T. LOBSANG RAMPA

 

LA CAVERNE DES ANCIENS

 

La Caverne des Anciens - (1963) Une petite incursion dans l'histoire ancienne de la Terre et de ses habitants qui ont caché de l'équipement technique hautement avancé et qui, à ce jour, reste caché. Avec son Guide le Grand Lama Mingyar Dondup, Lobsang a l'occasion de visiter l'endroit où est caché cette technologie et de voir de ses propres yeux ce merveilleux équipement. Cette technologie est là à attendre ceux qui sauront l'utiliser pour le bénéfice de l'humanité et ce temps approche.

 


 

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Mieux vaut allumer une chandelle

que maudire l'obscurité.


 

TABLE DES MATIÈRES

TABLE DES MATIÈRES

AVANT-PROPOS

CHAPITRE UN

CHAPITRE DEUX

CHAPITRE TROIS

CHAPITRE QUATRE

CHAPITRE CINQ

CHAPITRE SIX

CHAPITRE SEPT

CHAPITRE HUIT

CHAPITRE NEUF

CHAPITRE DIX

CHAPITRE ONZE

CHAPITRE DOUZE

 

 

AVANT-PROPOS

Voici un ouvrage sur l'Occultisme et sur les pouvoirs de l'Homme. C'est un livre simple, en ce sens qu'on n'y trouve ni "mots étrangers", ni Sanskrit, ni aucune langue morte. L'homme moyen veut SAVOIR les choses, il ne veut pas être forcé de deviner le sens de termes que l'Auteur moyen ne comprend pas lui-même ! Un Auteur qui connaît son métier peut écrire en anglais sans avoir à dissimuler son ignorance en recourant à une langue étrangère.

Trop de gens se perdent dans le bla-bla-bla. Les Lois de la Vie sont vraiment simples ; il est inutile de les travestir sous des cultes mystiques ou de pseudo-religions. Et il est également inutile de se targuer de "révélations divines". N'IMPORTE QUI peut obtenir les mêmes "révélations" s'il s'en donne le mal.

Aucune religion n'est seule à détenir les Clés du Paradis, et aucun homme ne sera damné éternellement pour être entré dans une église avec son chapeau sur la tête, au lieu d'enlever ses chaussures. Au Tibet, on peut lire sur la porte des lamaseries : "Un millier de moines, un millier de religions." Croyez ce que vous voudrez : du moment que votre religion vous prescrit "d'agir envers autrui comme vous voudriez qu'on agit envers vous", vous PASSEREZ quand viendra l'Appel final.

A en croire certains, la Science Intérieure ne peut s'acquérir que si on professe tel ou tel culte et, qu'en outre, on participe généreusement aux frais de ce culte. Les Lois de la Vie disent : "Cherchez et vous trouverez."

Ce livre est le fruit d'une longue existence, d'un entraînement subi dans les plus grandes lamaseries du Tibet et des pouvoirs acquis grâce à une stricte obéissance aux Lois. C'est la science enseignée par nos Ancêtres du temps jadis, inscrite dans les Pyramides d'Egypte, dans les Grands Temples des Andes et dans le plus important reliquaire de connaissances Occultes qui soit au monde : les Hautes Terres du Tibet.

T. LOBSANG RAMPA

 

CHAPITRE UN

La soirée était chaude, délicieusement, anormalement chaude pour cette époque de l'année. S'élevant doucement dans l'air que n'agitait aucun souffle de vent, la suave odeur de l'encens nous apportait la sérénité. Au loin, le soleil se couchait dans une apothéose de couleurs derrière les hauts sommets de l'Himalaya, en faisant rougeoyer les pics neigeux, comme s'il laissait présager le bain de sang où le Tibet allait être bientôt plongé.

Parties des sommets jumeaux du Potala et de notre Chakpori, des ombres s'allongeaient lentement vers la Cité de Lhassa. A droite, à nos pieds, une caravane attardée de marchands indiens se dirigeait vers le Pargo Kaling, ou Portail de l'Ouest. Le dernier des pieux pèlerins accomplissait avec une hâte peu protocolaire le circuit de la Route de Lingkor, comme s'il craignait d'être surpris par les ténèbres veloutées de la nuit imminente.

Le Kyi Chu, ou Fleuve Heureux, poursuivait allégrement son interminable voyage vers la mer, en jetant des éclairs lumineux comme pour rendre hommage au jour moribond. La Cité de Lhassa était éclairée par les lueurs dorées des lampes à beurre. Du Potala tout proche, une trompette sonna à la tombée du jour et l'écho se répercuta sur les surfaces rocheuses de la Vallée pour nous revenir avec un timbre différent.

Je contemplais la scène familière, je contemplais le Potala où scintillaient des centaines de fenêtres derrière lesquelles les moines de toutes classes vaquaient à leurs occupations vespérales. Au sommet de l'immense édifice, près des Tombes Dorées, veillait, debout, une silhouette solitaire et lointaine. Au moment où les derniers rayons du soleil disparaissaient derrière les chaînes de montagnes, une trompette résonna de nouveau et un chant profond s'éleva du Temple, un peu plus bas. Les derniers vestiges de lumière s'estompèrent rapidement et les étoiles apparurent au ciel, étincelantes comme des joyaux sur un fond violet. Un météore traça dans le ciel une parabole lumineuse et jeta un dernier feu d'artifice avant de tomber sur terre, sous forme d'une pincée de poussière fumante.

— Quelle belle nuit, Lobsang ! dit une voix bien-aimée.

— Oui, c'est vraiment une belle nuit, répondis-je en me levant vivement pour saluer le Lama Mingyar Dondup. Il s'assit près d'un mur et me fit signe de l'imiter. Désignant le ciel du doigt, il reprit :

— Te rends-tu compte que des gens — toi et moi par exemple — peuvent ressembler à cela ?

Je le regardai sans comprendre. Comment aurais-je pu ressembler aux étoiles du ciel nocturne ? Le Lama était un bel homme, grand et robuste, avec un noble visage. Mais lui non plus ne ressemblait nullement à une constellation ! Il rit de mon expression ahurie.

— Tu prends mes paroles au pied de la lettre, comme d'habitude, Lobsang, dit-il en souriant. Je voulais dire que les choses ne sont pas toujours ce qu'elles semblent être. Si tu écrivais "Om ! ma-ni pad-me Hum" en lettres si grandes qu'elles empliraient toute la Vallée de Lhassa, les gens seraient incapables de lire ces mots et d'en saisir le sens. (Il se tut, me regarda pour s'assurer que je suivais ses explications et reprit :) Il en va de même pour les étoiles : elles sont si "grandes" que nous ne pouvons savoir au juste ce qu'elles constituent.

Je le considérai comme s'il était devenu fou. Les étoiles constituer quelque chose ? Les étoiles étaient... eh bien, des étoiles ! Puis je songeai à une inscription si grande qu'elle emplirait toute la Vallée et eût été illisible en raison de ses dimensions.

— Imagine que tu rapetisses au point de devenir aussi menu qu'un grain de sable. A quoi ressemblerais-je pour toi ? Suppose que tu deviennes encore plus petit, au point qu'un grain de sable parût un monde à tes yeux ? Sous quel aspect me verrais-tu ? (Il s'interrompit et me jeta un regard perçant.) Eh bien, que verrais-tu ?

Je demeurai immobile, le cerveau paralysé par cette pensée. la bouche ouverte comme un poisson hors de l'eau.

— Tu verrais, Lobsang, reprit le Lama, un groupe de mondes largement dispersés, flottant dans les ténèbres. A cause de ta petite taille, tu verrais les molécules de mon corps comme autant de mondes séparés par un immense espace. Tu verrais les mondes tournoyer autour d'autres mondes, tu verrais des "soleils" qui seraient les molécules de certains centres psychiques, tu verrais un univers !

Mon cerveau grinça ; j'aurais pu jurer que le "mécanisme" au-dessus de mes sourcils frissonnait convulsivement sous l'effort que je faisais pour comprendre toutes ces révélations étranges et passionnantes.

Mon Guide, le Lama Mingyar Dondup, tendit la main et me souleva doucement le menton.

— Lobsang, dit-il avec un petit rire, tu te donnes tant de mal pour me comprendre que tu en louches ! (Il se rejeta en arrière en riant et m'accorda quelques moments de répit. Puis il poursuivit :) Regarde le tissu de ta robe. Tâte-le !

J'obéis, et me sentant parfaitement ridicule, j'examinai mon vieux vêtement rapiécé.

— C'est du tissu, assez doux au toucher. Tu ne peux pas voir au travers. Mais imagine que tu le regardes avec une loupe qui le grossirait dix fois. Songe aux épais fils de laine de yack, chaque fil étant dix fois plus gros que tu ne le vois ici. Tu serais capable de voir la lumière entre les fils. Mais grossis ce tissu un million de fois et tu pourras le traverser à cheval, quoique chaque fil serait trop grand pour qu'on pût sauter par-dessus !

Grâce aux explications de mon Guide, tout cela me devenait clair. Je réfléchis, en hochant la tête, si bien que le Lama finit par dire :

— Tu as l'air d'une vieille femme décrépite !

— Seigneur !, dis-je finalement, alors toute vie est un espace parsemé de mondes ?

— Ce n'est pas tout à fait aussi simple que ça, répondit-il, mais assieds-toi plus confortablement et je vais te parler de ce que nous avons découvert dans la Caverne des Anciens.

— La Caverne des Anciens ! m'exclamai-je, brûlant de curiosité. Vous allez me parler de ça et de l'expédition !

— Oui, oui, dit-il doucement, mais occupons-nous d'abord de l'Homme et de la Vie tels que les Anciens les voyaient à l'époque de l'Atlantide.

J'étais intéressé surtout par la Caverne des Anciens qu'une expédition de vénérables Lamas avait découverte et qui contenait un formidable dépôt de savoir et d'objets façonnés datant d'une époque où la Terre était très jeune. Mais connaissant bien mon Guide, je savais qu'il était inutile d'espérer qu'il me raconterait l'histoire avant d'être prêt à le faire et il ne l'était pas encore. Au-dessus de nous les étoiles brillaient dans toute leur splendeur, à peine atténuée par l'air raréfié mais pur du Tibet. Dans les Temples et les Lamaseries, les lumières s'éteignaient l'une après l'autre. De très loin, porté par l'air nocturne, montait le hurlement plaintif d'un chien auquel répondaient les aboiements de ses congénères du Village de Shö, à nos pieds. La nuit était calme, sereine même, et aucun nuage ne passait devant la face de la lune qui venait de se lever. Les bannières de prières pendaient immobiles à leurs mâts. On entendait, d'un point indéterminé, le claquement assourdi d'un Moulin à Prières qu'un moine dévot, mais aveuglé par la superstition et ignorant de la Réalité, faisait tourner dans le vain espoir de se concilier la faveur des Dieux.

Le son fit sourire le Lama, mon Guide.

— A chacun selon sa foi, à chacun selon ses besoins, dit-il. La pompe des cérémonies religieuses est, pour beaucoup, une consolation, et nous ne devons pas condamner ceux qui n'ont pas encore assez avancé sur la Voie et qui ne sont pas encore capables de se tenir debout sans béquilles. Je vais te parler, Lobsang, de la nature de l'Homme.

Je me sentais très proche de cet Homme, le seul qui m'eût jamais témoigné de la considération et de l'affection. Je l'écoutai attentivement afin de justifier sa confiance. Du moins est-ce ainsi que cela commença, mais bientôt je trouvai le sujet passionnant et j'écoutai avec un intérêt non dissimulé.

— Le monde tout entier est fait de vibrations, toute Vie, tout ce qui est inanimé, n'est que vibrations. Le puissant Himalaya lui-même, dit le Lama, n'est qu'une masse de particules suspendues dont aucune ne peut en toucher une autre. Le monde, l'Univers, est formé de minuscules particules de matière autour desquelles tournoient d'autres particules de matière. De même que des mondes tournent autour de notre Soleil, toujours à la même distance et sans jamais entrer en contact, de même tout ce qui existe est-il composé de mondes en rotation.

Il s'interrompit et me regarda, se demandant peut-être si tout cela ne dépassait pas ma compréhension, mais je n'avais aucun mal à suivre.

Il reprit :

— Les fantômes que nous autres, clairvoyants, distinguons dans le Temple sont des gens, des gens vivants, qui ont quitté ce monde et sont entrés dans un état où leurs molécules sont si largement dispersées que le "fantôme" peut traverser le mur le plus épais sans toucher une seule molécule de ce mur.

— Honorable Maître, dis-je, pourquoi sentons-nous un picotement quand un "fantôme" passe tout près de nous ?

— Chaque molécule, chaque petit système solaire et planétaire est entouré d'une charge électrique, non pas celle que l'Homme produit avec des machines, mais une électricité d'un type plus raffiné. L'électricité que nous pouvons voir, certaines nuits, scintiller à travers le ciel. De même que la Terre a ses Lumières du Nord, ou aurore boréale, aux deux pôles, de même la plus petite particule de matière a-t-elle ses "Lumières du Nord". Un "fantôme", en s'approchant trop près de nous, donne un léger choc à notre aura et c'est pourquoi nous éprouvons un picotement.

Autour de nous, la nuit était tranquille, aucun souffle de vent ne troublait sa sérénité ; il régnait un silence tel qu'on ne peut en connaître que dans les pays comme le Tibet.

— L'aura que nous voyons, alors, est-ce que cela est une charge électrique ? demandai-je.

— Oui ! répondit mon Guide, le Lama Mingyar Dondup. Dans les pays autres que le Tibet, où des fils portant le courant à haute tension sillonnent tout le territoire, les ingénieurs observent et reconnaissent un "effet de couronne". Dans cet "effet", les fils semblent être entourés d'une couronne ou d'une aura de lumière bleuâtre. On l'observe surtout par les nuits sombres et lumineuses, mais, bien entendu, les clairvoyants peuvent la voir à tout moment. (Il me regarda d'un air songeur :) Quand tu iras à Tchoung-king pour étudier la médecine, tu utiliseras un instrument qui enregistre les ondes électriques du cerveau. Toute Vie, tout ce qui existe, est électricité et vibration.

— Là, je ne comprends plus ! répondis-je. Comment la vie peut-elle être vibration et électricité ?

Je peux comprendre l'un, mais pas l'autre.

— Mais, mon cher Lobsang ! dit le Lama en riant, il ne peut pas y avoir d'électricité sans vibration, sans mouvement ! C'est le mouvement qui engendre l'électricité, par conséquent les deux sont intimement liés. (Il vit mon air perplexe et lut mes pensées grâce à son pouvoir télépathique.) Non, dit-il, n'importe quelle vibration ne suffit pas ! Je vais te donner un exemple ; imagine un immense clavier musical s'étendant d'ici à l'infini. La vibration que nous considérons comme solide sera représentée par une note de ce clavier. La suivante pourra représenter le son et une troisième, la vue. D'autres notes indiqueront les sentiments, les sens, les raisons d'être que nous ne pouvons pas comprendre tant que nous sommes sur cette Terre. Un chien peut entendre des sons plus aigus que ceux perçus par l'être humain et un être humain peut entendre des sons plus graves que ceux perçus par un chien. On pourrait dire à un chien, sur le mode aigu, des mots qu'il comprendrait et qui échapperaient à un homme. C'est ainsi que des êtres de ce qui est appelé le Monde Spirituel communiquent avec ceux qui sont encore sur cette Terre, lorsque le Terrien possède un don spécial de clairaudience.

Le Lama se tut et eut un petit rire.

— Je t'empêche d'aller te coucher, Lobsang, mais tu auras la permission de faire la grasse matinée pour récupérer. (Il désigna du doigt les étoiles étincelant dans l'air limpide.) Depuis que j'ai visité la Caverne des Anciens et que j'y ai essayé les merveilleux instruments qui sont demeurés intacts depuis l'époque de l'Atlantide, je me suis souvent amusé en songeant à une fantaisie. Je me suis plu à imaginer deux petites créatures sensibles, plus petites que le virus le plus minuscule. Peu importe leur aspect, supposons simplement qu'elles soient intelligentes et dotées d'instruments merveilleusement sensibles. Imaginons qu'elles soient debout sur un espace à découvert de leur propre monde infinitésimal, exactement comme nous maintenant. "Comme la nuit est belle !" s'exclame A, en contemplant le ciel. "Oui, répond B, on se demande quel est le sens de la Vie, ce que nous sommes, où nous allons ?" A réfléchit, les yeux fixés sur les étoiles qui ne cessent de traverser les cieux. "Des mondes sans limites, des millions, des milliards de mondes ! Je me demande combien d'entre eux sont habités." "C'est absurde ! Sacrilège ! Ridicule !" balbutie B. "Tu sais qu'il n'y a de vie que sur notre monde ! Nos Prêtres ne nous ont-ils pas dit que nous étions faits à l'image de Dieu ? Et comment pourrait-il y avoir une autre vie, à moins qu'elle ne soit exactement semblable à la nôtre ? Non, c'est impossible, tu perds la raison !" Mais A s'éloigne en marmonnant : "Ils pourraient bien se tromper, tu sais, ils pourraient bien se tromper !"

Le Lama Mingyar Dondup me sourit et dit :

— Il y a même une suite à mon histoire. La voici : dans quelque laboratoire lointain, consacré à une science inconcevable pour nous, où l'on disposait de microscopes d'une puissance fantastique, deux savants étaient au travail. L'un d'eux, penché sur une table, l'oeil collé au "supermicroscope", tressaillit soudain et repoussa bruyamment son tabouret sur le parquet poli. "Regardez, Chan ! dit-il à son Assistant. Venez donc voir "ça !" Chan se leva, s'approcha de son Supérieur, qui semblait très ému, et s'assit devant le microscope. "J'ai un millionième de grain de sulfate de plomb sur la plaque, dit le Supérieur, regardez !" Chan ajusta les boutons et poussa un sifflement de surprise. "Grands dieux ! s'exclama-t-il, on croirait regarder l'Univers au télescope. Un soleil éblouissant, des planètes sur leur orbite !..." Le Supérieur dit d'un ton songeur : "Je me demande si nous aurons un jour des télescopes assez puissants pour distinguer un monde en particulier. Je me demande s'il y a une vie là-bas !" "Absurdité ! rétorqua brusquement Chan, il ne peut pas exister de vie intelligente autre que la nôtre. Ce n'est pas possible. Les Prêtres ne nous ont-ils pas dit que nous étions faits à l'Image de Dieu ? Alors comment pourrait-il y avoir là-bas une Vie intelligente ?"

Au-dessus de nous, les étoiles poursuivaient leur course infinie, éternelle. En souriant, le Lama Mingyar Dondup fouilla dans sa robe et en sortit une boîte d'allumettes, trésor apporté de l'Inde lointaine. Lentement, il tira une allumette, la brandit.

— Je vais te montrer la Création, Lobsang, dit-il gaiement. (Il gratta l'allumette contre la paroi de la boîte et lorsqu'elle s'enflamma, il éleva le bâtonnet incandescent. Puis il souffla dessus et l'éteignit !) Création, dissolution, dit mon Guide. La tête enflammée de l'allumette a émis des milliers de particules et chacune a explosé en se séparant de ses compagnes. Chacune était un monde complet, le tout formait un Univers. Et l'Univers est mort lorsque la flamme a été éteinte. Peux-tu affirmer que ces mondes étaient dépourvus de vie ? (Je le regardai, perplexe, ne sachant que répondre.) Si ces particules étaient des mondes, Lobsang, et qu'elles fussent douées de vie, pour cette Vie les mondes auraient duré pendant des millions d'années. Ne sommes-nous qu'une allumette enflammée ? Vivons-nous ici-bas, avec nos joies et nos peines — nos peines surtout ! — en pensant que ce monde n'aura pas de fin ? Réfléchis à tout cela et nous en reparlerons demain.

Il se leva et s'éloigna. Je traversai le toit à pas chancelants et tâtonnai pour trouver le sommet de l'échelle qui menait tout en bas. Nos échelles diffèrent de celles qu'on utilise en Occident : ce sont des poteaux où l'on a creusé de place en place des encoches, des crans. Je trouvai le premier cran, le second et le troisième, mais mon pied glissa à l'endroit où quelqu'un avait laissé tomber du beurre de lampe. Je dégringolai et atterris en tas sur le sol où je vis plus "d'étoiles" qu'il n'y en avait au ciel, et soulevai les protestations des moines endormis. Une main surgit de l'obscurité et m'envoya une bourrade qui fit sonner des cloches dans mon crâne. Je me relevai vivement et me réfugiai dans les ténèbres environnantes. Aussi silencieusement que possible, je cherchai un endroit où dormir, m'enveloppai de ma robe et m'abandonnai au sommeil. Ni les "shush-shush" des pas rapides, ni les conques, ni les cloches d'argent ne troublèrent mon repos ou mes rêves.

La matinée était déjà bien avancée lorsque je fus réveillé par quelqu'un qui me bourrait de coups de pied. J'ouvris un oeil vague et aperçus le visage d'un immense chela.

— Réveille-toi ! Réveille-toi ! Par le Poignard Sacré, ce que tu es flemmard !

Ce disant, il m'envoya de nouveau un bon coup de pied. J'étendis la main, saisis la cheville du chela et la tournai. L'os émit un craquement sec et le chela tomba à terre en hurlant :

— Le Père Abbé ! Le Père Abbé ! Il veut te voir, espèce d'idiot malfaisant !

Lui lançant un coup de pied pour me venger de tous ceux qu'il m'avait donnés, je tirai sur ma robe et m'éloignai rapidement. "Pas de petit déjeuner ! marmonnai-je. Pourquoi est-ce que tout le monde veut me voir juste quand c'est l'heure de manger ?"

Je courus le long d'interminables couloirs, en tournai les coins et faillis donner une crise cardiaque à quelques vieux moines qui trottinaient dans les parages, mais j'atteignis la chambre du Père Abbé en un temps record. J'y entrai en trombe, tombai à genoux et m'inclinai respectueusement.

Le Père Abbé parcourait mon Dossier et je l'entendis à un moment donné étouffer un petit rire.

— Ah, me dit-il, voici le garçon qui tombe du haut des falaises, qui graisse le fond des échasses et qui cause plus de désordre que n'importe quel autre élève ici. (Il s'interrompit et me regarda d'un oeil sévère.) Mais tu as bien étudié, remarquablement bien, ajouta-t-il. Tes facultés métaphysiques sont d'un tel niveau et tu as fait tant de progrès dans tes travaux académiques que je vais charger le Grand Lama Mingyar Dondup de te donner des leçons particulières. Tu vas profiter d'une chance sans précédent sur l'ordre formel de Sa Sainteté. A présent, va te présenter au Lama, ton Guide.

Me renvoyant d'un geste de la main, le Père Abbé se replongea dans ses papiers. Soulagé qu'aucun de mes nombreux "péchés" n'ait été découvert, je me hâtai de disparaître. Mon Guide, le Lama Mingyar Dondup, m'attendait. Me jetant un regard perçant lorsque j'entrai, il me demanda :

— As-tu déjeuné ?

— Non, Seigneur, dis-je, le Père Abbé m'a fait appeler pendant mon sommeil... et j'ai faim !

— Ah, il me semblait bien que tu avais un regard de chien battu. File, va déjeuner et reviens ici ensuite.

Il n'eut pas à me le dire deux fois. J'avais faim et c'est une sensation déplaisante. Je ne me doutais guère que, bien que cela m'eût été prédit, la faim me suivrait partout pendant de nombreuses années de ma vie.

Réconforté par un bon déjeuner, mais un peu inquiet à l'idée du dur travail qui m'attendait, je revins chez le Lama Mingyar Dondup. Il se leva en me voyant entrer.

— Viens, dit-il, nous allons passer une semaine au Potala.

Ouvrant la marche, il sortit du Hall pour aller rejoindre un moine palefrenier qui attendait en compagnie de deux chevaux. Je regardai d'un oeil sombre la bête qui m'était destinée. Elle me lança un regard plus sombre encore, car elle semblait avoir de moi une opinion pire que celle que j'avais d'elle. Je sautai en selle, persuadé de courir au désastre. Les chevaux sont de terribles créatures, instables, nerveuses et dépourvues de frein. L'équitation était le moindre de mes talents.

Nous descendîmes le sentier montagneux partant du Chakpori. Traversant la route de Mani Lhakhang, avec le Pargo Kaling à notre droite, nous arrivâmes bientôt au village de Shö, où mon Guide fit une brève halte, puis nous montâmes les marches escarpées du Potala. Faire monter des marches à un cheval n'a rien d'amusant et mon premier souci était de ne pas être désarçonné ! Un flot continuel de moines, de lamas et de visiteurs escaladaient ou descendaient l'escalier ; certains s'arrêtaient pour admirer la vue, d'autres, qui venaient d'être reçus par le Dalaï Lama Lui-même, ne songeaient qu'à cette entrevue. Nous fîmes halte en haut des marches et je glissai à terre, avec soulagement, mais sans grâce. Le pauvre cheval poussa un hennissement de dégoût et me tourna le dos !

Nous continuâmes à avancer, grimpant une échelle après l'autre, jusqu'à ce que nous ayons atteint le niveau supérieur du Potala où le Lama Mingyar Dondup avait une résidence permanente, près de la Salle des Sciences. Cette Salle contenait d'étranges machines provenant de tous les pays du monde, mais les plus étranges de toutes étaient celles datant du plus lointain passé. Nous atteignîmes enfin notre destination et je m'installai pour un certain temps dans ce qui était maintenant ma chambre.

De ma fenêtre, en haut du Potala, juste à un seul étage au-dessous du Dalaï Lama, je pouvais contempler Lhassa et la Vallée. Je voyais au loin la grande Cathédrale (Jo Kang) dont scintillait le toit doré. La Route Circulaire, ou Lingkor, s'étendait à l'horizon et faisait le circuit complet de la Cité de Lhassa. De pieux pèlerins s'y pressaient en foule pour se prosterner devant le plus grand siège du savoir Occulte en ce monde. Je me félicitai d'avoir un Guide aussi éminent que le Lama Mingyar Dondup ; sans lui, je ne serais qu'un chela comme les autres, vivant dans un dortoir obscur, au lieu d'être installé presque sur le toit du monde. Tout à coup, si brusquement que je poussai un croassement de surprise, des bras vigoureux saisirent les miens et me soulevèrent en l'air. Une voix profonde me dit :

— Ainsi, tout ce que tu penses de ton Guide, c'est qu'il te fait habiter en haut du Potala et te nourrit de ces écoeurantes friandises indiennes ?

Il se mit à rire de mes protestations et moi j'étais trop aveuglé, ou trop abasourdi, pour me rendre compte qu'il savait ce que je pensais de lui ! Il reprit :

— Nous sommes liés, nous nous connaissions bien dans une vie antérieure. Tu possèdes tout le savoir acquis au cours de cette vie-là, tu as seulement besoin qu'on te rafraîchisse la mémoire. A présent, nous avons à travailler. Viens dans ma chambre.

Je lissai ma robe, remis en place mon bol qui était tombé lorsque le Lama m'avait soulevé de terre, et me hâtai de gagner la chambre de mon Guide. Il me fit signe de m'asseoir et quand je fus installé, me dit :

— As-tu réfléchi à la nature de la Vie, à notre discussion de la nuit dernière ?

Baissant la tête, je répondis, d'un air gêné :

— Seigneur, j'ai dormi, ensuite le Père Abbé m'a fait appeler, puis vous avez voulu me voir, après quoi il a fallu que je déjeune, enfin vous avez encore voulu me voir. Je n'ai pas eu le temps de penser à quoi que ce soit aujourd'hui !

Il répondit en souriant :

— Nous examinerons plus tard les effets de la nourriture, mais reprenons d'abord notre entretien sur la Vie.

Il s'interrompit et étendit la main vers un livre qui était écrit en une langue étrangère. Je sais maintenant que c'était de l'anglais. Il en tourna les pages et découvrit enfin ce qu'il cherchait. Puis, me passant le livre ouvert à une page illustrée, il demanda si je savais ce que c'était. Je regardai l'image qui me parut si banale que je lus ensuite les mots étranges écrits en dessous. Ils ne signifiaient rien pour moi. Lui rendant le volume, je dis d'un ton de reproche :

— Vous savez que je ne peux pas lire ça, Honorable Lama !

— Mais tu reconnais l'image ? insista-t-il.

— Oui, c'est simplement un Esprit de la Nature qui ne diffère pas de ceux d'ici.

J'étais de plus en plus intrigué. Où voulait-il en venir ?

Le Lama rouvrit le livre.

— Dans un pays lointain, au-delà des mers, dit-il, on a généralement perdu la faculté de voir les Esprits de la Nature. Si quelqu'un en aperçoit un, on se moque de lui et on l'accuse littéralement "d'avoir des visions". Les Occidentaux ne croient qu'aux choses qu'ils peuvent mettre en pièces, tenir en main ou enfermer dans une cage. En Occident, un Esprit de la Nature est appelé "Fée" et on ne croit pas aux Contes de Fées.

Je demeurai stupéfait. Je pouvais voir des Esprits à tout moment et c'était pour moi chose absolument normale. Je secouai la tête pour m'éclaircir le cerveau. Le Lama Mingyar Dondup reprit la parole :

— Toute Vie, comme je te l'ai dit hier soir, se compose de Matière animée de vibrations rapides engendrant une charge électrique ; l'électricité est la Vie de la Matière. Comme en musique, il y a plusieurs octaves. Imagine que l'Homme de la Rue vibre à une certaine octave ; un Esprit de la Nature et un Fantôme vibreront à une octave plus élevée. Du fait que la vie, la pensée et la croyance de l'Homme Moyen sont à une seule octave, les êtres qui vibrent à d'autres octaves sont invisibles pour lui.

Je tripotai ma robe, tout en réfléchissant. Tout cela me semblait n'avoir aucun sens. Je pouvais voir les fantômes et les esprits de la nature, par conséquent, n'importe qui devait être également capable de les voir. Le Lama, lisant mes pensées, répondit :

— Toi, tu vois l'aura des humains. Elle est invisible à la plupart d'entre eux. Toi, tu vois les esprits de la nature et les fantômes. Ils sont invisibles à la plupart des gens. Les petits enfants les distinguent, parce que les êtres très jeunes sont plus réceptifs. Puis, au fur et à mesure que l'enfant grandit, les soucis de la vie rendent ses perceptions plus grossières. En Occident, lorsqu'un enfant raconte à ses parents qu'il a joué avec des Compagnons-Esprits, il est puni pour avoir menti, ou bien on se moque de son "imagination débordante". Vexé d'un pareil traitement, l'enfant finit par se persuader qu'il a effectivement tout imaginé ! Toi, en raison de ton éducation spéciale, tu vois les fantômes et les esprits de la nature et tu les verras toujours — de même que tu verras toujours l'aura humaine.

— Alors, même les esprits de la nature qui soignent les fleurs sont semblables à nous ? demandai-je.

— Oui, répondit-il, pareils à nous sauf qu'ils vibrent plus vite et que leurs particules de matière sont plus dispersées. C'est pourquoi tu peux passer la main à travers eux, exactement comme tu peux passer la main au travers d'un rayon de soleil.

— Avez-vous jamais touché tenu — un fantôme ? questionnai-je.

— Oui, dit-il. C'est possible si l'on accroît son propre rythme de vibrations. Je vais t'en parler.

Mon Guide toucha sa cloche d'argent, don d'un Père Abbé d'une des Lamaseries les plus connues du Tibet. Le moine-servant, nous connaissant bien, apporta non pas de la tsampa, mais du thé indien et de ces gâteaux sucrés que l'on faisait venir spécialement d'au-delà des montagnes pour Sa Sainteté le Dalaï Lama, et que moi, pauvre chela, j'appréciais tant. "Récompense pour efforts particuliers à l'étude", comme Sa Sainteté l'avait souvent déclaré. Le Lama Mingyar Dondup avait parcouru le monde, aussi bien matériel qu'astral. L'une de ses très rares faiblesses était un penchant pour le thé indien. Une faiblesse que j'approuvais de tout coeur ! Nous nous installâmes confortablement et dès que j'eus fini mes gâteaux, mon Guide et Ami prit la parole.

— Un jour, il y a de nombreuses années, quand j'étais un jeune homme, je tournais à la hâte le coin d'un couloir du Potala — exactement comme toi, Lobsang. J'étais en retard pour le service, et à mon horreur je vis qu'un robuste Abbé me bloquait le passage. Lui aussi se dépêchait ! Je n'eus pas le temps de l'éviter. Je me préparais à lui présenter mes excuses lorsque je passai brusquement à travers lui. Il fut aussi épouvanté que moi. Toutefois, j'étais si surpris que je continuai à courir et que j'arrivai à peu près à l'heure, pas trop tard, après tout.

Je me mis à rire en songeant au digne Lama Mingyar Dondup en train de galoper ! Il me sourit et continua :

— Tard, ce soir-là, je songeai à mon aventure. Et je me dis : "Pourquoi ne toucherais-je pas un fantôme ?" Plus j'y songeais et plus j'étais décidé à en toucher un. J'établis mon plan avec soin, je lus tous les vieux Manuscrits qui parlaient de ces choses-là. Je consultai également un homme très, très savant qui habitait une grotte au sommet des montagnes. Il m'apprit beaucoup de choses, il me mit sur la bonne voie, et je vais te répéter ce qu'il me dit, car son enseignement a un rapport direct avec notre sujet : le contact avec un fantôme.

Il se versa un peu plus de thé et en but une gorgée avant de continuer :

— La Vie, comme je te l'ai dit, consiste en une masse de particules, de petits mondes tournant autour de petits soleils. Le mouvement engendre une substance que, à défaut d'un meilleur terme, nous appellerons "électricité". En mangeant d'une manière intelligente, nous pouvons accroître notre rythme de vibration. Un régime alimentaire sain — non pas ceux que préconisent les cultes de déséquilibrés — améliore notre santé, augmente notre rythme de vibration fondamental. Nous approchons alors du rythme de vibration d'un fantôme.

Il se tut et alluma un nouveau bâtonnet d'encens. S'étant assuré que l'extrémité rougeoyait de façon satisfaisante, il reporta son attention sur moi.

— Le seul but de l'encens est d'accroître le rythme de vibration dans la zone où il est brûlé, et le rythme de ceux qui se trouvent dans cette zone. En utilisant l'encens approprié, car chaque type d'encens correspond à une certaine vibration, nous pouvons obtenir certains résultats. Pendant une semaine, j'observai rigoureusement un régime qui augmenta ma vibration ou "fréquence". Au cours de cette semaine, je fis continuellement brûler dans ma chambre l'encens approprié. Au bout de ce temps, j'étais presque "sorti" de moi. J'avais l'impression de flotter plutôt que de marcher, j'avais du mal à garder ma forme astrale à l'intérieur de ma forme physique. (Le Lama me regarda et sourit.) Tu n'aurais pas apprécié un régime aussi sévère.

"Non, songeai-je, je préfère manger un bon repas que toucher un bon fantôme !"

— A la fin de la semaine, reprit le Lama, je descendis au Sanctuaire Intérieur et brûlai à nouveau l'encens en suppliant un fantôme de venir me toucher. Tout à coup, je sentis la chaleur d'une main amicale sur son épaule. Me retournant pour voir qui troublait ma méditation, je faillis bondir au plafond en apercevant l'esprit d'un homme qui était "mort" plus d'un an auparavant.

Le Lama Mingyar Dondup se tut brusquement, puis se mit à rire en songeant à cette aventure depuis longtemps passée.

— Lobsang ! reprit-il, le vieux lama "mort" me rit au nez et me demanda pourquoi je m'étais donné tout ce mal, alors que tout ce que j'avais à faire c'était d'aller dans l'astral ! J'avoue que je me sentis mortifié au-delà de toute expression en pensant qu'une solution aussi évidente ne m'était pas venue à l'esprit. Comme tu le sais, nous allons effectivement dans l'astral pour nous entretenir avec les spectres et le peuple de la nature.

— Bien entendu, vous lui avez parlé par télépathie, dis-je, et je ne connais aucune explication de la télépathie. Je la pratique, mais comment ?

— Tu poses les questions les plus difficiles, Lobsang ! dit mon Guide en riant. Les choses les plus simples sont les moins faciles à expliquer. Dis-moi, comment expliques-tu le processus de la respiration ? Tu respires, comme tout le monde, mais comment explique-t-on le processus ?

J'inclinai la tête d'un air penaud. Je savais que je posais tout le temps des questions, mais c'est la seule façon de se renseigner. La plupart des autres chelas se désintéressaient de ces problèmes ; tout ce qui leur importait, c'était d'avoir à manger et de ne pas trop travailler. Moi, j'en voulais davantage. Je voulais savoir.

— Le cerveau, reprit le Lama, est semblable à un poste de radio, à l'appareil dont cet homme, Marconi, se sert pour envoyer des messages à travers les océans. La collection de particules et de charges électriques qui constituent un être humain, a le dispositif électrique, ou radio, du cerveau pour lui dire quoi faire. Quand une personne pense à remuer un membre, des courants électriques se propagent le long des nerfs appropriés pour galvaniser les muscles dans l'action souhaitée. De même, lorsqu'une personne réfléchit, des ondes radio ou électriques — qui émanent en fait de la partie supérieure du spectre radio — rayonnent du cerveau. Certains instruments peuvent détecter les radiations et même les enregistrer sur ce que les médecins Occidentaux appellent des lignes ‘alpha, bêta, delta et gamma.’

J'inclinai la tête. Les Lamas Médecins m'avaient déjà parlé de tout cela.

— Eh bien, continua mon Guide, les êtres sensibles peuvent détecter ces radiations et les interpréter. Je lis tes pensées et, lorsque tu t'y efforces, tu parviens à lire les miennes. Plus deux personnes sont en sympathie, en harmonie, plus il leur est facile de lire ces radiations cérébrales qui sont les pensées. Et nous avons alors un phénomène de télépathie. Les jumeaux sont souvent en télépathie l'un avec l'autre. Les jumeaux identiques, dont le cerveau de l'un est la réplique de l'autre, sont en communion télépathique si intime qu'il est souvent difficile de savoir chez lequel des deux une idée a pris naissance.

— Maître respecté, dis-je, comme vous le savez, je peux lire dans l'esprit de la plupart des gens. Pourquoi ? Y a-t-il beaucoup d'autres personnes qui possèdent cette faculté ?

— Toi, Lobsang, répondit mon Guide, tu es particulièrement doué et particulièrement entraîné. Toutes les méthodes dont nous disposons contribuent à accroître tes pouvoirs car tu auras une tâche difficile à accomplir au cours de ta Vie. (Il secoua la tête d'un air solennel.) Oui, une tâche bien difficile, en vérité. Dans l'Ancien Temps, Lobsang, l'Humanité pouvait communiquer par télépathie avec le monde animal. Dans les années à venir, lorsque l'Humanité aura compris la folie des guerres, elle retrouvera ce pouvoir ; de nouveau l'Homme et l'Animal marcheront en paix côte à côte et ils ne chercheront plus à se faire du mal mutuellement.

Au-dessous de nous, un gong résonna par deux fois. Puis les trompettes retentirent et le Lama Mingyar Dondup se leva d'un bond en disant :

— Il faut nous hâter, Lobsang, le Service du Temple va commencer et Sa Sainteté elle-même y assistera.

Je me levai à mon tour, rajustai ma robe et rattrapai, en courant, mon Guide qui était déjà arrivé tout au bout du couloir et allait disparaître à ma vue.

 

CHAPITRE DEUX

Le grand Temple semblait être une chose vivante. Perché à mon poste d'observation, en haut du toit, je pouvais en voir toute la superficie. Au début de la journée, mon Guide et moi nous étions rendus là en mission spéciale. A présent, le Lama était cloîtré avec un haut dignitaire et — libre d'errer à ma guise — j'avais trouvé ce poste d'observation au milieu des chevrons épais qui supportaient le toit. En me promenant sur la passerelle du toit, j'avais découvert la porte et l'avais poussée hardiment. Mon geste n'ayant déclenché aucun cri de rage, je jetai un coup d'oeil à l'intérieur. Ne voyant personne, j'entrai et me trouvai dans une petite salle de pierre, semblable à une cellule encastrée dans le mur du Temple. J'avais derrière moi la petite porte de bois, de chaque côté des murs de pierre, et devant, une corniche de pierre haute d'un mètre (3 pieds) environ.

Silencieusement, je m'avançai et m'agenouillai de sorte que seule ma tête dépassât du rebord pierreux. J'avais l'impression d'être un Dieu regardant les mortels du haut des Célestes Demeures, et j'essayai de percer l'obscurité des profondeurs du Temple, tout en bas, très loin de moi. A l'extérieur du Temple, le crépuscule pourpre cédait la place aux ténèbres. Les derniers rayons du Soleil couchant disparaissaient derrière les pics couronnés de neige, envoyant des ondées de lumière irisée à travers la poudre de neige qui s'envole perpétuellement des plus hauts sommets.

L'obscurité du Temple était atténuée, et parfois intensifiée en certains endroits, par la lueur vacillante de centaines de lampes à beurre. Elles brillaient comme autant de points d'or, et diffusaient cependant une certaine clarté. J'avais l'impression que les étoiles étaient à mes pieds au lieu d'être au-dessus de ma tête. D'étranges ombres glissaient silencieusement le long des piliers massifs ; des ombres tantôt minces et allongées, tantôt courtes et trapues, mais toujours grotesques et bizarres, car sous l'éclairage transversal les choses habituelles semblaient surnaturelles et les choses inhabituelles semblaient étranges au-delà de toute description.

Je regardai donc fixement tout en bas, avec l'impression d'être dans un monde intermédiaire et ne sachant trop faire la différence entre ce que je voyais et ce que j'imaginais. Entre le sol et moi flottaient des nuages d'encens bleu qui s'élevaient par couches successives, et qui accentuaient la sensation que j'avais d'être un Dieu observant la Terre à travers les nuées. D'épaisses bouffées d'encens s'élevaient lentement, en tournoyant, des encensoirs que balançaient de jeunes et pieux chelas. Ils allaient et venaient, le pied léger, le visage impassible. Chaque fois qu'ils faisaient demi-tour, les encensoirs d'or reflétaient des milliers de points lumineux et envoyaient d'éblouissants rayons de clarté. De mon perchoir, je pouvais voir l'encens rougeoyant qui, sous la brise, s'enflammait presque de temps à autre et projetait des averses d'étincelles vite éteintes. Douée d'une vie nouvelle, la fumée s'élevait en colonnes plus épaisses qui formaient des traînées au-dessus des chelas, et derrière eux. En s'élevant plus haut, la fumée formait encore un autre nuage à l'intérieur du Temple. Se tordant et s'étirant sous les faibles courants d'air que provoquaient les allées et venues des moines, la fumée semblait être une chose vivante, une créature vaguement aperçue, respirant et se retournant dans son sommeil. Pendant un moment, je l'observai, presque hypnotisé par l'impression d'être au sein d'une créature vivante, observant le mouvement de ses organes, écoutant les bruits du corps, de la Vie elle-même.

A travers la pénombre et les nuages d'encens, je pouvais apercevoir les rangs serrés des lamas, des trappas et des chelas. Assis en tailleur sur le sol, ils s'étendaient en rangs interminables et finissaient par disparaître dans les coins les plus reculés du Temple. Tous vêtus de leurs Robes de l'Ordre, ils formaient une sorte de tapis bigarré, vivant, ondoyant, aux couleurs familières. L'or, le safran, le rouge, le brun, çà et là des traces de gris — toutes ces nuances semblaient s'animer et se fondre l'une dans l'autre lorsque les moines remuaient. En haut du Temple était assise Sa Sainteté, le Très Profond, la Treizième Incarnation du Dalaï Lama, le Personnage le plus révéré de tout le monde bouddhiste.

Pendant un certain temps, j'observai, j'écoutai le chant des lamas à la voix grave, soutenu par le soprano aigu des jeunes chelas. Je regardai les nuages d'encens vibrer en harmonie avec les vibrations plus profondes. On remplaçait les lampes qui s'éteignaient après avoir jeté une dernière lueur, on remettait, dans les encensoirs presque vides, de l'encens d'où jaillissait une pluie d'étincelles. L'office continuait et, agenouillé, j'observais le spectacle. Je regardais les ombres dansantes s'allonger et mourir sur les murs, je regardais les points lumineux jusqu'à ce que je ne susse plus où j'étais ni ce que je faisais là.

Un vieux lama courbé sous le poids des années d'une vie bien au-delà de la durée normale, marchait lentement devant ses Frères de l'Ordre. Autour de lui se groupaient des trappas, tenant à la main des bâtonnets d'encens et une lumière. S'inclinant devant le Très Profond et se tournant lentement pour saluer les Quatre Coins de la Terre, il fit enfin face à l'assemblée des moines dans le Temple. D'une voix étonnamment sonore pour un homme si âgé, il psalmodia :

— Entendez la Voix de nos Ames. Ce Monde est celui de l'Illusion. La Vie sur Terre n'est qu'un songe qui, comparé à l'Eternité, ne dure que le battement d'une paupière. Ecoutez les Voix de nos Ames, vous tous qui êtes profondément déprimés. Cette Vie d'Ombre et de Douleur prendra fin et la Gloire de la Vie Eternelle brillera sur les justes. Le premier bâtonnet d'encens est allumé afin qu'une Ame troublée puisse être guidée.

Un trappa s'avança et salua le Très Profond avant de se tourner lentement et de s'incliner devant chacun des Quatre Coins de la Terre. Allumant un bâtonnet d'encens, il se retourna de nouveau et le pointa vers les Quatre Coins. Le chant des voix profondes s'éleva de nouveau et se tut, et le soprano aigu des jeunes chelas se fit entendre. Un robuste lama récita certains Passages et les ponctua en agitant sa Cloche d'Argent avec une vigueur uniquement due à la présence du Très Profond. Puis il se tut et jeta un regard furtif autour de lui pour voir si sa performance avait été bien accueillie.

Le Vieux Lama s'avança de nouveau et s'inclina devant le Très Profond et devant les Stations. Un autre trappa se tenait sur ses gardes, très ému par la Présence du Chef de l'Etat et de la Religion. Le Vieux Lama psalmodia :

— Ecoutez les Voix de nos Ames. Ce Monde est celui de l'Illusion. La Vie sur Terre est l'Epreuve qui nous permet de nous laver de nos impuretés et de nous élever sans cesse. Ecoutez les Voix de nos Ames, vous tous qui êtes dans le doute. Bientôt le souvenir de la vie Terrestre s'effacera, la Paix régnera ; vous serez libérés de la Souffrance. Le second bâtonnet d'encens est allumé afin qu'une Ame qui doute puisse être guidée.

Le chant des moines au-dessous de moi s'amplifia de nouveau au moment où le trappa allumait le second bâtonnet et, selon le rite, s'inclinait devant le Très Profond et pointait l'encens successivement vers chaque Coin. Les murs du Temple semblaient respirer et osciller à l'unisson avec les chants psalmodiés. Tout autour du Vieux Lama s'assemblèrent des formes spectrales ; les formes de ceux qui avaient récemment quitté cette vie sans préparation et qui erraient à présent, seuls et sans guide.

Les ombres vacillantes semblaient bondir et se tordre comme des âmes en peine ; ma propre conscience, mes perceptions, mes sentiments eux-mêmes oscillaient entre deux mondes. Dans l'un, j'observais avec une attention passionnée le déroulement du Service, au-dessous de moi. Dans l'autre, je voyais les "mondes intermédiaires" où les âmes des nouveaux disparus tremblaient de peur devant l'étrangeté de l'Inconnu. Ames isolées, vêtues de ténèbres humides et collantes, elles gémissaient de terreur et de solitude. Séparées les unes des autres et de toutes les autres à cause de leur manque de foi, elles étaient aussi immobiles qu'un yak coincé dans une fondrière. Dans l'obscurité poisseuse des "mondes intermédiaires", adoucie seulement par la faible lumière bleue des spectres, monta le chant, l'invitation du Vieux Lama :

— Ecoutez les Voix de nos Ames. Ce Monde est celui de l'Illusion. De même que l'Homme meurt à la Réalité Supérieure afin de naître sur la Terre, de même doit-il mourir sur la Terre pour renaître à la Réalité Supérieure. Il n'y a pas de Mort, mais une Naissance. Les affres de la Mort sont celles de la Naissance. Le troisième bâtonnet d'encens est allumé de façon qu'une Ame en Tourment puisse être guidée.

Un ordre télépathique pénétra dans ma conscience.

"Lobsang ! Où es-tu ? Viens à moi tout de suite !"

Revenant dans ce monde au prix d'un grand effort, je me relevai en chancelant sur mes pieds engourdis, et franchis la petite porte. "Je viens, Maître Respecté", dis-je mentalement à mon Guide. Me frottant les yeux, qui s'embuaient sous l'air froid de la nuit après avoir subi la chaleur et la fumée de l'encens, dans le Temple, je cherchai mon chemin, à bonne distance du sol, et parvins à l'endroit où mon Guide m'attendait dans une chambre située juste au-dessus de l'entrée principale. Il sourit en me voyant.

— Grands dieux, Lobsang ! s'exclama-t-il. On dirait que tu as vu un fantôme !

— Seigneur, j'en ai vu plusieurs ! répondis-je.

— Ce soir, nous allons rester ici, dit le Lama. Demain, nous irons consulter l'Oracle de l'Etat. Je crois que tu trouveras l'entrevue pleine d'intérêt. Mais à présent, il est temps d'abord de manger, puis de dormir...

Je mangeai distraitement car je songeais à ce que j'avais vu dans le Temple et je me demandais comment ce monde pouvait être "celui de l'Illusion". Je terminai rapidement mon souper et entrai dans la chambre qu'on m'avait attribuée. M'entourant de ma robe, je m'étendis et ne tardai pas à m'endormir. Des rêves, des cauchemars et d'étranges impressions me tourmentèrent toute la nuit.

Je rêvai que j'étais debout, tout éveillé, et que de grands globes de quelque chose venaient vers moi comme la poussière au cours d'une tempête. De très loin apparaissaient de petits points qui grossissaient de plus en plus et je voyais finalement que les globes étaient de toutes les couleurs. Ils atteignaient la grosseur d'une tête d'homme, se ruaient vers moi et disparaissaient. Dans mon rêve — si c'était un rêve ! — je ne pouvais pas tourner la tête pour voir où ils étaient allés ; il n'y avait que ces globes qui, inlassablement, sortaient de nulle part et se précipitaient vers moi pour aller — nulle part ? J'étais stupéfait qu'aucun d'eux ne s'écrasât sur moi. Ils avaient l'air solides, mais pour moi ils n'avaient pas de substance. Avec une soudaineté si effrayante qu'elle me réveilla complètement, une voix dit derrière moi :

— De même qu'un fantôme voit les murs épais, solides, du Temple, toi aussi tu les vois maintenant !

Je tremblais d'appréhension ; étais-je mort ? Etais-je mort dans la nuit ? Mais pourquoi avais-je peur de la "mort" ? Je savais qu'elle n'était que la re-naissance. Je me recouchai et finis par me rendormir.

Le monde entier s'agitait, grinçait et s'effondrait dans un tourbillon démentiel. Je me redressai, terrifié, croyant que le Temple s'écroulait sur moi. La nuit était noire ; seule la sombre clarté des étoiles jetait un soupçon de lumière. Regardant droit devant moi, je sentis mes cheveux se dresser sur ma tête. J'étais paralysé ; je ne pouvais pas remuer un doigt et pire encore — le monde augmentait de volume. La pierre lisse des murs se transformait en roches poreuses des volcans éteints. Les trous dans la pierre s'agrandissaient et s'agrandissaient et je vis qu'ils étaient peuplés de créatures de cauchemar que j'avais vues avec l'excellent microscope allemand du Lama Mingyar Dondup.

Le monde grossissait et grossissait, les créatures effrayantes grossissaient aussi, grandissaient progressivement au point que je pouvais en voir les pores ! Le monde devenait de plus en plus énorme et c'est alors que je compris que je rapetissais de plus en plus. Je me rendis compte qu'une tempête de poussière soufflait. Quelque part derrière moi, les grains de poussière passaient en rugissant et pourtant aucun d'eux ne me touchait. Ils grossissaient rapidement. Certains étaient grands comme une tête d'homme, d'autres aussi immenses que l'Himalaya. Pourtant, aucun ne me touchait. Ils ne cessaient de grandir. Je finis par perdre tout sens des proportions et du temps. Dans mon rêve, il me semblait être étendu, froid et immobile, parmi les étoiles, tandis que les galaxies passaient près de moi, l'une après l'autre, et s'évanouissaient au loin. Finalement, toute une galaxie, toute une série d'univers se précipitèrent sur moi.

"C'est la fin !" me dis-je vaguement, comme cette multitude de mondes s'écrasait sur moi.

— Lobsang ! Lobsang ! Es-tu parti pour les Champs Célestes ?

La voix résonna autour des univers, les mondes en répercutèrent l'écho... c'étaient les murs en pierre de ma chambre qui le renvoyaient. Péniblement, j'ouvris les yeux et m'efforçai de voir clair. Au-dessus de moi brillait un bouquet d'étoiles qui me paraissaient familières. Elles disparurent lentement pour faire place au visage bienveillant du Lama Mingyar Dondup. Il me secouait doucement. Un beau soleil entrait à flots dans la pièce. Un rayon illuminait des grains de poussière qui reflétaient toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.

— Lobsang ! La matinée est bien avancée. Je t'ai laissé dormir mais à présent il est temps que tu manges ; après quoi, nous nous mettrons en chemin.

Je me mis péniblement sur pied. Je n'étais pas "dans mon assiette", ce matin-là ; j'avais l'impression d'avoir la tête plus grosse que le corps et mon esprit s'attardait encore aux ‘rêves’ de la nuit. J'enfouis mes maigres possessions dans un pli de ma robe et quittai la pièce pour aller chercher de la tsampa, notre nourriture de base (1). Je descendis l'échelle en m'y cramponnant de crainte de tomber. J'arrivai dans la cuisine où les moines-cuisiniers flânaient çà et là.

(1) Orge grillée et concassée. (N.d.t. = Note du traducteur)

— Je suis venu déjeuner, dis-je docilement.

— Déjeuner ? A cette heure-ci ? Déguerpis ! hurla le chef.

Il allait m'envoyer une gifle lorsqu'un autre moine lui chuchota d'une voix rauque :

— C'est l'élève du Lama Mingyar Dondup !

Le chef sursauta comme si un taon l'avait piqué, puis il hurla à son assistant :

— Eh bien ? Qu'est-ce que tu attends ? Donne donc son petit déjeuner à ce jeune homme !

Normalement, j'aurais dû avoir une ration d'orge suffisante dans la sacoche de cuir que portent tous les moines, mais comme nous étions en voyage, mes provisions étaient épuisées. Tous les moines, chelas, trappas ou lamas, portent un sac de cuir rempli d'orge et un bol pour la manger. Au Tibet, la tsampa, mélangée au thé au beurre, constitue l'aliment essentiel. Si les lamaseries tibétaines imprimaient des menus, on n'y lirait qu'un seul mot : tsampa !

Un peu ragaillardi par mon repas, je rejoignis le Lama Mingyar Dondup et nous partîmes à cheval pour la Lamaserie de l'Oracle d'Etat. Nous gardâmes le silence pendant ce trajet ; mon cheval avait une allure particulière qui me forçait à lui consacrer toute mon attention, si je voulais rester en selle. Tandis que nous suivions la Route de Lingkor, des pèlerins, voyant aux vêtements de mon Guide qu'il occupait un rang élevé, lui demandèrent sa bénédiction. L'ayant reçue, ils continuèrent le Circuit Sacré, joyeux comme s'ils avaient déjà parcouru au moins la moitié du chemin qui mène au salut. Bientôt nous traversâmes la Saulaie et parvînmes au sentier pierreux qui conduit à la Demeure de l'Oracle. Dans la cour, des moines-serviteurs vinrent prendre nos chevaux et je mis pied à terre avec soulagement.

La maison était bondée. Les lamas les plus éminents étaient venus des quatre coins du pays. L'Oracle allait entrer en communication avec les Puissances qui dirigent le monde. Et moi, par faveur spéciale, par ordre spécial du Très Profond, j'assisterais à la cérémonie. On nous montra nos chambres. J'étais logé à côté du Lama Mingyar Dondup, et non pas dans un dortoir avec beaucoup d'autres chelas. Comme nous passions devant un petit temple situé à l'intérieur du bâtiment principal, j'entendis ces mots : "Ecoutez les Voix de nos Ames. Ce Monde est celui de l'Illusion."

— Seigneur, dis-je à mon Guide lorsque nous fûmes seuls, comment ce Monde peut-il être "celui de l'Illusion" ?

Il me regarda en souriant.

— Eh bien, répondit-il, qu'est-ce qui est réel ? Tu touches ce mur et la pierre arrête ton doigt. Par conséquent, tu en déduis que ce mur est un solide que rien ne peut pénétrer. Au-delà des fenêtres se dressent les chaînes de l'Himalaya, robuste épine dorsale de la Terre. Pourtant, un fantôme ou toi-même, dans l'astral, pourriez vous mouvoir aussi librement dans la pierre de ces montagnes que vous le feriez dans l'air.

— Mais comment cela pourrait-il être une ‘illusion’ ? insistai-je. J'ai fait un rêve la nuit dernière qui était vraiment une illusion. J'en pâlis rien que d'y penser !

Mon Guide m'écouta avec une patience infinie pendant que je lui racontai ce songe et lorsque j'eus fini mon récit, il me dit :

— Il faudra que je te parle du Monde de l'Illusion. Mais pas maintenant, car nous devons d'abord saluer l'Oracle.

L'Oracle d'Etat était un homme étonnamment jeune, mince, et d'aspect maladif. Je lui fus présenté et ses yeux fixes me transpercèrent d'un regard qui fit courir des frissons de peur le long de mon échine.

— Oui ! C'est toi, je te reconnais, dit-il. Tu as le pouvoir intérieur ; tu auras aussi le savoir. Je te verrai plus tard.

Le Lama Mingyar Dondup, mon ami bien-aimé, semblait fort content de moi.

— Tu passes chaque épreuve avec succès, Lobsang, dit-il. Viens, à présent nous allons nous retirer dans le Sanctuaire des Dieux et converser ensemble. (Il me sourit tandis que nous nous mettions en route.) Nous parlerons du Monde de l'Illusion, ajouta-t-il.

Le Sanctuaire était désert, ainsi que mon Guide l'avait prévu. Des lampes à la flamme vacillante brûlaient devant les Images Sacrées dont les ombres s'agitaient comme dans quelque danse exotique. De la fumée d'encens montait en spirales et formait au-dessus de nous un nuage bas. Nous nous assîmes tous deux près du lutrin d'où le Lecteur lisait des passages des Textes Sacrés. Nous avions pris l'attitude de la contemplation, les jambes croisées et les doigts entremêlés.

— Ici-bas, c'est le Monde de l'Illusion, continua mon Guide. C'est pourquoi nous demandons aux âmes de nous entendre, car elles seules se trouvent dans le Monde de la Réalité. Nous disons, comme tu le sais, Entendez les Voix de nos Ames, nous ne disons pas Entendez nos Voix Physiques. Ecoute-moi et ne m'interromps pas, car ceci est la base de notre Foi Intérieure. Comme je te l'expliquerai plus tard, les gens qui ne sont pas suffisamment évolués ont besoin d'avoir une foi qui les soutient, qui leur donne l'impression qu'un Père ou une Mère bienveillant veille sur eux. Il faut avoir atteint le stade approprié pour accepter ce que je vais te dire maintenant.

Je contemplais mon Guide en songeant qu'il représentait pour moi le monde entier et en souhaitant que nous restions toujours ensemble.

— Nous sommes des créatures de l'Esprit, continua-t-il, nous sommes comme des charges électriques douées d'intelligence. Ce monde, cette vie, est l'Enfer, le lieu d'épreuves où notre Esprit se purifie en apprenant par la souffrance à dominer notre corps de chair grossière. De même qu'une marionnette est contrôlée par des cordes manipulées par le Montreur de Marionnettes, de même notre corps de chair est-il contrôlé par des cordes de force électrique émanant de notre Moi Supérieur, de notre Esprit. Un bon Montreur de Marionnettes peut donner l'illusion que les pantins de bois sont vivants, qu'ils sont mus par leur propre volonté. Il en est de même pour nous qui, avant d'avoir plus de compréhension, estimons que la seule chose qui compte, c'est notre corps de chair. Dans l'atmosphère terrestre si étouffante pour l'Esprit, nous oublions que l'Ame nous commande véritablement, nous croyons agir de notre plein gré et ne devoir des comptes qu'à notre "conscience". Ainsi, Lobsang, nous avons la première Illusion, l'illusion de croire que le pantin, le corps de chair, est primordial. (Il s'interrompit en voyant mon expression perplexe.) Eh bien ? questionna-t-il, qu'est-ce qui te tracasse ?

