près le phénomène, j'eus immédiatement la certitude qu'il n'était pas naturel. Un homme avait délibérément placé la pierre dans cette position. Mais dans quel but et de quelle manière ? Je donnai un coup de pied, au hasard, dans le roc, mais ayant oublié que j'étais pieds nus, je dus pendant un moment frotter mon pied endolori. Puis tournant le dos à l'avancée, j'inspectai l'autre bord et me trouvai ainsi du côté de la pente par laquelle nous étions montés.

Que nous ayons pu escalader cette paroi semblait tenir de la magie tant elle était vertigineuse. D'en haut, cette surface ressemblait à une plaque de marbre poli, et penser qu'il nous faudrait bientôt redescendre par la même voie me donnait la nausée... Je voulus prendre ma boîte d'amadou et ma pierre à feu, mais brusquement me revint à l'esprit le tableau exact de ma situation : je me trouvais quelque part en montagne et sous le roc, sans le moindre vêtement pour me vêtir, sans le moindre grain d'orge pour me nourrir, sans bol, sans amadou et sans pierre à feu. J'ai dû alors émettre un juron, d'essence non bouddhique, car j'entendis une voix chuchoter à mon oreille :

« Lobsang, mon ami, est-ce que ça va ? » Je reconnus la voix de mon maître, le lama Mingyar Dondup, et aussitôt me sentis rassuré. « Oui je suis ici, répondis-je, j'ai dû m'étourdir en tombant, je n'ai plus ma robe ni tout ce qu'elle contenait, et je n'ai pas la moindre idée de l'endroit où nous sommes, pas plus que je ne sais comment en sortir. Il nous faut de la lumière. »

Le lama, dont les jambes étaient coincées sous un gros rocher, répliqua : « Ne t'inquiète pas, Lobsang, je connais bien cette passe ; le vieil ermite détenait de grands secrets en ces lieux ; ici est inscrite l'histoire de l'Humanité, du commencement à la fin. » Il fit une pause, puis ajouta : « Si tu passes la main sur la paroi de gauche tu vas bientôt sentir une aspérité. En poussant très fort à cet endroit, la pierre doit basculer, et tu auras ainsi accès à une sorte de renfoncement dans lequel tu trouveras des robes de rechange et une provision d'orge. Mais tu devras ouvrir d'abord un placard et y chercher de l'amadou, une pierre à feu et des chandelles. Tout cela doit se trouver sur la troisième étagère en partant du bas. Ce n'est qu'avec un peu de lumière que nous pourrons véritablement maîtriser la situation. »

Tout d'abord, je regardai la paroi de gauche, comme me l'avait indiqué mon compagnon, puis tâtai le mur du corridor, mais ma quête me semblait vaine tant celui-ci me paraissait lisse comme s'il eût été artificiel.

J'allais abandonner quand tout à coup mes doigts rencontrèrent l'aspérité attendue. Je bourrai le mur de coups de poing à cet endroit, jusqu'à y laisser des lambeaux de peau. Je poussai de toutes mes forces, persuadé que je n'y arriverais jamais. Enfin, mes efforts furent récompensés et la roche bascula sur elle-même en un grincement effrayant. Je pus voir, en effet, quelque chose qui ressemblait à un placard et qui comportait des étagères. Après avoir repéré la troisième, j'y cherchai la pierre à feu et l'amadou ; je les trouvai bientôt en même temps que les chandelles. L'amadou était d'une qualité exceptionnelle ; il n'était pas du tout humide et s'enflamma sur le champ. Je m'empressai d'allumer une chandelle car je commençais à me brûler les doigts.

« Allumes-en deux, me dit mon guide, une pour toi et une pour moi. Il y en a tout un stock ; nous en aurions même suffisamment pour tenir un siège de huit jours. » Je jetai un coup d'oeil à l'intérieur du placard et y trouvai une barre métallique provenant sans doute d'un tonneau. Elle paraissait en fer et j'eus du mal à la soulever. Je voulais m'en servir comme levier pour dégager les jambes de mon compagnon qui étaient prises sous un rocher. M'éclairant d'une bougie, j'allai informer le lama de mon intention, puis je revins m'occuper de cette barre. C'était le seul moyen, pensais-je, de libérer mon compagnon.

Je posai la barre au pied du bloc de pierre et, à quatre pattes devant, cherchai un moyen de le soulever. En regardant les cailloux tout autour, il me vint une idée : si je donnais à mon guide une des planches en bois que j'avais trouvées dans la cachette, peut-être pourrait-il la faire glisser avec une pierre sous le rocher au moment où je soulèverais celui-ci, en admettant que j'y parvienne ! Le lama approuva mon idée. « C'est notre seule chance, dit-il, car si je dois rester un instant de plus là-dessous je vais y laisser mes os ! Allons, commençons. »

Je repérai donc une grosse pierre de forme cubique d'environ quatre mains d'épaisseur, l'apportai, au pied du rocher et l'appuyai contre lui, puis je donnai une planche à mon ami pour qu'il contribue à la manoeuvre. Nous pensions que si j'arrivais à soulever un tant soit peu le bloc de pierre, il pourrait pousser un caillou dessous et créer ainsi une ouverture par où il pourrait sortir ses jambes.

Je cherchai l'endroit le plus propice pour y insérer la barre et enfonçai cette dernière par l'extrémité qui portait une griffe, aussi profondément que possible, entre le sol et la base du bloc. Il me fallut ensuite placer un gros caillou aussi près que possible de la griffe.

Quand j'eus terminé, je lançai : « Vous êtes prêt, Maître ? » Et l'écho de ma propre voix faillit me renverser ! Je poussai ensuite de toutes mes forces et m'appuyai de tout mon poids sur la barre, mais sans résultat. Je n'étais pas assez lourd. Je cherchai alors autour de moi quel caillou je pourrais utiliser en renfort. Il fallait qu'il soit très lourd, mais aussi que je puisse le porter. J'en repérai un et le traînai jusqu'à la roche. Il me fallut ensuite le poser en équilibre sur la barre et à nouveau m'appuyer de tout mon poids sur lui tout en l'empêchant de tomber. À ma grande joie, tout à coup, je sentis un tressaillement dans la barre qui bientôt bascula vers le sol.

« Bravo, tu as réussi ! s'écria mon ami, et j'ai pu mettre la pierre sous la roche ; je vais pouvoir maintenant retirer mes jambes. »

Au comble de la joie je me redressai et vis, en effet, que les jambes du lama étaient presque complètement dégagées, mais elles étaient à vif et saignaient abondamment. Nous avions peur d'une fracture et c'est avec beaucoup de précautions que je l'aidai à les mouvoir. Elles fonctionnaient normalement, semblait-il, en dépit de la blessure ; je me glissai sous le rocher pour atteindre ses pieds encore retenus dessous et les poussai pour aider le lama à s'extraire complètement de sous la pierre. J'opérai très délicatement et, de toute évidence, même si les blessures paraissaient très sérieuses, il n'y avait rien de cassé.

En poussant je dus dévier de ma trajectoire, gêné par une aspérité du sol, et je pensai alors que c'était sans doute à cette aspérité que le lama devait de n'avoir pas eu les jambes broyées. Ce n'est pas sans un soupir de soulagement que nous parvînmes au bout de nos peines, et j'aidai mon ami à s'asseoir sur une petite corniche.

Comme nos deux bougies ne nous éclairaient pas suffisamment, j'allai en chercher d'autres dans la cavité que nous avions découverte. J'y trouvai également une sorte de panier dans lequel je mis divers objets.

À la lumière des six bougies que j'avais rapportées nous pûmes mieux voir les plaies. Du haut de la cuisse jusqu'au genou la jambe était complètement à vif, et du genou jusqu'aux pieds les chairs n'étaient que lambeaux sanguinolents qui pendaient tout autour.

Le lama me renvoya à la caverne pour y prendre de la charpie et un pot contenant un baume spécial. Grâce à ses explications, je n'eus pas de mal à trouver ce qu'il me demandait ; je rapportai en plus une bouteille de désinfectant, ce qui parut faire plaisir à mon ami. Je nettoyai toute la surface de ses jambes, de haut en bas, et sur les indications de mon guide replaçai les chairs meurtries sur les os apparents, appliquant sur le tout l'onguent que j'avais rapporté. Au bout d'une heure, celui-ci était tout à fait sec et le "plâtre" semblait tenir.

Avec la charpie, je fis alors des pansements que j'enroulai tout autour par mesure de précaution. Puis j'allai remettre sur les étagères tous les objets que j'avais empruntés, sauf les chandelles que nous gardâmes.

Ramassant deux planches de bois je les donnai au lama qui m'en sut gré, et je lui fis part de mon intention d'escalader l'éboulis pour voir ce que l'on pouvait faire.

Il me sourit et me rassura : « Je connais bien cet endroit, Lobsang, il existe depuis un million d'années. D'ici sont originaires les premiers habitants de notre pays ; ce sont eux qui l'ont aménagé. À condition qu'une roche ne s'effondre pas en obstruant la voie, nous pouvons rester ici une semaine ou deux en toute sécurité. »

Il hocha la tête en direction de la vallée, et ajouta : « Je ne pense pas que nous pourrons repartir de ce côté, et si nous ne trouvons pas une ouverture dans la roche volcanique, peut-être serons-nous découverts dans un millier d'années par des explorateurs qui trouveront alors nos squelettes très intéressants ! »

Je fis quelques pas dans la galerie et dépassai l'éboulis par le côté, mais ce chemin me semblant trop périlleux, je me demandais comment le lama allait pouvoir passer. « Qui veut peut », me dis-je ; et l'idée me vint alors de me mettre à quatre pattes au pied de l'éboulis et de faire monter mon ami sur mon dos ; celui-ci aurait ainsi moins de mal à passer par-dessus si je lui servais de marche-pied. Quand je lui soumis mon idée, le lama s'y opposa tout d'abord, mais après plusieurs tentatives aussi pénibles qu'infructueuses pour escalader tout seul la roche, il finit par accepter mon offre. J'empilai alors quelques galets pour me faire un coussin aussi plat que possible, puis je me mis à quatre pattes en disant à mon ami que j'étais prêt. Prestement il posa un pied sur ma hanche droite et l'autre sur mon épaule gauche, et en un éclair il passa par-dessus l'éboulis et se retrouva de l'autre côté. Je me redressai et vis qu'il était en sueur, tant il avait souffert et avait craint de me faire mal.

Une fois de l'autre côté, nous nous assîmes pour récupérer un peu de nos forces. Nous ne pouvions pas faire de tsampa puisque nous n'avions plus ni bols ni orge, mais soudain je me rappelai en avoir vu dans la caverne et, une fois de plus, j'y retournai. Je fouillai parmi les bols en bois et en choisis deux, réservant le plus beau pour mon guide. Je les nettoyai avec un peu de sable et lorsqu'ils furent bien décapés je les remplis d'orge. Il me fallait encore faire du feu, mais c'était un jeu d'enfant puisque la caverne renfermait tout ce dont j'avais besoin : amadou, pierre à feu et bûches. À l'aide d'un gros morceau de beurre que je trouvai aussi dans le placard je pus faire cette bouillie consistante que nous appelons « tsampa ». Revenant auprès de mon guide, nous nous installâmes sans mot dire pour la manger. Requinqués par ce repas nous étions de nouveau prêts à partir.

Nous partîmes donc, munis de nos seules richesses ici-bas, à savoir, un bol en bois, de l'amadou, une pierre à feu, un sac d'orge, et deux planches ! Tout couverts de bleus et de meurtrissures, et après une marche qui me parut durer des siècles, nous atteignîmes enfin ce que je pris pour la fin du tunnel. Mais le lama m'ôta vite mes illusions : « Non, Lobsang, ce n'est pas la fin, dit-il, mais si tu appuies à la base de ce pan de rocher, il va pivoter sur lui-même et nous pourrons passer par-dessous. » Comme il me l'avait dit je poussai donc sur le rocher qui fermait le passage et, avec un grincement terrifiant, celui-ci bascula pour se mettre en position horizontale. Il tenait tout seul, mais par mesure de prudence je le tins pendant que mon ami passait. Je me glissai à mon tour dessous, et quand nous fûmes tous deux de l'autre côté je donnai un coup sur la dalle pour qu'elle reprenne sa position d'origine. La faible lueur de nos chandelles rendait encore plus profonde l'obscurité des lieux. « Lobsang, éteins ta bougie, me dit alors le lama, j'éteins la mienne aussi ; ainsi nous pourrons mieux apprécier la lumière du jour ! »

La lumière du jour ! Je pensai que mon ami était victime d'une hallucination que j'attribuais à la fatigue et à la douleur. J'éteignis néanmoins ma chandelle, et l'air s'imprégna aussitôt d'une odeur assez désagréable de beurre rance.

« Dans quelques instants, me dit mon guide, nous allons être submergés de lumière. » Je me sentais parfaitement idiot, debout au milieu des ténèbres. Celles-ci me semblaient résonner de mille bruits sourds et oppressants que je n'eus pas le loisir d'identifier car un phénomène étrange se produisit qui retint toute mon attention. À l'autre bout de la salle dans laquelle nous nous trouvions, venait d'apparaître une grosse boule lumineuse, toute rouge, qui avait l'aspect du métal que l'on chauffe jusqu'à l'incandescence. Le rouge s'atténua progressivement, devint jaune, puis blanc, et bientôt une lumière légèrement bleutée, pareille à celle du jour, inonda la pièce, révélant chaque objet dans sa véritable nature. Je restai là, pantelant d'émerveillement. La salle où nous étions était très vaste, si vaste qu'elle aurait pu contenir le Potala tout entier. J'étais comme hypnotisé à la fois par la lumière et par les dessins étranges qui ornaient les murs. Autre fait extraordinaire : le sol était jonché d'objets non moins étranges mais qui ne gênaient pas lorsqu'on marchait dessus !

« Quel endroit prodigieux, n'est-ce pas, Lobsang ! me dit mon guide en s'approchant. Il date d'une époque beaucoup trop lointaine pour que l'esprit humain puisse la concevoir. C'était ici le quartier général d'un peuple capable d'effectuer de grands voyages dans l'espace et quantité d'autres choses. Des millions d'années ont passé et tout est encore intact. Un certain nombre d'entre nous étaient les gardiens de ces lieux que l'on nomme le Temple de l'Intérieur. »

Je m'approchai de l'un des murs pour mieux voir ce que je m'imaginais être des dessins ; mais je vis qu'il s'agissait de signes calligraphiques parfaitement inconnus sur terre. « Tu as raison, me dit mon ami qui pouvait lire dans mes pensées, tout ce que tu vois ici est l'oeuvre d'un peuple supérieur que l'on appelle les Jardiniers ; ce sont eux qui ont amené sur terre les hommes et les animaux. »

Il se tut, et me montra du doigt un casier contre le mur. « Peux-tu aller jusque-là, me dit-il, et prendre deux de ces bouts de bois que tu vois reliés par paires ? » Obéissant, j'allai dans la direction qu'il m'indiquait, et restai un moment en admiration devant le contenu de l'armoire. Il semblait y avoir là toutes sortes d'objets et de potions à usage médical.

J'avisai dans un coin un certain nombre de ces bouts de bois reliés deux par deux par une traverse, et j'en pris deux. Je compris qu'ils devaient servir à soutenir un homme. Je n'avais à cette époque aucun mot pour désigner — je devais ne l'apprendre que plus tard — ce qu'étaient des béquilles. J'en donnai deux au lama qui plaça les traverses sous ses aisselles tandis qu'il appuyait ses mains sur des ergots de bois placés à mi-hauteur. « Lobsang, me dit-il, tu as parfaitement compris l'usage de ces objets ; ils aident les invalides à marcher. Maintenant je vais pouvoir aller moi-même jusqu'à ce placard et me faire un plâtre plus solide. Il me permettra de marcher plus facilement jusqu'à ce que les chairs se cicatrisent. »

Il fit quelques pas et, par curiosité, je le suivis.

Va chercher les planches que nous avions, me dit-il, et nous les mettrons dans ce coin pour les avoir sous la main en cas de besoin. » Là-dessus il me tourna le dos et se mit à fouiller dans le casier. J'allai donc chercher les planches et les posai là où il m'avait dit.

Maintenant, reprit le lama, pourrais-tu aller chercher nos baluchons et la barre métallique que nous avons laissés dans la galerie ? Au fait, la barre n'est pas en fer comme tu le pensais, mais en acier ; c'est une matière beaucoup plus dure et plus résistante. »

Je me rendis donc dans la galerie, après avoir fait basculer le rocher comme nous l'avions fait précédemment. Je bénissais la lumière qui m'avait suivi et qui éclairait tout le tunnel ; je pus ainsi retrouver facilement mon chemin jusqu'à l'éboulis que j'escaladai de nouveau pour prendre nos baluchons et la barre métallique qui se trouvaient derrière. Les sacs me parurent extrêmement lourds, mais sans doute cette impression était-elle due au manque de nourriture et à l'état de faiblesse qui en résultait. Je portai les sacs jusqu'au rocher et revins chercher la barre. J'eus beaucoup de mal à la soulever et je m'essoufflais et grognais comme un vieillard. J'eus l'idée alors de la prendre par une des extrémités et de la laisser traîner derrière moi en marchant. Mais il fallait d'abord passer l'éboulis avec, et ce ne fut pas chose facile !

Arrivé au rocher, je le fis basculer, passai péniblement dessous en traînant mes objets, et me retrouvai bientôt dans la grande salle après avoir refermé derrière moi la « porte d'entrée ».

Le lama Mingyar Dondup était très occupé et n'avait pas perdu son temps. Ses deux jambes étaient maintenant étroitement maintenues chacune dans une gaine rigide qui brillait à la lumière. Il semblait pouvoir marcher normalement.

« Lobsang, commença-t-il, nous allons nous faire un repas avant de visiter ces lieux. Je viens d'avoir une liaison télépathique avec un ami du Potala, et il me dit qu'à l'extérieur la tempête fait rage. Mieux vaut rester ici le temps qu'elle se calme. Elle doit durer environ une semaine. » Cette nouvelle ne m'enthousiasma guère ; je ne pouvais plus supporter d'être enfermé dans cette galerie souterraine, et même l'attrait de cette salle immense ne parvenait pas à compenser l'angoisse qu'avaient suscitée ces lieux clos. J'étais comme un animal en cage. Mais, parmi mes tourments, la faim était encore ce qu'il y avait de plus insupportable ; aussi c'est avec joie que j'accueillis la proposition de mon ami.

C'est lui qui prépara le repas. Il cuisinait à merveille, à mon avis du moins. Et comme il était bon de s'asseoir devant un bol de tsampa bien chaude ! Je lui trouvai un parfum extraordinaire que je humais avec délice. Mes forces me revenaient et mon humeur morose se dissipait. Lorsque j'eus avalé ma ration, le lama me demanda si j'en voulais d'autre. « Tu peux en avoir autant que tu veux, me dit-il, il y a ici de quoi nourrir une lamaserie ! Je te dirai plus tard d'où vient cette nourriture mais, pour le moment, en veux-tu d'autre ? » « Oh oui ! merci, répondis-je, je crois que j'ai encore un peu de place pour un supplément de tsampa, et c'est tellement bon. Jamais je ne l'ai trouvée aussi délicieuse. »

Le lama eut un petit rire étouffé tandis qu'il allait remplir mon bol. Puis il revint en riant à gorge déployée, tenant à la main une bouteille. « Regarde, Lobsang, me dit-il, tu as ici la meilleure eau-de-vie qui soit ; elle est ici dans un but thérapeutique, mais je pense que, du fait de notre captivité, nous en méritons un peu pour donner quelque saveur à notre bouillie insipide ! »

Je pris le bol qu'il me tendait et reniflai la mixture, l'air méfiant, car on m'avait toujours dit que ces breuvages alcoolisés étaient l'oeuvre des démons. Et aujourd'hui, on m'encourageait à en absorber ! « Tant pis, me dis-je, au moins ça me remettra d'aplomb ! » Et je me mis à manger.

Je tiens à rappeler que pour manger nous ne disposions que de nos doigts. Nous n'utilisions ni couteaux ni fourchettes, et encore moins de baguettes, si bien qu'après il fallut nous laver les mains en les frottant avec du sable fin.

J'étais donc en train de vider consciencieusement mon bol, utilisant non seulement mes doigts mais aussi toute la paume de ma main droite, lorsque, d'un seul coup, je m'effondrai en arrière. Je me plais à dire que j'étais bel et bien « tombé de sommeil » comme on dit, mais mon ami le lama m'assura, comme il le dit plus tard au Potala, que j'étais, en fait, ivre-mort ! Ivre ou non, j'ai en tout cas bien dormi et dormi longtemps. Et lorsque je m'éveillai, la salle était toujours merveilleusement éclairée. Je portai mon regard vers ce qui devait être le plafond mais il était si loin qu'on pouvait à peine le distinguer. C'était assurément une pièce immense qui donnait l'impression que la montagne était tout à fait creuse. « Regarde, Lobsang, la lumière est encore là et va éclairer un nouveau jour. Cette émanation lumineuse ne s'accompagne d'aucun dégagement de chaleur, contrairement à cette vilaine chandelle qui sent mauvais et qui fume ; elle est exactement à la même température que l'air ambiant. Qu'en penses-tu ? »

Je regardai une fois de plus autour de moi n'arrivant toujours pas à comprendre comment une telle lumière pouvait pénétrer dans une salle qu'entouraient des murs de pierre. Devant ma perplexité le lama me dit : « Tout cela paraît extraordinaire en effet. Je suis incapable d'expliquer ce phénomène ; c'est une invention qui remonte à des millions d'années. Des êtres, à cette époque, ont découvert un moyen de conserver la lumière émise par le soleil, et ils utilisaient celle-ci pour dissiper les ténèbres. Si l'on n'utilise plus cette technique dans nos cités et dans nos temples, c'est parce que nous ne savons pas comment la retrouver et l'appliquer. Nulle part ailleurs je n'ai vu pareil éclairage ! »

« Un million d'années, répétai-je l'air rêveur, c'est plus que je n'en peux concevoir. Un million, c'est un chiffre avec toute une série de zéros derrière, six je crois ; mais je ne vois pas à quoi cela peut correspondre dans la réalité ! Dix ans, vingt ans, je peux à la rigueur en avoir une idée, mais plus, non ! Comment a-t-on pu construire cette salle ? » demandai-je tout en passant les doigts distraitement sur l'une des inscriptions du mur. Soudain je reculai d'effroi, un déclic venait de se faire entendre, et un pan de mur commençait à s'enfoncer.

« Lobsang ! s'écria mon ami, tu viens de mettre au jour une cavité secrète ! Aucun d'entre nous ne connaissait l'existence de cette seconde salle. » Prudemment, nous passâmes la tête par l'ouverture et nous fûmes surpris de constater que le rayon lumineux nous accompagnait, et qu'à mesure que nous nous éloignions de la première salle, cette dernière progressivement s'obscurcissait.

Nous avancions avec crainte et regardions attentivement autour de nous pour dépister un éventuel danger. Puis, rassemblant notre courage, nous nous dirigeâmes hardiment vers le centre de la pièce où trônait une masse gigantesque. Cette « forme », pour laquelle nous n'avions pas de nom, avait dû être brillante déjà, mais sa surface était maintenant toute ternie et grisâtre. Elle mesurait près de huit mètres de haut et ressemblait à deux plats posés l'un sur l'autre.

Nous en fîmes le tour et découvrîmes, à l'arrière de l'appareil, une échelle qui, à partir d'un orifice situé au sommet, descendait jusqu'au sol. Oubliant alors que mon statut de jeune ecclésiastique exigeait quelque tenue, je m'élançai vers l'échelle et y grimpai prestement sans même m'être assuré de sa solidité. Mais elle tenait, apparemment. Je constatai encore une fois que le rayon lumineux était toujours là quand je passai la tête pour regarder à l'intérieur de la machine. J'y vis le lama qui, de son côté, avait pénétré dans l'appareil à l'étage inférieur. « Lobsang, dit-il sur un ton solennel, nous sommes dans ce qu'on appelle "le char des dieux" ; ils utilisent de tels engins pour se déplacer dans l'espace. Tu en as d'ailleurs peut-être vu dans le ciel ? » « Oh oui ! répondis-je, mais c'est le premier que je vois de si près. »

Chapitre deuxième

Nous nous trouvions dans une sorte de couloir dont les parois étaient constituées de placards et de casiers divers. Je tirai une poignée au hasard et un immense tiroir vint à moi, coulissant aussi bien que s'il eût été neuf. Il renfermait toutes sortes d'objets étranges. Le lama Mingyar Dondup qui regardait par-dessus mon épaule prit quelque chose et s'exclama : « Ce sont sûrement des pièces détachées ! Je suis sûr qu'il y a ici de quoi faire fonctionner à nouveau la machine. »

Nous refermâmes le tiroir et allâmes plus loin. Le faisceau de lumière nous précédait et, dans les lieux que nous quittions, la lumière diminuait progressivement. Nous atteignîmes bientôt une très grande pièce qui s'illumina dès que nous y pénétrâmes. Quelle ne fut pas notre surprise de la voir remplie de monde ! C'était, semblait-il, le poste de pilotage, et les individus que nous voyions étaient assis chacun en un endroit bien précis. L'un d'eux regardait attentivement ce qui devait être un tableau de bord, où se trouvaient une multitude de cadrans ; il semblait se préparer au décollage. « Comment se fait-il, m'écriai-je encore tout abasourdi, que ces êtres soient encore là après des millions d'années ! Ils ont l'air tellement vivants, seulement profondément endormis. »

Un autre homme était assis devant une table sur laquelle étaient étalées d'immenses cartes qu'il consultait la tête dans ses mains et les coudes appuyés sur la table. Nous parlions à mi-voix. Tout cela était presque effrayant et nos petits acquis techniques, dont nous étions si fiers, paraissaient plutôt pitoyables dans ce milieu.

« Ces hommes sont en état d'hibernation, m'expliqua le lama. Je suis certain qu'il existe un moyen de leur redonner vie, mais je ne le connais pas et je me demande ce qui se passerait si je le connaissais. Tu as vu comme moi d'autres cavernes dans cette montagne ; beaucoup contiennent des choses assez étonnantes, des échelles mécaniques, par exemple, tu t'en souviens ? Mais cet endroit est vraiment exceptionnel, je n'en ai jamais vu de pareil. En tant qu'aînés, nous avons, certains autres lamas et moi, la responsabilité de ces lieux. Il nous revient de les garder intacts, et je peux te dire que c'est ici l'endroit le plus merveilleux. Je me demande s'il y a encore d'autres salles à découvrir. Mais examinons celle-ci d'abord. Nous avons une semaine devant nous, car il me faudra bien tout ce temps avant que je sois capable de redescendre dans la vallée. »

Nous nous approchâmes des autres hommes ; il y en avait sept en tout. On avait l'impression que chacun était à son poste et qu'ils s'apprêtaient à décoller. Mais le décollage avait dû être interrompu par une catastrophe subite ; peut-être un tremblement de terre qui aurait fait s'effondrer des rochers sur ce qui devait être un toit à glissière.

Le lama s'arrêta à la hauteur d'un homme qui tenait un livre, une sorte de journal de bord, et il semblait qu'il venait d'y inscrire quelque chose peut-être les derniers incidents. Mais nous ne pouvions comprendre son écriture. Étaient-ce des lettres, des idéogrammes ou bien seulement des symboles techniques ? Nous n'en savions rien. « Nous n'avons jamais réussi à traduire ces signes, dit le lama, mais, attends un instant... N'est-ce pas un appareil à enregistrer, là-bas ? (Il montrait du doigt l'appareil, en proie à une vive excitation). De toute façon, ça m'étonnerait qu'il soit en état de fonctionner », reprit-il comme nous nous dirigions vers l'appareil en question.

Il avait la forme d'une boîte et, à mi-hauteur, une ligne en faisait le tour. Nous essayâmes de pousser vers le haut, juste au-dessus de la ligne de démarcation, et bientôt, à notre grande joie, la boîte s'ouvrit, révélant des rouages à l'intérieur, et quelque chose qui semblait servir aux déplacements d'une bande métallique entre deux bobines.

Le lama se pencha vers les différents boutons fixés sur le devant de la boîte, les touchant tour à tour. Tout à coup, nous sursautâmes : une voix se fit entendre qui venait de la partie supérieure de l'appareil. C'était une voix comme nous n'en avions jamais entendu et le discours était tout à fait inintelligible. Pour ajouter à notre étonnement, les paroles furent suivies de sons qui se voulaient peut-être « musicaux » mais qui, pour nos oreilles, n'étaient que cacophonie. Ne pouvant en supporter davantage, mon guide pressa un bouton et le bruit s'arrêta. Assez éprouvés par nos découvertes, toutes plus excitantes les unes que les autres, nous aspirions tous deux au repos ; aussi, des fauteuils qui se trouvaient là furent-ils les bienvenus. Mais en m'asseyant sur l'un d'eux, je fus saisi de frayeur en le sentant se dérober sous moi. J'étais comme assis sur un coussin d'air. Cet instant de surprise passé, le lama me dit : « Peut-être qu'un peu de tsampa nous ferait du bien ; nous sommes tous deux épuisés. »

Là-dessus il chercha des yeux l'endroit le plus propice pour y faire du feu. C'est alors qu'il remarqua une alcôve, à l'extérieur de la "cabine de pilotage". « C'est sans doute ici qu'ils préparaient leurs repas, dit-il en y pénétrant, toujours précédé du rayon lumineux. Tous ces boutons doivent bien servir à quelque chose, ils ne sont pas ici pour le décor ! » Il me montra un bouton sur lequel était représentée une main semblant indiquer la position "arrêt". Sur un autre était dessinée une flamme ; c'est sur ce dernier qu'il appuya. Au-dessus se trouvaient des récipients métalliques. Il en prit un.

Très vite nous ressentîmes une sensation de chaleur. « Tiens, Lobsang, me dit mon Maître, mets ta main ici. Est-ce que tu sens comme c'est chaud ? Nous allons pouvoir faire chauffer la tsampa. » Je mis la main là où il m'indiquait et la retirai aussitôt ; sans doute l'avais-je posée un peu trop près car la sensation ressentie fut très forte ! Mon guide sourit et mit la tsampa froide dans le récipient métallique, puis posa le tout sur une grille au-dessus de la source de chaleur. Il y ajouta de l'eau, et le mélange ne tarda pas à bouillonner. Il appuya alors sur le bouton "arrêt" et le rouge incandescent disparut. Ayant retiré le récipient, à l'aide d'un objet métallique dont l'extrémité avait la forme d'une petite écuelle, il distribua la tsampa dans les bols. Nous n'avions plus qu'à la manger, et, pendant quelque temps, nous n'entendîmes plus que le bruit que nous faisions en mangeant.

« J'ai une de ces soifs ! m'écriai-je dès que j'eus avalé la dernière bouchée. Je boirais volontiers quelque chose... » À côté de l'endroit où nous avions fait chauffer la tsampa je vis une sorte de grande cuvette et, au-dessus, deux manettes métalliques. Je tournai l'une d'elles et de l'eau froide se répandit dans la cuve. Je la tournai rapidement dans l'autre sens, et l'eau s'arrêta de couler. J'essayai l'autre manette elle était rouge celle-là et il sortit alors de l'eau si chaude que je faillis m'ébouillanter. Je refermai le robinet et me tournai vers le lama : « Maître, dis-je, si cette eau est là depuis des millions d'années, comme toute chose ici, pourquoi ne s'est-elle pas évaporée depuis longtemps ? Comment expliquer qu'elle devrait normalement être mauvaise, alors qu'elle est potable ? »

« L'eau peut se conserver indéfiniment, déclara mon guide. Regarde les lacs et les fleuves, l'eau ne s'est pas évaporée ! L'eau a toujours existé, bien avant qu'il y ait des hommes sur terre. Et si cette eau est toujours potable c'est parce qu'elle provient sans doute d'un réservoir assez étanche pour la préserver de toute pollution. Selon moi, ce vaisseau qui est dans l'autre salle, est venu atterrir ici pour se réapprovisionner et peut-être pour réparer une avarie. A en juger par la pression de l'eau au robinet, la réserve d'eau est immense, en tout cas suffisante pour que nous puissions passer un mois ici ! »

« Mais s'il y a de l'eau, m'écriai-je, peut-être y a-t-il aussi de la nourriture bonne à manger ! » Et là-dessus, j'essayai de m'extirper de mon siège qui semblait vouloir me retenir. J'appuyais par hasard sur le côté du fauteuil quand je me vis tout à coup propulsé dans les airs et me retrouvai en position debout sur le sol. L'effet de surprise passé, je me dirigeai vers la petite cuisine et tâtai la paroi qui laissait voir quelques trous dont je ne comprenais pas l'utilité. En enfonçant le doigt au centre de l'un d'eux, tout à fait par hasard, je vis bientôt coulisser un panneau et aperçus toutes sortes de pots, de bocaux et de boîtes dont je cherchai l'ouverture. Les bocaux étaient transparents, et ce que je voyais à l'intérieur me paraissait bon à manger. Mais quel goût cela aurait-il, pensai-je, après tant d'années !

Cette question du vieillissement ou du non-vieillissement des choses m'intriguait. Je passai ensuite à l'inspection des autres récipients, et les images que je voyais notamment sur certaines boîtes me laissaient perplexe ; elles ne ressemblaient à rien de ce que je connaissais. Et il n'y avait apparemment aucun moyen d'ouvrir ces récipients. J'inspectai niche après niche, placard après placard, et allais de surprise en surprise. Dans l'un des bocaux transparents je crus reconnaître des feuilles de thé, mais ce qui retint le plus mon attention fut ce qui me sembla être des morceaux de viande. Je n'avais jamais mangé de viande de ma vie, et avais grande envie d'y goûter un jour. Ma curiosité satisfaite par la visite de la cuisine, je rejoignis mon ami le lama. Je le trouvai très absorbé par la lecture d'un livre.

