T. LOBSANG RAMPA

 

L'ERMITE

 

(Édition : 01/03/2015)

 

L'Ermite - (1971) Lobsang est l'élève d'un vieil ermite aveugle qui lui inculque sa sagesse ; il découvre ce qui en est à propos de ceux qui tout d'abord introduisirent la vie sur cette Terre, et qui sont connus comme les ‘Jardiniers de la Terre’. Nous ne sommes pas la seule planète habitée dans notre — ou tout autre — système solaire et galaxie. Ce livre nous apporte également de véritables éclaircissements sur l'identité de Moïse et Jésus-Christ, qui étaient en fait des messagers.

 

Mieux vaut allumer une chandelle

que maudire l'obscurité.

 

Le blason est ceint d'un chapelet tibétain composé de cent huit grains symbolisant les cent huit livres des Écritures Tibétaines. En blason personnel, on voit deux chats Siamois rampants (i.e. debout sur leurs pattes de derrière, le terme "rampant" étant ici un adjectif propre à l'héraldique, c'est-à-dire, aux blasons — NdT) tenant une chandelle allumée. Dans la partie supérieure de l'écu, à gauche, on voit le Potala ; à droite, un moulin à prières en train de tourner, comme en témoigne le petit poids qui se trouve au-dessus de l'objet. Dans la partie inférieure de l'écu, à gauche, des livres symbolisent les talents d'écrivain et de conteur de l'auteur, tandis qu'à droite, dans la même partie, une boule de cristal symbolise les sciences ésotériques. Sous l'écu, on peut lire la devise de T. Lobsang Rampa : "I lit a candle" (c'est-à-dire : "J'ai allumé une chandelle").

 

À Jean-Louis Bigras

un ami Canadien-Français d'une

exceptionnelle compréhension.

 

TABLE DES MATIERES

TABLE DES MATIERES. 3

AU SUJET DE CE LIVRE. 4

CHAPITRE UN. 4

CHAPITRE DEUX. 27

CHAPITRE TROIS. 53

CHAPITRE QUATRE. 78

CHAPITRE CINQ. 103

CHAPITRE SIX. 128

CHAPITRE SEPT. 152

CHAPITRE HUIT. 179

CHAPITRE NEUF. 204

CHAPITRE DIX. 229

CHAPITRE ONZE. 249

 

AU SUJET DE CE LIVRE

L'auteur de l'ouvrage qui suit déclare que son livre est d'une véracité absolue. Certaines personnes, enlisées dans le matérialisme, préféreront peut-être ne voir ici qu'une oeuvre de fiction. Le choix que vous allez faire est strictement le vôtre : vous pouvez croire ou ne pas croire, tout dépendra de votre évolution. Quant à moi, je n'ai PAS l'intention d'en discuter ou de répondre à toute question pouvant s'y rapporter. Le contenu de ce livre, comme celui de TOUS mes autres livres, est VÉRIDIQUE.

Lobsang Rampa

 

CHAPITRE UN

 

À l'extérieur, le soleil flamboyait, illuminant vigoureusement les arbres, projetant de noires ombres derrière les rochers en saillie, se reflétant en myriades de diamants dans le lac d'un bleu céruléen. Toutefois, ici, dans les frais recoins de la caverne du vieil ermite, la lumière se trouvait filtrée par les frondaisons avoisinantes et parvenait verdie, apaisante pour les yeux fatigués, brûlés par la lumière éclatante du soleil.

Le jeune homme s'inclina respectueusement devant l'anachorète émacié qui, hiératique, se tenait assis sur un bloc de pierre usé par le temps. "Ô Vénérable ! je suis venu à toi pour que tu m'instruises..." dit-il à voix basse.

"Assieds-toi", ordonna l'Ancien. Le jeune moine, vêtu d'une robe rouge brique, s'inclina une fois de plus et s'assit en tailleur sur la terre battue, à quelques pieds de son aîné.