— Seigneur ! dis-je, où sont mes cordes de force électrique ? Je ne vois rien qui me relie à mon Moi Supérieur !

Il me répondit en riant :

— Peux-tu voir l'air, Lobsang ? Pas tant que tu es dans le corps de chair. (Il se pencha en avant, me saisit par ma robe et j'eus un frisson de crainte quand il plongea dans les miens ses yeux perçants.) Lobsang ! dit-il d'une voix sévère. Ton cerveau s'est-il évaporé tout entier ? Es-tu vraiment fait d'os depuis le cou jusqu'au sommet du crâne ? As-tu oublié la Corde d'Argent, ce faisceau de lignes de forces électriques qui te relie — ici bas — à ton âme ? Vraiment, Lobsang, tu es dans le Monde de l'Illusion !

Je me sentis rougir. Bien sûr je savais ce qu'était la Corde d'Argent, cette corde de lumière bleuâtre qui relie le corps physique au corps spirituel. Très souvent, en voyageant dans l'astral, j'avais vu la corde vibrer, observé ses pulsations de vie et de lumière. Elle était semblable au cordon ombilical qui attache la mère à l'enfant nouveau-né, mais ‘l'enfant’, en l'occurrence le corps physique, ne peut survivre un instant si la Corde d'Argent est coupée.

Je levai les yeux. Mon Guide était sur le point de continuer, après mon interruption.

— Quand nous vivons dans le monde physique, nous avons tendance à penser que lui seul compte. C'est l'une des mesures de sûreté prises par le Moi Supérieur ; si nous nous rappelions le Monde Spirituel dans toute sa béatitude, nous ne pourrions demeurer ici-bas que par un grand effort de volonté. Si nous nous souvenions de nos vies antérieures, où, peut-être, nous occupions une situation plus importante que dans notre présente existence, l'humilité nécessaire nous ferait défaut. Je vais demander qu'on nous apporte du thé et puis je te parlerai de la vie d'un Chinois, depuis sa mort jusqu'à sa renaissance et son arrivée dans l'Autre Monde.

Le Lama étendit la main pour agiter la petite cloche d'argent du Sanctuaire, mais il s'immobilisa en voyant l'expression de mon visage.

— Eh bien, quelle question voulais-tu me poser ?

— Seigneur, répondis-je, pourquoi un Chinois ? Pourquoi pas un Tibétain ?

— Parce que si je te parle d'un Tibétain, tu essaieras d'associer son nom à quelqu'un que tu connais et tu arriveras à une conclusion erronée.

Il sonna la cloche et un moine-serviteur nous apporta du thé. Mon Guide me regarda songeusement.

— Te rends-tu compte qu'en buvant ce thé, nous avalons des millions de mondes ? demanda-t-il. Les molécules contenues dans les liquides sont plus dispersées que les autres. Si tu pouvais agrandir celles de ce thé, tu t'apercevrais qu'elles roulent comme du sable près d'un lac turbulent. Même un gaz, l'air par exemple, est composé de molécules, de particules infiniment petites. Mais je m'écarte de mon sujet, nous allions parler de la mort et de la vie d'un Chinois.

Il finit son thé et attendit que j'eusse vidé mon bol.

— Seng était un vieux mandarin, reprit-il. Il avait mené une vie heureuse et, au soir de cette vie, il éprouvait une satisfaction profonde. Il avait une nombreuse famille, beaucoup d'esclaves et de concubines. L'Empereur de Chine lui-même l'avait comblé de faveurs. Ses yeux fatigués et myopes regardaient par la fenêtre de sa chambre et apercevaient vaguement les beaux jardins où se pavanaient des paons. A ses oreilles défaillantes parvenait en sourdine le chant des oiseaux qui retournaient dans les arbres à la tombée du jour. Seng s'adossa à ses oreillers. Il était très paisible. Il sentait en lui les doigts de la Mort dénouer les liens qui le rattachaient à la vie. Lentement le soleil d'un rouge sang disparaissait derrière l'ancienne pagode. Lentement le Vieux Seng se rejeta sur ses oreillers, un râle s'échappant en sifflant de ses lèvres. La lumière du soleil s'évanouit, les serviteurs allumèrent les petites lampes de la chambre, mais le Vieux Seng était parti, parti avec les derniers rayons du soleil.

Mon Guide s'assura que je l'écoutais avec attention, puis il reprit :

— Le Vieux Seng gisait, inerte, sur ses coussins et les bruits de son corps, les craquements, les sifflements, s'étaient tus. Le sang ne courait plus le long des artères et des veines, les liquides de l'organisme avaient cessé d'y bouillonner. Le corps du Vieux Seng était mort, il ne servirait plus à rien. Mais si un clairvoyant avait été là, il aurait vu une légère brume bleuâtre se former autour du corps du Vieux Seng. Se former, puis s'élever en flottant horizontalement au-dessus du corps, attachée par la Corde d'Argent qui allait en s'amincissant. Peu à peu la Corde d'Argent s'amincit et se détacha. L'Ame qui avait été celle du vieux Seng flotta, dériva comme un nuage de fumée d'encens, et disparut sans effort à travers les murs.

Le Lama se versa du thé, vit que j'en avais encore dans mon bol, et poursuivit :

— L'Ame erra à travers dès royaumes et dans des dimensions que l'esprit matérialiste ne saurait concevoir. Elle atteignit enfin un parc magnifique, parsemé d'immenses édifices. L'Ame du Vieux Seng s'arrêta devant l'un d'eux, y entra et s'avança sur un sol étincelant. Une âme qui se trouve dans son propre milieu, Lobsang, est aussi solide que tu l'es toi-même en ce monde. Elle peut être arrêtée par des murs et marcher sur un plancher. Là-bas, elle possède des facultés et des talents différents de ceux que nous connaissons sur Terre. Cette Ame continua son chemin et entra enfin dans une petite cabine. Elle s'assit et regarda le mur devant elle. Tout à coup, ce mur disparut et elle vit à la place des scènes de son existence passée. Elle vit ce que nous appelons le Document Akashique, où sont consignés tous les événements du passé et que peuvent voir aisément ceux qui ont subi un entraînement adéquat. Il est également vu par tous ceux qui passent de la vie terrestre à la vie au-delà, car l'Homme voit l'Enregistrement de ses propres succès et échecs. L'Homme voit son passé et se juge lui-même. Il n'est pas de juge plus sévère que l'Homme lui-même. Nous ne comparaissons pas en tremblant devant un Dieu ; nous nous asseyons et revoyons tout ce que nous avons fait et tout ce que nous avions l'intention de faire.

Je demeurais silencieux. Je trouvais tout cela fort intéressant et j'aurais pu écouter pendant des heures — cela valait mieux que les mornes leçons habituelles !

— L'Ame qui avait été le Vieux Seng, le Mandarin chinois, s'assit et revit donc l'existence que, sur Terre, il avait jugé si réussie, continua mon Guide. Il comprit et déplora les nombreuses fautes qu'il avait commises, puis il se leva, quitta la cabine et se dirigea rapidement vers une pièce plus vaste où l'attendaient des hommes et des femmes du Monde des Ames. Silencieusement, souriant avec compassion et sympathie, ils attendaient qu'il approchât et demandât leur aide. Assis en leur compagnie, il leur parla de ses fautes, des choses qu'il avait essayé de faire, qu'il avait eu l'intention de faire, sans y parvenir.

— Mais vous avez dit qu'on ne le jugeait pas, qu'il se jugeait lui-même, interrompis-je.

— C'est exact, Lobsang, répondit mon Guide. Ayant vu son passé et ses erreurs, il se rendait à présent auprès de ces Conseillers afin d'entendre leurs suggestions. Mais ne m'interromps pas, écoute-moi et garde tes questions pour plus tard. Comme je te le disais, l'âme s'assit avec les Conseillers, leur parla de ses échecs, leur parla des qualités qu'elle devait faire "croître" dans son Ame avant de pouvoir évoluer davantage. Il lui faudrait d'abord retourner voir son corps, puis viendrait une période de repos — des années ou des siècles — après quoi on l'aiderait à trouver les conditions essentielles à son évolution. L'Ame qui avait été le Vieux Seng retourna sur Terre pour revoir une dernière fois sa dépouille mortelle, maintenant prête pour l'inhumation. Puis, ayant cessé d'être l'Ame du Vieux Seng pour devenir une Ame prête au repos, elle retourna dans l'Au-delà. Pendant un temps indéterminé, elle se reposa, reprit des forces, étudia les leçons des vies antérieures et se prépara pour sa prochaine existence. Ici, dans cette vie au-delà de la mort, objets et substances étaient aussi solides au toucher que sur la Terre. L'Ame se reposa jusqu'à ce que l'heure et les circonstances de son retour aient été préétablies.

— Voilà qui me plaît ! m'exclamai-je, je trouve tout cela très intéressant.

Mon Guide me sourit avant de continuer :

— A un moment prédéterminé, l'Ame en Attente fut appelée et conduite dans le Monde des Hommes par l'un de ceux à qui incombe cette tâche. Ils s'arrêtèrent, invisibles aux yeux de chair, observant les futurs parents, examinant la maison, s'assurant que cette maison offrirait les possibilités d'apprendre les leçons qui devaient être apprises cette fois. Satisfaits, ils se retirèrent. Quelques mois plus tard, la Future Mère sentit en elle le brusque mouvement du Bébé lorsque l'Ame y entra et l'anima. En temps voulu, le Bébé naquit dans le Monde de l'Homme. L'Ame qui avait autrefois habité le corps du Vieux Seng reprenait maintenant la lutte avec les nerfs et le cerveau récalcitrants de l'enfant Lee Wong, né dans une humble famille d'un village de pêcheurs, en Chine. Une fois encore, les hautes vibrations de l'Ame descendirent à l'octave inférieure, celle des vibrations d'un corps charnel.

Je réfléchis. Je réfléchis longuement. Et je finis par dire :

— Honorable Lama, puisqu'il en est ainsi, pourquoi les gens ont-ils peur de la mort, qui n'est que la délivrance des peines de cette Terre ?

— C'est là une question raisonnable, Lobsang, répondit mon Guide. Si nous pouvions nous rappeler les joies de l'Autre Monde, beaucoup d'entre nous seraient incapables de supporter les vicissitudes de celui-ci, et c'est pourquoi la peur de la mort nous a été inculquée. (Me jetant un regard de biais, empreint d'ironie, il fit observer :) Certains d'entre nous n'aiment pas l'école, n'aiment pas la discipline qui y est indispensable. Pourtant, lorsqu'on grandit et qu'on devient adulte, on comprend les avantages de l'école. Ce serait une erreur de la quitter trop tôt et d'espérer néanmoins parfaire son instruction ; de même est-ce une faute que de mettre fin à sa vie avant l'heure fixée par le destin.

Je méditai sur ces paroles, car, quelques jours plus tôt, un vieux moine illettré et malade s'était jeté du haut d'un ermitage. Il avait eu un caractère aigri et refusait toutes les offres d'assistance. Oui, le vieux Jigme était plus heureux mort que vivant, me dis-je. C'était une délivrance pour lui. Et pour les autres.

— Seigneur, demandai-je, alors le moine Jigme a eu tort de se suicider !

— Oui, Lobsang, il a eu grandement tort, répondit mon Guide. Un homme, ou une femme, doit passer un certain laps de temps sur cette Terre. Si on met fin à sa vie prématurément, on doit retourner presque immédiatement sur Terre. C'est pourquoi certains bébés meurent au bout de quelques mois. Ce sont les âmes des suicidés qui se réincarnent pour compléter le temps qu'ils auraient dû vivre auparavant. Le suicide ne se justifie jamais ; c'est une grave offense contre soi-même, contre son Moi Supérieur.

— Mais, Seigneur, dis-je, et ces Japonais de haut rang qui se suicident en grande pompe afin de laver l'honneur familial ? Il faut certainement beaucoup de courage pour accomplir un acte semblable.

— Non, Lobsang ! dit mon Guide avec force. Non ! Le vrai courage, ce n'est pas de mourir, mais de vivre malgré les épreuves, malgré les souffrances. Mourir est facile, vivre — voilà qui est courageux ! Les manifestations théâtrales de fierté qui accompagnent le "Suicide Cérémoniel" ne doivent pas nous faire oublier que c'est là un acte répréhensible. Nous sommes ici-bas pour apprendre et nous ne pouvons apprendre qu'en vivant le laps de temps qui nous est alloué. Le suicide ne se justifie jamais !

Je songeai de nouveau au vieux Jigme. Il s'était tué à un âge très avancé, de sorte que lorsqu'il se réincarnerait, je pensai, ce serait pour peu de temps seulement.

— Honorable Lama, demandai-je, à quoi sert la peur ? Pourquoi nous fait-elle tant souffrir ? Je me suis déjà aperçu que les choses que je redoutais le plus n'arrivent jamais, et pourtant je continue à les redouter !

Le Lama se mit à rire.

— Nous en sommes tous là. Nous avons peur de l'Inconnu. Et pourtant la peur a son utilité. Elle nous aiguillonne lorsque nous aurions tendance à nous relâcher. Elle nous donne une force accrue grâce à laquelle nous évitons les accidents. C'est un stimulant qui nous fortifie et nous aide à surmonter notre penchant à la paresse. Tu ne ferais pas ton travail d'école si tu ne craignais pas ton professeur ou si tu ne craignais pas de paraître stupide devant les autres.

Des moines entraient dans le Sanctuaire ; les chelas allaient et venaient, allumant d'autres lampes à beurre, d'autres encensoirs. Nous nous levâmes et nous sortîmes dans la fraîcheur du soir tandis qu'une brise légère agitait les feuilles des saules. Les grandes trompettes résonnèrent du lointain Potala et les murs de la Lamaserie de l'Oracle d'Etat s'en renvoyèrent les échos affaiblis.

 

CHAPITRE TROIS

La Lamaserie de l'Oracle d'Etat était petite, compacte et très retirée. Rares étaient les jeunes chelas qui y jouaient avec insouciance. On ne voyait pas, dans la cour ensoleillée, des groupes de trappas se prélasser tout en bavardant à bâtons rompus pour tuer le temps pendant l'heure du repos. Les vieillards — et aussi les vieux Lamas ! — étaient ici en majorité. Hommes âgés, blancs de cheveux et courbés sous le poids des ans, ils vaquaient lentement à leurs occupations. C'était la Demeure des Voyants. Aux lamas âgés en général et à l'Oracle lui-même était confiée la tâche de Prophétie, de Divination. Aucun visiteur n'entrait ici sans y avoir été invité, aucun voyageur égaré ne venait demander refuge. C'était un lieu redouté de beaucoup et interdit à tous ceux qui n'y étaient pas expressément invités. Mon Guide, le Lama Mingyar Dondup, faisait exception à la règle ; il pouvait arriver n'importe quand, il était toujours le bienvenu.

Un harmonieux bosquet d'arbres abritait la Lamaserie contre les regards indiscrets. De solides murs de pierre protégeaient les bâtiments contre les curieux, pour le cas où il y aurait eu un homme disposé à courir le risque de déchaîner la colère du puissant Oracle simplement pour satisfaire sa curiosité. Des chambres soigneusement entretenues étaient réservées à Sa Sainteté, le Très Profond, qui se rendait souvent dans ce Temple du Savoir. L'atmosphère était paisible, l'impression générale en était une de quiétude, d'hommes accomplissant avec placidité leurs tâches importantes.

Il n'y avait jamais ici d'occasion de querelle ; la porte était fermée aux intrus bruyants. Les puissants Hommes de Kham — géants dont la taille dépassait souvent deux mètres dix (7 pieds) et qui, tous, pesaient au moins cent quinze kilos (250 livres) — surveillaient la Lamaserie. Ils servaient dans tout le Tibet de policiers chargés de maintenir l'ordre dans des communautés comprenant parfois des milliers de moines. Les moines-policiers parcouraient sans cesse le terrain et demeuraient constamment sur leurs gardes. Armés de gros bâtons, ils offraient à tous ceux qui n'avaient pas la conscience tranquille un spectacle inquiétant. L'habit ne fait pas forcément le moine. Il y a des êtres malfaisants et des paresseux dans toutes les communautés, de sorte que les Hommes de Kham avaient fort à faire.

Les bâtiments de la Lamaserie étaient parfaitement adaptés à leur objet. On ne trouvait pas ici de hauts édifices, ni de longues échelles creusées de crans ; la Lamaserie était destinée à des hommes âgés qui avaient perdu l'élasticité de la jeunesse et dont les os étaient fragiles. Les couloirs étaient d'accès facile et les moines les plus vieux habitaient au rez-de-chaussée. L'Oracle d'Etat y résidait aussi, près du Temple de la Divination. Autour de lui logeaient les plus âgés et les plus savants d'entre les moines. Et les chefs des Hommes de Kham.

— Nous allons nous rendre chez l'Oracle, Lobsang, dit mon Guide. Il a déclaré que tu l'intéressais beaucoup et il est prêt à t'accorder une grande partie de son temps.

Cette invitation — ou cet ordre — m'emplit de la plus vive anxiété ; toutes les visites que j'avais faites à un astrologue ou à un "voyant" ne m'avaient apporté que de mauvaises nouvelles, de nouvelles épreuves et la confirmation que je n'étais pas au bout de mes peines. De plus, j'étais généralement forcé de porter ma meilleure robe et de rester immobile comme un canard empaillé, tout en écoutant un vieillard prolixe dévider un chapelet de platitudes que je me serais bien passé d'entendre. Je levai un regard soupçonneux. Le Lama m'observait en s'efforçant de dissimuler un sourire. De toute évidence, me dis-je sombrement. il avait lu dans mes pensées ! Il se mit à rire et me dit :

— Vas-y tel que tu es, l'Oracle ne se soucie nullement de ton costume. Il en sait plus long sur toi que tu n'en sais toi-même !

Mon visage s'allongea. Qu'allais-je encore apprendre ?

Nous prîmes le couloir menant à la cour intérieure. Je jetai un coup d'oeil sur les chaînes de montagnes dont la proximité nous écrasait ; j'avais l'impression d'être conduit à ma propre exécution. Un moine-policier s'approcha, les sourcils froncés, et il me fit penser à une montagne ambulante. Reconnaissant mon Guide, il eut un sourire de bienvenue et s'inclina profondément.

— Je me prosterne à tes Pieds de Lotus, Saint Lama, dit-il. Accorde-moi l'honneur de te conduire à Sa Révérence l'Oracle d'Etat.

Il nous emboîta le pas et je fus certain que la terre trembla sous son pas.

Deux lamas se tenaient près de la porte, des lamas, et non point des gardiens. Ils s'écartèrent à notre approche afin de nous laisser passer.

— Le Saint Homme vous attend, dit l'un d'eux en souriant à mon Guide.

— Il se réjouit de votre visite, Seigneur Mingyar, ajouta l'autre.

Nous entrâmes dans une pièce faiblement éclairée. Pendant quelques secondes, je ne distinguai pas grand-chose ; mes yeux étaient encore éblouis par le soleil qui brillait dans la cour. Peu à peu, au fur et à mesure que ma vision redevenait normale, j'aperçus une chambre nue, meublée seulement de deux tapisseries aux murs et d'un petit brûleur d'encens, qui fumait dans un coin. Au centre de la pièce, sur un coussin sans ornements, était assis un tout jeune homme. Il paraissait mince et frêle et je fus stupéfait à l'idée que c'était l'Oracle d'Etat du Tibet. Le regard de ses yeux un peu exorbités semblait me transpercer. J'eus l'impression qu'il voyait non pas mon corps terrestre, mais mon âme.

Mon Guide et moi nous prosternâmes suivant le rite traditionnel, puis nous nous relevâmes et attendîmes. Enfin, alors que le silence commençait à devenir gênant, l'Oracle prit la parole :

— Sois le bienvenu, Seigneur Mingyar, sois le bienvenu, Lobsang ! dit-il.

Sa voix était aiguë et grêle ; on eût dit qu'elle venait de très loin. Pendant quelques instants, mon Guide et l'Oracle parlèrent de choses d'intérêt commun, puis le Lama s'inclina, se retourna et quitta la pièce. L'Oracle, qui me regardait en silence, finit par dire :

— Apporte un coussin et assieds-toi près de moi, Lobsang.

Je pris un des coussins rembourrés et carrés appuyés contre le mur du fond et m'installai devant l'Oracle. Pendant un moment, il me considéra sans parler, d'un air méditatif, puis, comme je finissais par me sentir mal à l'aise sous ce regard scrutateur, il reprit la parole :

— Ainsi tu es Tuesday Lobsang Rampa, dit-il. Nous nous sommes bien connus dans une autre phase de l'existence. A présent, par ordre du Très Profond, je dois t'informer des épreuves futures, des difficultés à surmonter.

— Oh, Seigneur ! m'exclamai-je, j'ai dû faire des choses épouvantables dans le passé pour avoir tant à souffrir dans cette vie. Mon Karma, mon Destin prédestiné, semble être plus dur que celui des autres.

— Non pas, répondit-il. Beaucoup de gens commettent l'erreur de croire que s'ils souffrent dans cette vie, c'est pour expier les péchés qu'ils ont commis dans une existence antérieure. Si tu chauffes un métal dans une fournaise, est-ce parce que le métal a péché et doit être puni ou est-ce pour améliorer les qualités de ce métal ? (Il me jeta un regard perçant et ajouta :) Quoi qu'il en soit, ton Guide, le Lama Mingyar Dondup, te parlera de tout cela. Moi j'ai à t'entretenir de ton avenir seulement.

L'Oracle toucha une cloche d'argent et un assistant entra silencieusement. S'approchant à pas feutrés, il posa entre l'Oracle et moi une table très basse sur laquelle il plaça un bol en argent ciselé. Dans le bol luisaient des braises qui prirent soudain une couleur rouge vif lorsque le moine-assistant l'agita en l'air avant de le poser devant l'Oracle. En murmurant un mot dont je ne compris pas le sens, il mit une boîte en bois richement sculptée à droite du bol et s'en alla aussi silencieusement qu'il était venu. Je restais immobile, mal à l'aise, me demandant pourquoi tout cela m'arrivait, à moi. Tout le monde me disait combien ma vie serait dure et on semblait être ravi de me faire cette prédiction. Les épreuves étaient des épreuves, même si apparemment ce n'était pas que j'aie à payer pour les péchés d'une quelconque vie passée. Lentement, l'Oracle se pencha en avant et ouvrit la boîte. Avec une petite cuiller d'or, il en sortit une poudre fine dont il parsema les braises rougeoyantes.

La pièce s'emplit d'une légère brume bleue ; je me sentis pris de vertige, ma vision se brouilla. Il me semblait entendre, à une incommensurable distance, sonner une grande cloche. Le son se rapprocha, s'amplifia jusqu'à ce que j'eusse l'impression que ma tête allait éclater. Ma vision s'éclaircit et je regardai attentivement la colonne de fumée qui montait sans cesse du bol. Au milieu de cette fumée je vis du mouvement, mouvement qui s'approcha et m'engloutit pour que j'en fasse partie. De quelque part au-delà de ma compréhension la voix de l'Oracle d'Etat m'arrivait comme un ronronnement monotone. Mais je n'avais pas besoin de sa voix, je voyais l'avenir, je le voyais aussi nettement que lui. Figé en un point du Temps, je contemplais les événements de ma vie qui se déroulaient sous mes yeux comme dans un film. Ma petite enfance, les épisodes de mon existence, la dureté de mon père — tout cela défilait devant moi. Je me retrouvais assis devant la grande Lamaserie du Chakpori. Je sentais de nouveau les durs rochers de la Montagne de Fer alors que le vent me fouettait, pour me projeter, avec une violence à me rompre les os, du toit de la Lamaserie au bas de la montagne. La fumée tournoyait et les images (que nous appelons "le Document Akashique") continuaient à défiler. Je revis mon initiation, les cérémonies secrètes enrobées dans un nuage de fumée car je n'étais pas encore initié en ce temps-là. Et je me vis sur le point de parcourir la longue piste solitaire menant à Tchoung-king, en Chine.

Une étrange machine tournoyait et ballottait dans les airs, s'élançait et retombait au-dessus des collines escarpées de Tchoung-king. Et moi — moi — je la pilotais ! Plus tard, je vis des escadrilles entières de ces engins, avec le Soleil Levant, emblème du Japon, étalé sur leurs ailes. De ces machines tombaient des pâtés noirs qui se ruaient vers le sol où ils éclataient en flammes et en fumée. Des cadavres déchiquetés étaient projetés vers le ciel d'où pleuvaient du sang et des fragments de corps humains. La mort dans l'âme, l'esprit confus, je regardais se dérouler les images où j'étais livré aux tortures des Japonais. Je voyais ma vie, je voyais ses épreuves, j'en ressentais toute l'amertume. Mais ma plus grande peine était due à la trahison et à la méchanceté de certaines personnes du monde Occidental qui, je m'en rendais bien compte, s'efforçaient de détruire l'oeuvre accomplie pour le bien de tous, pour la simple raison qu'ils en étaient jaloux. Les images se déroulaient toujours et je vis le cours probable de ma vie avant de l'avoir vécue.

Comme je le savais, on peut prédire les probabilités avec la plus grande exactitude. Seuls les détails mineurs sont parfois différents. Les configurations astrologiques d'une personne fixent la limite de ce qu'elle peut être et de ce qu'elle peut endurer, tout comme le régulateur d'un moteur peut fixer ses vitesses minimale et maximale. "Oui, c'est une pénible vie que celle qui m'attend !" pensai-je. Soudain, je sursautai si violemment que je faillis bondir du coussin ; une main s'était posée sur mon épaule. Je me retournai et aperçus le visage de l'Oracle d'Etat qui était maintenant assis derrière moi. Il exprimait une pitié et une tristesse profondes.

— Tu es un grand médium, Lobsang, dit-il. En général, il faut que je commente ces images pour ceux qui les regardent. Comme l'on pouvait s'y attendre, le Très Profond t'a bien jugé !

— Tout ce que je souhaite, répondis-je, c'est de rester ici en paix. Pourquoi aurais-je envie d'aller dans le monde Occidental où ils prêchent la religion avec tant d'ardeur — et s'efforcent de se poignarder l'un l'autre dans le dos ?

— Il y a une Tâche qui doit être accomplie, mon ami, dit l'Oracle. Toi, tu peux le faire en dépit de tous les obstacles. C'est pourquoi tu es soumis à un entraînement spécial et difficile.

Toutes ces histoires d'épreuves à subir et de Tâches à accomplir me consternaient. Tout ce que je voulais, c'était la paix, la tranquillité et d'inoffensives distractions de temps à autre.

— A présent, reprit l'Oracle, il est temps que tu retournes auprès de ton Guide, car il a beaucoup de choses à te dire et il t'attend.

Je me levai et m'inclinai avant de quitter la pièce. Dehors, un gigantesque moine-policier m'attendait pour me reconduire chez le Lama Mingyar Dondup. Nous marchâmes côte à côte et je songeai à un livre d'images où un éléphant et une fourmi suivaient de compagnie un sentier de la jungle...

— Eh bien, Lobsang, dit le Lama au moment où j'entrais dans sa chambre, j'espère que tout ce que tu as vu ne t'a pas trop déprimé ? (Il me sourit et me fit signe de m'asseoir.) Nourrissons d'abord le corps, Lobsang, puis ce sera le tour de l'Ame, ajouta-t-il en riant et il agita la cloche d'argent afin que le moine de service nous apportât le thé.

Apparemment, j'étais arrivé au bon moment ! Selon les règlements des lamaseries, on ne doit pas regarder autour de soi en mangeant, on doit accorder toute son attention à la Voix du Lecteur. Mais ici, dans la chambre du Lama Mingyar Dondup, il n'y avait pas de Lecteur haut perché, lisant tout haut des Textes Sacrés, afin de détourner nos pensées de choses aussi vulgaires que la nourriture. Il n'y avait pas non plus de Maîtres de Discipline sévères prêts à nous bondir dessus à la moindre infraction du Règlement. Je regardai par la fenêtre la chaîne des monts Himalaya qui s'étendaient à perte de vue devant moi, et songeai que bientôt je ne les verrais plus. J'avais entr'aperçu l'avenir — mon avenir — et je redoutais les choses que je n'avais pas clairement discernées, parce que la fumée les avait en partie voilées.

— Lobsang ! dit mon Guide, tu as vu beaucoup de choses, mais d'autres plus nombreuses encore te sont demeurées cachées. Si tu ne te sens pas la force d'affronter l'avenir qui t'est réservé, nous nous inclinerons devant ton refus — quoique à regret — et tu pourras rester au Tibet.

— Seigneur ! répondis-je, vous m'avez dit une fois que l'homme qui se met en route sur l'un des Sentiers de la Vie, puis faiblit et fait demi-tour, n'est pas un homme. Je continuerai, bien que sachant toutes les épreuves qui m'attendent.

Il sourit et inclina la tête d'un air approbateur.

— Je m'en doutais. Et tu finiras par triompher.

— Maître, demandai-je, pourquoi les gens ignorent-ils en venant au monde ce qu'ils ont été dans leurs vies antérieures et ce qu'ils sont censés faire dans cette vie-ci ? Pourquoi doit-il y avoir ce que vous appelez la "Science Cachée" ? Pourquoi ne pouvons-nous pas tous tout savoir ?

Le Lama Mingyar Dondup leva les sourcils et se mit à rire :

— Tu es vraiment exigeant ! Tu perds la mémoire par-dessus le marché. Tout récemment, je t'ai dit que, en général, nous ne nous souvenions pas de nos vies passées car cela ne ferait qu'accroître notre fardeau en ce monde. Comme nous le disons, "la Roue de la Vie tourne, apportant la richesse à l'un, la pauvreté à l'autre. Le mendiant d'aujourd'hui est le prince de demain." Comme nous ignorons ce que furent nos existences antérieures, nous repartons de zéro sans essayer de tirer profit de ce que nous étions dans notre dernière incarnation.

— Mais la Science Cachée ? demandai-je. Si tout le monde possédait ce savoir, l'humanité serait plus heureuse, évoluerait plus rapidement.

Mon Guide me sourit.

— Ce n'est pas aussi simple que ça ! répondit-il. (Il garda un moment le silence, puis reprit :) Il y a en nous des pouvoirs, placés sous le contrôle de notre Moi Supérieur et infiniment plus grands que tout ce que l'Homme a été capable de réaliser dans le monde matériel, physique. L'Occidental, en particulier, abuserait de ces pouvoirs, car tout ce qui l'intéresse, c'est l'argent. L'Occidental n'a que deux questions à la bouche : "Pouvez-vous me le prouver ?" et "Qu'est-ce que ça me rapportera ?" (Il eut un rire juvénile et poursuivit :) Cela m'amuse toujours de penser au système compliqué qu'utilise l'Homme pour envoyer un message "sans fil" à travers les océans. Le terme de "sans fil" est d'ailleurs le dernier qu'on devrait employer, car l'appareil consiste en des kilomètres et des kilomètres de fils. Mais ici, au Tibet, nos lamas, après un entraînement approprié, envoient des messages télépathiques sans avoir à se servir d'un instrument quelconque. Nous allons dans l'astral, voyageons à travers l'espace et le temps, visitons d'autres continents et d'autres mondes. Nous pouvons pratiquer la lévitation, soulever d'énormes fardeaux grâce à des pouvoirs généralement inconnus. Tous les hommes ne sont pas purs, Lobsang, et la robe du moine ne revêt pas toujours un saint homme. Il peut y avoir un méchant dans une lamaserie, de même qu'il peut y avoir un saint en prison.

Je le regardai avec une certaine perplexité.

— Mais si tous les hommes possédaient ce savoir, ils feraient certainement le bien ?

Le Lama me considéra avec mélancolie.

— Si nous gardons secrète la Science Secrète, c'est pour protéger l'Humanité. Beaucoup d'hommes, en particulier les Occidentaux, ne pensent qu'à gagner de l'argent et à dominer les autres. Comme l'ont prophétisé l'Oracle et d'autres voyants, notre pays sera plus tard envahi et matériellement conquis par un culte étrange, un culte indifférent aux besoins de l'homme moyen, et dont le seul but est d'accroître le pouvoir de dictateurs qui réduiront la moitié de la terre en esclavage. Les Russes ont torturé à mort certains grands lamas qui se refusaient à leur divulguer le savoir interdit. Si l'homme moyen avait brusquement accès au savoir interdit, voici comment il réagirait : d'abord, il aurait peur du pouvoir dont il disposerait. Puis il se dirait qu'il a les moyens de s'enrichir au-delà de ses rêves les plus fous. Il mettrait son savoir à l'épreuve et l'argent viendrait à lui. Plus il serait riche et puissant, plus il désirerait accroître cette richesse et cette puissance. Un millionnaire ne se satisfait jamais d'un seul million, il en veut beaucoup d'autres. On dit que chez les gens non évolués, le pouvoir absolu corrompt. La Science Cachée donne le pouvoir absolu.

La lumière se fit en moi ; je savais comment le Tibet pourrait être sauvé ! Tout ému, je bondis et m'exclamai :

— Alors le Tibet est sauvé ! La Science Cachée nous préservera de l'invasion !

Mon Guide me regarda avec compassion.

— Non, Lobsang, répondit-il tristement, nous n'employons pas les Pouvoirs à de semblables fins. Le Tibet sera persécuté, presque anéanti, mais dans les années à venir il se relèvera et sera plus grand, plus pur. Ce pays se lavera de ses souillures dans la fournaise de la guerre, comme ce sera plus tard le cas pour le monde entier. (Il me jeta un regard de biais.) Il faut qu'il y ait des guerres, tu sais, Lobsang ! dit-il calmement. Sinon la population du monde deviendrait trop nombreuse. S'il n'y avait pas de guerres, il y aurait des épidémies. Les guerres et les maladies régularisent le nombre des humains et donnent l'occasion aux habitants de la Terre — et d'autres mondes — de se faire mutuellement du bien. Il y aura toujours des guerres, tant qu'on n'aura pas trouvé un autre moyen de limiter la population du globe.

Les gongs nous appelaient au service du soir. Mon Guide se leva.

— Viens, Lobsang, me dit-il, nous sommes des invités ici et nous devons montrer notre respect à nos hôtes en assistant au service.

Nous sortîmes de la pièce et gagnâmes la cour. Les gongs résonnaient avec insistance — on les frappait plus longtemps ici qu'au Chakpori. Nous nous dirigeâmes vers le Temple avec une lenteur qui me surprit, mais comme je regardais autour de moi, je vis des hommes très âgés, et des infirmes, qui claudiquaient derrière nous dans la cour. Mon Guide me dit à voix basse :

— Ce serait courtois de ta part, Lobsang, d'aller t'asseoir auprès de ces chelas !

J'inclinai la tête, contournai les murs intérieurs du Temple et parvins à l'endroit où étaient assis les chelas de la Lamaserie de l'Oracle d'Etat. Ils m'examinèrent avec curiosité. Presque imperceptiblement, lorsque les Maîtres de Discipline ne regardaient pas de leur côté, ils s'avancèrent vers moi et m'encerclèrent.

— D'où viens-tu ? me demanda un garçon qui semblait être le chef.

— Du Chakpori, murmurai-je.

— Es-tu le type envoyé par le Très Profond ? chuchota un autre.

— Oui, répondis-je, sur le même ton. J'ai vu l'Oracle et il m'a dit...

— SILENCE ! rugit une voix féroce juste derrière moi. Je ne veux pas entendre un autre mot de vous, les garçons !

Je vis s'éloigner un homme grand et robuste.

— Bah ! dit l'un des chelas, ne t'en fais pas, chien qui aboie ne mord pas !

A ce moment précis, l'Oracle d'Etat et un Abbé apparurent à une petite porte latérale, et le service commença.

Peu de temps après, nous sortions du Temple. En compagnie des autres, j'allai à la cuisine pour faire remplir mon sac d'orge et boire du thé. Je n'eus pas l'occasion de parler ; des moines de tout ordre se trouvaient là et discutaient une dernière fois avant de se retirer pour la nuit. Je rentrai dans la chambre qu'on m'avait allouée, m'enroulai dans ma robe et m'étendis pour dormir. Mais le sommeil se fit attendre. Je contemplai les ténèbres violettes, parsemées des flammes dorées des lampes à beurre. Au loin, l'Himalaya éternel dressait vers le ciel des doigts de pierre comme pour supplier les dieux de ce monde. De blancs rayons de lune jetaient une vive lueur à travers les crevasses des montagnes, disparaissaient et étincelaient de nouveau au fur et à mesure que la lune s'élevait dans le ciel. Il n'y avait pas de brise, ce soir-là, les bannières de prière pendaient le long des mâts. Une infime trace de nuage flottait indolemment au-dessus de la Cité de Lhassa. Je me retournai et tombai dans un sommeil sans rêves.

A la pointe du jour, je m'éveillai en sursaut. J'avais trop dormi, j'allais être en retard pour le service du matin. Me levant d'un bond, j'ajustai rapidement ma robe et me précipitai vers la porte. Je courus le long du couloir désert, sortis en trombe dans la cour et tombai dans les bras d'un des Hommes de Kham.

— Où vas-tu ? me chuchota-t-il d'une voix rude tout en me serrant d'une poigne de fer.

— A l'office du matin, répondis-je. J'ai dû trop dormir.

Il se mit à rire et me relâcha.

— Ah, dit-il, tu es un visiteur. Il n'y a pas de service du matin, ici. Retourne te coucher.

— Pas de service du matin ? m'écriai-je. Mais il y en a un dans toutes les lamaseries.

Le moine-policier devait être de bonne humeur, car il me répondit avec civilité :

— Nous avons des vieillards ici, et certains sont impotents. C'est pour cette raison que nous nous dispensons des matines. Va te reposer encore un peu.

Il me donna sur la tête une tape, légère pour lui, formidable pour moi, et me poussa dans le couloir. Puis, tournant les talons, il se remit à arpenter la cour ; ses pas lourds faisaient "bang ! bang !" et le gros bâton, qui frappait le sol tous les deux pas, faisait "thank ! thank !" Je revins en courant à ma chambre et m'endormis au bout de quelques minutes.

Dans le courant de la journée, je fus présenté à l'Abbé et à deux lamas de haut rang. Ils me questionnèrent longuement sur ma vie familiale, mes souvenirs de mes existences antérieures, mes relations avec mon Guide, le Lama Mingyar Dondup. Finalement, ils se remirent péniblement sur pied et se dirigèrent vers la porte.

— Viens, dit le dernier en me faisant signe du doigt.

Interloqué, marchant comme dans un état second, je les suivis docilement. Ils franchirent avec lenteur le seuil de la porte et suivirent le couloir d'un pas traînant. Nous avancions comme des tortues, passant devant des pièces ouvertes où des trappas et des chelas levèrent des yeux pleins de curiosité en voyant cette lente procession. Je me sentis rougir d'embarras à l'idée que j'étais à la queue ; en tête, l'Abbé trottinait à l'aide de deux cannes. Puis venaient les deux vieux Lamas, si décrépits et si desséchés qu'ils pouvaient à peine suivre l'Abbé. Et moi, formant l'arrière-garde, j'avais du mal à marcher avec une pareille lenteur.

Enfin, au bout d'un temps qui me parut interminable, nous atteignîmes une petite porte encastrée dans un mur. Nous nous arrêtâmes ; l'Abbé s'escrima avec une clef tout en marmonnant entre ses dents. L'un des lamas s'avança pour l'aider et la porte finit par s'ouvrir avec un grincement de protestation. L'Abbé entra, suivi du premier, puis du second lama. Personne ne m'ayant rien dit, j'entrai à mon tour. Un vieux lama poussa la porte derrière moi. Je vis une table assez longue recouverte de vieux objets couverts de poussière : de vieilles robes, d'anciens Moulins à Prières, de vieux bols, des Chapelets assortis. Il y avait aussi quelques Boîtes à Amulettes et divers autres objets que je ne pus identifier au premier coup d'oeil.

— Hummn. Mmmmn. Viens ici, mon garçon ! ordonna l'Abbé.

Je m'approchai de lui à contrecoeur et il me saisit le bras gauche dans sa main osseuse. J'eus l'impression d'être empoigné par un squelette !

— Hummn. Mmmmn. Mon garçon ! Hummn. Lequel, s'il en est, de ces objets a été en ta possession au cours d'une de tes vies antérieures ? (Il me fit longer la table, puis se tourna vers moi.) Hummn. Mmmmn. Si tu crois qu'un ou plusieurs de ces objets t'ont appartenu, Hummn, prends-le, ou prends-les, et Hummn, Mmmmn, apporte-le ou apporte-les-moi.

Il s'assit lourdement et parut se désintéresser de mes activités. Les deux lamas s'assirent à ses côtés et pas un mot ne fut prononcé.

"Eh bien ! me dis-je, si ces trois vieillards veulent jouer à ce jeu de cette façon — d'accord, j'y jouerai comme ils le désirent !"

La psychométrie ne présente, bien entendu, aucune difficulté. Je marchai lentement le long de la table, et passai la main gauche, la paume vers le bas, au-dessus des divers objets. Certains provoquèrent une sorte de démangeaison au centre de ma paume et un petit frémissement courut le long de mon bras. Je pris un Moulin à Prières, un vieux bol ébréché et un des chapelets. Puis je revins sur mes pas. Un seul autre objet déclencha de nouveau cette démangeaison et ce frisson : une vieille robe déchirée, usée jusqu'à la corde. La robe safran d'un haut dignitaire, la couleur presque blanchie par l'âge, le tissu, pourri, s'effritait sous les doigts. Je la soulevai avec précaution, craignant qu'elle ne se désintégrât entre mes mains. Puis je la portai soigneusement au vieil Abbé, la déposai à ses pieds et retournai chercher le Moulin à Prières, le bol ébréché et le chapelet. Sans un mot, l'Abbé et les deux lamas examinèrent les objets et comparèrent certains signes, ou certaines marques secrètes, à ceux que contenait un vieux livre noir qu'avait sorti l'Abbé. Pendant un moment, ils demeurèrent assis l'un en face de l'autre, leurs têtes oscillant sur leurs cous desséchés, leurs cerveaux près d'éclater sous l'effort de la pensée.

— Harrumph ! Arrrf ! marmonna l'Abbé, qui haletait comme un yak surmené. Mmmmmnnn. C'est bien lui. Hummn. C'est une remarquable performance. Mmmmn. Retourne auprès de ton Guide, le Lama Mingyar Dondup, mon garçon et Hummn, dis-lui que nous serions honorés par sa présence. Toi, mon garçon, tu n'as pas besoin de revenir. Harrumph ! Arrrf !

Je tournai les talons et m'enfuis de la pièce, heureux d'être débarrassé de ces momies vivantes dont l'apathie sénile était si éloignée de la chaude humanité de mon Guide. En tournant le coin du couloir, je me trouvai face à face avec le Lama. Il se mit à rire.

— Ne prends pas cet air ahuri, me dit-il. Moi aussi, j'ai reçu le message.

Il me donna une tape amicale sur le dos et se hâta d'aller rejoindre l'Abbé et les deux vieux lamas. Je sortis dans la cour et envoyai distraitement un coup de pied à un caillou ou deux.

— Est-ce toi dont on est en train de trouver l'Incarnation ? demanda une voix derrière moi.

Je me retournai et aperçus un chela qui me dévisageait avec insistance.

— Je ne sais pas ce qu'ils font, répondis-je. Tout ce que je sais, c'est qu'on m'a traîné le long des couloirs pour me faire reconnaître des objets qui m'ont appartenu jadis. N'importe qui pourrait faire ça !

Le garçon eut un rire cordial.

— Vous autres, du Chakpori, vous vous y connaissez, dit-il, sinon vous ne seriez pas dans cette Lamaserie-là. J'ai entendu dire que tu avais été quelqu'un d'important dans une précédente existence. Ce doit être vrai, puisque l'Oracle Lui-même t'a consacré une demi-journée. (Il fit mine de frissonner et ajouta :) Je te conseille d'être sur tes gardes. Avant de comprendre ce qui t'arrive, tu seras Reconnu et devenu Abbé. Et tu ne pourras plus jouer avec les autres chelas du Chakpori.

La silhouette de mon Guide apparut à une porte, tout au fond de la cour. Il se dirigea rapidement vers nous. Le chela avec qui j'avais bavardé lui fit une humble et profonde révérence. Le Lama lui sourit et lui parla avec bonté, selon son habitude.

— Il faut nous mettre en route, Lobsang ! me dit-il. La nuit va bientôt tomber et nous ne tenons pas à chevaucher dans l'obscurité.

Nous allâmes ensemble à l'écurie où un moine-palefrenier attendait avec nos chevaux. Je montai en selle sans le moindre enthousiasme et suivis mon Guide sur le sentier qui traversait la saulaie. Nous trottions en silence ; j'étais incapable de tenir une conversation lorsque j'étais à cheval, car je devais consacrer toute mon énergie à rester en selle. A ma surprise, nous ne retournâmes pas au Chakpori, mais prîmes le chemin du Potala. Lentement, les chevaux grimpèrent la Route des Marches. A nos pieds, la Vallée s'estompait déjà dans les ombres de la nuit. Je mis pied à terre avec satisfaction et entrai précipitamment dans le Potala, qui m'était maintenant familier, à la recherche de nourriture. Lorsque je revins à ma chambre, après le souper, mon Guide m'y attendait.

— Viens avec moi, Lobsang, me dit-il.

J'obéis et m'assis, sur un signe de lui.

— Eh bien, reprit-il, je suppose que tu te demandes la raison d'être de tout ce qui t'arrive ?

— Oh, je m'attends à être Reconnu en qualité d'Incarnation, répondis-je avec désinvolture. J'en discutais avec un chela de la Lamaserie de l'Oracle d'Etat quand vous m'avez appelé.

— Eh bien, c'est parfait, dit le Lama Mingyar Dondup. A présent, nous pouvons parler à loisir de certaines choses. Tu n'auras pas besoin d'assister à l'office du soir. Assieds-toi plus confortablement, écoute-moi et ne m'interromps pas sans cesse.

La plupart des gens viennent au monde pour apprendre, commença mon Guide. D'autres sont ici-bas pour aider ceux qui sont dans le besoin, ou pour accomplir une tâche de la plus haute importance. (Il me jeta un regard perçant pour s'assurer que je suivais bien, et reprit :) Beaucoup de religions parlent d'un Enfer, d'un lieu de punition, ou d'expiation, pour nos péchés. L'Enfer est ici, sur cette Terre. Notre véritable vie, c'est celle de l'Autre Monde. Ici. Nous venons apprendre, payer pour les fautes commises au cours d'existences antérieures, ou — comme je te l'ai dit — essayer de mener à bien une tâche essentielle. Tu es ici pour accomplir la tienne, qui concerne l'aura humaine. Tes "instruments" seront une perception psychique exceptionnellement sensible, la faculté grandement intensifiée de voir l'aura humaine et tout ce que nous pourrons t'apprendre sur tous les arts occultes. Le Très Profond a décidé que tous les moyens seront mis en oeuvre pour accroître tes facultés et tes talents. L'enseignement direct, les expériences pratiques, l'hypnotisme, nous allons tout employer pour t'initier aussi complètement que possible dans le minimum de temps.

— Oui, c'est bien l'Enfer ! m'exclamai-je sombrement.

— Mais cet Enfer-là n'est que le tremplin vers une vie bien meilleure, rétorqua-t-il. Ici, nous sommes à même de nous débarrasser de certains de nos défauts les plus avilissants. Ici, en quelques années de séjour terrestre, nous nous purifions de fautes qui auraient pu nous harceler dans l'Autre Monde pendant un laps de temps interminable. La totalité de la vie de ce monde ne dure que le temps d'un battement de paupière comparée à celle de l'Autre Monde. En Occident, continua-t-il, la plupart des gens croient qu'après la "mort", on s'assied sur un nuage et on joue de la harpe. D'autres s'imaginent qu'après avoir quitté ce monde pour le suivant, on vit dans une sorte de néant mystique et que l'on y prend plaisir. (Il se mit à rire et reprit :) Si seulement nous pouvions leur faire comprendre que la vie après la mort est plus réelle que quoi que ce soit sur Terre !

Tout, en ce monde, consiste en vibrations. Les vibrations du monde entier — et tout ce que contient le monde — peuvent être comparées à une octave sur une échelle musicale. Quand nous passons de l'Autre Côté de la Mort, "l'octave" est haussée sur l'échelle. (Mon Guide s'interrompit, me prit la main et me fit toquer la dalle du sol avec la jointure de mes doigts.) Ceci, Lobsang, c'est de la pierre, ce sont les vibrations que nous appelons pierre. (Il me prit de nouveau la main et me frotta les doigts sur ma robe :) Ceci, c'est la vibration qui indique la laine. Si nous élevons tout sur l'échelle des vibrations, nous conservons toujours les degrés relatifs de dureté ou de moelleux. Ainsi, dans la Vie après la Mort, la vraie Vie, nous pouvons posséder des objets, exactement comme en ce monde. As-tu bien compris tout ce que je viens de te dire ?

Evidemment, tout cela était clair et il y avait fort longtemps que j'étais au courant de ces choses.

Le Lama interrompit le cours de mes pensées.

— Oui, je sais que tout cela est de notoriété publique ici, mais en énonçant ces "pensées inexprimées", nous les rendons plus claires dans ton esprit. Plus tard, tu iras dans les pays du monde Occidental. Là-bas, les religions te causeront de nombreuses difficultés. (Il eut un sourire un peu amer et fit observer :) Les Chrétiens nous traitent de païens. Il est écrit dans leur Bible que "le Christ a erré à travers les déserts." Dans nos documents, il est révélé que le Christ a parcouru l'Inde, étudiant les religions indiennes et qu'ensuite Il est venu à Lhassa et qu'il a reçu, au Jo Kang, l'enseignement des prêtres les plus éminents de cette époque. Le Christ a établi une bonne religion, mais le Christianisme, tel qu'il est pratiqué aujourd'hui, n'est pas la religion mise au point par le Christ. (Mon Guide me regarda avec une certaine sévérité et reprit :) Je sais que je t'ennuie un peu et tu crois que je parle pour le plaisir de parler, mais j'ai beaucoup voyagé dans le monde Occidental et j'ai le devoir de t'avertir de ce qui t'attend. Et le mieux, c'est de te parler de leurs religions, car je sais que tu as une mémoire eidétique (1).

J'eus le bon goût de rougir ; j'avais en effet pensé : "trop de détails !"

(1) La mémoire eidétique, mémoire photographique, ou encore mémoire absolue, est la faculté de se souvenir d'une grande quantité d'images, de sons, ou d'objets dans leurs moindres détails (N.d.t.).

Dehors, dans les couloirs, passaient les moines qui se rendaient au Temple pour assister au service du soir. Sur le toit, les joueurs de trompette observaient la Vallée et tiraient de leurs instruments les dernières notes en hommage au jour moribond. Assis en face de moi, mon Guide, le Lama Mingyar Dondup, continuait à me parler :

— Il existe en Occident deux religions essentielles, mais elles contiennent d'innombrables subdivisions. La religion juive est ancienne et tolérante. Les Juifs ne te causeront aucun tort, aucune difficulté. Ils ont été persécutés pendant des siècles et ils montrent beaucoup de compréhension et de sympathie à l'égard des autres. Les Chrétiens ne sont pas aussi tolérants, sauf les dimanches. Je ne te parlerai pas des croyances individuelles, tu liras des ouvrages sur ce sujet, mais je vais t'expliquer quelle est l'origine des religions.

Aux premiers temps de la vie sur Terre, les gens vivaient par petits groupes, par très petites tribus. Il n'existait aucune loi, aucun code de conduite. La force était la seule loi ; les tribus les plus puissantes et les plus belliqueuses faisaient la guerre aux plus faibles. A un moment donné survint un homme plus fort et plus sage que les autres. Il comprit que si sa tribu s'organisait, elle dominerait ses rivales. Il fonda une religion et établit un code de conduite. "Croissez et multipliez", ordonna-t-il, sachant que plus il naîtrait de bébés, plus sa tribu augmenterait sa puissance. "Honore ton père et ta mère", ordonna-t-il encore, sachant que s'il donnait aux parents de l'autorité sur leurs enfants, il aurait de l'autorité sur les parents ; sachant aussi que s'il pouvait convaincre les enfants qu'ils étaient les débiteurs de leurs père et mère, la discipline serait plus facile à appliquer. "Tu ne commettras pas d'adultère !" tonna le Prophète de cette époque. En fait, il voulait que la tribu ne fût pas "adultérée" par le sang d'un membre d'une autre tribu, car, en ce cas-là, certains ne savent plus à quelle autorité ils doivent obéissance. Au cours du temps, les prêtres s'aperçurent que certains individus n'obéissaient pas toujours à l'enseignement religieux. Après avoir mûrement réfléchi et beaucoup discuté, ils mirent sur pied un système de récompenses et de punitions : le Ciel, le Paradis, le Valhalla — appelle cela comme tu voudras — pour ceux qui obéissaient aux prêtres. Le feu de l'Enfer et la damnation avec ses tortures éternelles pour ceux qui leur désobéissaient.

— Alors, Seigneur, vous êtes hostile aux religions organisées de l'Occident ? demandai-je.

— Non, certainement pas, répondit mon Guide. Beaucoup de gens se sentent perdus s'ils ne peuvent croire ou s'imaginer qu'un Père omniscient les regarde et qu'un Ange est prêt à noter toutes les bonnes actions aussi bien que les mauvaises. Nous sommes Dieu pour les créatures microscopiques qui habitent notre corps et pour les créatures encore plus petites qui habitent ses molécules ! Quant à la prière, Lobsang, écoutes-tu souvent celles des créatures qui existent sur tes molécules ?

— Mais vous m'avez dit que la prière était efficace, fis-je observer, d'un ton surpris.

— Oui, Lobsang, la prière est très efficace si nous prions notre propre Moi Supérieur, la partie réelle de nous-même dans un autre monde, la partie qui contrôle "les ficelles du pantin". La prière est très efficace si nous obéissons aux lois simples et naturelles qui la rendent telle.

Il me sourit et reprit :

— L'homme n'est qu'un grain de sable dans un monde troublé. Il ne se sent à l'aise que lorsqu'il se croit en sécurité dans une sorte "d'étreinte maternelle". Pour les Occidentaux, qui n'ont pas appris l'art de mourir, la dernière pensée, le dernier cri, c'est "Maman !" Un homme qui manque d'assurance et qui veut donner l'impression du contraire, sucera un cigare ou une cigarette exactement comme un bébé suce une tétine. Les psychologues sont d'accord pour dire que l'habitude de fumer n'est qu'une régression vers la petite enfance, où le bébé cherche auprès de sa mère la nourriture et la confiance. La religion est un réconfort. Savoir la vérité sur la vie — et sur la mort — est un réconfort encore plus grand. Nous sommes comme de l'eau, sur cette Terre, comme une vapeur lorsque nous passons dans l'autre monde et nous nous condensons de nouveau en eau lorsque nous revenons ici-bas.

— Seigneur ! m'écriai-je, vous pensez que les enfants ne devraient pas honorer leurs parents ?

Mon Guide me regarda d'un air surpris.

— Grands dieux, Lobsang, bien sûr que les enfants doivent respecter leurs parents — si ceux-ci méritent le respect. Les parents trop dominateurs ne devraient pas être autorisés à ruiner leurs enfants, toutefois, et la première responsabilité d'un "enfant" adulte doit être envers sa femme ou son mari. Les parents ne devraient pas être autorisés à tyranniser et dicter à leur enfant adulte. Permettre à ses parents d'agir ainsi, c'est leur nuire tout autant qu'à soi-même ; cela crée une dette que les parents devront payer dans une autre vie.

Je songeai à mes propres parents. A mon père, sévère et dur, qui n'avait jamais été un "père" pour moi. A ma mère, qui ne s'occupait que de mondanités. Puis je songeai au Lama Mingyar Dondup qui était plus qu'une mère et un père pour moi, et qui, seul, m'avait toujours témoigné bienveillance et tendresse.

Un moine-messager entra et s'inclina profondément.

Honorable Seigneur Mingyar, dit-il avec déférence, je suis chargé de vous transmettre les respects et les salutations du Très Profond, et de vous demander si vous auriez la bonté d'aller le voir. Puis-je vous guider jusqu'à lui, Seigneur ?

Mon Guide se leva et suivit le messager.

Je quittai la pièce et grimpai sur le toit du Potala. Située un peu plus haut, la Lamaserie Médicale du Chakpori se profilait dans la nuit. Près de moi, une Bannière de Prières claquait faiblement contre son mât. A une fenêtre voisine, je vis un vieux moine qui faisait tourner inlassablement son Moulin à Prières dont le "clack-clack" résonnait bruyamment dans le silence nocturne. Les étoiles innombrables roulaient au firmament et je me demandai si, pour une autre créature, quelque part dans le cosmos, nous ressemblions à ces étoiles.

 

CHAPITRE QUATRE

C'était la saison de Logsar, la Nouvelle Année Tibétaine. Depuis quelque temps, nous autres chelas — et les trappas également — étions occupés à faire des statuettes en beurre. L'année précédente, nous nous en étions abstenus, ce qui avait causé un certain mécontentement ; d'autres lamaseries en avaient déduit (à juste titre !) que nous, les résidents du Chakpori, n'avions ni le temps ni l'envie de nous livrer à des activités aussi puériles. Mais cette année-là, le Très Profond nous avait ordonné de fabriquer des statuettes en beurre et de prendre part au concours. Nos efforts étaient modestes, comparés à ceux de certaines lamaseries. Sur une table de bois, haute de six mètres (20 pieds) et longue de neuf (30 pieds), nous modelions, en beurre de couleur, diverses scènes tirées des Livres Sacrés. Nos personnages étaient à trois dimensions et nous espérions que, vus à la lumière vacillante des lampes à beurre, ils donneraient l'illusion du mouvement.

Le Très Profond lui-même et tous les lamas de haut rang visitaient chaque année les expositions et comblaient d'éloges les gagnants. Après la saison de Logsar, on fondait le beurre qui servait toute l'année à alimenter les lampes. Tout en travaillant — j'étais assez doué pour le modelage — je songeais à tout ce que j'avais appris au cours des mois précédents. Certaines questions religieuses me tracassaient encore et je résolus d'en parler à mon Guide dès que l'occasion s'en présenterait, mais, pour le moment, ma tâche c'était de sculpter du beurre ! Je me baissai, pris une nouvelle provision de beurre et grimpai avec précaution sur l'échafaudage afin de pouvoir donner à l'oreille d'un Bouddha les proportions voulues. A ma droite, deux jeunes chelas se battaient à coups de boules de beurre ; ils le prenaient à pleines mains, lui donnaient une forme vaguement sphérique et projetaient cette balle poisseuse sur "l'ennemi". Ils s'amusaient comme des petits fous. Malheureusement pour eux, un Maître de Discipline, qu'une colonne avait dissimulé, s'avança pour découvrir la raison du vacarme. Sans un mot, il saisit les deux garçons, l'un de la main droite, l'autre de la main gauche, et les flanqua tous les deux dans une grande cuve de beurre chaud !

Je me retournai et me remis à la besogne. Avec le beurre mélangé à la suie des lampes, on peut modeler des sourcils très bien imités. Déjà le personnage donnait l'illusion de la vie. "C'est bien le Monde de l'Illusion, après tout", me dis-je. Je descendis et me reculai pour obtenir une meilleure impression de mon travail. Le Maître des Arts me sourit ; j'étais peut-être son élève favori, car j'aimais le modelage et la peinture et je me donnais du mal pour apprendre.

— Nous nous en tirons bien, Lobsang, dit-il d'un ton cordial. Les Dieux semblent vivants.

Il s'éloigna pour donner ses directives à d'autres chelas et je songeai : "Les Dieux semblent vivants ! Y a-t-il des Dieux ? Pourquoi nous parle-t-on d'eux s'ils n'existent pas ? Il faut que je consulte mon Guide."

Songeusement, je grattai mes mains pour les débarrasser du beurre. Dans un coin, les deux chelas qui avaient été jetés dans la cuve essayaient de se nettoyer en se frottant le corps avec du sable fin, et ce faisant ils avaient l'air parfaitement ridicules. Je me mis à rire et m'éloignai. Un chela trapu m'emboîta le pas en disant :

— Même les Dieux ont dû rire en voyant ça !