« Maître, lançai-je tout excité, j'ai découvert l'endroit où ils stockaient leur nourriture. Mais elle se trouve dans des boîtes que l'on ne peut pas ouvrir ! » Mon guide tourna un regard vide vers moi mais, se ressaisissant, il éclata bientôt de rire et dit : « Mais si, Lobsang, il y a un moyen de les ouvrir ; il y a des millions d'années on connaissait un procédé de conditionnement différent du nôtre qui permettait de conserver des aliments très frais. J'ai déjà mangé de la viande de dinosaure aussi fraîche que si l'animal avait été abattu la veille. Je vais te rejoindre là-bas et nous allons examiner tes découvertes. »

En l'attendant, je me dirigeai du côté de la cabine de pilotage, et m'assis pour méditer un peu sur la question qui m'embarrassait le plus : « Si ces hommes étaient vraiment aussi âgés qu'on me le disait, pourquoi n'étaient-ils pas tombés en poussière ? » Je n'arrivais pas à croire qu'ils étaient là depuis des millions d'années tant ils paraissaient intacts et vivants. On aurait dit qu'ils attendaient d'être réveillés. Je remarquai alors sur le dos de l'un d'entre eux une petite sacoche que j'ouvris. Elle contenait des bobines sur lesquelles étaient enroulés des fils électriques et des choses en verre dont je ne comprenais pas l'usage. Il y avait aussi une plaque avec différentes touches. J'appuyai sur l'une d'entre elles et fus glacé d'effroi : l'homme à qui j'avais pris la sacoche avait eu un sursaut et, sur-le-champ, était tombé en poussière — une poussière vieille de plusieurs millions d'années... Le lama Mingyar Dondup me rejoignit. Je n'avais pas bougé, j'étais comme pétrifié. Il me regarda, puis fixant le tas de poussière il dit : « Ce n'est qu'en essayant les divers appareils, en appuyant sur les différents boutons, en jouant avec les différentes manettes que nous trouvons dans ces cavernes que nous pourrons peu à peu découvrir leur fonction. Quant à ces hommes, je crois comprendre qu'ils savaient qu'ils allaient mourir ici, enterrés vivants ; alors le médecin du bord a dû leur donner à chacun cet équipement de survie qu'ils ont sur le dos et qui les a mis en état d'hibernation. Ils ne sont pas réellement morts ; ce dispositif leur dispense la quantité minimum d'énergie nécessaire au fonctionnement de leur organisme ; mais ce fonctionnement est, bien entendu, très réduit. En appuyant sur cette touche, la rouge, tu as rompu le fil ténu qui reliait cet homme à la vie et, d'un seul coup, son âge véritable s'est effondré sur lui le réduisant en poussière. » Nous regardâmes ses compagnons encore "vivants" et décidâmes que nous ne pouvions pratiquement rien pour eux. Nous étions nous-mêmes prisonniers de la montagne, comme l'était le vaisseau ; et qui pouvait dire, par ailleurs, que si nous réveillions ces hommes ils ne mettraient pas en danger le monde des lamaseries ? Il était certain qu'ils détenaient un savoir supérieur au nôtre qui les ferait passer pour des dieux par rapport à nous, et notre peuple ne pouvait se permettre d'être à nouveau réduit en esclavage comme il l'avait été jadis.

Mon guide et moi gardâmes le silence un moment, chacun absorbé dans ses pensées. Qu'arriverait-il si nous pressions tel ou tel bouton ? Quelle sorte d'énergie pouvait être assez puissante pour maintenir ces hommes en vie ? Au même moment, nous fûmes pris d'une frisson et le lama rompit le silence. « Tu es jeune, Lobsang, commença-t-il, et moi je suis un vieil homme, j'ai expérimenté quantité de situations ; j'aimerais savoir ce que toi tu penses de celle-ci. Que ferais-tu ? Ces hommes sont en vie, cela est certain ; mais qui peut nous dire que si nous leur redonnons vie ils ne se comporteront pas en barbares ? Peut-être même nous tueraient-ils pour venger leur compagnon que nous avons laissé mourir ? Il faut penser à tout cela. Et aucune des inscriptions qui sont ici ne peut nous aider puisque nous ne les comprenons pas. »

Il s'interrompit car je venais de me lever en proie à la plus grande des excitations. « Maître, m'écriai-je, j'ai vu tout à l'heure un livre qui peut peut-être nous aider ; on dirait un dictionnaire multilingue. » Sans attendre sa réponse, je me précipitai dans une pièce contiguë à la cuisine et retrouvai le fameux livre qui paraissait tout neuf. Je le pris à deux mains, car il était lourd, et l'apportai à mon guide.

Cachant mal son excitation, il le prit et se mit à le consulter. Il resta à lire un certain temps, puis se rendant compte de mon impatience il me dit : « Dans ce livre nous avons la clé de tout. Il raconte par ailleurs une histoire fascinante. Je peux le lire parce qu'il est écrit en une langue sacrée à l'usage des seuls lettrés. Le Tibétain moyen ne peut pas la comprendre, moi je peux ; et dire que ce livre a deux millions d'années ! C'est l'âge du vaisseau également. Ce livre dit qu'il tire son énergie de la lumière, c'est-à-dire de n'importe laquelle des sources lumineuses : soleil, étoiles, etc., ou bien de toute substance ayant déjà utilisé ce type d'énergie — énergie qu'à son tour il transmet à un autre corps. »

« Les hommes qui sont ici sont nuisibles, poursuivit le lama qui se référait toujours au livre. C'étaient les domestiques des "Jardiniers de la Terre". Ils avaient quitté le "vaisseau mère", comme l'appelle le livre, et se trouvaient dans ce qu'il nomme un "canot de sauvetage" (c'est le vaisseau qui est là). Le livre dit aussi que la nourriture conservée ici est bonne et que les hommes de l'autre pièce peuvent être réanimés ; mais quand bien même ils le seraient, ils resteraient ces êtres pervers qui recherchaient des femmes plus petites qu'eux pour, disaient-ils, faire des expériences ; cette union résultant, bien entendu, en de violentes souffrances pour leurs compagnes. Dans ce livre, les auteurs se demandent si l'équipement de survie va fonctionner ou bien s'il va être désamorcé après avoir quitté le vaisseau mère. Je pense qu'il faudrait en lire plus encore, mais la conclusion immédiate est que si nous redonnons vie à ces individus, ils risquent de se montrer très cruels à notre égard, et nous ne pourrions pas lutter contre eux. Ils sont habitués à traiter autrui comme du vulgaire bétail servant à des expériences génétiques ; et, toujours selon ce livre, ils auraient commis beaucoup d'atrocités en effectuant des expériences sexuelles avec les femmes de notre peuple. Mais tu es trop jeune encore pour savoir tout cela. »

Je me promenai un peu dans les parages, laissant mon ami allongé sur le sol où il soulageait ses jambes très douloureuses. J'arrivai dans une pièce de couleur verte ; au centre trônait une table, assez insolite, qu'éclairait du plafond une lumière très intense. Partout ce n'était que boîtes et récipients en verre.

Je pensai qu'ils devaient soigner les malades dans cette pièce, et j'allai avertir le lama de ma découverte. Il se mit debout péniblement, et me suivis en clopinant jusqu'à la salle que je venais de lui décrire.

Dès que j'y pénétrai, il y fit clair comme en plein jour, et je notai sur le visage du lama une expression de grande satisfaction. « Bravo, Lobsang, s'exclama-t-il, Sa Sainteté le dalaï-lama sera fier de toi ; tu as fait aujourd'hui deux découvertes importantes. » Il fit quelques pas dans la pièce, examinant tour à tour les objets. Puis il jeta un coup d'oeil à des bocaux qui m'avaient intrigué car ils renfermaient quelque chose que je ne connaissais pas. S'asseyant sur une chaise il se plongea bientôt dans la lecture d'un livre qu'il avait pris sur une étagère.

« Comment se fait-il, Maître, que vous compreniez cette langue ? » demandai-je étonné.

Il repoussa le livre et sembla un instant méditer sur ma question. « Tu sais, Lobsang, dit-il enfin, c'est une longue histoire qui remonte au début des temps, et nous-mêmes, lamas, nous nous perdons dans ses méandres. Mais je vais te la résumer brièvement.

« Le monde où nous vivons était près d'être colonisé et nos Maîtres — je les appelle "Maîtres" car dans la hiérarchie ils sont encore au-dessus des Jardiniers — donnèrent l'ordre de planter sur Terre une nouvelle espèce. C'est de cette première souche que notre peuple est issu.

Sur une planète fort éloignée de la nôtre, à l'autre bout de l'univers, on se mit à préparer l'événement et l'on construisit un vaisseau spatial spécial capable de se déplacer à très grande vitesse et qui devait emporter dans ses cales les embryons humains. Les Jardiniers, comme on appela ceux qui devaient accomplir cette mission, emmenèrent donc sur terre les embryons, mais on ne sait rien de la période qui suivit leur arrivée sur notre planète et qui va jusqu'à l'émergence des premières créatures humaines.

« Pendant ce temps, sur leur planète d'origine, des changements importants avaient lieu. Le "dieu" qui régnait alors était très vieux et son pouvoir était convoité par une bande de sinistres individus qui réussirent à le détrôner pour mettre à sa place un fantoche à leur solde.

Quand les Jardiniers revinrent de la planète Terre, ils furent très mal accueillis par les traîtres au pouvoir : on voulait les exterminer car ils risquaient d'être gênants. Aussi remontèrent-ils bien vite dans leur vaisseau, après s'être emparés de quelques femmes de leur taille, et ils mirent le cap à nouveau sur la Terre (mais tu sais, Lobsang, la Terre ne représente qu'une infime partie de l'univers, et il y a d'autres univers encore).

De retour sur Terre, ceux qui avaient créé l'espèce humaine y établirent leur propre empire. Ils construisirent nombre de superstructures, de hautes pyramides notamment qui leur permettaient de capter par radio le moindre message et aussi de se préserver contre d'éventuelles attaques. Les humains leur servaient d'esclaves et les Jardiniers n'avaient qu'à savourer leur confort et émettre des ordres.

« Bientôt les hommes et les femmes gigantesques de cette race se lassèrent de leurs partenaires respectifs et cherchèrent des aventures ailleurs. Ce qui entraîna des querelles et des troubles divers. C'est alors que, venu de quelque galaxie lointaine, un vaisseau spatial surgit, que ne détectèrent pas les radars. Il était immense, et de son bord descendirent des êtres qui à leur tour s'installèrent et bâtirent des habitations. Les premiers occupants de la planète prirent très mal cette invasion et il y eut une bataille de mots, que suivit bientôt un véritable combat entre les deux factions. La guerre dura très longtemps, et chacun se surpassa dans l'invention d'engins diaboliques. Finalement, comme les nouveaux arrivés ne parvenaient pas à se rendre maîtres de la situation, ils lancèrent des engins, à partir du grand vaisseau, porteurs de bombes qu'ils lâchèrent sur le territoire ennemi.

« Ces bombes étaient des modèles déjà très perfectionnés de bombes atomiques, et lorsqu'elles tombaient, tout était décimé à des kilomètres à la ronde. Après le passage de ces engins il n'y eut plus sur terre qu'une aveuglante lumière pourpre que contemplaient les occupants du grand vaisseau en s'éloignant dans l'espace.

Pendant une centaine d'années, peut-être plus, il n'y eut pratiquement plus de vie sur terre dans les régions bombardées. Mais lorsque les effets des radiations commencèrent à se dissiper, des êtres se mirent à sortir, craintivement, se demandant ce qu'ils allaient découvrir. Ils mirent bientôt sur pied une sorte d'agriculture, utilisant des charrues en bois et autres instruments. »

Maître, interrompis-je, vous dites que notre monde est vieux de plusieurs millions d'années, peut-être cinquante millions, mais il y a tant de choses que je ne comprends pas. Ces hommes, par exemple, dans cette pièce, nous ne savons pas depuis combien de temps ils existent. Et cette nourriture, pourquoi est-elle encore fraîche et comestible ? Pourquoi ces hommes ne sont-ils pas tombés en poussière ? »

Le lama sourit et me dit : « Nous sommes un peuple d'ignorants, mais il y a eu sur Terre des hommes beaucoup plus savants que nous. Si tu prends ce livre, par exemple (il me montrait un livre qui se trouvait sur une étagère), tu y trouveras toutes sortes d'explications sur des pratiques médicales et techniques chirurgicales totalement inconnues au Tibet. Et pourtant, nous sommes parmi les premiers habitants de la Terre... »

Et pourquoi notre pays se trouve-t-il à si haute altitude ? repris-je. Pourquoi notre existence ici est-elle si pénible ? Les ouvrages que vous avez rapportés de Katmandu parlent d'un tas de choses, mais ils ne disent rien de ce que nous voyons ici. Et pourquoi rien au Tibet ne marche sur des roues ? »

« Il y a un vieux, très vieux dicton, répondit le lama, qui dit que lorsque les engins à roues pénétreront au Tibet ce sera l'annonce d'une invasion par des peuplades hostiles. Cela s'est vérifié, et je vais te prouver que les anciens pouvaient réellement prévoir l'avenir car il y a ici des instruments permettant de voir non seulement dans le passé, mais aussi dans le présent et le futur. »

« Mais comment ces objets peuvent-ils durer aussi longtemps ? continuais-je obstinément. Une chose, avec le temps et lorsqu'on ne s'en sert plus, ne doit-elle pas nécessairement se détériorer, tomber en décrépitude comme cette vieille roue à prières que vous me montriez l'autre jour dans l'ancienne lamaserie ? Elle était si rouillée qu'elle ne pouvait plus tourner. Comment les gens faisaient-ils jadis pour arrêter ce processus de désintégration ? Quel est le pouvoir occulte qui permet à ces objets de se conserver ? Et cette lumière qui nous précède chaque fois que nous pénétrons dans une pièce, quelle est-elle ? Nous n'avons au Tibet que des lampes à beurre nauséabondes ou des torches pour nous éclairer, et ici il fait clair comme en plein jour ! Pourtant je ne vois pas ces générateurs dont vous m'expliquiez l'emploi l'autre jour et qui produisent ce que vous appelez l' "électricité". Pourquoi sommes-nous si arriérés ? »

J'étais profondément embarrassé par toutes ces questions que je venais de formuler.

Le lama garda le silence un certain temps puis me dit : « Tu as raison, mon ami, il y a des choses que tu dois savoir. Ne dois-tu pas devenir le lama le plus savant et le plus clairvoyant du Tibet ? Tu seras capable de voir dans l'avenir aussi bien que dans le passé et le présent. Bon, je vais te dire... Il y avait jadis dans cette chaîne de montagnes un grand nombre de cavernes reliées entre elles par des tunnels, mais dans chacune d'elles, où que l'on soit, on avait de la lumière et de l'air frais. Notre pays, le Tibet, se trouvait alors à côté de la mer, et les gens vivaient dans les plaines ; celles-ci n'étaient que légèrement vallonnées. À cette époque, les gens aussi disposaient de pouvoirs qu'ils n'ont plus aujourd'hui. Puis, il se produisit une grande catastrophe dont furent responsables les savants de ces régions que l'on appelle l'Atlantide. Avec un explosif très puissant, ils détruisirent le monde... »

« Détruisirent le monde ? interrogeai-je, incrédule. Mais notre pays existe toujours, et le monde aussi ! »

Le lama se leva alors et alla chercher un livre. Il y en avait des quantités ici. Ouvrant le livre qu'il avait pris, il me montra des images. « Regarde, dit-il, le monde jadis était protégé par une couche de nuages. On ne pouvait voir du sol le soleil, et l'on ne soupçonnait pas l'existence des étoiles. À cette époque, les gens vivaient des centaines d'années ; ils ne mouraient pas comme aujourd'hui meurent les gens dès qu'ils ont acquis quelques connaissances. Si l'on meurt aujourd'hui, c'est à cause des rayons toxiques du soleil, qui ne sont plus arrêtés par ces nuages protecteurs. Ces rayons nocifs sont responsables de bon nombre de maladies sur terre, troubles aussi bien physiques que mentaux. Cette explosion eut donc de violentes répercussions sur le monde. Ce fut un grand bouleversement : les îles de l'Atlantide qui se trouvaient très loin du Tibet sombrèrent dans la mer, tandis que notre pays fut projeté à près de dix mille mètres au-dessus du niveau de la mer. Les gens perdirent de leur robustesse et moururent en grand nombre du fait de la raréfaction de l'oxygène et de la plus grande nocivité des rayons solaires à cette altitude. »

Le lama fit alors une pause et se frotta les jambes ; il semblait beaucoup souffrir. « Une partie de notre pays est cependant restée près de la mer, reprit-il, mais ses habitants se sont progressivement différenciés de nous. Sur le plan de l'esprit, ils sont très limités ; ils n'ont pas de temples, ils ne vénèrent aucun dieu, et, encore de nos jours, ils se servent d'embarcations en peaux de bêtes pour aller chasser le phoque et pêcher toutes sortes de poissons. Ils tuent aussi beaucoup de ces créatures majestueuses dont le chef s'orne de cornes immenses, et ils en mangent la chair. Plus tard, les autres peuples de la terre ont donné à ces gens du Nord le nom d'Esquimaux. La partie du Tibet dans laquelle nous sommes renfermait l'élite de la population : les prêtres, les sages, les médecins les plus renommés, etc., tandis que celle qui s'est séparée pour sombrer dans l'océan, ou du moins rester à son niveau, ne renfermait que des individus très moyens, des ouvriers non spécialisés et sans grande intelligence comme les bûcherons ou les porteurs d'eau. Ces individus n'ont pas évolué et sont restés pratiquement au même stade durant un million d'années. Ils se sont néanmoins maintenus sur terre en pratiquant une petite agriculture.

« Mais avant de t'en dire davantage, coupa le lama, je voudrais que tu regardes mes jambes ; elles me font très mal et j'ai trouvé un ouvrage médical ici qui parle de blessures qui ressemblent à la mienne. Je n'ai pas besoin d'en lire davantage pour savoir que je souffre d'une infection. » Je le regardai, l'air étonné, me demandant ce que je pouvais faire pour le soigner, moi pauvre novice ! Mais je retirai néanmoins ses pansements et j'eus un choc en voyant ses jambes. Les plaies étaient très enflammées et couvertes de pus, et toute la région sous le genou était enflée.

« Tu vas faire très exactement ce que je te demande de faire, me dit mon guide. Tout d'abord, il faut désinfecter les plaies. Heureusement, il y a ici tout ce qu'il faut et en très bon état. Sur cette étagère, en m'indiquant l'endroit du doigt, tu vas trouver un flacon de verre portant une étiquette. C'est le troisième de la gauche sur la deuxième étagère en partant du bas. Apporte-le et je te dirai si c'est le bon. »

Obéissant, je me dirigeai vers les étagères et je fis coulisser ce qui me sembla être une porte en verre. Mais je ne savais pas encore bien reconnaître le verre car il n'y en avait pratiquement pas au Tibet. Les fenêtres étaient tendues de papier huilé pour permettre à la lumière de passer, ou bien elles ne comportaient aucun "vitrage". Mettre des vitres en verre eût coûté trop cher car le verre devait être importé de l'Inde et le transport par les sentiers de montagne n'était pas facile.

Je fis donc coulisser la vitrine et examinai les bouteilles. J'en trouvai une qui me sembla être celle que voulait le lama et la lui apportai. Il la regarda et lut le mode d'emploi. Après quoi il me demanda de lui passer un grand récipient. « Celui qui est retourné, précisa-t-il ; lave-le bien et rappelle-toi que nous avons toute une réserve d'eau. Ensuite, tu y verseras environ trois bols d'eau. » Je lavai donc minutieusement le récipient qui était déjà très propre, puis y versai la quantité d'eau requise et apportai le tout au lama. Ce qu'il fit alors m'étonna beaucoup : après qu'il eut manipulé quelque peu le flacon, l'extrémité s'en détacha brusquement. « Oh ! vous l'avez cassé, m'écriai-je. Est-ce que je vais en chercher un autre ? »

« Lobsang, mon ami, je ne l'ai pas cassé, dit gentiment le lama. Sache que si l'on a pu introduire quelque chose dans cette bouteille, on peut aussi l'en retirer. Ceci est tout simplement un bouchon, et en le retournant on peut même s'en servir comme doseur. Regarde... »

Je regardai le bouchon qu'il tenait renversé et vis qu'il y avait, en effet, de haut en bas une graduation. « Il va nous falloir maintenant du linge, reprit mon guide ; ouvre ce placard, je vais te dire quel paquet prendre. »

La porte n'était pas en verre ni en bois, mais en une matière que je ne connaissais pas. Je l'ouvris et vis une série de baluchons. « Prends le bleu, me dit mon ami, et aussi le blanc à droite. Et puis va te laver les mains ! ajouta-t-il après m'avoir examiné. Près du robinet tu verras un cube blanc, frotte tes mains avec et insiste sur les ongles. »

Je fis tout cela et trouvai amusant de voir ma peau s'éclaircir à mesure que je frottais. Mes mains étaient presque roses et j'allais les essuyer sur ma robe lorsque le lama arrêta mon geste : « Non, Lobsang ! Essuie-toi avec ça (il me tendait un morceau d'étoffe qu'il avait sorti d'un des baluchons) et ne touche surtout pas à ta robe ; elle est dégoûtante ! Il faut que tes mains soient impeccables pour faire ce travail. »

J'étais fort intéressé par tous les préparatifs. Mon ami avait étendu par terre une sorte de drap et avait posé dessus divers objets : une cuvette, quelque chose qui ressemblait à un godet et un autre objet que je ne connaissais pas ; c'était un tube de verre, semblait-il, gradué, à l'extrémité duquel se trouvait une aiguille en acier ; l'autre extrémité consistant en une tirette. Il était rempli d'un liquide de couleur qui faisait des bulles. « Maintenant, écoute-moi attentivement, dit le lama. Il nous faut désinfecter la chair jusqu'à l'os. Profitons de ce qui est offert ici ; ce sont des techniques médicales très avancées. Prends cette seringue, sors-en l'extrémité... attends je vais le faire... maintenant tu enfonces l'aiguille dans ma jambe, là où je mets mon doigt. Cela va insensibiliser cette région et tu pourras nettoyer la plaie sans que je souffre. Allez, vas-y ! »

Je pris l'objet qu'il avait appelé "seringue" et levai un regard apeuré vers lui. « Non, je vous assure, je ne peux pas ! »

« Lobsang, dit doucement mon ami, tu vas bientôt être un lama-médecin, et bien souvent tu seras obligé de faire mal à tes patients. Allez, fais ce que je te dis et enfonce l'aiguille complètement. Je te dirai si ça fait mal. »

Je repris donc l'instrument et crus que j'allais défaillir. Mais un ordre est un ordre ! Je tenais la seringue le plus bas possible en l'approchant de la peau et je fermai les yeux tandis que je plantais l'aiguille d'un coup sec. Il n'y eut aucune réaction de la part du lama. J'ouvris les yeux et le trouvai en train de me sourire. « Bravo, Lobsang ! me dit-il enfin, tu as fait du beau travail, je n'ai rien ressenti. Tu seras un médecin épatant ! » Je croyais qu'il se moquait de moi, mais à son expression je vis qu'il était sincère. « Maintenant que cette jambe est insensibilisée, tu vas pouvoir prendre cet instrument qui est là ; ce sont des pinces... Ah ! j'oubliais, verse un peu de ce liquide dans un bol et frotte ma jambe avec, de haut en bas. Si tu appuies bien, tu vas pouvoir enlever de gros blocs de pus. Lorsqu'il y en aura trop par terre il faudra que tu m'aides à me déplacer vers un endroit plus propre. »

Je pris les pinces et m'en servis pour prélever de gros morceaux de coton que j'imbibais de liquide, puis je frottais vigoureusement la surface blessée. Je détachai ainsi beaucoup de pus et des caillots de sang séché ; c'était impressionnant.

La jambe fut bientôt parfaitement propre. « Voilà une poudre dont tu vas recouvrir toute la plaie, me dit encore mon ami. Elle va désinfecter et empêcher que ne se reforme du pus. Tu prendras ensuite du linge dans ce baluchon bleu et tu me feras un pansement. »

Je continuai donc le nettoyage, saupoudrant partout, puis j'enveloppai la jambe dans une espèce de gaine en plastique après l'avoir bandée en prenant garde de ne pas trop serrer. Quand j'eus terminé, j'étais en sueur mais mon ami semblait aller beaucoup mieux.

Il me fallait encore faire l'autre jambe. « Tu ferais bien de me donner un stimulant, dit le lama. Sur cette étagère tu vas voir une boîte d'ampoules. Donne-m'en une. Tu vois ce bout pointu ? Casse-le d'un mouvement brusque contre ma peau, n'importe où. »

Après avoir fait tout cela, je nettoyai le pus de l'autre jambe et la bandai ; puis, épuisé, je sombrai dans le sommeil...

Chapitre troisième

« Ma parole, quel soleil ! Il faut que je me mette à l'ombre ! » pensai-je, encore couché. Mais quand je me redressai et que j'ouvris les yeux je compris que ce n'était pas le soleil et que je n'étais pas dehors. Où étais-je ? En apercevant mon ami, le lama Mingyar Dondup, tout me revint de ce qui aurait pu être un rêve. Ce que j'avais pris pour le soleil était cette lumière mystérieuse qui ressemblait à la lumière du jour, mais dont nous ne connaissions pas l'origine.

« Tu as l'air complètement abasourdi, Lobsang, me dit mon guide. J'espère que tu as bien dormi. » « Oui, répondis-je, mais je trouve toujours tout cela extrêmement compliqué ! Et plus je tente d'expliquer ces choses, plus mes explications s'embrouillent. Cette lumière, par exemple, d'où vient-elle ? Pourquoi peut-elle se conserver, durant des millions d'années, aussi brillante que le soleil ? »

« Tu as beaucoup à apprendre, Lobsang, me dit gentiment mon guide. Tu es un peu jeune encore, mais puisque nous sommes dans ces lieux, je vais t'en dire un peu. Les Jardiniers de la Terre, commença-t-il, lorsqu'ils venaient incognito sur la planète avaient besoin de retraites comme celle-ci, et dès qu'ils rencontraient sur leur chemin un promontoire rocheux, ils y faisaient une ouverture à l'aide d'un chalumeau (comme on appellera cet appareil plus tard). Sous l'effet de la chaleur, une partie de la pierre fondait et le revêtement grisâtre que l'on peut voir à l'extérieur provient de la vapeur que dégageait la roche en fusion. Lorsque la caverne était percée aux dimensions voulues on la laissait refroidir et sa paroi intérieure devenait lisse comme du verre. Après avoir fait cette immense caverne dans laquelle pourrait tenir le Potala tout entier, ils creusèrent un tunnel le long de la chaîne montagneuse qui, à cette époque, n'était pas encore sortie de terre. Ce tunnel, long de cinq cents kilomètres environ, reliait entre elles toutes les cavernes. Puis il y eut cette effroyable explosion qui fit basculer la Terre, faisant disparaître des continents sous l'océan, et en projetant d'autres bien au-dessus du niveau de la mer. Nous avons eu de la chance d'être parmi ceux-là, et de la chance aussi que nos collines deviennent des montagnes. J'ai des reproductions de cela que je te montrerai. Mais, dans ce grand bouleversement, l'alignement des tunnels se trouva grandement perturbé, et il fut impossible de le parcourir d'un bout à l'autre. Deux ou trois cavernes restaient accessibles et l'on se trouvait aussitôt dans la montagne. Quant au tunnel, on y pouvait faire seulement quelques pas là où l'on se rappelait l'ancien tracé. Tu sais que le temps ne m'importe pas, aussi ai-je pu jadis moi-même visiter beaucoup de ces lieux, et découvrir des choses absolument extraordinaires. »

« Oui mais, interrompis-je, tout cela ne me dit pas pourquoi ces lieux sont encore intacts après tant d'années ! Même une roue à prières, avec le temps, se détériore, et ainsi en va-t-il de toutes nos possessions terrestres. Comment expliquez-vous qu'il fasse ici plus clair qu'en plein jour ? »

Le lama eut un geste d'impuissance. « Lobsang, dit-il, nous allons tout d'abord nous restaurer car nous devons tenir plusieurs jours ici. » Puis me montrant du doigt l'alcôve, il ajouta : « Va là-bas et rapporte quelques-unes de ces boîtes sur lesquelles il y a des images. Il faut que tu aies une idée de la façon dont les gens vivaient autrefois, il y a très longtemps. »

Je me levai, et sus ce qui m'importait avant tout de faire. « Honorable lama, dis-je en me retournant vers lui, puis-je vous aider à satisfaire vos besoins naturels ? » « Merci, Lobsang, répondit-il dans un sourire, c'est déjà fait ! Il y a un endroit là-bas très commode. Tu y verras un trou creusé dans le sol. »

J'allai dans la direction qu'il m'indiquait et trouvai en effet un trou. Les murs de la pièce étaient lisses, mais le sol ne l'était pas, si bien que l'on ne pouvait craindre de glisser. Une fois ces besoins satisfaits, je m'occupai de notre repas. J'allai dans l'alcôve et m'y lavai soigneusement les mains. C'était si commode de n'avoir qu'un robinet à tourner ! En le fermant je sentis de l'air chaud qui venait du mur. Je plaçai mes mains devant la bouche d'air qui était une ouverture rectangulaire, et pus à loisir me sécher les mains. Mais le courant s'arrêta bientôt et je pensai que ceux qui avaient conçu ce système avaient dû calculer le temps moyen qu'il fallait pour se sécher les mains ! J'ouvris ensuite le placard aux provisions et restai un moment à contempler les boîtes multicolores. Elles étaient couvertes d'images qui n'avaient aucun sens pour moi. L'une d'elles représentait une chose rouge avec de grosses pinces, l'air très féroce ; une autre me faisait penser à un mille-pattes. Sur une autre encore on avait l'impression de voir des araignées cuirassées de rouge. Je passai outre à ces horribles choses, et donnai la préférence à ce qui me parut être des fruits. Il y en avait des rouges, des jaunes et des verts ; l'effet était des plus jolis ! J'en pris autant que je pus en porter et, avisant un chariot dans un coin, j'y plaçai mes trésors et rejoignis ensuite le lama. Quand il me vit arriver dans cet équipage il ne put s'empêcher de rire.

« Est-ce que tu as trouvé agréable de te laver les mains ? me demanda-t-il ensuite. Et que penses-tu du séchage ? N'est-il pas fascinant de voir que tout cela fonctionne encore après un million d'années ou plus ? C'est que l'atome de base qui produit l'énergie nécessaire est pratiquement indestructible. Mais lorsque nous quitterons ces lieux tout s'arrêtera. Il suffira que quelqu'un d'autre vienne pour que tout se remette en marche. Au fait, la lumière qui t'intrigue tant, sache qu'elle est obtenue par quelque chose que tu ne pouvais deviner ; derrière cette paroi polie se trouve une substance chimique qui réagit à certains stimuli en produisant de la lumière froide. Mais voyons ce que tu as apporté. »

Je lui tendis les boîtes de conserve une par une, et il en mit quatre de côté. « Cela suffit pour maintenant, dit-il ; et il nous faut quelque chose à boire aussi. Peux-tu aller chercher de l'eau ? Tu prendras des récipients au-dessus du placard. Prends aussi sur l'étagère du bas des pastilles qui donneront un peu de saveur à l'eau. »

Je me rendis dans la cuisine, pris les récipients, les remplis d'eau et les apportai à mon ami avant de repartir chercher les tubes qui contenaient de drôles de pastilles orange. Je donnai un tube à mon ami qui le décapsula et jeta une pastille dans un verre d'eau. Il répéta l'opération une seconde fois et me tendit un verre. Lui-même prit le sien et but de bon coeur. Je l'observai, l'air un peu hésitant, puis à mon tour avalai ce breuvage étrange. Mais je fus étonné, et bientôt ravi par son goût inattendu.

« Mangeons quelque chose maintenant », dit mon guide. Il s'empara d'une boîte ronde, et tira sur un anneau. Il y eut un appel d'air, mon ami tira plus fort et tout le couvercle se souleva. À l'intérieur il y avait des fruits. Le lama les renifla, puis en goûta un et me dit :

« Tu peux en manger, ils sont encore très frais ; choisis la boîte que tu veux je vais te l'ouvrir. »

Je regardai toutes les étiquettes et mon choix s'arrêta sur des fruits noirs qui semblaient couverts de protubérances. Mon guide tira à nouveau sur un anneau. Le même bruit sec se fit entendre et le couvercle se souleva. Mais cette fois il y avait un problème, car les fruits minuscules baignaient dans un liquide. « Il va falloir nous civiliser un peu, dit alors mon guide. Retourne dans la cuisine et prends dans un tiroir l'un de ces objets en métal argenté dont l'extrémité a la forme d'une écuelle. Apportes-en deux.

J'allai chercher les objets qu'il me demandait et revins bientôt en disant : « Il y avait là des objets étranges, certains avec des pointes au bout, et d'autres avec une lame ! »

« Ce sont des fourchettes et des couteaux, me dit tranquillement mon ami. Nous nous en servirons plus tard. Ce que tu as apporté c'est une cuiller. En en plongeant l'extrémité dans la boîte tu vas pouvoir recueillir les fruits en même temps que le jus, et ce sans te salir. » Il me montra comment faire et je l'imitai, mais je ne remplis ma cuiller qu'à moitié, ne sachant si j'allais aimer cet aliment nouveau pour moi. La sensation que j'éprouvai à la première bouchée fut tellement agréable que j'eus vite fait d'engloutir toute la boîte. Le lama qui avait été encore plus rapide que moi me dit en riant : « Il va falloir nous calmer car, si nous continuons ainsi, nous n'aurons pas suffisamment de provisions ! »

« Je me sens encore très faible, reprit-il ensuite, je voudrais que tu continues à visiter tout seul. »

Après le repas, d'un pas très assuré, je quittai donc la grande pièce et allai inspecter les autres salles. Dans l'une d'elles je trouvai toutes sortes d'appareils étincelants comme des sous neufs. Mon regard fut attiré par l'un d'eux qui avait un écran. Il était allumé et l'on pouvait distinguer une image. On y voyait des boutons sur lesquels quelqu'un appuyait, et un fauteuil. Un homme en aidait un autre à s'asseoir dans ce fauteuil, et tournait une manette placée sur le côté. La chaise grimpait alors de quelques centimètres. Sur une autre image je vis le fauteuil se promener d'un appareil à l'autre... et c'est alors que je m'aperçus qu'il était précisément derrière moi. Je me retournai si vite que je butai dessus et me retrouvai par terre, le nez contre le sol. J'avais l'impression qu'on me l'avait arraché tant il me faisait mal, et il était tout humide. Je compris qu'il saignait et je retournai dans la salle où était le lama pour éponger ce sang.

J'allai prendre un peu de ce coton qui m'avait servi pour ses jambes et l'appliquai dans mes narines.

L'écoulement s'arrêta bientôt et je jetai le coton usagé dans un récipient vide qui se trouvait à proximité. Quelque chose me poussa alors à regarder dedans et, à ma grande surprise, je me rendis compte que le coton n'y était plus. J'allai alors ramasser, à l'aide d'une pelle que je trouvai, le pus dont j'avais fait un tas dans un coin et le versai dans le même récipient. Comme le coton, il disparut à son tour ! Je fis de même pour ce que nous avions laissé dans les "lieux d'aisance", et tout se déroula de même : la substance fut engloutie sur-le-champ, tandis que le récipient demeurait propre et brillant.

« Lobsang, me dit le lama, tu devrais essayer de le placer dans le trou que nous utilisons. J'ai l'impression qu'il doit s'y adapter. » Je traînai l'espèce de cuvette jusqu'au trou ; elle s'adaptait en effet à merveille dessus.

« Maître, dis-je en rejoignant mon ami, vous devriez vous asseoir dans le fauteuil que j'ai apporté ; je vous pousserais et vous pourriez ainsi visiter sans vous fatiguer. » Il accepta et je glissai le fauteuil sous lui. Puis comme je l'avais vu faire sur l'image, je tournai l'une des poignées sur le côté et la chaise s'éleva de quelques centimètres. Elle se trouvait ainsi à la bonne hauteur pour que je puisse la diriger. (En fait, la mobilité de ce que j'appelais un fauteuil roulant dépendait plus du phénomène de la lévitation que de roues véritables.) Nous nous dirigeâmes tous deux vers cette salle où j'avais vu une multitude d'appareils.