Le vieil ermite demeura silencieux. On eût cru qu'à travers ses orbites vides il contemplait une infinité de passés. Il y a longtemps, bien des années auparavant, alors qu'il n'était qu'un jeune lama, il avait été pris à partie par des fonctionnaires chinois, à Lhassa, et on lui avait cruellement crevé les yeux parce qu'il n'avait pas voulu révéler des secrets d'État qu'il ne possédait même pas. Torturé, aveugle, couvert de plaies, il avait réussi à se traîner loin de la ville, plein d'amertume et de désillusions. Ne se déplaçant que de nuit, il continuait à marcher. Rendu presque dément par la douleur et la commotion, il évitait tout contact humain. Il pensait, ne faisait que penser.

Il entreprit une longue ascension, vivotant grâce aux maigres herbes et aux rares plantes qu'il pouvait trouver, s'abreuvant aux sources de montagne, qu'il découvrait grâce à leur chant. C'est ainsi qu'il parvint à préserver l'étincelle de vie qui l'habitait encore. Lentement, ses blessures les plus graves se cicatrisèrent, ses orbites vides s'arrêtèrent de suinter, mais toujours, il poursuivait son ascension et s'éloignait de ceux qui torturaient leurs semblables sans raison et avec démence. L'air se raréfia. Le vieillard ne trouvait plus de branches d'arbres dont l'écorce pût le nourrir, plus d'herbes qu'il pût arracher tout simplement en se penchant. Il lui fallait maintenant ramper, tâtonner, s'étirer dans l'espoir de trouver suffisamment de nourriture pour apaiser les cris les plus aigus de ses entrailles.

L'air devint plus aigre, le vent plus coupant. Malgré tout, l'ermite continuait son ascension. Plus haut. Toujours plus haut, comme s'il était mû par une force intérieure. Bien des semaines auparavant, tout au début de son voyage, il avait trouvé une grosse branche dont il s'était fait un bâton qui lui servait à sonder son chemin. Maintenant, son bâton se heurtait à un mur dans lequel il était impossible de trouver quelque brèche.

Le jeune moine fixa intensément le vieillard, dont l'immobilité était absolue. Se demandant à première vue si l'ermite se portait bien, le jeune homme se rassura en se rappelant que les ‘Vénérables Anciens’ vivaient dans le passé et ne se pressaient jamais pour qui que ce soit. Il considéra avec curiosité le dénuement de la caverne. Ce dénuement était des plus complets. Dans un coin, on trouvait un tas de paille jaunie — son lit. Près de cette couche, on pouvait voir une écuelle. Sur une arête de roc, une robe safran en lambeaux pendouillait tristement comme si elle eût été consciente de sa décoloration par le soleil. Rien d'autre. Rien.

Le vieil homme méditait sur son passé, pensait aux douleurs qu'il avait endurées lorsqu'il avait été torturé, blessé et qu'on lui avait crevé les yeux. IL était alors aussi jeune que le jeune homme qui lui faisait face.

Avec la rage du désespoir, l'ermite frappa de son bâton l'étrange barrière qui se dressait devant lui. Il tentait vainement d'écarquiller ses orbites sans yeux. Finalement, terrassé par l'intensité des émotions qui l'assaillaient, il s'évanouit au pied de la mystérieuse muraille. L'air raréfié s'infiltra dans son pauvre vêtement, dérobant lentement chaleur et vie à ce corps squelettique.

Un long moment s'écoula. Un bruit de pieds chaussés se répercuta sur le sol rocailleux ; on entendit des voix étouffées qui parlaient dans une langue incompréhensible, puis le flasque corps fut soulevé et emporté. Enfin, il y eut un SON métallique. Un vautour, qui escomptait un bon repas, exprima sa déconvenue en s'envolant sans enthousiasme.

Le vieil homme commença ; tout CELA était bien loin. Maintenant, c'était à lui d'instruire le jeune homme comme LUI l'avait été. Quand, au fait ? Soixante ans auparavant ? Soixante-dix ans ? Plus peut-être ? Peu importe. Cela n'avait aucune importance. C'était loin, perdu dans les brumes du Temps. Qu'importe à l'homme de connaître le nombre de ses années lorsqu'il connaît l'âge du monde ?