"Même les Dieux — Même les Dieux — Même les Dieux" résonnait le refrain dans ma tête tandis que je marchais. Les Dieux, y avait-il des Dieux ? Je descendis au Temple et m'y installai en attendant le début du service familier.

"Ecoutez la Voix de nos Ames, vous tous qui errez. Ce monde est le Monde de l'Illusion. La Vie n'est qu'un songe. Tous ceux qui sont nés doivent mourir."

La voix du prêtre continuait, monotone, à réciter les mots familiers, des mots qui excitaient à présent ma curiosité.

"Le troisième bâtonnet d'encens est allumé pour guider un fantôme errant."

"Ce ne sont pas les Dieux qui viennent à son aide, mais ses semblables", me dis-je. "Pourquoi n'est-ce pas les Dieux ? Pourquoi prions-nous notre Moi Supérieur et non pas un Dieu ?"

La suite du service perdit tout intérêt, tout sens pour moi. Je fus tiré de mes pensées par un violent coup de coude dans les côtes.

— Lobsang ! Lobsang ! Qu'est-ce que tu as, es-tu mort ? Lève-toi, le service est fini !

Je me mis sur pied et suivis les autres hors du Temple.

— "Seigneur !" dis-je, quelques heures plus tard à mon Guide le Lama Mingyar Dondup, "Seigneur ! est-ce qu'il y a un Dieu ? Ou des Dieux ?"

Il me regarda et répondit :

— Allons nous asseoir sur le toit, Lobsang, nous ne pouvons pas parler ici, il y a trop de monde.

Il tourna les talons et, suivi par moi, prit un couloir, traversa le quartier des Lamas, grimpa l'échelle crantée et arriva sur le toit. Pendant un moment, nous contemplâmes le paysage tant aimé, les gigantesques montagnes, l'eau scintillante du Kyi Chu, et le Kaling Chu, ceint de roseaux. A nos pieds s'étendait le Norbu Linga, ou Parc du Joyau, masse de verdure vivante. Mon Guide agita la main :

— Crois-tu que tout cela soit dû au hasard, Lobsang ? Bien sûr qu'il y a un Dieu !

Nous gagnâmes la partie supérieure du toit et nous assîmes.

— Tes pensées sont confuses, Lobsang, déclara mon Guide. Il y a un Dieu ; il y a des Dieux. Tant que nous sommes sur cette Terre, nous sommes incapables de définir la Forme et la Nature de Dieu. Nous vivons dans ce qu'on peut appeler un monde à trois dimensions. Dieu vit dans un monde tellement éloigné que, sur cette terre, le cerveau humain ne peut se faire une conception juste de Dieu et c'est pourquoi les hommes ont tendance à rationaliser. "Dieu" est censé être quelque chose d'humain, de super-humain si tu préfères, mais l'Homme, dans sa vanité, se croit fait à l'Image de Dieu ! L'Homme croit aussi qu'il n'y a pas de vie sur les autres mondes. Si l'Homme est fait à l'Image de Dieu et que les peuples des autres mondes ont une image différente — que devient notre concept selon lequel seul l'Homme est créé à l'Image de Dieu ?

Le Lama me regarda avec insistance pour s'assurer que je comprenais ses explications ; je les comprenais fort bien ; tout cela me semblait l'évidence même. Il reprit :

— Chaque monde, chaque pays de chaque monde a son Dieu, ou Ange Gardien. Le Manu, tel est le nom que nous donnons au Dieu en charge du monde. C'est un Esprit hautement évolué, un humain qui, au cours de ses incarnations successives, s'est lavé de ses souillures et qui est devenu parfaitement pur. Il existe un groupe d'Etres Supérieurs qui, dans les temps troublés, viennent sur cette Terre pour donner l'exemple au commun des mortels et les aider à sortir du bourbier des désirs terrestres.

J'inclinai la tête ; je savais cela, je savais que Bouddha, Moïse, le Christ et de nombreux autres étaient de cet Ordre. Je connaissais aussi Maitreya qui, selon les Ecritures Bouddhiques, viendra en ce monde 5 656 millions d'années après le décès de Bouddha, ou de Gautama comme Il devrait plus correctement être nommé. Tout cela, et bien plus encore, faisait partie de notre enseignement religieux standard, tout comme on nous enseignait que toute bonne personne a une chance égale, quelle que soit le nom de sa propre croyance religieuse. Nous n'avons jamais cru qu'une seule secte religieuse "allait au Ciel" tandis que toutes les autres étaient précipitées en Enfer pour être livrées aux caprices sanguinaires d'une bande de démons. Mais mon Guide continuait :

— Le Manu du Monde, le Grand Initié, préside aux destinées de cette Terre. Il existe des Manus inférieurs qui dirigent le destin d'un pays. Dans un nombre incalculable d'années, le Manu du Monde s'élèvera plus haut et le meilleur des autres, alors suffisamment qualifié, évoluera et prendra possession de la Terre.

— Ah ! m'exclamai-je triomphalement, alors tous les Manus ne sont pas bons ! Le Manu de Russie permet aux Russes d'agir contre nous. Le Manu de Chine permet aux Chinois d'envahir nos frontières et de tuer nos compatriotes.

Le Lama m'adressa un sourire.

— Tu oublies, Lobsang, répondit-il, que ce monde est l'Enfer, que nous venons ici pour apprendre des leçons. Nous venons ici pour souffrir, afin que notre esprit puisse évoluer. Les épreuves enseignent, la douleur enseigne, la bonté et la considération ne le font pas. Il y a des guerres afin que les hommes puissent montrer leur courage sur les champs de bataille et que — comme le minerai de fer dans le four — ils soient trempés et fortifiés par le feu de la lutte. Le corps de chair n'a aucune importance, Lobsang, il n'est qu'un pantin provisoire. L'Ame, l'Esprit, le Moi Supérieur (appelle cela comme tu voudras) est tout ce qui doit être pris en considération. Sur Terre, dans notre aveuglément, nous croyons que, seul, compte le corps. La peur de la souffrance physique fausse notre vision des choses et notre jugement. Nous devons agir pour le bien de notre propre Moi Supérieur tout en venant en aide aux autres. Ceux qui suivent aveuglément les directives de parents dominateurs ajoutent un poids au fardeau de ceux-ci aussi bien qu'à leur propre fardeau. Ceux qui suivent aveuglément les directives d'une religion stéréotypée entravent également leur évolution.

— Honorable Lama ! m'exclamai-je, puis-je faire deux remarques ?

— Oui, tu le peux, répondit mon Guide.

— Vous m'avez dit que nous apprenions plus facilement quand nous étions placés dans de dures conditions. Je préférerais un peu plus de bonté. Je pourrais apprendre de cette façon-là.

Il me regarda songeusement.

— Le pourrais-tu ? Apprendrais-tu les Livres Sacrés si tu ne craignais pas tes professeurs ? Ferais-tu ton travail aux cuisines si tu ne redoutais pas d'être puni lorsque tu paresses ? Le ferais-tu ?

Je baissai la tête. Il était vrai que je travaillais aux cuisines parce qu'on me l'ordonnait ; que j'étudiais les Livres Sacrés parce que j'avais peur d'un échec.

— Et ton autre question ? demanda le Lama.

— Eh bien, Seigneur, comment une religion stéréotypée nuit-elle à notre évolution ?

— Je vais te donner deux exemples, répondit mon Guide. Les Chinois croyaient que ce qu'ils faisaient dans cette vie n'avait aucune importance puisqu'ils pourraient expier leurs fautes dans une future existence. Ils adoptèrent donc une politique de laisser-aller mental. Leur religion devint comme un opium et les drogua dans la paresse spirituelle ; ne vivant que pour la vie suivante, ils négligèrent leurs arts et leurs métiers. Ainsi la Chine devint-elle une puissance de troisième ordre, où les bandits seigneurs de la guerre instaurèrent un règne de terreur et de pillage.

J'avais remarqué que les Chinois de Lhassa se montraient inutilement brutaux et semblaient être fatalistes. Mourir, pour eux, c'était comme si on passait d'une chambre dans une autre ! Je ne craignais pas la mort, mais je voulais terminer ma tâche au cours d'une seule vie au lieu de paresser et d'avoir à revenir en ce Monde indéfiniment. Naître, devenir un bébé sans défense, aller à l'école, tout cela m'ennuyait. J'espérais que cette vie serait la dernière que je passerais sur cette Terre. Les Chinois avaient eu des inventions étonnantes, des oeuvres d'art, une culture merveilleuse. A présent, du fait qu'il avait adhéré trop servilement à une religion, le peuple chinois était tombé en décadence et devenu une proie facile pour le Communisme. Jadis, l'âge et le savoir avaient été profondément respectés en Chine, comme il se doit — maintenant, les sages ne recevaient plus les honneurs qui leur sont dus ; la violence, le lucre et l'égoïsme régnaient en maîtres.

— Lobsang ! (La voix de mon Guide interrompit mes réflexions.) Nous avons parlé d'une religion qui enseignait l'inaction, qui enseignait que l'on ne peut en aucun cas influencer quelqu'un, de crainte d'aggraver son propre Karma — la dette que l'on traîne de vie en vie. (Il jeta un regard sur la Cité de Lhassa, contempla notre paisible Vallée, puis se retourna vers moi :) Les religions de l'Occident tendent à être très militantes. Il ne suffit pas à ces gens-là de croire ce qu'ils veulent croire, ils sont tout prêts à tuer les autres pour les convertir.

— Je ne vois pas en quoi tuer quelqu'un constitue un acte religieux louable, fis-je observer.

— Non, Lobsang, répondit le Lama, mais à l'époque de l'Inquisition espagnole, une fraction de la Chrétienté a persécuté toutes les autres afin de les "convertir et de les sauver". On a infligé des tortures à des hommes, on en a brûlé vifs pour les persuader de renoncer à leur foi ! Même maintenant, ces gens-là envoient des missionnaires qui s'efforcent par presque tous les moyens d'obtenir des conversions. Ils sont, semble-t-il, si peu sûrs de leurs croyances qu'ils ont besoin de l'approbation et de l'assentiment des autres — sans doute parce qu'ils estiment que la sécurité est dans le nombre !

— Seigneur, pensez-vous que les gens devraient embrasser une religion ? interrogeai-je.

— Mais certainement, s'ils le désirent, répondit le Lama. Tant que les gens n'ont pas atteint le stade où ils peuvent accepter le Moi Supérieur et le Manu du Monde, l'adhésion à quelque système formel de religion peut leur apporter un réconfort. C'est une discipline mentale et spirituelle, elle donne à certains individus l'impression d'appartenir à une grande famille, surveillée par un Père débonnaire, et par une Mère compatissante, toujours prête à intercéder en leur faveur auprès du Père. Oui, pour ceux qui se trouvent à un certain stade de l'évolution, une telle religion est bénéfique. Mais plus vite ces gens comprendront que c'est leur Moi Supérieur qu'ils devraient prier, plus vite ils évolueront. On nous demande parfois pourquoi nous avons des Images Sacrées dans nos Temples, ou pourquoi nous avons des Temples. Nous pouvons répondre à cela que de telles Images nous rappellent que nous aussi, nous pouvons évoluer et devenir en temps voulu des Etres Spirituels d'un ordre supérieur. Quant à nos Temples, ce sont des lieux où les gens d'esprit semblable peuvent se réunir pour s'aider mutuellement à atteindre le Moi Supérieur. Par la prière, même si cette prière n'est pas adéquatement dirigée, on peut atteindre un taux de vibrations plus élevé. La méditation et la contemplation dans un Temple, une Synagogue ou une Eglise sont bénéfiques.

Je réfléchis à ce que je venais d'entendre. A nos pieds coulait la Kaling Chu, accélérant sa course pour forcer son passage sous le pont de la Route de Lingkor. Au sud, j'aperçus un groupe d'hommes qui attendaient le Passeur du Kyi Chu. Des marchands étaient arrivés dans la matinée, apportant des journaux et des revues pour mon Guide. Des journaux, des revues venus de l'Inde, et d'étranges contrées. Le Lama Mingyar Dondup avait beaucoup voyagé et il se tenait au courant de problèmes extérieurs au Tibet. Des journaux, des revues. Une pensée en rapport avec notre entretien me traversa l'esprit. Tout à coup, je bondis comme si l'on m'avait piqué. Il ne s'agissait pas d'un journal, mais d'un magazine, quelque chose que j'avais vu, mais quoi ? La mémoire me revint ! J'avais feuilleté une revue étrangère sans en comprendre un traître mot mais en y cherchant des images. Mon pouce inquisiteur s'était arrêté sur une page illustrée : on y voyait un personnage ailé qui volait dans les nuages au-dessus d'un champ de bataille ensanglanté. Mon Guide, à qui j'avais montré cette image, avait lu et traduit la légende.

— Honorable Lama ! m'exclamai-je avec enthousiasme, vous m'avez parlé ce matin d'un Personnage — vous l'appeliez l'Ange de Mons — que beaucoup d'hommes affirmèrent avoir vu au-dessus d'un champ de bataille. Etait-ce un Dieu ?

— Non, Lobsang, répondit mon Guide, beaucoup, beaucoup d'hommes, à l'heure du désespoir, souhaitent intensément voir la silhouette d'un Saint, ou, comme ils l'appellent, d'un Ange. Ce désir ardent et les fortes émotions inhérentes à un champ de bataille donnent des forces à leurs pensées, à leurs souhaits et à leurs prières. Ainsi, de la façon que je t'ai montrée, ils créent une forme-pensée correspondant à leurs désirs. Au moment où apparaissait le premier contour spectral d'une silhouette, les prières et les pensées des hommes qui la suscitaient s'intensifiaient de sorte que la silhouette gagnait en force et en solidité et persistait pendant un temps appréciable. Nous faisons de même ici lorsque nous créons des formes-pensées dans le Temple Intérieur. Mais viens, Lobsang, le jour est très avancé et les Cérémonies de Logsar ne sont pas encore achevées.

Nous descendîmes le couloir et arrivâmes sur la scène bruyante et affairée qui est celle de la vie quotidienne au sein d'une Lamaserie pendant une Saison de Célébration. Le Maître des Arts vint me chercher, car il avait besoin d'un garçon petit et agile pour grimper sur un échafaudage et modifier quelque peu la tête d'un personnage situé tout en haut. Marchant dans le sillage du Maître, je le suivis d'un pas rapide le long du sentier glissant qui menait à la Chambre du Beurre. Je passai une vieille robe maculée de beurre coloré, et nouant une cordelette autour de ma taille afin de pouvoir hisser le matériel, j'escaladai l'échafaudage. Comme le Maître l'avait présumé, d'une partie de la tête étaient tombées des lamelles de bois qui en constituaient l'ossature. Je me penchai pour réclamer un seau de beurre que j'attirai à moi à l'aide de la corde. Je travaillai pendant plusieurs heures, enroulant de minces éclats de bois autour des étrésillons du support et remodelant le beurre pour faire tenir la tête en place. Finalement, le Maître des Arts, qui m'observait d'en bas d'un oeil critique, se déclara satisfait. Lentement, avec des gestes gourds, je descendis de mon perchoir. Je changeai de robe avec un soupir de soulagement et m'échappai rapidement.

Le lendemain, en compagnie de beaucoup d'autres chelas, j'allai dans la plaine de Lhassa, au pied du Potala, près du village de Shö. Théoriquement, nous étions là pour assister aux processions, aux jeux et aux courses. En fait, nous paradions devant les humbles pèlerins qui se pressaient sur les sentiers de la montagne afin de pouvoir atteindre Lhassa à l'époque de Logsar. Ils venaient de tous les coins du monde bouddhique, à cette Mecque du Bouddhisme. Vieillards déformés par l'âge, jeunes femmes portant des bébés, tous étaient mus par la conviction qu'en complétant le Circuit Sacré de la Cité et du Potala, ils expiaient leurs fautes passées et s'assuraient une renaissance heureuse dans leur prochaine existence terrestre. De nombreux diseurs de bonne aventure étaient installés sur la Route de Lingkor, de vieux mendiants demandaient l'aumône d'une voix plaintive et des marchands, portant leur camelote sur l'épaule, se frayaient un chemin à travers la foule pour y chercher des clients. Bientôt j'en eus assez de toute cette agitation, de cette multitude avide de tout voir et de ses questions incessantes et futiles. Je m'éloignai de mes compagnons et gravis lentement le sentier de montagne qui menait à ma demeure dans la lamaserie.

Sur le toit, mon endroit favori, tout était paisible. Le soleil diffusait une douce chaleur. Du sol, maintenant invisible, montait le murmure confus de la foule, un murmure indistinct qui par-là même m'engourdissait et m'incitait à la somnolence, sous la chaleur de midi. Une silhouette, découpée dans l'ombre, se matérialisa presque à l'extrême limite de ma vision. A moitié endormi, je secouai la tête et clignai des paupières. Quand je les rouvris, la silhouette était toujours là, plus nette et plus dense. Mes cheveux se hérissèrent de peur sur ma nuque.

— Vous n'êtes pas un fantôme ! m'exclamai-je. Qui êtes-vous ?

L'apparition eut un léger sourire et répondit :

— Non, mon fils, je ne suis pas un fantôme. Jadis, j'ai étudié moi aussi au Chakpori et j'ai paressé comme tu le fais sur ce toit. Puis j'ai souhaité par-dessus tout me libérer de tous les désirs terrestres. Je me suis fait cloîtrer entre les murs de cet ermitage.

Il leva la main et je tournai la tête pour suivre la direction de son bras étendu.

— Maintenant, continua-t-il télépathiquement, en ce onzième Logsar, j'ai obtenu ce que je désirais : la liberté d'errer à ma guise, en laissant mon corps à l'abri dans la cellule de l'ermitage. Et pour ma première sortie, je suis venu d'abord ici, afin de regarder encore une fois cette foule, de revoir ces lieux dont j'avais gardé le souvenir. La liberté, mon garçon, j'ai obtenu la liberté.

Il disparut à mes yeux comme un nuage d'encens dissipé par le vent de la nuit.

Les ermitages ! Nous autres chelas nous en avions tant de fois entendu parler ; comment étaient-ils à l'intérieur ? C'était une question que nous nous posions souvent. Pourquoi des hommes s'enterraient-ils vivants dans ces cellules de pierre, perchées précairement au flanc de la montagne ? Ça aussi, nous nous le demandions ! Je décidai d'en parler à mon Guide bien-aimé. Puis je me souvins qu'un vieux moine chinois habitait à quelques mètres d'où j'étais. Le vieux Wu Hsi avait eu une vie intéressante ; pendant quelques années, il avait été attaché comme moine au Palais des Empereurs, à Pékin. Las de cette existence, il avait parcouru le Tibet à la recherche de l'Illumination. Il était finalement arrivé au Chakpori, où on l'avait accepté. Puis, au bout de quelques années, il était entré dans un ermitage où il avait vécu sept ans dans la solitude. Maintenant, il était revenu au Chakpori pour y attendre la mort. Je fis demi-tour et me hâtai vers le couloir de l'étage en dessous. Je m'arrêtai devant une petite cellule et appelai le vieillard.

— Entrez ! Entrez ! cria-t-il d'une voix aiguë et chevrotante.

J'obéis et pour la première fois, je me trouvai en présence de Wu Hsi, le moine chinois. Il était assis en tailleur et, malgré son âge, son dos était aussi droit qu'un jeune bambou. Il avait de hautes pommettes et une peau très, très jaune, semblable à du parchemin. Ses yeux obliques étaient d'un noir de jais. Une barbe clairsemée lui poussait au menton et de sa lèvre supérieure pendait la douzaine de poils qui constituaient sa longue moustache. Ses mains, d'un jaune brun, étaient marquées par des taches noires, caractéristiques de la vieillesse ; ses veines saillaient comme les rameaux d'un arbre. Comme je m'approchais de lui, il jeta de mon côté un regard de myope, devinant ma présence plus qu'il ne la voyait.

— Hummn, hummn, fit-il, un garçon, un jeune garçon, à en juger par ta démarche. Que me veux-tu, mon fils ?

— Vénérable moine, lui dis-je, vous avez longtemps vécu dans un ermitage. Voulez-vous avoir la bonté de m'en parler ?

Il marmonna quelque chose, mâchonna les bouts de sa moustache et dit :

— Assieds-toi, mon garçon, il y a longtemps que je n'ai pas parlé du passé bien que j'y songe constamment.

Quand j'étais jeune, poursuivit-il, j'ai voyagé loin et je suis allé aux Indes. Là, j'ai vu les ermites cloîtrés dans leurs grottes et certains semblaient avoir atteint l'illumination. (Il hocha la tête.) Les gens du peuple étaient fort paresseux et passaient le temps sous les arbres. Ah ! c'était un triste spectacle !

— Vénérable Seigneur ! interrompis-je, je préférerais de beaucoup entendre parler des ermitages du Tibet.

— Hé ? Que dis-tu ? interrogea-t-il d'une voix faible. Ah oui, les ermitages du Tibet. J'ai quitté les Indes et suis retourné dans mon Pékin natal. Je m'y ennuyai, car je n'y apprenais rien. J'ai repris mon bâton et mon bol et j'ai mis de nombreux mois pour atteindre les frontières du Tibet.

Je poussai un soupir d'impatience. Le vieillard continua :

— Finalement, après m'être arrêté dans une série de lamaseries, toujours à la recherche de l'illumination, je suis parvenu au Chakpori. L'Abbé me permit d'y demeurer, car en Chine, j'avais fait mes études de médecine. Ma spécialité était l'acupuncture. Pendant quelques années, cette existence me plut, puis j'éprouvai un profond désir d'entrer dans un ermitage.

Je gigotais d'impatience. Si le vieil homme se noyait dans les détails, j'allais être en retard pour l'office du soir que je ne pouvais pas manquer. A l'instant même où je me faisais cette réflexion, j'entendis résonner les premiers coups de gong. Je me levai à contrecoeur en disant :

— Saint Homme, il faut que je parte.

Le vieux moine se mit à rire.

— Non, mon garçon, répondit-il, tu peux rester car n'es-tu pas en train de recevoir l'enseignement d'un Frère Aîné ? Reste, tu es dispensé de l'office du soir.

Je me rassis, sachant qu'il avait raison ; bien qu'il fût encore un trappa, et non un lama, on le considérait comme un Aîné en raison de son âge, de ses voyages et de ses connaissances.

— Du thé, mon garçon, du thé ! s'écria-t-il ; nous allons boire du thé, car la chair est faible et le poids des ans pèse lourdement sur moi. Du thé, pour l'enfant et pour le vieillard.

En réponse à son appel, un moine, chargé de servir les Frères les plus âgés, nous apporta du thé et de l'orge. Nous préparâmes notre tsampa et nous installâmes confortablement, lui pour parler, moi pour écouter.

— Le père Abbé me donna l'autorisation de quitter le Chakpori et d'entrer dans un ermitage. Je partis en compagnie d'un moine-assistant et commençai l'ascension de la montagne. Après cinq jours de voyage, nous atteignîmes un endroit que l'on peut voir du toit de ce bâtiment.

J'inclinai la tête. Je connaissais cet endroit, une construction solitaire située sur les hauteurs de l'Himalaya. Le vieillard poursuivit :

— Il n'y avait personne, le dernier occupant venait de mourir. L'Assistant et moi nettoyâmes le local, et je regardai pour la dernière fois la Vallée de Lhassa ; je regardai le Potala et le Chakpori, puis je me détournai et pénétrai dans la chambre intérieure. L'Assistant mura la porte, la cimenta soigneusement et je demeurai seul.

— Mais, Seigneur ! comment est-elle, cette chambre, à l'intérieur ? demandai-je.

Le vieux Wu Hsi se frotta la tête.

— C'est un bâtiment de pierre, répondit-il en détachant les mots. Un bâtiment avec des murs très épais. Il n'y a pas de porte, une fois qu'on est dans la chambre intérieure, parce que l'entrée a été murée. Il y a, dans le mur, une trappe entièrement impénétrable à la lumière et par laquelle l'ermite reçoit sa nourriture. Un tunnel obscur relie la chambre intérieure à la pièce où loge l'Assistant. J'étais emmuré. Les ténèbres étaient si profondes qu'elles me semblaient presque tangibles. On ne voyait pas la moindre lueur, on n'entendait pas le moindre son. Je m'assis sur le sol et commençai ma méditation. D'abord, j'eus des hallucinations : je croyais voir des lignes et des bandes lumineuses. Puis j'eus l'impression que les ténèbres m'étranglaient, que j'étais recouvert d'une boue molle et sèche. Le temps cessa d'exister. Bientôt j'entendis, en imagination, des cloches, des gongs et des voix d'hommes qui chantaient. Plus tard, je martelai de mes poings les murs de ma cellule, essayant frénétiquement de m'en évader. Je ne faisais plus de différence entre le jour et la nuit, car tout était noir et silencieux comme la tombe. Au bout d'un certain temps, je me calmai et dominai ma panique.

Je pouvais imaginer la scène : le vieux Wu Hsi — qui était jeune alors ! — dans l'obscurité presque vivante, dans ce silence absolu.

— Tous les deux jours, poursuivit le vieillard, l'assistant venait passer un peu de tsampa par la trappe. Il approchait si discrètement que je ne l'entendais jamais. La première fois, tâtonnant dans l'obscurité, je renversai le bol et ne pus le rattraper. J'appelai, je criai, mais aucun son ne sortait de ma cellule. Je dus attendre deux jours avant de pouvoir me nourrir.

— Seigneur, demandai-je, que se passe-t-il lorsqu'un ermite tombe malade ou meurt ?

— Mon garçon, répondit le vieux Wu Hsi, si un ermite tombe malade — il meurt. L'assistant apporte de la nourriture tous les deux jours, pendant quatorze jours. Après quatorze jours, si les aliments sont demeurés intacts, des hommes viennent briser le mur et emporter le cadavre de l'ermite.

Le vieux Wu Hsi était resté cloîtré pendant sept ans.

— Que se passe-t-il dans un cas comme le vôtre, lorsque vous êtes resté le laps de temps prévu ?

— Je suis resté là d'abord deux ans, puis sept. Lorsque l'heure de quitter ma cellule approcha, on pratiqua le plus petit des petits trous dans le plafond, afin de laisser passer un infime rayon de lumière. Tous les deux, trois jours, on élargissait l'orifice pour laisser entrer un faisceau de lumière un peu plus fort. Je pus enfin affronter le plein jour. Si l'ermite est brusquement mis en pleine lumière, il devient aussitôt aveugle, car ses pupilles sont demeurées si longtemps dilatées dans l'obscurité qu'elles ne peuvent plus se contracter. Quand je sortis de là, j'étais d'une pâleur livide, et mes cheveux étaient aussi blancs que la neige des montagnes. On me massa et je fis des exercices car mes muscles, à force d'être restés oisifs, ne réagissaient plus. Peu à peu, je retrouvai ma vigueur et finalement je fus capable de descendre la montagne, en compagnie de mon assistant, pour regagner le Chakpori.

Je méditai ses paroles, et songeant aux interminables années d'obscurité, de silences absolus, qu'avait passées cet homme livré à ses seules ressources, et je demeurai stupéfait.

— Qu'est-ce que cela vous a appris, Seigneur ? demandai-je enfin. Cela en valait-il la peine ?

— Oui, mon fils, oui, cela en valait la peine ! répondit le vieux moine. J'ai appris la nature de la vie, la raison d'être du cerveau. Je me suis libéré de mon corps, j'ai pu envoyer mon esprit s'élever aussi loin que tu le fais aujourd'hui dans l'astral.

— Mais comment savez-vous que vous n'avez pas imaginé tout ça ? Comment savez-vous que vous étiez sain d'esprit ? Pourquoi ne pouviez-vous pas voyager dans l'astral comme je le fais ?

Wu Hsi se mit à rire jusqu'à ce que les larmes coulent sur ses joues burinées.

— Des questions, encore des questions, toujours des questions, mon garçon, exactement comme j'avais l'habitude d'en poser ! répondit-il. Sache qu'au début, j'étais en proie à une insurmontable terreur. Je maudissais le jour où je m'étais fait moine, le jour où j'étais entré dans la cellule. Peu à peu, je fus capable de contrôler ma respiration et de méditer. D'abord j'eus des hallucinations, des visions dénuées de sens. Puis un jour, je m'échappai de mon corps et les ténèbres cessèrent d'être pour moi des ténèbres. Je vis mon corps assis dans l'attitude de la méditation. Je vis mes yeux fixes, grand ouverts, aveugles. Je vis la pâleur de ma peau et la maigreur de mon corps. Je me levai, passai à travers le toit de ma cellule et aperçus à mes pieds la vallée de Lhassa. J'y remarquai certains changements, aperçus des gens de connaissance et, entrant dans le Temple, je pus converser télépathiquement avec un Lama qui me confirma que j'étais libéré. Je voyageai très loin, au-delà des frontières de ce pays. Tous les deux jours, je retournais dans ma cellule et réintégrais mon corps ; je le réanimais afin de pouvoir le nourrir.

— Mais pourquoi ne pouviez-vous pas voyager astralement sans tous ces préparatifs ? demandai-je à nouveau.

— Certains d'entre nous sont des mortels très ordinaires. Rares sont ceux qui ont la faculté spéciale qui t'a été accordée pour accomplir ta tâche. Toi aussi, tu as voyagé loin, astralement. D'autres, tel que moi, doivent endurer la solitude et les épreuves avant que leur esprit puisse se libérer de la chair. Toi, mon fils, tu fais partie des privilégiés, des très privilégiés ! (Le vieil homme poussa un soupir.) Va, maintenant ! me dit-il, il faut que je me repose, j'ai parlé longtemps. Viens me revoir, tu seras toujours le bienvenu malgré toutes tes questions.

Il se détourna et, murmurant un remerciement, je me levai, m'inclinai et quittai silencieusement la chambre. J'étais tellement absorbé par mes réflexions que j'allai tout droit buter contre le mur d'en face et faillis me briser le crâne. Tout en frottant ma tête endolorie, je suivis le couloir d'un pas plus lent et regagnai ma cellule.

L'office de minuit était presque terminé. Les moines s'agitaient, ils avaient hâte d'aller dormir quelques heures avant le prochain service.

Le vieux Lecteur, sur son podium, inséra soigneusement un signet entre les pages du Livre et se retourna pour descendre les marches. Des maîtres de discipline, à l'oeil aigu, toujours à l'affût de méfaits, toujours prêts à sévir contre les petits garçons distraits, relâchaient leur surveillance. Le service se terminait. De jeunes chelas balançaient les encensoirs pour la dernière fois, et on entendit le murmure étouffé d'une assemblée nombreuse sur le point de se disperser.

Tout à coup, il y eut un cri perçant ; une forme bondit par-dessus les têtes des moines assis et voulut se saisir d'un jeune trappa qui tenait deux bâtonnets d'encens. Stupéfaits, nous nous levâmes brusquement. Devant nous, la silhouette démente tournoyait et virevoltait, la bave volait de ses lèvres tordues, des cris épouvantables jaillissaient de sa gorge torturée. Pendant un moment, le monde parut s'immobiliser : les moines-policiers, figés par la surprise, les officiants, debout, les bras levés. Puis les maîtres de discipline passèrent vigoureusement à l'action. Convergeant vers le fou, ils le maîtrisèrent rapidement et lui enveloppèrent la tête avec sa robe pour étouffer les jurons abominables qui déferlaient de ses lèvres. On le souleva adroitement et on l'emporta du Temple. Le service était terminé. Nous sortîmes en toute hâte, anxieux de quitter le Temple afin de pouvoir discuter de ce que nous venions de voir.

— C'est Kenji Tekeuchi, dit un jeune trappa à mes côtés. Un moine japonais qui est allé partout.

— Il a fait le tour du monde, paraît-il, ajouta un autre.

— Il cherchait la Vérité et il espérait qu'on la lui offrirait sur un plat sans qu'il ait à travailler pour l'obtenir, fit observer un troisième.

Je m'éloignai, l'esprit troublé. Pourquoi deviendrait-on fou à "Chercher la Vérité" ? Il faisait froid dans la chambre et je frissonnai légèrement en m'enveloppant de ma robe et en m'allongeant pour dormir. J'eus l'impression que quelques instants seulement s'étaient écoulés entre le moment où je m'étais endormi et celui où les gongs résonnèrent pour le prochain service. Je regardai par la fenêtre et vis les premiers rayons du soleil effleurer les montagnes, sonder le ciel comme des doigts gigantesques, cherchant à atteindre les étoiles. Je soupirai et passai rapidement dans le couloir, afin de ne pas être le dernier à entrer dans le Temple, ce qui m'aurait valu la colère des maîtres de discipline.

— Tu parais songeur, Lobsang, dit mon Guide, le Lama Mingyar Dondup, lorsque je le revis un peu plus tard, après l'office de midi. Tu as vu le moine japonais, Kenji Tekeuchi, quand il est entré dans le Temple. Je veux te parler de lui, car tu feras plus tard sa connaissance.

Je m'assis confortablement, car la séance menaçait d'être longue — j'étais "pris" pour le reste de la journée ! Le Lama sourit en voyant mon expression.

— Peut-être devrions-nous demander du thé indien... et des gâteaux indiens... pour dorer la pilule, qu'en penses-tu, Lobsang ?

Je me rassérénai quelque peu et mon Guide se mit à rire.

— L'assistant les apporte, ajoutait-il, car je t'attendais.

Oui, me dis-je, au moment où le moine-serviteur apparaissait, "où trouverais-je un pareil Maître ?" Les gâteaux indiens étaient mes favoris et le Lama lui-même ouvrait de grands yeux en voyant ce que j'étais capable d'engouffrer.

— Kenji Tekeuchi, reprit mon Guide, est... était un homme très versatile. Un grand voyageur. Pendant sa vie (il a maintenant plus de soixante-dix ans), il a parcouru le monde à la recherche de ce qu'il appelle la "Vérité". La Vérité est en lui, mais il ne s'en doute pas. Il a erré indéfiniment. Il a étudié sans cesse différentes croyances religieuses, il a lu des livres de nombreux pays pour parvenir à la Vérité, son obsession. Finalement, on nous l'a envoyé. A force de lire tant de choses contradictoires, il a contaminé son aura. Il est fou, la plupart du temps. Il est comme une éponge humaine, qui absorbe toute la science et en digère fort peu.

— Alors, Seigneur ! m'exclamai-je, vous êtes opposé à l'étude livresque ?

— Pas du tout, Lobsang, répondit le Lama. Comme tous les gens qui réfléchissent, je condamne ceux qui se plongent dans les brochures, les pamphlets et les ouvrages traitant de cultes étranges, d'un prétendu occultisme. Ces gens-là s'empoisonnent l'âme, ils rendent toute évolution impossible jusqu'à ce qu'ils se soient débarrassés de tout ce faux savoir et soient redevenus semblables à un petit enfant.

— Honorable Lama, demandai-je, comment peut-on devenir fou ; comment une mauvaise lecture conduit-elle parfois à la confusion ?

— C'est une fort longue histoire, répondit le Lama. Occupons-nous d'abord de l'essentiel. Arme-toi de patience et écoute ! Sur cette Terre, nous sommes des pantins, des pantins faits de molécules en vibration, entourées d'une charge électrique. Notre Moi Supérieur vibre à un rythme beaucoup plus élevé et sa charge électrique est beaucoup plus forte. Il existe un rapport défini entre notre rythme de vibrations et celui de notre Moi Supérieur. On peut comparer le processus de communication entre chacun de nous sur cette Terre et notre Moi Supérieur ailleurs, à une invention récente grâce à laquelle on envoie des ondes radio à travers les continents et les mers, ce qui permet à deux personnes habitant des pays différents de communiquer. Nos cerveaux sont semblables à des récepteurs radio en cela qu'ils reçoivent les messages en "haute fréquence", les ordres et les instructions, du Moi Supérieur et les transforment en impulsions à basse fréquence qui contrôlent nos actions. Le cerveau est l'appareil électro-mécano-chimique qui nous permet de nous rendre utiles sur Terre. Des réactions chimiques provoquent un mauvais fonctionnement du cerveau, peut-être en bloquant partiellement un message, car il est rare, ici-bas, que nous recevions le message exact, "radiodiffusé" par le Moi Supérieur. L'Esprit est capable d'une action limitée sans référence au Moi Supérieur. L'Esprit est capable d'accepter certaines responsabilités, de former certaines opinions, et d'essayer de combler le fossé entre les conditions "idéales" du Moi Supérieur et les conditions pénibles de la Terre.

— Mais les Occidentaux acceptent-ils la théorie de l'électricité cérébrale ? questionnai-je.

— Oui, répondit mon Guide, dans certains hôpitaux on enregistre les ondes cérébrales d'un malade et on a découvert que certains désordres mentaux émettaient des ondes cérébrales caractéristiques. Ces ondes permettent donc de déterminer si une personne souffre, ou non, d'une maladie mentale. Il arrive souvent qu'une maladie du corps envoie certaines substances chimiques dans le cerveau, détériore son système d'ondes et provoque ainsi les symptômes de la démence.

— Le Japonais est-il complètement fou ? demandai-je.

— Viens, nous allons le voir, il est dans une de ses périodes de lucidité.

Le Lama Mingyar Dondup se leva et sortit rapidement de la pièce, je me hâtai de le suivre. Il prit un couloir et descendit un escalier pour parvenir à une aile éloignée de la lamaserie, où logeaient les moines en traitement. Dans une petite alcôve donnant sur le Khati Linga, le moine japonais était assis, regardant mélancoliquement dans le vide. A l'approche du Lama Mingyar Dondup, il se leva, joignit les mains et s'inclina profondément.

— Restez assis, dit mon Guide. je vous ai amené un jeune homme afin qu'il puisse écouter vos paroles. Il suit un entraînement spécial sur ordre du Très Profond.

Le Lama salua et s'éloigna. Le Japonais me dévisagea pendant quelques instants, puis il me fit signe de m'asseoir. Je pris place à une certaine distance de lui, ne sachant pas si ses accès de violence n'allaient pas recommencer !

— Ne te bourre pas le cerveau avec tout ce que tu pourras trouver à lire sur l'occultisme, mon garçon ! dit-il. C'est une matière indigeste qui freinerait ton évolution spirituelle. J'ai étudié toutes les Religions. J'ai étudié tous les cultes métaphysiques que j'ai pu trouver. Cela m'a empoisonné, faussé mon jugement, conduit à croire que j'étais un Elu. A présent, mon cerveau est déséquilibré ; parfois je perds le contrôle de moi-même — j'échappe à la direction de mon Moi Supérieur.

— Mais Seigneur ! m'écriai-je, comment peut-on apprendre si l'on ne doit rien lire ? Quel mal peut faire le mot écrit ?

— Mon garçon, il est permis de lire, bien sûr, répondit le moine japonais, mais choisis tes lectures avec soin, ne lis que ce que tu es sûr de bien comprendre. Le danger n'est pas dans le mot imprimé, il est dans les pensées qui peuvent découler de ces mots. On ne devrait pas avaler n'importe quoi, le comestible avec le non-comestible, on ne devrait pas lire des choses contradictoires, ni les ouvrages qui promettent des pouvoirs occultes. Il est aisé de créer une Forme-pensée que l'on ne peut pas contrôler, comme je l'ai fait, et alors la Forme nous nuit.

— Avez-vous été dans tous les pays du monde ? demandai-je.

Le Japonais me regarda et ses yeux pétillèrent légèrement.

— Je suis né dans un petit village japonais, dit-il, et quand j'eus l'âge voulu, j'entrai dans les Ordres. Pendant des années, j'ai étudié les religions et les pratiques occultes. Puis mon Supérieur me dit de partir et de voyager dans les pays au-delà des océans. Pendant cinquante ans, je suis allé de contrée en contrée sans cesser d'étudier. Par mes pensées, j'ai créé des Pouvoirs que je ne pouvais plus contrôler. Des Pouvoirs qui vivent dans l'astral et qui affectent parfois ma Corde d'Argent. Plus tard, j'aurai peut-être le droit de t'en dire davantage. Pour le moment je suis encore affaibli par ma dernière attaque et je dois me reposer. Si ton Guide te le permet, tu pourras me rendre visite un autre jour.

Je le saluai et le laissai seul dans l'alcôve. Un moine-médecin, me voyant partir, se hâta d'aller le rejoindre. Je regardai anxieusement autour de moi et examinai les vieux moines qui gisaient là, dans cette partie du Chakpori. Puis, en réponse à un urgent appel télépathique, je me hâtai d'aller retrouver mon Guide, le Lama Mingyar Dondup

 

CHAPITRE CINQ

Je marchais à grands pas le long des couloirs et en tournant les coins à toute allure, au grand dam de ceux qui se trouvaient sur mon chemin. Un vieux moine me saisit au passage, me secoua et me dit :

— Il ne sied pas de montrer tant de hâte, ce n'est pas là l'attitude d'un véritable Bouddhiste !

Puis m'ayant dévisagé de plus près, il reconnut en moi le protégé du Lama Mingyar Dondup. Grommelant quelque chose comme "olp !" il me laissa tomber comme un charbon ardent et s'éloigna, lui aussi, en toute hâte. Je poursuivis mon chemin à une allure plus modérée. En entrant dans la chambre de mon Guide, je m'arrêtai si brusquement que je faillis perdre l'équilibre ; deux abbés de très haut rang se trouvaient avec lui. Ma conscience me harcelait ; qu'est-ce que j'avais fait, cette fois ? Pire encore, lequel de mes nombreux "péchés" avait-on découvert ? Les abbés de haut rang n'attendaient pas les petits garçons, à moins que ce ne fût pour leur annoncer de mauvaises nouvelles.

Mes jambes se dérobèrent sous moi et je me creusai la mémoire pour savoir si j'avais fait quelque chose susceptible de provoquer mon expulsion du Chakpori. L'un des abbés me regarda et me sourit avec la cordialité d'un vieil iceberg. L'autre tourna vers moi un visage qui semblait sculpté dans une roche de l'Himalaya. Mon Guide se mit à rire.

— Tu as sûrement mauvaise conscience, Lobsang, dit-il. Ah ! ces Vénérables Frères Abbés sont également des lamas télépathes, ajouta-t-il avec un gloussement.

Le plus rébarbatif des deux abbés me regarda avec insistance et d'une voix qui faisait songer à une chute de pierres, il me dit :

— Mardi Lobsang Rampa, le Très Profond, a fait procéder à une enquête par laquelle il a été décidé que tu devais être Reconnu comme étant l'Incarnation actuelle de...

Pris de vertige, j'avais du mal à suivre ses paroles et ce fut à peine si j'èntendis sa conclusion :

— ... Et le style, le rang et le titre de Seigneur Abbé te seront conférés pour cette raison au cours d'une cérémonie dont le lieu et date seront fixés ultérieurement.

Les deux abbés saluèrent solennellement le Lama Mingyar Dondup et s'inclinèrent devant moi avec autant de solennité. Ils emportèrent un livre, sortirent, et peu à peu le bruit de leurs pas s'évanouit. Abasourdi, je les suivis du regard. Un rire cordial et l'étreinte d'une main sur mon épaule me ramenèrent à la réalité.

— A présent, tu sais à quoi rimait toute cette agitation. Les tests n'ont fait que confirmer ce que nous savions déjà. Il faut que nous fêtions l'événement, toi et moi, après quoi j'aurai des nouvelles intéressantes à te communiquer.

Il me conduisit dans une autre pièce où était servi un véritable repas indien. Je n'eus pas besoin d'encouragement pour me mettre à table !

Plus tard, quand je fus repu au point que voir les vestiges du repas me donnait la nausée, mon Guide se leva et nous revînmes dans sa chambre.

— Le Très Profond m'a donné l'autorisation de te parler de la Caverne des Anciens, me dit-il.

Et il ajouta aussitôt :

— Ou plutôt, le Très Profond a suggéré que je t'en parle.

Il me jeta un regard de biais et, presque dans un murmure, poursuivit :

— Nous enverrons une expédition là-bas dans quelques jours.

Je sentis une vague d'émotion monter en moi et j'eus l'impression incompréhensible que j'allais peut-être retourner "chez moi", dans un lieu que j'avais connu autrefois. Mon Guide m'observait attentivement. Comme je levais les yeux sous son regard intense, il hocha la tête.

— Comme toi, Lobsang, j'ai suivi un entraînement spécial, des possibilités spéciales m'ont été offertes. Mon propre Maître était un homme qui a quitté cette vie depuis longtemps, et dont la Coquille vide se trouve maintenant dans le Hall des Images Dorées. Avec lui, j'ai longtemps parcouru le monde. Toi, Lobsang, il te faudra voyager seul. A présent, reste tranquille et je vais te raconter comment fut découverte la Caverne des Anciens.

Je me passai la langue sur les lèvres ; c'était cela que je souhaitais savoir depuis longtemps. Dans une lamaserie, comme dans toutes les communautés, les rumeurs se propagent souvent sous le manteau. Des rumeurs, rien de plus. Mais cette fois, c'était différent, et je croyais à celles que j'avais entendues.

— J'étais alors un très jeune lama, Lobsang, commença mon Guide. En compagnie de mon Maître et de trois jeunes lamas, nous explorions certaines des chaînes de montagnes les plus éloignées. Quelques semaines auparavant, nous avions entendu une explosion extraordinairement violente, suivie par une grosse chute de rocs. Nous étions partis pour enquêter là-dessus. Pendant des jours, nous avions cherché autour de la base d'un énorme piton rocheux. Tôt dans la matinée du cinquième jour, mon Maître s'éveilla, et pourtant il ne semblait pas réveillé ; il semblait être en transe. Nous lui parlâmes et ne reçûmes aucune réponse. J'étais dévoré d'inquiétude, craignant qu'il ne fût malade, me demandant comment nous pourrions lui faire parcourir d'innombrables kilomètres pour le mettre en lieu sûr. Péniblement, comme en proie à quelque étrange pouvoir, il se mit debout, tomba, et se redressa. D'une allure saccadée et chancelante, avançant comme un homme en transe, il se mit en marche.

"Nous le suivîmes, inquiets, presque tremblants. Nous gravîmes la surface rocheuse et escarpée et des averses de petites pierres nous dégringolèrent dessus. Nous atteignîmes enfin l'arête aiguë du sommet et regardâmes l'autre versant. J'éprouvai une profonde déception : devant nous s'étendait une petite vallée presque comblée maintenant par d'énormes rochers. C'était là, évidemment, qu'il y avait eu un effondrement. Quelque fissure devait s'être agrandie, ou quelque tremblement de terre avait désagrégé cette partie de la paroi montagneuse. De grandes entailles dans la pierre mise à nu étincelaient au soleil. De la mousse et du lichen, privés de tout support, pendaient lamentablement. Je me détournai avec dégoût. Il n'y avait rien là qui pût retenir mon attention, rien que les traces d'un assez important éboulement.

"Je commençai à redescendre, mais je m'arrêtai aussitôt, car j'avais entendu chuchoter mon nom : ‘Mingyar !’ L'un des compagnons me désignait du doigt mon Maître, qui, toujours mû par une force étrange, descendait la paroi montagneuse.

J'écoutais de toutes mes oreilles. Mon Guide se tut un moment, but une gorgée d'eau et reprit :

— Nous l'observions avec effroi. Il se dirigeait lentement vers le fond, couvert de rochers, de la petite vallée. Nous le suivîmes sans enthousiasme, redoutant à tout moment de glisser sur cet éboulis dangereux. Arrivé au fond, mon Maître n'hésita pas. Il se fraya avec précautions un passage parmi les énormes masses rocheuses et finit par atteindre l'autre côté de la vallée pierreuse. A notre surprise horrifiée, il se mit à escalader l'autre versant en se servant de supports qui nous demeuraient invisibles quoique nous fussions à quelques mètres derrière lui. Nous le suivions à contrecoeur. Nous n'avions pas le choix. Impossible de retourner à la lamaserie et de dire que notre supérieur nous avait faussé compagnie et que nous avions eu peur de le suivre — impossible, quelque périlleuse que fût l'escalade. Je grimpai le premier, avançant avec circonspection. La roche était dure et l'air raréfié. Bientôt ma respiration devint rauque, mes poumons douloureux me donnèrent l'impression de se dessécher. Je m'étendis, haletant, sur une plate-forme étroite, à cent cinquante mètres (500 pieds) environ de la vallée. Lorsque je levai la tête, avant de reprendre l'ascension, je vis la robe jaune de mon Maître disparaître derrière une saillie, beaucoup plus haut. Je m'accrochai tenacement à la paroi rocheuse et continuai à grimper. Mes compagnons me suivaient, aussi inquiets que moi. Nous avions maintenant quitté le refuge que nous offrait l'étroite vallée et le vent âpre fouettait nos robes. De petites pierres pleuvaient sur nous et nous avions du mal à progresser.

Mon Guide s'interrompit un moment pour boire une nouvelle gorgée d'eau et pour voir si je l'écoutais. Oui, j'écoutais !

— Enfin, en tâtonnant, je découvris une corniche sous mes doigts. je m'y cramponnai fermement et criai aux autres que nous avions atteint un endroit où nous pourrions nous reposer. je me hissai sur cette corniche. Elle descendait en pente douce vers l'arrière et elle était complètement invisible de l'autre côté de la chaîne montagneuse. A première vue, cette corniche paraissait avoir trois mètres (10 pieds) de large. je ne cherchai pas à en voir davantage, mais m'agenouillai pour aider mes compagnons à monter l'un après l'autre. Bientôt, nous fûmes tous réunis, frissonnant dans le vent après l'effort que nous venions de fournir. De toute évidence, la chute des rochers avait mis cette saillie à découvert et je crus apercevoir, en regardant plus attentivement, une étroite crevasse dans le mur montagneux. Etait-ce bien une crevasse ? D'où nous étions, ç'aurait pu être une ombre, ou une tache de lichen noir. Nous avançâmes comme un seul homme. C'était une crevasse d'environ quatre-vingts centimètres (2 pieds 6 pouces) de large sur un mètre cinquante (5 pieds) de haut. Il n'y avait pas trace de mon Maître.

Je pouvais aisément imaginer la scène. Mais ce n'était pas le moment de faire de l'introspection. Je ne voulais pas rater un mot !

— Je me reculai pour voir si mon Maître avait grimpé plus haut, continua mon Guide, mais je ne le vis pas. Je jetai un regard inquiet à l'intérieur de la crevasse. Il y faisait noir comme dans une tombe. Centimètre par centimètre, j'avançai courbé en deux. Après avoir parcouru quatre ou cinq mètres (15 pieds), je tournai un angle aigu, puis un autre, et un troisième. Si je n'avais pas été paralysé de terreur, j'aurais poussé un cri de stupéfaction, car la lumière y régnait, une lumière argentée, plus brillante que celle du plus beau clair de lune. Une lumière que je n'avais encore jamais vue. La caverne où je me trouvais était spacieuse, et le toit restait caché dans l'obscurité. L'un de mes compagnons m'écarta pour mieux voir et fut à son tour écarté par un autre. Bientôt notre petit groupe se retrouva au complet, et contempla, silencieux et effaré, le spectacle fantastique qu'il avait sous les yeux. Si l'un de nous avait été seul, il se serait cru fou.

"La caverne ressemblait à un immense hall qui s'étendait à l'infini, comme si la montagne elle-même était creuse. La lumière régnait partout, émanant d'un certain nombre de globes qui semblaient être suspendus dans les ténèbres du plafond. D'étranges machines s'entassaient là, des machines telles que nous n'aurions pas pu en imaginer. Je constatai avec stupéfaction que certaines étaient recouvertes d'un verre d'une transparence parfaite.

Je devais ouvrir des yeux ronds, car le Lama me sourit avant de reprendre son récit.

— Du coup nous avions complètement oublié mon Maître et quand il apparut soudain, nous sursautâmes violemment ! Il se mit à rire en voyant nos yeux exorbités et nos visages affolés. Nous vîmes qu'il n'était plus en proie à cette étrange et irrésistible contrainte. Nous fîmes ensemble le tour de ces engins extraordinaires. Ils n'avaient pour nous aucune signification ; ils n'étaient qu'un assemblage de métal et d'autres matériaux, de forme bizarre, exotique. Mon Maître s'approcha d'un panneau noir, assez vaste, apparemment encastré dans l'un des murs de la caverne. Au moment où il allait en tâter la surface, le panneau s'ouvrit. Nous étions prêts à croire que l'endroit était ensorcelé, ou que nous étions en proie à une hallucination collective. Mon Maître bondit en arrière, alarmé. Le panneau noir se referma. Un de mes compagnons eut l'audace d'étendre la main et le panneau s'ouvrit de nouveau. Une force irrésistible nous poussa en avant. Luttant vainement à chaque pas, nous fûmes — j'ignore comment — forcés de franchir le seuil. A l'intérieur, il faisait noir, aussi noir que dans une cellule d'ermite. Toujours sous l'effet d'une attirance irrésistible, nous parcourûmes un bon nombre de mètres, puis nous assîmes sur le sol. Pendant quelques minutes, nous demeurâmes là, tremblant de peur. Comme rien ne se produisait, nous fûmes un peu rassurés et c'est alors que nous entendîmes une série de déclics, comme si l'on heurtait ou raclait du métal.

Je ne pus m'empêcher de frémir. Si j'avais été là, je serais probablement mort de peur ! Mon Guide continua :

— Lentement, presque imperceptiblement, une lueur vaporeuse apparut dans les ténèbres, devant nous. Ce ne fut d'abord qu'un embryon de lumière bleu-rose ; on eût dit qu'un fantôme s'était matérialisé sous nos yeux. Elle s'étendit et s'intensifia, et nous pûmes discerner les contours des incroyables machines qui emplissaient ce vaste hall, excepté au centre, c'est-à-dire là où nous étions assis. La lumière se recroquevilla sur elle-même, tournoya, s'affaiblit, devint plus brillante, puis finit par dessiner une sphère. J'eus la curieuse et inexplicable impression qu'un mécanisme très ancien se remettait lentement en marche, après un temps infini. Littéralement fascinés, nous étions tous les cinq pelotonnés sur le sol. Quelque chose se déclencha dans mon cerveau, comme si des lamas télépathes avaient joué à un jeu dément, puis l'impression changea et devint aussi claire que le langage parlé.

Mon Guide s'éclaircit la gorge et étendit de nouveau vers son bol d'eau une main qui s'immobilisa entre ciel et terre.

— Buvons du thé, Lobsang, dit-il en agitant la clochette d'argent. (Le moine-serviteur savait sans doute ce qu'on attendait de lui, car il apporta du thé — et des gâteaux !) Dans cette sphère lumineuse, nous distinguâmes des images, reprit le Lama Mingyar Dondup. D'abord vagues, elles s'éclaircirent bientôt et cessèrent d'être des images. Nous vîmes réellement les événements.

Je ne pus me contenir davantage.

— Mais, Honorable Lama, qu'est-ce que vous avez vu ? interrogeai-je, dévoré de curiosité.

Le Lama se pencha pour se verser du thé. Il me vint alors à l'esprit que je ne l'avais jamais vu manger de ces gâteaux indiens. Du thé, oui, il en buvait abondamment, mais il ne prenait jamais autre chose que la nourriture la plus frugale. Les gongs résonnèrent pour le service du temple, mais le Lama ne bougea pas. Lorsque le dernier des moines fut passé rapidement dans le couloir, mon Guide poussa un profond soupir.

— Je vais continuer mon récit, à présent, dit-il. (Il reprit :) Voici ce que nous vîmes et entendîmes, et ce que tu verras et entendras dans un avenir assez proche. Une haute civilisation existait en ce monde, il y a des milliers et des milliers d'années. Les hommes pouvaient voler dans les airs sur des appareils qui défiaient la pesanteur ; ils étaient capables de construire des machines qui imprimaient des pensées dans l'esprit d'autres hommes — des pensées qui apparaissaient sous forme d'images. Ils connaissaient la fission nucléaire et finirent par faire exploser une bombe qui détruisit le monde, noya certains continents sous la mer, et en fit surgir d'autres. Les populations furent décimées et c'est pourquoi toutes les religions du monde nous racontent l'histoire du Déluge.

Ces dernières paroles ne m'impressionnèrent pas.

— Seigneur, dis-je, nous pouvons voir des images de ce genre dans les Annales Akashiques. Pourquoi se donner le mal de gravir de dangereuses montagnes, simplement pour voir ce que nous avons sous les yeux, ici même ?

— Lobsang, dit mon Guide d'un ton grave, nous pouvons tout voir dans l'astral et dans les Annales Akashiques, puisqu'elles relatent tous les événements du passé. Nous pouvons voir, mais nous ne pouvons pas toucher. Dans le voyage astral, nous allons en des lieux éloignés et nous en revenons, mais nous sommes incapables de toucher quoi que ce soit. Nous ne pouvons même pas emporter une robe de rechange ou rapporter une fleur, ajouta-t-il en souriant. De même avec les Annales Akashiques, nous voyons tout, mais nous ne pouvons pas examiner en détail les étranges appareils accumulés dans cette grotte de montagne. Nous allons partir là-bas et examiner ces machines.

— Il est singulier, dis-je, qu'elles se trouvent uniquement dans notre pays !

— Oh ! mais tu te trompes, répondit mon Guide. Il existe une salle similaire au pays d'Egypte. Il y a une autre salle contenant des machines identiques dans une contrée qu'on appelle l'Amérique du Sud. Je les ai vues, je sais où elles sont. Ces chambres secrètes ont été cachées par nos ancêtres afin que les objets façonnés par eux soient découverts par une génération ultérieure, en temps voulu. Cette brusque chute de rochers avait accidentellement dégagé l'accès de la salle tibétaine, mais une fois à l'intérieur, nous avons appris l'existence des autres chambres secrètes. Mais le jour est déjà fort avancé. Bientôt nous partirons à sept — toi compris — pour retourner à la Caverne des Anciens.

Pendant des jours, je vécus dans la fièvre. J'étais tenu de garder le secret sur ce voyage. Les autres devaient croire que nous partions en montagne chercher des simples. Même dans une ville aussi retirée que Lhassa, il se trouvait toujours des gens qui ne cherchaient qu'à s'enrichir ; les représentants d'autres pays tels que la Chine, la Russie et l'Angleterre, certains missionnaires et les commerçants venus des Indes désiraient tous savoir où nous gardions notre or et nos bijoux, tous cherchaient à tirer profit de n'importe quoi. C'est pourquoi nous gardâmes le secret absolu sur la nature de notre expédition.

Deux semaines environ après cet entretien avec le Lama Mingyar Dondup, nous étions prêts à partir, prêts à faire la longue, longue ascension, par des ravins mal connus et des sentiers rocailleux. Les Communistes sont aujourd'hui au Tibet, de sorte que je tairai l'emplacement de la Caverne des Anciens, car elle existe et si les Communistes entraient en possession des engins qu'elle contient, ils pourraient conquérir le monde.

Tout ce que j'écris est vrai, sauf en ce qui concerne la voie d'accès à la Caverne. L'endroit précis a été noté, sur papier, avec des références et des croquis. Tout est en lieu sûr afin que — lorsque le temps sera venu — les forces de la liberté puissent le découvrir.

Lentement, nous descendîmes le sentier partant du Chakpori et passâmes devant le parc Kashya Linga pour parvenir au bac où le passeur nous attendait près de son bateau en peau de yak gonflée, amarré à l'embarcadère. Nous étions au nombre de sept, moi compris, et traverser le fleuve — le Kyi Chu — prit quelque temps. Nous finîmes par nous retrouver au complet sur l'autre rive. Jetant sur nos épaules notre baluchon — des vivres, une corde, une robe de rechange, quelques outils en métal — nous prîmes la direction du sud-ouest. Nous avançâmes jusqu'à ce que le soleil couchant et les ombres envahissantes nous rendissent malaisée la marche sur le sentier pierreux. Nous prîmes alors un frugal repas de tsampa dans le crépuscule grandissant avant de nous installer pour la nuit derrière de grandes roches granitiques qui nous abritaient du vent. Je m'endormis presque aussitôt après avoir posé ma tête sur ma robe de rechange. Beaucoup de moines tibétains, quand ils ont acquis le rang de lama, dorment assis comme le prescrit la règle. Beaucoup d'autres et moi-même avions l'habitude de dormir allongés, mais nous étions tenus d'obéir à la règle qui nous prescrit de coucher sur le côté droit. La dernière image que j'emportai avant de céder au sommeil fut celle du Lama Mingyar Dondup assis comme une statue sculptée contre le ciel noir.