« C'était probablement leur salle de jeu, déclara le lama en y pénétrant. Toutes ces machines ne sont là que pour le divertissement ; jetons un coup d'oeil à cette espèce de boîte qui se trouve à l'entrée. »

Je fis demi-tour et poussai le fauteuil vers l'appareil qu'il m'indiquait. C'était précisément celui sur lequel j'avais vu le fauteuil se promener la première fois. Quel ne fut pas notre étonnement de nous voir sur l'écran, moi aidant le lama à monter. On vit aussi mon ami dire quelque chose et notre équipage faire brusquement demi-tour pour aller là où nous étions précisément. Nous étions bel et bien en train de voir ce qui venait de se passer dans la pièce. Ensuite apparurent sur l'écran les différents appareils qu'elle contenait, accompagnés de leur mode d'emploi en images.

À peu près au centre de la salle se trouvait une machine qui, dès qu'on appuyait sur un bouton, déversait sur un plateau quantité de petits objets multicolores. Arrivés près de cet appareil, le lama appuya sur ledit bouton, et dans un bruit métallique tombèrent toutes sortes de petites boules. Après les avoir examinées, et essayé de les casser, j'avisai un peu plus loin un plat que surmontait une lame incurvée ; je plaçai les boules dessus et, un peu craintivement, abaissai la lame. Tout se passa comme je le souhaitais ; les boules étaient chacune coupées en deux et une substance molle s'en échappait. Toujours très intéressé par ce qui se mange, j'en pris un fragment que je posai sur ma langue. Sublime ! Je n'avais jamais rien mangé d'aussi bon. « Maître, m'écriai-je, il faut que vous goûtiez à cela ! » Je le ramenai près de la machine pour qu'il appuyât à nouveau sur le bouton. Ce fut encore une avalanche de petites boules. J'en plaçai une dans ma bouche, et j'eus tout d'abord l'impression que c'était un caillou, mais elle ne tarda pas à se ramollir, et j'eus bientôt, en mastiquant, la plus agréable des sensations. Chaque boule, selon sa couleur, avait un parfum différent, mais je n'avais pas la moindre idée de ce que c'était. Le lama remarqua mon embarras et me dit : « Lors de mes voyages en Occident j'ai vu beaucoup de machines ressemblant à celle-ci et donnant les mêmes bonbons, mais là-bas il fallait mettre des pièces de monnaie pour les obtenir ! Il y avait aussi beaucoup d'autres appareils de type distribuant quantité de choses. Il y en avait un que j'appréciais tout particulièrement car il donnait du "chocolat" ; du moins était-ce le mot qui était inscrit dessus. Je serais bien incapable de te l'écrire. Mais... regarde (il me montrait l'une des machines qui étaient dans la pièce) c'est le même mot qui est écrit sur celle-ci ! Il est là au milieu de six autres, mais je suppose que c'est la traduction en d'autres langues ! Voyons si elle fonctionne. »

Il s'approcha de la machine et appuya sur un bouton ; il y eut une légère secousse et bientôt un battant s'ouvrit révélant toute une réserve de bonbons au chocolat et autres friandises. Nous n'avions plus qu'à nous servir ! Nous en mangeâmes jusqu'à nous rendre malades. Je pensais que j'allais en mourir et dus aller dans ce fameux cabinet rejeter ce que je venais d'avaler. Le lama Mingyar Dondup, toujours assis dans son fauteuil, m'appela ensuite pour que je le conduise au même endroit, et nous baisserons le rideau sur ce qui se passa ensuite ! Plus tard, lorsque nous fûmes à nouveau d'aplomb, nous en vînmes à la conclusion que nous avions été victimes de notre gourmandise... Puis nous passâmes dans une autre pièce. C'était une sorte d'atelier de réparation. Il renfermait toutes sortes d'objets très étranges et parmi eux je reconnus ce qui me sembla être un tour à bois. Le dalaï-lama en avait un dans sa réserve spéciale. Personne, évidemment, ne savait s'en servir, mais moi qui m'étais souvent introduit en cachette dans cette pièce, je savais le faire marcher. C'était un tour à pédales ; il n'y avait qu'à s'asseoir sur un tabouret et, avec les pieds, actionner deux pédales de haut en bas. Celles-ci faisaient tourner une roue et quand on plaçait un morceau de bois entre deux repères ("la poupée", et la "contre-poupée") on pouvait le tailler facilement et faire des bâtons et des cannes parfaitement rectilignes. Je cherchai dans l'immédiat à quoi il pourrait me servir, et pensant aux planches que nous avions je décidai d'en faire des cannes. Le résultat fut magnifique, un vrai travail de professionnel !

Nous nous approchâmes ensuite de quelque chose qui ressemblait à un foyer. Il y avait aussi des chalumeaux et toutes sortes d'objets en rapport avec le feu. Comme d'habitude nous fîmes divers essais et découvrîmes que nous pouvions réunir des pièces métalliques en les faisant fondre. Après plusieurs tentatives nos résultats devinrent très satisfaisants, mais le lama y coupa court et dit : « Nous avons encore beaucoup de choses à voir. Partons ! »

Je repris donc la manette et la tournai pour faire monter la chaise et nous allâmes dans une autre salle. Celle-ci consistait en un grand espace vide où étaient disposées quelques tables métalliques sur lesquelles reposaient d'énormes cuvettes. Nous ne comprenions pas bien leur usage. Dans une pièce adjacente il y avait un grand creux dans le sol et des inscriptions sur le mur qui, sans doute, donnaient le mode d'emploi. Heureusement, des images les accompagnaient. Comme elles l'indiquaient, nous nous assîmes sur le bord de la "piscine", et je commençai à défaire les pansements de mon maître, puis l'aidai à se tenir debout. Il n'était pas sitôt au centre du bain qu'un liquide mousseux apparut dont le niveau monta progressivement.

« Lobsang ! Lobsang ! s'écria mon ami, ce liquide, je le sens, va guérir mes jambes ! Je comprends certaines des inscriptions du mur, elles disent que cette eau régénère les tissus. »

« Mais comment cela peut-il se faire, rétorquai-je incrédule, et comment pouvez-vous comprendre ce langage ? »

« C'est très simple, répondit-il. Tu sais que j'ai beaucoup voyagé, j'ai entendu parler quantité de langages, et je me suis toujours intéressé à l'étude de ces langues étrangères. Tu as remarqué que je me plongeais souvent dans les livres, essayant d'en apprendre toujours davantage. Eh bien ! cette langue, sur le mur, je crois que c'est ce qu'on appelle le sumérien où l'une des langues principales des îles de l'Atlantide. »

« Les îles de l'Atlantide ? repris-je. Mais je croyais que c'était un seul pays que l'on désignait par ce nom. » Le lama me sourit. « Non, dit-il, il n'y a pas un endroit précis qui s'appelle l'Atlantide. Ce terme désigne plusieurs bandes de terre qui ont sombré dans l'océan. »

« Ah bon, dis-je, je croyais que c'était un pays où l'on était arrivé à un niveau de civilisation tel que nous autres, à côté, étions de véritables ignorants ; et maintenant vous me dites que l'Atlantide n'est pas vraiment un pays ! »

« Les idées sont encore très confuses à ce sujet, reprit mon ami, et les hommes de science du monde entier jamais n'accepteront la vérité, celle que je vais te dire. Il y a très longtemps, ce monde où nous vivons n'était qu'une seule et même étendue de terre. Au-delà ce n'était que de l'eau. Puis, sous l'effet des vibrations terrestres — des tremblements de terre, si tu préfères —, cette étendue s'est fissurée et s'est brisée en plusieurs morceaux qui devinrent des îles. Lorsque ces îles étaient très vastes on les appelait des continents. Ces fragments de terre se disperserent et les gens qui les peuplaient oublièrent bientôt leur langue originelle, car ils utilisaient des dialectes propres à leur groupe. Jadis, cependant, il n'était pas besoin de parler pour se comprendre, on pratiquait la télépathie. Mais certains individus malveillants en profitaient pour saisir les pensées d'autrui qui ne leur étaient pas destinées ; aussi les groupes choisirent-ils de communiquer en un langage qui leur était particulier. Ces langues particulières se multiplièrent et furent de plus en plus utilisées, si bien que l'on perdit très vite la faculté de communiquer par télépathie, excepté au Tibet et en quelques rares endroits. Ici nous pratiquons toujours cet art, comme tu as pu t'en rendre compte lorsque je suis entré en contact avec mon ami du Potala. J'ai informé ce dernier de notre situation et il m'a répondu, toujours par la même voie, de rester ici, en attendant que la tempête se calme. Et de toute façon, il importe peu de se trouver en un endroit ou en un autre du moment que l'on y apprend quelque chose ! »

« Sais-tu que ce bain me fait beaucoup de bien ? ajouta-t-il. Regarde mes jambes, ne vois-tu pas une amélioration ? » Je regardai, et fut ébahi. La chair qui était en lambeaux jusqu'à l'os (je pensais même que, une fois au Chakpori, il faudrait amputer mon ami) s'était reformée entre les entailles.

« Je crois que je vais sortir, dit le lama qui était toujours dans la piscine, car mes jambes me démangent, et si je reste un instant de plus je vais devoir effectuer une véritable danse de Saint-Guy qui sera du plus haut comique ! Je sors et tu n'as pas besoin de m'aider. » Il posa un pied par terre et le liquide baissa dans le bassin et disparut complètement. Pourtant il n'y avait pas de trou permettant la vidange. L'eau semblait s'en aller par les parois et par le fond.

« Regarde, Lobsang, s'écria mon guide, il y a ici des livres aux images fascinantes qui décrivent les différentes machines qui se trouvent ici. Il faut que nous étudiions cela pour en faire éventuellement profiter le monde. »

Je jetai un coup d'oeil aux livres qui reproduisaient également l'intérieur du corps humain, et je trouvai ces illustrations répugnantes.

Je me forçai néanmoins à étudier tout cela car il fallait que je m'instruise le plus possible sur le fonctionnement de l'organisme humain.

Mais pour le moment, ce qui me paraissait urgent c'était de me nourrir ! Le cerveau ne peut convenablement fonctionner si le ventre est vide, pensai-je. Pensée que j'exprimai à haute voix, d'ailleurs, ce qui fit sourire le lama. « C'était mon idée aussi, répliqua-t-il. Ce traitement m'a affamé, allons voir ce qu'il reste dans la cuisine. Je crois qu'il va falloir nous résigner à ne manger que des fruits ou bien enfreindre l'une de nos règles les plus sacrées et manger de la viande ! »

J'eus un haut-le-coeur, et dis : « Maître, comment peut-on manger la chair d'un animal ! »

« Lobsang, répondit-il gravement, ces animaux sont morts depuis des millions d'années, et nous ne savons pas depuis combien de temps cet endroit existe. Ce que nous savons c'est qu'il existe et qu'il vaut mieux, pour nous, manger cette viande et continuer à exister, plutôt que jouer les puristes et mourir de faim ! »

« Maître, repris-je, m'expliquerez-vous pourquoi cet endroit est encore intact. Tout s'use, et pourquoi pas les objets qui sont ici ? Ces pièces ont l'air d'avoir été désertées d'hier. Je ne comprends pas, tout comme je ne comprends pas le mystère de l'Atlantide ! »

« Il s'agit ici d'une technique que l'on appelle l'hibernation, dit le lama. Les Jardiniers de la Terre étaient, comme nous, soumis aux maladies, mais comme elles ne pouvaient pas être traitées sur terre avec le peu de choses qu'il y avait, dès que quelqu'un tombait malade et que l'on ne pouvait le soigner on l'enfermait dans un coffre en plastique après l'avoir placé en état d'hibernation. Le malade était toujours vivant, mais son organisme fonctionnait au ralenti. On ne pouvait sentir ni les battements de son coeur ni sa respiration. On ne pouvait cependant pas prolonger cet état au-delà de cinq ans. Tous les ans un vaisseau venait prendre ces coffres, et le patient recevait alors un traitement adéquat dans l'un des hôpitaux du Pays des Dieux. Une fois guéri, il reprenait ses activités normales sur Terre. »

« Et ces cadavres qu'il y a ici dans des cercueils de pierre, qui sont-ils ? demandai-je. Ils sont bien morts, n'est-ce pas, et pourtant ils semblent en vie ? »

« Les Jardiniers de la Terre, poursuivit le lama, étaient des gens très occupés et leurs supérieurs encore plus ; aussi, quand l'un d'eux voulait connaître l'état de sa progéniture terrestre il pénétrait dans l'un de ces corps, du moins sa forme astrale, et, en le réanimant, devenait ainsi un être humain ordinaire de l'âge qu'il souhaitait, sans avoir à parcourir les étapes précédentes de la vie, sans être contraint de chercher du travail, par exemple, une femme, etc. Cela aurait été trop compliqué, et comme ces corps étaient bien entretenus, ils étaient toujours prêts à recevoir un "esprit" pendant une période donnée. Ces individus que l'on dit en transmigration sont très nombreux. Ils sont sur terre pour inspecter ce que font les hommes et essayer de prévenir, et éventuellement redresser certaines tendances mauvaises. »

« C'est fascinant, dis-je, mais j'ai aussi beaucoup de mal à y croire ! Est-ce que les corps recouverts d'or qui se trouvent au sommet du Potala sont aussi destinés au même usage ? »

« Non, Lobsang, me répondit mon ami, ce sont des êtres supérieurs que l'on a embaumés. Leur âme gravite en des sphères supérieures. Ils se sont arrêtés un temps dans le monde astral pour y juger les nouveaux arrivants, et ils sont repartis plus haut. Il faudra que je te parle de ce monde astral ou monde des esprits, et d'un royaume supérieur que l'on nomme Patra, et dont seuls les lamas du Tibet ont connaissance. On ne peut en parler brièvement, nous y reviendrons. Contentons-nous pour le moment de visiter cette caverne. » Il alla ensuite reposer des livres sur une étagère et je lui dis : « C'est dommage, Maître, de laisser ici des livres aussi précieux ; ne pourrions-nous les rapporter au Potala ? »

Il se retourna vers moi et me jeta un regard intéressé : « Sais-tu, Lobsang, me dit-il calmement, que je m'étonne, chaque jour davantage, de tes progrès ? Tu es très sensé pour ton âge ! Je crois que le dalaï-lama a eu raison de me laisser libre de te dire tout ce que je jugerais bon de t'apprendre. »

Le compliment me fit plaisir, et j'écoutai la suite : « Lors de cet entretien avec les officiers anglais auquel tu avais assisté, tu t'étais conduit d'une façon qui l'avait enchanté. Comme je te l'avais enseigné, tu as su garder un secret. Et j'étais très content. Dans quelques années, le Tibet va être envahi par les Chinois ; ils pilleront le Potala, s'empareront des statues d'or pour les fondre et en récupérer le métal précieux. Ils emmèneront à Pékin les livres sacrés pour y puiser la Sagesse dont ils nous savent les détenteurs. »

« C'est pourquoi nous mettons à l'abri les objets les plus précieux. Quant aux endroits exceptionnels comme celui où nous nous trouvons, nous réduirons au minimum les chances de les découvrir. De toute façon, les Chinois ne pourront emprunter ce tunnel avec leurs véhicules à quatre roues, et ils n'y viendront pas à pied, car cela leur ferait trop de route. Dans quelques années, le Tibet sera envahi mais non conquis. »

« Les plus sages d'entre nous monteront sur ces hauteurs et vivront clandestinement dans ces cavernes comme leurs ancêtres l'ont fait avant eux lorsqu'ils durent fuir. Pour le moment ne t'inquiète pas, le dalaï-lama nous laisse tout le temps que nous voulons, aussi pourrons-nous, tout à loisir, consulter ces livres. Quant à les rapporter au Potala il n'en est pas question ; cela reviendrait à les donner aux Chinois ! Ce serait dommage, non ? »

« Bon, il nous faut maintenant faire une étude systématique de ces lieux, dit-il pour conclure, et essayer d'établir leur topographie précise. »

« Ce n'est pas la peine, Maître, dis-je tout excité, j'ai ici une carte très détaillée ! »

Chapitre quatrième

Le lama Mingyar Dondup parut très satisfait, et il le fut encore plus lorsque je lui montrai aussi des cartes des autres cavernes. J'avais farfouillé sur une étagère, m'étonnant au passage de n'y trouver pas le moindre grain de poussière, quand j'étais tombé sur ces rouleaux de papier (enfin ce qui me paraissait être du papier, car il était très différent du nôtre qui est fait à la main à partir de tiges de papyrus ; celui-ci était beaucoup plus fin). Je pris donc ces liasses et découvris qu'il s'agissait de cartes. Il y en avait une notamment qui était la reproduction d'une zone de près de cinq cents kilomètres de long ; le tunnel était indiqué par une ligne continue entrecoupée par endroits de pointillés, là où sans doute il n'était plus praticable. Arrivés là, il fallait donc sortir du segment sans issue et chercher l'entrée du segment suivant. Le problème était que nous ne savions pas combien de tremblements de terre avaient eu lieu depuis l'établissement de ces cartes. Sur une autre carte était représentée la caverne dans laquelle nous nous trouvions. Toutes les pièces étaient indiquées, et il y en avait une quantité considérable. Ces pièces ainsi que les divers renfoncements étaient désignés par des symboles que je ne comprenais pas ; mais j'espérais que mon guide saurait les déchiffrer. Nous étendîmes les cartes par terre et les consultâmes à plat ventre.

« Lobsang, dit soudain le lama, tu as fait des découvertes remarquables au cours de ce voyage. Ce sera porté à ton actif ! Jadis j'avais emmené ici un jeune novice, et il n'avait pas voulu entrer tant il avait peur. Comme tu le sais, le vieil ermite qui a quitté ce monde était le gardien de ces lieux. Il nous faut maintenant construire un nouvel ermitage pour en garder l'entrée. »

« Mais est-ce qu'un gardien n'est pas superflu, demandai-je un peu étonné, étant donné que la majeure partie du tunnel que nous avons emprunté est maintenant obstruée du fait du glissement de terrain ? Nous-mêmes, sans ces cartes, aurions peu de chances de sortir vivants, je crois. »

Le lama approuva de la tête, l'air grave, puis il se leva et se dirigea vers les rayonnages de livres, regardant les titres les uns après les autres. Soudain il poussa un cri de joie et saisit un livre énorme, étincelant comme un sou neuf. « C'est une encyclopédie, dit-il, elle est en quatre langues ; celles qui sont utilisées ici. » Il prit le livre et le posa sur le sol où étaient déjà les cartes qui n'auraient pu tenir sur une table. Mon ami tournait les pages fébrilement, et prenait des notes qu'il reportait sur la carte de la caverne. « Il y a des siècles et des siècles, commenta-t-il, vivait un peuple très civilisé ; son degré de civilisation dépassait de beaucoup celui que nous avons atteint à ce jour. Malheureusement, à la suite de nombreux tremblements de terre et quantité de raz de marée, des terres sombrèrent en grand nombre dans l'océan. D'après ce livre, l'Atlantide n'a pas été le seul continent à être englouti. Il y en aurait eu un autre dans l'océan dit Atlantique ; puis encore un autre dans le même océan, mais plus bas. Il n'en est demeuré que les sommets des montagnes que l'on voit émerger de la mer. Ces sommets constituent des îles que tu peux voir sur cette carte. »

Il farfouilla dans les papiers et en sortit bientôt une grande feuille multicolore ; il me montra ensuite les différentes mers du globe et me situa approximativement l'archipel de l'Atlantide. « L'Atlantide, continua-t-il, qui veut dire "terre disparue", n'est pas un nom de pays comme je te le disais, mais un nom pour désigner ce continent perdu. »

Nous continuâmes à consulter les cartes en silence. Personnellement, j'y cherchais un moyen de sortir de ces lieux tandis que le lama tâchait de trouver l'emplacement de salles particulières. « Tiens, voilà ! dit-il tout à coup, dans cette pièce il y a des instruments absolument prodigieux. L'un sert à explorer le passé et représente également le présent ; l'autre permet de prédire l'avenir. Tu sais que par l'astrologie on peut prédire l'avenir d'une nation, mais quand il s'agit de prédire celui d'un individu il faut un astrologue particulièrement doué ; c'est un tel astrologue qui a prophétisé pour toi un futur assez pénible d'ailleurs ! »

« Nous allons d'abord explorer les autres pièces, reprit-il, avant d'aller voir ces fameux appareils qui te feront remonter à l'époque de l'implantation des premiers hommes sur la Terre. Chaque civilisation, chaque peuple a ses croyances, mais nous, au Tibet, détenons la vérité car nous avons accès aux Annales ou Archives akashiques de probabilités ; c'est-à-dire que nous sommes capables, par exemple, de dire ce qui se passera dans l'avenir au Tibet, en Chine et en Inde. Mais en ce qui concerne les individus, les probabilités que donnent ces Archives sont aléatoires, par conséquent guère fiables. »

« Maître, interrompis-je, je ne comprends toujours pas pourquoi les choses ici sont demeurées intactes en dépit des années. On m'a toujours enseigné que rien de ce qui était sur terre n'était éternel : le corps humain, le papier, les aliments, tout doit périr et retomber en poussière. Pourquoi ici ils demeurent et conservent même l'aspect du neuf ? » Le lama me regarda en souriant et répondit : « Il y a un million d'années, les hommes étaient beaucoup plus savants que de nos jours. Leurs connaissances techniques étaient telles qu'ils pouvaient suspendre le temps. Le temps, tu le sais, n'est qu'une mesure arbitraire qui n'a de sens qu'ici-bas. Si tu attends, par exemple, un événement agréable, la durée qui t'en sépare te paraîtra interminable ; par contre, si tu dois rencontrer un supérieur en vue d'une semonce tu ne sera guère pressé de te retrouver en face de lui. Le temps est une valeur arbitraire qui permet aux gens d'organiser leurs affaires et la vie de tous les jours. Mais ici, dans ces cavernes, le temps n'importe plus ; elles sont hors du monde, comme séparées de lui par un écran. Nous sommes ici dans la quatrième dimension. Mais avant d'aller plus loin dans notre exploration il nous faut manger quelque chose ; au menu je te propose du dinosaure tué il y a plus de un million d'années par quelque chasseur. Tu t'en régaleras. »

« Mais je croyais que manger de la viande était interdit » m'écriai-je.

« Oui, les moines, en général, ne doivent pas manger de viande. La tsampa constitue leur ordinaire, car une nourriture trop riche à base de viande nuit au bon fonctionnement du cerveau. Mais dans notre cas il est bon que nous mangions de la viande pour l'énergie qu'elle dispense et dont nous avons grand besoin ; de toute façon nous n'en avons pas beaucoup ; il y a ici surtout des légumes et des fruits. Ce n'est pas, en tout cas, le peu de viande que tu mangeras qui va souiller ton âme immortelle ! » Là-dessus il se leva et se dirigea vers la cuisine d'où il revint avec une grosse boîte sur laquelle était représenté ce qui devait être un dinosaure. On avait encerclé de rouge la partie correspondant au morceau qui se trouvait dans la boîte. Le tout me paraissait répugnant. Après quelques manipulations le lama ouvrit la fameuse boîte et la chair qui était à l'intérieur nous parut parfaitement fraîche, comme si l'animal venait d'être tué le jour même. « Il nous faut la faire cuire, dit mon ami, car elle est bien meilleure ainsi. Maintenant regarde ce que je fais. » Il prit un récipient en métal, fit quelques gestes que je ne compris pas, puis y versa le contenu de la boîte. Il plaça le tout dans une sorte de renfoncement aux parois métalliques dont il referma la porte après avoir tourné un bouton qui fit apparaître une petite lumière. « Dans dix minutes, dit-il, ce sera à point, car ce mode de cuisson permet à la viande d'être saisie de l'intérieur vers l'extérieur et non seulement à l'extérieur comme sur une flamme. Je ne saurais t'expliquer son mécanisme fondé, je crois, sur l'interaction de plusieurs rayons. Mais il nous faut maintenant choisir des légumes pour aller avec la viande. » « Mais où avez-vous appris tout cela, Maître ? » demandai-je. « J'ai beaucoup voyagé, répondit-il, et partout en Occident je cherchais à accroître mes connaissances ; ainsi je regardais les gens préparer les différents repas de la semaine. Ce plat sent très bon, mais il faut des légumes ; nous allons trouver ce qu'il faut ici. »

Il plongea la main dans un placard et en retira une boîte de forme allongée. « Voilà ! ces légumes doivent cuire environ cinq minutes au four », dit-il après avoir consulté le mode d'emploi. Une lumière venait de s'éteindre sur le panneau du four. « Cela veut dire, m'expliqua le lama, que nous devons mettre maintenant les légumes. » Il ouvrit donc la porte du four et versa dans le plat le contenu de la boîte de légumes, puis referma la porte aussitôt et régla différents boutons qui firent s'allumer un voyant.

« Lorsque tous ces voyants lumineux seront éteints, précisa-t-il, notre repas sera prêt. Il nous faut des assiettes, et quelques-uns de ces instruments étranges que tu as vus : les couteaux pointus, les cuillers, et ces ustensiles à quatre ou cinq pointes que l'on appelle des fourchettes. Je suis certain que tu vas apprécier ce repas. »

Il avait à peine fini de parler que les voyants clignotèrent, diminuèrent d'intensité pour finalement s'éteindre. « Ça y est, Lobsang, s'exclama-t-il, tu peux t'asseoir, nous allons bientôt déguster... » Il se dirigea vers ce qu'il appelait un four, en ouvrit la porte avec précaution, et une odeur très agréable s'en échappa. J'observais avidement tous ses gestes. À l'aide de couverts qu'il avait pris sur l'étagère il déposa dans mon plat une grande quantité de chaque chose, tandis qu'il en mettait un peu moins dans le sien. « Allons, Lobsang, commence, dit-il, il faut que tu prennes des forces. »

Il y avait plusieurs sortes d'aliments ; des légumes de toutes les couleurs que je n'avais jamais vus, et surtout un gros morceau de ce dinosaure. Je le pris tout entier entre mes doigts, mais le lama me dit d'utiliser une fourchette et me montra comment m'en servir. Suivant son exemple, je coupai donc un petit morceau avec mon couteau et le portai à ma bouche après l'avoir regardé et reniflé. Je ne l'eus pas plutôt dans la bouche que je courus à l'évier pour l'y cracher. Le lama riait. « Lobsang, me dit-il, tu crois que je me moque de toi, mais tu as tort. Encore de nos jours, en Sibérie, on déterre des dinosaures qui avaient été pris sous la glace ; et je t'assure que les gens là-bas s'en régalent. Il faut parfois trois ou quatre jours pour qu'ils dégèlent. »

« Eh bien ! je leur donne ma part ! m'exclamai-je. J'ai eu l'impression de m'empoisonner ; autant manger ma grand-mère que cette saleté ! C'est abominable. » Sur ces paroles je me mis à gratter méticuleusement mon assiette pour qu'il ne reste plus la moindre trace de viande, puis je me hasardai à prendre quelques légumes. Je fus étonné de leur trouver très bon goût. C'était la première fois que je mangeais des légumes ; jusque-là je n'avais eu que de la tsampa et de l'eau pour mes repas. Je fis donc honneur aux légumes, mais le lama mit vite un frein à mon ardeur. « Tu as bien mangé, me dit-il, et tu sais que tu n'es pas habitué à manger des légumes ; il se peut que tu ne les supportes pas, et qu'ils te fassent l'effet d'une purge. Je vais te donner un médicament pour prévenir des troubles éventuels. »

J'avalai les cachets qu'il me tendait. « Tu les as déjà avalés ? demanda-t-il étonné. En général on prend un peu d'eau avec. Avale un verre d'eau maintenant, ça les fera passer. »

Une fois de plus j'allai dans la cuisine, chancelant ; en effet, je n'étais pas habitué à manger des fruits et des légumes ! Je sentais de grands bouleversements du côté de mon estomac, et de mes intestins. Je dus bientôt abandonner la tasse que j'avais à la main et me ruai vers cette petite pièce qui comportait un trou dans le sol. Un peu plus et il était trop tard ! J'y arrivai à temps néanmoins.

En revenant auprès de mon ami je lui fis part des pensées qui m'obsédaient. « Maître, j'ai beau retourner le problème dans tous les sens, je n'arrive toujours pas à comprendre pourquoi ces fruits, ces légumes par exemple, vieux de deux millions d'années, sont intacts et comestibles ! »

« Rappelle-toi, Lobsang, commença le lama, que ce monde existe depuis des millions d'années et quantité de créatures humaines s'y sont succédées. Il y a deux millions d'années, par exemple, il y avait sur terre une espèce que l'on dit Homo habilis qui inventa au début de notre ère les outils dont allaient se servir les hommes du cycle suivant. L'homme actuel appartient à l'espèce Homo sapiens, mais nous descendons de ce type humain dont je te parle. »

« Tu comprendras peut-être si je compare le monde à un immense champ, et ce qu'il renferme, à des végétaux. De temps en temps un fermier laboure ce champ ; c'est-à-dire qu'il le retourne, bouleversant ainsi les plantes et leurs racines. Celles-ci se trouvent un instant à l'air libre avant d'être renfoncées encore plus profondément de telle façon qu'il est impossible de déterminer avec prévision quelles ont été les espèces végétales qui ont poussé dans le champ. Ce fut la même chose pour les êtres humains. Les Jardiniers testèrent les espèces humaines les unes après les autres et détruisirent celles qui ne leur convenaient pas en occasionnant toutes sortes de catastrophes. Après chaque explosion ou tremblement de terre, la terre recouvrait les dernières traces de l'humanité et une nouvelle race émergeait des décombres. Le cycle recommença des millions de fois, et, comme dans le cas du fermier qui retourne son champ, il était chaque fois impossible de reconstituer ce qui avait existé durant les cycles précédents. »

« Gardons toujours l'exemple du fermier, continua le lama. Il peut arriver qu'en cultivant son champ il découvre un objet brillant par terre ; il se penche, le ramasse en se demandant ce que c'est. Il le mettra peut-être dans sa poche pour le rapporter à la maison et le montrer à sa femme ou à ses voisins. Il se peut que ce soit un objet qui ait été enfoui un million d'années auparavant et qui est revenu à la surface après un tremblement de terre. »

« À la place d'un objet métallique ce peut être un os sur lequel le fermier méditera, se demandant d'où il peut bien provenir. Il y a tellement eu de créatures étranges sur terre. Ainsi ces femmes à la peau pourprée qui avaient huit mamelles de chaque côté comme une chienne qui attend des petits. Il était sans doute avantageux d'avoir seize mamelles, mais la race a néanmoins disparu car cela ne devait pas être pratique. Admettons qu'une telle femme ait donné le jour à un grand nombre d'enfants, sa poitrine l'aurait empêchée de marcher tant elle aurait été basse. Il y eut aussi une race où les hommes ne mesuraient pas plus d'un mètre, et savaient dès la naissance monter à cheval, contrairement à toi qui peux à peine te tenir sur le plus doux des poneys ! Ces hommes avaient les jambes arquées de naissance et n'avaient besoin ni d'étriers ni de selle. Leur constitution même les destinait à la cavalerie. Malheureusement, le cheval n'existait pas encore à cette époque... »

« Maître, interrompis-je, tout cela ne me dit pas pourquoi ici, sous le roc, en plein coeur de la montagne, nous avons une lumière aussi intense que celle du soleil, et nous y avons chaud. Vraiment je ne comprends pas ! »

Le lama me sourit, comme il souriait souvent quand je parlais puis reprit : « Ces rocs que l'on appelle montagnes ont une propriété spécifique : ils absorbent la lumière du soleil, ils l'absorbent de façon permanente, et il ne reste plus qu'à savoir la récupérer pour la propager à nouveau selon l'intensité désirée lorsque le soleil n'est plus apparent. Il n'y a rien de magique dans ce phénomène, il est aussi naturel que les marées de l'océan — mais j'oubliais que tu ne sais pas ce que c'est que la mer —, c'est une immense réserve d'eau non potable car elle provient des torrents qui ont dévalé la montagne et des fleuves qui ont parcouru les plaines charriant avec eux quantité d'impuretés et de substances toxiques. Le fait de boire cette eau hâterait notre mort. Je te disais donc que nous pouvions récupérer la lumière solaire absorbée par le roc. Et en utilisant une plaque spéciale derrière laquelle on fait passer un courant d'air froid, tandis qu'elle est chauffée par devant par le soleil, on obtient ce qu'on appelle de l'eau distillée, c'est-à-dire de l'eau très pure, sous forme de fines gouttelettes que l'on recueille dans un réservoir. Cela fait de la bonne eau potable. »

« Mais expliquez-moi, Maître, pourquoi les choses peuvent durer si longtemps, dis-je en revenant toujours à mes préoccupations premières, pourquoi en tournant un simple robinet on obtient de l'eau qui est là depuis plus d'un million d'années. Pourquoi ne s'est-elle pas évaporée ? Comment peut-elle être encore potable après tant d'années ? Tout cela m'embarrasse vivement. La réserve d'eau qui se trouve, par exemple, sur le toit du Potala ne va-t-elle pas s'assécher bientôt si on ne la comble pas à nouveau ? »

« Lobsang, me répondit le lama, tu nous crois très avancés technologiquement, tu crois que la médecine, par exemple, n'a plus de secrets pour nous au Tibet, mais tu te trompes car pour l'étranger nous ne sommes que des sauvages incultes, au plan matériel du moins, car sur un autre plan nous en savons plus qu'eux. En dehors du Tibet le monde est un monde matérialiste. Pour revenir à ta question au sujet de l'eau, avant que nous arrivions ici et que tout se remît en marche, elle pouvait être là depuis des millions d'années comme elle pouvait l'être depuis seulement une heure ou deux ; cela n'a pas d'importance. Nous sommes en présence du phénomène d'hibernation qui est couramment pratiquée ailleurs à titre expérimental. Des individus sont placés en état cataleptique pendant des mois, l'un d'eux a même dépassé la période critique sans en souffrir pour autant ; la personne ne vieillit pas et pourtant elle est toujours vivante. On ne peut même pas percevoir les battements du coeur, ni discerner les signes de sa respiration à l'aide d'une glace. Comment expliquer ce sommeil qui préserve des méfaits du temps ? Il y a encore quantité de mystères de ce type qu'il nous faut éclaircir — des mystères qui n'en étaient pas à l'époque des Jardiniers de la Terre. L'hibernation était connue d'eux ; la preuve en est cette salle que tu vois sur la carte où ils conservaient ces corps après le traitement spécifique. Une fois par an, deux lamas venaient dans cette pièce examiner les corps ; ils les retiraient l'un après l'autre des cercueils de pierre et vérifiaient s'ils étaient toujours en parfait état. Ils faisaient travailler les différents muscles, donnaient quelque nourriture à ces enveloppes charnelles puis s'attaquaient à la tâche la plus difficile entre toutes : faire entrer le corps astral d'un Jardinier dans l'un de ces corps. C'est quelque chose de très spécial. »

« Est-ce vraiment très difficile ? » demandai-je, intéressé.

« Ah bon ! D'un côté tu te montres sceptique quant à la véracité du phénomène, et d'un autre côté tu es avide d'en savoir davantage. Tu n'es pas logique, Lobsang. Pour te répondre, oui c'est une expérience assez pénible. Dans l'astral, on peut prendre la forme que l'on veut, se faire très petit ou très grand, ou encore très gros, selon le but recherché. Après avoir choisi l'enveloppe charnelle la plus adéquate, il faut s'allonger près d'elle tandis que les lamas injectent une substance donnée dans le corps inerte. Après cela ils vous soulèvent et vous posent à plat ventre sur cette enveloppe. Il faut environ cinq minutes pour être totalement absorbé. On a l'impression que tout son corps s'engourdit progressivement. Puis une secousse se produit au niveau de la tête du gisant qui se met bientôt sur son séant et dit quelque chose comme : « Où suis-je ? » « Comment suis-je arrivé ? » Il se souvient des premiers temps du voyage qu'il a fait avec le précédent occupant, mais au bout de douze heures environ il devient tout à fait neutre, et l'on peut le plier à ses désirs comme s'il s'agissait de son propre corps. Nous utilisons parfois ce procédé pour ne pas risquer de détériorer notre propre corps lorsque nous voyageons dans l'astral. Mais l'on ne doit pas forcer quelqu'un à entrer dans ces enveloppes s'il n'est pas consentant. »

« Plus tard tu feras cette expérience pendant un an moins un jour. Il faut garder cette marge d'un jour car ces apparences ne peuvent "vivre" au-delà de 365 jours ; après ce délai surviennent des difficultés. Donc, au bout de 364 jours l'enveloppe charnelle dans laquelle tu seras, reprendra sa place dans le cercueil de pierre y frissonnant de froid tandis que ta forme astrale en sortira pour se réintroduire dans ton propre corps. Tu retrouveras alors tes pensées et ton savoir antérieurs, mais enrichis de l'expérience acquise durant les 364 jours de voyage. »

« Ce système a été amplement expérimenté par les peuples de l'Atlantide, continua le lama. Ils conservaient un grand nombre de ces corps en état de catalepsie et, régulièrement, des esprits supérieurs, qui voulaient accroître leur savoir, les empruntaient. Ils revenaient et reprenaient leur propre forme, laissant les enveloppes pour d'autres qui, à leur tour, s'y introduisaient. »

« Mais je ne comprends pas, Maître, pourquoi les Jardiniers de la Terre, qui étaient si puissants, avaient besoin de cette mascarade ; ne pouvaient-ils pas seulement se poster en un point quelconque du globe et voir d'est en ouest et du nord au sud ce qui se passait ? »

« Mais tu n'y penses pas, Lobsang ! s'exclama le lama. Ils ne pouvaient se permettre d'avoir leur vrai corps endommagé. Si le corps d'emprunt perd un bras ou une jambe ce n'est pas grave, cela ne lèse en rien l'éminent personnage qui est à l'intérieur. Tu sais que dans la tête de l'homme se trouve le cerveau qui est un organe aveugle, sourd et muet, qui ne peut répondre qu'à des stimulations, mais qui n'a pas conscience de ces sensations. Pour te faire mieux comprendre pourquoi ces êtres supérieurs qu'étaient les Jardiniers empruntaient ces corps, je vais te donner un exemple. Admettons que l'un d'eux veuille expérimenter la sensation de brûlure, il ne le pourrait pas sur son propre corps, insensible à la douleur. Aussi aura-t-il recours à ces simulacres de corps humain pour que les conditions nécessaires à l'expérience soient remplies. Ces êtres sont comme le cerveau de l'homme, incapables d'éprouver des sensations visuelles, auditives ou des sentiments comme l'amour, la haine, etc., alors que le corps le peut ; s'ils voulaient les éprouver, ils ne pouvaient le faire que par procuration. »

« Donc ces corps inertes étaient à la disposition de quiconque voulait s'en servir ? » demandai-je.

« Oh non ! pas du tout, s'exclama le lama. On ne pouvait introduire son esprit dans l'un de ces corps que si l'on avait de sérieux motifs de le faire. Il fallait que l'action envisagée soit reconnue comme profitable à l'humanité ; on ne pouvait emprunter une enveloppe charnelle pour satisfaire ses instincts sexuels, par exemple, ou pour gagner de l'argent. Certaines tâches devaient souvent être effectuées sur Terre — tâches difficiles pour des esprits supérieurs qui n'avaient pas la possibilité de sentir —. Aussi un certain nombre de Jardiniers venaient-ils régulièrement sur notre planète sous la forme de ces corps d'emprunt. Mais l'inconvénient majeur était la mauvaise odeur que dégageaient ces enveloppes ; une odeur de viande rôtie qui pouvait incommoder l'occupant, pendant la première journée du moins. »

« Il y a quelque chose que je voudrais éclaircir, dis-je tout à coup, c'est la question de la Corde d'Argent. Que se passe-t-il lorsque l'esprit entre dans un corps de trente ans, par exemple ? Je suppose que la corde n'est pas coupée, autrement le corps tomberait en poussière. »

« Non elle n'est pas coupée, répondit le lama, car ces enveloppes sont reliées par une corde spéciale à une source d'énergie qui permet à l'occupant d'y pénétrer sans problème. Cette Corde d'Argent est un phénomène connu également des autres communautés religieuses du monde. Elle est reliée à une réserve de force vitale, et elle permet de déterminer, suivant son aspect, l'état du corps auquel elle est reliée. Et d'après les résultats, on alimente ou non ce corps. »

Je hochai la tête l'air un peu perplexe puis demandai à mon ami : « Pourquoi certaines personnes sont-elles reliées par une Corde d'Argent au niveau de la tête et d'autres au niveau du nombril ? Est-ce un signe de supériorité des unes par rapport aux autres, un signe de degré d'évolution ? »

« Pas du tout, répondit le lama. Le point de contact n'a aucune importance. La Corde d'Argent pourrait aussi bien sortir par le gros orteil, ce qui compte c'est que la liaison qu'elle assure soit effective. Tant qu'elle est en place, l'organisme maintient son équilibre, même pour un fonctionnement minimal ou stase. L'individu peut vivre dans cet état toute une année en se nourrissant seulement d'un bol de tsampa ou moins. C'est mieux ainsi car, autrement, nous passerions notre temps à courir la montagne pour nourrir ces corps. Ils peuvent vivre des millions d'années à condition qu'ils bénéficient d'un minimum de soins ; c'est cela que leur assure la Corde d'Argent. »

« Lorsqu'un personnage important doit entrer dans l'un de ces corps, vient-il le choisir d'abord ? » demandai-je.

« Non, répondit mon maître, s'il les voyait il ne voudrait jamais y pénétrer tant ils sont affreux à regarder. Tiens, je vais t'emmener dans la salle des cercueils si tu veux. » Sur ces paroles il se leva en ramassant ses livres et sa canne. Son pas était mal assuré.

« D'accord, mais avant ne voulez-vous pas que nous regardions vos jambes, vous semblez avoir mal ? »

« Non, Lobsang, répondit-il, allons d'abord voir les cercueils. Après je te promets que nous regarderons mes jambes. »

Nous nous engageâmes dans les couloirs, d'un pas lent. Le lama regardant souvent ses cartes. « Il faut prendre la prochaine voie à gauche, dit-il, puis encore à gauche, et ce sera la pièce en question. »

Nous fîmes comme il l'avait indiqué, tournant deux fois à gauche pour arriver devant une grande porte qui semblait en or, en or martelé. Comme nous nous en approchions, un voyant lumineux s'était allumé ; il clignota tout d'abord puis se stabilisa tandis que la porte s'ouvrait. Nous entrâmes mais nous nous arrêtâmes sur le seuil tant le spectacle était sinistre.

C'était une salle parfaitement équipée, avec des poteaux et des barres. « Cela, m'expliqua le Lama, permet aux êtres qui viennent d'émerger de leur profond sommeil de se tenir ; au début ils ne sont pas très stables sur leurs jambes, et il ne faudrait pas qu'ils tombent car ils s'abîmeraient et il faudrait repousser l'expérience ou rechercher un nouveau gisant. Cela compliquerait la tâche et personne n'y tient. Mais approche, Lobsang, et regarde celui-ci. »

À contrecoeur je m'approchai du corps qu'il me montrait. Je n'aimais pas trop voir des cadavres. Je pensais alors à la brièveté de la vie humaine. Pourquoi la vie de l'homme était-elle si courte alors que les arbres vivaient près de quatre cents ans ?

Je jetai un coup d'oeil à l'intérieur du cercueil de pierre et y vis un homme nu. Son corps était parsemé d'aiguilles plantées dans la chair d'où sortaient comme des fils électriques très fins. Alors que je le regardais, il me semblait que son visage se contractait par moments et qu'il tressautait légèrement. J'en avais la chair de poule. Je continuai à regarder et le vis ouvrir des yeux vides qu'il referma aussitôt. « Nous allons partir, Lobsang, dit le lama Mingyar Dondup, quelqu'un s'apprête à occuper ce corps ; notre présence est gênante pour tout le monde. »

Là-dessus il se dirigea vers la porte et sortit. Je jetai un dernier coup d'oeil à la pièce et le suivis, mais un peu contre mon gré car beaucoup de choses m'intriguaient. De voir ces hommes et ces femmes nus me fit me demander pourquoi il y avait précisément des femmes. Qui pouvait bien avoir besoin de s'introduire dans une femme ? « Je sais ce que tu penses, me dit le lama, et pourquoi ne se servirait-on pas de gisants du sexe féminin ? Pour pénétrer dans certains endroits il faut nécessairement être une femme, et le contraire est vrai aussi. Mais partons, je ne veux pas importuner le personnage qui va s'introduire dans l'enveloppe. »

Alors que nous nous éloignions, le lama me dit : « Tu sembles avoir beaucoup de questions à poser. Vas-y, n'hésite pas à demander des explications ; n'es-tu pas destiné à être le plus instruit des lamas ? Tu dois apprendre une quantité de choses que seule une infime proportion de prêtres peut savoir. »

« Eh bien ! commençai-je, je voudrais savoir ce qui se passe une fois que le personnage s'est introduit dans l'enveloppe. Est-ce qu'il commence par se nourrir convenablement ? Personnellement, c'est ce que je ferais à sa place ! »

Le lama sourit et répondit : « Non, il n'en a pas besoin puisque le corps a été régulièrement nourri en vue d'une prochaine occupation ; il n'a donc pas faim. »

« C'est aussi cette mascarade que je ne comprends pas, repris-je. Pourquoi l'esprit supérieur n'entre-t-il pas dans un corps à la naissance ? Pourquoi se compliquer à réanimer des cadavres comme des zombies ? »

« Lobsang, réfléchis un peu. Avant qu'un bébé soit capable d'acquérir des connaissances, il faut plusieurs années, et il doit aller à l'école, se soumettre à la discipline parentale, etc. Tout cela est une perte de temps qui peut couvrir trente ou quarante années. Prendre un de ces corps en catalepsie permet d'économiser ce temps ; il connaît le mode de vie des habitants de son pays et a une certaine conscience des choses qui l'entourent. »

« Personnellement, interrompis-je, j'ai une certaine expérience de la vie mais ce n'est pas pour cela que je comprends les événements qui se sont produits. Mais peut-être en saurai-je davantage après mon passage ici. En tout cas, je voudrais que vous me disiez pourquoi l'existence humaine est-elle si courte ? Il semble que les Sages dont on nous parle aient eu une vie beaucoup plus longue, peut-être cent, deux cents ou même trois cents ans. »

« C'est mon cas justement, Lobsang, dit le lama. Je peux te le dire maintenant, j'existe depuis près de quatre cents ans et je vais te dire pourquoi les hommes meurent si tôt. »

« Il y a plusieurs millions d'années, alors que ce monde venait de naître, une planète désorbitée, sous l'effet des impulsions antimagnétiques venues d'un autre univers, fut précipitée vers la Terre et faillit la heurter. Cela fut heureusement évité, mais elle n'en heurta pas moins une petite planète laquelle, sous le choc, éclata en mille morceaux ; ce sont ces débris qui constituent ce qu'on appelle les astéroïdes. Mais nous y reviendrons. Pour le moment je veux te rappeler qu'à cette époque le monde en formation était rempli de volcans impétueux qui ne cessaient de déverser de la lave brûlante. La fumée qui s'en échappait montait très haut dans le ciel et formait autour de la Terre un épais nuage. Ce monde où nous vivons ne devait pas à l'origine recevoir le soleil. Les rayons solaires, tu le sais, sont très toxiques, ils font beaucoup de mal à l'être humain, et à toute autre créature. Ce nuage qui entourait le globe avait une action protectrice ; il laissait passer les rayons bénéfiques tandis qu'il arrêtait les autres. Les gens à cette époque vivaient beaucoup plus longtemps. Mais lorsque la fameuse planète frôla presque la Terre, elle déchira le nuage qui la protégeait et l'on enregistra pour les deux générations suivantes un important rétrécissement de la durée de vie. Les individus ne vivaient plus en moyenne que soixante-dix ans. »

« Cette même planète lorsqu'elle entra en collision avec celle dont les débris forment les astéroïdes, déversa en même temps sur la Terre toute l'eau que contenaient ses océans. Nous eûmes ainsi beaucoup d'eau pour remplir nos mers, mais elle était d'une nature différente de celle que nous avions auparavant ; elle contenait des substances pétrolifères. Sans cette collision nous n'aurions donc pas de pétrole, et ce serait mieux ainsi car beaucoup des médicaments actuels sont faits à partir de pétrole et sont relativement toxiques. Mais inutile d'épiloguer, ce qui est fait est fait. Dès cette époque les mers étaient donc polluées par des corps pétroliers, mais, avec le temps, le pétrole descendit au fond et se rassembla dans les cuvettes naturelles, résultat de l'érosion volcanique. »

« Avec le temps, continua le lama, la réserve de pétrole s'épuisera ; le type de pétrole qui reste est très nocif, sa combustion entraîne la formation d'un gaz mortel. Beaucoup de morts lui sont attribuables, et il peut aussi être responsable de malformations, voire de monstruosité, chez le nouveau-né. Mais nous y reviendrons en visitant les autres salles. Tu pourras voir tout cela dans la troisième dimension. Mais je suppose que tu te demandes comment on pouvait prendre des photos il y a des millions d'années. Eh bien ! sache qu'il y a eu dans cet univers des civilisations absolument fantastiques ; il y eut notamment celle qui avait inventé la photographie et qui pouvait prendre des clichés même au travers du brouillard, aussi épais soit-il, et dans la nuit la plus noire. En venant sur la Terre, ces êtres supérieurs découvrirent que les gens y mouraient comme des mouches, si je puis m'exprimer ainsi, car mourir à soixante-dix ans était en effet bien court et ne laissait guère de temps pour apprendre. »

J'écoutais mon ami avec beaucoup d'attention ; tout ce qu'il disait me fascinait et je pensais que, vraiment, le lama Mingyar Dondup était l'homme le plus intelligent du Tibet.

« Nous autres, à la surface de la Terre, poursuivit le lama, nous ne connaissons qu'une face du globe ; mais, comme les autres globes, comme la Lune par exemple, ce globe est creux, et d'autres individus vivent à l'intérieur. Aujourd'hui un certain nombre de savants réfutent cette idée, mais je sais pourtant que cela est vrai puisque j'y suis allé. Le problème est que jamais les savants de ce monde ne peuvent accepter une idée ou un fait qu'ils n'ont pas découverts ou expérimentés eux-mêmes. Ils décrètent qu'il n'est pas possible de vivre au centre de la Terre, qu'il n'est pas possible de vivre au-delà de cent ans, qu'il n'est pas possible que la disparition du nuage qui encerclait la planète soit responsable du rétrécissement de la longévité ; et pourtant cela est vrai. Les savants se réfèrent à des textes déjà dépassés lorsqu'on les leur a transmis à l'école ou à l'université. Ces cavernes, comme celle dans laquelle nous sommes, ont été faites au contraire par des êtres extrêmement sensés. Pour en revenir aux Jardiniers de la Terre, ils pouvaient, bien sûr, tomber malades comme les simples humains ; parfois une opération était nécessaire, et comme on ne pouvait la faire sur terre, le patient était placé en catalepsie dans un sac en plastique hermétiquement fermé, et l'on demandait d'urgence un vaisseau sanitaire pour l'emmener. Il était alors soit opéré en vol, soit ramené vers sa planète d'origine. »

« Ces vaisseaux pouvaient aller à une vitesse extraordinaire, précisa le lama. Il n'y a pas si longtemps les gens disaient que jamais l'homme pourrait dépasser cinquante kilomètres à l'heure sous peine de mourir ; et puis cela se révéla faux. Ensuite ils dirent qu'il ne pourrait pas passer le mur du son, et aujourd'hui ils affirment qu'on ne peut pas aller plus vite que la lumière... Il y a, en effet, une vitesse de la lumière, Lobsang ; elle correspond aux vibrations lumineuses qui, émises par les objets, sont reçues par l'oeil humain qui voit ces derniers et ainsi les reconnaît. Quoi qu'en pensent les gens, je peux te dire, Lobsang, que d'ici quelques années les hommes auront des engins capables d'aller aussi vite, et même plus vite, que la lumière, comme les voyageurs de l'espace du temps où ces cavernes étaient exploitées. Le grand vaisseau qui se trouve dans l'autre salle était un des engins qu'ils utilisaient ; tu as vu que ses occupants étaient à leur poste prêts à décoller, mais empêchés certainement par une brusque secousse sismique qui fit ébouler les rochers sur l'ouverture. Aussitôt l'air a dû être automatiquement évacué tandis que ces hommes entraient en catalepsie. Cependant leur hibernation est tellement ancienne que si nous les ranimions ils souffriraient probablement de troubles mentaux. Lorsque certaines zones du cerveau ne reçoivent plus d'oxygène, elles sont irrémédiablement lésées, et l'individu n'est plus vraiment un être humain. Mieux vaut qu'il meure. Mais je parle trop... Passons dans une autre pièce. »

« Oui, Maître, interrompis-je, mais je voudrais d'abord voir vos jambes. Nous avons ici les moyens de les guérir très vite, profitons donc de ces techniques de pointe qui peuvent vous éviter des souffrances inutiles. »

« Très bien, futur docteur ! Allons donc à l'infirmerie voir ce qu'on peut faire pour mes jambes. »

Chapitre cinquième

Nous nous engageâmes dans le couloir qui desservait les différentes pièces en dehors de la salle principale, et bientôt nous arrivâmes à l'infirmerie. Dès que nous en franchîmes le seuil, la lumière apparut aussi intense que la première fois. Aucun signe dans la pièce ne pouvait laisser penser que nous y étions déjà venus ; même pas la tracé de nos pieds, pourtant couverts de poussière. Le sol venait d'être poli, semblait-il, et les robinets métalliques astiqués. Je remarquai cela au passage et j'eus envie de poser une multitude de questions, mais il fallait en priorité s'occuper des jambes de mon ami. « Maître, dis-je, vous n'avez qu'à vous asseoir sur le bord de la piscine et je vais retirer vos bandages. »

Le lama s'assit sur le bord en céramique et laissa pendre ses jambes dans la piscine. J'entrai dans celle-ci et commençai à retirer les pansements. Mais comme j'arrivais près de la peau j'eus un choc tellement tout avait mauvais aspect ; la bande était tout imprégnée d'un liquide jaunâtre. « Que se passe-t-il ? me demanda le lama. Tu es malade ? »

« Oh ! Maître, si vous voyiez ! m'écriai-je. Je crois que vous ne pourrez jamais redescendre tout seul, il va falloir faire monter un moine. »

« Lobsang, reprit mon ami, il ne faut pas toujours se fier aux apparences. Continue de défaire la bande. Ferme les yeux si tu préfères, ou bien je vais faire le travail à ta place. »

Je continuai donc ma besogne mais arrivai en un point où je ne pouvais aller plus loin ; le restant de la bande était englué dans une substance épaisse assez répugnante. Le lama attrapa alors la partie déjà enroulée que je tenais et, d'un geste brusque, fit venir à lui l'autre bout d'où pendaient des choses visqueuses. Le lama ne semblait pas gêné pour autant et, très calmement, déposa le tout par terre.

« Bon, je vais faire arriver l'eau maintenant, dit-il ; je ne pouvais pas le faire avant, tu te serais noyé. Maintenant sors, je tourne le robinet. »

Je remontai en vitesse, jetant au passage un coup d'oeil sur les jambes qui étaient vraiment dans un piteux état. Si nous avions été au Chakpori ou ailleurs on les lui aurait sans doute amputées. Mais comment mon ami ferait-il s'il n'avait plus l'usage de ses jambes ? Comment irait-il voir tous ceux qui ont besoin de lui ? Dès qu'il fut dans l'eau, cependant, on put voir des débris se détacher progressivement des plaies ; ils avaient une couleur jaunâtre et verdâtre et restaient à la surface. Le lama se haussa alors hors de l'eau pour ouvrir l'arrivée d'eau, ce qui eut pour effet de faire monter le niveau, et je vis alors les déchets disparaître dans ce que je pris pour un conduit d'évacuation.

Puis il consulta à nouveau le livre et effectua quelques réglages sur les différentes vannes de couleur. L'eau prit alors une teinte différente et une odeur de médicament se répandit dans l'air. Les jambes du lama étaient maintenant aussi roses que celles d'un nouveau-né. Il retroussa sa robe et descendit de quelques degrés les marches pour que l'eau lui arrive à mi-cuisse. Il se tenait immobile ou bien marchait de temps en temps de long en large. Ses jambes, en tout cas, guérissaient à vue d'oeil. Elles passèrent d'un rose maladif à un rose parfaitement sain, et il n'y eut bientôt plus trace de ces résidus jaunâtres qui tombaient peu à peu. Quant aux bandages que le lama avaient laissés sur le sol je fus stupéfait de ne plus les voir ; ils s'étaient tout simplement volatilisés ! J'étais tellement abasourdi par cette découverte que je m'assis sur le sol, oubliant que j'étais dans la piscine ! Lorsqu'on prend la position du lotus et que l'on se trouve dans l'eau, mieux vaut fermer la bouche. Je m'attendais à un bien plus mauvais goût et fus surpris du goût très agréable de ce médicament. Et très vite je m'aperçus que la dent qui, jusque-là, m'avait fait souffrir ne me faisait plus mal, et d'un bond je me levai et crachai quelque chose ; c'était précisément cette dent qui gisait maintenant sur le bord, fendue en deux. « Maudite dent, me dis-je en la regardant, tu peux maintenant me faire tout le mal que tu veux ! » Et brusquement se produisit un phénomène étrange ; la dent que je regardais se mit à avancer vers le mur et disparut à travers. Je restai un moment hébété, cherchant encore ce qui avait bel et bien disparu !

Je me retournai vers le lama Mingyar Dondup pour lui demander s'il ne l'avait pas vue ; il se trouvait alors en un endroit où la céramique avait une autre couleur et où de l'air chaud semblait sortir du sol. Quand il fut sec il s'écria : « À toi, maintenant ; tu ressembles à un poisson à moitié noyé. Viens te sécher tu es tout dégoulinant. »

"Un poisson à moitié noyé" : La comparaison m'allait assez bien, mais je me demandais comment un poisson pouvait être "noyé" alors qu'il vivait dans l'eau ; je fis part de cette réflexion au lama qui me répondit : « Mais si, si tu retires un poisson de l'eau, ses branchies s'assèchent immédiatement et si tu le remets dans l'eau il se noie réellement. On n'a pu encore expliquer le phénomène mais cela s'est vérifié. Je vois que cet air chaud te fait beaucoup de bien ; tu étais exténué et te voilà tout ragaillardi, prêt à courir un cent mètres. »

Je le rejoignis ensuite et regardai ses jambes de plus près. Elles changeaient à vue d'oeil et reprenaient peu à peu leur couleur d'origine. On ne pouvait imaginer qu'à peine une heure auparavant la chair pendait en lambeaux. Elles étaient maintenant parfaitement saines, et dire que j'avais pensé qu'on les amputerait.

« Maître, dis-je, j'ai tellement de questions à vous poser que j'en suis presque honteux. Me diriez-vous, par exemple, pourquoi les boissons et les aliments qui sont ici sont encore comestibles ; pourquoi les lieux où nous nous trouvons ont-ils gardé l'aspect du neuf après tant d'années ? »

« Lobsang, commença le lama, nous vivons dans une drôle d'époque ; une époque où personne ne fait plus confiance à personne. Très récemment encore, les populations blanches ne voulaient pas croire à l'existence de pays où les gens avaient la peau noire ou jaune. Cela leur paraissait impossible. De même les voyageurs qui, pour la première fois, virent des chevaux et des cavaliers ; revinrent dans leur pays en disant avoir vu des centaures, c'est-à-dire des êtres moitié homme moitié cheval. Ensuite, quand on su qu'il existait des animaux appelés chevaux sur lesquels les hommes pouvaient monter, il y eut encore des gens pour ne pas le croire ; ils continuaient à voir dans ce phénomène des êtres humains qui, pour une raison quelconque, auraient été transformés en animaux. On pourrait citer quantité d'exemples de ce type. Les gens ont du mal à accepter toute chose nouvelle qu'ils n'ont pas vue de leurs propres yeux ou touchée ou démontée de leurs propres mains. Nous sommes en présence ici des réalisations d'une civilisation très évoluée qui remonte à une époque antérieure à la constitution de ce que nous appelons l'Atlantide. A cette époque on savait comment arrêter la croissance et l'évolution des êtres et des choses. Cela se faisait automatiquement et seule l'approche d'un être humain au-delà d'un certain seuil pouvait remettre le mécanisme en marche. Ainsi si personne ne vient ici, ces lieux où nous sommes demeureront intacts sans trace d'une quelconque pollution. En revanche, si trop de monde y vient, ils ne tarderont pas à se détériorer et à prendre la marque du temps. Mais heureusement peu de gens sont venus ici à ce jour. Il n'y a eu que deux occupations. »

« Deux occupations ? interrogeai-je. Comment le savez-vous ? »

Le lama me montra alors un objet qui pendait du plafond. « Regarde ce compteur, dit-il, il enregistre chaque nouvelle arrivée. Il indique le chiffre trois ; cela veut donc dire qu'il n'y a eu avant nous qu'un seul être à venir ici. Après notre passage, dans trois ou quatre jours, il attendra l'arrivée des prochains occupants qui à leur tour se demanderont qui a bien pu les précéder. J'essaye de te prouver à quel point cette civilisation était technologiquement avancée lorsqu'elle construisit de pareilles choses. Elle avait touché un degré d'évolution que le monde actuel n'a pas encore atteint. Il y eut tout d'abord les Gardiens de la Terre, puis les Jardiniers de la Terre ; ils pouvaient faire fondre la pierre, aussi dure soit-elle, et lui donner l'aspect du verre ; ils ont inventé ce que nous appelons une liquéfaction à froid, sans production de chaleur, si bien que les cavernes étaient immédiatement utilisables. »

« Ce que je ne comprends pas, dis-je, c'est la raison pour laquelle ces individus extrêmement évolués tenaient à vivre dans ces montagnes. Pourquoi voulaient-ils s'y cacher ? »

« Tu vas comprendre tout cela, me dit le lama lorsque nous serons dans la salle du temps passé, présent et futur. Elle conserve en mémoire tous les événements qui se sont produits depuis le début des temps. L'histoire que l'on apprend dans les livres scolaires n'est pas toujours véridique. Elle a souvent été écrite de façon à satisfaire le prince ou le dictateur du moment. L'élite au pouvoir veut souvent faire croire que son règne est une période privilégiée par rapport à ce qui a été. Ce que tu vas voir, par contre, ne peut être mis en doute car toutes ces informations proviennent des Archives Akashiques. »

« Les Archives Akashiques ? repris-je. Mais je croyais que l'on ne pouvait y avoir accès que par un voyage dans l'astral ? Comment peut-on y avoir accès étant ici dans ces montagnes ? »

« Tu oublies, Lobsang, me répondit le lama, que les informations peuvent être reproduites et stockées. Nous avons atteint un certain niveau de civilisation et nous pensons être supérieurement intelligents, nous demandant si quelqu'un peut nous égaler ; mais je vais te montrer ce qu'il en est réellement. Viens avec moi. Il faut marcher un peu, mais l'exercice te fera du bien. »

« Maître, dis-je, peut-on vous éviter de marcher ? N'y a-t-il pas ici quelque chose qui ressemble à un traîneau ou bien un carré d'étoffe sur lequel vous vous poseriez pendant que je vous tirerais. »

« Non, Lobsang, merci, répondit mon ami, je peux très bien marcher. D'ailleurs, comme à toi cela me fera du bien. Allons, partons ! »

Nous nous mîmes en route mais j'aurais voulu avoir le temps de m'attarder auprès de chaque chose que nous découvrions en chemin. J'étais très intrigué par les portes ; chacune comportait une inscription particulière. « Toutes ces pièces, m'expliqua mon guide, correspondent à des sciences particulières ; chacune d'elles nous est parfaitement inconnue à nous pauvres ignorants aveugles qui cherchons à nous frayer un chemin dans le labyrinthe de cette habitation. Mais je ne suis pas tout à fait aveugle puisque je peux lire ces inscriptions ; et comme je te l'ai dit, je suis déjà venu dans ces cavernes. »

Nous parvînmes enfin devant un mur apparemment nu. De chaque côté se trouvait une porte, mais le lama les ignora. Il resta devant le mur et prononça sur un ton autoritaire des paroles que je ne compris pas. Puis, brusquement, la surface blanche se fissura et les deux pans de mur s'écartèrent pour disparaître de chaque côté du corridor. La salle qui apparut alors n'était que faiblement éclairée ; la lueur que l'on y entrevoyait ressemblait au scintillement des étoiles. La salle était immense et donnait une impression d'infini.

La paroi se referma derrière nous dans un léger bruissement. Nous nous trouvions de l'autre côté du mur blanc.

La lueur se fit plus intense, si bien que nous pûmes distinguer une énorme boule en suspension dans l'espace. En fait elle n'était pas vraiment ronde, mais avait plutôt une forme de poire. Toute sa surface était parcourue d'éclairs. « Ces éclairs, expliqua mon guide, sont dus au champ magnétique que crée autour de lui le globe terrestre ; tu apprendras bientôt cela. »

Je restai bouche bée devant le phénomène. Le globe me semblait enveloppé de rideaux aux couleurs chatoyantes et brillantes qui ondulaient d'un pôle à l'autre ; ces couleurs s'estompant au niveau de l'équateur.

Le lama prononça quelques mots en une langue qui m'était inconnue. Une lumière rose tendre comme celle qui accompagne la naissance du jour se répandit alors et j'eus la sensation de m'éveiller d'un rêve.

Je ne rêvais pourtant pas. « Nous allons nous asseoir ici, dit mon ami, auprès de ce module qui permet de faire varier les époques. Sache, Lobsang, que tu n'es plus maintenant dans la troisième dimension mais dans la quatrième. Y accéder et pouvoir le supporter ne sont pas donnés à tout le monde. Si tu te sens mal, avertis-moi aussitôt. »

Je pouvais à peine distinguer la main droite du lama qui s'apprêtait à tourner un bouton. Il se retourna vers moi et insista : « Lobsang, te sens-tu parfaitement bien ? Pas de nausée ? »

« Tout va très bien, Maître, dis-je, je suis simplement fasciné par tout ce qui m'entoure et j'ai hâte de savoir ce que l'on va voir en premier. »

« Eh bien ! tout d'abord nous allons assister à la formation du monde, dit mon guide, puis nous verrons l'arrivée des Jardiniers de la Terre. Ils viennent tout d'abord repérer les lieux, et ils repartent ensuite pour établir une stratégie. Ils reviendront plus tard à bord d'un grand vaisseau spatial ; c'est ainsi que l'on peut définir la Lune, il me semble. »

Brusquement tout s'obscurcit. C'était une obscurité comme je n'en avais jamais expérimentée de pareille. Rien ne pouvait lui être comparé, pas même une nuit sans lune ou une pièce fermée sans fenêtre. C'était l'obscurité complète, et soudain quelque chose apparut qui me fit presque basculer de mon siège tant c'était terrifiant. À une vitesse incroyable, deux bolides lumineux venaient de se heurter et l'écran s'éclaboussait de lumière. Des tourbillons de fumée de toutes les couleurs s'en échappaient, et en dehors du globe et de l'écran plus rien n'existait. Ce n'était que des fleuves de feu s'échappant de cratères volcaniques. L'air était oppressant. Ma conscience était quelque peu voilée. J'avais le sentiment de voir par personne interposée ; il me semblait n'être pas vraiment là en chair et en os.

J'étais de plus en plus fasciné par le spectacle qui se déroulait devant moi. Le globe me parut se rétracter quelque peu et les volcans semblèrent se calmer mais d'épaisses fumées continuaient à sortir des mers à cause de la lave bouillante qui s'y était déversée. Il n'y avait rien sur terre en dehors du roc et de l'eau, et seule une étroite bande non immergée entourait irrégulièrement le globe ; son contour semblait avoir été tracé par la main hésitante d'un enfant.

La masse terrestre prit une forme de plus en plus sphérique tandis qu'elle se refroidissait. Mais il n'y avait toujours à sa surface que de la pierre et de l'eau, et de violentes tempêtes y faisaient rage. Sous l'effet des vents, les cimes montagneuses basculèrent et les rochers dévalèrent les pentes pour se réduire bientôt en poussière.

C'est cette poussière due à l'érosion qui forma la terre proprement dite qui recouvre le globe. Puis je vis l'écorce terrestre se soulever et trembler tandis que des colonnes de fumée et de vapeur s'en échappaient ; soudain l'écorce se fendit et un bloc à moitié détaché resta un moment en suspens, comme s'il attendait d'être "réharponné". Du haut de ses pentes ce n'était que glissades effrénées d'animaux qui terminaient leur course par un plongeon dans la mer en furie. Enfin la fissure s'élargit et la masse de terre s'effondra dans les flots.

Il me semblait que je voyais en même temps l'envers du monde. À ma grande stupéfaction je vis aussi des terres surgir des profondeurs marines et comme une main gigantesque qui les soulevait pour les mettre en place. Sur ces blocs il n'y avait ni arbres ni plantes, rien que de la pierraille. Comme je continuais à regarder ce spectacle je vis une montagne exploser et projeter des flammes jaunes, rouges et bleues. Des flots de lave incandescente dévalaient les pentes, mais dès que ces coulées atteignaient la mer elles se solidifiaient et se transformaient en une épaisse gelée d'un bleu jaunâtre qui bientôt recouvrit toute la roche.