Dès les premières lueurs de l'aube, nous nous réveillâmes et mangeâmes un maigre petit déjeuner, puis, reprenant nos fardeaux, nous nous remîmes en route. Nous marchâmes tout le jour et le lendemain. Après avoir dépassé les contreforts, nous arrivâmes aux chaînes de montagnes proprement dites. Nous dûmes bientôt nous encorder et envoyer le plus léger du groupe — moi ! — franchir les crevasses dangereuses afin d'accrocher les cordes aux pitons rocheux, ce qui permettait aux plus lourds d'entre nous de passer sans encombre. Nous continuâmes donc l'ascension. Enfin, alors que nous nous trouvions à la base d'une immense paroi rocheuse, presque dépourvue de prises pour les mains et les pieds, mon Guide déclara :

— Nous allons escalader cette muraille, redescendre, puis traverser la petite vallée que nous allons voir et nous serons parvenus à la Caverne.

Nous contournâmes la base du pan de pierre, cherchant une prise. Apparemment, d'autres chutes de pierres avaient, au cours des années, obstrué les petites corniches et les crevasses. Après avoir perdu presque une journée, nous découvrîmes une "cheminée" rocheuse par laquelle nous nous hissâmes en nous servant des mains et des pieds, et en nous adossant à l'autre face de la dite "cheminée". Suffoquant dans l'air raréfié, nous atteignîmes le sommet et regardâmes l'autre versant. Enfin, la vallée s'étendait à nos pieds. Nous examinâmes attentivement le mur rocheux qui la bordait de l'autre côté, nous ne pûmes discerner aucune caverne, aucune fissure dans la lisse surface de pierre. La vallée était recouverte d'énormes rochers et, ce qui était bien pire, une rivière de montagne courait impétueusement en son milieu.

Nous descendîmes avec précaution jusqu'à la vallée et nous dirigeâmes vers les rives de ce cours d'eau rapide ; là de gros rochers offraient un passage précaire à ceux d'entre nous qui étaient capables de sauter de bloc en bloc. Etant le plus petit, je n'avais pas les jambes assez longues pour sauter et l'on me fit traverser ignominieusement le torrent au bout d'une corde. Un autre malheureux, un petit lama plutôt grassouillet, fit un bond trop court et fut, lui aussi, sorti de l'eau de la même façon. Sur l'autre rive, nous tordîmes nos robes trempées et les réenfilâmes. L'écume nous avait mouillés jusqu'à la peau. Nous frayant péniblement un passage entre les roches, nous traversâmes la vallée et nous approchâmes de l'ultime obstacle, le pan rocheux. Mon Guide, le Lama Mingyar Dondup, désigna une éraflure fraîche sur la roche.

— Regardez ! dit-il, une récente chute de pierre a démoli la première saillie sur laquelle nous avions grimpé.

Nous nous reculâmes pour essayer d'avoir une vue d'ensemble de la paroi. La première corniche était à environ trois mètres soixante (12 pieds) du sol et il n'y avait pas d'autre voie. Le plus grand et le plus robuste des lamas étendit les bras et s'adossa à la façade rocheuse, après quoi le plus léger des lamas grimpa sur ses épaules et se raidit à son tour contre le rocher. Finalement, on me souleva de façon que je pusse monter sur les épaules de l'homme au sommet. A l'aide de la corde enroulée autour de ma taille, je me hissai sur la corniche.

Les moines, à mes pieds, me criaient des conseils cependant que, lentement et à moitié mort de peur, je grimpais toujours plus haut pour parvenir enfin à enrouler l'extrémité de la corde autour d'un piton rocheux. Je m'accroupis sur le bord de la corniche ; tour à tour, les six lamas grimpèrent à la corde, passèrent devant moi et continuèrent l'ascension. Le dernier décrocha la corde, l'enroula partiellement autour de sa taille et suivit les autres. Bientôt le bout de la corde se balança devant moi et on me cria de le nouer autour de moi afin que l'on pût me hisser à mon tour. Je n'étais pas assez grand pour atteindre sans aide toutes les saillies. Parvenu plus haut, je me reposai. Puis on remonta la corde. Enfin je fus hissé jusqu'à la corniche supérieure où se trouvaient mes compagnons. Etant bienveillants et courtois, ils m'avaient attendu pour que nous puissions entrer tous ensemble dans la grotte et je dois dire que leur bonté me réchauffa le coeur.

— A présent que nous avons hissé la Mascotte, nous pouvons continuer ! grommela l'un d'eux.

— Oui, rétorquai-je, mais le plus petit a dû grimper le premier, sinon vous ne seriez pas là !

Ils se mirent à rire et se tournèrent vers la crevasse bien dissimulée.

Je la regardai avec stupéfaction. Tout d'abord, je ne parvins pas à en distinguer l'entrée ; tout ce que je voyais, c'était une ombre noire qui ressemblait à un cours d'eau asséché, ou à une tache de lichen minuscule. Puis, après avoir franchi la corniche, je vis qu'il y avait effectivement une fissure dans la paroi rocheuse. Un lama de haute taille me saisit aux épaules et me poussa par l'ouverture en disant d'un ton cordial :

— Entre le premier, tu pourras chasser les démons des rochers et nous protéger !

C'est ainsi que moi, le membre le plus petit et le moins important de l'expédition, je fus le premier à pénétrer dans la Caverne des Anciens. Je me faufilai à l'intérieur et contournai les angles pierreux. Derrière moi, j'entendis un piétinement, un raclement de semelles ; mes compagnons entraient en tâtonnant. Tout à coup, la lumière jaillit et je fus quasiment paralysé de terreur. Je demeurai immobile, contre le mur, et contemplai le spectacle fantastique que j'avais sous les yeux.

La grotte semblait être deux fois plus spacieuse que l'intérieur de la Grande Cathédrale de Lhassa. Contrairement à la Cathédrale qui baignait toujours dans une pénombre que les lampes à beurre s'efforçaient en vain de dissiper, il régnait ici une clarté plus vive que celle de la pleine lune par une nuit sans nuages. Non, elle était beaucoup plus brillante ; la qualité de la lumière avait dû me donner l'impression du clair de lune. Je levai les yeux vers les globes d'où jaillissait cette illumination. Les lamas se pressaient autour de moi, et comme moi, ils regardèrent d'abord la source lumineuse. Mon Guide prit la parole :

— Les anciens documents indiquent qu'à l'origine, cette caverne était beaucoup mieux éclairée qu'aujourd'hui, dit-il. Ces lampes brûlent de plus en plus faiblement au fur et à mesure que passent les millénaires.

Pendant un long moment, nous demeurâmes immobiles et silencieux, comme si nous craignions de réveiller ceux qui dormaient là depuis d'innombrables années. Puis, mus par une même impulsion, nous avançâmes sur le sol de pierre pour aller voir la machine qui se trouvait la plus proche de nous. Nous l'entourâmes, redoutant de la toucher, mais très curieux de savoir ce qu'elle pouvait bien être. Ternie par le temps, elle semblait cependant prête à se mettre en marche immédiatement si l'on savait comment s'y prendre. D'autres appareils attirèrent notre attention, également sans résultat. Ces machines étaient beaucoup trop compliquées pour nous. Je me dirigeai vers une petite estrade carrée, large d'environ un mètre (3 pieds), posée sur le sol et entourée d'un garde-fou. Ce qui me parut être un long tube de métal replié partait d'une machine voisine et l'estrade était reliée à l'autre extrémité de ce tube. Distraitement, je montai sur cette plate-forme, me demandant à quoi elle pouvait bien servir. Et je faillis mourir de frayeur : l'estrade tressaillit et s'éleva dans les airs. Je fus tellement épouvanté que je m'accrochai désespérément à la rampe.

Les six lamas levèrent sur moi des yeux consternés. Le tube s'était déplié et entraînait l'estrade vers une des sphères lumineuses. Affolé, je regardai par-dessus le garde-fou. J'étais déjà à une dizaine de mètres (30 pieds) du sol et l'ascension continuait. J'étais terrifié à l'idée que la source lumineuse allait me calciner comme un papillon de nuit à la flamme d'une lampe à beurre. Il y eut un "click" et l'estrade s'arrêta. La lumière rayonnait à quelques centimètres de mon visage. Timidement, j'étendis la main : la sphère était glacée.

Ayant repris en partie mon sang-froid, je regardai autour de moi. C'est alors qu'une pensée inquiétante me traversa l'esprit : comment allais-je descendre de là ? Je bondissais en tous sens, cherchant un moyen d'évasion, mais en vain. Je tentai d'atteindre le long tube, dans l'espoir de m'y accrocher et de glisser ainsi jusqu'au sol, mais il était hors de ma portée. Je commençais à désespérer lorsque l'estrade frémit de nouveau et se remit à descendre. Sans attendre qu'elle eût touché le sol, je sautai à terre ! Je ne voulais pas courir le risque qu'elle s'envolât de nouveau !

Contre le mur du fond se trouvait une grande statue dont la vue fit courir un frisson le long de mon échine. C'était la statue d'un chat accroupi, mais la tête et les épaules étaient celles d'une femme. Les yeux semblaient vivants ; la figure avait une expression narquoise, cocasse, que je jugeai assez inquiétante. L'un des Lamas, à genoux sur le sol, examinait attentivement d'étranges marques.

— Regardez ! s'écria-t-il, ces dessins montrent des hommes et des chats en train de converser. Il s'agit sans aucun doute de l'âme quittant le corps et errant dans les enfers.

Dévoré d'un zèle scientifique, il était courbé sur les images qui ornaient le sol — il les appelait des "hiéroglyphes" — et il s'attendait à ce que nous partagions son enthousiasme. Ce Lama était un homme très évolué, qui avait appris sans aucun mal les langues mortes. Les autres examinaient les étranges machines et s'efforçaient d'en découvrir l'utilité. Soudain, un cri nous fit nous retourner. Le Lama grand et mince se trouvait près du mur du fond et sa figure semblait prise dans une boîte de métal terni. Il se tenait là, tête baissée, le visage complètement dissimulé. Deux de mes compagnons se précipitèrent vers lui et le tirèrent en arrière. Il poussa un rugissement de colère et se reprécipita vers la boîte.

— C'est bizarre ! me dis-je, ici, même les lamas rassis et savants deviennent fous !

Enfin le Lama grand et mince s'écarta et un autre prit sa place. A ce que je crus comprendre, ils voyaient dans cette boîte des machines mobiles. Finalement, mon Guide eut pitié de moi et me souleva jusqu'à ce qui était de toute évidence des oculaires. Ayant posé les mains sur une poignée, comme on me l'indiquait, j'aperçus dans la boîte des hommes et des machines identiques à celles qui se trouvaient dans ce Hall. Les hommes les manoeuvraient. Je vis que l'estrade où j'étais monté jusqu'à la sphère lumineuse pouvait être dirigée à volonté et qu'elle constituait une sorte "d'échelle" mobile, ou plutôt d'appareil qui permettait de se passer d'échelle. Je remarquai que la plupart des machines étaient des modèles en état de marche tels que je devais en voir, quelques années plus tard, dans les musées scientifiques du monde entier.

Nous nous dirigeâmes vers le panneau dont le Lama Mingyar Dondup m'avait parlé. A notre approche, il s'ouvrit avec un grincement qui parut si sonore dans le silence de cette grotte que nous bondîmes tous d'effroi. A l'intérieur régnaient de si profondes ténèbres que nous eûmes l'impression d'être entourés d'un tourbillon de nuages noirs. Nos pieds étaient guidés par de petites dénivellations du sol. Nous avançâmes péniblement et lorsque les dénivellations se terminèrent, nous nous assîmes. A ce moment, nous entendîmes une série de cliquetis, comme du métal grattant du métal, et presque imperceptiblement, une lumière se glissa à travers l'obscurité et la dissipa. Nous regardâmes autour de nous et aperçûmes d'autres machines, aussi insolites que les précédentes. Il y avait aussi des statues et des dessins gravés sur le métal. Tout à coup, la lumière se concentra et forma un globe éblouissant, au centre du Hall. Les couleurs clignotaient, sans raison apparente, et des bandes de lumière, également dépourvues de sens, tournoyèrent autour du globe. Des images se formèrent, d'abord vagues et confuses, puis elles se précisèrent, prirent un caractère de réalité et acquirent trois dimensions. Nous regardions de tous nos yeux...

C'était le monde d'il y a Très, Très Longtemps. A l'époque où il était encore très jeune. Des montagnes se dressaient là où s'étendent aujourd'hui des océans et où les agréables stations balnéaires sont devenues des sommets montagneux. La température était alors plus chaude et d'étranges créatures erraient dans la campagne. Ce monde était en plein développement scientifique. On y voyait des engins bizarres qui volaient à quelques centimètres de la surface du sol ou à des kilomètres dans les airs. De grands temples dressaient leurs pinacles vers le ciel, comme pour défier les nuages. Bêtes et Hommes se parlaient télépathiquement. Mais tout n'allait pas pour le mieux ; les politiciens se disputaient entre eux. Le monde était divisé en deux camps dont chacun convoitait le territoire de l'autre. La suspicion et la peur étaient les nuages qui pesaient sur le commun des mortels. Les prêtres des deux camps proclamaient qu'eux seuls étaient les favoris des dieux. Dans les images qui se déroulaient sous nos yeux, nous vîmes ces prêtres tonitruer — comme à présent — et proposer leur propre méthode de salut. Contre espèces sonnantes ! Les prêtres de chaque secte religieuse enseignaient que c'était un "devoir sacré" que de tuer l'ennemi. Et, en même temps, ils prêchaient que tous les Hommes étaient frères. L'illogisme du fratricide ne leur venait pas à l'esprit.

Nous fûmes témoins de terribles guerres dont la plupart des victimes étaient des civils. Les soldats, protégés par leurs armures, étaient généralement en sécurité. C'étaient les vieillards, les femmes et les enfants, les non-combattants qui souffraient. Nous aperçûmes des savants au travail dans les laboratoires, cherchant à fabriquer des armes encore plus meurtrières, cherchant à produire de plus gros et meilleurs microbes à laisser tomber sur l'ennemi. Une séquence montrait un groupe d'hommes réfléchis qui dressaient les plans de ce qu'ils qualifiaient de "Capsule du Temps" (ce que nous appelons "La Caverne des Anciens"), où ils pourraient stocker pour les générations futures des modèles de leurs machines, et un dossier complet et illustré de leur culture et de ses lacunes. D'immenses excavatrices creusaient la roche vivante. Des hordes d'hommes installaient les modèles et les machines. Nous les vîmes placer les sphères de lumière froide, substances inertes radioactives qui donnaient de la lumière pendant des millions d'années. Inertes en ce sens qu'elles ne pouvaient pas être nuisibles aux êtres humains, actives car la lumière continuerait à briller presque jusqu'à la fin des Temps.

Nous nous aperçûmes que nous pouvions comprendre le langage, car — l'explication nous vint à l'esprit — il nous était transmis télépathiquement. Des chambres telles que celle-ci, ou "Capsules du Temps", se cachaient sous les sables d'Egypte, sous une pyramide d'Amérique du Sud, et en un certain point de la Sibérie. Chaque endroit était marqué par le symbole des temps : le Sphinx. Nous vîmes les grandes statues du Sphinx, qui n'était pas originaire de l'Egypte, et il nous fut expliqué pourquoi il avait cette forme. Hommes et animaux conversaient et travaillaient ensemble en ces temps très anciens. Le chat était l'animal le plus parfait quant à la puissance et à l'intelligence. L'Homme est lui-même un animal ; c'est pourquoi les Anciens ont représenté un chat de grande taille pour indiquer le pouvoir et l'endurance, et sur ce corps ils ont greffé les seins et la tête d'une femme. La tête pour évoquer l'intelligence et la raison humaine, et la poitrine pour marquer que l'Homme et l'Animal pouvaient tirer l'un de l'autre une nourriture spirituelle et mentale. Ce symbole était alors aussi commun que le sont aujourd'hui les statues de Bouddha, l'Etoile de David ou le Crucifix.

Nous vîmes des océans où de grandes cités flottantes allaient de pays en pays. Dans le ciel volaient des machines, immenses elles aussi, qui se déplaçaient silencieusement, qui pouvaient rester suspendues, immobiles, dans l'air, et prendre presque instantanément une vélocité prodigieuse. Des véhicules roulaient à quelques centimètres du sol, suspendus en l'air par un procédé que nous ne parvenions pas à déterminer. Des ponts traversaient les villes, portant des câbles étroits qui semblaient être des routes. Tout à coup, nous vîmes un éclair éblouissant zébrer le ciel, et l'un des ponts les plus importants s'écroula dans un amas de poutrelles et de câbles. Un autre éclair et la majeure partie de la ville disparut au milieu d'une vapeur de gaz incandescent. Au-dessus des ruines flottait un étrange et sinistre nuage rouge, qui avait la forme d'un champignon haut de plusieurs kilomètres.

Les images s'évanouirent et nous revîmes le groupe d'hommes qui avaient mis au point les "Capsules du Temps". Ils avaient décidé que l'heure était venue de les sceller. Nous assistâmes aux cérémonies, nous vîmes mettre les "souvenirs en conserve" dans la machine. Nous entendîmes le discours d'adieu qui nous dit, à nous, "le Peuple de l'Avenir, s'il doit y en avoir un !" que l'Humanité allait probablement se détruire elle-même. La voix ajouta : "Dans ces souterrains sont entreposés des documents sur nos réalisations et nos erreurs, dans l'espoir qu'ils seront profitables à la race future qui aura l'intelligence de les découvrir et, les ayant découverts, de les comprendre."

La voix télépathique se tut, l'écran s'assombrit. Nous gardions le silence, abasourdis par ce que nous venions de voir. Un peu plus tard, la lumière reprit son intensité et nous nous aperçûmes qu'elle émanait en fait des murs de la salle.

Nous nous levâmes et regardâmes autour de nous. Ce Hall était, lui aussi, encombré de machines et il y avait là de nombreux modèles de cités et de ponts, tous construits de pierres ou de métaux dont nous ne parvînmes pas à déterminer la nature. Certains de ces modèles étaient protégés par une matière parfaitement transparente, dont nous ignorions l'origine. Ce n'était pas du verre, nous ne savions pas ce que c'était. Mais nous nous rendions compte que cela nous empêchait de toucher à certains de ces modèles. Tout à coup, nous sursautâmes : un oeil rouge et maléfique nous observait en clignotant. J'allais courir vers lui, quand mon Guide s'approcha de l'appareil à l'oeil rouge. Il l'examina, en toucha les manettes et l'oeil rouge s'évanouit. A sa place, sur un petit écran, nous vîmes l'image d'une autre salle qui donnait dans le Hall Principal. Nos cerveaux reçurent un message : "En vous allant, entrez dans la chambre (???) où vous trouverez les matériaux nécessaires pour sceller toutes les issues par lesquelles vous êtes entrés. Si vous n'avez pas encore atteint le stade de l'évolution où vous serez capable de faire fonctionner nos machines, scellez cette caverne et laissez-la intacte pour ceux qui viendront plus tard."

Silencieusement, nous passâmes dans la troisième salle, dont la porte s'ouvrit à notre approche. Elle contenait de nombreuses boîtes métalliques scellées et un appareil de "formes-pensées" qui nous expliqua comment ouvrir les boîtes et fermer l'entrée de la Grotte. Nous nous assîmes sur le sol et parlâmes de ce que nous venions de voir et d'éprouver.

— Merveilleux ! Merveilleux ! déclara un lama.

— Il n'y a rien là de merveilleux, dis-je avec une certaine audace, nous aurions pu voir tout cela dans les Annales Akashiques. Pourquoi ne pas regarder ces images qui représentent la suite des temps ? Nous saurions ainsi ce qui s'est passé après la fermeture de cette grotte.

Les autres se tournèrent d'un air interrogateur vers le chef du groupe, le Lama Mingyar Dondup. Il inclina légèrement la tête et fit remarquer :

— Il arrive parfois que notre Lobsang montre une lueur d'intelligence ! Mettons-nous dans l'attitude rituelle, et voyons ce qui va arriver, car ma curiosité égale la vôtre.

Nous formâmes le cercle, chacun de nous regardant vers l'intérieur, et joignîmes nos doigts selon la manière appropriée. Mon Guide commença les exercices rituels de respiration et nous l'imitâmes. Lentement, nous perdîmes notre identité terrestre et ne fîmes plus qu'un avec l'Océan du Temps. Tous les événements qui se sont déroulés peuvent être vus par ceux qui ont la faculté de se rendre consciemment dans l'astral et de revenir — consciemment — en emportant les connaissances ainsi acquises. On peut ainsi voir comme si on y avait assisté n'importe quelle scène de l'histoire, si éloignée qu'en soit l'époque.

Je me rappelle la première fois où j'ai consulté les Annales Akashiques. Mon Guide m'en avait parlé et je lui avais demandé : "Oui, mais qu'est-ce que c'est ? Comment cela marche-t-il ? Comment peut-on entrer en contact avec le passé, avec des événements à jamais disparus ?"

"Lobsang ! m'avait répondu mon Guide, tu es doué de mémoire, n'est-ce pas ? Tu peux te rappeler ce qui s'est passé hier, et les jours précédents. Avec un peu d'entraînement, tu te souviens de tout ce qui est arrivé dans ta vie, tu peux même, si l'entraînement a été suffisant, te rappeler ta naissance. Tu peux avoir ce que nous appelons la "mémoire absolue", grâce à laquelle tes souvenirs te reporteront aux temps qui ont précédé ta naissance. Les Annales Akashiques ne sont que la "mémoire" du monde entier. Tout ce qui s'est passé sur cette Terre peut être "rappelé" exactement comme toi tu te rappelleras les événements de ta vie. La magie ne joue là aucun rôle, mais nous parlerons plus tard de cela et de l'hypnotisme, sujet qui est en rapport direct avec cette question."

Grâce à notre entraînement, il nous fut aisé de déterminer le moment où la Machine avait cessé de nous envoyer les images du passé. Nous vîmes la procession d'hommes et de femmes, des dignitaires de l'époque sans doute, sortir de la Caverne. Des engins munis de bras immenses firent glisser au-dessus de l'entrée ce qui semblait être la moitié d'une montagne. Les fissures et les crevasses furent soigneusement colmatées, les notables et les ouvriers s'éloignèrent. Les machines disparurent au loin et pendant des mois, le silence régna sur les lieux. Nous vîmes un grand prêtre qui, debout sur les marches d'une immense Pyramide, exhortait ses auditeurs, au combat. Les images imprimées sur les Rouleaux du Temps continuèrent à se dérouler, changèrent et nous aperçûmes le camp adverse, dont les chefs vociféraient. Le Temps s'écoulait toujours. Nous vîmes des traînées de vapeur blanche dans le bleu du ciel, puis le ciel s'empourpra. Le monde entier fut saisi d'un tremblement. Un vertige nous prit, nous, simples spectateurs. Les ténèbres de la nuit tombèrent sur le monde. Des nuages noirs, piqués de flammes éclatantes, roulèrent sur tout le globe terrestre. Les cités s'embrasèrent subitement et disparurent.

Les océans déchaînés envahirent la terre. Balayant tout sur son passage, une vague gigantesque, plus haute que le plus haut édifice, se rua à l'assaut du pays, sa crête entraînant les débris d'une civilisation moribonde. La Terre trembla et gronda dans son agonie, de grands abîmes s'ouvrirent et se refermèrent comme les mâchoires béantes d'un géant. Les montagnes ondulèrent comme des branches de saule sous la tempête, puis s'enfoncèrent dans les mers. Des masses de terre s'élevèrent des eaux et formèrent de nouvelles montagnes. Toute la surface du monde subissait de perpétuels changements, était incessamment en mouvement. Des millions d'hommes avaient péri. Les rares survivants s'enfuirent en hurlant vers les montagnes qui venaient de surgir. D'autres, à bord de navires qui avaient, on ne sait comment, échappé au désastre, atteignirent les hautes terres et se réfugièrent dans tout ce qui était susceptible de leur servir de cachette. La Terre elle-même s'immobilisa, puis se mit à tourner dans le sens opposé à celui de sa rotation normale. En un clin d'oeil, des forêts se transformèrent en amas de cendres. La surface de la Terre était désolée, rasée, dévastée, calcinée. Au fond des abîmes, ou dans les tunnels de lave des volcans éteints, se recroquevillaient et gémissaient de terreur une poignée d'êtres humains que la catastrophe avait rendus fous. Du ciel sombre tombait une substance blanchâtre, d'un goût agréable, et nourrissante.

Au cours des siècles, la Terre changea de nouveau ; les mers s'étaient transformées en terres, et les terres en mers. Les falaises qui entouraient une plaine basse se fendirent et s'écroulèrent et les eaux se précipitèrent pour former la Mer que l'on appelle aujourd'hui la Méditerranée. Dans une autre mer proche, une brèche s'ouvrit dans le sol sous-marin. Toute l'eau s'y engouffra et le sol sablonneux, ainsi asséché, devint le Désert du Sahara. A la surface de la Terre erraient des tribus sauvages qui, à la lumière des feux de camp, se racontaient les vieilles légendes, se racontaient le Déluge, la Lémurie, l'Atlantide. Ils parlaient aussi du jour où le Soleil s'était immobilisé.

La Caverne des Anciens était enterrée dans le limon d'un monde à moitié noyé. A l'abri des intrus, elle reposait dans les profondeurs de la Terre. Au cours du temps, des torrents devaient entraîner le limon, les débris, et permettre aux roches de se dresser à nouveau au soleil. Finalement, chauffée par le soleil et refroidie par une averse glacée, la surface rocheuse devait se fendre avec un bruit de tonnerre et, ainsi, nous laisser le passage.

Nous nous secouâmes, étendîmes nos membres engourdis et nous levâmes péniblement. L'épreuve que nous venions de subir avait été épuisante. A présent, il nous fallait manger, dormir, et, le lendemain, nous reprendrions l'examen de la Grotte afin de faire peut-être de nouvelles découvertes. Puis, notre mission accomplie, nous murerions l'entrée, selon les instructions reçues. La Grotte dormirait à nouveau en paix jusqu'à ce que des hommes de bonne volonté et de haute intelligence y reviennent. Je m'approchai de l'entrée et contemplai le paysage désolé, les roches éclatées, et je me demandai ce qu'un homme de l'Ancien Temps penserait s'il pouvait sortir de sa tombe et se tenir à mes côtés.

Me retournant vers l'intérieur de la Caverne, je m'émerveillai du contraste : un lama allumait un feu avec un silex, de l'amadou et de la bouse de yak séchée que nous avions apportés à cette intention. Nous étions entourés de machines et de produits d'une époque révolue. Nous autres — hommes des Temps modernes — nous chauffions de l'eau sur un feu de bouse, au milieu d'engins tellement admirables qu'ils dépassaient notre compréhension. Je soupirai et tournai mes pensées vers le thé et la tsampa.

 

CHAPITRE SIX

L'office de la matinée venait de prendre fin ; nous nous précipitâmes vers notre salle de classe, chacun poussant et jouant du coude pour ne pas être le dernier. Non pas mus par le désir de nous instruire, mais parce que le Maître de cette classe avait l'horrible habitude de gratifier d'un bon coup de canne le dernier arrivé ! Moi — ô joie ! — je parvins à entrer le premier et rayonnai de voir le sourire approbateur du Maître. Posté à la porte, il fit impatiemment signe aux autres de se hâter et talocha les traînards. Enfin nous fûmes tous assis, les jambes croisées, sur les sièges-coussins étalés à même le sol. Selon notre coutume, nous tournions le dos au Maître qui allait et venait incessamment derrière nous, si bien que nous ne savions jamais où il était et que nous étions forcés de travailler dur.

— Aujourd'hui, commença-t-il d'une voix monotone, nous allons voir pourquoi toutes les religions présentent beaucoup d'analogies. Nous avons noté que l'histoire du Déluge se retrouve dans toutes les croyances du monde. Nous allons maintenant tourner notre attention sur le thème de la Vierge-Mère. Même l'intelligence la plus bornée, dit-il, en me regardant fixement, sait que notre Vierge-Mère, la Bienheureuse Dolma, la Mère de Miséricorde, correspond à la Vierge-Mère de certaines sectes de Foi Chrétienne.

Des pas rapides s'arrêtèrent à l'entrée de la salle de classe. Un moine-messager entra et s'inclina profondément devant le Maître.

— Salut à vous, Très Instruit, murmura-t-il. Le Seigneur Mingyar Dondup présente ses compliments et demande que l'élève Mardi Lobsang Rampa soit dispensé de la classe immédiatement — l'affaire est urgente.

Le Maître fronça les sourcils.

— Mon garçon ! rugit-il, tu dissipes toute la classe, va-t'en !

Je me levai d'un bond, saluai le Maître et courus après le Messager qui s'éloignait à grands pas.

— Qu'y a-t-il ? questionnai-je, haletant.

— Je l'ignore et me le suis demandé moi-même. Le Saint Lama Dondup a préparé sa trousse chirurgicale et les chevaux sont prêts aussi.

Nous continuâmes notre chemin à la hâte.

— Ah ! Lobsang ! tu es donc capable de te presser, dit mon Guide en riant lorsque nous l'eûmes rejoint. Nous allons au village de Shö, où l'on a besoin de nos services.

Il monta en selle et me fit signe de l'imiter. C'était toujours une opération délicate ; le cheval et moi n'étions jamais du même avis. Je m'approchai de l'animal, lequel s'écarta de moi. Je fis le tour par l'autre côté et bondis en croupe avant qu'il eût le temps de comprendre ce qui lui arrivait ! Puis je me cramponnai à lui avec la ténacité du lichen de montagne. Poussant un hennissement de résignation douloureux, le cheval fit demi-tour sans mon aide, et suivit son congénère, que montait mon Guide, le long du sentier. Ma bête avait la funeste habitude de s'arrêter aux endroits les plus escarpés, de regarder par-dessus le rebord du précipice, de baisser la tête et d'exécuter une sorte de danse du ventre. Je crois fermement qu'il avait le sens de l'humour noir et qu'il savait fort bien quel effet il me faisait. Nous descendîmes le sentier, passâmes devant le Pargo Kaling, ou Portail de l'Ouest, et arrivâmes enfin au Village de Shö. Mon Guide me conduisit dans le dédale des rues et s'arrêta devant un grand bâtiment que je reconnus pour être la prison. Des gardes se précipitèrent et emmenèrent nos chevaux. Je me chargeai des mallettes de mon Guide, et les portai dans ce lieu sinistre. C'était vraiment un endroit abominable. Je pouvais sentir la peur, voir les formes-pensées maléfiques des détenus. L'atmosphère de l'édifice me faisait dresser les cheveux sur la tête.

Je suivis mon Guide dans une pièce assez vaste. Le soleil entrait à flots par les fenêtres. Plusieurs gardes étaient postés là. Un Magistrat de Shö, prêt à accueillir respectueusement le Lama, nous attendait aussi. Tandis que tous deux conversaient, je regardai autour de moi. C'est ici, me dis-je, que les criminels sont jugés et condamnés. Les murs étaient tapissés de dossiers et de livres. Sur le plancher, dans un angle de la pièce, gisait un tas gémissant. Je tournai les yeux vers lui et au même moment j'entendis le Magistrat dire à mon Guide :

— C'est un Chinois, un espion, croyons-nous, Honorable Lama. Il essayait d'escalader la Montagne Sacrée, sans doute pour pénétrer dans le Potala. Il a glissé et il est tombé. De quelle hauteur ? D'une trentaine de mètres (100 pieds), peut-être. Il est dans un triste état.

Mon Guide s'avança. Je le suivis. Un homme rejeta les couvertures et nous aperçûmes un Chinois d'un certain âge. Il était frêle et donnait l'impression d'avoir été étonnamment agile ; ce doit être un acrobate, me dis-je. Mais à présent, il gémissait de douleur, son visage était couvert de sueur et sa peau avait une teinte verdâtre.

L'homme était effectivement dans un triste état. Le Lama Mingyar Dondup le regarda avec compassion.

— Espion, assassin en puissance, ou quoi qu'il puisse être, nous devons le secourir, dit-il.

Mon Guide s'agenouilla près de l'homme, posa les mains sur les tempes du malheureux, plongea les yeux dans les siens. Au bout de quelques secondes, le blessé se détendit, les yeux mi-clos, un vague sourire aux lèvres. Mon Guide écarta un peu les couvertures, puis se pencha sur les jambes de l'homme. Ce que je vis me donna la nausée. Les jambes semblaient être complètement brisées. Les os trouaient le pantalon. Avec un couteau à lame aiguë, mon Guide coupa le vêtement. Les spectateurs poussèrent une exclamation en voyant que les os étaient fracturés des pieds jusqu'aux cuisses. Le Lama les tâta doucement. Le blessé ne broncha ni ne tressaillit, il était en état d'hypnose. Les os des jambes grincèrent comme des sacs de sable à moitié remplis.

— Les os sont brisés en trop d'endroits pour qu'on puisse les ressouder, déclara mon Guide. Les jambes semblent être pulvérisées. Nous allons être forcés d'amputer.

— Honorable Lama, dit le Magistrat, pourriez-vous l'obliger à avouer ce qu'il faisait là ? Nous craignons que ce ne soit un assassin.

— Nous allons d'abord l'amputer, répondit le Lama, après quoi nous l'interrogerons.

Il se pencha de nouveau sur le blessé et le regarda dans les yeux encore une fois. Le Chinois se détendit plus profondément encore et parut tomber dans un profond sommeil.

J'avais déroulé les sacs et versé le liquide stérilisant à base d'herbes, dans le bol. Mon Guide y plongea les mains et les laissa tremper. J'avais déjà mis ses instruments dans un autre bol.

Sur son ordre, je lavai les jambes du blessé. En touchant celles-ci, je ressentis un sentiment bizarre ; j'eus l'impression que tout était en miettes. Les chairs avaient pris une couleur bleue, marbrée, et les veines ressortaient comme des cordes noires. Me conformant aux directives de mon Guide, qui gardait toujours ses mains dans le liquide, je plaçai les bandages stérilisés aussi haut que possible sur les cuisses, là où elles rejoignaient le corps. Glissant un bâtonnet dans une boucle, je tournai jusqu'à ce que la pression stoppât la circulation du sang. Très rapidement, le Lama Mingyar Dondup saisit un couteau et fit, dans la chair, une incision en forme de V. A la pointe du V, il scia le fémur — ou plutôt ce qu'il en restait — puis il rabattit les deux pans du V, de sorte que l'extrémité de l'os fût protégée par une double couche de chair. Je lui passai un fil tiré d'un morceau de yak, stérilisé, et il cousit prestement et étroitement les deux pans ensemble. Lentement, avec précaution, je relâchai la pression de la ligature autour de la jambe, prêt à serrer de nouveau si le moignon se mettait à saigner. Les points de suture tinrent bon, aucune goutte de sang n'apparut. Derrière nous, un garde fut pris de violentes nausées, devint blanc comme un linge et tomba évanoui !

Mon Guide banda soigneusement le moignon et se relava les mains dans la solution. Je tournai mon attention vers l'autre jambe, la gauche, et glissai le bâtonnet à travers la boucle du bandage. Le Lama inclina la tête et je tournai de nouveau le bâtonnet pour arrêter l'afflux du sang dans cette jambe. Bientôt, le membre coupé se trouva allongé près de l'autre. Mon Guide se tourna vers un garde qui le considérait avec des yeux ronds et lui dit d'emporter les jambes et de les envelopper dans un linge.

— Il faut les restituer à la Mission Chinoise, dit-il, sinon ils prétendront que nous avons torturé cet homme. Je demanderai au Très Profond que cet homme soit rendu à son peuple. Peu importe sa mission : elle a échoué comme échoueront toutes les tentatives de ce genre.

— Mais, Honorable Lama ! dit le Magistrat, on devrait forcer l'homme à dire ce qu'il faisait et pourquoi.

Mon Guide ne répondit rien, mais se retournant vers l'homme hypnotisé, il plongea son regard dans ses yeux maintenant ouverts.

— Que faisais-tu ? interrogea-t-il.

L'homme gémit et roula les yeux. Mon Guide lui reposa la question.

— Qu'allais-tu faire ? Allais-tu assassiner quelque Haut Dignitaire dans le Potala ?

De la bave apparut autour des lèvres du Chinois et, à contrecoeur, il inclina la tête.

— Parle ! ordonna le Lama. Un hochement de tête ne suffit pas.

Alors, lentement, péniblement, la vérité se fit jour. L'homme était un tueur à gages, payé pour fomenter des troubles dans un pays pacifique. Un assassin qui avait échoué, comme tous les autres échoueraient parce qu'ils ignoraient nos mesures de sécurité ! Tandis que je réfléchissais à tout cela, le Lama Mingyar Dondup se leva.

— Je vais voir le Très Profond, Lobsang, me dit-il, reste ici, pour garder cet homme.

L'homme poussa un grognement.

— Vous allez me tuer ? demanda-t-il d'une voix faible.

— Non ! répondis-je. Nous ne tuons personne.

Je lui humectai les lèvres et lui essuyai le front. Bientôt il retrouva son calme. Je crois qu'il dormit après cette épuisante épreuve.

Le Magistrat considérait la scène avec une certaine mauvaise humeur ; il devait se dire que les prêtres étaient fous de sauver un assassin en puissance. La journée s'écoula. Des gardes s'en allèrent, d'autres vinrent. Mon estomac criait famine. Enfin j'entendis des pas familiers et le Lama Mingyar Dondup entra dans la pièce. Il alla d'abord examiner le patient, s'assura que l'homme était aussi confortable que les circonstances le permettaient et que ses moignons ne saignaient pas. Se relevant, il s'adressa au dignitaire laïque :

— Par les pouvoirs que m'a conférés le Très Profond, lui dit-il, je vous ordonne de vous procurer deux civières immédiatement et de faire transporter cet homme et ses jambes à la Mission Chinoise. (Il se tourna vers moi :) Tu accompagneras ces hommes et tu me préviendras s'ils ont transporté le blessé sans ménagements.

Cette mission ne m'enchantait guère ; je devais m'occuper d'un assassin cul-de-jatte — et mon estomac vide grondait comme un tambour de Temple. Tandis que les hommes allaient chercher les civières, je me précipitai vers la salle où j'avais vu les dignitaires boire du thé ! D'une voix hautaine, j'exigeai — et j'obtins — une généreuse portion. Avalant en hâte la tsampa, je revins à mon poste.

Silencieusement, d'un air maussade, les hommes entrèrent dans la salle après moi, portant deux civières rudimentaires, faites d'une pièce de tissu tendue entre deux perches. En grommelant, ils ramassèrent les deux jambes et les posèrent sur l'une des civières. Puis ils étendirent doucement le Chinois sur l'autre sous le regard attentif du Lama Mingyar Dondup. On étala sur lui une couverture qu'on attacha sous la civière afin de l'empêcher de tomber. Mon Guide se tourna vers le notable et lui dit :

— Vous accompagnerez ces hommes et vous présenterez mes compliments à l'Ambassadeur de Chine. Vous lui direz que vous lui rendez l'un de ses hommes. Quant à toi, Lobsang, tu les accompagneras et à ton retour, tu me feras ton rapport.

Il s'en fut et les hommes quittèrent la salle. Dehors, il faisait frais et je frissonnai sous ma robe légère. Nous descendîmes le Mani Lhakhang ; en tête venaient les hommes qui portaient les jambes, suivis par ceux qui tenaient la civière du blessé. Le dignitaire et moi les encadrions. Nous tournâmes à droite, passâmes devant les deux parcs et nous dirigeâmes vers la Mission Chinoise.

Tandis que le Fleuve Heureux scintillait devant nous, jetant de vives lueurs entre les arbres, nous arrivâmes au mur entourant la Mission. En grommelant, les hommes posèrent un moment leurs fardeaux, détendirent leurs muscles gourds et examinèrent avec curiosité le mur de la Mission. Les Chinois le prenaient très mal lorsqu'on essayait d'entrer chez eux. On citait le cas de petits garçons qui, entrés en fraude dans la Mission, avec le sans-gêne habituel des enfants, avaient été abattus "accidentellement". Et maintenant, nous allions y pénétrer à notre tour ! Les hommes crachèrent dans leurs mains, se baissèrent et soulevèrent à nouveau les civières. Reprenant notre route, nous tournâmes à gauche dans Lingkor Road et entrâmes sur le terrain de la Mission. Des hommes à l'air bourru apparurent à la porte et le dignitaire tibétain leur dit :

— J'ai l'honneur de vous ramener un de vos hommes qui a tenté de pénétrer en Terre Sainte. Il est tombé et a dû être amputé des deux jambes. Les voici, vous pouvez les examiner.

Des gardes aux sourcils froncés saisirent les poignées des civières et emportèrent précipitamment l'homme et ses jambes à l'intérieur du bâtiment. D'autres, du bout de leur fusil, nous firent signe de nous éloigner. Nous battîmes en retraite le long du sentier. Je me dissimulai derrière un arbre. Les autres continuèrent leur chemin. Des cris et des hurlements déchirèrent l'air. En regardant autour de moi, je ne vis plus aucun garde ; ils étaient tous entrés dans le bâtiment de la Mission. Mû par une impulsion absurde, j'abandonnai le précaire refuge de l'arbre et courus silencieusement jusqu'à la fenêtre. Le blessé gisait sur le sol ; un garde était assis sur sa poitrine, et deux autres sur ses bras. Un quatrième appliquait des cigarettes brûlantes sur ses moignons. Brusquement, cet homme se leva d'un bond, sortit son revolver et tua le blessé d'une balle entre les deux yeux.

Un rameau craqua derrière moi. Vivement je me laissai tomber à genoux et me retournai. Un autre garde chinois était apparu et braquait un fusil sur l'endroit où ma tête s'était trouvée quelques instants plus tôt. Je plongeai entre ses jambes, le fis chanceler et lâcher son fusil. Je courus à toutes jambes d'arbre en arbre. Des balles sifflaient entre les basses branches et j'entendais derrière moi des pas précipités. L'avantage était pour moi ; j'avais le pied agile et le Chinois s'arrêtait souvent pour me tirer dessus. Je fonçai vers l'arrière du jardin — le portail était à présent gardé — grimpai à un arbre bien placé et glissai le long d'une branche afin de pouvoir me laisser tomber sur le haut du mur. Quelques secondes plus tard, j'étais revenu sur la route, et j'avais pris de l'avance sur mes compatriotes qui avaient transporté le blessé. Dès qu'ils eurent entendu mon histoire, ils pressèrent le pas. Ils ne s'attardaient plus dans l'espoir d'être témoins d'un spectacle intéressant. A présent, ils préféraient ne plus rien voir. Un garde chinois sauta du mur sur la route et me considéra d'un oeil soupçonneux. Je soutins froidement son regard. Avec un froncement de sourcils et un juron peu flatteur pour mes parents, il tourna les talons. Et nous accélérâmes l'allure !

Une fois au village de Shö, les hommes me quittèrent. Jetant un coup d'oeil anxieux par-dessus mon épaule, je me hâtai de regagner le sentier menant au Chapkori. Un vieux moine assis au bord du chemin m'interpella :

— Qu'est-ce qui te prend, Lobsang ? On croirait que tu as tous les démons à tes trousses !

Je continuai à courir et arrivai, hors d'haleine, dans la chambre de mon Guide, le Lama Mingyar Dondup. Pendant quelques instants, je demeurai immobile, m'efforçant de reprendre mon souffle.

— Ah ! fis-je enfin. Les Chinois ont assassiné cet homme ! Ils l'ont fusillé !

Dans un flot de paroles, je racontai au Lama tout ce qui était arrivé. Il garda un moment le silence. Puis il me dit :

— Tu seras souvent témoin d'actes de violence dans ta vie, Lobsang, alors ne prends pas cet événement trop au tragique. La méthode habituelle de la diplomatie, c'est de tuer ceux qui échouent, de renier les espions qui se font prendre. Il en est ainsi dans tous les pays du monde.

Assis en face de mon Guide, apaisé par sa présence sereine, je songeai à un autre sujet qui me tracassait.

— Seigneur, demandai-je, comment l'hypnotisme agit-il ?

Il me regarda en souriant.

— Quand as-tu mangé pour la dernière fois ?

Brusquement, je ressentis de nouveau la morsure de la faim.

— Oh, il y a environ douze heures, répondis-je d'un ton mélancolique.

— Alors, mangeons ici, maintenant, et lorsque nous serons un peu restaurés, nous pourrons parler de l'hypnotisme.

Il me fit signe de me taire et s'assit dans l'attitude de la méditation. Je captai le message qu'il adressait aux domestiques par télépathie — de la nourriture et du thé. Je captai également son message à quelqu'un, dans le Potala, quelqu'un qui devait se rendre en toute hâte auprès du Très Profond pour lui faire un rapport détaillé. Mais mon "interception" des appels télépathiques fut interrompue par le serviteur qui apportait de la nourriture et du thé... !

Je m'adossai à mon siège ; j'étais rassasié. J'avais mangé au point de me sentir peu confortable. J'avais passé une rude journée ; j'avais eu faim pendant de nombreuses heures, mais (et cette pensée me troublait) ne m'étais-je pas gavé indûment ? Soudain, je levai un regard soupçonneux. Mon Guide me considérait d'un air visiblement amusé.

— Oui, Lobsang, déclara-t-il, tu as trop mangé. J'espère que tu seras capable de suivre mes explications sur l'hypnotisme. (Il examina mon visage ému et son regard s'adoucit.) Pauvre Lobsang, tu as eu une rude journée. Va te reposer à présent, nous reprendrons cet entretien demain.

Il se leva et quitta la chambre. Je l'imitai péniblement et suivis le couloir en titubant presque. Dormir ! Je n'avais pas d'autre envie. Manger ? Bon sang ! J'étais plus que rassasié. J'atteignis l'emplacement qui m'était réservé et m'enveloppai dans ma robe. Mon repos fut fort troublé ; j'eus des cauchemars où des Chinois sans jambes me pourchassaient dans des bosquets et où d'autres Chinois armés de fusils ne cessaient de me sauter sur les épaules pour me faire tomber.

"Boum !" faisait ma tête contre le sol. L'un des gardes chinois me bourrait de coups de pied. "Boum !" refit ma tête. J'ouvris des yeux vagues et vis qu'un acolyte me frappait énergiquement le crâne et me lardait de coups de pied pour me réveiller.

— Lobsang ! s'exclama-t-il en voyant que j'avais les yeux ouverts, Lobsang, je te croyais mort. Tu as dormi toute la nuit, tu as raté les offices et seule l'intervention du Lama Mingyar Dondup t'a sauvé du Maître de Discipline. Réveille-toi ! hurla-t-il, alors que j'allais presque me rendormir.

Je repris totalement conscience. Par les fenêtres, je vis le soleil du petit matin luire sur les prodigieux sommets de l'Himalaya et illuminer les édifices les plus hauts de la vallée, éclairant les toits dorés de la lointaine Sera, faisant briller le sommet du Pargo Kaling. La veille j'étais allé au village de Shö. Ah ! ça, ce n'était pas un rêve. Aujourd'hui, aujourd'hui, j'espérais rater quelques leçons et recevoir celles de mon maître bien-aimé. Et être aussi initié à l'Hypnotisme ! J'eus bientôt fini mon petit déjeuner et je pris le chemin de la salle de classe, non pour réciter des versets tirés des cent huit Livres Sacrés, mais pour expliquer pourquoi je n'allais pas rester !

— Maître, dis-je en voyant le Professeur qui allait entrer dans la salle, Maître ! Il faut que je serve le Lama Mingyar Dondup aujourd'hui. Je vous prie de me dispenser de la classe.

— Ah, oui ! mon garçon, dit le Professeur d'une voix étonnamment cordiale. J'ai eu un petit entretien avec le Saint Lama, ton Guide. Il a eu la bonté de commenter favorablement les progrès que tu fais sous mon égide. J'avoue que je suis flatté, très flatté.

A ma grande surprise, il étendit la main et me caressa l'épaule avant d'entrer dans sa classe. Me demandant quel genre de sortilège on avait exercé sur lui, je m'éloignai en direction du Quartier des Lamas.

Je continuai mon chemin avec une totale insouciance. En passant devant une porte entrebâillée, je fis "Oh !" et m'immobilisai brusquement. "Des noix au vinaigre !" Elles répandaient une odeur forte. Reculant silencieusement, je jetai un coup d'oeil à l'intérieur. Un vieux moine contemplait le sol de pierre, marmonnant des mots qui n'étaient pas des prières, et déplorant la perte de tout un pot de noix confites au vinaigre qu'il avait, je ne sais comment, fait venir des Indes.

— Puis-je vous venir en aide, Révérend Lama ? demandai-je poliment.

Le vieil homme tourna vers moi un visage féroce et me fit une telle réponse que je pris les jambes à mon cou et m'enfuis le long du couloir pendant que j'en avais encore la force.

"Tout ce flot de paroles pour quelques noix !" me dis-je, dégoûté.

— Entre ! me cria mon Guide au moment où j'approchais de sa porte. Je croyais que tu t'étais rendormi.

— Seigneur, dis-je, je suis venu m'instruire auprès de vous. J'ai hâte de connaître la nature de l'hypnotisme.

— Lobsang, rétorqua mon Guide, tu as bien des choses à apprendre auparavant. Il faut que tu connaisses d'abord la base de l'hypnotisme. Sinon, tu ne sauras pas exactement ce que tu fais. Assieds-toi.

Je m'assis sur le sol, en tailleur, bien entendu. Mon Guide me faisait face. Pendant un moment, il parut plongé dans ses pensées, puis il reprit :

— Tu dois avoir compris maintenant que tout est vibration, électricité. Le corps est composé de nombreux produits chimiques. Certains d'entre eux sont portés au cerveau par le courant sanguin. C'est le cerveau, tu le sais, qui est le mieux irrigué par le sang et par les éléments chimiques qu'il contient. Ces ingrédients — potassium, manganèse, carbone et beaucoup d'autres — forment le tissu cérébral. L'interaction de ces ingrédients produit la particulière oscillation des molécules que nous appelons un "courant électrique". Quand on pense, on déclenche une réaction en chaîne qui a pour résultat la formation de ce courant électrique, d'où les "ondes cérébrales".

Je réfléchis à ce que je venais d'entendre ; je ne comprenais pas. S'il y avait des "courants électriques" dans mon cerveau, pourquoi ne sentais-je pas le choc ? Je me rappelai ce jeune garçon qui avait lancé un cerf-volant pendant une tempête. J'évoquai l'éclair bleu qui avait jailli au moment où la foudre avait couru le long de la cordelette humide ; et je me souvins, avec un frisson, que le garçon était tombé au sol en un tas de chair calcinée, desséchée. Et moi-même, j'avais éprouvé, une autre fois, un choc venant de la même source, un simple picotement comparé à l'autre, mais suffisant pour me projeter à quatre mètres (12 pieds) plus loin.

— Honorable Lama ! protestai-je, comment peut-il y avoir de l'électricité dans le cerveau ? La douleur rendrait un homme fou !

Mon Guide se mit à rire.

— Lobsang ! dit-il, le choc que tu as reçu un jour t'a donné une idée tout à fait incorrecte de l'électricité. Dans le cerveau, elle se trouve en quantité minime. Des instruments délicats peuvent la mesurer et enregistrer les variations lorsqu'un individu réfléchit ou fait un effort physique. (A la pensée d'un homme mesurant le voltage d'un autre homme, je ne pus m'empêcher de rire. Mon Guide se contenta de rire aussi et ajouta :) Allons donc cet après-midi au Potala. Le Très Profond y a un appareil qui nous permettra de parler plus aisément de ce sujet. A présent, va te distraire, restaure-toi, mets ta meilleure robe et rejoins-moi ici quand le soleil sera à son zénith.

Je me levai, saluai et sortis.

Je flânai pendant deux heures et grimpai sur le toit d'où je jetai des petits cailloux sur le crâne des moines qui passaient sans se méfier. Las de ce sport, je plongeai, tête la première, dans un panneau de descente qui menait à un couloir obscur. Je me pendis par les pieds, juste à temps pour entendre des pas approcher. Je ne pouvais rien voir car le panneau se trouvait dans un angle. Tirant la langue et faisant une horrible grimace, j'attendis. Un vieil homme tourna le coin du couloir et, ne me voyant pas, se heurta à moi. Ma langue humide lui toucha la joue. Il poussa un cri et, laissant bruyamment tomber le plateau qu'il portait, disparut à une vitesse stupéfiante pour un homme de cet âge. Moi aussi, j'eus une surprise ; le choc avait délogé mes pieds de leur support précaire. Je tombai dans le couloir. La trappe se referma avec un claquement sonore et tout un amoncellement de poussière étouffante dégringola sur moi. Me relevant, un peu ahuri, je m'enfuis à toutes jambes dans la direction opposée.

Encore sous le choc, je me changeai et allai prendre mon repas. Je n'étais pas assez abruti pour oublier ça ! Ponctuellement, alors que les ombres se dissipaient et que midi allait sonner, je me présentai devant mon Guide. En me voyant il se composa, avec quelque effort, un visage imperturbable.

— Un vieux moine, Lobsang, jure qu'il a été assailli par un démon dans le couloir du Nord. Un trio de lamas est parti exorciser ce démon. Sans doute jouerai-je le rôle qui m'est dévolu si je l'emmène — ou plutôt, toi — au Potala, comme convenu. Viens !

Il se détourna et quitta la pièce. Je le suivis, jetant autour de moi des regards anxieux. Après tout, on ne sait jamais au juste ce qui va se passer lorsque les Lamas font un exorcisme. J'eus une vague vision de moi-même flottant dans les airs vers une destination inconnue et probablement désagréable.

Nous sortîmes. Les palefreniers tenaient les deux poneys qui nous étaient destinés. Le Lama Mingyar Dondup sauta en selle et commença à descendre lentement le sentier de la montagne. On m'aida à monter et l'un des palefreniers donna à l'animal une tape amicale. Le poney se sentait, lui aussi, d'humeur folâtre. Il baissa la tête, leva la croupe et je glissai le long de son dos en décrivant une courbe dans les airs. Un garçon d'écurie maintint l'animal tandis que je me relevais et secouais la poussière de mes vêtements. Puis je remontai en selle, l'oeil aux aguets pour le cas où le palefrenier se livrerait à d'autres facéties.

Le poney savait qu'il avait un mauvais cavalier sur son dos ; la stupide créature choisissait, pour y poser ses sabots, les endroits les plus dangereux et s'arrêtait à l'extrême bord du précipice. Puis il baissait la tête et contemplait attentivement le sol pierreux, tout en bas. Je finis par mettre pied à terre et tirer le poney derrière moi. Ainsi, ça allait plus vite. Au pied de la Montagne de Fer, je remontai à cheval et suivis mon Guide dans le Village de Shö. Il devait y faire une course qui nous retarda quelques instants. Ce qui me permit de reprendre mon souffle et de retrouver mon sang-froid. Puis, remontant sur nos poneys, nous grimpâmes le large Chemin en forme d'escalier menant au Potala. Je remis avec joie ma monture aux palefreniers qui nous attendaient. Et je fus encore plus heureux de suivre le Lama Mingyar Dondup dans son appartement. Savoir que j'y resterais un jour ou deux augmentait encore ma satisfaction.

Il fut bientôt l'heure d'assister au service dans le Temple. Ici, au Potala, les offices étaient — à mon avis — excessivement solennels et la discipline trop stricte. Ayant eu assez d'émotions pour un seul jour, et souffrant de pas mal de contusions sans gravité, je me comportai de mon mieux et le service se termina sans incident. Il était maintenant admis que lorsque mon Guide serait au Potala, j'occuperais une petite chambre voisine de la sienne. J'y entrai et m'assis pour attendre les événements, sachant que le Lama Mingyar Dondup discutait les affaires de l'Etat avec un très haut dignitaire de retour des Indes. Il était passionnant de regarder par la fenêtre et de voir au loin la Cité de Lhassa. Le spectacle était d'une beauté inégalable : les lacs bordés de saules, les rayons dorés du Jo Kang et la foule des pèlerins en marche qui poussaient des clameurs au pied de la Montagne Sainte dans l'espoir de voir le Très Profond (qui y résidait alors) ou du moins quelque éminente personnalité. Une interminable file de marchands, accompagnés de leurs bêtes, passaient lentement, en une sinueuse procession, devant le Pargo Kaling. Je méditai un moment sur leurs chargements exotiques, mais mes réflexions furent interrompues par des pas légers derrière moi.

— Nous allons prendre le thé, Lobsang, puis nous continuerons notre entretien, déclara mon Guide qui venait d'entrer.

Je le suivis dans sa chambre où était servi un repas bien différent de ceux que l'on accordait à un pauvre moine. Du thé, bien entendu, mais aussi des friandises venues des Indes. Tout cela était très à mon goût. En général, les moines ne parlent pas en mangeant ; parler est considéré comme un manque de respect à l'égard de la nourriture, mais en l'occurrence, mon Guide me dit que les Russes s'efforçaient de fomenter des troubles au Tibet et d'y infiltrer des espions. Nous eûmes bientôt terminé notre repas et nous gagnâmes les pièces où le Dalaï Lama entreposait quantité d'étranges appareils venus de lointains pays. Pendant quelques instants, nous regardâmes simplement autour de nous, et le Lama Mingyar Dondup me désigna de curieux objets dont il m'expliqua l'usage. Finalement, il s'arrêta dans un coin de la pièce et dit :

— Regarde ça, Lobsang !

Je m'approchai et ne fus pas du tout impressionné par ce que je vis.

Devant moi, sur une petite table, se trouvait un bocal en verre. A l'intérieur pendaient deux fils ténus. A chacun de ces fils était accrochée une petite sphère faite d'une substance qui ressemblait à de la moelle de saule.

— C'est bien de la moelle ! commenta mon Guide d'un ton sec, en réponse à ma remarque. Pour toi, Lobsang, l'électricité, c'est quelque chose qui donne un choc. Il y a une autre espèce, ou manifestation, que nous appelons l'électricité statique. Maintenant, regarde bien !

Le Lama prit, sur une table, un bâton brillant, long d'une trentaine de centimètres (d'environ 12 à 14 pouces). Il le frotta vivement sur sa robe, puis l'approcha du bocal en verre. A mon intense surprise, les deux sphères s'écartèrent violemment l'une de l'autre — et restèrent séparées même lorsque le bâton fut retiré.

— Continue à regarder ! me conseilla mon Guide.

C'était bien ce que je faisais. Au bout de quelques minutes, les boules redescendirent lentement sous l'attraction normale de la pesanteur. Bientôt elles pendirent à la verticale, comme avant l'expérience.

— A ton tour, ordonna le Lama en me tendant le bâton noir.

— Par la Sainte Dolma ! m'écriai-je, je ne toucherai pas à ça !

Mon Guide se mit à rire en voyant mon air épouvanté.

— Essaye, Lobsang, dit-il doucement, je ne t'ai encore jamais joué de mauvais tour.

— Non, dis-je, mais il y a toujours une première fois.

Il insista. Je pris, en hésitant, cet objet inquiétant. A contrecoeur (car je m'attendais à tout moment à recevoir un choc) je le frottai contre ma robe. Je ne ressentis rien, ni choc ni picotement. Je le tendis enfin vers le récipient de verre et — ô merveille des merveilles ! — les boules s'envolèrent de nouveau, en se séparant l'une de l'autre.

— Comme tu peux le voir, Lobsang, fit observer mon Guide, l'électricité circule et cependant, tu ne ressens rien. Telle est aussi l'électricité du cerveau. Viens avec moi.

Il me conduisit à une autre table sur laquelle reposait un appareil des plus curieux. C'était une roue sur la surface de laquelle se trouvaient d'innombrables plaques de métal. Deux tiges étaient fixées de telle sorte qu'un faisceau de fils partant de chacune d'elles était en contact avec deux des plaques de métal. Des fils partant de tiges couraient jusqu'à deux sphères métalliques, qui étaient à une trentaine de centimètres (1 pied) l'une de l'autre. Je ne voyais pas du tout à quel usage pouvait servir cet appareil.

"C'est la statue du démon", me dis-je. Mon Guide ne tarda pas à confirmer cette impression. Saisissant une poignée qui émergeait à l'arrière de la roue, il fit vivement tourner celle-ci. Avec un grondement de rage la roue s'anima et lança des éclairs. Des sphères métalliques jaillit une grande langue de lumière bleue, qui sifflait et grésillait. A l'odeur bizarre qui imprégnait l'air, on eût cru que celui-ci brûlait. Je n'attendis pas plus longtemps ; il était manifeste que cet endroit n'était pas sain pour moi. Je plongeai sous la plus grande des tables et m'efforçai de gagner à quatre pattes la porte qui se trouvait assez loin de moi.