Quittant l'écran des yeux je me demandai alors où était mon guide. Mais il était derrière moi. « C'est intéressant, n'est-ce-pas ? dit-il, mais comme nous avons beaucoup de choses à voir je te propose de passer à une autre période. Nous laisserons la terre encore nue se refroidir pour la retrouver couverte de végétation. »

Je me réinstallai dans mon fauteuil toujours en proie à la plus vive excitation. Je n'arrivais pas à croire que tout cela n'était pas un rêve. Je me faisais l'effet d'un dieu assistant à la naissance du monde. J'avais aussi l'impression de voir bien plus loin que dans la réalité. Mes pouvoirs étaient extraordinaires puisque je voyais aussi bien les flammes dévorer le centre de la Terre et la laisser aussi creuse qu'un tambour, que des projectiles divers, des météorites et autres choses étranges heurter sa surface.

Soudain, à quelques mètres de moi, me semblait-il, s'écrasa un drôle d'engin qui s'éventra tandis qu'en sortaient des êtres et divers appareils. Plus tard, pensais-je, on découvrira peut-être cette épave, et les hommes s'interrogeront sur les causes de sa chute et de sa provenance. « Tu as raison, Lobsang, me dit alors mon guide qui avait capté ma pensée, cela est arrivé. Des mineurs ont découvert ainsi des choses très intéressantes ; aussi bien des appareils totalement inconnus que des ossements. On a retrouvé notamment le squelette complet d'un être gigantesque. Toi et moi, Lobsang, sommes les seuls à voir ceci ; avant que cet appareil soit terminé, les dieux que l'on appelle les Jardiniers de la Terre s'étaient disputés pour des histoires de femme ; c'est pour cela que nous ne pouvons voir que la formation de notre monde. A l'origine, cet appareil devait permettre de voir tous les autres univers. Cela aurait été fabuleux ! »

Les météorites pleuvaient de partout, soulevant des geysers d'eau quand elles tombaient dans la mer ou creusant d'immenses baignoires quand elles tombaient sur le roc ou le sol sablonneux.

Le lama tourna alors un autre bouton et les images se mirent à défiler à très grande vitesse, puis le rythme se ralentit et l'on vit à nouveau la surface du globe recouverte cette fois d'une végétation luxuriante. Les fougères étaient aussi grandes que des arbres et s'élevaient vers un ciel dans lequel flottaient des nuages roses ; tout avait cet aspect rosé, et il était étonnant de voir les créatures respirer puis exhaler cette vapeur rose. Je me lassai bientôt de ce tableau et regardai plus loin. Il y avait des monstres horribles qui d'un pas lent et pesant avançaient à travers des marécages ; rien ne semblait pouvoir les arrêter. Puis une créature gigantesque apparut venant à l'encontre d'un groupe d'animaux plus petits ; ceux-ci ne voulant pas s'écarter, et le plus gros ne s'arrêtant pas, ce dernier qui portait sur son nez une énorme corne se mit alors à foncer dans le troupeau, tête en avant. Sur le sol détrempé, maculé de sang et parsemé d'intestins et d'autres matières organiques, arrivèrent ensuite d'étranges créatures à six pattes qui venaient de la mer ; leurs mâchoires ressemblaient à deux pelles. Ils enfournèrent prestement tout ce qu'ils trouvaient et quand ils eurent terminé, ces animaux semblaient encore chercher quelque chose à se mettre sous la dent. L'un de leurs compagnons avait buté contre un tronc d'arbre ou quelque chose de ce genre, et s'était cassé une patte. Avisant cela, ils se précipitèrent sur lui et le dévorèrent tout vivant, ne laissant que les os pour témoigner de l'événement. Mais ces os eux-mêmes furent bien vite recouverts de feuilles, elles-mêmes résidus de plantes parvenues à maturité et qui étaient crevées. Je pensais que des millions d'années plus tard on retrouverait ces ossements, peut-être, au milieu d'un gisement de houille formé à partir de ces matières organiques, et l'on s'extasierait...

Le monde ne cessait de se dérouler devant moi et de plus en plus vite car le rythme d'évolution s'accentuait. Le lama Mingyar Dondup tendit le bras encore vers une manette et de son coude gauche me donna une bourrade : « Tu ne dors pas, Lobsang ? interrogea-t-il. Ce que tu vas voir maintenant est capital ; sois très attentif. » Il tourna la manette et une autre image apparut — encore que ce terme d'image soit impropre puisque les trois dimensions y étaient reproduites ; le lama me donna une autre bourrade et me montra le ciel pourpré. Regardant dans la direction qu'il m'indiquait je vis comme un rayon d'argent qui lentement descendait vers le sol ; c'était un tube dont les deux extrémités étaient fermées. Il émergea bientôt complètement de la couche de nuages et se balança à quelques mètres du sol pour finalement s'y poser en douceur. Il resta là un moment, immobile. Il ressemblait à un animal qui, avant de se hasarder hors de sa coquille, regarderait d'un oeil méfiant ce qui l'entoure.

Sans doute l'inspection fut-elle positive car bientôt un pan de la carcasse métallique s'ouvrit et s'abattit sur le sol dans un bruit sourd. Puis quantité de personnages apparurent dans l'ouverture. Ils étaient deux fois plus grands et plus gros qu'un homme de l'espèce actuelle, et ils étaient revêtus d'une combinaison particulière qui les couvrait de la tête aux pieds. Ce qui recouvrait le visage était une matière transparente qui permettait de voir leurs traits autoritaires et sévères. Ils étaient tous penchés sur une carte, semblait-il, et marquaient des repères. Ils se mirent bientôt à descendre un par un le long de la paroi métallique qu'ils avaient jetée sur le sol mais dont une extrémité était restée attachée au vaisseau. On pouvait voir maintenant leur combinaison protectrice très distinctement. L'un de ces hommes — du moins ce qui semblait être des hommes, car il était difficile de le déterminer sous la combinaison et le casque transparent ; il y avait également beaucoup de fumée —, l'un des hommes donc, glissa tout à coup de la passerelle et tomba la tête la première sur le sol. Déjà il était encerclé par d'infâmes créatures jaillies de la végétation alentour, et ses camarades sortirent précipitamment, pour le défendre, des armes qu'ils portaient à leur ceinture. Ils le relevèrent et le remirent sur la passerelle ; sa combinaison avait été déchirée par les griffes des animaux et du sang s'écoulait. Deux des hommes le ramenèrent à l'intérieur du vaisseau et ils ressortirent en tenant quelque chose à la main. Ils s'arrêtèrent sur la passerelle et tous deux appuyèrent sur un bouton de l'appareil qu'ils portaient. Des flammes apparurent à l'extrémité d'une sorte de fuseau, et tous les insectes qui se trouvaient sur leur passage furent anéantis. Quand la plate-forme fut bien nettoyée ils la relevèrent et elle reprit sa place dans la carcasse du grand vaisseau.

Les hommes qui portaient le lance-flammes nettoyèrent pareillement toute la surface qui se trouvait au pied de l'appareil puis partirent rejoindre leurs camarades dans une véritable forêt de fougères. Il était facile de retrouver la trace de ceux qui passaient à travers ces fougères géantes car ils utilisaient une sorte de faux qui les coupait à la base.

Voulant voir de plus près ce qu'ils faisaient, je changeai de place et m'assis un peu plus sur la gauche. De là j'avais une meilleure vue et les hommes semblaient se diriger vers moi. Devant le groupe marchaient deux hommes qui actionnaient ce que j'avais pris pour une faux ; en fait c'était un appareil qu'ils poussaient devant eux et qui semblait muni d'une lame rotative. Le groupe arriva bientôt dans une sorte de clairière où se trouvaient différents animaux. Les animaux regardèrent les hommes et réciproquement. Ces derniers, voulant tester leur agressivité, prirent un tube métallique qu'ils dirigèrent vers l'un des animaux ; une petite pièce métallique s'en échappa dans une explosion formidable, et l'animal qui avait été visé éclata littéralement, tandis que ses débris retombaient alentour. Cela me rappelait un moine que j'avais vu tomber du haut de la montagne ; son corps avait pareillement volé en éclats. Quant aux autres animaux, ils prirent la fuite.

« Nous allons encore un peu avancer, dit soudain mon guide, nous avons beaucoup de chemin à faire. Nous allons sauter mille ans. » Là-dessus il tourna l'une des manettes, et toutes les images défilèrent à très grande vitesse avant de se stabiliser à nouveau. « Voici une époque moins barbare, me dit mon guide, tu vas voir comment on construisait des cavernes. »

Nous regardâmes à nouveau. Des collines peu élevées ondulaient devant nous ; mais comme elles se rapprochaient nous vîmes qu'il s'agissait en fait de promontoires rocheux recouverts, sur leurs flancs, d'une espèce de mousse verdâtre.

Plus loin on voyait des habitations à l'aspect très étrange. Imaginez une balle que l'on aurait coupée en deux et dont on aurait posé la moitié à plat sur le sol, et vous aurez une idée de leur configuration ! Des individus en sortaient ; ils étaient vêtus d'habits très collants qui ne laissaient aucun doute sur leur sexe. Ils n'avaient plus cette fois de casques transparents. Ils parlaient entre eux et il semblait même qu'ils se disputaient. L'un d'entre eux était le chef apparemment. Il donna soudain quelques ordres et un engin sortit d'un garage pour se diriger vers les promontoires rocheux. L'un des hommes s'avança et s'assit à l'arrière de l'appareil, sur un siège métallique. L'appareil était muni de chaque côté et sur le devant d'espèces de tuyaux d'où sortait quelque chose qui avait pour effet de faire fondre la pierre sur son passage ; la pierre se rétractait aussitôt, et comme l'engin était équipé de lampes très puissantes nous comprîmes qu'il était en train de forer un tunnel dans la roche. Après avoir parcouru une certaine distance il se mit à tourner en rond, et au bout de quelques heures il avait creusé une caverne que nous reconnûmes comme étant celle dans laquelle nous avions pénétré en premier. Elle était immense, et elle était destinée apparemment à servir de hangar aux vaisseaux spatiaux. Tout cela nous laissait perplexes ; nous ne pensions plus ni à boire ni à manger, et le temps n'avait plus d'importance. Quand cette caverne fut terminée, la machine se mit à excaver suivant une ligne qui devait être tracée sur le sol, et cela forma progressivement un couloir qui semblait sans fin.

D'autres engins arrivèrent qui creusèrent, de chaque côté, des salles de différentes dimensions. Pour y parvenir, ils faisaient fondre la muraille et la repoussaient en arrière, cela donnant des murs parfaitement lisses et brillants, sans la moindre poussière. Tandis que la machine faisait son travail, des équipes d'hommes et de femmes pénétraient dans les différentes pièces portant toutes sortes de boites ; mais celles-ci paraissaient flotter dans l'air ; sans doute n'avaient-ils pas beaucoup de mal à les porter. Une espèce de surveillant se tenait au milieu de la pièce et indiquait où l'on devait les poser. Quand elles furent en place ils se mirent à déballer. Il y avait d'étranges objets ; je crus reconnaître un microscope pour en avoir déjà vu un chez le delaï-lama qui en avait reçu un d'Allemagne.

Puis nous fûmes attirés par une querelle qui venait d'éclater entre deux factions opposées d'hommes et de femmes. On criait et on gesticulait beaucoup. Puis une véritable armée d'individus — hommes et femmes mêlés — monta à bord d'un des vaisseaux et, sans la moindre civilité, en fermèrent la porte pour s'envoler bien vite dans le ciel. Quelques jours plus tard (durée relative pour la période que nous regardions), un certain nombre de vaisseaux revinrent. Ils restèrent un moment en suspens au-dessus du camp. Puis un battant s'ouvrit à l'arrière de chaque appareil et des projectiles se déversèrent. À terre ce n'était que courses éperdues des gens. Mais quand le premier projectile heurta le sol, tous se jetèrent à terre et une formidable explosion accompagnée de flammes pourpres s'ensuivit. Une lumière aveuglante nous empêcha de voir la suite, mais bientôt nous aperçûmes à travers les fougères géantes une multitude de traits lumineux qui, lorsqu'ils atteignaient l'un des engins volants, le faisaient tomber en flammes.

« Tu vois, Lobsang, dit soudain mon guide, même les Jardiniers de la Terre avaient leurs problèmes, problèmes d'origine sexuelle. Il y avait trop d'hommes et pas assez de femmes, et lorsque les hommes avaient été trop longtemps frustrés ils réagissaient très violemment. Mais nous n'allons pas nous attarder là-dessus, ce sont seulement des histoires de crimes et de viols. » Au bout d'un certain temps les vaisseaux repartirent, sans doute vers le vaisseau mère qui les attendait un peu plus loin dans l'espace. Plus tard, des vaisseaux plus importants revinrent et atterrirent. Des hommes lourdement armés en descendirent et ils commencèrent une chasse à l'homme dans la forêt vierge. Ils n'épargnaient personne, tuant les hommes sans discuter et capturant les femmes qu'ils faisaient prisonnières dans leurs vaisseaux.

Il fallut faire une pause. Nos entrailles criaient famine et nous avions soif. Nous préparâmes notre tsampa traditionnelle et après avoir bu de l'eau, mangé et effectué quelques autres besognes nous revînmes dans la salle représentant l'univers. Le lama Mingyar Dondup actionna une fois de plus une manette et les images réapparurent. Le monde que nous voyions était peuplé maintenant de créatures naines aux jambes arquées. Elles portaient de drôles d'armes faites d'un bout de bois surmonté d'une pierre extrêmement tranchante qu'elles affûtaient sans cesse. Un certain nombre d'individus étaient occupés à la fabrication de ces armes tandis que d'autres en construisaient d'autres modèles qui consistaient en bandes de cuir du milieu desquelles ils plaçaient de grosses pierres. Deux hommes tiraient sur la lanière que l'on avait détrempée pour la rendre flexible, et lorsqu'ils la relâchaient la pierre placée en son centre s'élançait vers l'ennemi. Mais c'était l'évolution des différentes civilisations qui surtout nous intéressait. Aussi le lama appuya-t-il une nouvelle fois sur le bouton de commande et l'écran s'obscurcit. Quelques instants plus tard les premières lueurs de l'aube apparurent pour faire place bientôt à la véritable lumière du jour. Nous pûmes alors distinguer une ville assez imposante toute hérissée de flèches et de minarets. Des ponts qui me paraissaient très légers reliaient des tours entre elles et je m'étonnai de leur résistance quand je vis la circulation qu'ils devaient soutenir ; mais je m'aperçus bien vite que cette circulation était aérienne. Il y avait néanmoins quelques personnes qui marchaient dessus et aussi dans les rues à plusieurs niveaux. Soudain un terrible mugissement retentit. Nous ne comprîmes pas tout d'abord qu'il venait du monde que nous regardions, mais très vite nous vîmes une multitude de points minuscules arriver sur la ville. Quand ils se trouvèrent au-dessus ils tournoyèrent en lâchant quelque chose.

La belle cité s'effondra. Les tours se vrillèrent tandis que les ponts se pliaient en accordéon, le tout formant un inextricable amas de matériaux inutilisables. Des corps tombaient des plus hauts édifices et à leurs vêtements on reconnaissait leur appartenance sociale.

Nous regardions sans mot dire. Et nous assistâmes à une contre-attaque sous forme d'autres points noirs venus d'une direction opposée à celle des envahisseurs. Le combat fut acharné, les nouveaux venus semblant n'attacher aucun prix à leur vie. Ils lançaient divers projectiles en direction de l'ennemi, et lorsque ceux-ci manquaient leur but ils n'hésitaient pas à se lancer eux-mêmes sur leurs appareils contre ce qui me semblaient être des bombardiers.

Puis la nuit tomba sur ce tableau, mais une nuit illuminée par les flammes gigantesques qui s'élevaient de la ville. Sur le globe qui était devant nous, ce n'était que villes en feu, et flammes surgissant de toutes parts. Quand un nouveau jour se leva et qu'un soleil rougeoyant monta dans le ciel, un bien pénible spectacle s'offrit à nos yeux. Le sol était jonché d'épaves, formant çà et là des monticules, et recouvert de cendres et de débris de ferraille.

« Nous allons passer à autre chose, c'est trop affreux, dit le lama, d'autant que toi tu es appelé à connaître pareille misère dans ta vie sur terre. »

Le globe qui représentait l'univers tourna, tourna... L'obscurité fit place à la lumière, et réciproquement, un certain nombre de fois ; et comme auparavant, il finit par se stabiliser dans une position donnée, continuant néanmoins de tourner, mais au ralenti.

En regardant de tous côtés nous aperçûmes bientôt des hommes accompagnant ce qui semblait être une charrue. Des chevaux tiraient ces instruments sur toute la surface de la terre et, les uns après les autres, les différents édifices s'écroulaient dans les sillons qu'ils creusaient. Ce labourage continua des jours durant, jusqu'à ce qu'il n'y eut plus sur terre aucune trace de la civilisation précédente.

« Je crois que c'est suffisant pour aujourd'hui, dit alors le lama Mingyar Dondup. Il ne faut pas nous fatiguer les yeux, nous avons encore beaucoup à voir demain. Ce que tu vois actuellement va se reproduire un grand nombre de fois jusqu'à ce que toute vie sur terre disparaisse dans des combats épouvantables. Bon, allons manger quelque chose et nous coucher ensuite. »

Je le regardai un peu étonné. « Nous coucher ? Mais comment savez-vous, Maître, que c'est déjà la nuit ? » Mon guide me montra du doigt un petit carré où se trouvait une main qui servait de repère sur un fond de tuiles, semblait-il, divisé en plusieurs sections et indiquant différents degrés de lumière et d'ombre, la graduation allant de la lumière la plus intense à l'obscurité la plus sombre. « Tu vois, Lobsang, me dit le lama, un nouveau jour va bientôt naître, mais nous avons encore du temps pour nous reposer. Pour ma part, je vais aller me baigner dans cette fontaine de Jouvence si bénéfique pour mes jambes ; elles me font encore très mal. »

« Maître, m'écriai-je, je vais vous aider. » Je me précipitai dans la salle où était la piscine et retroussai ma robe. L'eau commençait à monter, et comme je l'avais vu faire je tournai l'un des robinets pour qu'elle continue à couler quand je serais sorti. J'actionnai aussi la manette qui dispensait le médicament ; celui-ci se dissolvait très rapidement dans l'eau.

Le lama s'assit sur le bord de la piscine et laissa pendre ses jambes dans l'eau. « Ça fait du bien ! s'exclama-t-il. Je pense que mes plaies vont guérir très vite maintenant et que ce ne sera plus qu'un mauvais souvenir et une occasion de s'étonner du pouvoir merveilleux de cette eau.

Je frottai la surface de la peau vigoureusement pour faire tomber les derniers résidus de tissu nécrosé, et bientôt les jambes retrouvèrent leur aspect normal. « Ça va beaucoup mieux ! commentai-je. Pensez-vous que ce bain a assez duré ? »

« Oui, oui, nous n'allons pas y passer toute la nuit ! répondit-il. Il nous faut manger un peu maintenant. » Il sortit de la piscine tandis que j'appuyais sur le bouton d'évacuation ; cette tâche accomplie j'allai rejoindre mon ami.

« Notre journée a été bien remplie, dit-il. Je te propose un bol d'eau et de tsampa, puis nous irons nous coucher. Nous mangerons mieux demain. » Assis par terre dans la position traditionnelle du lotus nous mangeâmes donc ; mais nous ne nous servions plus de nos doigts comme nous le faisions avant ; nous devenions très raffinés puisque nous utilisions ces ustensiles que l'on appelle des cuillers et qui sont l'apanage des peuples civilisés !

Avant même d'avoir terminé mon bol, je tombai à la renverse et sombrai dans un profond sommeil, loin des tournoiements du monde.

Chapitre sixième

Brusquement je me dressai sur mon séant.

Autour de moi ce n'était qu'obscurité et je me demandais où j'étais. Mais bientôt une lueur apparut qui n'avait rien de la clarté brutale qui apparaît lorsqu'on allume une chandelle dans la nuit. Elle ressemblait au contraire à l'embrasement progressif de l'aube. J'entendais le lama Mingyar Dondup bricoler dans la cuisine. Il m'appela. « Lobsang, dit-il, je te prépare un petit déjeuner comme tu devras en manger plus tard lorsque tu seras en Occident. »

Là-dessus il eut un petit rire joyeux.

Je me levai et me dirigeai vers la cuisine. Puis, me ravisant, je fis volte-face pour aller d'abord satisfaire mes besoins naturels. Je pouvais ensuite, l'esprit plus libre, aller rejoindre mon ami.

Il était en train de verser quelque chose dans une assiette. Cela avait une drôle de couleur, entre le brun et le rouge, et il y avait à côté deux oeufs frits (je n'en avais encore jamais mangé à l'époque). Le lama me fit asseoir et se tint derrière moi. « Ceci est une fourchette, commença-t-il en me la tendant, tu la prends dans ta main droite et tu maintiens avec le morceau de "bacon" que tu coupes avec le couteau que tu tiens dans ta main gauche. Une fois qu'il est coupé en deux tu piques l'un des morceaux avec ta fourchette et tu le portes à ta bouche. »

« Quelle drôle d'idée ! » m'exclamai-je en prenant le fameux "bacon" entre le pouce et l'index tandis que je recevais une tape sur le genou de la part de mon guide.

« Non, Lobsang ! dit-il, il te faudra aller un jour en Occident pour des raisons très précises et tu devras adopter leur mode de vie. Autant t'entraîner dès maintenant. Prends le "bacon" avec ta fourchette et porte-le à ta bouche. Quand il est dans ta bouche tu retires ta fourchette. »

« Je ne peux pas », m'écriai-je.

« Comment tu ne peux pas ! reprit mon ami, fais comme je te dis de faire. »

« J'avais cette chose dans la bouche quand vous m'avez frappé le genou, répliquai-je, et je l'ai avalée ! » « Eh bien ! tu n'as qu'à reprendre un autre morceau, dit le lama ; pique avec ta fourchette, porte à ta bouche et maintenant retire ta fourchette. »

Je fis comme il me disait, mais trouvai tout cela bien stupide. Pourquoi utiliser cet ustensile métallique pour mettre des aliments dans sa bouche ! C'était la chose la plus folle dont j'avais eu connaissance à ce jour ; mais ce qui suivit l'était encore plus. « Tu places la partie bombée de ta fourchette sous l'un des oeufs, dit ensuite le lama, et avec le couteau tu en coupes à peu près le quart, et tu portes ceci à ta bouche. »

« Quand je serai en Occident, est-ce que je devrai vraiment manger comme cela ? » demandai-je à mon guide.

« Bien sûr, répondit-il, et c'est pourquoi tu dois t'y habituer. Les doigts de la main sont très utiles, mais les individus d'un certain niveau limitent néanmoins leur usage ; et n'es-tu pas promis à être de ceux-là ? Pourquoi penses-tu que je t'aie amené ici ? »

« Mais, Maître, nous sommes arrivés ici par hasard ! » dis-je.

« Bien sûr que non, reprit le lama, nous sommes arrivés ici par hasard, en effet, mais c'était néanmoins là que nous devions venir. Le vieil ermite était le gardien de ces lieux. Il est resté là pendant environ cinquante ans, et je t'amenais ici pour que tu apprennes quelque chose de plus. Mais j'ai l'impression que tu t'es abîmé la cervelle en tombant sur ce rocher ! »

« Je me demande quel âge ont ces oeufs », dit-il ensuite pour lui-même. Puis il se leva et alla chercher la boîte d'où il les avait sortis.

« Ces oeufs et ce "bacon", dit-il triomphalement après avoir dénombré plusieurs zéros, sont là depuis trois millions d'années ! et pourtant les oeufs sont aussi frais que s'ils étaient pondus d'hier ! »

Je me penchai sur les restes de mon repas, l'air pensif. J'avais déjà vu des aliments, même congelés, s'abîmer et voilà que je mangeais des aliments vieux de trois millions d'années. Tout cela me laissait rêveur. « Décidément il y a beaucoup de choses que je ne comprends pas, dis-je une fois de plus à mon guide. Ces oeufs sont frais, je suis d'accord avec vous, mais comment est-ce possible ? »

« Il faudrait entrer dans le détail mais cela donnerait quelque chose de très compliqué. Je vais donc schématiser quelque peu pour te donner néanmoins une idée. Imagine une quantité d'éléments que nous appellerons des cellules. Ces cellules peuvent être réunies et former différents objets. Avec des éléments l'enfant, par exemple, construit une maison puis il la détruit pour bâtir quelque chose d'autre. Disons que le morceau de bacon ou l'oeuf sont constitués d'un certain nombre de cellules. Chacune de ces cellules est éternelle puisque la matière ne périt pas. Si la matière périssait, le monde n'existerait plus. Dans l'ordre naturel, ces cellules vont s'agglomérer de façon à former un morceau de bacon, un oeuf, etc. Et quand tu vas manger ce bacon ou cet oeuf rien ne sera perdu, car ces aliments, une fois transformés par ton organisme, feront de l'engrais dont se nourriront les végétaux en devenir ; et si un mouton ou un cochon mangent ces plantes ou ces herbes, ils ne s'en porteront que mieux. Ces cellules sont la base de toute vie. »

« Elles peuvent être ovales, poursuivit le lama, c'est d'ailleurs leur forme normale. Les cellules déterminent la configuration d'un individu. S'il est grand et mince, c'est que toutes ses cellules sont disposées dans la même direction. Mais si un individu, par exemple, aime la bonne chère et mange au-delà de ses besoins pour le seul plaisir de manger, ses cellules qui étaient ovales à l'origine vont s'arrondir, et si l'on n'augmente pas leur capacité en fonction de cette nouvelle forme, l'individu sera moins grand que ce qu'il aurait été s'il avait été mince. »

Accroupi sur mes talons, j'écoutais ces explications avec grand intérêt. « Mais à quoi servent ces cellules, demandai-je enfin, si elles n'ont pas en elles quelque chose qui dispense la vie et si elles ne déterminent pas ce qu'un individu peut faire ou ne pas faire ? » Le lama sourit et répliqua : « Je t'ai dit que je simplifiais. Il existe différents types de cellules. Mais tout dépend aussi de la façon dont tu traites ces cellules ; tu peux devenir un génie comme tu peux aussi sombrer dans la folie avec le même type de cellules. Je me demande de quel côté tu penches en ce moment ! »

Nous avions fini notre petit déjeuner en transgressant la règle qui veut que l'on ne parle pas en mangeant par respect pour la nourriture. Mais, sans doute, le lama savait-il ce qu'il faisait et peut-être avait-il une permission spéciale pour enfreindre les règles de notre ordre.

« Nous allons continuer notre visite, dit mon ami, il y a encore beaucoup à voir, et notre désir de connaître les différentes civilisations peut ici être satisfait. Nous pouvons voir sur le vif leur ascension et leur chute. Mais il ne faut pas trop abuser de la machine à remonter le temps. Il faut de temps en temps des récréations. Terme que nous devons prendre dans son sens étymologique de re-création. Les cellules qui te permettent de voir sont fatiguées ; elles ont vu trop d'images similaires. Il te faut donc regarder maintenant quelque chose de différent pour les laisser se reposer. Il faut se récréer, c'est-à-dire re-créer son énergie. Viens avec moi dans cette pièce. »

Je me levai un peu à contrecoeur et le suivis en traînant les pieds comme quelqu'un qui est exténué. Mais le lama n'était pas dupe, et peut-être s'était-il comporté de la sorte jadis avec son guide.

Sur le seuil de la porte je faillis tourner les talons et déguerpir. Il y avait dans la pièce quantité d'hommes et de femmes dont certains étaient absolument nus. Une femme notamment, dans le plus simple appareil, ce tenait devant moi ; c'était la première que je voyais ainsi, aussi je fis volte-face après avoir formulé quelques excuses à son adresse. Le lama Mingyar Dondup riait à gorge déployée.

« Oh Lobsang ! s'exclama-t-il, l'expression de ton visage, si cocasse, compense toutes les misères que nous avons eues au cours de ce voyage. Ces êtres sont des spécimens provenant des différentes planètes. Ils ont été amenés ici vivants, et ils le sont encore. »

« Mais pourquoi vivent-ils encore après deux millions d'années ? Pourquoi ne sont-ils pas réduits en poussière ? » demandai-je.

« Parce qu'ils sont comme les autres, que nous avons déjà vus, en état d'hibernation, répondit mon guide. Ils sont enveloppés d'une sorte de cocon invisible qui empêche leurs cellules de fonctionner. Nous allons examiner de plus près ces corps ; n'oublie pas que tu dois aussi te familiariser avec le corps féminin car tu en auras beaucoup à soigner. Tu vas bientôt aller à Chungking étudier la médecine, et plus tard la majorité de tes patients seront des femmes. Il faut donc te préparer dès maintenant. Tu as ici une femme qui allait accoucher ; nous pourrions la réanimer et faire venir l'enfant. Ça serait très intéressant pour toi, et même si nous devions sacrifier deux ou trois de ces individus, cela vaut la peine puisque c'est pour en faire profiter le monde. »

Je levai les yeux de nouveau sur tous ces gens et me sentis rougir en regardant les femmes nues. « Maître, dis-je en montrant du doigt l'une des femmes, celle-ci est toute noire, pourquoi ? »

« Mais, Lobsang, je suis étonné que tu me poses une telle question, répliqua le lama. Je croyais que tu savais qu'il existait dans notre monde différentes couleurs de peau ; les gens peuvent être blancs, cuivrés, bruns ou noirs, et ailleurs que sur la terre il est des individus à la peau verte ou bleue. La pigmentation de la peau dépend des habitudes alimentaires du groupe ethnique, et aussi des différentes sécrétions de l'organisme. Mais viens avec moi, nous allons les voir de plus près ! »

Là-dessus il se dirigea vers un renfoncement adjacent à la pièce et me laissa seul avec ces personnages. Cédant à la tentation, j'allongeai le bras en direction de l'une des femmes que j'avais repérée comme la plus belle, pour la toucher. Elle n'était pas froide mais tiède ; elle semblait à la température de mon propre corps, bien que celle-ci ait considérablement augmenté depuis quelques instants ! Il me vint alors une idée. « Maître, criai-je tout excité, j'ai une question à vous poser. »

« Tiens, Lobsang, me dit-il en revenant, je vois que tu n'as pas choisi la plus laide ! Laisse-moi la regarder et apprécier ton goût. Elle est très belle, elle change de ce qu'on a l'habitude de voir dans les musées poussiéreux ! Ceux qui rassemblèrent ces échantillons humains prirent, bien sûr, les types les plus parfaits. Mais quelle est ta question ? » Il s'assit sur un tabouret et je fis de même.

« Je voudrais savoir comment un individu se développe ? demandai-je. Comment il se fait qu'il ressemble à ses parents. Pourquoi un bébé ne grandit-il pas sur le modèle d'un cheval ou autres créatures ? »

« Les individus sont des composés cellulaires, commença mon guide, et leur configuration aussi bien morale que physique est inscrite dès leur plus jeune âge dans ce que j'appellerai une cellule mère. L'accroissement cellulaire se fait donc toujours sur le même modèle, mais il peut néanmoins y avoir quelques variations au cours du développement de l'individu ; c'est-à-dire que les cellules oublient quelque peu le modèle original auquel elles doivent ressembler. Je schématise beaucoup pour que tu comprennes, mais tu reverras tout cela au Chakpori puis à Chungking. Chaque organisme possède donc en mémoire les données qui lui sont propres et qui, si elles sont respectées, assurent son bon fonctionnement. Mais à mesure que cet organisme prend de l'âge, le modèle original est de moins en moins respecté dans l'élaboration cellulaire. Lorsque l'écart dépasse un certain seuil, le corps devient malade et il peut y avoir mort de l'individu. »

« Et le cancer, Maître, comment cela arrive-t-il ? » demandai-je.

« Je t'ai dit, reprit mon guide, qu'il arrivait que les cellules en viennent à proliférer anarchiquement, c'est-à-dire en oubliant l'organisation qu'elles avaient au départ. C'est ce qui se passe dans la maladie que l'on appelle le cancer. Des cellules se forment là où elles ne devraient pas et ces agglomérats entravent le fonctionnement de l'organisme en créant des pressions indésirables sur les organes qu'ils détruisent même parfois. Mais il y a plusieurs types de cancer. On peut trouver dans un cas une anomalie au niveau de la formation cellulaire elle-même, c'est-à-dire qu'un certain type de cellule est formé au détriment d'un autre et cela entraîne un bouleversement de l'organisation interne. Certains organes s'atrophient jusqu'à la destruction complète. Et les cellules continuant à proliférer sans pouvoir rétablir l'équilibre originel, certaines d'entre elles dévorant les tissus sains, l'individu ne tarde pas à mourir laissant un corps complètement putréfié. »

« Maître, demandai-je ensuite, je voudrais savoir ce qui détermine le sexe d'un bébé qui va naître. »

« Cela se décide au moment de la conception, me répondit le lama. Si le développement commence en milieu alcalin, on aura l'un des deux sexes, et s'il commence en milieu acide on aura l'autre. Et l'on peut obtenir des monstres si les parents présentent une incompatibilité, c'est-à-dire que la mère porte un enfant qui n'est ni un garçon ni une fille mais un mélange des deux, ou bien qui a deux têtes ou encore trois bras. Selon la règle bouddhique, la vie de toute créature doit être préservée, mais le cas des monstres pose un problème. Ces êtres anormaux n'ont qu'un cerveau très rudimentaire, et si on laisse leur espèce se perpétuer on risque d'en avoir bientôt plus que des êtres sains, car on sait que les mauvaises choses se propagent beaucoup plus vite que les bonnes ! »

« Mais tu verras tout cela en détail à Chungking, ajouta mon guide. Je ne fais que te donner ici quelques grandes lignes pour que tu te fasses une idée. Nous allons maintenant aller dans une salle où sont exposés quelques-uns de ces êtres anormaux dont je te parlais, et tu verras aussi une représentation de cellules saines et pathologiques. Enfin, je te montrerai à quel point l'organisme humain est une chose merveilleuse. Mais d'abord examinons les corps qui sont ici, en particulier les femmes. Regarde ce livre, il traite de la femme et de son anatomie. Lorsqu'une femme attend un enfant, pour que celui-ci soit bien portant il faut que la formule cellulaire de départ soit respectée et que la mère reçoive une alimentation adéquate et qu'elle ne subisse aucun traumatisme. Il vaut mieux également qu'elle n'ait plus de rapports sexuels à partir du huitième mois de grossesse car cela risquerait de perturber le processus.

« Maintenant je vais faire un compte rendu de notre séjour ici, reprit-il. Il faut que je dise ce que nous avons fait, comment nous sommes entrés et comment nous comptons sortir. »

« Mais à quoi cela sert-il ? dis-je un peu agacé, puisque personne ne va venir ici ? »

« Mais si, il y a des gens qui viennent ici, rétorqua-t-il. Ce sont les occupants de ces appareils que les ignorants appellent O.V.N.I. Ils viennent en ces lieux et logent dans les pièces au-dessus. Ils captent ici certains messages et font des rapports sur leurs découvertes. Ce sont les Jardiniers de la Terre. Ils avaient jadis un savoir immense mais ils l'ont perdu quelque peu. À l'image des dieux, leurs pouvoirs étaient illimités. Mais le chef des Jardiniers les envoya bientôt en mission sur terre — comme je te l'ai déjà dit —, puis ils revinrent sur leur planète d'origine dans un autre monde en utilisant des engins qui se déplaçaient à une vitesse supérieure à celle de la lumière. »

« Comme c'est souvent le cas sur terre et dans les autres univers, continua-t-il, il y avait là-bas une sorte de révolution. Certains reprochaient à ces Jardiniers de la Terre leur mentalité un peu spéciale. Ils avaient aussi la fâcheuse habitude de prendre la femme des autres, ce qui entraînait des disputes. Il y eut bientôt deux factions opposées de Jardiniers : un parti de droite, si l'on peut dire, et des dissidents. Ces derniers pensaient qu'en vertu de leurs fréquents voyages sur la Terre et de leur besogne difficile ils avaient droit à une récréation sexuelle. Et lorsqu'ils ne pouvaient obtenir des femmes de leur race ils allaient sur terre et prenaient les femmes les plus grandes qu'ils trouvaient. Mais ils étaient encore trop grands pour elles, et il y eut de nombreuses querelles. Un groupe de Jardiniers alla s'établir dans l'Est et l'autre alla dans l'Ouest. En se servant de leur extraordinaire savoir, ils fabriquèrent des armes nucléaires utilisant des explosifs à neutrons et le rayon laser. Ce ne furent ensuite qu'attaques et contre-attaques d'un territoire à l'autre qui avaient pour but d'enlever les femmes du camp opposé. « Dans le ciel, les engins spatiaux ne cessaient de se croiser à très grande vitesse. Il arriva, pour finir, que la faction la moins importante, qui combattait les dissidents, par désespoir, lâcha une bombe sur leur territoire. Ce territoire correspondrait, selon certains, aux terres dont on parle dans la Bible. Tout fut détruit. À la place du désert qui existe actuellement était une mer scintillante où passaient des bateaux. Mais la bombe eut pour effet de faire basculer le sol et toute l'eau se déversa dans la Méditerranée et alla même jusqu'à l'océan Atlantique. Le Nil n'est que le résidu de cette ancienne mer. Nous pourrons voir tout cela grâce à la machine à remonter le temps. » « Mais comment peut-elle reproduire toutes ces images d'un monde vieux de millions d'années ? » demandai-je.

« Lobsang, me répondit mon ami, tout n'est que vibration. Chaque chose vibre à une fréquence qui lui est propre. Et si nous pouvons retrouver la fréquence — et nous le pouvons — de ces événements nous sommes en mesure de les capter et de les reproduire avec des instruments réglés sur une fréquence supérieure. Nous pouvons rattraper de cette façon toutes les impulsions, mêmes celles qui furent émises il y a des millions d'années. En réduisant peu à peu la fréquence de ces appareils de sorte qu'elle s'accorde à la fréquence de telle ou telle chose passée, celle-ci peut réapparaître à nos yeux. Mais tu verras cela plus tard. Puisque nous pouvons voyager dans la quatrième dimension, nous pouvons atteindre quelque chose qui se trouve dans la troisième dimension. Il nous suffit de nous asseoir et de regarder. Et nous aurons ainsi matière à nous moquer de ce que l'on raconte dans les livres d'Histoire car nous saurons ce qui est vraiment arrivé. Les livres d'Histoire ne contiennent que des sornettes. Ils déforment la vérité et sont très nocifs. Nous allons voir ces fameux appareils dont je te parle ; ils sont dans la pièce à côté. Tu vas voir ce que certains appellent le Déluge ; et puis aussi ces continents que l'on désigne par le terme d'Atlantide et qui ont sombré au large de la Turquie, croit-on, et puis un autre qui a sombré au large des côtes japonaises. »

Sur ces paroles, le lama se leva et je le suivis. « Nous avons enregistré toutes ces données, précisa-t-il, parce que cela prendrait trop de temps si nous devions à chaque fois rechercher la fréquence des événements que nous voulons revoir et nous accorder à elle. Mais l'enregistrement que nous avons est très bon et très précis. »

Tout en parlant, il tripotait des bobines qui se trouvaient en rangs serrés sur le mur. Il en prit une qu'il plaça dans l'appareil et bientôt le globe terrestre apparut. Il me paraissait énorme, peut-être avait-il cent mètres de diamètre ! Il tournait sur lui-même et se déplaçait latéralement, allait en arrière et, revenait en position immobile. Je le regardais, très étonné, et bientôt je m'aperçus que je n'étais plus spectateur mais que j'étais bel et bien dessus. Au loin s'étendait une prairie verte, d'un vert comme je n'en avais jamais vu, et moi-même me trouvais au bord de la mer, sur une plage au sable argenté. Autour de moi des gens étaient allongés ; les uns portant des maillots de bain aux couleurs vives et très évocateurs ; les autres étaient nus, mais ce n'était pas forcément ces derniers les plus indécents car l'on sait que certains habits ne font en fait que mettre en valeur ce qu'ils prétendent cacher ! Je regardai vers le large. La mer scintillait et reflétait le bleu du ciel. Tout était calme. Devant moi, des bateaux à voile se poursuivaient l'un l'autre dans une course amicale. Puis, brusquement, il y eut un bruit inouï d'explosion. La terre bascula, et la mer se retira d'un seul coup laissant devant nous un trou béant.

À peine avions-nous repris notre souffle que nous eûmes la très désagréable impression d'être soulevés dans les airs. Nous montions à très grande vitesse. Les terres qui nous entouraient montaient également avec nous ; et les promontoires rocheux, à mesure qu'ils s'élevaient, devenaient des montagnes, des chaînes de montagne s'étendant à perte de vue. J'avais le sentiment d'être en équilibre au bout d'une pointe de terre, et quand je voulus me pencher pour regarder en bas je fus pris de vertige. Nous montions depuis si longtemps que je pensais que nous allions au Paradis. Autour de moi il n'y avait pas âme qui vive ; j'étais tout seul, j'avais peur et j'étais malade. Le Tibet était monté à près de dix mille mètres en trente secondes. J'avais du mal à respirer : à cette altitude il y avait moins d'oxygène.

Soudain, d'une fente de la roche je vis jaillir avec une extrême violence un jet d'eau dont la pression s'atténua par la suite tandis que l'eau descendait en direction de la vallée, traçant son chemin à travers ce qui avait été le fond de la mer. C'est ainsi que j'assistai à la naissance du fleuve Brahmapoutre qui se jette dans le golfe du Bengale. On ne peut pas dire que le fleuve qui arrivait là-bas était très pur. Il charriait quantité de débris dont des cadavres humains, des animaux crevés, des troncs d'arbre, etc. Mais, pour le moment, la pollution du fleuve n'était pas ma préoccupation première car je continuais à monter et la montagne avec moi. Tout ne faisait que s'étirer vers le haut. Je me trouvai enfin au coeur d'une vallée déserte encerclée de hautes montagnes et nous étions à plus de dix mille mètres d'altitude.

Je m'émerveillai des possibilités de cet appareil qui non seulement reproduisait le passé mais qui vous permettait aussi de le revivre ! En voyant le globe j'avais tout d'abord pensé qu'il s'agissait d'un de ces instruments du type lanterne magique comme en apportaient les missionnaires. Mais en me penchant dessus j'avais tout de suite eu un sentiment curieux, comme si je glissais, glissais ; puis j'avais eu l'impression de m'envoler et de voltiger comme une feuille morte sur un coussin d'air. C'était alors que j'avais pénétré dans le passé, un passé vieux d'un million d'années.

Je me disais que tout cela était le produit d'une civilisation vraiment très avancée ; le fruit d'un travail qui n'avait rien à voir avec celui de nos savants et artisans actuels. Je voudrais pouvoir exprimer par les mots tout ce que j'ai ressenti en revivant ce passé ; j'avais réellement l'impression de marcher en chair et en os, et de voir avec mes yeux d'humain cette colline, par exemple, avant qu'elle devienne cette montagne gigantesque au sommet de laquelle se trouve le Potala.

« Maître, dis-je, je suis complètement abasourdi ; je crois même que mon cerveau ne peut en supporter davantage. »

« Tu te trompes, Lobsang, me répondit mon ami. Toi et moi avons vécu ensemble une multitude d'existences au cours desquelles notre amitié n'a d'ailleurs pas varié. Tu vas continuer sans moi néanmoins car je suis dans cette vie depuis déjà quatre cents ans. Je suis le seul dans tout le Tibet à connaître le fonctionnement de ces divers appareils. Préserver ce savoir est ma fonction, et une autre de mes fonctions, dit-il en me lançant un coup d'oeil, est de te le transmettre. Lorsque je ne serai plus là, continua-t-il, — tu sais que dans un avenir très proche je dois être tué d'un coup de poignard dans le dos —, il faut que tu saches revenir tout seul ici, retrouver l'entrée de ces lieux et faire marcher les instruments pour revivre le passé et y rechercher constamment les erreurs du monde actuel, même s'il est trop tard pour les réparer. Le problème est que les gens refusent délibérément de prendre la voie la plus simple pour en choisir une plus difficile qui ne mène à rien. Ainsi toutes ces misères, tous ces combats que nous connaissons partout pourraient être évités. Mais l'on croit que la guerre est la seule solution, alors qu'il vaut mieux, selon moi, essayer d'agir par la persuasion que par la force. A quoi sert de tuer, violer, torturer ? Cela nuit non seulement à la victime mais aussi au bourreau dont l'âme est entachée à jamais. Tout le mal que l'on fait est rapporté au superêtre qui nous gouverne. Le nôtre, Lobsang, n'a pas à se plaindre de nous. »

« Le nôtre ? dis-je. Voulez-vous dire que nous avons le même ? »

« Tout juste, mon jeune ami ! répondit-il. Cela veut dire que notre destin à tous deux est à tout jamais lié, en tout temps et en tous lieux, et non seulement dans cet univers. Tu vas avoir malheureusement une existence très pénible. Tu devras faire front à quantité d'attaques et de calomnies et on te traitera de menteur, d'imposteur, etc. Pourtant, si on t'écoutait le Tibet serait sauvé, mais on ne t'écoutera pas et les Chinois envahiront notre pays et le détruiront. » Il tourna la tête brusquement, mais je pus néanmoins voir des larmes dans ses yeux.

Pour faire diversion j'allai dans la cuisine boire un verre d'eau. « Maître, appelai-je, vous ne m'avez toujours pas dit pourquoi tout ici est resté intact. »

« Regarde l'eau que tu bois, commença-t-il, elle n'est pas mauvaise et pourtant elle est là depuis des millions d'années. Sache que les choses se détériorent quand on les maltraitent. Imaginons que tu te coupes le doigt, la plaie va se cicatriser ; si tu recommences elle va encore se cicatriser mais si cela se reproduit plusieurs fois les cellules oublieront progressivement l'ordre dans lequel elles devaient se placer pour assurer la régénération des tissus. Elles s'organiseront anarchiquement et pourront éventuellement former des agglomérats indésirables ou tumeurs, comme dans le cancer par exemple, qui est, nous l'avons vu, une prolifération désordonnée des cellules. On pourrait combattre efficacement cette maladie, et même la faire disparaître en informant les gens. Si l'individu parvenait à se prendre en charge et pouvait découvrir tout seul la moindre anomalie dans le fonctionnement de son organisme, celui-ci serait en mesure d'y remédier. Nous avons donné conférence sur conférence dans tous les pays essayant de sensibiliser les gens au problème ; mais partout nos paroles ont été accueillies par des éclats de rire et des moqueries. Pour eux, nous n'étions que des primitifs, des rustres venus d'un pays de sauvages sans le moindre intérêt. Mais peut-être ce terme de primitif sera-t-il un jour utilisé comme terme de louange, pour désigner quelque chose digne de respect ! En attendant, si nous étions écoutés je suis sûr que l'on pourrait guérir le cancer et des maladies comme la tuberculose. Ne t'en ai-je pas guéri, toi, Lobsang ? Mais sans ta coopération je n'aurais pas pu. »

Nous restâmes un moment silencieux en communion l'un avec l'autre. Notre entente était toute spirituelle et ne reposait en rien sur un quelconque élément physique. Il y avait, bien entendu, des lamas qui abusaient des novices, mais ceux-là n'auraient jamais dû être lamas car les femmes leur manquaient. Pour notre part, nous n'avions aucunement besoin de relations sexuelles ou même homosexuelles. Notre amitié était, comme je l'ai dit, toute spirituelle. Nos âmes se confondaient, se nourrissant l'une de l'autre pour en sortir grandies.

Dans le monde actuel, la sexualité a pris une importance démesurée en dehors de laquelle plus rien ne compte. Mais le sens qu'on lui donne est restreint ; la sexualité telle qu'on la pratique aujourd'hui n'a que des fins égoïstes ; sans souci pour la reproduction de l'espèce, elle tend exclusivement à la production de sensations personnelles agréables. Prise en son sens véritable, elle devrait tendre à établir une harmonie entre deux âmes. Mais cette harmonie idéale nous ne pourrons la trouver en fait qu'après la mort lorsque nous aurons réintégré le superêtre. Ce n'est qu'à ce moment que nous connaîtrons l'extase. Nous nous rendrons compte alors que les difficultés de notre existence terrestre n'étaient là que pour nous éprouver et nous aider à nous purifier. La vie sur terre est de plus en plus difficile et les gens sont tellement affaiblis moralement qu'au lieu de résister à cette dureté, à cette cruauté envahissante et d'y trouver matière à une élévation morale, ils abondent dans son sens et deviennent de plus en plus mauvais. On les voit se venger de leur condition sur les animaux ; sur les chats, par exemple. Et c'est bien malheureux. Les chats que l'on dit les yeux des dieux sont pourtant des créatures exceptionnelles. Ils peuvent aller là où ils veulent et l'on remarque à peine leur présence. Lorsqu'ils se tiennent roulés en boule, les pattes repliées et la queue enroulée autour de leur corps, on les croit endormis, et pourtant ils sont en pleine action. Ils sont en train de transmettre tout ce qui se passe aux Jardiniers de la Terre. Alors que notre cerveau à nous est aveugle sans nos yeux, et muet sans notre voix, les chats, eux, ont une faculté de perception exceptionnelle, une sorte de sixième sens...

Les chats nous ont sauvés déjà de multiples catastrophes qui auraient pu être fatales. Il est bien triste de voir comment souvent ils sont traités !

Chapitre septième

« Lobsang ! Lobsang ! dépêche-toi, nous avons beaucoup de travail ! »

Je me levai tellement vite que je butai contre mes chaussures, ou plutôt mes sandales. On ne connaissait pas les chaussures au Tibet ! Tout le monde portait des sandales et l'on utilisait des sortes de bottes pour monter à cheval. Il y avait donc mes sandales qui valsaient dans la pièce, moi qui partais dans une autre direction et je tombai sur mon ami qui arrivait. « Nous allons aujourd'hui faire un peu d'histoire, me dit-il, mais de la vraie Histoire, pas celle des livres qui est écrite pour servir les intérêts d'une élite. » J'allai sous sa conduite dans la pièce que nous appelions la Salle de l'Univers et nous reprîmes notre place auprès du module de commande.

C'était vraiment quelque chose de prodigieux de voir ce globe qui semblait beaucoup plus grand que la salle même qui le contenait. Le lama qui captait mes pensées m'expliqua que si nous avions l'impression qu'il était plus grand, c'était parce que nous nous trouvions dans la quatrième dimension, tandis que la pièce était dans la troisième.

« Bon, mais là n'est pas le problème, ajouta-t-il, ce qui nous intéresse c'est de revivre les événements passés qui nous reviennent un peu comme revient l'écho de la voix en certains endroits. Mais il est dur d'expliquer en termes de troisième dimension ce qui se passe dans la quatrième ou même la cinquième. Il te faut faire confiance à tes sens, et sois certain que ce que tu vois est la vérité. Nous avons déjà vu la formation du monde, continua-t-il, puis l'apparition des premiers hominiens ; nous allons passer maintenant à l'époque suivante. »

La pièce se fit plus sombre et je me sentis glisser. Instinctivement je m'agrippai au bras de mon guide qui me prit par les épaules en me réconfortant. « Tout va bien, dit-il doucement, tu ne vas pas tomber, ce n'est qu'une illusion ; il faut un certain temps pour que ton cerveau s'adapte à la quatrième dimension. »

Bientôt l'impression de chute s'atténua et je me retrouvai au milieu de créatures effrayantes. Il y avait des animaux énormes et horribles qui ne ressemblaient à rien de ce que je connaissais. Le ciel était traversé de choses gigantesques qui battaient l'air de leurs ailes en émettant des cris perçants très désagréables à l'oreille. Leur corps était disproportionné par rapport à leurs ailes, mais cela ne les empêchait pas de tournoyer inlassablement. Parfois, l'un d'eux piquait vers le sol pour ramasser quelque chose que d'autres avaient laissé tomber ; mais une fois par terre il ne pouvait reprendre son vol car les ailes de ces oiseaux n'étaient pas assez puissantes et ils n'avaient pas de pattes pour s'aider.

Sur ma gauche, dans les marécages, j'entendis alors un drôle de bruit, un bruit à couper le souffle et je fus saisis d'épouvante en voyant émerger de la boue, à quelques centimètres de moi, un cou immense surmonté d'une tête minuscule. Le cou avait au moins huit mètres de long et il fallut à l'animal un certain temps et beaucoup d'efforts pour s'extirper complètement et venir sur la terre ferme. Le corps était rond et se terminait par une queue qui allait en s'amenuisant, sans doute pour équilibrer le cou et la tête.

Je regardais toujours l'animal, prenant garde à ce qu'il ne me voit, quand des craquements sinistres me firent tourner la tête vers la forêt. Une bête monstrueuse semblait briser et écraser tous les troncs d'arbres sur son chemin, aussi facilement que nous plions un brin de paille. La créature émergea bientôt ; je n'en avais jamais vu de pareille...

« Bon, nous allons passer à une autre époque, dit alors le lama, avancer d'un siècle ou deux et voir l'arrivée des premiers hommes. »

J'eus l'impression de m'assoupir un bref instant et me réveillai sur le globe à nouveau. En ouvrant les yeux je vis s'avancer d'affreuses créatures aux sourcils épais et le cou enfoncé dans les épaules. Elles marchaient et j'en comptais six, portant chacune un gros morceau de bois se terminant par un noeud pour augmenter sa résistance, et la partie qu'ils tenaient était plus effilée. Ces individus avançaient et une femme les accompagnait portant un bébé qu'elle allaitait tout en marchant. Ils avaient beau patauger dans la boue, on n'entendait aucun bruit d'éclaboussure ou autres. Tout était silencieux. Je les regardai jusqu'à les perdre de vue ; puis une fois de plus je me sentis sombrer un court instant dans le sommeil pour me retrouver au coeur d'une ville fabuleuse. Les murs des maisons étincelaient de mille couleurs, des ponts barraient les rues et des oiseaux mécaniques volaient dans les airs suivant le tracé des rues avec des passagers à bord. De temps en temps ils s'arrêtaient et restaient en suspens le temps que les gens montent ou descendent.

Mais brusquement les têtes se tournèrent vers la montagne, alertées par un mugissement qui venait de là-bas. Et l'on vit apparaître un essaim d'oiseaux mécaniques qui se mirent à encercler la ville et à tournoyer au-dessus. Les gens s'enfuyaient à toutes jambes ; certains s'arrêtaient pour prier mais je remarquais que les prêtres ne s'arrêtaient pas et ne pensaient qu'à courir. Au bout d'un certain temps, des portes s'ouvrirent sur les ventres des "oiseaux" et des boîtes métalliques en tombèrent. Cette besogne accomplie, les engins repartirent très vite. La ville fut projetée dans les nues et retomba en poussières ; ce n'est que quelques instants plus tard que l'on entendit le bruit de l'explosion car il y a toujours un décalage entre notre perception visuelle et auditive. On entendait des hurlements de gens coincés sous des poutres ou bien à moitié ensevelis sous les cendres. Puis je sombrai à nouveau dans une sorte de somnolence ; je n'ai pas de mot pour désigner cet état qui séparait mon passage d'une époque à une autre.

J'étais, cette fois, dans une période plus récente. Une ville était en construction. C'était une ville superbe au plan architectural. Des flèches s'élançaient vers le ciel et des pièces de métal finement ciselées reliaient les édifices les uns aux autres. Des individus allaient et venaient, vaquant à leurs occupations habituelles. Un grondement soudain se fit entendre, un grondement effrayant suivi bientôt de l'arrivée en masse d'engins volants qui ressemblaient toujours à des oiseaux mécaniques. Les gens levèrent la tête et firent des gestes joyeux à leur adresse. Les oiseaux mécaniques continuèrent leur chemin en direction des montagnes et l'on entendit bientôt un terrible fracas et l'on sut ainsi que les nôtres rendaient la monnaie de ses pièces à l'ennemi qui avait un peu plus tôt ravagé la ville.

Puis les oiseaux mécaniques revinrent, mais ce n'était pas les nôtres ; ils étaient différents ; ils n'avaient pas tous la même forme ni la même couleur ; toujours est-il qu'ils lâchèrent des bombes sur la ville qui fut détruite une nouvelle fois. Elle n'était plus qu'un brasier ardent. Tout s'effondrait, les ponts métalliques finement ciselés avaient viré au rouge incandescent, puis au blanc et s'étaient mélangés les uns avec les autres en fondant et du métal liquide ruisselait comme de la pluie. J'étais, pour ma part, en avion, la seule chose qui restait. Il n'y avait plus d'arbres, les lacs artificiels avaient disparu, transformés en vapeur. Je regardais tous ces ravages et m'efforçais de comprendre. Pourquoi les Jardiniers de la Terre côté Est combattaient-ils les Jardiniers de la Terre côté Ouest ? Cela dépassait mon entendement.

Puis l'univers entier s'assombrit et se mit à trembler. Je me retrouvai sur un fauteuil à côté du lama Mingyar Dondup qui avait sur le visage une expression de tristesse que je ne lui avais jamais vue. « Depuis des millions d'années les mêmes choses se répètent, dit-il. Il y a toujours eu des personnages, pourtant très instruits, pour se quereller, pour se faire la guerre. Chaque clan massacre l'autre et il ne reste à chaque fois qu'une poignée d'hommes qui se cachent pour réapparaître plus tard et établir une nouvelle civilisation. Puis cette civilisation disparaît à son tour et ses restes sont enfoncés sous la terre par les paysans qui labourent les terres après les derniers carnages. »

Très abattu, mon ami le lama s'assit, le menton dans la main, et reprit : « Je pourrais te montrer l'Histoire du monde dans sa totalité, mais il faudrait y passer ta vie entière. Je ne te présente que des extraits, mais je te parlerai du reste. C'est bien triste à dire, mais l'Histoire n'a été qu'une suite d'invasions tendant chacune à établir en maître l'envahisseur dans le territoire nouvellement conquis. Il y eut une race d'hommes noirs qui profita d'une querelle entre deux peuples de race blanche pour s'implanter. Il y aurait moins de guerres si les hommes avaient un peu plus de foi. Cette race noire ravagea le monde pendant très longtemps, jusqu'au moment où ces gens atteignirent un très haut niveau de civilisation, beaucoup plus élevé que le nôtre actuellement. Mais cette race d'hommes se scinda en deux factions opposées, chacune cherchant à être militairement plus puissante que l'autre. Ils fabriquèrent des fusées et de là commencèrent tous nos ennuis. Avec leurs nouvelles armes, les gens étaient exterminés aussi rapidement qu'une armée de fourmis. »

« Mais comme il y a toujours des survivants, on a aujourd'hui une race blanche, une race noire et une race jaune. Il y a eu jadis une race verte ; à cette époque les gens vivaient des centaines d'années car leur mécanisme de reproduction cellulaire fonctionnait parfaitement bien. C'est quand ce mécanisme s'est détérioré que les gens se sont mis à vivre moins longtemps. Cela arriva après une guerre particulièrement violente ; les explosions multiples avaient eu raison de la couche protectrice de nuages qui enveloppait la terre et les rayons solaires les plus nocifs atteignaient les individus. Cela eut pour effet de réduire leur longévité de sept à huit cents ans, ce qui la ramena à soixante-dix ans. »

« Le soleil n'est pas toujours le bienfaiteur que l'on croit. Ses rayons peuvent être très dangereux. Déjà tu peux voir par toi-même que les gens qui s'exposent trop au soleil ont la peau qui s'obscurcit. D'ailleurs, si le soleil était bénéfique, la Nature n'aurait pas éprouvé le besoin de mettre cet écran entre la terre et lui. Les rayons ultra-violets rendirent les hommes encore plus cruels et augmenta l'animosité au sein des deux clans opposés des Jardiniers de la Terre. L'un de ces clans était l'ami de l'Homme ; il voulait faire de la race humaine une belle plante vivace. Mais au lieu de cela les gens exposés au soleil mouraient de cancer et de tuberculose. Ce n'était que maladies sur Terre, maladies que l'on ne pouvait pas soigner. Même dans les maisons les individus n'étaient pas à l'abri car les rayons solaires pouvaient traverser plusieurs centimètres de pierre. »

« De vieux contes disent qu'il y avait à cette époque des géants. Ils disent la vérité, car ces géants étaient en fait les Jardiniers de la Terre. Ils faisaient deux à trois fois la taille d'un homme, ils se déplaçaient très lentement et n'aimaient pas travailler. Ils avaient essayé de retourner sur leur planète d'origine mais ils en étaient revenus car cela allait mal là-bas. Parmi ces Jardiniers, il y en avait des bons, comme je te disais, qui étaient bien commandés, mais il y avait un autre groupe très maléfique qui ne se sentait bien qu'en milieu pervers et qui restait sourd à toutes propositions de paix pour le bien-être des hommes. »

« Le clan des bons Jardiniers avait très vite compris qu'ils ne pourraient rien faire s'ils restaient chez eux. Aussi avaient-ils fait le plein en carburant pour se rendre sur Terre. Leurs vaisseaux allaient plus vite que la lumière. Ils allaient si vite que seul un ordinateur pouvait les piloter. Cet appareil était équipé d'un dispositif spécial qui permettait d'éviter les météorites ou autres obstacles. Sans cela les vaisseaux auraient été criblés de coups pouvant être fatals à l'équipage. »

« Parvenus sur Terre, ces Jardiniers tombèrent en pleine guerre. Le clan maléfique des Jardiniers de la Terre s'était acoquiné avec les humains et ils leur avaient dévoilé leurs secrets, si bien que, de jour en jour, le monde se détériorait. Il y aura encore des guerres mondiales qui feront beaucoup de morts. Les survivants se cacheront dans des cavernes ou des abris. Et comme les hommes savent cela de la bouche des Sages, ils se disent que ce n'est pas la peine de s'appliquer à bien vivre puisque la fin du monde est peut-être toute proche. Elle est en effet imminente. »

J'écoutais avec beaucoup d'attention puis j'interrogeai mon guide : « Maître, un éminent astrologue a prédit pour moi une vie pleine d'obstacles, une vie vraiment très pénible. Pourriez-vous me dire à quoi cela va servir ? »

« Tout ce qu'a prédit l'astrologue s'est déjà réalisé ou va se réaliser. Tu vas en effet connaître beaucoup de difficultés ; tu auras beaucoup d'ennuis. Néanmoins, sois certain que lorsque tu quitteras ce monde tu ne resteras pas dans l'astral mais tu iras beaucoup plus haut. Et tu ne reviendras jamais sur terre. Il n'est peut-être pas encore temps de te dire tout ce qui va arriver ; contentons-nous pour le moment de regarder les événements passés. Mais avant, il faut nous remplir l'estomac car tous ces efforts d'attention fatiguent. »

Nous fûmes une fois de plus fidèles à notre plat national, la tsampa. Et nous bûmes de l'eau froide. « Il va falloir pourtant que tu t'habitues à manger ce qu'on mange ailleurs, me dit mon guide. À l'extérieur du Tibet on ne connaît pas la tsampa. En Occident on trouve des plats tout préparés que l'on peut conserver à basse température aussi longtemps que l'on veut car ils sont placés dans des boîtes spéciales. Là-bas, ils ont ce que l'on appelle des glacières dans lesquelles on met des cubes de glace autour des aliments à conserver. Il faut néanmoins vérifier de temps en temps qu'il reste suffisamment de glace, pour éventuellement en remettre. Si les conserves sont abîmées, on s'en aperçoit très vite car la boîte métallique est légèrement bombée, sous la pression des gaz de décomposition. Il faut alors jeter la boîte car son contenu est toxique. Mais lavons nos bols maintenant, puis nous irons retrouver notre univers. »

Il racla avec son ongle les restes de tsampa qui collaient au fond de son bol, puis, se dirigeant vers un tas de sable il en prit une poignée et acheva le nettoyage. Je l'imitai tout en pensant qu'il était bien fastidieux de devoir à chaque fois laver son bol. Pourquoi personne n'avait-il encore inventé un dispositif qui permettrait de tenir les aliments le temps qu'on les mange et qui se retirerait lorsque ceux-ci auraient été avalés. Je pensais à tous les lamas, à tous les moines qui devaient repas après repas nettoyer leurs bols avec du sable très fin... Mais ce procédé est néanmoins beaucoup plus hygiénique que le lavage à l'eau dans le cas de bols en bois. Car si l'on a mangé par exemple, des fruits dans leur jus, il reste du liquide, et lorsqu'on ajoute de l'eau on ne fait que saturer le bois, et le restant de jus y pénètre. D'où l'utilisation du sable fin qui est bien supérieur à l'eau dans ce cas.

« Depuis combien de temps est-ce que ce monde existe ? » demandai-je alors au lama.

Il accueillit ma question par un sourire et dit sans y répondre : « Tu n'en as vu encore qu'une partie infime ; nous allons en voir davantage : des événements passés présents et futurs. Tu viens ? » Je le suivis jusqu'à cette Salle de l'Univers où le globe nous attendait.

« Tu sais, Lobsang, reprit mon guide, nous avons tendance à croire que ce monde est éternel, mais il est bel et bien dans un processus de destruction à plus ou moins long terme. On sait de source sûre que les différents univers tendent à se repousser les uns les autres. Et j'insiste sur le fait que la notion de temps telle qu'on l'utilise sur Terre est une valeur tout à fait arbitraire. Ce qui compte c'est le temps spatial. Je t'ai parlé je crois de ces allumettes qui s'enflamment dès qu'on les frotte sur une surface rugueuse. Eh bien disons que, pour un dieu, la naissance, la vie et la fin de ce monde — et des autres mondes —, ressemblent à cette brève séquence. Il y a tout d'abord production de chaleur lors de la friction, puis production d'une flamme qui bientôt s'éteint laissant un minuscule point rouge incandescent. Ce point disparaît à mesure que le bout de l'allumette se refroidit et il ne reste plus pour finir qu'une extrémité noire et froide. Voilà le destin de la Terre et des autres planètes. On s'imagine qu'on est sur un globe éternel, comme le croirait un personnage minuscule qui se trouverait à l'extrême bout de l'allumette lorsqu'elle est en train de se refroidir. Je ne sais pas si tu saisis ma comparaison et ce que je veux te faire comprendre ? »

« Si, si, Maître, répondis-je. Un lama qui avait étudié en Allemagne dans une grande école m'avait déjà parlé en ces termes ; il avait même ajouté que la Terre, qu'il comparaît aussi au bout de l'allumette, aurait atteint au bout de quelques millions d'années près de dix millions de degrés centigrade car il faut un certain seuil de température pour que l'hydrogène qui se trouve dans l'atmosphère se transforme en carbone, en oxygène et autres éléments. Tous ces éléments contribuent à la formation d'un monde. Il m'a également dit qu'avant la fin du monde le globe gonflerait. »

« C'est tout à fait exact, dit mon ami. Cela, ils ne le savent pas en Occident car ils ne possèdent pas les instruments que nous avons ici, qui datent d'un milliard d'années et qui marcheront encore dans un autre milliard d'années. Ces appareils sont restés pendant des centaines, des milliers de siècles en ces lieux jusqu'au jour où quelqu'un est venu qui savait les faire marcher. Je possède ce savoir, Lobsang, et j'entends te le transmettre. Tu vas connaître une existence très dure mais tu sauras ce qu'est vraiment le monde. Et lorsque tu emporteras ton savoir au royaume du Patra, tu en feras profiter les autres univers. »

« Vous avez dit "patra", Maître ? demandai-je. Je n'ai jamais entendu parler de ce lieu. »

« Je le sais, Lobsang, mais tu vas bientôt le connaître ; nous allons même y aller, mais avant il nous faut encore voir des choses ici. Je trouve stupides les gens qui utilisent les données que leur fournit un appareil et qui ne savent rien de son fonctionnement. Un bon utilisateur doit être capable de faire les choses pour lesquelles l'instrument a été conçu. »

Nous pénétrâmes dans la pièce, ou la salle — comme on voudra —, et l'aube qui nous accueillit fit bientôt place à la lumière du jour. Mais ce n'était pas l'aube qu'on avait l'habitude de voir sur la terre. En fait, les teintes magnifiques que l'on admire lors du lever ou du coucher du soleil ne sont que la réfraction de la lumière par les particules polluantes de l'atmosphère. Jadis la pollution, soit les résidus, nourrissait la Terre, servait d'engrais au sol qui est le produit des éruptions volcaniques. Le sel est aussi un produit des volcans, et sans le sel il n'y aurait pas de vie possible.

Nous prîmes place à côté du module de commande. « Nous allons regarder un peu au hasard, me dit mon guide, nous ne sommes pas pressés. En bas ils doivent être contents d'être un moment débarrassés, de nous, surtout de toi, petit chenapan, qui t'amuses à lancer des projectiles sur les crânes rasés ! Tu as vu qu'au début de notre ère les seuls animaux à peupler la Terre avaient un aspect très inquiétant. La plus étrange de ces créatures est certainement le brachiosaure. Mais il y a aussi l'ultrasaure qui est également très bizarre. On pense qu'il devait avoir une pression sanguine très élevée car la tête qu'il portait au bout de son cou pouvait s'élever à près de vingt mètres au-dessus du sol ; il aurait aussi pesé huit tonnes et l'on pense qu'il avait deux cerveaux — l'un se trouvant dans la tête et activant les mâchoires et les jambes de devant, et l'autre se trouvant à l'arrière, c'est-à-dire derrière le bassin et commandant la queue et les jambes arrière. Cela me rappelle une question que l'on m'a posée ; Qu'arrive-t-il lorsque l'une ou plusieurs des pattes d'un mille-pattes perdent la cadence ? C'est une question bien embarrassante à laquelle il m'est difficile de répondre avec précision. Peut-être y a-t-il une créature qui veille à ce que cet animal ne se croise pas les jambes en marchant ? Eh bien ! Lobsang, que veux tu voir ? continua le lama. Nous avons tout notre temps. Je te montrerai ce que tu veux. »

Je réfléchis un instant, puis je dis : « Ce lama japonais que nous avons eu comme professeur nous a raconté beaucoup de choses, mais je ne sais pas dans quelle mesure il faut y croire. Il nous a dit, par exemple, que la température sur terre avait été jadis très élevée, puis qu'elle s'était brusquement abaissée et que la terre entière s'était recouverte de glace. Est-ce que nous pourrions voir cela ? »

« Mais bien sûr, sans problème, Lobsang ! me répondit le lama. Mais tu sais ce phénomène n'est pas unique, il s'est souvent reproduit. Ce monde existe depuis des milliards d'années et il connaît régulièrement des périodes de refroidissement. Actuellement, par exemple, le pôle Nord est recouvert de glace ; sur l'eau, la couche peut atteindre jusqu'à deux cent mètres d'épaisseur. Si elle fondait, si les icebergs fondaient la terre serait submergée. Nous, au Tibet, serions sans doute à l'abri car le niveau de l'eau ne monterait pas aussi haut. »

Là-dessus il se tourna vers le module de commande et se mit à consulter une liste de chiffres. Puis la lumière diminua dans la pièce. Pendant quelques instants ce fut l'obscurité complète et bientôt apparut une lueur rougeâtre comme je n'en avais jamais vu, qui se transforma en une série de rayons diaprés formant un arc de lumière entre les deux pôles.