Sifflements et grésillements s'arrêtèrent. Un autre son les remplaça. Je m'arrêtai et tendis une oreille stupéfaite : était-ce un rire ? Allons donc ! De mon refuge, je jetai un coup d'oeil inquiet. Le Lama Mingyar Dondup était quasi plié en deux. Des larmes de rire lui coulaient des yeux et sa figure était rouge d'hilarité. Il semblait avoir du mal à reprendre son souffle.

— Oh, Lobsang ! dit-il enfin, c'est la première fois que je vois quelqu'un avoir peur d'une Machine de Wimshurst. Ces appareils sont utilisés dans de nombreux pays étrangers pour démontrer les propriétés de l'électricité.

Je sortis de mon abri, me sentant plutôt ridicule, et regardai de plus près l'étrange machine.

— Je vais tenir ces deux fils, Lobsang, et tu tourneras la manivelle aussi vite que tu pourras. Tu me verras environné d'éclairs, mais ils ne me feront aucun mal. Essayons. Qui sait ? Peut-être auras-tu, toi, l'occasion de rire de moi !

Il prit deux fils, un dans chaque main, et me fit signe de commencer. D'un air sombre, je saisis la manivelle et la tournai aussi vite que je le pus. Je poussai un cri de stupeur en voyant de grandes bandes de lumière mauve et violette strier le visage et les mains de mon Guide. Lui, il restait imperturbable. L'odeur se faisait à nouveau sentir.

— De l'ozone, tout à fait inoffensif, dit mon Guide.

Il finit par me convaincre de tenir les fils pendant qu'il tournait la manette. Les sifflements et les grésillements me parurent assez inquiétants, mais quant à la sensation que j'éprouvais — on eût dit le souffle d'une fraîche brise ! Le Lama sortit d'une boîte plusieurs objets en verre et à l'aide des fils, il les relia l'un après l'autre à la machine. Comme il tournait la poignée, je vis une flamme brillante jaillir à l'intérieur d'une bouteille de verre et, dans d'autres bouteilles, j'aperçus une croix et différentes formes métalliques entourées d'un feu ardent. Mais je ne reçus aucun choc électrique. A l'aide de la Machine de Wimshurst, mon Guide m'avait démontré comment un non-clairvoyant peut distinguer l'aura humaine. Mais nous reviendrons plus tard sur ce sujet.

Au bout d'un certain temps la lumière déclinante nous obligea à suspendre nos expériences et à retourner dans la chambre du Lama. Il nous fallut d'abord assister de nouveau à l'office, celui du soir, car notre vie, au Tibet, semble être complètement circonscrite par les cérémonies religieuses. Une fois le service terminé, nous retournâmes dans l'appartement de mon Guide, le Lama Mingyar Dondup, et nous nous assîmes sur le sol, jambes croisées comme à l'habitude, avec, entre nous, la petite table haute d'environ trente-cinq centimètres (14 pouces).

— A présent, Lobsang, dit mon Guide, il nous faut aborder la question de l'hypnotisme, mais nous allons d'abord nous expliquer sur la façon dont fonctionne le cerveau humain. Je t'ai prouvé — du moins je l'espère ! — qu'un courant électrique peut traverser un être humain sans lui causer le moindre mal ou le moindre malaise. A présent, je voudrais que tu n'oublies pas ceci : lorsqu'un individu pense, il émet un courant électrique. Nous n'avons pas à savoir comment ce dernier stimule les fibres musculaires et y provoque une réaction ; tout ce qui nous importe pour le moment c'est le courant électrique — les ondes cérébrales qui ont été mesurées et enregistrées avec tant de précision par la science médicale de l'Occident.

Cet exposé m'intéressa car, à mon humble manière, j'avais déjà compris que la pensée a de la force ; je me rappelais, en effet, ce cylindre en parchemin grossièrement perforé que j'avais utilisé parfois à la Lamaserie et que j'avais fait tourner par la seule force de ma pensée.

— Ton attention vagabonde, Lobsang ! dit mon Guide.

— Pardonnez-moi, Honorable Maître, répondis- je. Je réfléchissais simplement à l'indéniable nature des ondes cérébrales et je me rappelais combien je m'étais amusé avec ce cylindre que vous m'avez montré, il y a quelques mois.

Mon Guide me regarda et dit :

— Tu es une entité, un individu, et tu as tes propres pensées. Tu peux songer à faire une action quelconque, soulever ce chapelet, par exemple. Par le seul fait que tu envisages l'action, les composés chimiques de ton cerveau déclenchent une onde électrique qui prépare tes muscles à agir. Si une force électrique plus puissante se produisait dans ton cerveau, tu ne pourrais pas mettre à exécution ton intention de soulever ce chapelet. Il est facile de comprendre que si je te persuade que tu es incapable de soulever ce chapelet, ton cerveau — échappant à ton contrôle immédiat — enverra une onde contraire à la première et tu seras effectivement incapable d'accomplir l'action que tu te proposais.

Je le regardai sans bien comprendre, car, me disais-je, comment pourrait-il être capable d'exercer une influence quelconque sur la dose d'électricité qu'émettait mon cerveau ? Je réfléchis à cela, et tout en regardant mon Maître, je me demandais si je devais lui exprimer mes doutes. Mais cela fut inutile, car il les devina et se hâta de me rassurer :

— Je peux t'affirmer, Lobsang, que tout ce que je te dis là est prouvé par les faits et dans un pays Occidental, nous pourrions le démontrer grâce à un appareil qui enregistrerait les trois ondes cérébrales fondamentales. Mais ici, nous ne disposons pas d'appareils de ce genre et nous ne pouvons que discuter sur ce sujet. Le cerveau engendre de l'électricité, il émet des ondes, et lorsque tu décides de lever le bras, ton cerveau émet des ondes suivant l'intention de ta décision. Si je peux — pour employer des termes assez techniques — introduire dans ton cerveau une charge négative, tu seras incapable de mener à bien ton projet initial. En d'autres termes, tu seras hypnotisé !

Tout cela commençait à prendre un sens pour moi ; j'avais vu la Machine de Wimshurst et assisté à diverses expériences effectuées grâce à elle. J'avais vu de quelle manière on pouvait altérer la polarité d'un courant et le faire ainsi couler dans la direction contraire.

— Honorable Lama ! m'exclamai-je, comment peut-on faire passer un courant dans le cerveau ? Vous ne pouvez pas m'enlever le haut du crâne pour y introduire de l'électricité, alors, comment vous y prenez-vous ?

— Mon cher Lobsang, dit mon Guide, il serait superflu de t'ouvrir le crâne, car je n'ai pas à créer un courant électrique et à l'introduire dans ton corps ; je vais faire des suggestions appropriées qui te persuaderont de la véracité de mes déclarations ou de mes suggestions et c'est toi qui — sans aucun contrôle volontaire de ta part — émettras de toi-même ce courant négatif.

Il me considéra un moment et reprit :

— Je ne suis pas, bien au contraire, partisan d'hypnotiser qui que ce soit contre sa volonté, sauf en cas de nécessité médicale ou chirurgicale, mais je crois qu'avec ta coopération, ce serait peut-être une bonne idée que de procéder à une petite expérience d'hypnotisme.

— Oh, oui ! m'écriai-je vivement, cela m'intéresserait beaucoup !

Il sourit de mon impétuosité.

— Eh bien, Lobsang, cite-moi un acte que, en temps normal, tu ne ferais qu'à contrecoeur ! Je te demande cela parce que je veux te forcer, par l'hypnotisme, à faire une chose qui généralement te déplaît, afin de te bien convaincre que tu agis alors sous une influence indépendante de ta volonté.

Je réfléchis un moment et ne sus que répondre : il y avait tant de choses que je faisais de mauvais gré ! Je fus tiré de mes cogitations par mon Guide qui me dit :

— Tu n'avais aucune envie de lire ce passage ardu du cinquième volume du Kangyur, n'est-ce pas ? Tu craignais, je crois, que certains des termes utilisés ne te trahissent et ne trahissent aussi le fait que tu n'avais pas étudié cette matière avec autant d'assiduité que ton précepteur aurait pu le souhaiter !

Ces propos me jetèrent dans une certaine confusion et j'avoue que mes joues s'empourprèrent de honte. C'était la pure vérité, il y avait dans le Livre un passage particulièrement difficile qui me donnait du fil à retordre ; quoique je fusse tout disposé à me laisser persuader de le lire dans l'intérêt de la science. A vrai dire, ma répugnance à l'idée de lire ce passage équivalait presque à une phobie. Mon Guide sourit et me dit :

— Le Livre est là-bas, près de la fenêtre, apporte-le ici, ouvre-le à l'endroit du passage et lis-le à haute voix et si tu veux essayer de désobéir — de faire rater l'expérience — eh bien, elle sera d'autant plus intéressante.

J'obéis à contrecoeur, pris le Livre et en tournai les pages de mauvais gré. Nos pages tibétaines sont beaucoup plus grandes et beaucoup plus lourdes que celles des ouvrages Occidentaux. Je les feuilletai lentement en faisant traîner l'opération en longueur le plus possible. Toutefois, je finis par découvrir le passage dont la vue, je l'avoue, me donna presque la nausée, car je n'avais pas oublié la véhémence avec laquelle un professeur m'avait naguère réprimandé à ce même sujet.

Je demeurai là, le Livre devant moi, et malgré mes efforts, ne pus prononcer les mots. Cela peut sembler étrange, mais la vérité est que j'avais été si malmené par un professeur incompréhensif que j'avais fini par éprouver une véritable haine à l'égard de ces versets sacrés.

Mon Guide me regarda — rien de plus — me regarda simplement. J'eus alors l'impression que quelque chose se déclenchait dans ma tête et je m'aperçus, à ma grande stupéfaction, que j'étais en train de lire, non pas seulement de "lire", mais de lire couramment, aisément, sans la moindre hésitation. En arrivant à la fin du paragraphe, j'éprouvai une sensation inexplicable. Je posai le Livre, allai au centre de la pièce et me mis sur la tête.

"Je deviens fou, me dis-je. Que va penser mon Guide d'une conduite aussi ridicule ?"

Il me vint alors à l'esprit que c'était mon Guide lui-même qui m'obligeait — par son influence — à agir ainsi. Je bondis sur mes pieds et vis qu'il me souriait avec une grande bienveillance.

Il est très facile, je t'assure, Lobsang, d'influencer quelqu'un. Cela ne présente aucune difficulté lorsqu'on a bien maîtrisé les éléments de base. J'ai simplement pensé à certaines choses et tu as capté mes pensées par télépathie, ce qui a fait réagir ton cerveau ainsi que je l'avais prévu. J'ai ainsi provoqué dans le fonctionnement normal de ton cerveau certaines fluctuations qui ont donné ces résultats fort intéressants !

— Honorable Lama ! dis-je, faut-il conclure que si nous pouvions faire passer un courant électrique dans le cerveau d'un individu, nous pourrions le soumettre à toutes nos volontés ?

— Non, il ne faut pas en arriver à cette conclusion, dit mon Guide. Cela signifie au contraire que si nous pouvons convaincre un individu d'agir d'une certaine façon et que si cette action n'est pas contraire aux croyances profondes du sujet, il l'accomplira à coup sûr, simplement parce que ses ondes cérébrales ont été altérées, et quelle qu'ait été son intention originale, il réagira selon les suggestions de l'hypnotiseur.

"Dans la plupart des cas où une personne reçoit les suggestions de l'hypnotiseur, ce dernier n'exerce aucune autre influence réelle sur le sujet, il ne fait que le suggestionner. Grâce à certains petits trucs, il est capable d'obliger sa victime à agir dans un sens contraire à celui qu'elle se proposait de suivre. Bien entendu, toi et moi possédons d'autres pouvoirs que celui-là. Tu seras capable d'hypnotiser une personne instantanément, même contre sa volonté. Ce don t'a été accordé en raison de la nature particulière de ta vie, des immenses épreuves que tu subiras et de la tâche exceptionnelle que tu devras accomplir. (Il s'adossa à son siège et me scruta du regard afin de s'assurer que j'avais bien assimilé ses explications. Satisfait, il poursuivit :) Plus tard — pas encore — tu en apprendras bien davantage sur l'hypnotisme et tu sauras comment hypnotiser rapidement un sujet. Sache, d'autre part, que tes pouvoirs télépathiques seront accrus car lorsque tu te trouveras au loin, dans d'autres pays, il te faudra rester sans cesse en contact avec nous et le moyen le plus rapide et le plus sûr d'obtenir ce résultat, c'est la télépathie."

Ces propos me rendirent mélancolique. J'étais perpétuellement, semblait-il, en train d'apprendre du nouveau et plus j'apprenais, moins j'avais de loisirs pour moi-même ; j'avais l'impression qu'on me donnait de plus en plus de besognes à accomplir sans jamais m'en faire grâce d'une seule.

— Mais, Honorable Lama ! dis-je, comment la télépathie opère-t-elle ? Rien ne se passe apparemment entre nous et pourtant vous lisez presque toutes mes pensées, surtout quand je préférerais que vous ne les connaissiez pas !

Mon Guide se mit à rire.

— La télépathie est un phénomène très simple, dit-il, il s'agit simplement de contrôler les ondes cérébrales. Tu peux voir la chose comme suit : tu penses, ton cerveau émet des courants électriques qui se modifient suivant les variations de tes pensées. Normalement, celles-ci actionnent un muscle, afin que tu puisses lever ou baisser un membre ; ou bien tu peux songer à un certain sujet situé à une certaine distance, et ton énergie mentale est diffusée, autrement dit la force énergétique de ton cerveau rayonne dans toutes les directions. S'il existait une méthode qui te permette de concentrer ta pensée, celle-ci se dirigerait avec une intensité beaucoup plus grande encore vers le point qui l'intéresserait.

Je me souvins alors d'une petite expérience qu'il m'avait montrée quelque temps plus tôt ; nous avions occupé la même position qu'à présent, autrement dit nous nous trouvions au sommet du Pic (c'est ainsi que nous autres Tibétains appelons le Potala). Le Lama, mon Guide, avait allumé dans les ténèbres de la nuit, une petite chandelle dont la lueur brillait faiblement. Mais il avait ensuite placé une loupe devant la flamme et en choisissant la distance voulue, entre la loupe et la chandelle, il avait pu projeter sur le mur une image beaucoup plus vive de la flamme. Pour rendre la démonstration plus intéressante, il avait mis, derrière la chandelle, une surface brillante qui, à son tour, avait concentré la lumière de telle sorte que l'image sur le mur se trouvait encore agrandie. Je lui rappelai cette expérience et il me répondit :

— Oui ! c'est parfaitement exact ; il est possible, grâce à divers procédés, de concentrer la pensée et de l'envoyer dans une certaine direction prédéterminée. En fait, chaque personne a ce que nous pourrions appeler une longueur d'onde individuelle ; autrement dit, la dose d'énergie de l'onde fondamentale émise par le cerveau d'un individu, quel qu'il soit, suit un ordre d'oscillations précis et si nous pouvions déterminer le rythme des oscillations émises par l'onde cérébrale fondamentale d'une autre personne et mettre nos propres oscillations en harmonie avec celles de cette personne, nous n'aurions aucun mal à lui envoyer notre message par ce qu'on appelle la télépathie, et cela quelle que soit la distance. (Il me jeta un regard perçant et ajouta :) Il faut que tu comprennes bien, Lobsang, qu'en matière de télépathie, la distance n'a aucune importance ; la télépathie peut relier des océans, et même des mondes !

J'avoue que j'étais anxieux de me distinguer dans ce domaine. Je m'imaginais déjà en train de bavarder avec mes camarades des autres lamaseries ; Sera, par exemple, ou même celles qui sont situées dans des régions très éloignées. Il me semblait, toutefois, que mes efforts étaient tous consacrés à des études qui pourraient m'être utiles à l'avenir, un avenir qui, à en croire toutes les prophéties, serait des plus sombres.

Mon Guide interrompit de nouveau le cours de mes pensées.

— Nous étudierons plus tard cette question de télépathie. Nous étudierons également la clairvoyance, car, dans ce domaine, tu jouiras de pouvoirs supranormaux, ce qui te simplifiera les choses si tu connais le mécanisme du procédé. Tout tourne autour des ondes cérébrales et l'interruption du Document Akashique. Mais la nuit tombe, nous devons arrêter là cette discussion et nous préparer au sommeil afin que, grâce au repos des heures nocturnes, nous soyons frais et dispos pour l'office du matin.

Il se leva et je fis de même. Je le saluai avec déférence, souhaitant pouvoir montrer plus adéquatement le profond respect que je ressentais pour ce grand homme qui m'avait témoigné tant de bienveillance.

Un sourire furtif passa sur ses lèvres ; il fit un pas en avant et je sentis sur mon épaule la chaude étreinte de sa main. Il me donna une petite tape en disant :

— Bonne nuit, Lobsang, ne nous attardons pas, sinon nous serons de nouveau incapables de nous réveiller en temps voulu pour faire nos dévotions.

Une fois dans ma chambre, je restai quelques instants près de la fenêtre, exposé au souffle du vent froid de la nuit. Je contemplai les lumières de Lhassa et réfléchis à tout ce que l'on m'avait enseigné, à tout ce que j'avais encore à apprendre. Il était évident que plus j'apprenais, plus j'avais à apprendre et je me demandais comment tout cela finirait. Avec un soupir, de désespoir peut-être, je m'enveloppai plus étroitement dans ma robe et m'allongeai sur le sol froid pour dormir.

 

CHAPITRE SEPT

Un vent glacial soufflait des montagnes. L'air était chargé de poussière et de petites pierres qui semblaient viser directement nos corps frissonnants. Les vieux animaux, dans leur sagesse, faisaient face au vent, tête baissée, afin qu'il n'ébouriffât pas leur fourrure, ce qui leur eût fait perdre de la chaleur. Nous tournâmes l'angle du Kundu Ling et nous engageâmes dans le Mani Lhakhang. Une rafale, plus violente que les précédentes, s'engouffra sous la robe d'un de mes compagnons qui s'envola en poussant un hurlement de terreur. Nous levâmes la tête, et restâmes bouche bée, frappés de stupeur. Il semblait porté en direction de la Cité — ses bras étendus, sa robe tourbillonnante lui donnant l'apparence d'un géant. Puis survint une accalmie et il tomba comme une pierre dans le Kaling Chu ! Nous nous précipitâmes sur les lieux, craignant qu'il ne se noyât. Au moment où nous atteignîmes la rive, notre camarade — qui s'appelait Yulgye — semblait avoir de l'eau jusqu'aux genoux. La bourrasque se remit à hurler en redoublant de violence ; elle fit tournoyer Yulgye et le rejeta dans nos bras. Chose extraordinaire, il était à peine mouillé, sauf à partir des genoux jusqu'aux pieds. Nous repartîmes en hâte, en serrant nos robes contre nous, de crainte d'être emportés nous aussi dans les airs !

Nous longeâmes le Mani Lhakhang. Et avancer était difficile ! Le vent hurleur nous poussait en avant ; notre seul souci était de demeurer à la verticale ! Dans le village de Shö, un groupe de dames de haut rang cherchaient un refuge ; cela m'amusait toujours de deviner l'identité de la personne qui se dissimulait derrière le masque de cuir. Plus le visage peint sur le cuir était "jeune", plus la femme qui le portait était vieille. Le Tibet est un pays cruel et dur, où les vents hurlent en projetant des torrents de pierre et de sable arrachés aux montagnes. Hommes et femmes y portent souvent des masques de cuir pour se protéger de la tempête. Ces masques, percés de trois fentes — deux pour les yeux, une pour laisser passer la respiration — représentaient invariablement l'opinion que la personne avait d'elle-même !

— Passons par La Rue des Boutiques ! cria Timon, s'efforçant de dominer le vacarme du vent.

— Ce serait du temps perdu ! rugit Yulgye. Ils ferment les persiennes lorsqu'il y a une tempête comme celle-ci. Sinon, toutes leurs marchandises seraient emportées.

Nous continuâmes notre chemin, à pas redoublés. Pour traverser le Pont de Turquoise, nous dûmes nous cramponner les uns aux autres, tant était grande la force du vent. En jetant un regard en arrière, nous vîmes qu'un nuage noir et menaçant obscurcissait le Potala et la Montagne de Fer. Un nuage composé de particules de poussière et de graviers usés et arrachés à l'Himalaya éternel.

Sachant que ce nuage noir nous rattraperait si nous nous attardions, nous passâmes rapidement devant la Maison de Doring juste en dehors du Cercle Intérieur entourant l'immense Jo Kang. La tempête se rua sur nous en rugissant, flagellant nos têtes et nos visages nus. Timon leva instinctivement la main pour se protéger les yeux. Le vent s'engouffra dans sa robe et la lui souleva au-dessus de la tête, le laissant aussi nu qu'une banane épluchée, juste devant la Cathédrale de Lhassa.

Des pierres et des branchages, projetés contre nous, nous meurtrissaient les jambes d'où le sang jaillissait parfois. Le ciel s'assombrit et finit par devenir aussi noir que la nuit. Poussant devant nous Timon qui luttait contre la robe tournoyant autour de sa tête, nous pénétrâmes d'une allure chancelante dans le Sanctuaire. Là régnait la paix, une paix profonde, lénifiante. C'était ici que, depuis environ treize cents ans, les fidèles venaient prier. La matière même dont était construit cet édifice exsudait la sainteté. Le sol de pierre était strié et cannelé par le passage d'innombrables générations de pèlerins. L'air paraissait vivant ; tant d'encens avait brûlé ici au cours des siècles qu'il semblait avoir doué cet endroit d'une vie propre.

Des piliers et des poutres noircis par le temps se détachaient dans la pénombre perpétuelle. Le terne éclat de l'or, reflétant la lueur des lampes à beurre et des cierges, ne parvenait guère à dissiper l'obscurité. Les petites flammes vacillantes donnaient l'impression que les ombres des Figures Sacrées exécutaient une danse grotesque sur les murs du Temple. Les Dieux gambadaient avec les Déesses dans un jeu éternel de lumières et d'ombres tandis que la procession incessante des pèlerins passait devant les lampes.

Des points de lumières multicolores jaillissaient des joyaux empilés. Des diamants, des topazes, des béryls, des rubis et des jades lançaient chacun une lueur différente et formaient un tableau éternellement changeant, un kaléidoscope de couleurs. De grands filets de fer ajourés, dont les interstices étaient juste trop étroits pour permettre le passage d'une main, gardaient ces bijoux et cet or contre ceux dont la cupidité l'emportait sur la droiture. Ici et là, dans la pénombre brillante, derrière le rideau de fer, luisaient des paires d'yeux rouges, attestant que les chats du Temple étaient toujours sur leurs gardes. Incorruptibles, ne craignant ni homme ni bête, ils se déplaçaient silencieusement sur leurs pattes de velours. Mais ces douces pattes cachaient des griffes acérées comme des rasoirs, prêtes à sortir du fourreau si on excitait leur colère. Doués d'une intelligence supérieure, ils n'avaient qu'à regarder quelqu'un pour connaître ses intentions. Un geste suspect vers les joyaux qu'ils gardaient et ils se transformaient en démons. Travaillant par couples, l'un sautait à la gorge du voleur en puissance tandis que l'autre lui agrippait le bras droit. Seule la mort leur faisait desserrer leur étreinte, à moins que les moines-assistants ne pussent rapidement libérer leurs captifs ! Avec moi, ou avec d'autres qui les aimaient comme moi, les chats jouaient et ronronnaient, et ils nous laissaient manipuler ces bijoux inestimables. Manipuler, mais non emporter. Tout noirs, avec des yeux d'un bleu intense auxquels la lumière donnait un reflet rouge, on les connaissait dans les autres pays sous le nom de chats "Siamois". Ici, dans le Tibet glacial, ils étaient tous noirs. Sous les tropiques, ils étaient tous blancs, à ce que j'avais entendu dire.

Nous fîmes le tour du Temple et allâmes nous incliner devant les Images Dorées. Dehors, la tempête faisait rage, balayant tout ce qui n'était pas solidement attaché, et menaçant le voyageur imprudent qu'une affaire urgente obligeait à parcourir les routes fouettées par le vent. Mais dans le Temple, le silence n'était rompu que par les "shush-shush" d'innombrables pieds qui accomplissaient le circuit du lieu saint, et l'incessant "clack-chack" des Moulins à Prières. Nous ne les entendions pas. Jour après jour, nuit après nuit, les roues tournaient avec ces "clack-chack, clack-chack, clack-chack" qui avaient fini par faire partie de notre existence ; nous ne les entendions pas plus que les battements de nos coeurs ou notre respiration.

Mais il y eut un autre son : un ronron sonore et grinçant et le cliquetis du rideau de métal contre lequel un vieux matou se frottait le crâne pour me rappeler que lui et moi étions de vieux amis. Je passai les doigts par une fente et lui grattai la tête. Doucement, il me mordilla les doigts en signe de bienvenue, puis, de sa vieille langue râpeuse, il faillit m'arracher la peau, tant il me léchait avec ferveur. Mais il entendit un mouvement suspect au fond du Temple et fila comme un éclair pour défendre "son" bien.

— Je regrette que nous ne soyons pas allés voir les boutiques, chuchota Timon.

— Idiot, répondit Yulgye sur le même ton, tu sais qu'elles sont fermées pendant les tempêtes.

— Silence, les garçons ! glapit un Maître de discipline et, surgissant de l'ombre, il lança au pauvre Timon un coup qui le déséquilibra et l'envoya rouler sur le sol. Un moine qui se trouvait dans les parages jeta sur ce spectacle un regard désapprobateur et fit tourner furieusement son moulin à prières. Le Maître de Discipline qui avait plus de deux mètres dix (près de 7 pieds) de haut, se dressa devant nous comme une montagne humaine et reprit d'une voix sifflante :

— Si vous faites encore le moindre bruit... je vous mettrai en pièces de mes mains et je jetterai les morceaux aux chiens. A présent, taisez-vous !

Nous lançant un dernier regard furibond, il tourna les talons et disparut dans la pénombre. Timon se releva avec précaution, craignant même de faire crisser sa robe. Nous ôtâmes nos sandales et gagnâmes la porte sur la pointe des pieds. Dehors, la tempête était toujours déchaînée ; du sommet des montagnes coulaient des torrents de neige éblouissante. Mais, plus bas, du Potala et du Chakpori, coulaient des torrents noirs de pierres et de poussière. Le long de la Voie Sacrée, de grandes colonnes de poussière couraient vers la Cité. Le vent hurlait et gémissait comme si les démons eux-mêmes étaient devenus fous et jouaient une cacophonie insensée.

Cramponnés les uns aux autres, nous continuâmes péniblement notre chemin en direction du sud, et après avoir contourné le Jo Kang, nous cherchâmes refuge dans une alcôve à l'arrière du Hall du Conseil. Dans sa violence, l'air faillit nous soulever de terre et nous projeter par-dessus le mur du Couvent de Tsang Kung. Nous frissonnâmes à cette seule pensée et nous hâtâmes vers notre abri. Une fois notre but atteint, nous nous adossâmes au mur, à bout de souffle.

— "* * * *", dit Timon, Je voudrais pouvoir jeter un sort à ce * * * * Maître de Discipline ! Ton Honorable Guide en serait capable, Lobsang. Tu pourrais peut-être le convaincre de transformer ce * * * * en porc ! ajouta-t-il d'un ton plein d'espoir.

Je secouai la tête.

— Je suis certain du contraire, répondis-je, car le Lama Mingyar Dondup ne ferait jamais du mal à un être humain ou à un animal. Pourtant, ce serait un bien si ce Maître de Discipline était transformé en autre chose. C'est une brute !

La tempête se calmait. Le sifflement du vent autour des toits perdait de sa virulence. Les cailloux "aéroportés" tombèrent sur les chemins et crépitèrent sur les maisons. Et la poussière s'infiltrait moins dans nos robes. Le Tibet est une région très élevée et très exposée. Les vents se massent derrière les chaînes de montagnes, s'engouffrent dans les défilés, et il arrive souvent qu'ils jettent les voyageurs dans les précipices. Des rafales rugissaient le long des couloirs des lamaseries, y balayaient la poussière et les détritus avant de fondre en hurlant sur la vallée et sur les basses terres.

Clameurs et tumulte s'apaisèrent. Le dernier des nuages courut à travers le ciel, laissant l'immense voûte céleste d'une pure couleur violette. La lumière crue du soleil nous aveuglait de son éclat après la sombre atmosphère de la tempête. Des portes s'ouvrirent avec précaution, en grinçant sur leurs gonds ; des têtes apparurent et l'on évalua les dégâts de la journée. La pauvre vieille Mme Raks, dont la maison était tout près de nous, avait eu ses fenêtres de devant enfoncées et ses fenêtres de derrière arrachées. Au Tibet, les vitres sont faites d'épais papier huilé, de sorte qu'on peut voir à travers — au prix d'un véritable effort. Le verre est rare à Lhassa, mais le papier tiré des saules, qui sont nombreux, et des joncs ne coûte pas cher.

Nous reprîmes le chemin de notre maison — le Chakpori — en nous arrêtant chaque fois que quelque chose attirait notre attention.

— Lobsang ! dit Timon, tu sais, les boutiques vont s'ouvrir à présent. Viens, ça ne nous prendra pas longtemps !

Ce disant, il tourna à droite et hâta le pas. Yulgye et moi le suivîmes après avoir hésité brièvement. Arrivés dans La Rue des Boutiques, nous regardâmes autour de nous en ouvrant de grands yeux. Que de merveilles étaient étalées là ! L'odeur pénétrante du thé, de nombreuses espèces d'encens venues des Indes et de Chine. Des bijoux et des objets fabriqués dans l'Allemagne lointaine et qui nous semblaient si étranges que nous ne pouvions en deviner l'usage. Un peu plus loin, nous arrivâmes à un magasin où l'on vendait des confiseries, des friandises poisseuses empalées sur des bâtonnets, des gâteaux couverts de sucre blanc ou de sucre glacé et coloré. Nous contemplions tout cela avec nostalgie. Les pauvres chelas que nous étions n'avaient pas un sou et ne pouvaient rien acheter, mais regarder était gratuit. Yulgye me poussa du coude en chuchotant :

— Lobsang, ce grand type, n'est-ce pas ce Tzu qui s'occupait de toi autrefois ?

Je me retournai et regardai dans la direction indiquée par son doigt. Oui, c'était bien Tzu, Tzu qui m'avait appris tant de choses, avec tant de rudesse. Instinctivement, je m'avançai vers lui, le sourire aux lèvres.

— Tzu ! dis-je. Je suis...

— Allez-vous-en, vous autres, ne dérangez pas un honnête citoyen qui accomplit les commissions de son Patron. Vous n'aurez pas un sou de moi.

Il tourna brusquement les talons et s'éloigna.

Je sentis les larmes me monter aux yeux et craignis de me ridiculiser devant mes compagnons. Non, je ne pouvais pas m'offrir le luxe de pleurer, mais Tzu m'avait rembarré, avait feint de ne pas me connaître. Tzu, qui m'avait servi de professeur depuis ma naissance. Je me rappelai comment il avait essayé de m'apprendre à monter mon poney Nakkim, comment il m'avait enseigné l'art de la lutte. A présent, il me tournait le dos, il me méprisait. Tête basse, l'air morose, je grattai la poussière avec mon pied. Mes deux compagnons m'entouraient, silencieux et penauds, éprouvant les mêmes sentiments que moi, la sensation d'avoir été humiliés. Un mouvement soudain attira mon attention ; un vieil Indien barbu, coiffé d'un turban, s'avançait vers moi à pas lents.

— Jeune homme ! me dit-il dans un tibétain à l'accent étrange, j'ai tout vu, mais ne jugez pas mal cet homme. Certains d'entre nous ont oublié leur enfance. Moi pas. Suivez-moi.

Il nous conduisit à la boutique que nous venions d'examiner.

— Laissez ces jeunes gens faire leur choix, dit-il au marchand.

Timidement, chacun de nous prit une de ces friandises poisseuses et alléchantes et salua l'Indien avec gratitude.

— Non ! Non ! s'exclama-t-il, une seule ne suffit pas, prenez-en chacun deux.

Nous obéîmes et il paya le boutiquier radieux.

— Monsieur ! dis-je avec ferveur, que Bouddha vous bénisse et vous protège ; que vos joies soient nombreuses !

Il nous sourit avec bienveillance, s'inclina légèrement et retourna vaquer à ses occupations.

Nous rentrâmes lentement, en dégustant les confiseries de manière à les faire durer le plus longtemps possible. Nous avions presque oublié quel goût avaient ce genre de choses. Et celles-ci nous semblaient très particulièrement délicieuses parce qu'elles avaient été données de si bon coeur.

Je me disais, tout en marchant, que mon père, le premier, avait feint de ne pas me connaître sur les marches du Potala, et à présent Tzu venait de faire de même. Yulgye brisa le silence :

— Nous vivons dans un drôle de monde, Lobsang, dit-il. Pour l'instant nous sommes jeunes et on nous bat froid. Et quand nous serons devenus des lamas, les Têtes Noires viendront mendier nos faveurs !

Au Tibet, on appelle les laïques des "Têtes Noires" parce qu'ils ont des cheveux sur le crâne, alors que les moines sont rasés, bien entendu.

Ce soir-là, je suivis très attentivement l'Office ; j'étais décidé à travailler dur afin de devenir un lama le plus vite possible et de me pavaner parmi ces "Têtes Noires" que je repousserais avec mépris lorsqu'elles réclameraient mes services. J'étais même tellement attentif que j'attirai le regard d'un Maître de Discipline. Il me considéra d'un air soupçonneux, se disant sans doute qu'une telle dévotion de ma part était bien singulière ! Dès la fin de l'Office, je regagnai ma chambre en hâte, sachant que j'aurais, le lendemain, une journée très chargée avec le Lama Mingyar Dondup. Pendant un certain temps, je ne pus dormir. Je me tournais et me retournais, songeant au passé et aux épreuves que j'avais subies.

Le matin, je me levai, pris mon petit déjeuner et me préparai à gagner le Quartier des Lamas. Au moment où je quittais la pièce, un gigantesque moine en robe rapiécée me saisit par le bras.

— Hé, toi ! me dit-il, tu vas travailler à la cuisine, ce matin, et tu vas même nettoyer les meules !

— Mais, répondis-je, mon Guide, le Lama Mingyar Dondup, m'attend.

Et je voulus prendre la fuite.

— Non, tu vas venir avec moi. Ça m'est égal de savoir qui t'attend. Je te dis que tu vas travailler à la cuisine.

Il me tordit le bras de telle sorte que je ne pus lui échapper. Je l'accompagnai à contrecoeur. Je n'avais pas le choix.

Au Tibet, nous accomplissons tous, à tour de rôle, les besognes manuelles, serviles. "Cela apprend l'humilité !" disait l'un. "Cela empêche un garçon de se croire supérieur aux autres !" déclarait un autre. "Cela supprime les distinctions de classe !" affirmait un troisième. Les garçons — et les moines — font le travail qu'on leur assigne, quel qu'il soit, parce que la discipline le veut. Il y avait, naturellement, une domesticité composée de moines d'ordre inférieur, mais les novices et les moines de tout rang devaient, à tour de rôle, se charger des besognes les plus basses et les plus déplaisantes. Cela faisait partie de notre entraînement, mais nous avions ces corvées en horreur car les "réguliers" — tous des hommes inférieurs — nous traitaient comme des esclaves, sachant que nous ne pouvions pas nous plaindre. Nous plaindre ? La dureté de l'épreuve était voulue !

Nous suivîmes le couloir de pierre, descendîmes les marches faites de deux montants en bois, avec des barres transversales ; entrâmes dans les grandes cuisines où je m'étais si grièvement brûlé la jambe.

— Allons ! me dit le moine qui me tenait captif, va nettoyer les rainures dans les meules.

Prenant une grande tige en métal, au bout pointu, je grimpai sur une des grandes meules à orge, et me mis en demeure d'extirper les débris logés dans les rainures. Cette pierre avait été mal entretenue et au lieu de broyer l'orge, elle l'avait abîmée. Mon travail consistait à "apprêter" la surface de façon qu'elle redevînt nette et propre. Le moine se tenait là, et se curait négligemment les dents.

— Hé ! hurla une voix sur le seuil de la cuisine, Mardi Lobsang Rampa. Est-ce que Mardi Lobsang Rampa est ici ? L'Honorable Lama Mingyar Dondup veut le voir immédiatement.

Instinctivement, je me levai et sautai au sol.

— Me voici ! criai-je.

Le moine abattit violemment son poing sur le haut de mon crâne et m'envoya à terre.

— Je t'ai dit de rester ici et de faire ton travail, gronda-t-il. Si quelqu'un a besoin de toi, qu'il vienne te chercher lui-même.

Me saisissant par la peau du cou, il me jeta contre la pierre. Ma tête heurta une arête et toutes les étoiles du ciel flamboyèrent dans mon cerveau, puis elles disparurent et je sombrai dans le néant vaste et noir. Chose étrange, je me sentis soulevé — soulevé horizontalement — pour ensuite me retrouver debout. Quelque part, un gong à la voix profonde parut sonner les secondes de la vie ; il faisait "bong-bong-bong", et au dernier coup, j'eus l'impression d'avoir été frappé par une foudre bleue. Alors le monde prit un vif éclat, baigna dans une lumière jaunâtre où je pouvais distinguer les objets avec une acuité anormale. "Ooo, me dis-je, ainsi j'ai quitté mon corps ! Oh ! J'ai vraiment l'air bizarre !"

Les voyages dans l'astral m'étaient familiers. J'étais allé bien au-delà des confins de notre vieille terre et j'avais également visité beaucoup de grandes cités du globe. Mais c'était la première fois qu'il m'arrivait de "bondir hors de mon corps". Debout près de la grande meule, je contemplais avec dégoût la petite silhouette malingre, vêtue d'une robe rapiécée, qui gisait sur la pierre. Je baissai les yeux et observai sans grand intérêt la façon dont mon corps astral était joint à cette silhouette pitoyable par une corde d'un blanc bleuâtre qui ondulait et vibrait, étincelait et pâlissait tour à tour. Puis j'examinai de plus près mon corps étendu sur la dalle et vis avec horreur que la tempe gauche portait une plaie béante d'où coulait un sang rouge sombre, qui serpentait dans les rainures de la pierre et se mêlait inextricablement aux débris que je n'avais pas encore extirpés de la meule.

Un bruit soudain attira mon attention et en me retournant, j'aperçus mon Guide qui entrait dans la cuisine, le visage blême de colère. Il s'arrêta net devant le moine-cuisinier en chef — celui qui m'avait si cruellement traité. Pas un mot ne fut échangé, pas un seul ; en fait, un silence de mort régnait. Les yeux perçants du Lama parurent foudroyer le moine qui, avec un soupir semblable au son d'un ballon qui se dégonfle, s'écroula comme une masse sur le sol de pierre. Sans lui accorder un second regard, mon Guide se tourna vers ma forme terrestre qui respirait péniblement, étendue sur ce cercle de pierre.

Je regardai autour de moi, vraiment fasciné à l'idée que je pouvais à présent sortir de mon corps pour parcourir de courtes distances. Faire des "voyages éloignés" dans l'astral, ce n'était rien. J'en avais toujours été capable, mais cette sensation de me détacher de moi-même, de contempler mon costume d'argile était une nouvelle, intrigante expérience.

Sans prendre garde à ce qui se passait autour de moi, je me laissai aller à la dérive — et je traversai en flottant le plafond de la cuisine. "Oh !" fis-je involontairement en passant au travers de la pierre pour me retrouver dans la pièce du dessus. Là était assis un groupe de lamas, plongés dans une contemplation profonde. Je vis avec quelque intérêt qu'ils avaient devant eux une sorte de modèle du monde, une balle ronde où étaient dessinés les continents, les terres, les océans et les mers et cette balle était fixée à un angle correspondant à l'inclinaison de la Terre elle-même dans l'espace. Je ne m'attardai pas, cela ressemblait trop à une leçon de géographie, et je repris mon voyage vers les hauteurs. Je traversai toute une série de plafonds et me trouvai enfin dans la Salle des Tombes ! Autour de moi se dressaient les grands murs dorés qui supportaient les tombeaux des Incarnations du Dalaï Lama au cours des siècles précédents. Je demeurai là un moment, dans une contemplation respectueuse, puis je me laissai voguer vers les nues de sorte que je vis enfin, à mes pieds, le glorieux Potala avec son or étincelant, son écarlate et sa pourpre, et ses murs d'une blancheur admirable qui semblaient se fondre avec la roche vivante de la montagne elle-même.

En tournant mon regard légèrement vers la droite, je pouvais apercevoir le village de Shö et, au-delà, la Cité de Lhassa sur un arrière-fond de montagnes bleues. Tout en m'élevant dans les airs, je voyais les espaces illimités de notre beau pays, un pays que son climat imprévisible et capricieux pouvait rendre dur et cruel, mais qui pour moi était la patrie !

Je ressentis une brusque saccade et fus tiré en arrière, comme j'avais souvent tiré moi-même sur un cerf-volant qui planait dans le ciel. Je ne cessai de descendre, retraversai le Potala, des planchers qui se transformèrent en plafonds, d'autres planchers encore, et finis par atteindre ma destination ultime, à côté de mon corps gisant dans la cuisine.

Le Lama Mingyar Dondup me baignait doucement la tempe et en extrayait des morceaux de matière solide.

"Grands dieux, me dis-je, stupéfait, ma tête est-elle donc si dure qu'elle ait fendu ou craquelé la pierre ?" Je vis alors que j'avais une petite fracture et que parmi les matières que mon Guide ôtait de ma tête, il y avait quantité de détritus — des éclats de pierre et des résidus d'orge concassé. J'observai la scène avec intérêt et, je l'avoue, avec un certain amusement, car tandis que je demeurais là, dans mon corps charnel, je ne ressentais aucune souffrance, aucun malaise : j'étais en paix.

Le Lama Mingyar Dondup termina ses soins, mit un emplâtre, une compresse d'herbes, sur ma tête et l'attacha avec des cordons de soie. Puis faisant signe à deux moines qui attendaient là avec une civière, il leur ordonna de me soulever avec précaution.

Les hommes — des moines de mon Ordre — me posèrent doucement sur la civière et, accompagnés par le Lama Mingyar Dondup, ils m'emportèrent.

Je regardai autour de moi avec surprise : la lumière s'estompait ; étais-je resté si longtemps évanoui que déjà le jour se mourait ? Avant de trouver la réponse à cette question, je découvris que moi aussi je "m'estompais", que le jaune et le bleu de la lumière spirituelle diminuaient d'intensité et je sentis un besoin absolument invincible, absolument irrésistible de me reposer, de dormir sans plus m'inquiéter de rien.

Pendant un certain temps, je perdis conscience, puis ma tête fut transpercée de douleurs lancinantes, accompagnées de lueurs rouges, bleues, vertes et jaunes, et dont la violence était telle qu'il me sembla que j'allais devenir fou. Une main fraîche se posa sur mon front et une douce voix me dit :

— Tout va bien, Lobsang. Tout va bien, repose-toi, dors !

Le monde parut se transformer en un oreiller moelleux et sombre, aussi doux que du duvet de cygne, dans lequel je m'enfonçai joyeusement, paisiblement, et l'oreiller parut m'engouffrer, je perdis de nouveau conscience, mon âme s'élança vers les espaces interstellaires tandis que mon corps meurtri demeurait en sommeil.

De nombreuses heures durent s'écouler avant que je reprenne connaissance. A mon réveil, je trouvai mon Guide assis près de moi, tenant mes mains dans les siennes. J'ouvris les paupières, vis la lumière du soir, et souris faiblement. Il me rendit mon sourire, dégagea ses mains et prit sur une petite table voisine une tasse emplie d'un breuvage odoriférant. La pressant contre mes lèvres, il me dit :

— Bois, ça te fera du bien !

Je bus et la vie coula en moi de nouveau si intensément que je voulus me dresser sur mon séant. L'effort fut trop grand ; j'eus l'impression qu'une lourde massue s'était de nouveau abattue sur ma tête, je vis des lumières brillantes, des constellations de lumières, et je renonçai à me lever.

Les ombres du soir s'allongèrent ; d'en bas monta vers moi la voix assourdie des conques : l'Office vespéral allait commencer. Mon Guide, le Lama Mingyar Dondup, me dit :

— Il faut que je te laisse pendant une demi-heure, Lobsang, car le Très Profond désire me voir, mais tes amis Timon et Yulgye sont là, ils veilleront sur toi en mon absence et m'appelleront, le cas échéant.

Il me serra affectueusement la main, se leva et quitta la pièce.

Deux visages familiers apparurent, un peu effarés et très excités. Mes camarades s'accroupirent à mes côtés et Timon s'exclama :

— Oh, Lobsang ! Le Maître-Cuisinier s'est fait rudement attraper à cause de toi !

— Oui, dit l'autre, et il a été renvoyé de la Lamaserie pour sévices graves et injustifiés. On le conduit jusqu'au portail sous escorte en ce moment même !

Ils frémissaient d'émotion et Timon reprit :

— Je t'ai cru mort, Lobsang, tu saignais vraiment comme un yak gavé !

Je ne pus m'empêcher de sourire en les regardant ; leurs voix trahissaient à quel point ils étaient émus par le moindre événement qui rompait la monotonie de l'existence dans une lamaserie. Et je ne leur en voulais pas ; moi aussi j'aurais été très excité si la victime avait été un autre que moi-même. Je leur souris, puis me sentis gagné par une torpeur accablante. Je fermai les yeux pour les reposer quelques instants et perdis de nouveau conscience.

Pendant plusieurs jours — sept ou huit en tout peut-être — je restai allongé et mon Guide, le Lama Mingyar Dondup, me servit d'infirmier ; ce fut grâce à lui que je survécus, car l'existence dans une lamaserie n'est pas forcément douce et facile : en fait, seuls les plus forts y résistent. Même si le Lama n'avait pas été un homme plein de bonté et de tendresse, on avait d'excellentes raisons pour me garder en vie. Comme je l'ai déjà dit, je devais accomplir une tâche spéciale et les épreuves que je subissais dans mon enfance étaient destinées, je suppose, à m'endurcir, à m'immuniser contre la souffrance, car toutes les prophéties que j'avais entendues — et j'en avais entendu pas mal ! — indiquaient que je mènerais une existence pénible et douloureuse.

Mais tout n'était pas que souffrance. Au fur et à mesure que mon état s'améliorait, j'avais de plus nombreuses occasions de m'entretenir avec mon Guide. Nous discutions de bien des choses, parfois de sujets banals, parfois des sujets les plus inattendus. Nous parlâmes longuement de divers aspects de l'occultisme et je me rappelle lui avoir dit un jour :

— Honorable Lama, ce doit être merveilleux que d'être bibliothécaire et de posséder ainsi tout le savoir du monde. Sans ces terribles prophéties concernant mon avenir, je me serais fait bibliothécaire.

Mon Guide me sourit :

— Les Chinois ont un dicton : "Une image vaut mille mots", Lobsang, mais moi je t'affirme qu'aucune somme de lectures et d'images ne remplacera l'expérience pratique et la connaissance.

Je le regardai pour voir s'il parlait sérieusement, puis je songeai à ce moine japonais, Kenji Tekeuchi, qui pendant près de soixante-dix ans avait étudié les mots imprimés et n'avait pas réussi à mettre en pratique ni à digérer ses lectures.

Mon Guide lut mes pensées.

— Oui ! dit-il, le vieil homme n'est pas fou. Il s'est donné une indigestion mentale en lisant tout sans rien assimiler. Il s'imagine être un grand homme, un homme d'une haute spiritualité. Ce n'est qu'un pauvre vieil étourneau qui ne trompe personne autant qu'il s'illusionne sur lui-même. (Le Lama poussa un soupir mélancolique et ajouta :) Sur le plan spirituel, il a fait banqueroute, sachant tout, mais ne sachant rien. La lecture insensée, aveugle et mal avisée de tout ce qui tombe sous la main est dangereuse. Cet homme a suivi toutes les grandes religions et n'en comprenant aucune, il s'est néanmoins targué d'être l'homme le plus évolué de tous.

— Honorable Lama ! dis-je, si les livres sont pernicieux à ce point, pourquoi y en a-t-il ?

Mon Guide posa un moment sur moi un regard inexpressif. "Ha ! me dis-je, le voilà pris de court !" Puis il sourit de nouveau et me dit :

— Mais, mon cher Lobsang, la réponse est évidente ! Lis, lis encore et toujours, mais ne laisse jamais aucun livre fausser ton pouvoir de jugement et de discernement. Un livre est censé enseigner, instruire ou même distraire. Ce n'est pas un maître qu'il faut suivre aveuglément et sans raison. Aucun être doué d'intelligence ne devrait être réduit en esclavage par un livre ou par les mots d'un autre homme.

Je hochai la tête. Oui, tout cela me paraissait logique. Mais alors, pourquoi s'intéresser aux livres ?

— Pourquoi, Lobsang ? dit mon Guide en réponse à ma question. Mais parce qu'il doit y avoir des livres, cela va de soi ! Les bibliothèques du monde entier contiennent la majorité des connaissances humaines, mais seul un imbécile prétendrait que l'humanité est l'esclave des livres qui, en vérité, ne sont là que pour la guider, lui servir de références, lui venir en aide. C'est un fait que, mal digérés, ils peuvent être maléfiques car ils poussent un homme à se croire supérieur à ce qu'il est, et le conduisent à des voies tortueuses, des voies qu'il n'est pas capable — faute de connaissances suffisantes — de suivre jusqu'au bout.

— Eh bien, Honorable Lama, insistai-je, à quoi servent les livres ?

— Il ne t'est pas possible, dit mon Guide, d'aller dans toutes les villes du monde et d'étudier sous la direction des grands Maîtres, mais le mot imprimé — le livre — peut t'apporter leur enseignement à domicile. Tu n'es pas obligé de croire tout ce que tu lis, et les grands écrivains n'ont jamais prétendu le contraire ; tu dois faire appel à ton propre jugement et te servir de leurs paroles de sagesse comme d'un guide qui te permettra de découvrir ta propre sagesse. Je peux t'affirmer qu'un homme qui n'est pas encore prêt à étudier un sujet peut se causer un tort considérable s'il lit un ouvrage sur ce même sujet et s'il essaye de s'élever — pour ainsi dire — au-dessus de son état kharmique en s'attachant aux paroles et aux oeuvres d'autrui. Il est possible que le lecteur soit un homme fort peu évolué et, en ce cas, étudier des choses qui, présentement, ne sont pas pour lui, peut freiner plutôt qu'accélérer son évolution, et notre ami japonais en est un exemple.

Mon Guide sonna pour avoir du thé, complètement indispensable à nos discussions ! Lorsque le moine-serviteur l'eut apporté, notre entretien reprit.

— Lobsang ! Tu auras une vie peu banale et c'est pourquoi nous te donnons une formation très poussée ; nous augmentons tes pouvoirs télépathiques par toutes les méthodes à notre disposition. Je t'annonce dès à présent que tu vas étudier, grâce à la télépathie associée à la clairvoyance, certains des plus grands ouvrages de ce monde — des chefs-d'oeuvres littéraires — et tu vas les étudier sans savoir la langue dans laquelle ils ont été écrits.

Je restai bouche bée ; comment aurais-je pu étudier un ouvrage écrit dans une langue que je ne connaissais pas ? Cette question m'intriguait, mais mon Maître me donna bientôt la réponse.

— Lorsque tes pouvoirs de télépathie et de clairvoyance se seront améliorés, ce qui va se produire, tu pourras capter le contenu d'un livre grâce aux gens qui viendront de le lire ou qui seront en train de le lire. C'est une des applications les moins connues de la télépathie qui, bien entendu, doit en l'occurrence s'allier à la clairvoyance. Dans les autres parties du monde, les gens n'ont pas toujours accès à une bibliothèque publique, ou à une grande salle de lecture ; ils peuvent en franchir la porte, mais à moins de prouver qu'ils sont des étudiants cherchant à s'instruire, ils ne sont pas admis. Tu n'auras pas à souffrir de cette réglementation, tu seras capable de voyager dans l'astral et d'étudier, et cela te sera d'un grand secours tous les jours de ta vie et au moment où tu passeras au-delà de cette vie.

Il me parla des applications de l'occultisme. Faire mauvais usage du pouvoir occulte ou tenter de dominer une autre personne par des moyens occultes valaient au coupable un terrible châtiment. Les pouvoirs ésotériques et métaphysiques, les perceptions extrasensorielles ne devaient servir qu'au bien, qu'à venir en aide aux autres, qu'à accroître la somme des connaissances humaines.

— Mais, Honorable Lama ! m'écriai-je, que faut-il penser des gens qui sortent de leur corps par excitation ou par curiosité, lorsqu'ils se détachent de leur corps et risquent d'en mourir de frayeur, ne peut-on rien faire pour les mettre en garde contre ce genre d'expériences ?

Mon Guide eut un sourire mélancolique.

— Il est vrai, Lobsang, dit-il, qu'un grand nombre de gens lisent des livres et tentent des expériences occultes sans avoir auprès d'eux un Maître capable. Beaucoup de gens sortent d'eux-mêmes, soit sous l'effet de l'alcool ou par la surexcitation ou par un excès dans quelque chose qui n'est pas bon pour l'esprit, et ensuite ils paniquent. Tu auras un moyen de te rendre utile : tu pourras, au cours de ta vie, avertir ceux qui cherchent que la seule chose à craindre en matière d'occultisme, c'est la peur. La peur donne libre cours aux pensées indésirables, fait pénétrer en vous les entités néfastes et les laisse même vous dominer, s'emparer de vous, et toi, Lobsang, tu devrais répéter sans cesse qu'il n'y a rien d'autre à redouter que la peur elle-même. En se débarrassant de la peur, on renforce l'humanité et on rend l'humanité plus pure. C'est la peur qui déclenche les guerres, la peur qui crée les dissensions dans le monde, la peur qui dirige la main de l'homme contre l'homme. La peur, seule la peur, est l'ennemie et si nous la repoussons une fois pour toutes — crois-moi — il n'y a rien d'autre à craindre.

La peur ? A quoi rimait toute cette conversation sur la peur ? Je levai les yeux sur mon Guide et je suppose qu'il lut dans mes yeux la question muette. Ou peut-être lut-il mes pensées par télépathie ; quoi qu'il en soit, il déclara brusquement :

— Ainsi tu t'interroges sur la peur ? Eh bien, tu es jeune et innocent !

"Oh ! Pas si innocent qu'il le croit !" me dis-je.

Le Lama sourit comme s'il avait apprécié cette plaisanterie — bien que je n'eusse pas prononcé un mot, naturellement — puis il poursuivit :

— La peur est une chose réelle, tangible. Tu as entendu parler de ceux qui s'adonnent à l'alcool — qui deviennent des intoxiqués. Ces gens-là aperçoivent de remarquables créatures. Certains ivrognes affirment voir des éléphants verts à rayures roses ou des êtres plus étranges encore. Et je te le dis, Lobsang, les créatures qu'ils voient — et qui sont des prétendues hallucinations — sont vraiment réelles.

Je continuais à me poser des questions sur la peur. Bien entendu, je savais ce qu'elle était au sens physique du terme. Je songeai au jour où j'avais dû rester immobile devant la Lamaserie du Chakpori, alors qu'il me fallait subir l'épreuve d'endurance avant de recevoir la permission d'entrer et d'être accepté comme le plus humble des chelas. Je me tournai vers mon Guide et lui demandai :

— Honorable Lama, quelle est toute cette peur ? J'ai entendu parler des créatures qui habitent l'astral inférieur, mais au cours de mes voyages dans l'astral, je n'en ai jamais rencontré une seule qui m'ait causé la moindre frayeur. Quelle est toute cette peur ?

Mon Guide demeura un moment silencieux, puis, comme s'il avait brusquement pris une décision, il se leva et dit :

— Suis-moi !

Je me levai à mon tour ; nous prîmes un couloir de pierre et tournâmes à droite, puis à gauche et encore à droite. Continuant notre chemin, nous parvînmes enfin à une pièce qui n'était pas éclairée. On avait l'impression de pénétrer dans un étang de ténèbres. Mon Guide entra le premier, alluma une lampe à beurre posée près de la porte, puis me faisant signe de m'allonger, il me dit :

— Tu es assez âgé à présent pour connaître les entités de l'astral inférieur. Je suis prêt à t'aider à voir ces créatures et à faire en sorte qu'elles ne te causent aucun mal, car on ne devrait les affronter qu'après s'y être préparé et s'être protégé adéquatement. Je vais éteindre cette lumière ; tu te reposeras paisiblement, tu te laisseras flotter hors de ton corps — à la dérive, où tu voudras, sans t'occuper de la destination, sans but précis — ainsi que flotte la brise.

Il éteignit la lampe et ferma la porte. La pièce était maintenant plongée dans l'obscurité. Je ne pouvais même pas deviner le son de sa respiration, mais je sentais près de moi sa réconfortante présence.

Les voyages astraux n'étaient pas une nouveauté pour moi. J'avais reçu, en naissant, la faculté de me déplacer astralement et, à mon retour de ces voyages, je me souvenais toujours de tout. A présent, allongé sur le sol, la tête sur un pan de ma robe, je joignis les mains et les pieds et méditai sur le processus par lequel on quitte son corps, processus si simple pour ceux qui savent. Bientôt je ressentis le léger soubresaut indiquant que le corps astral se sépare du corps physique et, à l'instant de ce soubresaut, je fus inondé de lumière. Il me semblait flotter au bout de ma Corde d'Argent. Au-dessous de moi c'était l'obscurité complète, l'obscurité de la pièce que je venais de quitter et où ne brillait aucune lumière. Je regardai autour de moi, mais tout cela ne différait en rien des voyages que j'avais entrepris auparavant. Je voulus m'élever au-dessus de la Montagne de Fer et aussitôt, je cessai d'être dans cette chambre, je flottai au-dessus de la Montagne, à une centaine de mètres (200 ou 300 pieds) peut-être. Soudain, je n'eus plus conscience du Potala, ni de la Montagne de Fer, ni du Tibet, ni de la Vallée de Lhassa. Je me sentis malade d'appréhension, ma Corde d'Argent trembla violemment et je fus épouvanté de voir que la brume d'un bleu argent qui émanait toujours de la Corde avait pris une vilaine couleur jaune verdâtre.

Soudain, j'eus l'impression que l'on me tirait brutalement vers le bas, comme si des déments hostiles s'efforçaient de me ramener dans mon corps. Instinctivement, je baissai les yeux et ce que je vis faillit me faire perdre connaissance.

Autour de moi, ou plutôt au-dessous de moi, évoluaient des créatures si affreuses et si bizarres qu'elles semblaient échappées du cauchemar d'un ivrogne. L'une d'elles, la plus horrible que j'eusse jamais vue de ma vie, s'avança vers moi, d'un mouvement sinueux ; on eût dit une énorme limace affublée d'une abominable tête humaine, mais dont les couleurs n'avaient rien d'humain. Elle avait le visage rouge, le nez et les oreilles verts, et ses yeux semblaient tournoyer dans leurs orbites. Je vis d'autres créatures, plus monstrueuses et plus écoeurantes encore que la limace. Certaines étaient indescriptibles, mais toutes semblaient avoir en commun cette caractéristique humaine : la cruauté. Elles s'approchèrent pour m'écharper, tentèrent d'arracher de moi la Corde d'Argent. Je les regardais en frissonnant et me dis : "La peur ! C'est donc ça la peur ! Eh bien, ces choses ne peuvent pas me blesser, je suis à l'abri de leur atteinte, je suis à l'abri de leurs attaques !" Et à l'instant même où j'émis cette pensée, les entités disparurent et cessèrent d'exister. La Corde éthérée qui me liait à mon corps physique brilla de nouveau et reprit ses teintes normales ; je me sentis euphorique, libéré, et je compris qu'après avoir subi et surmonté cette épreuve, je ne craindrais plus rien de ce qui pourrait se passer dans l'astral. Cela m'enseigna de façon définitive que les choses qui nous font peur ne peuvent nous faire de mal à moins que nous ne leur permettions de nous faire du mal par notre peur.

Une brusque saccade sur ma Corde d'Argent attira mon attention ; je baissai les yeux sans la moindre hésitation, sans la moindre crainte. Et j'aperçus une faible lueur. Mon Guide, le Lama Mingyar Dondup, avait allumé la petite lampe à beurre et mon corps physique attirait à lui mon corps astral. Doucement, je traversai en flottant le toit du Chakpori ; je descendis à l'horizontale au-dessus de mon enveloppe charnelle, puis, très, très lentement, le corps astral et le corps physique se fondirent et ne firent plus qu'un. Le corps qui était à présent mon "Moi" frissonna légèrement et je me dressai sur mon séant. Mon Guide me contemplait avec un sourire affectueux.

— Tu t'en es bien tiré, Lobsang ! me dit-il. Je vais te confier un très grand secret : tu as mieux subi cette première épreuve que je n'ai subi la mienne, autrefois. Je suis fier de toi !

Cette question de la peur continuait à me tracasser et c'est pourquoi j'interrogeai :

— Honorable Lama, de quoi peut-on vraiment avoir peur ?

Mon Guide prit un air grave, même sombre, et me répondit :

— Tu as mené une bonne vie, Lobsang, et tu n'as rien à craindre, par conséquent tu ne crains rien. Mais il y a les criminels, ceux qui ont fait du mal aux autres. Lorsqu'ils sont seuls, leur conscience les tourmente. Les créatures de l'astral inférieur se nourrissent de la peur des autres ; ceux qui ont mauvaise conscience sont leur aliment. Les gens créent des formes-pensées maléfiques. Peut-être, un jour, pourras-tu entrer dans une très vieille cathédrale ou dans un temple très ancien, édifiés depuis d'innombrables années. Tu sentiras les murs de cet édifice (comme notre propre Jo Kang) émettre des ondes bénéfiques à cause de toutes les bonnes pensées dont il a été le lieu. Mais si tu peux visiter une très vieille prison où beaucoup de gens ont souffert et subi des persécutions, tu ressentiras une impression contraire. On peut en déduire que les résidents des maisons créent des formes-pensées qui en imprègnent les murs ; par conséquent qu'une bonne maison possède de bonnes formes-pensées qui émettent des émanations salutaires et que les lieux consacrés au mal répandent des fluides maléfiques. Il est donc également évident que seules de mauvaises pensées peuvent naître d'une maison où le mal est commis, et ces pensées et formes-pensées peuvent être vues et touchées par ceux qui sont clairvoyants lorsqu'ils sont dans l'état astral.

Mon Guide réfléchit un moment avant de poursuivre :

— Il y a eu des cas, comme tu l'apprendras plus tard, où des moines, ou d'autres gens, se sont crus supérieurs à ce qu'ils étaient en réalité ; alors, ils ont construit une forme-pensée et au bout d'un certain temps, celle-ci a coloré leur vision des choses. Je me rappelle un exemple de ce genre ; il s'agissait d'un vieux moine birman — un homme fort ignorant, de surcroît, je dois le dire — un moine de rang inférieur, et dépourvu de compréhension ; mais nous devions lui faire toutes les concessions parce qu'il était notre frère et qu'il appartenait à notre Ordre. Il menait une vie solitaire ainsi que la plupart d'entre nous, mais au lieu de consacrer son temps à la méditation et à la contemplation — ou à d'autres activités bénéfiques — il s'imagina être devenu un homme puissant au pays de Birmanie. Il oublia qu'il était un humble moine qui avait à peine mis le pied sur la Voie de l'Illumination. Dans la solitude de sa cellule, il s'imagina être un grand prince, possédant de vastes domaines et d'immenses richesses. Au début, c'était là une distraction inoffensive, encore qu'inutile. Personne n'aurait songé à reprocher à cet homme ses chimères, ses vaines songeries, car, comme je l'ai dit, il n'avait ni assez d'intelligence ni assez de savoir pour se consacrer véritablement à des tâches spirituelles. Au cours des ans, cet homme, chaque fois qu'il était seul, redevenait un très grand Prince. Cette illusion colorait sa vision de la réalité, affectait sa façon d'être et, au fur et à mesure que le temps s'écoulait, l'humble moine s'effaçait de plus en plus et cédait la place à un Prince arrogant. Le pauvre malheureux finit par être convaincu qu'il était bel et bien un Prince birman. Il s'adressa un jour à un Abbé comme si ce dernier avait été un serf sur le domaine princier. L'Abbé n'était pas aussi tolérant que le sont certains d'entre nous, et, malheureusement, la réaction infligea au pauvre pseudo-prince un choc qui lui fit perdre son équilibre mental. Mais toi, Lobsang, tu n'as rien à craindre sur ce point ; tu es stable, bien équilibré et sans peur. Rappelle-toi seulement cet avertissement : la Peur corrode l'âme. Les imaginations vaines et inutiles nous aiguillent sur la mauvaise voie, de sorte que, avec les années, les imaginations deviennent réalités, tandis que les réalités s'évanouissent pour ne réapparaître qu'au bout de plusieurs incarnations. Conserve ton pied sur le Sentier, ne laisse aucunes folles aspirations ni imaginations colorer ou déformer ta vision des choses. Ceci est le Monde de l'Illusion, mais pour ceux d'entre nous qui peuvent regarder cette vérité en face, l'illusion peut devenir réalité lorsque nous quittons ce monde.

Je réfléchis à tout cela ; je dois avouer que j'avais déjà entendu parler de ce moine-qui-se-croyait-prince, car j'avais lu cette histoire dans un livre appartenant à la Bibliothèque des Lamas.

— Honorable Guide ! dis-je, à quoi sert alors le pouvoir occulte ?

Le Lama joignit les mains et me regarda droit dans les yeux.

— A quoi sert le savoir occulte ? Eh bien, voilà qui est facile à comprendre, Lobsang ! Nous avons le droit d'aider ceux qui sont dignes de l'être. Nous n'avons pas le droit d'aider ceux qui ne désirent pas notre assistance et qui ne sont pas prêts à la recevoir. Nous n'employons pas la puissance ou les facultés occultes dans notre intérêt personnel, ni pour un bénéfice ou une récompense. Le but tout entier du pouvoir occulte est ceci : accélérer son développement vers le haut, accélérer son évolution et aider le monde dans son ensemble, pas seulement le monde des humains, mais le monde de la nature, des animaux — de toute chose.

Nous fûmes à nouveau interrompus par le Service qui commençait dans le Temple proche et c'eût été manquer de respect à l'égard des Dieux que de continuer une discussion tandis qu'on les adorait ; nous terminâmes donc cet entretien et restâmes assis en silence près de la flamme vacillante de la lampe à beurre, qui ne brûlait plus que faiblement.

 

CHAPITRE HUIT

C'était fort agréable, en vérité, que de rester étendu dans la longue herbe fraîche qui poussait au pied du Pargo Kaling. Au-dessus de moi, derrière mon dos, les vieilles pierres se dressaient vers le ciel et d'où j'étais, à même le sol, la pointe si haute semblait effleurer les nuages. Le "Bouton du Lotus", qui constituait cette pointe, symbolisait l'Esprit, alors que les "feuilles" supportant le "Bouton" représentaient l'Air. Quant à moi, je reposais confortablement adossé à la pierre taillée représentant la "Vie sur la Terre". Juste au-delà de ma portée — à moins d'être debout — se dressaient les "Marches de l'Accomplissement". Eh bien, j'essayais "d'atteindre" maintenant !

Oui, c'était agréable de musarder là et de regarder passer les marchands venus des Indes, de Chine et de Birmanie. Certains d'entre eux allaient à pied tout en conduisant de longs troupeaux de bêtes qui apportent de très loin des produits exotiques. D'autres, plus puissants peut-être, ou peut-être simplement fatigués, allaient à cheval en regardant autour d'eux. Je me demandais distraitement ce que pouvaient contenir leurs paniers d'osier, et tout à coup, je sursautai : c'était précisément pour ça que je me trouvais là ! J'étais là pour observer l'aura du plus grand nombre de gens possible. J'étais là pour "deviner", grâce à l'aura et à la télépathie, ce que ces hommes faisaient, ce qu'ils pensaient et quelles étaient leurs intentions.

Un pauvre mendiant aveugle était assis de l'autre côté de la route. Couvert de poussière, vêtu de haillons, d'aspect banal, il demandait l'aumône d'une voix geignarde aux passants. Un nombre surprenant d'entre eux lui jetaient des piécettes, s'amusant à le regarder les chercher à tâtons ; il parvenait à les localiser par le bruit qu'elles faisaient en frappant le sol, ou en heurtant une pierre. Parfois, mais très rarement, une petite pièce lui échappait ; alors le voyageur la ramassait et la laissait tomber à nouveau. En pensant à lui, je tournai nonchalamment la tête dans sa direction et la surprise me fit me redresser brusquement. Son aura ! Je ne m'étais pas soucié de l'observer auparavant. Et, à présent que je la regardais avec attention, je m'apercevais que cet homme n'était pas aveugle. Je voyais qu'il était riche, qu'il avait de l'argent et des biens mis en sûreté et qu'il feignait d'être un malheureux aveugle parce que mendier était pour lui la façon la plus commode de gagner sa vie. Non ! ce n'était pas possible, je me trompais sans doute, je surestimais mes facultés d'observation. Peut-être déclinaient-elles. Cette pensée m'inquiéta et je me levai à contrecoeur pour aller chercher des éclaircissements auprès de mon Guide, le Lama Mingyar Dondup, qui se trouvait en face, au Kundu Ling.

Quelques semaines auparavant, j'avais subi une opération destinée à ouvrir plus largement mon "Troisième Oeil". Dès ma naissance, j'avais possédé des pouvoirs de clairvoyance inhabituels, la capacité de voir "l'aura" qui entoure le corps des humains, des animaux et des plantes. Cette opération douloureuse avait réussi à accroître mes facultés bien au-delà de ce qu'avait espéré le Lama Mingyar Dondup lui-même. A présent, on poussait à fond mon entraînement ; toutes mes heures de veille, je les consacrais à l'étude de l'occultisme. Je me sentais écrasé par des forces puissantes pendant que ce lama-ci et ce lama-là me "bourraient" de connaissances par télépathie ou par d'autres méthodes étranges dont j'étudiais intensément le processus. Pourquoi faire du travail d'écolier alors que l'on peut s'instruire par télépathie ! Pourquoi s'interroger sur les intentions d'un homme quand on peut les voir à son aura ? Néanmoins, cet aveugle m'intriguait !

— Honorable Lama, où êtes-vous ? m'écriai-je en traversant la route au galop à la recherche de mon Guide. J'entrai dans le petit parc, si vite que je faillis tomber.

— Tiens ! me dit en souriant mon Guide qui était paisiblement assis sur le tronc d'un arbre tombé, tiens ! te voilà tout ému parce que tu viens de découvrir que "l'aveugle" a d'aussi bons yeux que toi.

Je suffoquais d'épuisement et d'indignation.

— Oui ! m'exclamai-je, cet homme est un imposteur, un escroc, car il vole ceux qui ont bon coeur. On devrait le mettre en prison !

Le Lama éclata de rire en voyant mon visage rouge et indigné.

— Mais, Lobsang, pourquoi toute cette agitation ? Cet homme vend ses services comme l'homme qui vend les moulins à prières. Les gens lui donnent de menues pièces de monnaie afin qu'on les croie généreux ; ils ont l'impression d'être bons. Pour un temps cela accélère le rythme de leurs vibrations moléculaires — élève leur spiritualité — les rapproche des Dieux. Faire la charité leur est bénéfique. L'argent qu'ils donnent ? Ce n'est rien. Il ne leur manque pas.

— Mais il n'est pas aveugle ! m'écriai-je, exaspéré. C'est un voleur.

— Lobsang, me dit mon Guide, il est inoffensif, il vend les services qu'il rend. Plus tard, en Occident, tu verras que les gens appelés publicistes affirment des contrevérités qui sont nuisibles à la santé, susceptibles de déformer des bébés encore dans le sein de leur mère et de transformer en fous furieux des individus à peu près sains d'esprit.

Il tapota la souche et me fit signe de m'asseoir à côté de lui. J'obéis et me mis à frapper l'écorce à coups de talon.

— Il faut que tu apprennes à te servir simultanément de l'aura et de la télépathie, poursuivit mon Guide. Si tu emploies l'une sans l'autre, tu risqueras d'arriver à des conclusions erronées, — comme dans ce cas-ci. Il est indispensable d'utiliser toutes les facultés que l'on possède, tous les pouvoirs dont on jouit, pour résoudre chaque problème. Cet après-midi, je dois m'absenter et le grand Lama-Médecin, le Révérend Chinrobnobo, de l'Hôpital Menzekang, viendra s'entretenir avec toi. Et tu lui répondras.

— Oh ! fis-je d'un ton maussade, il ne me parle jamais, il ne me remarque même pas.

— Tout cela va changer — d'une manière ou d'une autre — cet après-midi, déclara mon Guide.

"D'une manière ou d'une autre !" me dis-je. Ces mots me paraissaient fort inquiétants.

Mon Guide et moi revînmes ensemble vers la Montagne de Fer, et nous nous arrêtâmes un moment pour contempler une fois encore les vieilles sculptures en couleurs, taillées dans le roc, si anciennes et pourtant toujours si vivantes. Puis nous gravîmes le sentier escarpé et rocailleux.

— La Vie est comme ce sentier, Lobsang, dit le Lama. La Vie suit un chemin pénible, semé de pierres, d'embûches et de pièges, mais si l'on persévère, on finit par atteindre le sommet.

Arrivés en haut du sentier, nous entendîmes le gong annonçant l'Office du Temple et chacun de nous partit de son côté, lui pour rejoindre ses collègues, moi pour retrouver mes camarades de classe. Dès que le Service fut terminé et que j'eus pris quelque nourriture, un chela encore plus petit que moi vint me trouver, l'air assez inquiet.

— Mardi Lobsang, me dit-il timidement, le Saint Lama-Médecin Chinrobnobo veut te voir immédiatement à l'Ecole de Médecine.

J'ajustai ma robe, pris quelques aspirations profondes afin de me calmer les nerfs, et me dirigeai vers l'Ecole de Médecine avec une assurance que je ne ressentais pas.

"Ah !" fit une voix basse et forte, une voix qui évoquait le son d'une conque du Temple. Debout devant lui, je lui présentai mes respects selon l'usage consacré par le temps. Le Lama était un homme grand et robuste, aux larges épaules, et toute sa personne était de nature à inspirer une sainte terreur à un petit garçon. J'avais l'impression que du revers d'une de ses mains puissantes, il aurait été capable de me faire sauter la tête des épaules et de l'envoyer rouler le long du flanc de la montagne. Mais il me pria de m'asseoir devant lui, et ce avec une telle cordialité que je faillis tomber sur mon séant !

— Eh bien ! mon garçon, commença-t-il d'une grosse voix profonde, semblable au grondement du tonnerre dans les montagnes lointaines, j'ai beaucoup entendu parler de toi. Ton Illustre Guide, le Lama Mingyar Dondup, affirme que tu es un prodige, que tes facultés paranormales sont formidables. C'est ce que nous allons voir !

J'étais assis devant lui et je tremblais.

— Tu me vois ? Et que vois-tu ? demanda-t-il.

Tremblant de plus en plus, je lui dis la première chose qui me traversa l'esprit :

— Je vois un homme si grand et si fort, Saint Lama-médecin, qu'en arrivant ici je l'ai pris pour une montagne.

Son rire bruyant provoqua un tel déplacement d'air que je craignis que ma robe ne s'envolât.

— Regarde-moi, mon garçon, regarde mon aura et dis-moi ce que tu vois ! ordonna-t-il. Et ce que tu en conclus.

Je le regardai, mais non pas fixement, car cela risque d'affaiblir l'aura d'une silhouette habillée. Je regardais plutôt dans sa direction.

— Seigneur ! lui dis-je, je vois d'abord le contour physique de votre corps, vaguement, tel qu'il serait sans vêtement. Puis, tout près de vous, je distingue une faible lumière bleuâtre, qui a la couleur de la fumée du bois vert. Elle m'apprend que vous avez travaillé trop dur, que vous connaissez de longues nuits d'insomnie depuis quelque temps, et que votre énergie éthérique est basse.

Il me dévisagea avec des yeux écarquillés et hocha la tête d'un air satisfait.

— Continue !

— Seigneur ! votre aura s'étend à environ trois mètres (9 pieds) de vous, de chaque côté. Les couleurs se superposent à la fois verticalement et horizontalement. Je vois le jaune qui indique la haute spiritualité. Pour l'instant, vous vous étonnez qu'un enfant de mon âge puisse vous dire tant de choses et vous songez que mon Guide, le Lama Mingyar Dondup, s'y connaît, après tout. Vous pensez qu'il vous faudra vous excuser auprès de lui pour avoir exprimé des doutes sur mes capacités.

Un grand éclat de rire m'interrompit.

— Tu as raison, mon garçon, tu as raison ! s'écria le Lama avec ravissement. Continue !

— Seigneur ! (tout cela n'était pour moi qu'un jeu d'enfant !) vous avez eu récemment un accident et vous avez reçu un coup au foie. Cela vous fait mal quand vous riez trop fort et vous envisagez de prendre de l'herbe de tatura et de vous faire masser en profondeur quand vous serez sous son effet anesthésiant. Vous songez que c'est la volonté du Destin si, parmi plus de six mille espèces de plantes, il y a justement pénurie de tatura.

Il avait cessé de rire et me regardait avec un respect non déguisé. J'ajoutai :

— Votre aura indique de surcroît, Seigneur, que vous serez bientôt le principal Abbé-Médecin du Tibet.

Il me considéra avec une certaine appréhension.

— Mon garçon, me dit-il, tu jouis d'un grand pouvoir — tu iras loin. Mais n'en abuse jamais, jamais. Ça peut être dangereux. A présent, discutons en égaux de cette question de l'aura. Mais parlons-en tout en buvant du thé.

Il s'empara de la petite clochette d'argent et l'agita si violemment que je crus qu'elle allait lui échapper des mains. Au bout de quelques secondes, un jeune moine se hâta de nous apporter du thé et — ô joie ! — certaines friandises en provenance de l'Inde, notre Mère. Tandis que nous étions assis là, je me disais que tous ces lamas de haut rang étaient fort bien logés. A nos pieds je pouvais voir les grands parcs de Lhassa, le Dodpal et le Khati qui étaient, pour ainsi dire, à portée de mon bras étendu. Plus à gauche, le Chorten de notre secteur, le Kesar Lhakhang, se dressait comme une sentinelle, cependant que de l'autre côté de la route, plus au nord, mon site favori, le Pargo Kaling (Portail de l'Ouest) dominait le paysage de sa silhouette solitaire.

— Qu'est-ce qui provoque l'aura, Seigneur ? demandai-je.

— Ainsi que te l'a dit ton respectable Guide, le Lama Mingyar Dondup, commença-t-il, le cerveau reçoit des messages du Moi Supérieur. Des courants électriques prennent naissance dans le cerveau. Toute la Vie est électrique. L'aura est une manifestation de l'énergie électrique. Autour de la tête se trouve, comme tu le sais fort bien, un halo, une auréole. Les peintures anciennes montrent toujours un Saint ou un Dieu avec ce "Bol d'Or" derrière la nuque.

— Pourquoi si peu de gens voient-ils l'aura et l'auréole, Seigneur ?

— Certaines gens nient l'existence de l'aura parce que, eux, ne peuvent pas la voir. Ils oublient qu'ils ne peuvent pas non plus voir l'air, et pourtant, sans air, ils ne subsisteraient pas longtemps ! Quelques personnes — elles sont très rares — distinguent l'aura. D'autres pas. Certains individus peuvent entendre des fréquences plus hautes ou plus basses qui échappent à d'autres. Cela n'a aucun rapport avec le degré de spiritualité de l'observateur, pas plus que savoir marcher sur des échasses n'indique nécessairement une personne spirituelle. (Il me sourit et ajouta :) Autrefois, je marchais sur des échasses presque aussi bien que toi. A présent, ma corpulence me l'interdit.

Je souris à mon tour, me disant qu'en guise d'échasses, il lui aurait fallu des troncs d'arbres.

— Quand nous t'avons opéré pour effectuer l'Ouverture de ton Troisième Oeil, dit le Grand Lama-Médecin, nous avons pu observer que certaines parties de ton lobe frontal différaient beaucoup de la normale et nous en avons conclu que, sur le plan physique, tu étais pour être un clairvoyant et un télépathe. C'est une des raisons pour lesquelles tu as reçu et tu recevras un entraînement si intensif et si approfondi. (Il me considéra avec une immense satisfaction et reprit :) Tu vas donc rester ici, à l'Ecole de Médecine, pendant quelques jours. Nous allons t'examiner à fond afin de voir comment nous pouvons encore améliorer tes facultés et t'apprendre beaucoup de choses.

J'entendis sur le seuil une toux discrète : mon Guide entra dans la chambre. Je me levai d'un bond et le saluai : le Lama Chinrobnobo fit de même. Mon Guide souriait.

— J'ai reçu votre message télépathique, dit-il au Grand Lama-Médecin, et je me suis hâté de vous rejoindre afin d'avoir peut-être le plaisir de vous entendre confirmer mes appréciations sur le cas de mon jeune ami, ici présent.

Il se tut, m'adressa un sourire et s'assit.

Le Grand Lama souriait lui aussi.

— Collègue Respecté, déclara-t-il, je m'empresse de m'incliner devant votre science supérieure et j'accepte de recevoir ce jeune homme pour le soumettre à quelques examens. Collègue Respecté, vos propres talents sont nombreux, vous êtes un homme étonnamment doué, mais vous n'avez encore jamais trouvé un garçon comme celui-là.

Alors, à ma grande surprise, tous deux se mirent à rire et le Lama Chinrobnobo, étendant la main derrière lui, tira je ne sais d'où trois bocaux de noix confites au vinaigre ! Je dus avoir l'air stupide, car les Lamas se retournèrent vers moi en riant de plus belle.

— Lobsang, tu ne te sers pas de tes pouvoirs télépathiques. Sinon, tu saurais que le Révérend Lama et moi avons commis le péché de parier. Il a été convenu entre nous que si tu confirmais mes affirmations, le Révérend Lama-Médecin te donnerait trois pots de noix confites, et que si tu ne te montrais pas à la hauteur, j'entreprendrais un long voyage et que j'accomplirais une certaine tâche médicale pour mon ami.

Mon Guide me sourit à nouveau et poursuivit :

— Bien entendu, j'aurais fait en tout état de cause ce voyage pour lui et tu m'accompagneras, mais nous devions mettre les choses au point et l'honneur est satisfait. (Il désigna les trois bocaux :) Emporte-les, Lobsang, quand tu quitteras cette pièce, car ce sont les trophées du vainqueur et, en l'occurrence, le vainqueur, c'est toi.

Je me sentais parfaitement ridicule ; de toute évidence, je ne pouvais pas appliquer mes facultés télépathiques à ces deux Lamas de Haut Rang. La seule pensée d'un tel acte me faisait courir un frisson le long de l'échine. J'aimais mon Guide, le Lama Mingyar Dondup, et je respectais profondément le savoir et la sagesse du Grand Lama Chinrobnobo. C'eût été une insulte, et une preuve de mauvaise éducation, que d'avoir secrètement écouté leurs entretiens, ne fût-ce que télépathiquement. Le Lama Chinrobnobo se tourna vers moi et me dit :

— Oui, mon garçon, tes sentiments te font honneur. Je suis vraiment heureux de t'accueillir parmi nous. Nous t'aiderons à progresser.

Mon Guide s'adressa à moi.

— A présent, Lobsang, dit-il, tu vas rester dans ce bâtiment pendant une semaine peut-être, car l'on va t'enseigner beaucoup de choses sur l'aura. Oh, oui ! continua-t-il, en interprétant mon regard, je sais que tu crois tout connaître sur ce sujet. Tu peux voir l'aura et tu peux la lire, mais tu dois maintenant apprendre les "pourquoi" et les "comment" en ce qui concerne l'aura, et tu dois aussi apprendre jusqu'à quel point la vision d'un autre est limitée. Je vais te quitter mais je te verrai demain.

Il se leva et, naturellement, nous l'imitâmes. Il prit congé de nous et sortit de cette pièce confortable. Le Lama Chinrobnobo se tourna vers moi et me dit :

— Ne soit pas si inquiet, Lobsang, il ne t'arrivera rien. Nous allons simplement essayer de t'aider et d'accélérer ta propre évolution. D'abord, parlons un peu de l'aura humaine. Toi, tu peux la voir très nettement, bien sûr, et tu peux la comprendre, mais imagine que tu ne sois pas aussi favorisé, pas aussi doué que tu l'es. Mets-toi à la place de quatre-vingt-dix-neuf et neuf dixièmes pour cent, ou plus encore, de la population mondiale.

Il agita de nouveau avec violence la petite clochette d'argent et de nouveau l'assistant fit irruption en apportant le thé et, bien entendu, les "autres choses" indispensables que j'appréciais tant avec le thé. Peut-être est-il intéressant de noter ici qu'au Tibet nous en buvions parfois une soixantaine de tasses par jour. Evidemment, le Tibet est un pays froid et le thé brûlant nous réchauffe ; en outre, il nous était impossible de sortir pour acheter des boissons comme celles qui sont à la disposition des Occidentaux. Nous n'avions, en tout et pour tout, que du thé et de la tsampa, à moins qu'une personne charitable ne nous apportât d'un pays tel que les Indes des aliments introuvables au Tibet.

Nous nous installâmes et le Lama Chinrobnobo reprit :

— Nous avons déjà discuté l'origine de l'aura. C'est la force vitale du corps humain. Je vais supposer que présentement, Lobsang, tu ne peux pas voir l'aura, que tu ne sais rien sur ce sujet, car c'est seulement en partant de cette hypothèse que je puis te dire ce que voit et ne voit pas le commun des mortels.

J'inclinai la tête pour montrer que je comprenais. Evidemment, j'étais né avec la faculté de discerner l'aura et des phénomènes analogues, et ces capacités avaient été accrues par l'opération du "Troisième Oeil". Naguère, j'avais souvent failli dire ce que je voyais, car je ne me doutais pas que les autres, eux, ne possédaient pas ce genre de vision. Un jour, il m'en souvient, j'avais déclaré qu'un homme était encore vivant — un homme que le vieux Tzu et moi avions découvert gisant au bord de la route — et Tzu avait répondu que je me trompais, que l'homme était mort. "Mais, Tzu, m'étais-je exclamé, ses lumières sont encore allumées !" Heureusement, une rafale de vent avait emporté mes paroles, et Tzu ne les avait point comprises. Toutefois, mû par une impulsion, il avait examiné cet homme et découvert qu'il était vivant ! Mais je m'écarte de mon sujet.

— L'homme et la femme du commun, Lobsang, ne peuvent pas voir l'aura humaine. Certains, vraiment, sont convaincus qu'elle n'existe pas. Ils pourraient tout aussi bien dire que l'air n'existe pas puisqu'il est invisible. (Le Lama me regarda pour s'assurer que je l'écoutais et que je ne songeais pas aux bocaux de noix. Satisfait de mon attention, il inclina la tête et poursuivit :) Tant qu'il y a de la vie dans un corps, il dégage une aura que peuvent distinguer ceux qui en ont le pouvoir, le don, ou la faculté — appelle ça comme tu voudras. Je dois te dire, Lobsang, que pour bien voir l'aura d'un sujet, ce dernier doit être complètement nu. Je t'expliquerai pourquoi plus tard. Pour l'interprétation ordinaire de l'aura, il suffit de regarder un individu lorsqu'il est habillé, mais si tu veux examiner l'aura pour procéder à un test d'ordre médical, il faut que le sujet soit entièrement nu. L'enveloppe éthérique enveloppe complètement le corps et elle s'étend à une distance allant de 0 cm 30 (1/8 pouce) à 8 ou 10 centimètres (3 ou 4 pouces). C'est une brume d'un gris-bleu, bien que le terme de "brume" ne soit pas très approprié puisqu'on peut clairement voir au travers. Cette gaine éthérique est une émanation purement animale, elle dérive surtout de la vitalité animale du corps, de sorte que l'aura d'une personne en parfaite santé s'étendra jusqu'à 8 ou 10 centimètres (3 ou 4 pouces) du corps. Seuls les mieux doués, Lobsang, distinguent l'autre couche, car entre l'enveloppe éthérique et l'aura proprement dite se trouve une autre bande, large peut-être de 7 cm 5 (3 pouces), et il faut posséder des facultés exceptionnelles pour discerner les couleurs de cette bande. J'avoue n'y voir que du vide.

Cet aveu me mit en joie, car je pouvais distinguer toutes les couleurs de cet espace et je me hâtai d'en informer le Lama.

— Oui, oui, Lobsang ! Je sais que tu peux voir cette bande, car tu es particulièrement doué dans ce domaine, mais je feignais de croire que tu étais incapable de voir l'aura, parce qu'il me faut te donner toutes les explications nécessaires.

Le Lama-Médecin accompagna ces mots d'un regard réprobateur, sans doute parce que j'avais interrompu le cours de son exposé. Lorsqu'il estima que j'étais suffisamment mortifié pour m'abstenir de toute nouvelle interruption, il continua :

— Donc, il y a d'abord la couche éthérique. Après quoi, il y a cette zone que si peu d'entre nous sont capables de voir autrement que sous l'aspect d'un espace vide. A l'extérieur de cette zone s'étend l'aura proprement dite. Elle ne dépend pas tant de la vitalité animale que de la vitalité spirituelle. Elle est composée de bandes tournoyantes et de stries ayant toutes les couleurs du spectre visible — autrement dit d'un plus grand nombre de couleurs que ne peuvent en distinguer les yeux humains, car l'aura est perçue par d'autres sens que par la vision physique. Chaque organe du corps humain envoie son propre faisceau de lumière, son faisceau de rayons, qui se modifie selon les pensées de l'individu. Ces indications se trouvent en grand nombre et de façon très nette dans la zone éthérique et dans l'espace qui s'étend au-delà et quand le corps humain est vu dans toute sa nudité, l'aura semble intensifier les symptômes de sa santé ou de la maladie ; par conséquent ceux d'entre nous qui possèdent la clairvoyance voulue peuvent diagnostiquer l'état de santé d'un individu.

Tout cela, je le savais, ce n'était pour moi qu'un jeu d'enfant et j'avais procédé à des expériences de ce genre depuis l'opération du "Troisième Oeil". Je savais que des groupes de Lamas-Médecins allaient voir des malades entièrement dévêtus et les examinaient pour tenter de soulager leurs maux. J'avais cru que j'allais subir un entraînement qui me permettrait de faire comme eux.

— Actuellement, reprit le Lama-Médecin, tu reçois une éducation spéciale, très poussée, et quand tu te rendras en Occident, au-delà de nos frontières, nous espérons, et nous sommes persuadés que tu parviendras à fabriquer un appareil grâce auquel même les gens dénués de tout pouvoir occulte seront capables de distinguer l'aura humaine. Les médecins, voyant l'aura humaine, sauront alors déceler ce qui ne va pas chez une personne et seront capables de la guérir de ses maladies. Comment ? Nous en discuterons plus tard. Je sais que tout cela est très fastidieux, que tu es déjà au courant de pas mal de choses, mais comme tu possèdes un don inné de clairvoyance, tu n'as peut-être jamais pensé au processus mécanique de ce talent, et c'est là une lacune qu'il faut combler car un homme qui ne connaît un sujet qu'à moitié n'est qu'à moitié entraîné et à moitié utile. Toi, mon ami, tu seras effectivement très utile ! Mais nous allons terminer ici cet entretien, Lobsang, et nous rendre dans nos propres appartements — car on en a réservé un pour toi — et nous pourrons nous reposer et réfléchir à toutes ces questions que nous avons simplement effleurées. Cette semaine, tu seras dispensé d'assister aux Offices, tel est l'ordre du Très Profond Lui-même ; toutes tes énergies, tous tes efforts devront avoir pour but d'apprendre à fond les disciplines que mes collègues et moi t'exposerons.

Il se leva et je fis de même ; une fois encore, il saisit la clochette d'argent dans sa main puissante et la secoua si vigoureusement que je crus que la malheureuse allait se désintégrer. Le moine-serviteur arriva en courant et le Lama-médecin Chinrobnobo lui dit :

— Tu t'occuperas de Mardi Lobsang Rampa, car c'est un hôte de marque, comme tu le sais. Traite-le comme tu traiterais un moine visiteur de haut rang.

Il se tourna vers moi et s'inclina ; je me hâtai de l'imiter, cela va sans dire, et le moine-serviteur me fit signe de le suivre.

— Arrête ! rugit le Lama Chinrobnobo. Tu oublies tes noix !

Je revins en hâte sur mes pas et saisis les précieux bocaux avec un sourire un peu gêné, puis j'allai rejoindre l'assistant.

Nous suivîmes un petit couloir et le serviteur me conduisit dans une chambre très agréable dont la fenêtre donnait sur le bac du Fleuve Heureux.

— Je suis ici pour vous servir, Maître, dit l'assistant. Cette sonnette est à votre disposition, servez-vous-en à votre guise.

Il tourna les talons et sortit. Je m'approchai de la fenêtre. Le spectacle qu'offrait la Vallée Sacrée me fascina, car le bac fait de peaux de yak gonflées allait s'éloigner de la rive et le batelier traversait à la perche le fleuve au courant rapide. Sur l'autre bord se trouvaient trois ou quatre hommes qui, à en juger par leurs costumes, devaient être des notables, impression que confirmaient les manières obséquieuses du passeur. J'observai la scène pendant quelques minutes et, soudain, je fus saisi par une fatigue intense. Je me laissai choir à terre, sans même me soucier de chercher un coussin et, avant de comprendre ce qui m'arrivait, je tombai à la renverse, endormi.

Les heures s'écoulèrent, accompagnées du cliquetis des Moulins à Prières. Tout à coup, je me redressai, tremblant de frayeur. Le Service ! J'étais en retard pour le Service ! Penchant la tête decôté, j'écoutai attentivement. Quelque part, une voix psalmodiait une litanie. Cela me suffit. Je me levai d'un bond et courus vers la porte familière. Elle n'était plus là ! Avec une violence à me rompre les os, je me heurtai au mur de pierre et tombai sur le dos. Un éclair d'un blanc bleuâtre jaillit dans mon crâne au moment où celui-ci heurtait la pierre, mais je retrouvai vite mes esprits et me relevai en toute hâte. Pris de panique à l'idée d'arriver en retard, je fis en courant le tour de la chambre, mais elle semblait être dépourvue de porte. Pire encore — elle n'avait pas de fenêtre non plus !

— Lobsang ! dit une voix dans les ténèbres, êtes-vous souffrant ?

La voix du moine-assistant me ramena à la réalité comme un jet d'eau glacée.

— Oh ! dis-je d'un ton penaud. Je me croyais en retard pour l'Office. J'avais oublié que j'en étais dispensé !

J'entendis un rire étouffé et la voix reprit :

— Je vais allumer la lampe car il fait très sombre, cette nuit.

Une petite lueur brilla sur le seuil — à l'endroit le plus inattendu ! — et l'assistant s'avança vers moi.

— Ce fut un interlude très amusant, dit-il. J'ai d'abord cru que tous les yaks d'un troupeau s'étaient détachés et qu'ils étaient entrés ici.

Son sourire ôtait toute aspérité à ses paroles. Je me rassis et le moine s'éloigna en emportant la lampe. Derrière le carré un peu moins obscur constitué par la fenêtre, une étoile filante s'enflamma et termina son voyage à travers l'espace illimité. Je roulai sur le flanc et m'endormis.

Le petit déjeuner se composa de la sempiternelle tsampa et de thé. C'était nourrissant, reconstituant, mais peu appétissant. Après quoi le moine-assistant s'approcha et me dit :

— Si vous êtes prêt, voulez-vous me suivre ?

Je me levai et quittai la pièce en sa compagnie.

Nous prîmes cette fois un chemin différent et entrâmes dans une partie du Chakpori dont j'ignorais l'existence. Nous descendîmes, descendîmes un long chemin en pente et je finis par croire que nous nous enfoncions dans les entrailles mêmes de la Montagne de Fer. La seule lumière émanait des lampes que nous portions. Enfin l'assistant s'arrêta et pointa un doigt en avant.

— Continuez tout droit et entrez dans la chambre à gauche.

Avec un salut de la tête, il fit demi-tour et revint sur ses pas.

Je poursuivis mon chemin en me demandant ce qui m'attendait encore. La chambre de gauche se trouvait devant moi. La première chose qui attira mon attention fut un Moulin à Prières planté au milieu de la pièce. Je n'eus que le temps de lui jeter un bref coup d'oeil — mais je pus cependant me rendre compte que c'était un Moulin à Prières fort insolite — car une voix prononça mon nom :

— Eh bien, Lobsang, nous sommes heureux de t'avoir parmi nous.

Je levai les yeux et aperçus mon Guide, le Lama Mingyar Dondup, entouré d'un côté par le Grand Lama-Médecin Chinrobnobo et de l'autre par un Lama indien, à l'air distingué, nommé Marfata. Il avait jadis étudié la médecine occidentale et passé un certain temps dans une université allemande, appelée, je crois, Heidelberg. A présent, il était moine bouddhiste, lama, bien entendu, mais "moine" est le terme générique.

L'Indien me regarda d'un oeil si aigu, si perçant, que j'eus l'impression qu'il examinait le tissu formant le dos de ma robe — il semblait voir à travers moi. Toutefois, ce jour-là, ma conscience ne me reprochait rien et je soutins son regard. Après tout, pourquoi aurais-je baissé les yeux ? Je le valais bien puisque j'étais l'élève du Lama Mingyar Dondup et du Grand Lama-Médecin Chinrobnobo. Ses lèvres rigides se retroussèrent en un sourire qui donnait l'impression de lui causer une douleur intense. Il inclina la tête et se tourna vers mon Guide.

— Oui, je crois que ce garçon est tel que vous me l'avez décrit.

Mon Guide sourit à son tour — mais avec un naturel et une spontanéité qui vous réchauffaient le coeur.

Le Grand Lama-Médecin prit la parole :

— Lobsang, nous t'avons fait venir dans cette chambre secrète parce que nous voulons te montrer certaines choses et discuter avec toi. Ton Guide et moi t'avons examiné et nous sommes satisfaits des pouvoirs que tu possèdes et qui vont encore s'accroître. Notre collègue indien, Marfata, ne croyait pas qu'un tel prodige pût exister au Tibet. Nous espérons que tu vas confirmer nos affirmations.

Je regardai cet Indien et songeai : "Voici un homme qui a une haute opinion de lui-même."

Je me tournai vers le Lama Chinrobnobo et lui dis :

— Seigneur Respecté, le Très Profond, qui a été assez bon pour m'accorder audience en un certain nombre d'occasions, m'a expressément demandé de ne pas fournir de preuves, car, m'a-t-il déclaré, la preuve n'est que le palliatif d'un esprit paresseux. Ceux qui exigent des preuves ne sont pas capables d'accepter la vérité de ces preuves, même si elle est indéniablement démontrée.

Le Lama-Médecin Chinrobnobo éclata d'un rire si sonore que je craignis d'être emporté par le coup de vent et mon Guide se mit à rire lui aussi ; tous deux regardèrent l'Indien Marfata qui fixait sur moi un regard réprobateur.

— Mon garçon, dit l'Indien, tu parles bien mais parler ne prouve rien, comme tu l'as reconnu toi-même. A présent, mon garçon, dis-moi ce que tu vois en moi ?

Cette question m'embarrassa, car je voyais en cet homme bien des choses qui me déplaisaient.

— Illustre Seigneur ! fis-je, si je dis ce que je vois, je crains de vous offenser et de passer à vos yeux pour un insolent.

Mon Guide, le Lama Mingyar Dondup, inclina la tête en signe d'approbation et sur le visage du Grand Lama-Médecin Chinrobnobo un immense sourire radieux s'étala, rond comme la pleine lune.

— Dis-moi ce que tu vois, mon garçon, car nous n'avons pas le temps de nous perdre en paroles oiseuses, fit l'Indien.

Pendant quelques instants, je regardai le Grand Lama indien et l'intensité de mon regard finit par le troubler ; puis je dis :

— Illustre Seigneur ! Vous m'avez ordonné de parler franchement et je crois comprendre que mon Guide, le Lama Mingyar Dondup, et le Grand Lama-Médecin Chinrobnobo tiennent également à ce que je m'exprime sans détours. Je vous vois pour la première fois, mais votre aura et vos pensées me permettent de vous affirmer ceci : Vous êtes un homme qui a énormément voyagé et vous avez traversé les grands océans du globe. Vous êtes allé dans une petite île dont j'ignore le nom, mais dont tous les habitants sont des Blancs et auprès de laquelle s'étend une autre petite île, couchée auprès de la première comme un poulain auprès de sa mère. Vous étiez très hostile à ces gens-là et eux désiraient ardemment entreprendre une action contre vous à cause de quelque chose en rapport avec... (Là, j'hésitai, car l'image était particulièrement obscure ; il s'agissait de choses dont je n'avais pas la moindre connaissance. Toutefois, je continuai à grand effort :)... en rapport avec une ville indienne que j'assume de votre esprit être Calcutta, et il y avait quelque chose en rapport avec un trou noir où les gens de cette île étaient gravement incommodés ou embarrassés. D'une certaine manière, ils estimaient que vous auriez pu leur épargner ces ennuis au lieu de les provoquer.

Le Grand Lama Chinrobnobo se mit à rire, ce qui me fit plaisir, car cela indiquait que j'étais sur la bonne voie. Mon Guide demeura impassible mais l'Indien poussa un grognement. Je poursuivis :

— Vous êtes allé dans un autre pays et je peux lire clairement en votre esprit le nom de Heidelberg. Dans ce pays, vous avez étudié la médecine suivant des pratiques barbares, vous avez coupé, scié et amputé, vous n'avez pas employé les méthodes en usage au Tibet. En fin de compte, on vous a donné un grand papier avec un tas de sceaux dessus. Je vois également à votre aura que vous êtes un homme malade. (Je pris une aspiration profonde, car j'ignorais comment mes prochaines paroles allaient être reçues.) La maladie dont vous souffrez n'a pas de remède, c'est celle où les cellules du corps s'affolent et croissent comme de mauvaises herbes, non pas avec méthode, selon le processus normal, mais se propagent et encombrent et se saisissent des organes vitaux. Seigneur ! Vous allez terminer votre séjour sur cette terre à cause de la nature de vos pensées qui ne voient que le mal dans l'esprit de vos semblables.

Pendant quelques instants — qui me parurent des années ! — aucun son ne troubla le silence, puis le Grand Lama-Médecin Chinrobnobo déclara :

— Tu as parfaitement raison, Lobsang, parfaitement raison !

— Ce garçon a sans doute été renseigné à l'avance, fit l'Indien.

Mon Guide, le Lama Mingyar Dondup prit la parole.

— Personne n'a discuté de votre cas ; au contraire, Lobsang nous a appris pas mal de choses que nous ignorions, car nous n'avons examiné ni votre aura ni votre esprit, puisque vous ne nous l'avez pas demandé. Mais ce qui nous intéresse, c'est de savoir que Mardi Lobsang Rampa possède cette faculté et que nous allons la développer encore. Le moment et le lieu sont mal choisis pour entamer une querelle, nous avons une tâche sérieuse à accomplir. Viens !

Il se leva et me conduisit à ce grand Moulin à Prières. Je regardai cette chose bizarre et compris qu'il ne s'agissait pas d'un Moulin à Prières, après tout. C'était un appareil qui avait environ un mètre vingt (4 pieds) de haut, un mètre vingt du sol, et environ un mètre cinquante (5 pieds) de large. Il y avait deux petites fenêtres d'un côté et je pouvais voir ce qui me semblait être du verre et qui était inséré dans ces fenêtres. De l'autre côté de la machine se trouvaient, excentrées, deux fenêtres beaucoup plus grandes. D'un côté opposé saillait une longue poignée. Cet appareil était un mystère pour moi, je n'avais pas la moindre idée de son utilisation. Le Grand Lama-Médecin me dit :

— C'est grâce à cet appareil, Lobsang, que les non-clairvoyants peuvent voir l'aura humaine. Le Grand Lama indien Marfata est venu ici nous consulter et il n'a pas voulu nous divulguer la nature de son mal, alléguant que, puisque nous en savions tant sur la médecine ésotérique, nous devions être capables de porter un diagnostic de nous-mêmes. Nous l'avons amené ici afin qu'il puisse être examiné grâce à cette machine. S'il le veut bien, il va ôter sa robe et tu vas le regarder d'abord, puis tu nous diras quelle est sa maladie. Après quoi, nous ferons fonctionner cette machine et nous verrons jusqu'à quel point ton diagnostic et celui de la machine coïncident.

Mon Guide indiqua un point sur le mur sombre ; l'Indien alla se placer devant, se déshabilla et se tint immobile, nu et bronzé, contre le mur.

— Lobsang ! Observe-le bien et dis-nous ce que tu vois, ordonna mon Guide.

Je regardai, non pas l'Indien, mais de son côté ; je fis en sorte de ne pas centrer mon regard, car c'est la meilleure façon de voir l'aura. Autrement dit, je n'employai pas la vision normale binoculaire, mais j'utilisai chaque oeil séparément. C'est assez difficile à expliquer, mais cela consiste à regarder avec un oeil vers la gauche et un oeil vers la droite et c'est un procédé — un truc — que presque tout le monde peut apprendre.

Je contemplai l'Indien : son aura scintillait et fluctuait. Je vis que c'était un homme remarquable, possédant de hautes facultés intellectuelles, mais que, malheureusement, toute sa vision du monde avait été faussée par le mal mystérieux qu'il portait en lui. Tout en l'examinant, je dis mes pensées à haute voix, exactement comme elles me venaient à l'esprit. Je ne me rendais pas compte de la profonde attention avec laquelle mon Guide et le Grand Lama-Médecin écoutaient mes paroles.

— Il est clair que la maladie a été provoquée par de nombreuses tensions au sein de l'organisme. Le Grand Lama indien a été un homme mécontent et frustré et cela a agi contre sa santé, affolant ses cellules qui ont cherché à échapper au contrôle du Moi Supérieur. C'est pourquoi il souffre ici (je désignai son foie) et comme il est d'humeur assez acariâtre, chaque fois qu'il se met en colère, le mal s'aggrave. D'après son aura, on peut conclure que s'il devenait plus calme, plus placide, comme mon Guide, le Lama Mingyar Dondup, il demeurerait plus longtemps sur cette terre et accomplirait sa tâche dans une plus large mesure sans avoir à retourner ici-bas.

De nouveau le silence tomba et j'eus la satisfaction de voir le Lama indien incliner la tête comme s'il approuvait totalement mon diagnostic. Le Lama-Médecin Chinrobnobo se tourna vers l'étrange machine et regarda par les petites fenêtres. Mon Guide saisit la poignée et la tourna avec une force croissante jusqu'à ce que, sur un mot du Lama-Médecin Chinrobnobo, il gardât constante la vitesse de rotation. Pendant un certain temps, le Lama Chinrobnobo regarda à travers cet appareil, puis il se redressa et sans un mot le Lama Mingyar Dondup prit sa place, tandis que le Lama-Médecin Chinrobnobo tournait la poignée, comme venait de le faire mon Guide.

Leur examen terminé, ils s'approchèrent l'un de l'autre et conversèrent par télépathie. Je ne fis aucune tentative pour intercepter leurs pensées, car agir ainsi eût été un grossier manque de tact qui m'eût mis "au-dessus de ma condition". Finalement, ils se tournèrent vers l'Indien et lui dirent :

— Tout ce que Mardi Lobsang Rampa vous a dit est exact. Nous avons examiné votre aura avec le plus grand soin et nous croyons que vous avez un cancer du foie. Nous croyons aussi que cela est dû à votre caractère revêche. Mais si vous menez une vie paisible, nous sommes persuadés que vous aurez encore un certain nombre d'années devant vous, pendant lesquelles vous pourrez accomplir votre tâche. Nous sommes prêts à prendre les mesures nécessaires pour que vous soyez autorisé à rester ici, au Chakpori, si tel est votre désir.

L'Indien discuta la question pendant un certain temps, puis il fit signe à Chinrobnobo et ils quittèrent la pièce ensemble. Mon Guide, le Lama Mingyar Dondup, me tapota l'épaule en me disant :

— Bravo, Lobsang, bon travail ! A présent je voudrais te montrer cet appareil.

Il se dirigea vers cette étrange machine et souleva un des côtés du couvercle. Toute la structure était en mouvement et, à l'intérieur, je vis une série de bras qui rayonnaient d'un axe centraI. A l'extrémité de ces bras se trouvaient des prismes en verre, rouge-rubis, bleu, jaune et blanc. Quand on tournait la poignée, les courroies qui la réunissaient à l'axe imprimaient aux bras un mouvement de rotation et j'observai que chaque prisme était amené, à son tour, sur la ligne que l'on pouvait voir à travers les deux oculaires. Mon Guide m'expliqua comment l'instrument fonctionnait et il ajouta :

— Il s'agit évidemment d'un système très grossier et peu maniable. Nous l'employons ici pour l'expérimenter et dans l'espoir d'en fabriquer un jour un modèle réduit. Tu n'auras jamais besoin de t'en servir, Lobsang, mais rares sont ceux qui ont le don de voir l'aura aussi clairement que toi. Un jour, je t'expliquerai le fonctionnement en détail, mais sache qu'il s'agit d'un principe hétérodyne où les prismes de couleur, en rotation rapide, interrompent la ligne de vision, détruisant ainsi l'image normale du corps humain, et intensifient les rayons beaucoup plus faibles de l'aura.

Il replaça le couvercle et se tourna vers un autre appareil posé sur une table dans un coin. Il s'approchait de cette table quand le Lama-Médecin Chinrobnobo rentra dans la pièce et nous rejoignit.

— Ah ! dit-il, ainsi vous allez mettre à l'épreuve sa force de pensée ? Bon ! Il faut que j'assiste à ça !

Mon Guide désigna un étrange cylindre qui semblait être fait en papier grossier.

— Lobsang, ceci est du papier épais, rugueux. A l'aide d'un instrument émoussé, on l'a percé d'innombrables trous, dont les lèvres font saillie. Nous avons ensuite replié ce papier afin que les lèvres se trouvent toutes à l'extérieur et que la feuille, au lieu d'être plate, soit roulée en forme de cylindre. Au travers du sommet du cylindre nous avons attaché une paille rigide et sur un petit socle nous fixons une aiguille pointue. Le cylindre est donc placé sur un socle où il ne subit presque aucun frottement. A présent, regarde-moi bien !

Il s'assit et mit les mains de chaque côté du cylindre, sans toucher celui-ci, mais en laissant environ deux à trois centimètres (un pouce ou un pouce et demi) d'espacement entre ses mains et les saillies. Bientôt le cylindre se mit à tourner et je fus stupéfait de le voir prendre de la vitesse et tournoyer allégrement. Mon Guide l'arrêta d'un geste et plaça les mains dans la direction opposée de sorte que ses doigts — au lieu de pointer vers l'extérieur de son corps, comme tout d'abord — pointaient à présent vers son corps. Alors le cylindre se remit à tourner, mais dans la direction opposée !

— Vous soufflez dessus ! dis-je.

— C'est ce que tout le monde dit ! répliqua le Lama-Médecin Chinrobnobo, mais on se trompe totalement.

Le Grand Lama-Médecin s'approcha d'une alcôve, ménagée dans le mur du fond, et en rapporta une plaque de verre, très épaisse, qu'il tendit avec précaution à mon Guide le Lama Mingyar Dondup. Mon Guide arrêta la rotation du cylindre et s'assit pendant que le Grand Lama-Médecin Chinrobnobo plaçait la plaque de verre entre mon Guide et le cylindre de papier.

— Pensez à la rotation, dit le Lama-Médecin.

C'est ce que fit sans doute mon Guide, car le cylindre se remit à tourner. La plaque de verre aurait empêché mon Guide, ou n'importe qui d'autre, d'imprimer au cylindre un mouvement de rotation en soufflant dessus.

Il arrêta de nouveau le cylindre, et se tourna vers moi.

— A ton tour, Lobsang ! dit-il.

Il se leva de son siège et je pris sa place.

Je m'assis et posai les mains comme l'avait fait mon Guide. Le Lama-Médecin Chinrobnobo maintint la plaque de verre devant moi de façon que mon souffle ne pût agir sur la rotation du cylindre. J'avais l'impression d'être grotesque. C'était aussi, apparemment, l'opinion du cylindre car rien ne se produisit.

— Songe bien à le faire pivoter, Lobsang ! dit mon Guide.

J'obéis et la chose se mit aussitôt à tourner. J'eus envie de tout laisser tomber et de partir en courant — je croyais que la chose était ensorcelée. Puis la raison (le peu que j'en avais) l'emporta et je demeurai assis.

— Ce dispositif, Lobsang, déclara mon Guide, est mû par la force de l'aura humaine. Tu as songé à le faire tourner et ton aura lui a imprimé un mouvement de rotation. Peut-être t'intéressera-t-il de savoir qu'un appareil de ce genre a été mis à l'essai dans tous les grands pays du monde. Les savants les plus éminents ont tenté d'expliquer son fonctionnement, mais comme les Occidentaux ne croient pas à la force éthérique, bien entendu, ils inventent des explications qui sont encore plus étranges que la force éthérique elle-même !

Le Grand Lama-Médecin prit la parole.

— J'ai très faim, Mingyar Dondup, il est temps, je crois, que nous regagnions nos chambres pour nous y reposer et nous restaurer. Nous ne devons par abuser des pouvoirs, ni de l'endurance de ce jeune homme, car, plus tard, ses qualités seront certainement mises à rude épreuve.

Nous quittâmes la pièce, où les lumières s'éteignirent, et prîmes le couloir de pierre menant au bâtiment principal du Chakpori. Bientôt je me trouvai dans une chambre en compagnie de mon Guide, le Lama Mingyar Dondup. Et bientôt, à ma grande joie, je pris un repas qui me revigora.

— Mange bien, Lobsang, me dit mon Guide, car nous te reverrons dans le courant de la journée pour discuter avec toi d'autres matières.

Je me reposai dans ma chambre pendant une heure ou deux, tout en regardant par la fenêtre, car j'avais cette faiblesse : j'aimais à contempler de très haut les activités de ce monde ; j'aimais observer les marchands qui franchissaient lentement, en une procession sinueuse, la Porte de l'Occident, chacun de leurs pas indiquant combien ils étaient heureux d'avoir atteint la fin d'un long et pénible voyage à travers les hauts défilés montagneux. Un jour, des marchands m'avaient parlé du panorama magnifique que l'on avait d'un certain point d'un col élevé, d'où, en venant de la frontière indienne, on pouvait contempler par une brèche s'ouvrant entre les montagnes la Cité Sacrée avec ses toits scintillants, et, au flanc des montagnes, les murs blancs du "Tas de Riz", terme bien choisi, car, comme leur blancheur se répandait avec une profusion admirable sur les pentes montagneuses, l'ensemble faisait penser, en effet, à un tas de riz. J'aimais regarder le passeur qui traversait le Fleuve Heureux et j'espérais toujours que son bateau en peau de yak allait se dégonfler et que lui-même s'enfoncerait peu à peu dans l'eau jusqu'à ce que seule sa tête émergeât. Mais jamais je n'eus cette chance, le passeur atteignait toujours l'autre rive, embarquait son chargement et s'en revenait.

Bientôt, je me retrouvai dans cette chambre souterraine, avec mon Guide, le Lama Mingyar Dondup, et le Grand Lama-Médecin Chinrobnobo.

— Lobsang ! me dit le grand Lama-Médecin, n'oublie jamais que si tu veux examiner un malade pour le soulager de son mal, il ou elle doit être dépouillé de tous ses vêtements.

— Honorable Lama-Médecin, répondis-je assez confus, je ne vois pas pourquoi je priverais quelqu'un de ses vêtements dans ce climat rigoureux, car je peux discerner parfaitement l'aura d'une personne tout habillée, et, oh ! Respectable Lama-Médecin, comment pourrais-je demander à une femme de se dévêtir ?

A cette seule pensée, je roulai des yeux horrifiés. Je devais présenter un aspect du plus haut comique, car mon Guide et le Lama-Médecin éclatèrent de rire. Ils durent s'asseoir pour donner libre cours à leur hilarité. Moi, debout devant eux, je me sentais complètement ridicule, mais j'étais fort intrigué, car je pouvais voir l'aura parfaitement — sans la moindre difficulté — et je ne voyais pas pourquoi je devrais renoncer à mes pratiques habituelles.

— Lobsang ! dit le Lama-Médecin, tu es un clairvoyant très doué, mais il y a certaines choses que tu es encore incapable de voir. Tu nous as donné une remarquable démonstration de tes facultés en ce qui concerne l'aura, mais tu n'aurais pas diagnostiqué un cancer du foie chez le Lama indien Marfata s'il n'avait pas ôté ses vêtements.

Je réfléchis à ces paroles et dus m'avouer que c'était vrai. J'avais regardé le Lama indien pendant qu'il était encore habillé et si j'avais découvert beaucoup de choses sur son tempérament et son comportement, je n'avais pas encore remarqué son affection au foie.

— Vous avez parfaitement raison, Honorable Lama-Médecin, dis-je, mais j'aimerais que vous m'initiiez davantage dans ce domaine.

Mon Guide, le Lama Mingyar Dondup, me regarda et me dit :

— Quand tu regardes l'aura d'une personne, c'est cette aura que tu veux voir, tu ne t'intéresses pas aux pensées du mouton dont la laine a été transformée en robe. Chaque aura est influencée par ce qui interfère avec ses rayons directs. Nous avons ici une plaque de verre ; si je souffle dessus, mon souffle exerce un effet sur ce que tu vois à travers cette plaque. Par ailleurs, bien que ce verre soit transparent, il altère la lumière, ou plutôt la couleur de la lumière, que tu verrais en regardant au travers. De même, si tu regardes à travers un morceau de verre de couleur, l'intensité de toutes les vibrations que tu reçois d'un objet est altérée par l'action du verre de couleur. Par conséquent, l'aura d'une personne qui porte des vêtements ou des parures quelconques est modifiée suivant le contenu éthérique du costume ou de l'ornement.

Je réfléchis à ces paroles et dus admettre qu'elles contenaient une grande part de vérité. Il continua :

— Autre chose : chaque organe du corps projette sa propre image — son propre état de santé ou de maladie — sur l'éthérique, et l'aura, lorsqu'elle est débarrassée de l'influence des vêtements, accroît et intensifie l'impression que l'on reçoit. Il est donc clair que si tu veux venir en aide à un individu sain ou malade, tu devras l'examiner entièrement dévêtu. (Il me sourit et ajouta :) Et s'il fait froid, eh bien, Lobsang, tu emmèneras ton patient dans un endroit plus chaud !

— Honorable Lama, dis-je, il y a quelque temps, vous m'avez dit que vous travailliez à un appareil qui vous permettrait de guérir la maladie grâce à l'aura.

— C'est tout à fait exact, Lobsang, dit mon Guide, la maladie n'est qu'une dissonance dans les vibrations du corps. Lorsque le rythme des vibrations moléculaires d'un organe est perturbé, l'organe est considéré comme malade. Si nous pouvions voir dans quelle mesure les vibrations d'un organe se sont écartées de la normale, alors, en rétablissant le rythme des vibrations tel qu'il devrait être, nous guéririons cet organe. Dans le cas d'une maladie mentale, le cerveau reçoit généralement du Moi Supérieur des messages qu'il est incapable d'interpréter correctement, et le comportement qui en résulte diffère de celui qui est considéré comme normal pour un humain. Donc, si l'être humain ne peut pas raisonner ou agir d'une manière normale, on dit de lui qu'il est atteint d'une maladie mentale. En mesurant l'écart — l'insuffisance de la stimulation — nous pouvons aider une personne à recouvrer son équilibre normal. Les vibrations peuvent être plus basses que la normale, ce qui a pour résultat une "sous-stimulation", ou plus hautes, ce qui entraîne des troubles analogues à ceux que cause une fièvre cérébrale. Il est indéniable que, grâce à l'aura, on peut guérir les maladies.

Le Grand Lama-Médecin interrompit cet exposé.

— A propos, Collègue Respecté, le Lama Marfata a discuté ce sujet avec moi, et il m'a dit qu'en certains endroits des Indes — dans certaines lamaseries retirées — ils utilisaient un appareil à voltage très élevé connu sous le nom de... (il hésita) de générateur de Graaf. (Il n'était pas très sûr des termes, mais il faisait un effort vraiment louable pour nous donner les renseignements exacts.) Ce générateur fournit, paraît-il, un courant de tension extraordinairement élevée et d'intensité extraordinairement basse ; appliqué au corps d'une certaine façon, il accroît l'intensité de l'aura de nombreuses fois, si bien que même le non-clairvoyant peut l'observer avec netteté. On m'a dit que l'aura avait pu être photographiée dans ces conditions.