« C'est l'aurore boréale, me dit le lama, ou l'aura de la Terre. Si nous pouvons la voir c'est parce que nous sommes en un point très éloigné de l'endroit où se produit le phénomène. » La lumière se fit plus intense et devint presque aveuglante. Il fallait fermer les yeux à demi pour pouvoir la supporter.

« Où est le Tibet ? » demandai-je. « Nous sommes ici, répondit mon ami, et là où tu regardes ce n'est que de la glace. »

Je regardais cette glace et ne comprenais pas comment ça pouvait en être puisqu'il y en avait de la verte, de la bleue et de la transparente, aussi transparente que le plus limpide des cours d'eau. « J'en ai vu assez, m'écriai-je agacé de ne rien comprendre ; tout cela est trop sinistre ! » Le lama sourit et s'affaira à nouveau auprès du module de commande. Le globe tourna en jetant des éclairs ; sa vitesse était telle qu'il paraissait gris, plus d'ombre ni de lumière, seulement la grisaille... Puis il ralentit et nous nous trouvâmes devant une ville fabuleuse. Elle datait d'un peu avant l'arrivée des Sumériens. Elle avait été construite par un peuple dont on ne savait rien. Il y a dans les livres d'Histoire une vague allusion au peuple des Sumériens. En fait ils se comportèrent en envahisseurs, pillèrent et ravagèrent la ville, et quand tout fut détruit ils partirent sans laisser de trace. C'est ce que disent les livres d'Histoire. Mais si l'on ne retrouva pas leur trace c'est pour la bonne raison qu'ils quittèrent la Terre à bord d'engins spatiaux. Tout cela me laissait perplexe ; je n'arrivais pas à comprendre quel plaisir on pouvait éprouver à détruire une ville. Ils avaient violé et enlevé des femmes pour les faire prisonnières, était-ce donc pour cela ? Il me vint alors une pensée ; le secret dont j'avais la connaissance maintenant, c'est-à-dire l'existence de ces instruments prodigieux, pourrait bouleverser la planète s'il était répandu. « Maître, m'exclamai-je, je profite de ces inventions fabuleuses et de tout ce qu'elles permettent, mais j'ai l'impression que peu de personnes connaissent leur existence. Ne croyez-vous pas que si plus de monde pouvait avoir accès à ces lieux il y aurait un changement bénéfique sur terre ? Peut-être y aurait-il enfin la paix puisqu'il ne serait plus nécessaire de combattre ; il suffirait de venir ici pour tout savoir grâce à ces appareils. »

« Non, Lobsang, tu n'y penses pas ! répondit le lama, il y aurait aussitôt d'avides hommes d'affaires pour accourir et prendre possession de ces trésors qu'ils utiliseraient pour servir leurs propres intérêts. Avec ces appareils ils auraient le monde à leur merci. Réfléchis à cela, Lobsang, et imagine un monde que gouverneraient ce genre d'individus »

« Il y a quelque chose que je ne comprends pas, repris-je, c'est l'attitude des gens au Tibet. Nous savons que les Chinois vont nous envahir et prendre tous nos trésors, tous nos livres précieux, et que fait-on pour les en empêcher ? Que fait-on pour les empêcher de dominer le monde ? »

« Mais, Lobsang, répondit vivement le lama, es-tu assez bête pour croire que nous allons laisser quelqu'un s'emparer d'instruments, de livres aussi précieux que ceux qui sont ici ? Sache, en premier lieu, que nous avons des copies exactes de tout ce qu'il y a ici, entreposées quelque part dans l'Arctique où il fait si froid que l'on peut à peine se déplacer. L'idéal serait de pouvoir rester dans ces montagnes où il fait bien chaud, où nous avons le confort et le calme et d'où nous pouvons garder un oeil sur le monde pour éventuellement intervenir. Mais toutes ces choses disparaîtront ou on les remplacera par des appareils factices. »

« Le Tibet va tout d'abord être envahi par les Britanniques et les Russes, mais leur tentative échouera. Ils seront néanmoins responsables de nombreuses morts, et c'est en se fondant sur leur expérience que les Chinois réussiront plus tard à conquérir notre pays, du moins une partie. Mais rassure-toi, ils ne s'empareront pas de ces appareils, ni des livres saints, ni des ouvrages de médecine que nous possédons. Nous nous attendons à cette invasion depuis des années, des siècles même, aussi avons-nous eu le temps de faire des objets factices pour mettre à la place, dès que les Chinois seront là. Rappelle-toi le vieil adage selon lequel le Tibet cessera de vivre lorsque des véhicules à roues y pénétreront. Mais tous nos trésors, tout notre savoir, vieux de millions d'années seront à l'abri. Je connais la cachette, et toi aussi tu la connaîtras. Je mourrai avant que tu quittes le pays, et tu seras alors le seul à connaître le fonctionnement de ces machines et à apprendre à les réparer. »

« Mon Dieu ! mais il faudrait plusieurs vies pour apprendre à réparer ces appareils ! » m'écriai-je.

« Non, répondit mon ami, tu vas t'apercevoir bien vite qu'ils se réparent tout seuls à condition d'effectuer deux ou trois opérations auparavant. Mais ces machines n'ont malheureusement pas beaucoup de temps à vivre car, très bientôt, en 1985, les choses dans le monde vont connaître un changement radical. Il y aura une troisième guerre mondiale qui durera assez longtemps, et, après l'an 2000, de nombreux événements, positifs et négatifs, changeront la face du monde. Nous tirons toutes ces informations des Archives Akashiques. Mais tu sais, l'être humain a tout de même une possibilité de choix : il n'est pas sur des rails immuables, incapable d'en sortir. Son choix est cependant limité par ses potentialités personnelles que détermine l'astrologie. En ce qui concerne les pays, les Archives donnent des données très fiables. Tu vas d'ailleurs en faire l'expérience tout de suite. Je veux te montrer encore, ou plutôt te faire entrer en communication avec un certain nombre de situations, un certain nombre d'époques. »

« Mais comment peut-on réussir à s'accorder à des sons, à des images du passé, demandai-je, quand un événement a eu lieu, il n'en reste plus rien, non ? »

« Ah non ! Lobsang, dit le lama. La matière est indestructible. Les paroles prononcées, les actes accomplis restent dans l'espace où ils gravitent indéfiniment. Cette machine permet de remonter deux milliards d'années en arrière. Les images de cette époque sont, bien sûr, un peu floues mais elles sont tout de même assez claires pour que l'on voit de quoi il s'agit. »

« Mais comment extraire des sons et des images du néant ! » m'exclamai-je.

« Dans quelques années, reprit le lama, on va inventer un procédé de transmission appelé radiotélégraphie. On pourra recevoir ce que l'on appellera des émissions radio ; et si l'appareil récepteur est assez puissant il pourra même capter toutes les ondes émises à la surface du globe. Plus tard on inventera des appareils pouvant aussi capter les images. Inutile de te préciser que ces inventions que l'on croira nouvelles ne le sont pas. Une civilisation souvent ne fait que reproduire ce qu'une autre avant elle avait déjà inventé. Dans le cas de la télégraphie, les savants actuels semblent d'ailleurs avoir quelques problèmes, car ils doivent rechercher leurs données dans le monde astral. Mais cela, bien sûr, ils ne l'admettent pas et pensent que leurs idées sont innées. »

« Mais revenons à ce que je te disais. Sois bien certain, en tout cas, qu'il est possible de voir et même d'expérimenter les événements passés et futurs. Pour ce qui est du futur, on ne peut cependant pas voir au-delà de trois mille ans, car les images sont alors trop brouillées pour pouvoir être utilisées. Quant à ton avenir à toi, tu le sais déjà, il va être plein de souffrances. Tu voyageras beaucoup et tu rencontreras des gens malhonnêtes qui s'opposeront systématiquement à tes entreprises et qui essaieront par tous les moyens de te dénigrer. D'ailleurs, tu vas le voir toi-même car nous allons faire apparaître, grâce à cette machine certains points importants de ta vie. Mais d'abord, je veux te montrer quelques images encore de ce monde, prises un peu au hasard. Que dirais-tu de l'Égypte, par exemple ? »

Il régla quelques boutons, puis une image un peu obscure apparut sur laquelle se détachaient vaguement des triangles noirs. Il tourna alors un autre bouton et l'image s'éclaircit. « Voici les Pyramides, dit-il. Comment ces blocs de pierre sont arrivés ici est une question qui préoccupera bon nombre de spécialistes dans les années à venir. En fait, ils ont été soulevés de terre par voie de lévitation. »

« Ah oui ! je sais ce que c'est, dis-je tout excité. J'en ai entendu beaucoup parler, mais je ne connais pas son principe. »

« Je vais t'expliquer, dit le lama. Tu sais que la terre exerce une attraction magnétique. Ainsi, si tu lances un objet en l'air, il retombe aussitôt du fait de cette attraction. De même si tu tombes d'un arbre, ta chute sera obligatoirement soumise aux mêmes lois de la gravité. Tu te retrouveras sur le sol et non en train de voler dans le ciel. Mais il existe un moyen d'échapper à la pesanteur ; il faut toutefois se garder de le révéler à n'importe qui car s'il était utilisé par quelqu'un non expérimenté, celui-ci très vite se retrouverait dans les airs sans pouvoir revenir sur Terre. Pour réaliser cette contre-gravité on utilise deux piles de polarisation dont l'une est accordée au magnétisme terrestre, et l'autre est en opposition. Les objets situés dans le champ électrique ainsi créé peuvent alors prendre des positions diverses selon le rapport d'intensité entre les deux bornes. Pour une charge identique, l'objet restera en équilibre, tandis que si l'on augmente l'intensité à la borne accordée au magnétisme terrestre il descendra, et montera dans le cas inverse. Ce procédé était déjà utilisé par les dieux, et c'est lui aussi qui a permis à un seul homme de soulever ces blocs que tu vois, et qui doivent peser près de cent tonnes. Une fois positionnés dans l'espace, cet individu n'eut plus qu'à inverser la charge, et les blocs retombèrent sur le sol sous l'effet de la gravité. »

« Beaucoup d'autres monuments furent érigés de la sorte. Nous sommes les seuls au Tibet à savoir cela, comme nous sommes les seuls à posséder des cartes, vieilles de mille ans, qui, précisément, ont été établies grâce à la lévitation. Mais je t'en ai assez dit. Si nous mangions ? Ensuite nous regarderons mes jambes et irons nous coucher car demain est un grand jour pour toi, un jour très important. »

Chapitre huitième

« Allons, Lobsang, c'est l'heure de l'école !... »

J'évoquai aussitôt une autre école... Nous étions au Potala. J'avais accompagné mon guide, le lama Mingyar Dondup, dans une de ses missions et nous étions restés absents plusieurs jours. Quand nous sommes revenus un après-midi, c'était juste l'heure de la classe ; il m'avait donc dit d'y aller. De mauvaise grâce je m'étais exécuté. Mais j'étais à peine entré dans la classe que le lama-professeur, bouillonnant de colère, me dit de sortir. « Je ne veux plus vous voir ici », avait-il ajouté.

J'étais donc sorti tandis que les autres novices s'esclaffaient. Le lama-professeur était alors descendu de son estrade et, brandissant un bâton, avait distribué des coups à la ronde. J'étais allé dans ce qu'on appelait la cour de récréation, et ne sachant que faire je m'y promenais en traînant les pieds. Mon guide m'avait alors aperçu.

« Eh bien ! Lobsang, je te croyais en classe ! Que fais-tu ici ? »

« L'instituteur n'a pas voulu de moi, et il ne veut pas me revoir dans son cours », avais-je expliqué.

« Vraiment ? Viens avec moi, nous allons régler cette histoire ! »

Là-dessus il m'avait entraîné à sa suite le long d'un corridor qui était toujours particulièrement glissant à cause du beurre fondu qui se répandait chaque fois que nous passions avec nos lampes à beurre, et qui se solidifiait du fait de la température très basse. Nous étions arrivés à la porte de la classe et étions entrés. Le lama-professeur était en pleine fureur et fouettait toujours ses élèves les uns après les autres. En voyant le lama Mingyar Dondup il s'était arrêté, son visage avait blêmi et il était remonté sans mot dire sur son estrade.

« Que se passe-t-il ? » avait demandé mon guide.

« Rien ! si ce n'est ce garçon (c'était moi qu'il désignait) qui perturbe toujours la classe. On ne sait jamais s'il va être présent ou absent. Il vient quand ça lui chante. Je ne veux pas d'un tel élève ici. »

La réplique de mon maître ne s'était pas fait attendre : « C'est donc cela ! Mais savez-vous que Lobsang Rampa relève directement du Très Profond, le treizième dalaï-lama ? Il revient à ce dernier de prendre toutes les décisions concernant cet élève, et vous devrez vous y conformer, tout comme je m'y conforme. »

« Suivez-moi, avait-il ajouté, nous allons chez le dalaï-lama ! »

Et il était sorti, suivi du professeur qui tenait toujours son bâton à la main, l'air piteux.

« Je me demande ce qui va lui arriver ? s'était exclamé l'un des novices. Il était comme fou, il tapait à toute volée. Regarde, nous avons des bleus partout ! »

Notre curiosité avait été vite satisfaite. Mon guide était revenu avec un nouveau lama-professeur, assez jeune et l'air très sérieux. Le lama Mingyar Dondup nous l'avait présenté sur un ton très respectueux et avait ajouté : « J'espère que vous allez donner entière satisfaction à votre nouveau professeur et améliorer votre conduite et votre travail ! » Et à l'adresse du lama-professeur : « Vous avez ici un élève qui a un statut particulier. Il doit s'absenter de temps en temps ; je vous demanderais de bien vouloir l'aider à rattraper son retard lorsqu'il rentre en classe. »

Là-dessus les deux lamas s'étaient salués avec beaucoup de cérémonie et le lama Mingyar Dondup s'était éloigné.

Je ne m'expliquais pas pourquoi ce souvenir ancien m'était brusquement revenu en mémoire, et puis j'entendis la voix de mon guide : « Eh bien ! Lobsang, tu ne m'as pas entendu ? Je t'ai appelé ! »

« Pardon, Maître, j'étais au Potala je repensais à ce jour où le professeur n'avait pas voulu de moi en classe, et je me demandais comment un tel homme pouvait être lama et professeur. »

« Tu sais, mon ami, il y a parmi les hommes de la bonne et de la mauvaise herbe. Disons que celui-là était de la mauvaise herbe. Mais tout va bien maintenant. C'est moi qui désormais serai ton guide, et je ne crois pas avoir besoin de te tenir en laisse ni de te faire marcher à coup de trique ! Je te connais comme aucun professeur pourrait te connaître. » Sur ces paroles, il me gratifia d'un sourire que je lui rendis. Apprendre avec le lama Mingyar Dondup était un plaisir. Son enseignement n'était pas scolaire, il préférait faire profiter ses élèves du grand savoir qu'il avait acquis en voyageant.

« Nous allons commencer à un niveau très élémentaire, dit-il, car tu devras porter cet enseignement à l'extérieur du Tibet, et ça ne te fera pas de mal de réviser un peu ce que, je pense, tu connais déjà, du moins en ce qui concerne la première partie de la leçon. »

Je lui sus gré de ce compliment un peu camouflé. « Considérons un être vivant, commença-t-il. Il s'allonge pour se reposer, et quand le sommeil vient, son esprit, ou corps astral, se libère de la matière et se met à flotter dans l'espace. Si le dormeur n'est pas une personne très évoluée, il croira avoir rêvé lorsqu'il se réveillera. En revanche, si la personne a reçu un entraînement spécial, elle pourra elle-même guider son déplacement astral, et pendant son sommeil, vivre des expériences sur un autre plan d'existence, alors qu'elle paraîtra profondément endormie aux yeux d'un observateur. Un voyage astral peut avoir n'importe quelle destination. Et si l'on est bien entraîné, l'esprit, quand il revient dans le corps, conserve en mémoire tout ce qu'il a expérimenté. Lorsqu'un individu meurt cela veut dire que son esprit souhaitait se libérer de son enveloppe charnelle, soit parce qu'elle n'était plus fonctionnelle, soit parce qu'il avait épuisé, à travers elle, toutes les potentialités de l'existence terrestre, appris toutes les leçons qu'il devait apprendre dans cette incarnation particulière. Car, tu le sais, chaque être peut revenir plusieurs fois sur Terre sous différents aspects. Mais toi et moi avons un statut spécial ; nous ne dépendons pas du monde astral mais du royaume de Patra dont je te reparlerai plus tard. »

« Lorsque le corps astral s'est séparé du corps charnel, que la Corde d'Argent a été coupée et le nimbe d'or brisé, l'être ainsi libéré peut parcourir le monde et aller là où il veut. Lorsqu'il commence à se lasser de cette errance il peut consulter une autorité spéciale dont la fonction est précisément de décider si telle ou telle entité du monde astral doit y demeurer ou bien redescendre sur Terre dans une nouvelle incarnation afin de s'instruire encore. Ce n'est que dans les épreuves que l'on peut réellement faire des progrès. L'entité qui se trouvait dans la quiétude du Monde des Esprits pourra alors être renvoyée sur Terre avec différentes tendances négatives contre lesquelles elle devra lutter. S'il s'agit de tendances criminelles, par exemple, l'individu naîtra dans un milieu favorable au développement de celles-ci, et la résistance sera d'autant plus difficile. Mais s'il réussit, son existence aura été pour lui très bénéfique car il aura fait un grand pas dans son élévation spirituelle et dans l'acquisition de la maîtrise de soi. Il aura droit après cela à un repos dans le Monde Astral. Ensuite, la Commission Spéciale pourra décider d'une nouvelle incarnation. On l'enverra peut-être comme missionnaire, mais un missionnaire dont l'enseignement serait contraire à la vérité. Là encore il naîtrait dans un milieu favorable à l'épanouissement de cette vocation, et sa vie serait considérée comme réussie s'il reconnaissait la fausseté de son message et proclamait, par exemple, qu'une femme vierge ne peut donner naissance à un fils. Sache, Lobsang, que même si une femme peut être inséminée artificiellement — ce qui a certainement ses avantages —, elle ne pourra donner naissance qu'à une fille. Et si celle-ci se marie et a des enfants, ils seront également du sexe féminin, ou bien ce seront des enfants mâles de très faible constitution. Pour procréer des êtres forts il faut nécessairement la participation de l'homme. »

« Dans le monde spirituel, continua le lama, l'être prend conscience de ses erreurs passées et peut éventuellement réparer le mal qu'elles ont occasionné. Sais-tu, Lobsang, que chaque individu doit passer par tous les Signes du zodiaque et par tous les décans, car les influences astrologiques, propres à chaque individu et révélées dans son thème, déterminent ses progrès et sa situation sociale. Prenons le cas d'une personne née sous le signe du Bélier qui devient boucher et réussit très bien dans cette profession ; si le même individu était né dans un milieu plus aisé, il serait sans doute devenu chirurgien. Tu vois, la différence n'est pas très grande. D'ailleurs on dit que la viande de porc a à peu près le même goût que la viande humaine. Rassure-toi je n'ai pas fait l'expérience. »

Je réfléchis à tout ce qu'il venait de dire, et demandai : « Maître, vous avez bien dit que l'on devait passer par tous les Signes du zodiaque, et par les décans de chacun de ces Signes ? »

« C'est cela, répondit-il. Les influences pour un même Signe changent considérablement selon que l'individu est né dans tel ou tel décan. Ainsi le premier décan porte encore les marques du Signe précédent, et le dernier décan celles du Signe suivant. Les caractéristiques du Signe en question ne sont prédominantes que dans le secteur médian. Si je te dis tout cela, c'est parce qu'un jour il te faudra parler de l'Astrologie, et faire mieux connaître cette science. Donc tous les êtres, lors de leur passage sur Terre, doivent passer par toutes les positions du cycle du zodiaque. Mais l'ordre séquentiel n'est pas nécessairement le même pour tout le monde. Il varie en fonction de la tâche à accomplir par le sujet et doit lui permettre de tirer le meilleur profit de ses expériences. »

Je restai silencieux un moment puis confiai à mon maître : « Je ne cesse de penser à ma propre route qui, selon les prévisions, doit être longue, pénible, etc. À quoi cela va-t-il servir ? »

Le lama Mingyar Dondup baissa la tête, l'air un peu gêné, puis gravement il reprit : « C'est une mission très noble que celle que tu dois accomplir sur terre, Lobsang. Mais tu auras affaire à des individus qui, eux, manqueront de noblesse, qui par tous les moyens essaieront d'entraver ta route et de saboter tes réalisations. Tu seras l'objet de jalousies inouïes. Et surtout, mon pauvre ami, tu connaîtras de grandes difficultés dont les femmes seront la cause. Non parce que tu auras avec elles des relations sexuelles, mais parce que, par exemple, l'une d'elle t'aura manifesté de l'amitié et que son mari en sera jaloux. Ou bien des femmes t'en voudront parce qu'elles t'auront souri et que tu ne leur auras pas répondu, etc. Je t'en conjure, Lobsang, méfie-toi des femmes ; c'est ce que j'ai fait toute ma vie et je m'en réjouis. » Je m'enfonçai sans mot dire dans de sombres réflexions sur ma vie future. « Allons, Lobsang, me dit mon ami, ne t'en fais pas. Quant aux femmes, je sais que tu ne sais rien d'elles, mais cela va changer. À Chungking tu vas avoir maintes et maintes fois l'occasion d'étudier leur anatomie dans les salles de dissection. Disséquer un cadavre n'est pas une chose que l'on aime faire la première fois, mais on s'habitue très vite. D'après les Archives akhasiques tu devrais te montrer très habile chirurgien, et tu possèdes ce brin d'insensibilité qu'il faut lorsqu'on exerce la médecine. Donc, dès que nous aurons quitté cette caverne, ou cette cellule — comme tu veux —, tu vas suivre des cours pratiques de chirurgie. Je serai, bien sûr, toujours à ta disposition pour t'aider. »

« Maître, interrompis-je, vous avez prononcé plusieurs fois le mot Patra ; ni au Potala, ni au Chakpori je ne l'ai entendu prononcer. »

« Si tu ne l'as jamais entendu c'est parce que la connaissance de ces lieux est réservée à une élite. Le Royaume de Patra c'est, si tu préfères, le Champ Céleste des Champs Célestes. À la mort de l'individu l'esprit regagne le Monde Astral ou monde spirituel auquel, tu le sais, on peut aussi accéder de son vivant par le voyage astral. C'est un lieu qui ressemble à la Terre, mais plus agréable. On y rencontre des amis, on parle, on discute, on lit, et l'on écoute les autres raconter leurs expériences, réussies ou non. Mais c'est un lieu intermédiaire. Les entités qui y sont, attendent là le moment de leur réincarnation. On peut les renvoyer sur Terre ou bien dans un autre univers. »

« Au-delà du Monde Astral existe une planète unique que l'on désigne du nom de Patra. C'est le Paradis des Paradis où ne se rend qu'une élite, c'est-à-dire ceux qui véritablement ont eu une vie exemplaire en oeuvrant pour l'Humanité. Léonard de Vinci, par exemple, s'y trouve occupé à un projet dont bénéficieront d'autres planètes. Socrate et Aristote également. Les charlatans n'y ont pas leur place ; il n'y a rien que des êtres parfaitement authentiques. Je peux te dire d'ores et déjà que ta place est réservée. Cet honneur doit récompenser la vaillance dont tu as fait preuve dans tes vies antérieures et dont tu feras preuve encore dans les années à venir où, comme dans les précédentes, les tourments, les obstacles ne te seront pas épargnés. Tu réussiras cependant toujours à les surmonter, même dans cette mission que tu dois accomplir et que certains jugeront impossible. Et après cette vie tu iras au Royaume de Patra là où règne l'harmonie, là où l'on ne connaît ni la haine, ni la guerre, ni la misère. »

« Est-ce que les chats sont admis en ce Royaume ? » demandai-je.

« Mais bien sûr, répondit mon guide. Les chats ont une âme comme les humains. Les ignorants croient que cette chose à quatre pattes n'est qu'un animal muet, sot, incapable d'émotions et surtout sans âme. Mais cela n'est pas vrai. Le chat, comme l'homme, est gouverné par un superêtre et peut faire des progrès. Il peut accéder au Monde des Esprits et même atteindre Patra, et y retrouver les amis qu'il a aimés sur Terre ou sur une autre planète. Il faut le dire aux gens, Lobsang. Les chats sont des individus à part entière qui doivent accomplir sur Terre une tâche particulière. Il faut les traiter avec grand respect ; mais je sais que tu le fais. »

« Allons faire un tour, dit-il vivement, pour se dégourdir les jambes. Allons, viens, remue-toi un peu, grand paresseux ! »

Il s'était déjà éloigné. « Maître, dis-je en lui courant après, quand vous disiez que vous ne connaissiez pas cette caverne, ce n'était pas vrai, n'est-ce pas ? Vous me faisiez marcher ! »

Il éclata de rire et dit : « Mais non je ne te faisais pas marcher. Je t'assure que je n'en connaissais pas l'entrée principale. Ce fut une véritable découverte. D'ailleurs, elle ne figure pas sur les cartes, et l'on ne comprend pas bien pourquoi elle se trouve à cet endroit. Tu as vu comme moi que le rocher ne présente aucune déformation. Peut-être le vieil ermite, gardien de ces lieux, voulait-il une entrée proche de son ermitage. Sois bien persuadé, en tout cas, que je ne me moquais pas de toi quand je t'ai félicité pour ta découverte. Maintenant il va falloir trouver un moyen de sortir d'ici, car mes jambes vont mieux et nous allons pouvoir repartir demain. Je pense être capable de redescendre la pente. »

« Mais cela ne va pas être facile dans l'état où sont nos robes », remarquai-je.

« Ne t'inquiète pas, je te promets pour demain des vêtements neufs, vieux d'un million d'années ! Je veux aussi que tu apparaisses en bas non comme un novice, mais comme un moine. Dorénavant tu resteras avec moi, tu me suivras partout où j'irai et je serai responsable de ton éducation. »

Là-dessus il se retourna, se dirigea vers une porte devant laquelle il s'inclina, et tandis qu'il plaçait ses mains dans une certaine position, je vis un pan de mur coulisser lentement et sans bruit. Ce silence rendait le phénomène encore plus étrange.

« Viens, me dit le Lama en me donnant une tape dans le dos, il faut que tu vois cela. Ce globe (il m'indiquait de la main une sphère gigantesque qui se trouvait au milieu d'une salle) va te donner une idée de ce qu'est Patra. Il posa une main amicale sur mon épaule et m'emmena jusqu'à un tableau mural qui comportait un certain nombre de cadrans et dispositifs de toutes sortes ainsi qu'un immense écran qui faisait près de huit mètres de long et six mètres de large. « Cet écran permet de voir les détails », dit-il.

Bientôt l'obscurité se fit dans la pièce où nous nous trouvions, et à mesure que la lumière baissait, le globe qui symbolisait Patra s'éclairait. Il devint bientôt très brillant avec des reflets dorés quelque peu cuivrés. Il émanait de lui quelque chose de serein et d'apaisant qui donnait envie de s'y rendre.

Le Lama toucha quelques boutons et la brume qui entourait la sphère se dissipa peu à peu, comme le brouillard en montagne lorsque paraît le soleil. J'étais absorbé dans ma contemplation. Un monde fantastique s'offrait à moi. J'étais sur une jetée, bercé par le clapotis des vagues qui venaient s'y briser. Soudain, sur ma droite, apparut un navire. Je savais que c'était un navire pour en avoir vu sur des images. Il se dirigeait vers la digue où je me tenais ; parvenu au bord, il s'arrêta et s'y amarra. Une foule de passagers en descendit dont la mine radieuse me frappa.

Je m'en ouvris à mon maître : « Comme ils ont l'air heureux ! dis-je. Qui sont-ils ? »

« Nous sommes à Patra, répondit-il. Faire du bateau fait partie des divertissements. Ces gens reviennent, je suppose, d'une promenade en mer. Ils ont dû aborder dans l'une des îles des environs. Peut-être y ont-ils pris le thé, et les voilà de retour à Patra. Patra se trouve au-dessus du monde astral. Ce n'est qu'une élite qui peut venir ici, après une route particulièrement pénible et difficile. Mais ce qu'on trouve en ces lieux compense largement la peine endurée. »

« Il est possible de venir à Patra par le voyage astral, continua-t-il, même si l'on est encore sur Terre. Si tu veux, par exemple, revoir une certaine personne, il suffit de penser à elle très fort, et si elle veut bien te recevoir, tu te sens soulevé de terre, et tu peux te déplacer librement dans les airs jusqu'à l'endroit où cette personne t'attend. »

« Mais qui, en général, accède à ces lieux ? demandai-je. Comment arrivent-ils et doit-on les considérer comme des prisonniers ? Je suppose qu'ils ne peuvent pas partir. »

« Mais non, Lobsang, ce n'est pas une prison ! s'écria mon ami. C'est une récompense destinée aux meilleurs d'entre nous ; c'est-à-dire ceux qui se sont sacrifiés pour autrui, qui ont oeuvré jusqu'aux limites de leurs possibilités pour le bien de l'humanité. Dès que le corps astral de ces êtres s'est séparé du corps charnel, il vient ici. Et comme tu le vois, personne ici n'est relié à la Corde d'Argent, et personne ne porte au-dessus de sa tête le nimbe d'or. Ils sont devenus inutiles, car il n'y a plus aucune différence entre les êtres. La bonté est l'apanage de tous, qu'ils s'appellent Socrate, Aristote, Léonard de Vinci ou autres. Pour demeurer sur Terre il leur fallait quelques défauts, quelques taches, mais la mort physique les en a débarrassés et ils sont arrivés à Patra totalement purs. »

« Quand une entité est destinée à Patra, prenons Mendelssohn, par exemple, il doit passer d'abord par le monde astral et se présenter devant une sorte de Garde qui lui retire sa Corde d'Argent et son nimbe d'or. Il se rend ensuite à Patra où il va retrouver ses amis et connaissances, et où il pourra faire ce qu'il lui plaît. »

« Est-ce que les gens à Patra se nourrissent d'aliments comme nous le faisons sur Terre ? demandai-je. Je ne vois rien ici qui ressemble à de la nourriture. »

« En effet, il n'y a guère de choses comestibles en ce royaume, répondit le lama, car pour les êtres qui y sont il n'est plus besoin de se nourrir au sens où nous l'entendons, c'est-à-dire se nourrir pour vivre. Leurs corps et esprit tirent directement de la lumière, par osmose, l'énergie qui leur est nécessaire. Ils peuvent, bien sûr, manger ou boire pour le seul plaisir de manger et de boire, à condition qu'ils ne se goinfrent pas et qu'ils n'absorbent pas d'alcool. L'alcool, Lobsang, détruit le cerveau et peut entraver l'évolution d'un individu pendant plusieurs vies. »

« Mais jetons un coup d'oeil rapide là-bas. Rappelle-toi qu'en ce lieu le temps n'importe plus, et qu'il est inutile de demander à quelqu'un depuis combien de temps il est là. Sache que l'on ne se lasse pas de Patra parce qu'il y a toujours quelque chose de nouveau à faire, des gens nouveaux à rencontrer qui seront toujours tes amis, car tes ennemis ne peuvent être à Patra où tout est harmonie. Suis-moi dans les airs, nous allons aller visiter ce petit village de pêcheurs. »

« Maître, dis-je étonné, je croyais que les gens n'avaient pas besoin de manger ! Pourquoi des pêcheurs ? »

« Ce n'est pas de la pêche au sens où nous l'entendons, Lobsang, rétorqua mon guide. Le poisson que l'on pêche ici sert à des expériences ; on essaie d'améliorer leurs facultés. Les poissons qui sont sur notre planète sont assez sots et méritent d'être capturés. Ici on ne leur fait pas de mal. Ils sont recueillis dans des filets, et ils comprennent que l'on cherche à améliorer leur espèce. C'est la même chose pour tous les animaux qui sont ici. Aucun n'a peur de l'homme, tous lui témoignent au contraire beaucoup d'amitié. Mais dépêchons-nous, nous n'avons guère de temps pour visiter car nous devons bientôt redescendre au Potala. »

Brusquement je me sentis soulevé de terre, et fus pris aussitôt d'une violente migraine. Je crus même un instant que j'allais mourir. Mais, d'un geste vif, le lama m'agrippa et posa sa main sur mes yeux. « Je suis désolé, Lobsang, dit-il, j'avais oublié que tu n'es pas habitué à voyager dans la quatrième dimension. Il faut que je te mette quelque chose dans les yeux, nous allons redescendre un moment. » Après une sensation de chute libre assez désagréable j'atteignis avec joie la terre ferme.

« Nous sommes dans la quatrième dimension et des harmoniques de la cinquième dimension interviennent parfois, m'expliqua mon ami. Lorsque l'on emmène quelqu'un à Patra, il faut s'assurer que ses yeux aient reçu un traitement spécial qui lui permettra de ne pas se fatiguer la vue une fois dans la quatrième dimension. »

Mon guide me fit allonger et me versa quelques gouttes dans les yeux, puis il me mit des lunettes qui les recouvraient entièrement. « Je vois très bien maintenant ! m'écriai-je tout excité, je vois des choses fantastiques ! »

Ce que j'avais vu avant, sans les lunettes, était beau mais maintenant c'était splendide, magnifique, féerique. Quelque chose d'impossible à décrire en termes de troisième dimension. Nous remontâmes bientôt dans les airs et je ne cessais de m'émerveiller. Je n'avais jamais vu tant de beauté chez les êtres. Les femmes surtout me semblaient ravissantes et je sentais ma chair s'émouvoir. Elles avaient toujours été des étrangères pour moi. Ma mère était très sévère, et je ne voyais pratiquement pas ma soeur. On m'en avait séparé depuis que l'on avait décidé que j'entrerais à la lamaserie. La sérénité, la splendeur des lieux dans lequel nous évoluions étaient indescriptibles. Vouloir les suggérer par des mots empruntés au langage commun équivaudrait à vouloir décrire quelque chose sur terre à un aveugle de naissance ! Comment lui décrire les couleurs, puisqu'il n'en a aucune notion ? Comment lui parler de la forme et du poids des objets puisqu'il n'a aucun point de référence ? Le problème paraît insoluble, et je me trouve dans pareille situation actuellement, incapable de décrire la beauté du Royaume de Patra. Mais je pourrai néanmoins dire que j'y ai vu des grands hommes des siècles passés oeuvrer pour les autres univers, des univers à deux et trois dimensions. On croit souvent sur Terre que les inventions sont nouvelles. Le plus souvent, leurs auteurs n'ont fait que voler l'idée à quelqu'un qui se trouvait en train de travailler sur une maquette dans le monde astral. Une fois revenus sur terre ils n'ont plus qu'à réaliser le projet et à faire breveter leur invention.