Mon Guide hocha solennellement la tête et répondit :

— Oui, on peut également voir l'aura humaine à l'aide d'une teinture spéciale, un liquide que l'on insère entre deux plaques de verre. En choisissant un éclairage et un arrière-plan appropriés, et en regardant à travers cet écran un corps humain, nu, il est effectivement possible à beaucoup de gens de voir l'aura.

Malgré moi, je me mêlai à la conversation et dis :

— Mais, Honorables Seigneurs ! pourquoi les gens doivent-ils recourir à tous ces artifices ? Pourquoi ne peuvent-ils pas voir l'aura comme je le fais !

Mes deux mentors se mirent à rire ; cette fois, ils ne jugèrent pas nécessaire de m'expliquer la différence entre l'entraînement que j'avais reçu et celui de l'homme ou de la femme de la rue.

Le Lama-Médecin poursuivit :

— Pour le moment, nous tâtonnons dans les Ténèbres ; nous essayons de guérir nos malades par des méthodes empiriques en utilisant les plantes, les pilules et les potions. Nous sommes pareils à des aveugles qui s'efforcent de retrouver une épingle tombée par terre. Je souhaiterais qu'il existât un petit appareil conçu de telle sorte que, grâce à lui, un non-clairvoyant puisse voir l'aura humaine, voir tous les défauts de l'aura humaine et, ce faisant, être à même de guérir la divergence ou la déficience qui est vraiment à l'origine de la maladie.

Pendant le reste de la semaine, mes maîtres m'initièrent par hypnotisme et par télépathie ; mes pouvoirs s'accrurent et s'intensifièrent et nous discutâmes longuement sur les meilleurs moyens de voir l'aura et de mettre au point un appareil permettant, lui aussi, de voir l'aura. Puis, la dernière nuit de cette semaine-là, je revins dans ma petite chambre de la Lamaserie du Chakpori et regardai par la fenêtre, en songeant que le lendemain, je retournerais dans le grand dortoir où je couchais en compagnie de tant d'autres.      

Les lumières de la Vallée scintillaient. Les derniers rayons du soleil débordant le pourtour rocheux de notre Vallée effleuraient les toits dorés comme autant de doigts étincelants lançant des averses de lumière, et ce faisant, ils la brisaient en couleurs irisées qui étaient le spectre de l'or lui-même. Les bleus, les jaunes et les rouges, et même le vert, s'efforçaient d'attirer le regard et se ternissaient de plus en plus au fur et à mesure que la lumière s'affaiblissait. Bientôt la Vallée elle-même parut être enchâssée dans du velours sombre, d'un bleu foncé-violet ou d'un pourpre velouté qui était presque tangible. Par ma fenêtre ouverte, je pouvais sentir le parfum des saules et celui des plantes du jardin, tout en bas, et une brise vagabonde me portait aux narines des odeurs plus fortes, de pollen et de fleurs en boutons.

Le soleil moribond disparut complètement et ces doigts de lumière, cessant de caresser le rebord de notre Vallée rocheuse, se dressèrent vers le ciel assombri et se réfléchirent en bleu et en rouge sur les nuages bas. Peu à peu la nuit s'assombrit au fur et à mesure que le soleil s'enfonçait plus profondément derrière l'horizon. Bientôt des points lumineux constellèrent le ciel pourpre, la lumière de Saturne, de Vénus, de Mars. Enfin la convexité de la lune apparut, montrant clairement dans le firmament sa face grêlée, devant laquelle passa un petit nuage laineux. Elle me fit songer à une femme qui ramènerait un vêtement sur elle après avoir subi l'examen médical de son aura. Je me détournai et pris la ferme résolution de faire tout mon possible pour contribuer au progrès des connaissances sur l'aura humaine et pour aider ceux qui s'en allaient par le monde afin de soulager les souffrances de millions d'êtres. Je m'étendis sur le sol de pierre et à peine ma tête eut-elle touché les plis de ma robe, que je m'endormis.

 

CHAPITRE NEUF

Le silence était profond. Il régnait une atmosphère de concentration intense. A de longs intervalles s'élevait un frémissement presque inaudible, suivi bientôt par un silence mortel. Je regardai, autour de moi, les silhouettes immobiles, vêtues de robes à longs plis, et assises, rigides, à même le sol. Tous ces hommes étaient absorbés par leur tâche, ils concentraient toute leur attention aux activités du monde extérieur. Et certains, à la vérité, s'occupaient davantage des activités du monde au-delà de celui-ci ! Mon regard se posa sur l'une des augustes silhouettes, puis sur une autre. Ici, il y avait un Abbé de haut rang, venu d'une région lointaine. Là, se trouvait un lama pauvrement vêtu, un homme descendu des montagnes. Machinalement, je repoussai une des longues tables basses pour me donner plus de place. Le silence était oppressant, c'était un silence vivant que la présence de tant d'hommes dans cette pièce rendait inexplicable.

Bang ! Le silence fut brutalement rompu. Je bondis à trente centimètres (un pied) du sol où j'étais assis et, en même temps, pivotai sur moi-même. Un bibliothécaire était étalé de tout son long, l'air ahuri, et les livres à dos de bois claquaient encore autour de lui. En arrivant lourdement chargé, il n'avait pas vu la table que j'avais déplacée. Et comme elle n'avait qu'une cinquantaine de centimètres (18 pouces) de hauteur, elle l'avait fait trébucher et le recouvrait.

Des mains pieuses ramassèrent les livres et les époussetèrent. Les livres sont respectés au Tibet. Ils sont le réceptacle de la science et on ne doit jamais les détériorer ou les abîmer. Pour le moment, c'était d'eux qu'on s'occupait et non pas de l'homme. Je remis la table à sa place. Merveille des merveilles, personne ne songea à m'adresser le moindre reproche ! Le messager, tout en se frottant la tête, s'efforçait de comprendre ce qui venait de se passer. Je n'étais pas près de lui, donc je n'avais pas pu lui faire un croche-pied. Hochant la tête d'un air surpris, il tourna les talons et sortit. Bientôt le calme revint et les Lamas reprirent leur lecture dans la Bibliothèque.

M'étant abîmé le chef et le postérieur en travaillant dans les cuisines, j'en avais été banni à jamais. A présent, pour les tâches "subalternes", je devais me rendre dans la grande Bibliothèque, essuyer les reliures des livres et faire le ménage. Les ouvrages tibétains sont gros et lourds. Les couvertures de bois sont ornées de sculptures très compliquées qui indiquent le titre, et qui y ajoutent parfois une image. C'était un travail pénible que d'enlever les livres des rayons, de les porter silencieusement à ma table, de les essuyer et de les rapporter à leur place. Le Libraire était très méticuleux, et il examinait soigneusement chaque volume pour s'assurer qu'il était vraiment propre. Des plaques de bois abritaient des revues et des journaux venant des pays étrangers. J'aimais tout particulièrement à les regarder, bien que je ne pusse en lire un seul mot. Beaucoup de ces journaux étrangers, vieux de plusieurs mois, étaient illustrés et je les contemplais le plus souvent possible. Plus le Bibliothécaire s'efforçait de m'en empêcher, plus je me plongeais dans ces ouvrages défendus, chaque fois qu'il avait le dos tourné.

Les illustrations représentant des véhicules à roues me fascinaient. Il n'y avait, bien entendu, aucun véhicule muni de roues dans tout le Tibet et nos Prophéties indiquaient clairement que le jour où des roues entreraient au Tibet, ce serait "le commencement de la fin". Notre pays serait ensuite envahi par une force mauvaise qui se propagerait dans le monde entier comme une tumeur cancéreuse. Nous espérions qu'en dépit de la Prophétie, les grandes et puissantes nations du globe ne s'intéresseraient pas à notre petite patrie qui n'était animée d'aucune intention belliqueuse et qui ne convoitait pas l'espace vital des autres.

Fasciné, je regardais les illustrations ; dans une revue (dont j'ignore le nom, bien entendu), je vis des gravures — il y en avait toute une série — qui représentaient le processus de fabrication de la revue en question. Il y avait d'énormes machines avec de grands rouleaux et d'immenses roues à dents. Les hommes, sur ces images, travaillaient comme des fous, et je songeais à quel point les choses étaient différentes, ici, au Tibet. Ici, on avait l'orgueil de l'artisan, la fierté de la besogne bien faite. L'artisan tibétain n'avait pas l'âme d'un commerçant. Je regardai de nouveau les pages du magazine et je songeai à la manière dont nous faisions les choses.

Au Village de Shö, on imprimait des livres. D'habiles moines-sculpteurs gravaient les caractères tibétains dans des bois précieux ; ils travaillaient avec une lenteur qui assurait une exactitude absolue, une fidélité absolue aux moindres détails. Une fois que les sculpteurs avaient achevé une planche, d'autres la prenaient et la polissaient jusqu'à ce que le bois fût dépourvu de toute aspérité, de toute faille, puis d'autres artisans en examinaient le texte pour s'assurer de son exactitude, car aucune faute ne doit jamais se glisser dans un ouvrage tibétain. Le temps importait peu, seule l'exactitude comptait.

Lorsque toutes les planches avaient été sculptées, polies et examinées, elles passaient aux mains des moines-imprimeurs. Ils les posaient à l'endroit sur un banc, puis enduisaient d'encre les caractères sculptés. Bien entendu, ceux-ci étaient tous sculptés à l'envers, de sorte que le texte, une fois imprimé, apparaissait à l'endroit. Lorsqu'on avait examiné de nouveau la planche pour s'assurer qu'elle avait bien été encrée sur toute son étendue, on étendait rapidement une feuille de papier raide, semblable au papyrus égyptien, sur la surface encrée. On appuyait doucement, d'un mouvement progressif, sur le verso de la feuille de papier qu'on décollait ensuite de la planche, d'un geste prompt. Des moines-inspecteurs saisissaient aussitôt la page et l'examinaient avec le plus grand soin ; s'ils y découvraient une erreur — n'importe laquelle — le papier n'était ni gommé ni brûlé, mais mis en rames et emballé.

Au Tibet, le mot imprimé est tenu pour presque sacré ; c'est une insulte à la science que de détruire ou d'endommager un papier qui porte des textes enseignant la science ou la religion, c'est pourquoi, au cours des temps, le Tibet a accumulé rame après rame, ballot après ballot, les feuillets légèrement imparfaits.

Si le feuillet était considéré comme satisfaisant, on donnait aux imprimeurs l'ordre de continuer et ils produisaient des feuillets de diverses espèces dont chacun était examiné aussi soigneusement que les premiers. J'ai souvent regardé ces hommes au travail et pendant mes études, j'ai dû exécuter une tâche similaire à la leur. J'ai sculpté les caractères à l'envers, je les ai polis et, sous une étroite surveillance, je les ai encrés et plus tard j'ai imprimé des livres.

Les volumes tibétains ne sont pas reliés comme ceux de l'Occident. Le livre tibétain est tout en longueur et très étroit, car la ligne imprimée a plusieurs pieds de long, alors que la page peut n'avoir que trente centimètres (un pied) de haut. Tous les feuillets nécessaires sont soigneusement étalés et au bout d'un certain temps — nous ne sommes pas pressés — ils finissent par sécher. Une fois séchés, et bien séchés, on assemble les pages. Sur une planche de base à laquelle sont attachées deux courroies, on place dans l'ordre les pages du livre, après quoi on pose sur cette pile une autre lourde planche qui forme couverture. Cette planche porte des sculptures compliquées, montrant parfois des scènes tirées du texte, et donnant le titre, bien entendu. On lie ensemble sur la planche supérieure les deux courroies de la planche inférieure et l'on presse fortement afin que toutes les pages forment une masse compacte. Les livres de valeur sont ensuite enveloppés dans de la soie et on appose des scellés sur cet emballage, de sorte que seuls ceux qui en ont le droit peuvent l'ouvrir et troubler la paix de cet ouvrage fabriqué avec tant de soin !

J'avais remarqué que les illustrations des livres Occidentaux représentaient souvent des femmes fort peu vêtues, et je m'étais dit qu'il devait faire très chaud dans ces pays-là, sinon comment les femmes auraient-elles pu se promener dans une tenue aussi légère ? Sur certaines images, on voyait des gens étendus, morts, selon toute apparence, cependant que debout devant eux se tenait un individu d'aspect sinistre, tenant à la main une sorte de tube métallique d'où partait de la fumée. Je n'avais jamais très bien compris le but de tout cela car — à en juger par mes propres impressions — les habitants du monde Occidental avaient pour principale distraction de s'entre-tuer. Puis des hommes de haute taille, vêtus de curieuse façon, entouraient de choses métalliques les mains ou les poignets de l'individu qui tenait le tube fumant.

Les dames peu vêtues ne me troublaient pas le moins du monde et n'excitaient en moi aucun intérêt particulier, car les Bouddhistes et les Hindous, et, en fait, tous les peuples Orientaux, savent que la sexualité est un élément nécessaire de la vie humaine. Que les rapports sexuels constituent peut-être la forme la plus haute de l'extase qu'un être humain puisse ressentir tant qu'il possède encore son enveloppe charnelle. C'est pour cette raison que beaucoup de nos peintures religieuses montrent un homme et une femme — généralement considérés comme un Dieu et une Déesse — dans la plus intime des étreintes. Nous connaissions si bien les réalités de l'existence et de la naissance, que nous n'avions pas besoin de jeter un voile sur des faits, de sorte qu'un détail de l'image était parfois d'une précision quasi photographique. Mais à nos yeux, cela n'avait rien de pornographique, rien d'indécent ; c'était la manière la plus adéquate pour indiquer que l'union du mâle et de la femelle provoque certaines sensations spécifiques et on nous expliquait que l'union des âmes engendrait un plaisir beaucoup plus intense, mais que, naturellement, cette union n'avait pas lieu en ce monde.

Mes conversations avec des commerçants, à Lhassa, comme au village de Shö et avec ceux qui se reposaient au bord du chemin, près de la Porte de l'Occident, m'avaient appris une chose stupéfiante, à savoir que chez les Occidentaux, il était indécent d'exposer son corps aux regards des autres. Je n'arrivais pas à comprendre pourquoi, puisque le fait le plus élémentaire de la vie, c'était qu'il devait y avoir deux sexes. Je me rappelai un entretien que j'avais eu avec un vieux commerçant qui faisait le trajet entre Kalimpong (Inde) et Lhassa. J'avais pris l'habitude, depuis fort longtemps, de l'accueillir à la Porte Occidentale pour lui souhaiter la bienvenue dans notre pays auquel il rendait une fois de plus visite. Nous bavardions souvent pendant un bon moment. Je lui donnais les dernières nouvelles de Lhassa, il me communiquait celles du monde extérieur. Il apportait fréquemment des livres et des revues pour mon Guide, le Lama Mingyar Dondup, et j'avais l'agréable tâche de les apporter à ce dernier. Ce marchand m'avait dit un jour :

— Je t'ai beaucoup parlé des gens de l'Occident, mais je ne suis pas encore parvenu à les comprendre. Et, en particulier, l'une de leurs affirmations n'a aucun sens pour moi. Ils disent, en effet, que l'homme est créé à l'image de Dieu et pourtant ils ont peur de montrer leur corps qu'ils affirment fait à cette image. Faut-il en déduire qu'ils ont honte de la forme divine ?

Il me regardait d'un air interrogateur et, bien entendu, je demeurais coi, ne sachant que lui répondre. L'homme est fait à l'image de Dieu. Donc, si Dieu est l'ultime perfection — et il doit en être ainsi — il n'y a aucune honte à exposer l'image de Dieu. Nous autres "païens", nous n'avions pas honte de notre corps, nous savions que, sans le sexe, l'espèce ne pourrait pas se perpétuer. Nous savions que la sexualité, dans les circonstances et dans le cadre appropriés, bien entendu, augmente la spiritualité d'un homme et d'une femme.

Je fus également stupéfait d'apprendre que certains époux, mariés depuis des années, n'avaient jamais vu le corps dévêtu l'un de l'autre. Lorsqu'on me dit qu'ils ne "faisaient l'amour" qu'après avoir fermé les volets et éteint la lumière, je crus que mon informateur me prenait pour un rustre trop stupide pour savoir ce qui se passait dans le monde et, après l'une de ces conversations, je décidai d'interroger à la première occasion mon Guide, le Lama Mingyar Dondup, sur la sexualité dans le monde Occidental. Je m'éloignai donc de la Porte de l'Occident et traversai la route pour rejoindre le sentier étroit et dangereux que nous autres, garçons du Chakpori, utilisions de préférence au chemin régulier. Ce sentier aurait effrayé un montagnard et il nous effrayait souvent, mais nous mettions un point d'honneur à n'en prendre aucun autre, sauf quand nous étions en compagnie d'une personne plus âgée et dont nous devions, en conséquence, croire qu'elle nous est supérieure. L'ascension nous obligeait à nous accrocher des pieds et des mains à des arêtes rocheuses, et à rester dangereusement suspendus dans le vide, bref à faire continuellement des choses qu'aucun être présumé sain d'esprit n'aurait faites pour une fortune. Je finis par atteindre le sommet et entrai au Chakpori par une voie également connue de nous et qui aurait donné des crises d'apoplexie aux Maîtres de Discipline, s'ils l'avaient su. Je me retrouvai dans la Cour Intérieure beaucoup plus fatigué que si j'avais pris le chemin orthodoxe, mais du moins l'honneur était-il satisfait. Et j'avais grimpé ce sentier plus vite que certains garçons ne le descendaient.

Je secouai la poussière et les graviers qui recouvraient ma robe et vidai mon bol où se trouvaient quantité de petites plantes ; me sentant alors suffisamment présentable, j'entrai dans l'édifice pour y chercher mon Guide, le Lama Mingyar Dondup. En tournant, je le vis qui s'éloignait dans la direction opposée et je criai : "Oh ! Honorable Lama !" Il s'arrêta, se retourna et vint à ma rencontre, ce qu'aucun autre résident du Chakpori n'aurait fait, mais lui traitait tous les hommes et tous les garçons comme des égaux car, disait-il, ce n'est pas la forme extérieure, ce n'est pas le corps dont on est revêtu en ce monde qui compte, mais ce qui est à l'intérieur — ce qui gouverne ce corps. Mon Guide lui-même était une Grande Incarnation qui avait été aisément reconnue lors de son retour sur cette terre. Et jamais je n'ai oublié la leçon que me donnait cet homme éminent en se montrant toujours modeste, et respectueux des sentiments de ceux qui non seulement n'étaient pas "aussi éminents" que lui, mais qui étaient, à parler franc, nettement inférieurs.

— Eh bien, Lobsang ! me dit-il, je t'ai vu grimper ce sentier défendu, et si j'étais un Maître de Discipline, ton anatomie te cuirait en pas mal d'endroits et tu ne demanderais pas mieux que de rester debout pendant pas mal d'heures. (Il se mit à rire et ajouta :) Mais je faisais la même chose, autrefois, et je ressens toujours ce qui est peut-être un petit frisson répréhensible à voir faire par les autres ce que je ne peux plus faire. Eh bien, pourquoi es-tu si pressé ?

Levant les yeux vers lui, je lui dis :

— Honorable Lama, j'ai entendu des histoires épouvantables sur le compte des Occidentaux, et j'ai l'esprit constamment troublé, car je ne sais pas si l'on se moque de moi — si l'on me fait paraître encore plus sot que d'habitude — ou si les choses incroyables que l'on m'a décrites sont vraies.

— Suis-moi, Lobsang, dit mon Guide, j'allais dans ma chambre y méditer, mais ayons d'abord un entretien. Ma méditation peut attendre.

Nous nous dirigeâmes côte à côte vers la chambre du Lama — celle qui donnait sur le Parc du Joyau. Je l'y suivis et au lieu de s'asseoir, il sonna l'assistant pour que celui-ci nous apportât le thé. Puis, en ma compagnie, il s'approcha de la fenêtre et contempla l'admirable panorama. Un panorama qui était, peut-être, l'un des plus beaux du monde. Tout en bas, un peu à gauche, s'étendait le jardin fertile et boisé que l'on appelait le Norbu Linga, ou Parc du Joyau. La belle eau limpide scintillait parmi les arbres et le petit Temple du Très Profond brillait au soleil. Quelqu'un suivait la chaussée, un sentier fait de pierres plates et espacées de sorte que l'eau qu'elles traversaient puisse couler librement et que les poissons ne rencontrassent point d'obstacles. Je crus distinguer un des hauts dignitaires du Gouvernement.

— Oui, Lobsang, il va voir le Très Profond, dit mon Guide en réponse à ma question muette. Nous demeurâmes un bon moment à la fenêtre, car il était agréable de regarder ce parc au-delà duquel le Fleuve Heureux coulait, étincelant, et paraissait danser de joie, comme s'il voulait saluer cette belle journée. Nous pouvions aussi voir le bac, un de mes sites de prédilection ; c'était pour moi une source inépuisable de plaisir et d'étonnement que de regarder le passeur monter dans sa barque en peau de yak et pagayer joyeusement jusqu'à l'autre rive.

A nos pieds, entre nous et le Norbu Linga, des pèlerins avançaient lentement sur la Route de Lingkor. Ils accordaient à peine un regard à notre Chakpori mais ils ne cessaient de surveiller le Parc du Joyau dans l'espoir d'y voir quelque chose d'intéressant, car ces pèlerins, qui avaient toujours l'oreille aux aguets, devaient savoir que le Très Profond serait au Norbu Linga. Je pouvais également discerner le Kashya Linga, un petit parc bien boisé, situé au bord de la Route du Bac. Il y avait une petite route menant de la Route de Lingkor en bas jusqu'au Kyi Chu et elle était principalement utilisée par les voyageurs qui voulaient prendre le bac. Mais d'autres la prenaient pour atteindre le Jardin des Lamas qui se trouvait de l'autre côté de la Route du Bac.

Le moine-serviteur nous apporta du thé, accompagné d'une agréable nourriture.

Mon Guide me dit :

— Viens, Lobsang, restaurons-nous car des hommes qui vont discuter ne doivent pas avoir l'estomac creux à moins qu'ils n'aient la tête vide !

Il s'assit sur l'un de ces coussins durs qui, au Tibet, nous servent de chaises, car nous nous asseyons jambes croisées sur le sol. Il me fit signe de l'imiter, ce que je me hâtai de faire, car la vue de la nourriture m'ouvre toujours l'appétit. Nous mangeâmes dans un silence relatif. Au Tibet, surtout chez les moines, il est inconvenant de parler ou de faire du bruit lorsque nous avons des aliments devant nous. Les moines, lorsqu'ils sont seuls, mangent en silence, mais lorsqu'ils forment un groupe important, un Lecteur lit à haute voix des passages tirés des Ouvrages Sacrés. Ce Lecteur se tient à une place surélevée d'où il peut voir, non seulement son livre, mais l'assemblée des moines et repérer ceux qui sont trop absorbés par la nourriture pour écouter ses paroles. Pendant les repas pris en groupe, les Maîtres de Discipline sont également présents pour s'assurer qu'à l'exception du Lecteur, tous gardent le silence. Mais nous étions seuls ; nous passâmes quelques remarques à bâtons rompus, sachant que bon nombre de vieilles coutumes, comme de manger en silence, par exemple, étaient bonnes pour la discipline, quand on se trouve en groupe, mais qu'elles sont superflues quand il s'agit de deux hommes seulement, comme dans notre cas. Donc, dans mon orgueil, je me considérais comme le partenaire d'un des hommes vraiment grands de mon pays.

— Eh bien, Lobsang, dit mon Guide lorsque nous eûmes terminé notre repas, qu'est-ce qui te tracasse ?

— Honorable Lama ! dis-je, d'une voix frémissante, un marchand qui passait par Lhassa et avec qui je m'entretenais tout à l'heure près de la Porte de l'Occident, m'a appris d'étranges choses sur les Occidentaux. Il m'a dit qu'ils jugeaient obscènes nos peintures religieuses. Il m'a donné des précisions incroyables sur leurs habitudes sexuelles et je me demande vraiment s'il ne s'est pas payé ma tête.

Mon Guide me regarda, réfléchit quelques instants, puis me dit :

— Lobsang, étudier ce sujet nous demanderait plus d'un entretien. Nous devons assister au Service et il commencera dans un moment. Donc, examinons d'abord un seul aspect de la question, veux-tu ?

J'inclinai la tête avec empressement, car j'étais fort intrigué. Mon Guide reprit :

— Tout cela a pris racine dans la religion. Celle de l'Ouest est différente de celle de l'Est. Nous allons les examiner et voir quels rapports elles ont avec le sujet qui nous préoccupe. (Il arrangea sa robe plus confortablement autour de lui et sonna le moine-serviteur pour que celui-ci débarrassât la table. Quand ce fut fait, il se tourna vers moi et c'est alors que commença une discussion que je trouvai passionnante.)

— Lobsang, dit-il, nous devons établir un parallèle entre l'une des religions Occidentales et notre propre religion Bouddhique. Tes leçons ont dû te faire comprendre que l'Enseignement de notre Seigneur Gautama s'est quelque peu modifié au cours des temps. Pendant les années et les siècles qui se sont écoulés depuis que Le Gautama a quitté cette terre et qu'Il a été élevé à la dignité de Bouddha, l'Enseignement qu'Il nous a lui-même donné a subi des changements. Certains d'entre nous estiment qu'ils ont subi une dégradation. D'autres pensent qu'ils nous ont mis au niveau de la pensée moderne. (Il me regarda pour s'assurer que je l'écoutais avec toute l'attention nécessaire, pour voir si je comprenais ses paroles. Je le comprenais et le suivais parfaitement. Il eut un bref hochement de tête et continua :) Nous avons eu notre Grand Etre que nous appelons Gautama et que certains nomment le Bouddha. Les Chrétiens ont eux aussi leur Grand Etre. Ce dernier a exposé certains Enseignements. La légende et, en fait, des documents réels témoignent que ce Grand Etre, qui, selon leurs propres Ecritures, a erré dans le Désert, a en fait visité les Indes et le Tibet à la recherche d'informations, à la recherche de connaissances, au sujet d'une religion qui serait appropriée aux mentalités et spiritualités Occidentales. Ce Grand Etre vint à Lhassa et en réalité visita notre cathédrale, le Jo Kang. Le Grand Etre retourna alors en Occident et élabora une religion en tous points admirable et appropriée aux gens de l'Ouest. Mais lorsque ce Grand Etre eut quitté cette terre — comme l'avait quittée notre propre Gautama — certains désaccords se produisirent au sein de l'Eglise Chrétienne. Une soixantaine d'années après cette Mort, une Convention, ou une Réunion, fut tenu dans une ville appelée Constantinople. Le dogme Chrétien, la foi Chrétienne subirent alors des modifications. Sans doute, certains prêtres de l'époque pensèrent-ils que d'insérer dans le dogme quelques châtiments leur permettrait de mater les membres les plus réfractaires de leur congrégation.

Il me regarda de nouveau pour voir si je le suivais. Et de nouveau, j'indiquai d'un signe que non seulement je le suivais, mais que son exposé m'intéressait vivement.

— Les hommes qui assistèrent à cette Convention de Constantinople, en l'an 60, étaient des hommes qui n'avaient pas de sympathie pour les femmes, de même qu'il y a parmi nous des moines qui pensent s'évanouir à la seule pensée d'une femme. La majorité de ces hommes considéraient le sexe comme quelque chose d'impur, comme quelque chose qui ne doit servir qu'en cas de nécessité absolue et uniquement à la propagation de l'espèce. Eux-mêmes n'éprouvaient que de faibles besoins sexuels, sans doute avaient-ils d'autres besoins, peut-être certains de ceux-ci étaient-ils d'ordre spirituel — je n'en sais rien — je sais seulement qu'en l'an 60 ils décidèrent que le sexe était impur, que le sexe était l'oeuvre du démon. Ils décidèrent que les enfants venaient au monde impurs et n'étaient pas dignes de prétendre à une récompense jusqu'à ce que d'une certaine manière ils aient été purifiés. (Il se tut un moment, puis ajouta en souriant :) J'ignore ce qui était censé advenir de tous les millions de bébés nés avant cette Convention de Constantinople ! Comprends bien, Lobsang, que je t'explique le Christianisme tel que je le conçois. Peut-être, lorsque tu iras vivre parmi ces gens, recueilleras-tu sur cette religion des renseignements ou des impressions qui modifieront mes propres opinions sur elle.

Au moment où il terminait cette phrase, les conques résonnèrent et les trompettes du Temple retentirent. Autour de nous montait la rumeur discrète d'hommes disciplinés se préparant à l'Office. Nous nous levâmes et brossâmes nos robes avant de prendre le chemin du Temple. Avant de me quitter à l'entrée, mon Guide me dit :

— Reviens dans ma chambre après la fin du Service, Lobsang, nous reprendrons cet entretien.

J'entrai donc dans le Temple et pris place aux côtés de mes camarades ; je priai et remerciai mon propre Dieu de m'avoir fait naître Tibétain, comme mon Guide, le Lama Mingyar Dondup. Le vieux Temple était très beau avec son atmosphère d'adoration, ses nuages d'encens qui flottaient doucement et nous gardaient en contact avec des êtres vivant sur d'autres plans. L'encens n'est pas simplement un parfum agréable, quelque chose qui "désinfecte" un Temple — c'est une force vivante, une force telle que si l'on choisit une espèce particulière d'encens, on peut véritablement se rendre maître du rythme des vibrations. Ce soir-là, dans le Temple, l'encens flottait et donnait à ce lieu une atmosphère moelleuse, rappelant les jours d'antan. De ma place, parmi les garçons de mon groupe, je scrutai du regard la demi-obscurité qui régnait dans l'édifice. La psalmodie des vieux Lamas à la voix profonde s'accompagnait, de temps à autre, du tintement des clochettes d'argent. Ce soir-là, nous avions parmi nous un moine japonais. Il avait traversé tout notre pays, après avoir passé quelque temps aux Indes. C'était un grand homme dans sa propre patrie et il avait apporté ses tambours de bois, ces tambours qui jouent un si grand rôle dans la religion des moines japonais. Le talent multiforme de ce moine et la remarquable musique qu'il tirait de ses tambours m'emplissaient d'admiration. Je trouvais vraiment stupéfiant que de taper sur une boîte de bois pût rendre un son si musical ; outre ces tambours, il avait des espèces de claquettes, munies de petites clochettes, et nos lamas l'accompagnaient en agitant des clochettes en argent. Enfin la grande conque du Temple tonnant au moment voulu, j'avais l'impression que tout le Temple vibrait ; les murs eux-mêmes semblaient danser et scintiller et la fumée d'encens, dans les profondeurs lointaines, paraissait former des visages, ceux des lamas morts depuis longtemps. Pour une fois, le Service se termina trop vite, et, comme convenu, je me hâtai d'aller rejoindre mon Guide, Le Lama Mingyar Dondup.

— Tu n'as pas perdu de temps, Lobsang ! me dit-il d'une voix joyeuse. Je croyais que tu irais prendre d'abord une de ces innombrables collations !

— Non, Honorable Lama, dis-je, j'ai hâte d'en savoir davantage sur les moeurs sexuelles des Occidentaux, car tout ce que m'en ont dit les marchands et d'autres personnes m'a plongé dans la stupéfaction.

Le Lama se mit à rire.

— La sexualité est un sujet qui intéresse tout le monde ! C'est le sexe, après tout, qui garde les gens sur cette terre. Nous allons en parler, puisque tel est ton désir.

— Honorable Lama, dis-je, vous m'avez affirmé que la sexualité venait au second rang parmi les grandes forces qui régissent le monde. Qu'entendiez-vous par-là ? Puisqu'elle est tellement nécessaire pour empêcher que la planète ne se dépeuple, pourquoi n'est-elle pas la force la plus importante de toutes ?

— La plus grande force du monde, Lobsang, déclara mon Guide, ce n'est pas le sexe, la plus grande force de toutes c'est l'imagination, car sans elle, l'impulsion sexuelle n'existerait pas. Si un mâle n'avait pas d'imagination, il ne pourrait pas alors s'intéresser à la femelle. Sans l'imagination, il n'y aurait ni écrivains ni artistes, il n'y aurait rien de bon, ni de constructif !

— Mais, Honorable Lama, demandai-je, vous dites que l'imagination est indispensable à la sexualité ? En ce cas, quel rôle peut-elle jouer chez les animaux ?

— C'est une faculté possédée par les animaux aussi bien que par les humains, Lobsang. Beaucoup de gens croient que les animaux sont des créatures stupides, sans aucune forme d'intelligence, sans aucune forme de raison, mais, moi qui ai vécu un nombre surprenant d'années, je puis t'affirmer le contraire. (Mon Guide me regarda et agitant l'index, il reprit :) Toi qui dis aimer les chats du Temple, vas-tu prétendre qu'ils manquent d'imagination ? Tu t'arrêtes toujours pour leur parler et pour les caresser. Si tu leur as témoigné une fois de l'affection, ils attendront que tu reviennes une seconde et une troisième fois. S'il s'agissait de réactions dépourvues de sensibilité, de simples mécanismes cérébraux, le chat ne t'attendrait pas dès la seconde ou la troisième fois, il attendrait jusqu'à ce qu'il ait acquis une habitude. Non, Lobsang, tous les animaux ont de l'imagination. Un animal imagine le plaisir qu'il éprouvera en compagnie de sa compagne et alors l'inévitable se produit.

Je réfléchis à ce que je venais d'entendre et conclus que mon Guide avait parfaitement raison. J'avais vu des petits oiseaux — des petites poules — battre des ailes à peu près comme les jeunes femmes battent des cils ! J'avais observé les oiselles et combien elles avaient l'air anxieuses en attendant que leurs compagnons reviennent de l'incessante chasse à la nourriture. J'avais vu avec quelle joie une femelle aimante accueillait le retour de son mâle. Il m'était évident, à présent que j'y réfléchissais, que les animaux avaient vraiment de l'imagination et je comprenais pourquoi mon Guide affirmait que l'imagination était la plus grande force sur terre.

— Un des marchands m'a dit que plus une personne s'intéressait à l'occultisme, plus elle méprisait la sexualité. Est-ce vrai, Honorable Lama, ou a-t-on voulu se moquer de moi ? J'ai entendu dire tant de choses si étranges en ce domaine que je ne sais plus que croire.

Le Lama Mingyar Dondup hocha la tête avec mélancolie.

— Il est parfaitement exact que bon nombre de gens qui se passionnent pour l'occultisme sont profondément hostiles à toute vie sexuelle et cela pour une raison spéciale : on t'a déjà dit que les plus grands occultistes n'étaient pas des gens normaux, en ce sens qu'ils souffraient d'un mal physique. Une personne peut avoir une maladie grave, la tuberculose ou le cancer, par exemple, ou une affection du même genre. Une personne peut être atteinte de troubles nerveux — quels qu'ils soient, c'est une maladie et cette maladie accroît les perceptions métaphysiques. (Fronçant légèrement les sourcils, il poursuivit :) Pour beaucoup de gens, l'impulsion sexuelle est un stimulant puissant. Certains, pour une raison ou pour une autre, s'efforcent de sublimer ce désir sexuel et ils se tournent alors vers les choses spirituelles. Une fois qu'un homme, ou une femme, s'est détourné d'une chose, il la combat sans rémission. Personne ne luttera plus farouchement contre les maux causés par l'alcool que l'ivrogne qui a cessé d'en être un ! De même, un homme ou une femme qui ont renoncé au sexe (peut-être parce qu'ils étaient incapables d'en tirer satisfaction ou de donner satisfaction) se tourneront-ils vers l'occultisme et toute l'énergie qu'ils apportaient (avec ou sans succès) à leurs aventures sexuelles, ils la consacreront désormais à leurs aventures occultes. Malheureusement, il arrive souvent que ces gens perdent le sens de la mesure. Ils vont, bêlant que l'on ne peut évoluer qu'en renonçant à toute activité sexuelle. Rien ne pourrait être plus invraisemblable, rien ne pourrait être plus faussé : certaines des plus grandes personnes mènent une existence normale, ce qui ne les empêche pas de faire de grand progrès en métaphysique.

Sur ces entrefaites, le Grand Lama-Médecin Chinrobnobo entra dans la pièce. Nous le saluâmes et il s'assit auprès de nous.

— J'étais en train de parler à Lobsang de certains sujets concernant la sexualité et l'occultisme, déclara mon Guide.

— Ah oui ! répondit le Lama Chinrobnobo, je me disais depuis un certain temps qu'il convenait de l'éclairer à ce sujet.

Mon Guide poursuivit :

— Il est évident que ceux qui mènent une vie sexuelle normale — et c'est ce qu'on doit faire — accroissent leur propre force spirituelle. Il ne faut pas abuser des activités sexuelles, il ne faut pas non plus les mettre à l'index. En déclenchant certaines vibrations chez un être humain, l'acte sexuel peut augmenter sa spiritualité. Toutefois, ajouta-t-il en me regardant gravement, n'oublie pas, Lobsang, que cet acte n'est permis qu'à ceux qui s'aiment, à ceux que lient des affinités spirituelles. Ce qui est illicite, immoral, n'est que prostitution du corps et peut être aussi néfaste à un individu que l'amour licite peut lui être bénéfique. De même un homme ou une femme ne devrait avoir qu'un seul partenaire, évitant toutes les tentations qui l'écarteraient du chemin de la vérité et de la droiture.

Le Lama Chinrobnobo prit alors la parole :

— Il est un autre sujet dont vous devriez lui parler, Collègue Respecté, et c'est celui du contrôle des naissances. Je vous laisse le soin de l'expliquer à votre élève.

Il se leva, salua gravement et sortit. Mon Guide attendit un moment et me demanda :

— N'es-tu pas las de cette conversation, Lobsang ?

— Non, Seigneur ! répondis-je, j'ai hâte d'en apprendre davantage en ce domaine, car tout cela me paraît fort étrange.

— Alors, sache qu'aux premiers temps de la vie sur terre, les peuples se divisaient en familles. Il y avait, de par le monde, des familles peu nombreuses qui, avec le temps, s'agrandirent. Comme il me semble être inévitable, parmi les êtres humains, des querelles et des dissensions s'élevèrent. Les familles luttèrent les unes contre les autres. Les vainqueurs tuaient les vaincus et emmenaient les femmes dans leur propre famille. Il devint bientôt évident que plus une famille était nombreuse — on la désignerait dès lors sous le nom de tribu — plus elle était puissante et capable de se protéger contre les agressions des autres. (Il me regarda un peu tristement et poursuivit :) Les tribus s'agrandissaient au fur et à mesure que passaient les années et les siècles. Certains hommes s'installèrent comme prêtres, mais des prêtres jouissant d'un certain pouvoir politique, avec un oeil fixé sur l'avenir ! Les prêtres décidèrent de promulguer un édit sacré — qu'ils qualifièrent de commandement de Dieu — qui serait bénéfique à l'ensemble de la tribu. Ils enseignèrent que les hommes devaient croître et se multiplier. En ces temps-là, c'était une nécessité absolue, car si les membres d'une tribu ne se "multipliaient " pas, cette tribu s'affaiblissait et risquait d'être complètement anéantie. Par conséquent, les prêtres qui ordonnaient à leur peuple de croître et de se multiplier sauvegardaient l'avenir de leur propre tribu. Mais de nombreux siècles se sont écoulés depuis lors et il est devenu évident que la population du globe s'augmente à un tel rythme que la terre est surpeuplée : ses ressources ne suffisent plus à nourrir ses habitants. Il faudra bien prendre des mesures pour remédier à cette situation.

Tout cela me paraissait fort sensé et je le comprenais fort bien ; et j'étais heureux de savoir que mes amis du Pargo Kaling — les marchands qui venaient de si loin — m'avaient dit la vérité.

Mon Guide reprit :

— Même à présent, certaines religions estiment répréhensible de limiter le nombre des naissances, mais si on étudie l'histoire universelle, on s'aperçoit que la plupart des guerres ont pour origine le fait que l'agresseur manque d'espace vital. Un pays dont une population s'accroît rapidement sait que, si cela continue, il n'y aura pas assez de nourriture ni assez d'emplois pour ses nationaux. Alors il se lance dans la guerre, en proclamant qu'il a besoin d'espace vital !

— Honorable Lama, dis-je, quelle solution apporteriez-vous à ce problème ?

— Lobsang ! répondit-il, le résoudre serait facile si les hommes et les femmes de bonne volonté se réunissaient pour en discuter. Les anciennes formes de religion — les enseignements religieux de jadis — convenaient à un monde encore jeune, peu peuplé, mais il est inévitable maintenant — et il sera de plus en plus inévitable ! — qu'on envisage la question sous un angle nouveau. Tu me demandes ce que moi, je ferais ? Eh bien, je ferais ceci : je légaliserais le contrôle des naissances. J'instruirais tous les peuples à ce sujet, je leur expliquerais en quoi cela consiste et comment on peut l'appliquer et tout ce qu'on peut savoir à son sujet. Je veillerais à ce que les gens qui veulent des enfants puissent en avoir un ou deux, et à ce que ceux qui n'en désirent pas sachent comment s'y prendre pour éviter les naissances. Notre religion ne considérerait pas cela comme un péché, Lobsang. J'ai étudié de très vieux livres datant d'une époque extrêmement reculée, avant que la vie n'apparaisse dans les parties Occidentales de ce globe, car, tu le sais, la vie est d'abord apparue en Chine et dans les régions entourant le Tibet et se propagea aux Indes avant de gagner l'Occident. Mais je m'écarte de notre sujet.

Je songeai aussitôt qu'à la première occasion, je demanderais à mon Guide de m'en dire davantage sur l'origine de la vie sur terre. Mais, pour le moment, je cherchais à me documenter sur la question sexuelle. Mon Guide m'observait et voyant que je lui prêtais de nouveau attention, il continua :

— Comme je te l'ai dit, la plupart des guerres sont causées par la surpopulation. C'est un fait qu'il y aura des guerres — il y en aura toujours — tant qu'il y aura de grandes populations qui ne cesseront de s'accroître. Et il est nécessaire qu'il en soit ainsi, sinon la planète grouillerait d'êtres humains, comme un rat mort grouille de fourmis. Quand tu quitteras le Tibet, dont la population est très faible, et que tu visiteras les grandes cités du globe, tu seras stupéfait et épouvanté de voir les foules immenses, les multitudes qu'elles recèlent. Tu t'apercevras que j'ai raison : les guerres sont indispensables car elles servent à limiter la population de cette planète. Il faut que les êtres humains viennent sur terre pour s'instruire et s'il n'y avait ni guerres ni maladies, le nombre des individus augmenterait constamment et ce serait la famine. Ils ressembleraient à une armée de sauterelles qui dévorent tout sur leur passage, contaminent tout et, en fin de compte, ils s'entre-dévoreraient.

— Honorable Lama ! dis-je, certains des marchands qui m'ont parlé du contrôle des naissances m'ont dit que beaucoup de gens considèrent que c'est mal. Pourquoi pensent-ils une chose pareille ?

Mon Guide réfléchit un moment, se demandant sans doute dans quelle mesure il pouvait répondre à ma question, car j'étais encore jeune, puis il me dit :

— Pour certains, le contrôle des naissances équivaut au meurtre d'un être qui n'est pas encore né, mais dans notre Foi, Lobsang, l'âme n'habite pas un être qui n'est pas né. Selon notre Foi, il ne peut pas y avoir crime et de toute façon, il est évidemment absurde de considérer comme un crime le fait de prendre des mesures pour éviter la conception. Autant dire que nous détruisons quantité de plantes lorsque nous empêchons leurs graines de germer ! Les humains s'imaginent trop souvent qu'ils sont le produit le plus magnifique de cet immense Univers. En réalité, les humains ne sont qu'une forme de vie, et ils ne sont pas même la plus évoluée ; mais pour le moment, nous n'avons pas le temps de nous attarder sur ce sujet.

Je songeai à une autre chose que j'avais entendu dire ; elle me semblait tellement scandaleuse — tellement épouvantable — que j'osais à peine en parler. Néanmoins, c'est ce que je fis !

— Honorable Lama ! Il paraît que certains animaux, les vaches par exemple, sont fécondés par des moyens artificiels. Est-ce exact ?

Mon Guide eut l'air profondément choqué, puis il me répondit :

— Oui, Lobsang, c'est exact. Il y a en Occident des gens qui s'efforcent d'élever du bétail par ce qu'ils appellent l'insémination artificielle, autrement dit, les vaches sont fécondées par un homme à l'aide d'une grande seringue, au lieu d'être conduites au taureau. Ces gens-là ne semblent pas se rendre compte que la conception d'un enfant, que ce soit un bébé humain, un bébé ours ou un bébé veau, n'est pas simplement due à un accouplement mécanique. Si l'on veut avoir du bon bétail, il doit y avoir de l'amour ou une forme d'affection dans le processus d'accouplement. Si les humains étaient produits par insémination artificielle, il se pourrait que — étant nés sans amour — ils deviennent des sous-hommes ! Je te le répète, Lobsang, si l'on veut obtenir la meilleure espèce humaine ou animale, il faut que les parents s'aiment beaucoup l'un l'autre, qu'ils soient tous deux élevés dans leurs vibrations spirituelles aussi bien que physiques. L'insémination artificielle, effectuée dans des conditions froides et sans amour, ne peut donner que de très piètres résultats. Je crois que l'insémination artificielle est l'un des crimes majeurs sur cette terre.

Comme j'étais assis là, le crépuscule commençait à envahir la pièce, baignant d'ombre le Lama Mingyar Dondup et, dans l'obscurité grandissante, je vis son aura dégager la lumière dorée de la spiritualité. Pour moi, le clairvoyant, cette lumière brillait assez pour percer le crépuscule lui-même. Et mes perceptions supra-normales me firent connaître — comme si je ne l'avais pas su auparavant — que j'étais en présence d'un des plus grands hommes du Tibet. Cela me fit chaud au coeur et je sentis tout mon être vibrer d'amour pour celui qui était mon Guide et mon précepteur. Les conques du Temple éclatèrent de nouveau, mais cette fois, ce n'était pas nous qu'elles appelaient, mais d'autres. Nous nous approchâmes de la fenêtre et regardâmes au-dehors. Mon Guide me posa une main sur l'épaule et nous contemplâmes la vallée étendue à nos pieds, la vallée partiellement envahie maintenant par des ténèbres pourpres.

— Que ta conscience soit ton guide, Lobsang, me dit mon Guide. Tu sauras toujours si une chose est bien ou si une chose est mal. Tu iras loin — plus loin que tu ne l'imagines — et tu trouveras sur ton chemin de nombreuses tentations. Que ta conscience soit ton guide. Nous autres Tibétains sommes un peuple paisible, peu nombreux, qui vit en paix, qui croit en la sainteté, qui croit au caractère sacré de l'Esprit. Où que tu ailles, quoi que tu endures, laisse ta conscience être ton guide. Nous nous efforçons de t'aider avec ta conscience. Nous nous efforçons d'accroître au maximum ton formidable pouvoir télépathique et ta clairvoyance afin que toujours à l'avenir, aussi longtemps tu vivras, tu puisses rester en contact télépathique avec les grands lamas demeurés ici sur les hauteurs de l'Himalaya, les grands lamas qui, plus tard, consacreront tout leur temps à attendre tes messages.

A attendre mes messages ? Je demeurai bouche bée ; mes messages ? Qu'y avait-il en moi de si particulier ? Pourquoi les grands Lamas attendraient-ils tout le temps des messages venant de moi ? Mon Guide se mit à rire et me frappa sur l'épaule.

— La raison de ton existence, Lobsang, c'est que tu as une tâche très, très spéciale à accomplir. En dépit de toutes les épreuves, en dépit de toutes les souffrances, tu réussiras. Mais il est manifestement injuste que tu sois abandonné à toi-même dans un monde étranger, un monde qui rira de toi, qui te traitera de menteur, de charlatan et d'imposteur. Ne désespère jamais, ne renonce jamais, car le bon droit prévaudra. Toi — Lobsang — tu gagneras la partie !

Les ombres vespérales se transformèrent en nuit ; à nos pieds étincelaient les lumières de la Cité. Au-dessus de nous, une nouvelle lune nous jetait un regard curieux par-dessus les pics montagneux. Les planètes, les millions de planètes scintillaient au firmament. Je levai les yeux, songeai aux prédictions me concernant — à toutes les prophéties faites à mon sujet — et je songeai aussi à la confiance que me témoignait mon Guide, le Lama Mingyar Dondup. Et je me sentis heureux.

 

CHAPITRE DIX

Le Professeur était de mauvaise humeur ; peut-être lui avait-on servi un thé trop froid ou une tsampa qui n'était pas rôtie ou mélangée selon son goût. Le Professeur était de mauvaise humeur ; assis dans la salle de classe, nous tremblions presque de frayeur. Déjà il avait inopinément rossé des garçons assis à ma droite et à ma gauche. Ma mémoire était bonne, je savais parfaitement les leçons, je pouvais répéter n'importe quel chapitre ou verset des cent huit volumes du Kan-Gyur. "Bang ! Bang !" La surprise me fit faire un bond d'au moins un pied de haut ; trois garçons, à ma droite, et trois à ma gauche en firent de même. Pendant quelques instants, nous sûmes à peine lequel d'entre nous recevait la raclée, puis, comme le Professeur tapait encore un peu plus fort, je compris que j'étais la victime de sa fureur ! Il continua à me battre, en marmonnant sans cesse :

— Favori du Lama ! Petit crétin trop gâté ! Je vais t'apprendre quelque chose, moi !

La poussière, en s'élevant de ma robe, forma un nuage qui me fit éternuer. Je ne sais pourquoi, cela mit le comble à la rage du Professeur qui, en redoublant ses coups, fit jaillir de moi encore plus de poussière. Heureusement — et il ne s'en doutait pas — j'avais prévu sa mauvaise humeur et mis plus de vêtements que d'habitude, si bien que — et il aurait été navré de le savoir — ses coups ne m'étaient pas trop pénibles. D'ailleurs, j'étais endurci. Ce professeur était un tyran, un perfectionniste, sans être lui-même parfait. Non seulement il exigeait que nous récitions les leçons mot à mot, mais si la prononciation, l'inflexion ne correspondaient pas exactement à son désir, il prenait sa canne, passait rapidement derrière nous et nous frappait le dos. Pour le moment, il se livrait à cet exercice et la poussière me faisait presque suffoquer. Au Tibet, comme dans le reste du monde, les petits garçons se roulent dans la poussière en jouant ou en se battant, et lorsqu'ils sont coupés de toute influence féminine, ils ne songent pas toujours à brosser leurs vêtements ; les miens étaient pleins de poussière et cette bastonnade équivalait à un nettoyage par le vide. Le Professeur continuait à me frapper en disant :

— Je t'apprendrai à mal prononcer un mot ! A manquer de respect à la Science Sacrée ! Petit crétin chouchouté qui manque tout le temps la classe et qui, à son retour, en sait plus que mes élèves — petit morveux — je t'apprendrai, je t'apprendrai quelque chose, moi, d'une façon ou d'une autre !

Au Tibet, nous nous tenons, la plupart du temps assis, les jambes croisées, sur des coussins d'une dizaine de centimètres (4 pouces) d'épaisseur, et nous avons devant nous des tables qui ont de trente à quarante centimètres (12 à 18 pouces) de haut, suivant la taille de l'élève. Tout à coup, le Professeur me saisit par la nuque et me plaqua la tête sur ma table où se trouvaient une ardoise et quelques livres. M'ayant ainsi installé dans la position qui lui convenait, il fit une profonde aspiration et, cette fois, il s'acharna sur moi de tout son coeur. Je me tortillai par habitude et non parce que je souffrais. Il faisait tous ses efforts pour me faire mal mais, nous autres garçons, étions endurcis ; nous avions la peau quasiment "tannée" et des corrections de ce genre étaient monnaie courante. Un de mes camarades, à quelques mètres sur ma droite, émit un léger gloussement et le Professeur, me lâchant comme si j'étais brusquement transformé en charbon ardent, bondit sur lui comme un tigre. J'eus soin de ne pas montrer combien je m'amusais quand je vis un tourbillon de poussière jaillir de la rangée. J'entendis des exclamations de douleur, de peur et d'horreur à ma droite, car le Professeur frappait à l'aveuglette, sans trop savoir qui. Finalement, hors d'haleine et se sentant probablement beaucoup mieux, il s'arrêta.

— Ah ! dit-il d'une voix haletante, ça vous apprendra, petits monstres, à faire attention à mes paroles. A présent, Lobsang Rampa, recommence et veille à ce que ta prononciation soit parfaite.

Je repris le texte depuis le commencement et, quand je m'applique, je parviens vraiment à de bons résultats. Cette fois, je fis de mon mieux, de sorte que le Professeur s'amadoua et que les coups cessèrent de pleuvoir sur moi.

Pendant toute cette séance, qui dura cinq heures, le Professeur arpenta la salle sans nous quitter du regard et il n'avait pas besoin de provocation pour fondre sur quelque malheureux élève au moment où ce dernier ne se croyait pas observé. Au Tibet, la journée de travail commence à minuit, elle débute par un Service et il y a, bien entendu, des Offices à intervalles réguliers. Après quoi, on nous emploie à des besognes ménagères afin que nous restions humbles et que nous ne méprisions pas le personnel domestique. Nous avons aussi une période de repos, après quoi nous regagnons nos classes. Ces classes durent cinq heures d'affilée, et pendant tout ce temps, les professeurs s'efforcent de nous faire travailler au maximum, je vous l'assure. Bien entendu, nous étudiions plus de cinq heures par jour, mais cette séance, celle de l'après-midi, durait cinq heures.

Les heures se traînaient ; nous avions l'impression d'être dans cette salle depuis plusieurs jours. Les ombres donnaient à peine l'impression de bouger, le soleil paraissait figé sur place. Nous poussions des soupirs d'exaspération et de lassitude ; nous nous disions que l'un des Dieux aurait dû descendre et nous débarrasser de ce Professeur, car il était le pire de tous et il avait apparemment oublié qu'autrefois — il y avait de cela bien longtemps ! — lui aussi avait été jeune.

Enfin les conques retentirent ; sur le toit, très haut au-dessus de nous, une trompette résonna, et son écho se répercuta dans la Vallée. Avec un soupir, le Professeur nous dit :

— Eh bien, je crains de devoir vous laisser partir, mais croyez-moi, quand je vous reverrai, je m'assurerai que vous avez appris quelque chose !

Il nous désigna la porte du doigt. Les garçons du premier rang se levèrent d'un bond et se ruèrent vers la sortie. J'allais les imiter, mais il me rappela.

— Toi, Mardi Lobsang Rampa, me dit-il, va rejoindre ton Guide et suivre son enseignement, mais ne reviens pas ici épater mes élèves en leur expliquant qu'on t'instruit par l'hypnotisme et par d'autres méthodes. Et je vais voir si je ne peux pas te faire flanquer dehors. (Il me donna un bon coup sur le crâne et continua :) A présent, file, ta vue m'exaspère ; certaines gens se plaignent que tu en sais plus long que mes propres élèves.

Dès qu'il m'eut lâché, je déguerpis sans même prendre le mal de fermer la porte derrière moi. Il me hurla quelque chose, mais je courais trop vite pour revenir sur mes pas.

Dehors, quelques-uns de mes camarades m'attendaient, à un endroit où le Professeur ne pouvait pas les entendre, cela va sans dire.

— Il faudrait faire quelque chose au sujet de ce type-là, déclara l'un d'eux.

— Oui ! dit un autre, il finira par blesser l'un de nous si on le laisse faire.

— Toi, Lobsang, renchérit un troisième, tu es toujours en train de vanter ton Maître et ton Guide, pourquoi ne lui racontes-tu pas la façon dont on nous maltraite ?

En y réfléchissant, cela me parut être une bonne idée car, si on devait nous instruire, il n'y avait cependant aucune raison que cela fût par des méthodes aussi brutales. Plus j'y songeais, plus l'idée me semblait bonne : j'irais trouver mon Guide, je lui dirais comment on nous traitait, et il jetterait un sort à ce Professeur, il le transformerait en crapaud ou en quelque autre bête dans ce goût-là.

— Oui ! m'écriai-je. J'y vais tout de suite. Et là-dessus, je tournai les talons et m'en fus. Je suivis rapidement les couloirs familiers, et en montant toujours plus haut, j'arrivai à proximité du toit. Finalement, je tournai dans le Corridor des Lamas et m'aperçus que mon Guide se trouvait déjà dans sa chambre dont la porte était ouverte. Il me pria d'entrer et me dit :

— Eh bien, Lobsang, tu as l'air bien excité. T'a-t-on nommé Abbé ou quoi ?

Lui jetant un regard mélancolique, je lui demandai :

— Honorable Lama, pourquoi mes camarades et moi sommes-nous si maltraités en classe ?

Mon Guide me considéra avec le plus grand sérieux.

— Mais comment cela, Lobsang ? me dit-il. Assieds-toi et raconte-moi ce qui te tracasse à ce point.

Je m'assis et commençai mon triste récit. Mon Guide ne fit aucune remarque et ne m'interrompit pas une seule fois. Il me laissa vider mon sac et quand j'arrivai à la fin de ma sombre histoire et me trouvai presque à bout de souffle, il me dit :

— Lobsang, te rends-tu compte que la vie elle-même est semblable à une école ?

— Une école ?

Je le regardai comme s'il avait brusquement perdu l'esprit. Je n'aurais pas été plus surpris s'il m'avait annoncé que le soleil avait cédé la place à la lune.

— Honorable Lama, fis-je, vous venez bien de me dire que la vie était une école ?

— Mais oui, Lobsang. Repose-toi un peu, prenons le thé, après quoi nous deviserons.

Il appela le serviteur qui ne tarda pas à nous apporter du thé et d'excellentes choses à manger. Mon Guide se servit avec beaucoup de discrétion. Comme il me l'avait dit une fois, je mangeais assez pour nourrir quatre hommes comme lui ! Mais il avait accompagné ces paroles d'un sourire malicieux qui leur ôtait toute âpreté et je ne m'étais nullement senti offensé. Il me taquinait souvent et je savais qu'en aucun cas il n'aurait cherché à blesser quelqu'un. Je ne me serais jamais vexé de ce qu'il me disait, sachant que c'était pour mon bien. Nous prîmes donc le thé et mon Guide écrivit une note qu'il tendit à l'assistant en lui demandant de la remettre à un autre Lama.

— Lobsang, j'ai écrit que nous n'assisterions pas au Service du Temple, ce soir, car nous avons beaucoup de choses à discuter et quoique les Offices soient très importants, il est nécessaire — étant donné les circonstances — que nous te donnions un enseignement plus poussé qu'à l'ensemble de tes camarades.

Il se leva et s'approcha de la fenêtre.

Je me levai à mon tour et allai le rejoindre, car l'une de mes distractions favorites était de regarder ce qui se passait au-dehors et mon Guide avait une des chambres les plus hautes du Chakpori, une chambre d'où la vue s'étendait sur de grands espaces et de vastes horizons. En outre, il possédait cet objet précieux entre tous, un télescope. Que d'heures j'ai passées en compagnie de cet Instrument ! Que d'heures à regarder la Plaine de Lhassa, les marchands dans la Cité, à observer les dames qui vaquaient à leurs occupations, faisaient leurs emplettes, rendaient des visites, et (selon moi) gaspillaient tout simplement leur temps. Pendant un quart d'heure, nous restâmes là à contempler ce spectacle, puis mon Guide me dit :

— Rasseyons-nous, Lobsang, et parlons de cette histoire d'école, veux-tu ? Ecoute-moi bien, Lobsang, car il faut que dès le début, tu comprennes bien ce sujet. Si quelque chose t'échappe, interromps-moi aussitôt, car il est essentiel que tu comprennes bien tout cela, entends-tu ?

J'inclinai la tête et, par politesse, je répondis :

— Oui, Honorable Lama, je vous écoute et je vous comprends. Et si quelque chose m'échappe, je vous en avertirai.