Le lama Mingyar Dondup était très connu à Patra. Partout où il se rendait on le saluait et il me présentait toujours aux gens comme un vieil ami à eux dont ils se souvenaient, tandis que moi je les avais oubliés du fait de ma réincarnation. « Cela ne fait rien, disaient-ils en riant, quand tu reviendras parmi nous ta mémoire te reviendra ! »

Le lama Mingyar Dondup était en grande discussion avec un savant. « Le problème majeur aujourd'hui, disait ce dernier, vient du fait que chaque race, chaque peuple a sa propre façon de voir et ne juge et n'agit qu'en fonction de celle-ci. Ainsi, dans certains pays, les femmes sont considérées comme égales à l'homme, et sont traitées en conséquence. Dans d'autres, au contraire, on pense que les femmes ne sont sur Terre que pour servir d'esclaves à l'homme. Quand les femmes de ces derniers pays vont dans les autres, elles se trouvent naturellement perdues et déconcertées. Actuellement, nous cherchons un moyen d'uniformiser les mentalités, du moins trouver une base commune sur laquelle tous les peuples du monde pourraient s'entendre. On y travaille aussi dans le Monde Astral. Il est inutile de dire que quiconque vient à Patra est convaincu de la nécessité qu'il y a à accorder à chaque individu les mêmes droits sans discrimination. »

Il leva les yeux vers moi, et me voyant avec un chat il dit : « Je vois que d'ores et déjà tu appliques ce principe avec nos amis les chats ! Ta réputation auprès des animaux n'est d'ailleurs plus à faire. Quand tu viendras à Patra tu seras accueilli par toute une armée de chats, une véritable fourrure vivante ! » Tandis qu'il me parlait, un gros chat brun à taches blanches était en train de grimper sur mon épaule. Quand il se trouva en place il posa l'une de ses pattes sur ma tête, pour se caler. Exactement comme un humain l'aurait fait.

« Allons, Antoine dit le lama, nous allons te dire au revoir, il faut que nous redescendions. Mais Lobsang reviendra, et tu pourras tout à loisir grimper sur lui. » Le chat que l'on avait appelé Antoine fit un signe entendu de la tête et sauta sur une table d'où il revint se frotter à mes jambes en signe d'amitié.

« Avant de redescendre nous allons jeter un coup d'oeil aux Jardins de Patra », dit le lama. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire nous nous trouvâmes au milieu de fleurs et d'arbres dont la splendeur me ravit. Je n'osais pas marcher de peur d'abîmer les parterres. Le lama me regarda et me dit : « J'aurais dû te prévenir, Lobsang, ici dans les Jardins de Patra on marche en général à une trentaine de centimètres au-dessus du sol. Dans la quatrième dimension il est facile de le faire, et de cette façon on ne risque pas d'abîmer les fleurs... »

« Je crois que nous allons rentrer maintenant, Lobsang, me dit bientôt mon ami. J'ai encore un certain nombre de choses à te montrer en bas, un certain nombre de choses à t'apprendre qui t'aideront dans l'existence. J'aimerais pouvoir t'accompagner tout au long de celle-ci, mais ce n'est pas possible, Mon Karma est tel que je dois tomber, dans un proche avenir, sous les coups des communistes. Mais ne nous occupons pas de cela, et redescendons. »

Chapitre neuvième

Quittant la salle de la quatrième dimension, nous nous dirigeâmes vers une autre pièce qui se trouvait à près de cinq cents mètres de là. "La Terre" était-il écrit sur la porte.

Le lama Mingyar Dondup me devança et alla s'asseoir sur un banc auprès d'un module de commande. Je pris place à ses côtés. Il appuya sur un bouton et l'obscurité se fit dans la pièce. Je regardai autour de moi à la recherche de la lumière, et quand je me retournai vers le globe j'eus un choc et en tombai à la renverse. Une horrible bête, un dinosaure, semblait-il, était devant moi, à moins de deux mètres, et me regardait la gueule ouverte ! Je me relevai, tout penaud, et réalisai que cet animal était mort depuis des milliers d'années.

« Nous allons continuer notre leçon d'histoire, me dit le lama, et nous promener un peu au hasard dans le passé. Tu vas voir comme les livres d'Histoire sont malhonnêtes ! »

Sur le globe apparut alors une chaîne de montagnes, et au pied de l'une d'elles des soldats avaient établi leur campement. Des femmes étaient avec eux. À cette époque, on les emmenait pour réconforter les hommes après la bataille. Et en cas de victoire de l'ennemi elles étaient emmenées dans l'autre camp pour accomplir les mêmes fonctions.

La scène s'anima et l'on vit des hommes essayant de faire avancer un troupeau d'éléphants. Un homme juché sur l'un d'eux exhortait ses compagnons : « Je vous dis que ces éléphants ne grimperont pas la pente s'il y a de la neige. Ils sont habitués aux climats chauds et le froid les fera crever. Et comment porterait-on les tonnes de nourriture qu'il faudrait pour les nourrir ? Je suggère qu'on décharge ces animaux et qu'on prenne, à la place, des chevaux de la région ; nous ne passerons pas autrement ce col. »

Il régna quelque temps une grande confusion. On parlait fort, on gesticulait beaucoup, et finalement l'homme à dos d'éléphant eut gain de cause et l'on déchargea les bêtes. Puis tous les chevaux des environs furent réquisitionnés sans tenir compte des protestations des paysans.

Le lama avait pris soin de me poser sur la tête un appareil spécial sans lequel je n'aurais rien compris au langage de ces gens. Grâce à lui, leurs paroles me parvenaient très clairement.

Bientôt la caravane fut prête et l'on hissa les femmes sur les chevaux. On a l'habitude de penser que les femmes sont moins résistantes que les hommes mais l'on se trompe ; et je pensais quant à moi qu'elles feignaient la fatigue pour n'avoir rien à porter !

La troupe s'ébranla et commença à gravir le sentier. On se rendit compte bien vite que les éléphants n'auraient jamais pu le monter tant il était étroit et rocailleux. Et quand arriva la neige, les chevaux eux-mêmes ne furent guère à l'aise et il fallut les pousser.

Le lama fit tourner le globe pour sauter quelques siècles et quand il se stabilisa nous nous trouvions au coeur d'une bataille particulièrement sanglante. Non contents de trouer de part en part leurs victimes à l'aide de leur épée ou de leur lance, les guerriers leur coupaient la tête et en faisaient des tas. Nous regardâmes un moment cette tuerie barbare, et aperçûmes de chaque côté du champ de bataille des tentes grossièrement montées sous lesquelles se trouvaient des femmes. Sans doute leur était-il égal que la victoire revienne à l'un ou l'autre camp, puisque, dans tous les cas, leur sort serait le même. Comme nous, néanmoins, elles regardaient, peut-être par simple curiosité.

Mon guide appuya une nouvelle fois sur un bouton et la vitesse de rotation du globe s'accéléra. Et nous arrivâmes de nouveau au milieu d'un combat. Cela se produisit plusieurs fois encore. Nous vîmes notamment ce que mon guide appelait les Croisades et dont il m'avait déjà parlé. Il était de bon ton à l'époque, lorsqu'on était de haute naissance, d'aller combattre le Sarrasin. Les Sarrasins étaient un peuple cultivé et courtois mais ils n'entendaient pas se laisser faire et ils défendirent leur territoire avec âpreté. Bon nombre de titres de noblesse disparurent en ces contrées lointaines avec ceux qui les portaient !

Nous assistâmes aussi à un épisode de la guerre des Boers. « De part et d'autre, me dit mon guide à l'oreille, on se proclamait les défenseurs de la justice ! » Il me fit remarquer aussi les méthodes de combat particulièrement sadiques des Boers qui cherchaient avant tout à mutiler leur adversaire en une région du corps bien précise.

Puis l'on revint à l'époque des Croisades. La bataille venait de s'achever mais l'on ne savait pas qui était le vainqueur. Chaque clan s'était maintenant replié de chaque côté du champ de bataille, et assaillants et assaillis retrouvaient leurs femmes. Quant aux blessés et aux morts ils jonchaient le sol et personne ne s'en occupait car il n'y avait pas à l'époque de service sanitaire. En cas de blessure grave, il était d'usage de demander à l'un de ses amis un poignard que l'on gardait en main et que l'on se plantait dans le coeur lorsque la souffrance devenait intolérable.

Le lama fit encore tourner le Globe et ce fut une nouvelle guerre. Une guerre sans merci qui semblait ravager le monde entier. Des gens de toutes couleurs maniant toutes sortes d'armes étaient engagés dans le carnage. Il y avait aussi de gros canons montés sur roulettes et dans le ciel flottaient de drôles de choses reliées par des ficelles. Je sus plus tard que c'était des ballons. Ils pouvaient monter très haut et les hommes qui étaient à bord des nacelles pouvaient ainsi voir en territoire ennemi et établir leur stratégie militaire en conséquence. Mais ils ne restèrent pas longtemps dans le ciel car des engins bruyants surgirent bientôt de l'horizon et eurent vite fait de les faire exploser.

Partout ce n'était qu'un marécage de boue et de sang parsemé de débris humains. Des cadavres pendaient aussi des fils barbelés et régulièrement des obus éclataient qui, chaque fois un peu plus, délabraient la campagne environnante.

Un nouveau réglage de la machine fit apparaître une nouvelle image. La mer s'étalait devant nous et l'on distinguait à peine quelques points minuscules à l'horizon. Le lama actionna une manette et les points se rapprochèrent ; il s'agissait en fait de gros navires de guerre, tout en acier et portant sur leurs flancs des tubes métalliques qui crachaient régulièrement des projectiles. Ces derniers pouvaient parcourir plus de trente kilomètres avant d'atteindre un bâtiment ennemi. Soudain l'un d'eux atterrit sur le pont d'un navire que nous regardions. Ce fut alors comme si le globe tout entier explosait. Sans doute, la réserve de munitions avait-elle été touchée car en quelques secondes le bateau avait été pulvérisé. Partout ce n'était que débris de chair et de ferraille qui retombaient dans un nuage de sang.

Puis les tirs s'arrêtèrent et la bataille navale qui se déroulait sous nos yeux parut se calmer. C'est alors que sur l'un des bateaux nous vîmes un homme s'avancer, d'un pas furtif, vers son capitaine. Quand il fut à sa hauteur, il dégaina et le tua.

Nous revînmes ensuite à l'époque de la Guerre de Troie. « Pourquoi ne suivons-nous pas l'ordre chronologique ? » demandai-je à mon guide. « J'ai ma petite idée là-dessus, déclara-t-il l'air mystérieux. Continue à regarder, Lobsang »

Je vis alors un soldat troyen brandir une lance et la planter, sans plus de préambule, dans la poitrine de son supérieur. « Vois-tu, Lobsang, commenta mon guide, la nature humaine, quelle que soit l'époque, ne varie pas et demeure ce que fondamentalement elle est. Un homme peut tuer son capitaine dans l'une de ses vies, et perpétrer le même crime dans toutes ses autres vies. Je ne veux pas t'enseigner l'Histoire comme on le fait dans les livres ! Ceux-ci doivent servir des intérêts politiques, aussi altèrent-ils la vérité, et je veux que tu connaisses cette vérité ! » La leçon continua encore quelque temps. Des images défilaient et l'on sautait d'une époque à l'autre sans souci de la chronologie. On pouvait mieux juger ainsi des actes des hommes et particulièrement des hommes au pouvoir dont la fourberie, par exemple, me parut être la caractéristique première, et ce à toutes les époques !

« Maintenant, dit soudain mon ami, je te propose une petite incursion dans le futur ! »

Après un certain nombre de périodes d'ombre et de lumière, le globe finalement se stabilisa et l'on put voir dans la lumière un paquebot immense fendre les flots. Puis brusquement un cri perçant déchira le silence. Le navire venait de heurter un iceberg et la coque était fissurée juste au-dessous de la ligne de flottaison.

Le paquebot commençait à couler et la panique gagnait le bord. Certains des passagers sautaient dans les canots de sauvetage tandis que d'autres étaient projetés par-dessus bord à mesure que le bateau prenait de la gîte. Dans l'affolement général, un orchestre, sur le pont, continuait de jouer... Sans doute espérait-il calmer les esprits. Il jouait toujours lorsque le navire sombra tout à fait et disparut sous les flots dans un bouillonnement effroyable. Des bulles d'air énormes remontèrent à la surface tandis que des taches d'huile se formaient et s'étalaient tout autour. Puis l'on vit divers objets remonter, un sac à main, un corps d'enfant, etc.

« Dans la suite d'événements que je t'ai montrés, précisa mon guide, celui-ci non plus n'est pas à sa place. Il a eu lieu avant la guerre que tu viens de voir. Mais je trouve plus commode de procéder de la sorte pour te faire comprendre ce que je veux que tu comprennes. D'ailleurs, poursuivit-il, quand tu regardes un livre d'images, il n'est pas nécessaire de les regarder dans l'ordre pour en comprendre le sens ! »

L'aube parut sur la mer, et dans la première lueur du soleil les pointes acérées des icebergs ressemblaient à des lames rougies par le feu. Mais le soleil monta peu à peu et tout reprit son aspect normal ; sauf la mer qui restait encombrée d'objets les plus divers. Il y avait des fauteuils éventrés, des meubles brisés, des caisses et, bien entendu, des cadavres rigides couleur de cire. La plupart de ces hommes et de ces femmes portaient encore leur tenue de soirée (encore que pour les femmes j'étais bien incapable de dire si c'était leurs robes du soir ou leurs chemises de nuit !). Nous scrutâmes l'horizon mais apparemment aucun secours ne venait. « Nous n'allons pas rester ici, me dit alors le lama, puisque nous ne servons à rien. »

Il tourna encore quelques boutons et le globe tourna à vive allure pour se stabiliser bientôt sur une image représentant une ville. Une ville d'Angleterre, me précisa le lama qui me traduisait les inscriptions que nous voyions dans les rues. Nous nous arrêtâmes devant un kiosque à journaux. Bien entendu, le marchand ne pouvait nous voir puisque nous nous trouvions en un plan temporel différent. Ce que nous étions en train de voir était une anticipation du futur. Nous vivions au début du siècle, et ceci se passait vers les années 1939-1940. Je n'étais pas bien sûr des chiffres que je lisais mais c'était à peu près cela. Les journaux étaient couverts de gros titres que mon guide me lisait. Il était beaucoup question d'un certain Neville Chamberlain qui s'était rendu à Berlin avec son parapluie. Puis nous nous glissâmes dans ce que le lama appelait un "ciné-actualités", et l'on vit défiler sur un écran une foule de gens à la mine patibulaire. Ils portaient des casques en acier et tout un attirail militaire, et marchaient d'une bien curieuse façon. « C'est le pas de l'oie, me dit mon guide ; on le pratiquait beaucoup dans l'armée allemande. » Ensuite vint une image qui montrait des gens mourant de faim et de froid dans un autre pays..

De retour dans la rue, le lama arrêta un instant la machine pour nous laisser souffler. Ce voyage dans le passé et le futur était très fatigant, surtout pour moi qui n'étais qu'un très jeune garçon n'étant jamais sorti du Tibet. Toutes ces choses nouvelles me fascinaient en même temps qu'elles m'inquiétaient. Il nous fallait donc prendre un peu de repos.

M'adressant à mon guide je dis : « Je pense toujours à Patra, et je me demande pourquoi aucun de nos maîtres ne nous en a jamais parlé ! Ils nous ont dit qu'après la mort l'individu se rendait dans un lieu intermédiaire appelé le monde astral, et que là il attendait sa réincarnation sur terre ou dans un autre monde. Mais jamais ils n'ont évoqué le Royaume de Patra. Pourquoi ? »

« Mon cher Lobsang, répondit calmement le lama, il y a beaucoup de choses dont tu n'as pas encore entendu parler. Quant à Patra, c'est un lieu qui est encore bien supérieur au Monde Astral. Je te l'ai dit, seuls les êtres exceptionnels, les êtres très vertueux qui ont consacré leur vie à autrui peuvent s'y rendre. Si l'on en parlait à tout le monde, ce serait trop décourageant pour ceux qui devaient s'y rendre à la fin de leur vie, mais qui, pour une raison ou pour une autre, ont dévié de leur route, perdant ainsi leur option sur Patra. Mais toi et moi, continua-t-il, sommes assurés d'y aller dès que nous quitterons ce monde. Cependant notre séjour là-bas ne sera pas éternel car nous devons accéder ensuite à un niveau encore plus élevé. Tu as vu qu'à Patra les êtres se consacraient à l'amélioration de la condition humaine aussi bien que de la condition animale. Les animaux, pour eux, sont tout aussi importants que l'Homme. Ils ont une âme et peuvent, tout comme l'Homme, faire des progrès ou régresser. Les Hommes ont trop souvent tendance à se croire supérieurs à eux, et à en faire leurs esclaves. Ils sont parfaitement dans l'erreur. »

« Maître, interrompis-je, vous m'avez montré tout à l'heure quelque chose qui ressemblait à une guerre mondiale, je voudrais savoir comment elle se termine. »

« Très bien, tu vas le savoir, dit mon ami, je vais régler la machine de sorte que l'on voit les événements qui ont immédiatement précédé la fin des hostilités. »

Il consulte un livre qui semblait donner différentes dates, puis ajusta des boutons et le globe s'éclaira à nouveau. Un paysage ravagé s'étalait devant nous. Au milieu, un wagon était posé sur des rails. J'avais déjà vu de drôles de véhicules transportant des passagers et des marchandises circuler sur ce genre de rails. (Je ne sus que par la suite qu'il s'agissait de trains.) Cette fois, le wagon était immobile et particulièrement somptueux. Il était tout vitré et l'on apercevait à l'intérieur des sentinelles qui faisaient les cent pas dans le couloir, et des hommes — sans doute des domestiques — qui posaient des nappes blanches sur les tables et qui dépoussiéraient les meubles.

Je profitai d'une pause pour m'absenter. Quand je revins, le wagon était rempli de monde. L'accoutrement de ces gens me parut un peu extravagant mais je compris bien vite qu'il y avait là tous les chefs d'État-Major des différentes armées représentant les puissances en guerre. Tout d'abord il y eut une scission entre les groupes, puis tous se rassemblèrent autour des tables.

Je regardai tous ces hommes avec étonnement. Je n'avais rien vu de semblable. Certains (les plus importants, pensai-je) arboraient sur le devant de leur veste des rangs serrés de médailles, et d'autres portaient autour du cou des rubans ou des galons d'où pendaient également des médailles. J'avais l'impression que chaque clan voulait impressionner le clan adverse par le nombre de ses décorations !

Je me demandais aussi comment ils arrivaient à s'entendre par-delà le cliquetis continuel que faisaient ces pièces métalliques en se heurtant.

On faisait beaucoup de gestes avec les mains, et des individus ne cessaient d'aller et venir entre les personnages, portant des messages. Puis quelqu'un présenta une feuille de papier, et tour à tour les personnalités présentes y apposèrent leur signature. J'eus l'intuition, à ce moment-là, qu'une même hypocrisie régnait de part et d'autre.

« Ce que tu vois en ce moment, Lobsang, me dit le lama, marquera la fin d'une guerre qui aura duré plusieurs années. Ces hommes viennent de proposer et de signer un armistice selon lequel chaque pays doit suspendre les hostilités pour se consacrer à sa reconstruction. »

Je regardai encore attentivement la scène, et vis que ces gens avaient l'air bien sombre. Ils auraient dû, à mon avis, se réjouir de la fin de la guerre ! On lisait sur leur visage une expression de haine qui semblait vouloir dire, du moins pour l'un des clans : « Très bien, vous avez gagné cette première manche, mais nous prendrons notre revanche ! »

Le lama Mingyar Dondup fit à nouveau quelques réglages, mais l'on restait à la même époque. C'était toujours la guerre, et l'on voyait des soldats, des marins, des aviateurs, chacun dans son arme respective, continuer à se battre. Et brusquement, lorsqu'un certain jour arriva, à une heure précise, onze heures en l'occurrence, les combats s'arrêtèrent. Inutile de dire combien la guerre, avant d'en arriver là, avait fait de victimes !

Puis — il était alors onze heures cinq —, on vit passer dans le ciel un avion à la cocarde tricolore qui revenait tranquillement à sa base. Surgit alors de derrière un nuage un avion de chasse à l'aspect féroce. Dans un grondement effroyable il piqua sur l'avion tricolore, cracha quelque chose et l'autre aussitôt s'enflamma et s'écrasa sur le sol. Un meurtre de plus venait de se commettre. C'était bien un meurtre, maintenant, puisque la guerre était finie !

Nous vîmes ensuite de grands navires traverser un océan ; ils rapatriaient les troupes, et leur chargement était tel que des hommes devaient dormir sur le pont ou dans les canots de sauvetage. Ils se dirigeaient tous vers un immense pays dont je ne comprenais pas bien la politique puisqu'il avait vendu des armes aux deux pays en guerre, ce qui fit que, lorsque à son tour il était intervenu dans le conflit, il s'était battu contre ses propres armes ! Cela me paraissait être le comble de la démence !

Quand les bateaux arrivèrent à quai, des cris de joie les accueillirent. Des serpentins de papier volaient dans les airs, et les sirènes des navires mugissaient de concert avec les klaxons des voitures. Partout dans les rues s'improvisaient des fanfares qui jouaient n'importe quoi et pas forcément le même morceau ! Tout cela faisait un vacarme épouvantable.

Un peu plus tard apparut l'un des chefs des forces alliées victorieuses. Sa voiture descendait le long d'une avenue, et du haut des grands édifices qui la bordaient tombait une pluie de confettis multicolores, tandis que des gens sur les trottoirs soufflaient dans ce qui devait être des instruments de musique. Je pensais que tous ces gens se réjouissaient peut-être à l'idée qu'ils allaient gagner beaucoup d'argent en revendant maintenant les armes du gouvernement précédent aux petits pays qui voulaient se faire la guerre !

Quelques instants plus tard, les images devinrent plus sordides. Les soldats étaient revenus victorieux du front, mais chez eux le chômage les attendait. Ils étaient des millions de sans-travail. La misère régnait et l'on voyait partout les queues s'allonger devant ce qu'on appelait les "soupes populaires". On y venait muni d'une gamelle que l'on vous remplissait d'une infâme bouillie que l'on rapportait à la maison pour la partager avec sa famille.

La situation était bien sombre. Et dans un pays, les miséreux qui traînent en haillons dans les rues ne peuvent vivre bien longtemps. Ils erraient un moment à la recherche d'un mégot ou d'un croûton de pain, et bientôt on les voyait s'arrêter, s'accrocher à quelque réverbère, puis s'effondrer sur le sol, pour finalement rouler dans le caniveau, morts, morts de faim, morts de désespoir ! Et les badauds, au lieu de s'apitoyer, restaient indifférents ; peut-être même se réjouissaient-ils, pensant que plus il y aurait de morts plus il y aurait de chances d'avoir un emploi. Les soupes populaires se multipliaient et, régulièrement, des hommes en uniforme ramassaient les cadavres, sans doute pour les brûler ou les enterrer.

Nous continuâmes notre promenade dans le futur, et ce faisant nous découvrîmes que dans le pays qui précisément avait perdu la guerre précédente, on se préparait à un nouveau conflit. On formait des mouvements de jeunesse et l'on entraînait les troupes. Quant aux prototypes d'avion que l'on mettait au point on disait que c'était des jouets ! Entra bientôt en scène un curieux petit personnage, au visage blême, aux yeux exorbités et portant une moustache. Chaque fois qu'il montait sur un podium pour haranguer la foule, celle-ci se précipitait pour l'écouter. Des faits similaires avaient lieu ailleurs, et bientôt le monde entier, ou presque, fut à nouveau en guerre.

« Maître, m'écriai-je, peut-on empêcher que n'arrivent des faits qui ne sont pas encore accomplis ? » Le lama me regarda, puis regarda le globe qui s'apprêtait à nous renvoyer une autre image, et dit : « Oui, Lobsang, dans la mesure où il est facile de prévoir les réactions des gens, qui toujours se répètent. Ainsi, prenons le cas d'une femme qu'un homme poursuit ; elle va essayer de lui échapper en courant dans une direction donnée, et se cachera à tel ou tel endroit. Si elle est poursuivie à nouveau, elle fera de même ; au bout de la troisième fois, tu pourras sans risque de te tromper dire quelle sera sa trajectoire, et aussi prévoir une quatrième tentative de poursuite de la part de l'homme, et éventuellement son arrestation qui ne saurait tarder. »

« Mais comment peut-on obtenir une représentation d'événements qui n'ont pas encore eu lieu ? » repris-je.

« Tu es trop jeune encore pour comprendre les explications scientifiques que je pourrais te donner, Lobsang, me dit mon ami, mais sache, néanmoins, que chaque fait matériel que tu expérimentes sur la Terre a son origine dans la quatrième dimension, ou monde spirituel. Ce que tu vis n'est que la répercussion d'un fait qui a déjà existé à ce niveau. Certains individus ont un don de voyance qui leur permet de capter ces réalités, et de prédire l'avenir à long terme avec beaucoup de précision. Je possède ce don, et je peux aussi capter les ondes émises par le cerveau d'autrui. C'est ce qu'on appelle la télépathie. Tu possèdes ce don également, et lorsque tes pouvoirs seront totalement développés, ta clairvoyance sera encore bien supérieure à la mienne. Depuis ta naissance, et même avant, tout dans ton éducation a tendu, et tend au même but ; il s'agit de t'aider à faire de toi ce que tu dois être, c'est-à-dire, un grand visionnaire. Et si tu as pensé que tes parents étaient trop sévères avec toi, tu dois comprendre que c'était dans ton intérêt et par ordre des dieux. Tu as une mission bien précise à accomplir et il te faut être en mesure de le faire ; par conséquent, convenablement t'y préparer. Plus tard, tu verras plus en détail toutes ces questions concernant les différentes dimensions, et le Temps, et tu comprendras mieux ce que je t'ai expliqué hier à propos de ces divisions imaginaires que l'on fait à la surface du globe et que l'on appelle des fuseaux horaires. Comme je te l'ai dit, deux points, par exemple, situés de part et d'autre d'une ligne fictive n'auront pas la même heure locale et pourront même avoir un jour de différence. Mais cette démarcation et cette organisation du temps en jours et en heures n'a aucune valeur réelle dans l'absolu ; elles ne sont faites que pour faciliter le commerce des hommes. Cela dit, revenons aux images que nous venons de voir. Tu as compris, je pense, que ces événements ne se produiront que dans une cinquantaine d'années. »

« Oui, répondis-je, et cela m'a même stupéfait tellement ces situations paraissaient réelles ! Mais je suppose que la plupart des engins que nous avons vus ne sont pas encore construits, car leur conception requiert des connaissances techniques que nous n'avons pas encore, mais que nous aurons dans quelque temps. »

« Oui, dit gravement le lama en hochant la tête, et vers les années 1939-1940 éclatera un conflit dans lequel seront engagés un grand nombre de pays ; c'est ce que l'on appellera la Seconde Guerre mondiale, qui sera encore plus meurtrière que la Première. On se battra un peu partout dans le monde. Certains pays seront complètement détruits et ceux qui gagneront la guerre n'en gagneront pas pour autant la paix. Je peux te dire que l'année 1939 marquera le début des hostilités, mais je ne connais pas la date exacte. Il est d'ailleurs inutile de la connaître puisque l'on ne peut pas intervenir. Cette guerre durera plusieurs années. Ensuite, des foyers de luttes révolutionnaires ne cesseront de se développer de par le monde. Il y aura aussi des grèves et beaucoup de mécontentement social dont les Syndicats essaieront de profiter pour asseoir leur autorité et dominer leur pays. »

« Malheureusement, poursuivit le lama, je dois te dire aussi qu'il y aura une Troisième Guerre mondiale ; elle éclatera en 1985, semble-t-il, et tous les peuples du monde, sans distinction de couleur et de race, seront concernés. Après cette guerre émergera une nouvelle race d'hommes à la peau basanée. Elle émergera à force de viols : viols des femmes blanches par les hommes noirs, et vice versa. Tant qu'il n'y aura pas une race unique sur Terre il n'y aura pas de paix possible et durable. »

« Vers l'an 2000, continua-t-il (je dis "vers" car, contrairement à ce que pensent certains ignorants, il n'est pas possible de prédire avec exactitude), il y aura beaucoup d'agitation et de grands bouleversements sur notre planète et dans l'Univers. Mais après de violents combats, et grâce à l'intervention d'extraterrestres, opposés à une domination de la Terre par les communistes, le conflit finira par se résorber. »

Puis coupant court à cette dissertation, mon ami se leva et dit : « Il est temps de jeter un coup d'oeil à mes jambes et de voir si elles seront capables de me porter jusqu'au Potala ! »

Nous fîmes le tour de tous les appareils que nous avions utilisés, nous assurant qu'ils étaient propres et en état de marche. Puis, le lama et moi endossâmes des robes neuves, enfin neuves mais vieilles de plus d'un million d'années ! Elles étaient néanmoins très belles, taillées dans un tissu somptueux. Nous avions eu beaucoup de mal à faire notre choix, cherchant parmi la quantité de robes celle qui flatterait le mieux cette vanité dont ni l'un ni l'autre n'étions exempts. Nous avions finalement opté. J'étais vêtu comme un moine, et le lama Mingyar Dondup portait, quant à lui, une robe que je jugeai très digne de son rang.

Nous posâmes par-dessus nos robes des capes très amples que nous avions trouvées et qui nous protégeraient de la poussière durant la descente.

Après avoir avalé une collation et satisfait quelques besoins il ne restait plus qu'à partir.

« Maître, m'écriai-je, comment allons-nous boucher l'entrée de la caverne ? »

« Ne t'inquiète pas, Lobsang, tout a été prévu, dit le Lama. Dès que nous serons sortis, une dalle de pierre de plusieurs mètres d'épaisseur retombera et camouflera complètement l'ouverture. Il nous faudra nous en aller très vite, avant que le dispositif d'obturation ne se déclenche. Tu peux être sûr que les Chinois, quand ils envahiront le Tibet auront bien du mal à trouver cette cachette ! Dans ces endroits secrets se cacheront les plus sages de nos Sages qui transmettront leur savoir aux générations futures pour qu'elles fassent revenir la paix sur Terre. » Au bout du couloir que nous suivions s'ouvrit brusquement un carré de lumière. Nous nous précipitâmes et débouchâmes à l'air libre. Je regardai avec une certaine tendresse vers le fond de la vallée où se trouvaient le Potala et Chakpori. Puis je pris conscience de l'à-pic qui nous en séparait, me demandant comment nous allions pouvoir descendre. Je fus brutalement tiré de mes pensées par une violente secousse du sol et un bruit effroyable. La dalle venait de retomber, et rien absolument rien ne laissait supposer qu'il y avait eu à cet endroit une ouverture et l'entrée d'un tunnel. J'avais l'impression que notre aventure elle-même avait été, en une seule seconde, gommée.

Il fallut redescendre. Je regardais mon guide qui marchait devant moi, et essayais de me faire à l'idée que bientôt il serait victime d'un communiste perfide. Je pensais également à ma propre mort qui aurait lieu en pays étranger, et je me consolais en me disant que le lama Mingyar Dondup et moi serions un jour réunis dans la Lumière Sacrée de Patra.

Épilogue

Une autre page de mon histoire vient de se tourner. Il ne me reste plus maintenant qu'à attendre sur mon lit d'hôpital que l'on vienne couper ma Corde d'Argent et briser mon nimbe d'or afin que mon esprit puisse librement se rendre au Royaume de Patra.

J'aurais pu faire plus encore. J'aurais voulu, par exemple, intervenir au nom du Tibet à la Société des Nations, ou à l'ONU, comme on l'appelle maintenant. Mais la jalousie et la méchanceté de certains m'en ont empêché, et le dalaï-lama qui à cette époque était en difficulté ne pouvait aller contre leurs désirs.

J'aurais pu écrire davantage de livres sur mon pays. Mais là encore je me suis heurté à la perversité des gens, et des articles frelatés et des faux témoignages ont paru dans la presse. La presse, on le sait, ne recherche que le macabre ou l'horreur spectaculaire, et ne se complaît que dans ce qui est bas.

Je répète que la transmigration des âmes existe. C'est un phénomène réel que l'on pourrait comparer à un homme qui se trouverait dans les airs en avion, et qui, arrivé à destination, monterait dans la voiture qui l'attendrait à l'aéroport. Cette dernière symbolisant le corps que l'homme, soit l'âme, va animer le temps d'une vie pour mener à bien la tâche qui lui a été attribuée.

Mes livres disent la vérité. Ils n'ont rien à voir avec la science-fiction, même si je fais parfois des allusions scientifiques. Celles-ci auraient pu d'ailleurs être approfondies, mais je ne l'ai pas voulu. Quant à la fiction, il n'y en a pas la moindre trace dans cet ouvrage. Je ne relate que des faits véridiques et ne me suis octroyé aucune liberté.

Cela dit, il ne me reste plus qu'à attendre sur mon lit de douleurs que prenne fin cette nuit d'horreur qu'est la vie sur terre. Je dois à mes compagnons, les chats, les rares instants de bonheur que j'ai connus ici-bas et j'ai pour eux plus de tendresse que pour n'importe lequel des êtres humains.

Pour finir, je voudrais dire un mot de ceux qui, à Plymouth, en Angleterre, ont essayé d'exploiter mon cadavre en faisant courir le bruit que j'étais mort et que du pays d'outre-tombe je les avais chargés d'organiser un cours de spiritisme dont j'aurais été l'élément moteur. La communication se faisant par le Oui-Ja.

Signalons en passant que le Oui-Ja est une absolue duperie, et que, par ailleurs, il peut être dangereux car il risque de raviver des forces occultes maléfiques dont l'utilisateur serait la première victime.

Que l'Esprit du Bien soit avec vous !

 


 

 

L'AGE ADULTE

 

CI-DESSUS

Le XIIIe dalaï-lama (assis, quatrième à partir de la gauche), avec sa suite et l'officier britannique Sir Charles Bell, Darjeeling, Inde, 1911. Lorsque les troupes chinoises entrèrent dans Lhassa, en 1910, le XIIIe dalaï-lama se réfugia en Inde. Véritable augure de l'invasion communiste qui eut lieu quarante ans plus tard, le dalaï-lama expliqua à Sir Charles : « Je suis venu en Inde pour demander l'aide du gouvernement britannique. S'il n'intervient pas, les Chinois occuperont le Tibet, détruiront notre religion et notre système politique et placeront à la tête du pays des officiels chinois. »

 

 

À DROITE ;