— La vie est semblable à une école, reprit-il. Lorsque nous sommes dans l'Au-Delà, dans le monde astral, avant de nous incarner dans le sein d'une femme, nous discutons avec d'autres esprits de ce que nous allons apprendre. Il y a quelque temps, je t'ai raconté l'histoire du Vieux Seng, le Chinois. Je t'ai dit que nous prendrions un nom chinois, sinon, tel que je te connais, tu aurais associé un nom tibétain avec un Tibétain de notre connaissance. Eh bien, le Vieux Seng, une fois mort, revit tout son passé et décida qu'il avait encore certaines choses à apprendre. Alors ses aides spirituels lui chercheraient des parents, ou plutôt de futurs parents, vivant dans des conditions susceptibles de permettre à l'âme qui avait été le Vieux Seng d'apprendre les leçons désirées. (Mon Guide me regarda et reprit :) Il en est à peu près de même pour un garçon qui veut devenir moine ; s'il veut être un moine-médecin, il ira au Chakpori ; s'il veut faire du travail domestique, il entrera au Potala, car on semble toujours y être à court de serviteurs ! Nous choisissons notre école selon ce que nous voulons apprendre.

J'inclinai la tête car tout cela me paraissait très clair. Mes propres parents avaient pris les dispositions nécessaires pour me faire entrer au Chakpori, pourvu que je fusse capable de supporter la première épreuve d'endurance.

Mon Guide, le Lama Mingyar Dondup, poursuivit :

— Quand un être est sur le point de venir au monde, tout a déjà été prévu : il va descendre sur terre, naître d'une certaine femme qui habite une certaine région et qui est mariée à un homme de telle ou telle classe. On a jugé que, ainsi, le bébé qui va naître aura l'occasion d'acquérir l'expérience et les connaissances antérieurement projetées. Quand le temps est venu, le bébé vient au monde. Il doit d'abord apprendre à se nourrir, à exercer un contrôle sur certaines parties de son corps physique, à parler et à écouter. Au début, tu ne l'ignores pas, il doit apprendre à voir. (Il me regarda en souriant et ajouta :) Aucun de nous n'aime l'école, certains d'entre nous doivent y aller, d'autres n'y sont pas obligés. Nous projetons de venir à l'école — non pas à cause du karma — mais pour apprendre d'autres choses. L'enfant grandit, il va en classe où il est souvent traité durement par son maître, mais il n'y a pas de mal à cela, Lobsang. La discipline n'a jamais nui à personne. La discipline est la différence entre une armée et une cohue. Un homme ne peut acquérir de culture que s'il est soumis à une certaine discipline. Tu penseras souvent que tu es maltraité, que ton professeur est sévère et cruel mais — quoi que tu puisses penser maintenant — sache que tu as choisi de venir sur terre dans ces conditions.

— Ma foi, Honorable Lama, m'exclamai-je, si c'est moi qui ai choisi de venir ici-bas, il me semble que je devrais me faire examiner le cerveau. Et, d'ailleurs, si c'est moi qui ai voulu ça, pourquoi n'en sais-je rien ?

Mon Guide me regarda et se mit à rire de bon coeur.

— Je comprends ce que tu ressens aujourd'hui, Lobsang, répondit-il, mais tu n'as aucune raison de t'inquiéter. Tu es d'abord venu ici-bas pour apprendre certaines choses. Et les ayant apprises, tu partiras dans un monde encore plus grand, au-delà de nos frontières, pour en savoir davantage. La Voie ne sera pas facile ; mais tu finiras par réussir et je ne veux pas que tu perdes courage. Chaque personne, quelle que soit sa situation dans la vie, est descendue des plans astraux sur cette terre afin d'apprendre et, par-là, de pouvoir évoluer. Tu sais, comme moi, Lobsang, que si tu veux progresser dans la Lamaserie, tu dois étudier et passer des examens. Tu n'aurais pas haute opinion d'un garçon à qui l'on donnerait brusquement le pas sur toi et qui, par favoritisme, deviendrait un lama ou un abbé. Tant qu'il y a des examens en règle, tu sais que tu n'es pas classé après les autres à cause du caprice ou de l'injustice d'un supérieur.

Je pouvais comprendre cela aussi ; quand on vous l'explique c'est très simple.

— Nous venons sur terre pour apprendre et, si dures et si amères que soient les leçons, nous avons décidé avant de naître de les recevoir. En quittant ce monde, nous prenons, pendant un certain temps, du repos dans l'Autre Monde, puis, si nous voulons évoluer, nous continuons notre route. Nous pouvons retourner sur cette terre dans des conditions différentes ou nous pouvons passer à un stade d'existence complètement différent. Quand nous sommes en classe, il nous arrive de penser que la journée ne se terminera jamais, qu'il n'y aura pas de fin à la sévérité du professeur. La vie terrestre est ainsi ; si tout allait trop bien pour nous, si nous obtenions tout ce que nous désirons, nous n'apprendrions jamais rien, nous nous laisserions tout simplement entraîner par le fleuve de la vie. Et le fait est, malheureusement, que l'homme est un apprenti dont le seul maître est la douleur.

— En ce cas, Honorable Lama, dis-je, pourquoi certains garçons, et certains lamas aussi, se la coulent-ils aussi douce ? Il me semble que j'endure des épreuves, que l'on me prédit les plus grands malheurs, qu'un professeur irascible me roue de coups alors que je fais vraiment de mon mieux.

— Mais, Lobsang, ces gens qui, apparemment, sont très satisfaits de leur sort, es-tu bien sûr qu'ils le soient ? Es-tu sûr que la vie soit si facile pour eux, après tout ? A moins de savoir ce qu'ils ont projeté de faire avant de descendre en ce monde, tu n'es pas à même d'en juger. Chaque être vient ici-bas en sachant à l'avance ce qu'il veut apprendre, comment il veut agir, et ce qu'il aspire à devenir en quittant cette planète après avoir séjourné dans son école. Tu me dis que tu t'es donné beaucoup de mal aujourd'hui en classe. En es-tu certain ? N'étais-tu pas plutôt content de toi, n'estimais-tu pas que tu savais déjà tout ce qu'il y avait à savoir sur la leçon ? Par ton attitude condescendante, n'as-tu pas donné à ton Professeur un sentiment d'infériorité ?

Il me regarda d'un oeil quelque peu accusateur et je me sentis rougir. Oui, il savait bien des choses. Et il avait le don désastreux de toucher toujours au point sensible. Oui, j'avais été satisfait de moi, j'avais cru, cette fois, que le Professeur ne trouverait pas la plus petite faute à me reprocher. Et ma propre suffisance n'avait pas peu contribué, bien entendu, à exaspérer le dit Professeur. Je hochai la tête.

— Oui, Honorable Lama, je suis aussi coupable que tous les autres.

Mon Guide me sourit et inclina la tête d'un air approbateur.

— Plus tard, Lobsang, tu iras à Tchoung-king, en Chine, comme tu le sais, dit-il. (J'inclinai la tête en silence, me refusant à envisager le moment où je serais forcé de quitter le Tibet. Il continua :) Avant ton départ, nous écrirons à divers collèges et universités afin qu'ils nous envoient leurs programmes détaillés. Lorsque nous serons renseignés sur le genre d'éducation qu'ils donnent, nous choisirons le collège ou l'université susceptible de t'offrir exactement le genre d'entraînement dont tu auras besoin dans cette vie. De même, avant qu'un homme, dans le monde astral, ne songe à se réincarner, il réfléchit à ce qu'il se propose de faire, à ce qu'il veut apprendre, à ce qu'il veut finalement réaliser. Alors, comme je te l'ai déjà dit, on lui trouve les parents appropriés. Ce qui équivaut à chercher une école adéquate.

Plus je songeais à cette histoire d'école, plus elle me déplaisait.

— Honorable Lama ! dis-je, pourquoi certaines gens sont-ils accablés par la maladie et le malheur ; qu'est-ce que ça leur apprend ?

— Tu ne dois pas oublier, Lobsang, répondit mon Guide, qu'un être qui descend sur cette terre a beaucoup à apprendre et il ne s'agit pas simplement d'apprendre à sculpter, ou à parler une langue, ou à retenir des Textes Sacrés. Il lui faut savoir des choses qui seront utiles dans le monde astral, après la mort. Comme je te l'ai dit, ceci est le Monde de l'Illusion et il est parfaitement conçu pour nous enseigner la douleur et, en endurant la douleur, nous devrions être en mesure de comprendre les difficultés et les souffrances d'autrui. (Je réfléchis à tout ce que je venais d'entendre et me dis que nous avions abordé là un sujet très important. Apparemment, mon Guide lut mes pensées, car il me dit :) Oui, la nuit approche, il est temps de clore notre entretien pour ce soir, car nous avons encore beaucoup à faire. Il faut que j'aille jusqu'au Pic (c'est ainsi que nous appelons le Potala) et je désire t'emmener avec moi. Tu y passeras toute la nuit et toute la journée de demain. Nous pourrons discuter à nouveau de ce sujet mais va, à présent, mets une robe propre et emportes-en une autre avec toi.

Il se leva et quitta la pièce. J'hésitai un moment — car j'étais abasourdi — puis je me hâtai d'aller mettre ma plus belle robe et d'en préparer une seconde, presque en aussi bon état que la première.

Nous descendîmes ensemble la route de montagne et nous nous engageâmes dans le Mani Lhakhang, et au moment où nous passions devant le Pargo Kaling, ou Portail de l'Occident, j'entendis soudain derrière moi un cri perçant qui me fit bondir sur ma selle.

— Ho ! Saint Lama-Médecin ! hurla une voix féminine, du bord de la route.

Mon Guide regarda autour de lui et mit pied à terre. Sachant que je n'étais pas très doué pour l'équitation, il me fit signe de demeurer en selle, faveur que j'accueillis avec gratitude.

— Oui, madame, qu'y a-t-il ? demanda mon Guide d'un ton bienveillant.

Une femme se prosterna à ses pieds.

— Oh ! Saint Lama-Médecin ! dit-elle d'une voix haletante, mon mari, ce misérable fils de chèvre, n'a pas été capable d'engendrer un enfant normal !

Puis, en silence, comme stupéfaite de sa propre audace, elle tendit à mon Guide un petit paquet. Il inclina sa haute taille et regarda.

— Mais madame, dit-il, pourquoi reprochez-vous à votre mari le mal dont souffre votre enfant ?

— Parce que ce misérable est un coureur de catins, il ne pense qu'aux filles et maintenant que nous sommes mariés, il n'est même pas capable de me donner un fils normal.

A mon grand désarroi, elle se mit à pleurer et ses larmes tombèrent à terre en faisant "plof ", exactement, me dis-je, comme des grêlons.

Mon Guide scruta l'obscurité du regard. Une silhouette, près du Pargo Kaling, se détacha des ombres plus épaisses ; c'était un homme vêtu d'une robe en haillons et qui avait l'air d'un chien battu. Mon Guide lui fit signe d'avancer ; l'homme obéit et s'agenouilla aux pieds du Lama Mingyar Dondup. Mon Guide regarda le couple et dit :

— Vous avez tort de vous reprocher mutuellement l'infirmité dont votre enfant a été atteint à sa naissance, car ce n'est pas vous qui êtes responsables, cela est en rapport avec le karma. (Regardant de nouveau l'enfant, il écarta les langes qui l'enveloppaient. Il l'examina attentivement et je savais qu'il en étudiait l'aura. Puis il se redressa et dit :) Madame, votre enfant peut être guéri, nous sommes capables de le guérir. Pourquoi ne nous l'avez-vous pas amené plus tôt ?

La pauvre femme se prosterna de nouveau et se hâta de passer l'enfant à son mari, qui le prit comme s'il craignait de le voir faire explosion d'un moment à l'autre. La femme joignit les mains et, les yeux fixés sur mon Guide, répondit :

— Saint Lama-Médecin, qui aurait fait attention à nous ? Nous sommes des Ragyab et parmi les autres lamas, certains nous méprisent. Nous ne pouvions pas venir, Vénérable Lama, bien qu'il fût urgent d'agir !

Je trouvai tout cela ridicule : les Ragyab — ou Ordonnateurs des Morts — habitent au sud-est de Lhassa ; ils sont aussi utiles que n'importe quel membre de notre communauté. Je le savais, car, ainsi que le répétait mon Guide, toute personne, quelle que soit sa tâche, rend service à la communauté. Je me rappelle qu'il m'avait bien fait rire un jour en disant : "Les cambrioleurs eux-mêmes ont leur utilité, Lobsang, car sans eux, on n'aurait pas besoin de policiers, donc les cambrioleurs fournissent du travail aux policiers !"

Mais revenons aux Ragyab : beaucoup de gens les considèrent comme impurs parce qu'ils s'occupent des morts, qu'ils dépècent les cadavres afin que les vautours puissent en dévorer les restes. Je savais — et j'estimais comme mon Guide — qu'ils font du bon travail, car le sol de Lhassa est, dans l'ensemble, si pierreux, si rocailleux qu'on ne peut pas y creuser des tombes et, même si on pouvait y parvenir, le climat est généralement si froid que les corps gèleraient sans se corrompre et se désagréger dans la terre.

— Madame ! ordonna mon Guide, vous me remettrez cet enfant en main propre, dans trois jours, et nous ferons de notre mieux pour le guérir car, à en juger par ce bref examen, il ne semble pas incurable. (Il fouilla dans sa sacoche et en tira un morceau de parchemin. Vivement, il y écrivit un message et le tendit à la femme :) Apportez ceci au Chakpori et l'assistant veillera à ce qu'on vous laisse entrer. Je préviendrai le portier et vous n'aurez aucune difficulté. Rassurez-vous, nous sommes tous des humains au regard de nos Dieux, vous n'avez rien à craindre de nous (Il se tourna vers le mari :) Restez fidèle à votre femme. (Et il regarda la femme et lui dit :) N'injuriez pas tant votre mari. Si vous le traitiez avec plus de bonté, peut-être n'irait-il pas chercher des consolations ailleurs. A présent, rentrez chez vous, et dans trois jours, présentez-vous au Chakpori. Je vous recevrai et vous aiderai. Je vous le promets.

Il remonta sur son poney et nous nous éloignâmes. Le bruit des remerciements et des louanges du couple finit par s'éteindre au loin.

— Je suppose qu'au moins cette nuit, Lobsang, ils seront d'accord et bien disposés l'un envers l'autre ! dit le Lama. Il eut un rire bref et prit, à notre gauche, juste avant le Village de Shö, la route qui monte. J'étais fort surpris de ceci qui était une de mes premières rencontres avec des gens mariés.

— Saint Lama, m'exclamai-je, je ne comprends pas pourquoi ces gens vivent ensemble puisqu'ils ne s'aiment pas ! Pourquoi doit-il en être ainsi ?

Mon Guide me répondit en souriant :

— Tu m'appelles "Saint Lama", à présent ! Te prends-tu pour un paysan ? Quant à ta question, nous en discuterons demain. Ce soir, nous avons trop à faire. Demain, nous parlerons de toutes ces choses et je m'efforcerai de te mettre l'esprit en repos, car il me paraît bien troublé !

Nous gravîmes ensemble la colline. J'avais toujours plaisir à jeter un regard en arrière sur le Village de Shö, dans la Vallée, et je me demandais ce qui se passerait si je jetais un gros caillou sur un toit ou deux. Le toit serait-il percé ? Ou bien le vacarme ferait-il sortir quelqu'un qui s'imaginerait être lapidé par les Démons ? A la vérité, jamais je n'avais osé jeter une pierre parce que je ne tenais pas à ce qu'elle traversât le toit et blessât quelqu'un. Mais la tentation était grande.

Au Potala, nous gravîmes d'innombrables échelles — et non pas des escaliers — usées et raides et atteignîmes enfin nos appartements situés plus haut que ceux des moines ordinaires, au-dessus des entrepôts. Le Lama Mingyar Dondup entra dans sa chambre et moi dans la mienne, toute proche de la sienne, et que l'on m'avait attribuée à cause du haut rang de mon Guide et du fait que j'étais son chela. Je m'approchai de la fenêtre et regardai au-dehors, selon mon habitude. Un oiseau de nuit appelait sa compagne dans la saulaie. La lune brillait ; je pouvais voir l'oiseau et les ondes que ses longues pattes laissaient dans l'eau boueuse. Quelque part, à proximité, monta le cri de la femelle qui répondait à l'appel. "Eh bien, me dis-je, voilà au moins un couple qui me paraît vivre en harmonie."

Mais il était temps d'aller dormir, car je devais assister à l'Office de minuit et j'étais déjà si fatigué que je craignais de dormir trop longtemps, le lendemain matin.

L'après-midi suivant, le Lama Mingyar Dondup entra dans ma chambre où j'étudiais un vieux livre.

— Viens chez moi, Lobsang, dit-il, je viens d'avoir un entretien avec le Très Profond et il nous faut à présent discuter les questions qui te tourmentent.

Il tourna les talons et me mena jusqu'à sa chambre. Je m'assis en face de lui et songeai à toutes les choses qui m'obsédaient.

— Maître, dis-je, pourquoi les gens mariés sont-ils si désagréables l'un envers l'autre ? J'ai observé l'aura de ces deux Ragyab, hier soir, et j'ai eu l'impression qu'ils se haïssent. S'il en est ainsi, pourquoi se sont-ils mariés ?

Le Lama garda quelques instants un silence attristé, puis il me dit :

— Les gens oublient, Lobsang, qu'ils viennent sur cette terre pour apprendre certaines leçons. Avant la naissance d'un individu, pendant qu'il est encore de l'autre côté de la vie, on décide du genre, du type de partenaire qu'il aura en mariage. Tu dois comprendre qu'un grand nombre de gens se marient dans ce qu'on pourrait appeler la chaleur de la passion. Quand la passion est épuisée, la nouveauté, l'étrangeté perdent leur charme, et la familiarité engendre le mépris.

"La familiarité engendre le mépris." Je réfléchis longuement à ces mots. Alors, pourquoi les gens se marient-ils ? Apparemment, ils se marient afin de perpétuer la race. Mais pourquoi les gens ne peuvent-ils pas s'accoupler comme les animaux ? Je levai la tête et posai la question à mon Guide. Il me regarda et me dit :

— Mais, Lobsang ! tu me surprends, tu devrais savoir, comme tout le monde, que les êtres qualifiés d'animaux s'unissent souvent pour la vie. De nombreux animaux s'accouplent pour la vie, de nombreux oiseaux s'accouplent pour la vie, certainement les plus évolués le font. Si les gens s'accouplaient simplement pour perpétuer la race, les enfants qui en résulteraient seraient des êtres presque sans âme, semblables, en fait, aux créatures nées par l'insémination artificielle. L'acte sexuel doit s'accomplir dans l'amour, les parents doivent s'aimer l'un l'autre pour créer un enfant de la meilleure espèce, sinon ce dernier ressemblera à un objet fabriqué en série !

Le problème des relations conjugales m'intriguait vraiment. Je songeais à mes propres parents : ma Mère avait été une femme autoritaire, et mon Père s'était montré dur avec nous, ses enfants. Je n'éprouvais guère d'affection lorsque j'évoquais le souvenir de l'un ou de l'autre. Je dis à mon Guide :

— Mais pourquoi les gens se marient-ils sous le coup de la passion ? Pourquoi ne considèrent-ils pas le mariage comme une affaire ?

— Lobsang, répondit mon Guide, il arrive fréquemment que les Chinois et les Japonais l'envisagent ainsi. Leurs unions sont souvent arrangées à l'avance et je dois reconnaître qu'elles donnent de bien meilleurs résultats que les mariages du monde Occidental. Les Chinois comparent la chose à une bouilloire. Ils ne se marient pas dans l'ardeur de la passion, car, disent-ils, celle-ci est semblable à une bouilloire où l'eau, après avoir été portée à l'ébullition, se refroidit. Ils se marient calmement et permettent à la bouilloire mythique de parvenir lentement à l'ébullition et, de la sorte, elle reste chaude plus longtemps !

Il me regarda pour voir si je le suivais bien, si ses explications étaient claires pour moi.

— Mais je ne comprends pas, Seigneur, pourquoi les gens sont si malheureux ensemble.

— Lobsang, les gens viennent sur cette terre comme à l'école, pour apprendre, et si les époux moyens étaient idéalement heureux ensemble, ils n'apprendraient pas, car il n'y aurait rien à apprendre. Ils viennent ici-bas pour être ensemble et vivre en bonne intelligence — cela fait partie de la leçon — ils doivent apprendre à donner et à recevoir. Les gens présentent des angles, des idiosyncrasies qui agacent leur partenaire, lui tapent sur les nerfs. L'un doit apprendre à se corriger de ce travers agaçant, l'autre doit apprendre à le tolérer. N'importe quel couple, ou presque, pourrait vivre dans l'entente si chacun apprenait à donner et à recevoir.

— Maître, dis-je, quel conseil donneriez-vous à des époux pour les aider à vivre en bonne intelligence ?

— Un mari et une femme, Lobsang, devraient attendre un moment favorable, puis exposer amicalement, courtoisement, calmement, les motifs de leur mésentente. Si un mari et une femme s'entretenaient ensemble de ce qui les oppose, leur union serait plus heureuse.

Je réfléchis et me demandai ce qui se passerait si mon Père et ma Mère engageaient une discussion sur un sujet quelconque. Ils me faisaient songer au feu et à l'eau dont l'incompatibilité est absolue. Mon Guide devina sans doute mes pensées, car il poursuivit :

— Il faut que les époux sachent donner et recevoir, car pour pouvoir apprendre quelque chose, ils doivent être capables de se rendre compte que quelque chose les oppose l'un à l'autre.

— Mais comment se fait-il, demandai-je, qu'une personne tombe amoureuse d'une autre ou se sente attirée vers une autre ? Et si deux êtres s'attirent l'un l'autre à un moment donné, pourquoi se détachent-ils si vite l'un de l'autre ?

— Tu sais bien, Lobsang, que si l'on peut voir l'aura d'une personne, on peut en dire long sur son compte. Le commun des mortels ne voit pas l'aura, mais la plupart des gens éprouvent un sentiment instinctif à l'égard d'autrui ; ils peuvent dire qu'ils ont de la sympathie ou de l'antipathie pour telle personne. La plupart du temps, ils ignorent pourquoi, mais ils reconnaissent que quelqu'un leur plaît ou leur déplaît.

— Alors, Maître ! m'exclamai-je, comment peuvent-ils soudainement aimer une personne et alors soudainement détester cette personne ?

— Quand les gens en sont arrivés à un certain point, quand ils se sentent amoureux, leurs vibrations augmentent et il est possible que lorsque ces deux personnes, un homme et une femme, émettent des vibrations élevées, ils soient compatibles. Malheureusement, ces vibrations perdent souvent leur intensité. La femme se laissera aller, deviendra mal fagotée, peut-être refusera-t-elle à son mari ce qui lui revient de droit. Alors ce dernier ira chercher des consolations auprès d'une autre femme et peu à peu les époux s'éloigneront l'un de l'autre. Graduellement, leurs vibrations éthériques deviendront incompatibles, de sorte que les époux n'éprouveront plus qu'antipathie l'un pour l'autre.

Oui, je comprenais fort bien cela et cette théorie expliquait bien des choses, mais je revins cependant à l'attaque !

— Maître, je me demande pourquoi un bébé meurt parfois au bout d'un mois ; quelles chances peut-il avoir d'apprendre quoi que ce soit ou de payer son karma ? Pour autant que je puisse en juger, c'est du gaspillage pour tout le monde !

Le Lama Mingyar Dondup sourit de ma véhémence.

— Non, Lobsang, me dit-il, rien n'est gaspillé ! Tes idées sont confuses. Tu supposes qu'un être humain ne vit qu'une fois. Prenons un exemple. (Il me regarda, puis regarda un moment par la fenêtre. Je devinai qu'il songeait à ces deux Ragyab — ou peut-être à leur bébé.) Essaie d'imaginer que tu accompagnes un homme qui passe par une série de vies, poursuivit mon Guide. Cet homme a mené une existence pénible et dans sa vieillesse il se dit qu'il est à bout, que ses conditions de vie sont intolérables ; alors il met fin à ses jours, il se suicide. Par conséquent, il meurt avant son heure. Chaque personne est destinée à vivre un certain nombre d'années, de jours et d'heures. Tout cela est fixé avant son arrivée sur cette terre. Si une personne met un terme à sa vie, douze mois, par exemple avant l'heure normale de sa mort, elle doit retourner ici-bas et accomplir ces douze mois.

Je le regardai en réfléchissant à toutes les remarquables possibilités qui pouvaient découler de ces révélations. Mon Guide continua :

— Un homme met fin à son existence. Il demeure dans le monde astral jusqu'à ce que se présente pour lui une occasion de redescendre sur terre dans des conditions appropriées et de vivre le temps qui lui restait à vivre. Cet homme, qui devait encore passer douze mois en ce monde, y reviendra peut-être sous la forme d'un bébé maladif et il mourra en bas âge. En perdant ce bébé, les parents auront gagné quelque chose ; ils auront perdu un enfant, mais ils auront acquis de l'expérience. Ils auront repayé un peu de leur dette. Nous serons d'accord pour reconnaître que, tant que les gens sont sur cette terre, leurs opinions, leurs perceptions, leurs valeurs — tout — enfin, est faussé. Ici, je le répète, c'est le Monde de l'Illusion, le monde des fausses valeurs, et quand les êtres reviennent au Monde plus Grand du Moi Supérieur, ils comprennent que les pénibles et absurdes épreuves qu'ils ont subies pendant leur séjour ici-bas n'étaient pas si dénuées de sens, après tout.

Je regardai autour de moi et songeai à toutes les prophéties me concernant ; prédictions d'épreuves, prédictions de tortures, prédictions de séjours dans de lointains et étranges pays.

— Alors, dis-je, une personne qui fait une prédiction se met simplement en contact avec la source d'informations ; si tout est arrangé avant notre naissance, il doit être possible, dans certaines conditions, de puiser à cette source ?

— Oui, tu as parfaitement raison, dit mon Guide, mais ne crois pas que tout soit fixé à l'avance d'une manière inéluctable, dans les moindres détails. Les grandes lignes sont tracées. On nous donne certains problèmes à résoudre, certaines voies à suivre, puis on nous laisse agir de notre mieux. Une personne réussira, une autre échouera. Je vais te donner un exemple : suppose qu'on dise à deux hommes d'aller d'ici à Kalimpong, aux Indes. Ils ne sont pas forcés de suivre le même chemin, mais ils doivent parvenir, si possible, à la même destination. L'un prend une route, le second une autre et selon celle qu'ils auront prise, ils connaîtront des aventures différentes. Telle est la vie : notre destination est connue, mais la façon de nous y rendre est laissée entre nos mains.

L'arrivée d'un messager interrompit notre conversation, et mon Guide, après m'avoir donné une brève explication, le suivit le long du couloir. Je m'approchai à nouveau de la fenêtre, posai les coudes sur le rebord et appuyai mon visage sur mes mains. Je songeai à tout ce qu'on m'avait appris, à toutes les péripéties de mon existence et tout mon être se gonfla de tendresse pour cet homme éminent, le Lama Mingyar Dondup, mon Guide, qui m'avait témoigné plus d'affection que mes parents ne m'en avaient jamais montrée. Je décidai que, quel que pût être mon avenir, j'agirais toujours comme si mon Guide était auprès de moi pour me surveiller. En bas, dans les champs, les moines-musiciens s'exerçaient ; leurs instruments émettaient des sons variés, des grincements et des grognements. Je les regardai distraitement, la musique ne signifiait rien pour moi, car je n'ai pas d'oreille, mais je constatai qu'ils s'efforçaient consciencieusement de faire de la bonne musique. Je m'éloignai de la fenêtre en me disant que j'allais tuer le temps avec un livre.

Je me fatiguai bientôt de lire ; je me sentais anxieux. J'accumulais les expériences avec une rapidité croissante. Je tournai les pages d'un doigt de plus en plus distrait et, brusquement, je remis toutes ces feuilles imprimées entre les couvertures en bois sculpté et nouai les cordons. Ce livre devait être enveloppé dans la soie. Avec un soin inné, j'achevai ma tâche et rangeai le volume.

Je me levai et allai regarder par la fenêtre. L'air était lourd, sans un souffle de vent. Je me détournai et quittai la chambre. Tout était tranquille, de cette tranquillité particulière à un grand édifice presque vivant.

Ici, au Potala, des hommes accomplissaient depuis des siècles des tâches sacrées et les murs eux-mêmes avaient acquis une existence propre. Je gagnai rapidement le bout du couloir et escaladai l'échelle qui se trouvait là. Bientôt, j'émergeai sur le toit, près des Tombes Sacrées.

Silencieusement, je me dirigeai vers mon endroit favori, un coin abrité des vents qui, généralement, descendaient des montagnes. Adossé contre une Image Sacrée, les mains jointes derrière la nuque, je contemplai la Vallée. Au bout d'un certain temps, je me lassai de la regarder, m'allongeai, et levai les yeux vers les étoiles. Et tandis que je les observais, j'eus la très étrange impression que tous ces mondes lointains tournoyaient autour du Potala. J'éprouvai une sensation de vertige ; j'eus l'impression de tomber. Comme je contemplais le ciel, j'y vis une mince ligne lumineuse. Elle devint plus vive et se fondit dans une brusque explosion de lumière. "Une autre comète a disparu !" me dis-je, tandis qu'elle se consumait et expirait en jetant une pluie d'étincelles d'un rouge éteint.

J'eus conscience d'un "shush-shush" presque inaudible, quelque part, à proximité. Je tournai la tête avec précaution, me demandant qui cela pouvait bien être. A la sombre clarté qui tombait des étoiles, j'aperçus une silhouette encapuchonnée qui allait et venait du côté opposé des Tombes Sacrées. Je l'observai. La silhouette se dirigea vers le mur faisant face à la Cité de Lhassa. Je vis le profil de l'homme alors qu'il regardait au loin. L'Homme le plus solitaire du Tibet, me dis-je. L'Homme qui a plus de soucis et de responsabilités que n'importe quel autre Tibétain. J'entendis un profond soupir et me demandai si Lui aussi avait fait l'objet de prophéties aussi inquiétantes que celles qui me concernaient. Je roulai sur moi-même avec précaution et m'éloignai silencieusement en rampant. Je n'avais aucune envie de pénétrer indiscrètement — même sans le vouloir — dans les pensées intimes d'un autre. J'eus bientôt retrouvé l'entrée et je regagnai à pas de loup le sanctuaire que ma propre chambre était pour moi.

Trois jours plus tard, j'étais présent lorsque mon Guide, le Lama Mingyar Dondup, examina l'enfant du couple de Ragyab. Il le dévêtit et en observa soigneusement l'aura. Pendant un certain temps, il tâta la base du cerveau. Le bébé ne pleura ni ne cria, quoi que lui fît mon Guide. Si petit qu'il fût, il comprenait, je suppose, que le Lama s'efforçait de lui rendre la santé. Enfin mon Guide se releva et dit :

— Eh bien, Lobsang ! Nous allons le guérir. Son mal a été évidemment causé par une naissance difficile.

Les parents attendaient dans une chambre près de l'entrée. Suivant mon Guide comme son ombre, j'allai voir ces gens. Au moment où nous entrions, ils se prosternèrent aux pieds du Lama. Il leur dit d'une voix douce :

— Votre fils peut être guéri et il le sera. D'après notre examen, il est clair qu'au moment de sa naissance, il a fait une chute ou reçu un coup. On peut y remédier. Ne craignez rien.

La mère répondit en tremblant :

— Saint Lama-Médecin, vous avez raison. Il est venu au monde alors que je ne m'y attendais pas, brusquement, et il est tombé sur le sol. J'étais seule à ce moment-là.

Mon Guide hocha la tête avec compréhension et sympathie :

— Revenez demain à cette heure-ci, je suis sûr que vous pourrez remmener l'enfant avec vous — guéri.

Ils continuaient encore à se prosterner lorsque nous quittâmes la pièce.

Mon Guide me fit examiner soigneusement le bébé.

— Regarde, Lobsang, me dit-il, une pression s'exerce ici. Cet os appuie sur la corde — tu notes que la lumière de l'aura est en forme non de cercle, mais d'éventail. (Il me prit les mains et me fit suivre le contour de l'endroit malade.) Je vais réduire, repousser l'os gênant. Regarde !

Avec une rapidité telle que je le vis à peine agir, il enfonça les pouces dans la chair de l'enfant et les ressortit aussitôt. Le bébé ne cria pas ; l'opération s'était passée trop vite pour qu'il eût le temps de souffrir. A présent, la tête ne dodelinait plus de côté, elle était bien droite, comme cela est normal. Mon Guide massa le cou de l'enfant pendant un certain temps, en partant de la tête vers le coeur, et jamais dans le sens opposé.

Le lendemain, à l'heure dite, les parents revinrent et montrèrent une joie délirante en voyant ce qui leur paraissait être un miracle.

— Il va falloir que vous payiez pour cela, dit le Lama Mingyar Dondup ; on vous a fait du bien ; par conséquent, vous devrez payer en vous faisant mutuellement du bien. Ne vous querellez donc pas, vivez en bonne intelligence car un enfant absorbe le comportement de ses parents. L'enfant de parents malveillants deviendra malveillant. L'enfant de parents malheureux, incapables de tendresse, deviendra à son tour malheureux et incapable de tendresse. Payez votre dette en vous témoignant mutuellement de la bonté et de l'amour. Nous vous rendrons visite d'ici une semaine pour voir comment va le bébé.

Il sourit, tapota la joue de l'enfant, tourna les talons et sortit de la pièce, suivi par moi.

— Les gens très pauvres sont parfois fiers, Lobsang, ils se désolent de ne pas avoir assez d'argent pour payer. Fais toujours en sorte de leur donner l'impression qu'ils paient. (Mon Guide ajouta en souriant :) Je leur ai dit qu'ils devaient me rembourser mes soins. Cela leur a fait plaisir, car ils ont cru qu'ayant revêtu leurs plus beaux atours, ils m'avaient si fort impressionné que je les avais pris pour des gens fortunés. Mais la seule manière dont ils puissent s'acquitter de leur dette, c'est, comme je l'ai dit, en se témoignant une tendresse réciproque. Laisse toujours à un homme, ou à une femme, sa fierté, son amour-propre, Lobsang, et il fera tout ce que tu voudras !

De retour dans ma chambre, je pris la longue-vue avec laquelle je m'étais amusé quelques instants plus tôt. Faisant coulisser les tubes de cuivre étincelant, je braquai l'appareil en direction de Lhassa. J'aperçus bientôt dans mon champ de vision deux silhouettes dont l'une portait un bébé. Et je vis l'homme entourer de son bras les épaules de sa femme et l'embrasser. Silencieusement, je rangeai la longue-vue et retournai à mes études.

 

CHAPITRE ONZE

Nous étions en train de nous amuser dans la Cour ; juchés sur des échasses, nous nous efforcions de nous faire tomber l'un l'autre. Le vainqueur était celui qui, résistant aux attaques de ses camarades, demeurait sur les échasses. Trois d'entre nous dégringolèrent en riant l'un sur l'autre ; quelqu'un avait mis ses échasses dans un creux du terrain et nous avait heurtés, provoquant ainsi notre chute.

— Le vieux Professeur Raks était d'une humeur noire aujourd'hui ! dit un de mes compagnons d'une voix joyeuse.

— Oui ! s'écria son camarade, l'un ou l'autre de ses confrères devrait être vert de jalousie à l'idée qu'il peut se mettre dans des états pareils et passer ses nerfs sur nous sans en perdre le souffle.

Nous nous regardâmes et éclatâmes de rire : une humeur noire ? Vert de jalousie ? Nous criâmes aux autres de descendre de leurs échasses et de s'asseoir à nos côtés et nous commençâmes un nouveau jeu. Combien de couleurs pouvions-nous employer dans les descriptions ?

Nous passâmes de l'humeur noire à un abbé plongé dans des idées noires, puis à un professeur vert de jalousie. Un autre fit allusion à une jeune femme écarlate (1) qu'il avait vue sur la place du marché, à Lhassa ! Mais nous ignorions si cela pouvait s'appliquer en l'occurrence, car aucun de nous ne savait au juste ce qu'était une femme écarlate.

(1) L'écarlate était autrefois la couleur des prostituées.

— On dit aussi, déclara un garçon à ma droite, qu'un homme est un "jaune", qu'il est jaune de peur. Après tout, le jaune est souvent employé pour indiquer la lâcheté.

Je réfléchis à tout cela, et je me dis que si l'on retrouvait ces expressions dans toutes les langues, c'est qu'il y avait à cela une bonne raison. Aussi allai-je consulter mon Guide, le Lama Mingyar Dondup.

— Honorable Lama ! (J'étais entré dans son bureau, tout excité. Il me regarda sans s'émouvoir le moins du monde.) Honorable Lama, pourquoi employons-nous les couleurs pour décrire les états d'âme ?

Il posa le livre qu'il étudiait et me fit signe de m'asseoir.

— Je suppose que tu fais allusion à des expressions courantes, telles qu'être d'une humeur noire ou être vert de jalousie ?

— Oui, répondis-je, encore plus excité par le fait qu'il eût précisément compris ce que j'avais voulu dire. Je voudrais bien savoir pourquoi toutes ces couleurs ont de l'importance. Il doit y avoir une raison à cela !

— Eh bien, Lobsang, tu vas être obligé de subir à nouveau un long discours, rétorqua-t-il en riant. Mais je sais que tu t'es livré à quelque exercice fatigant et il me semble que toi et moi pourrions prendre le thé — j'attendais le mien, d'ailleurs — avant d'aborder le sujet qui nous intéresse.

Le thé ne se fit pas attendre. Cette fois il était accompagné de tsampa, comme pour n'importe quel autre moine, lama, ou garçon de la Lamaserie. Nous mangeâmes en silence. Je continuai à songer aux couleurs et je me demandais quelles explications allaient m'être données à ce sujet. Nous eûmes bientôt fini notre maigre repas, et je jetai à mon Guide un regard interrogateur.

— Tu t'y connais un peu en instruments de musique, Lobsang, commença-t-il. Tu sais par exemple qu'il existe en Occident un instrument appelé piano. Tu te rappelles que nous en avons vu un, une fois, en image. Il comprend un clavier pourvu de nombreuses touches, certaines blanches. d'autres noires. Eh bien, oublions les noires et imaginons que nous ayons un clavier de trois kilomètres (2 milles) de long — davantage si tu veux ; il est susceptible d'émettre toutes les vibrations que l'on peut obtenir sur n'importe quel plan de l'existence. (Il me regarda pour voir si je le comprenais bien, car un piano était pour moi un appareil insolite. Comme il l'avait dit, nous en avions vu un, une fois, en image. S'étant assuré que je comprenais l'idée évoquée par cette comparaison, il continua :) Si tu avais un clavier susceptible d'émettre toutes les vibrations, toute la gamme des vibrations humaines se trouverait peut-être dans les trois touches du milieu. Tu comprends — du moins je l'espère — que tout consiste en vibrations. Prenons la plus basse que connaisse l'homme. C'est celle d'une matière dure. Si tu touches cette matière, elle fait obstacle à ton doigt et simultanément, toutes ses molécules entrent en vibrations ! Tu peux pousser plus loin sur ce clavier imaginaire et tu entendras une vibration appelée son. En remontant toujours, tes yeux recevront une vibration appelée vision.

Je me redressai brusquement ; comment la vue pouvait-elle être une vibration ? Si je regarde un objet — eh bien, comment est-ce que je le vois ?

— Tu vois, Lobsang, parce que l'objet que tu regardes vibre et crée une secousse qui est perçue par l'oeil. En d'autres termes, un objet que tu peux voir émet une onde qui peut être reçue par les bâtonnets et les cônes de l'oeil qui, à leur tour, transmettent les impulsions qu'ils reçoivent à une portion du cerveau, laquelle convertit ces impulsions en une image de l'objet original. Tout cela est très compliqué et nous n'allons pas étudier la question trop à fond. J'essaye simplement de te faire comprendre que tout est vibrations. Plus haut dans l'échelle des vibrations, nous trouvons les ondes radio, les ondes télépathiques, et celles des êtres qui vivent sur d'autres plans. Mais j'ai dit que nous allions nous limiter spécifiquement aux trois notes mythiques du clavier que les humains peuvent percevoir sous forme d'objet solide, de son, ou d'image.

Il fallait que je réfléchisse ; tout cela était un sujet qui me mettait véritablement le cerveau en ébullition. Mais je n'étais jamais rebuté d'apprendre sous la douce férule de mon Guide. La seule fois où j'avais refusé de m'instruire, c'était lorsqu'un professeur tyrannique avait battu ma pauvre vieille robe avec un bâton des plus déplaisants.

— Tu m'as interrogé au sujet des couleurs, Lobsang. Eh bien, certaines vibrations s'impressionnent sous forme de couleurs sur l'aura d'un individu. Par exemple, s'il est déprimé — s'il se sent profondément malheureux — certains de ses sens émettent une vibration ou une fréquence qui correspond approximativement à la couleur que nous appelons le bleu, de sorte que même les non-clairvoyants peuvent presque percevoir ce bleu et c'est ainsi que, dans presque toutes les langues du monde, cette couleur indique une humeur sombre et mélancolique.

Je commençais à comprendre, mais je me demandais comment une personne pouvait être verte de jalousie, et je posai la question à mon Guide.

— Lobsang, tu aurais dû, par déduction, en conclure que lorsqu'un homme est affligé du défaut de l'envie, ses vibrations se modifient de telle sorte qu'il donne aux autres l'impression de tourner au verdâtre. Cela ne signifie pas que son visage devient verdâtre, tu t'en doutes bien, mais qu'il donne cette impression. J'ajouterai qu'une personne, née sous une certaine influence planétaire, est plus affectée par telle ou telle couleur.

— Oui ! m'écriai-je, je sais qu'une personne née sous le signe du Bélier aime le rouge !

— Oui, ainsi le veut la loi des harmoniques. Certaines personnes réagissent mieux à une certaine couleur parce que la vibration de celle-ci est en étroite sympathie avec leur propre vibration fondamentale. C'est pourquoi un "Bélier" (par exemple) préfère le rouge, car le rouge entre pour une large mesure dans sa constitution et il a plaisir à contempler cette couleur.

Une question me brûlait les lèvres. Le vert et le bleu n'avaient pas de secrets pour moi, je pouvais même comprendre pourquoi, lorsqu'une personne concentre son attention sur une forme particulière d'études, son aura peut être parsemée de taches brunes. Mais je ne comprenais pas pourquoi une femme peut être qualifiée d'écarlate !

Mon Guide me regarda comme s'il allait exploser et je me demandai ce que j'avais bien pu dire pour qu'il eût à lutter contre une forte envie de rire, puis il m'expliqua la chose avec bienveillance et de façon assez détaillée, afin qu'à l'avenir je sois mieux informé à ce sujet !

— Je voulais également te dire, Lobsang, que chaque personne possède une fréquence vibratoire fondamentale, autrement dit que les molécules de chaque individu vibrent à un certain rythme et que les longueurs d'onde émises par les cerveaux humains peuvent être classées en groupes distincts. Il n'y a pas deux personnes qui aient la même longueur d'onde — deux longueurs d'onde ne sont jamais identiques en tous points, mais quand deux êtres humains ont à peu près la même, ou lorsque la longueur d'onde de l'un fait suite à certaines octaves de l'autre, on dit alors qu'ils sont compatibles et les intéressés s'entendent généralement très bien.

Je le regardai en songeant à certains de nos artistes de caractère fort difficile.

— Honorable Lama, est-il vrai que parmi les artistes, certains vibrent à un rythme plus élevé que d'autres ? questionnai-je.

— Mais oui, c'est très vrai, Lobsang, dit mon Guide. Si un homme reçoit ce que l'on appelle l'inspiration, s'il doit devenir un bon artiste, la fréquence de ses vibrations doit être de beaucoup plus élevée que la normale. Cela le rend toujours irritable, difficile à vivre. Ayant un rythme de vibration plus rapide que la plupart d'entre nous, il a tendance à regarder de son haut le commun des mortels. Mais le travail qu'il accomplit est parfois si bon que nous pouvons lui passer ses caprices et ses chimères !

J'imaginai ce formidable clavier s'étendant sur plusieurs kilomètres et il me parut étrange que sur un clavier aussi immense, la portée des expériences humaines fût limitée à trois notes environ, et je le dis à mon Guide.

— L'être humain, Lobsang, aime à croire qu'il est la seule chose importante de la Création, tu le sais bien. En réalité, il existe beaucoup d'autres formes de vie. Et il s'en trouve aussi, sur d'autres planètes, qui sont entièrement différentes de celle des humains. L'homme moyen serait incapable de comprendre, même obscurément, de telles formes de vie. Sur notre clavier imaginaire, les habitants d'une planète extrêmement éloignée de notre Univers se trouveraient à une extrémité, les humains à l'autre. Et les êtres vivant sur les plans astraux de l'existence seraient placés encore plus haut sur ce clavier, car un fantôme qui peut traverser un mur est de nature si ténue que son propre rythme de vibration doit être fort élevé, bien que son contenu moléculaire soit bas. (Il me regarda et se mit à rire de mon air perplexe.) Tu comprends, m'expliqua-t-il, un fantôme peut traverser un mur de pierre car le mur de pierre est fait de molécules en vibration. Toutes ces molécules sont séparées par des espaces et si tu peux trouver une créature dont les molécules soient si petites qu'elles peuvent s'insérer dans les espaces que comporte un mur de pierre, la créature en question pourra le traverser sans rencontrer le moindre obstacle. Bien entendu, les créatures astrales ont un rythme vibratoire très élevé, et elles sont de nature ténue, autrement dit elles ne sont pas solides, ce qui signifie qu'elles possèdent peu de molécules. La plupart des gens croient que les régions situées au-delà de notre terre — au-delà de l'air qui nous entoure — sont vides. Ils se trompent : l'espace, où qu'il soit, comporte des molécules. Ce sont surtout des molécules d'hydrogène, largement dispersées, mais elles sont là et on peut, en fait, les mesurer à peu près comme on peut mesurer la présence de ce qu'on appelle un fantôme.

A ce moment les conques du Temple résonnèrent pour nous appeler de nouveau au Service.

— Nous reparlerons de tout cela demain, Lobsang, car je tiens à ce que tu aies bien compris ce sujet, déclara mon Guide lorsque nous nous séparâmes à l'entrée du Temple.

La fin de l'Office marqua le début d'une course. Une course à la nourriture. Nous avions tous faim, car notre propre ravitaillement était épuisé. C'était le jour où arrivait une nouvelle provision d'orge fraîchement grillée. Au Tibet, tous les moines portent un petit sac en cuir contenant de l'orge concassée et grillée qui, additionnée de thé au beurre, se transforme en tsampa. Nous allâmes donc, au pas de course, rejoindre le groupe qui attendait de faire remplir les sacs, puis nous entrâmes dans le Hall où l'on versait le thé, afin de prendre notre repas vespéral.

Cette nourriture était épouvantable. Tout en mâchonnant ma tsampa, je me demandais si mon estomac n'était pas détraqué. L'aliment avait un horrible goût d'huile brûlée et je ne savais vraiment pas si je parviendrais à l'avaler.

— Pouah ! murmura mon voisin, ce truc-là est calciné, personne ne sera capable de l'ingurgiter !

— Il me semble que toute cette nourriture est immangeable ! dis-je.

Je pris une autre bouchée de tsampa, en faisant une grimace, car je me demandais si j'arriverais à l'avaler. Au Tibet, gâcher de pareils aliments est un péché grave. Je regardai autour de moi et vis que les autres faisaient de même. La tsampa était mauvaise, aucun doute là-dessus. Chacun reposait son bol, événement fort rare dans notre communauté où personne n'était jamais vraiment rassasié. J'avalai rapidement la tsampa que j'avais dans la bouche et quelque chose de bizarre me frappa à l'estomac avec une force inattendue. Me levant en toute hâte, la main collée contre ma bouche, je me ruai vers la porte... !

"Eh bien, jeune homme ?" fit une voix à l'accent étrange au moment où je me retournais vers la porte après avoir violemment éjecté la nourriture pernicieuse. J'aperçus alors Kenji Tekeuchi, le moine japonais qui avait été partout, qui avait tout vu et tout fait, et qui payait à présent son genre de vie par des périodes d'instabilité mentale. Il me regardait avec sympathie.

— C'est bien mauvais, n'est-ce pas ? fit-il remarquer. J'ai eu les mêmes ennuis que toi et je suis venu ici pour la même raison. Nous allons voir ce qui va arriver. Je vais rester quelques instants dehors dans l'espoir que l'air frais dissipera quelques-uns des miasmes causés par ce repas exécrable.

— Monsieur ! dis-je d'un ton hésitant, vous qui avez été partout, pouvez-vous me dire pourquoi, ici, au Tibet, nous avons une nourriture si terriblement monotone ? Je suis écoeuré de la tsampa et du thé, du thé et de la tsampa, de la tsampa et du thé. Parfois, j'ai peine à avaler.

Le Japonais me regarda avec une grande compréhension et une sympathie plus grande encore.

— Ah ! tu me demandes cela parce que j'ai goûté à toutes sortes d'aliments ? Oui, c'est vrai. J'ai énormément voyagé pendant toute ma vie. J'ai connu la cuisine anglaise, allemande, russe — celle de presque tous les pays que tu pourrais mentionner. En dépit de mes voeux religieux, j'ai bien vécu, du moins je le croyais à l'époque, mais le fait que j'aie mal respecté mes voeux me cause à présent bien des maux. (Il me regarda et parut revenir brusquement à la réalité.) Ah, oui, tu te demandes pourquoi tu es soumis à un régime si monotone. Je vais te le dire. Les Occidentaux mangent trop, et leur nourriture est trop variée. Les organes digestifs travaillent sans notre volonté, autrement dit, ils ne sont pas sous la dépendance de la partie du cerveau qui contrôle les mouvements. Selon notre enseignement, si, par l'intermédiaire des yeux, le cerveau peut juger du genre de nourriture qui va être consommée, l'estomac émet la quantité voulue de sucs gastriques, à la concentration qui convient pour l'assimilation de cette nourriture. Si, par contre, tout est absorbé sans discrimination et si le consommateur bavarde pendant ce temps à tort et à travers, les sucs ne sont pas préparés, la digestion ne peut s'accomplir, le pauvre malheureux souffre d'indigestion, et, plus tard, parfois d'ulcères de l'estomac. Tu veux savoir pourquoi ton régime est si simple ? Eh bien, plus on absorbe une alimentation simple et monotone, plus les composants psychiques du corps se développent. J'ai été un étudiant assidu de l'Occultisme, j'ai eu de grands pouvoirs de clairvoyance, et puis je me suis bourré de toutes sortes d'incroyables préparations et de boissons plus incroyables encore. J'ai perdu toutes mes facultés métaphysiques et je suis venu ici, au Chakpori, afin d'y être soigné, afin de trouver, avant mon départ de cette terre, un endroit où reposer mon corps épuisé par l'ingestion d'aliments et de boissons absorbés sans mesure. (Il me regarda, eut de nouveau l'un de ces étranges sursauts, et conclut :) Oh oui, mon garçon ! Suis mon conseil, contente-toi d'une nourriture simple tous les jours de ta vie et tu ne perdras jamais tes pouvoirs ; néglige ce conseil, enfourne tout ce que tu pourras dans ton gosier affamé et tu perdras tout, pour gagner quoi ? Eh bien, mon garçon, tu y gagneras une indigestion ; tu y gagneras des ulcères de l'estomac et un caractère difficile. Oh ! je m'en vais, je sens qu'une autre attaque me menace !

Le moine japonais, Kenji Tekeuchi, se leva en titubant et s'éloigna d'un pas mal assuré vers le Quartier des Lamas. Je le suivis du regard et secouai tristement la tête. J'aurais aimé pouvoir lui parler plus longtemps. De quels aliments s'agissait-il ? Avaient-ils bon goût ? Puis, je chassai brusquement ces pensées. Pourquoi évoquer ces visions tentatrices puisque tout ce que j'avais devant moi, c'était du thé au beurre rance et de la tsampa tellement brûlée qu'elle n'était plus qu'un magma calciné, mêlé, Dieu sait comment, à un étrange ingrédient huileux. Je hochai la tête et rentrai dans le Hall. Plus tard dans la soirée, je parlai à mon Guide, le Lama Mingyar Dondup.

— Honorable Lama, pourquoi les gens achètent-ils des horoscopes aux colporteurs, sur La Voie ?

— Comme tu le sais, me répondit mon Guide avec un sourire attristé, aucun horoscope ne saurait être valable s'il n'a pas été établi spécialement pour la personne qu'il est censé viser. Aucun horoscope ne peut être fait en série. Les colporteurs de la Route, quand ils vendent les leurs, n'ont pour objet que d'extorquer de l'argent aux crédules. (Il me regarda et ajouta :) Bien entendu, Lobsang, les pèlerins en possession de ces horoscopes montrent, une fois rentrés chez eux, qu'ils ont un souvenir du Potala ! Ils sont satisfaits, le colporteur aussi, alors pourquoi se tracasser ? Tout le monde est content !

— Pensez-vous que les gens devraient se faire faire leur horoscope ? demandai-je.

— Non pas, Lobsang, non pas. Sauf dans certains cas comme le tien. Les horoscopes servent trop souvent à épargner à l'intéressé l'effort d'agir en prenant ses responsabilités. Je suis tout à fait opposé au recours à l'astrologie ou aux horoscopes, à moins d'une raison particulièrement bien définie. Comme tu le sais, l'homme moyen est semblable au pèlerin qui traverse la Cité de Lhassa. Il ne peut pas voir la route devant lui, à cause des arbres, des maisons, des courbes et des tournants du chemin. Il doit être prêt à toute éventualité. D'ici, nous pouvons voir la route et discerner les obstacles, car nous sommes placés à un endroit surélevé. Le pèlerin, lui, est comme une personne sans horoscope. Nous qui sommes installés plus haut que le pèlerin, nous sommes pareils à des gens qui possèdent leur horoscope, car nous pouvons voir la route devant nous, ses obstacles et ses difficultés et nous devrions ainsi être en mesure de les surmonter avant même qu'ils se présentent.

— Une autre question me trouble grandement, Honorable Lama. Pouvez-vous m'expliquer pourquoi nous savons dans cette vie des choses que nous savions dans le passé ?

Je le considérai d'un oeil anxieux ; j'avais toujours peur de poser de telles questions, car je n'avais aucun droit de pousser si loin mes recherches, mais il ne s'offensa pas et répondit simplement :

— Avant de descendre sur cette terre, Lobsang, nous avions prévu ce que nous avions l'intention d'y faire. Les connaissances sont emmagasinées dans notre subconscient et si nous pouvions entrer en contact avec lui — comme certains d'entre nous y parviennent — nous saurions tout ce que nous avons décidé de faire. Evidemment, nous n'aurions, en ce cas, aucun mérite à vouloir nous améliorer, car nous saurions que nous travaillons selon un plan prédéterminé. Il arrive parfois, pour une raison quelconque, qu'un individu s'endorme ou quitte son corps sans perdre conscience et entre alors en contact avec le Moi Supérieur. Celui-ci pourra parfois puiser dans le subconscient les connaissances qui y sont accumulées et transmettre ces révélations au corps terrestre, de sorte que, lorsque le corps astral retourne au corps charnel, l'esprit a connaissance de certains faits qui se sont passés dans une vie antérieure. Il peut s'agir d'un avertissement spécial afin que l'on ne recommence pas une faute commise dans une série d'existences antérieures. Admettons — pour ne donner qu'un seul exemple — qu'une personne éprouve un profond désir de se suicider ; si elle a été châtiée pour cet acte au cours d'une série de vies, elle conserve fréquemment une vague conscience de ces suicides, afin qu'un tel souvenir l'empêche de mettre de nouveau fin à ses jours.

Je réfléchis à tout cela, puis je m'approchai de la fenêtre et regardai au-dehors. A mes pieds s'étendait le vert frais du marécage et l'admirable vert des saules. Mon Guide interrompit ma rêverie.

— Tu aimes regarder par la fenêtre, Lobsang. T'est-il venu à l'idée que si tu le fais si souvent, c'est parce que tu trouves le vert reposant pour les yeux ?

Je me dis qu'en effet, je cherchais instinctivement la verdure après avoir travaillé dans mes livres.

— Le vert, Lobsang, est la couleur la plus reposante pour les yeux. Elle les délasse. Quand tu te rendras dans le monde Occidental, tu t'apercevras que dans certains théâtres, il y a une salle appelée la chambre verte où les comédiens vont se reposer les yeux après être demeurés dans l'atmosphère enfumée des plateaux et avoir subi l'éclat éblouissant des feux de la rampe et des projecteurs.

J'ouvris de grands yeux et décidai d'approfondir cette question des couleurs dès que l'occasion s'en présenterait.

— A présent, dit mon Guide, il faut que je te quitte, mais reviens me voir demain car je veux t'enseigner d'autres choses.

Il se leva, me tapota l'épaule et sortit. Pendant un moment, je restai près de la fenêtre, à contempler la verdure marécageuse et les arbres, si reposants pour les yeux.

 

CHAPITRE DOUZE

Ayant commencé à descendre le sentier, je m'étais arrêté et mes regards fixaient le bas de la montagne. J'avais le coeur gros et les yeux embués de larmes que je n'osais pas verser. On transportait le vieil homme vers le pied des monts. Le moine japonais, Kenji Tekeuchi, était "retourné chez ses Ancêtres". A présent, les Ordonnateurs des Morts emportaient loin de nous son pauvre vieux corps ratatiné. Son Esprit est-il déjà en train de se promener sur un sentier bordé de cerisiers en fleur ? Ou bien revoyait-il ses erreurs passées et envisageait-il son retour ici-bas ? Je regardai à nouveau avant que les hommes disparussent à un détour du sentier. Je regardai le pathétique fardeau qui, naguère, était un homme. Une ombre passa sur le soleil et je crus un instant apercevoir un visage dans les nuages.

Etait-ce vrai, me demandais-je, qu'il existât des Gardiens du Monde ? De grands Esprits Gardiens qui veillent à ce que l'Homme souffre sur cette Terre afin de connaître la Vie ? Ils doivent être semblables à des maîtres d'école, me dis-je. Peut-être Kenji Tekeuchi allait-il les rencontrer ? Peut-être lui diraient-ils qu'il avait bien appris sa leçon ? Je l'espérais, car ce frêle vieillard avait vu bien des choses et beaucoup souffert. Ou serait-il forcé de reprendre un corps de chair — de se réincarner — afin d'en apprendre davantage ? Quand reviendrait-il alors ? Dans six cents ans ou tout de suite ?

Je réfléchis à tout cela, je réfléchis au Service auquel je venais d'assister. Le Service destiné à Guider les Morts ; les lampes à beurre dont la lueur vacille comme la flamme d'une vie qui s'éteint. Je songeai aux nuages d'encens odoriférants qui semblaient prendre la forme de créatures vivantes. Pendant un moment, j'avais eu l'impression que Kenji Tekeuchi était revenu vivant parmi nous au lieu d'être exposé devant nous sous forme de cadavre desséché. Peut-être était-il en train de consulter les Annales Akashiques, ce compte rendu indestructible de tous les événements passés. Peut-être verrait-il à quelles périodes de sa vie il s'était écarté du droit chemin et s'en souviendrait-il dans sa prochaine existence ?

Le vieil homme m'avait beaucoup appris. A sa façon bizarre, il avait eu de l'amitié pour moi, il m'avait parlé comme à un égal. A présent, il avait quitté cette Terre. Distraitement, je donnai un coup de pied dans une pierre et raclai le sol avec mes sandales usées. Avait-il une mère ? Je ne parvenais pas à l'imaginer jeune, entouré d'une famille. Si loin de son propre pays, il avait dû se sentir seul, parmi nous autres étrangers. Si loin des brises chaudes et de sa propre Montagne Sacrée. Il m'avait souvent parlé du Japon et, chaque fois, sa voix devenait rauque, son regard étrange.

Un jour, il m'avait choqué en me disant que les gens qui s'occupaient d'occultisme feraient mieux d'attendre d'être prêts, au lieu d'importuner un Maître.

— Le Maître vient toujours lorsque l'Elève est prêt, mon garçon ! me dit-il, et quand tu as un Maître — exécute toutes ses instructions, car c'est seulement à cette condition que tu seras prêt.

Le jour s'assombrissait. Des nuages se formaient dans le ciel et le vent recommençait à balayer les petits cailloux.

Tout en bas, dans la Plaine, un petit groupe d'hommes apparut au pied de la montagne. Ils placèrent doucement leur triste fardeau sur le dos d'un poney, enfourchèrent les leurs et s'éloignèrent lentement. Je contemplai la Plaine jusqu'à ce que le petit cortège eût enfin disparu de ma vue. Lentement, je me détournai et me remis à gravir la montagne en suivant le sentier.