Le temps sembla s'arrêter. Même le faible vent qui agitait les feuilles cessa son murmure. Dans l'air, on pouvait quasiment discerner une sorte de mystérieuse expectative, tandis que le jeune homme attendait que le vieil ermite prenne la parole. Enfin, lorsque la tension fut devenue pratiquement impossible à supporter, le Vénérable parla.

"On t'a envoyé à moi, dit-il, parce que tu dois accomplir un grand dessein dans ta vie et que je dois te familiariser avec ce que je sais afin que, dans une certaine mesure, tu sois capable de prendre conscience de ta destinée." Il faisait face au jeune moine, qui ne savait quelle contenance prendre. Ce dernier pensait qu'il ÉTAIT difficile de communiquer avec les aveugles, car ils semblent ‘regarder’ sans réellement voir et l'on a l'impression qu'en fait ils voient parfaitement, ce qui crée un malaise certain.

La voix sèche, qui ne s'était pas fait entendre depuis longtemps, reprit : "Lorsque j'étais jeune, j'ai subi de nombreuses épreuves, des épreuves fort pénibles. Je dus quitter notre grande Cité de Lhassa et, aveugle, j'ai dû errer dans l'inconnu. Affamé, malade, évanoui, je fus emporté en un lieu inconnu et instruit en prévision de ce jour. Lorsque je t'aurai transmis mes connaissances, j'aurai accompli ma tâche et mon destin, et pourrai me rendre en paix vers les Champs Célestes." Tandis qu'il prononçait ces derniers mots, une lumière intérieure inonda son visage parcheminé et, inconsciemment, il fit tourner un peu plus vite son Moulin à Prières.

Dehors, lentement, les ombres couvraient le sol. Le vent augmenta d'intensité et souleva la poussière cendreuse en petits tourbillons. Un oiseau lança quelque part un cri d'avertissement particulièrement impératif. La lumière du jour diminuait presque imperceptiblement tandis que les ombres s'allongeaient de plus en plus. Dans la caverne, maintenant devenue réellement obscure, le jeune moine se recroquevilla dans l'espoir de faire taire les gargouillements de ses entrailles, qui se faisaient de plus en plus impérieux. La faim. Il pensa que la science allait toujours de pair avec la faim. La faim et la science, inséparables compagnes. Un faible sourire passa sur le visage de l'ermite. "Ah ! dit-il, ainsi c'est vrai. Le Jeune Homme a vraiment faim. Le Jeune Homme résonne comme un tonneau vide. Mon informateur m'a bien dit que ce serait ainsi ET il m'a fourni le remède." Lentement, laborieusement, courbé par les ans, il parvint à se dresser et à se diriger tant bien que mal vers l'un des coins invisibles de la caverne. Il en ressortit en tenant à la main un petit paquet qu'il tendit au jeune moine. "De la part de ton Honorable Guide, expliqua l'ermite, il dit que cela adoucira quelque peu tes études."

Il s'agissait de gâteaux venant de l'Inde, de petits gâteaux qui relèveraient quelque peu le sempiternel menu d'orge ou tsampa. Et pour changer de l'eau, toujours de l'eau, il y avait un peu de lait de chèvre. "Non, non ! s'écria le vieil ermite tandis que le jeune homme l'invitait à partager la nourriture. Je peux me rendre facilement compte des besoins de la jeunesse — et particulièrement des besoins d'un jeune homme qui devra se rendre dans le vaste monde, au-delà des montagnes. Mange, et réjouis-toi. Moi, indigne personne, je tente, à mon humble manière, de suivre les préceptes du Seigneur Bouddha et de vivre de la métaphorique graine de moutarde. Quant à toi, mange et dors, car je sens que la nuit nous enveloppe." Après avoir prononcé ces mots, il se leva et se rendit dans un coin particulièrement bien dissimulé de la caverne.

Le jeune homme se dirigea vers l'entrée de celle-ci, qui n'était plus maintenant qu'une tache ovale de couleur grisâtre contrastant avec la noirceur de l'intérieur. Les pics montagneux n'étaient plus que des formes sombres qui se découpaient contre le violet du crépuscule. Soudainement, il y eut la splendeur d'une pleine lune particulièrement mise en valeur par le passage d'un noir nuage solitaire. On eût cru qu'un dieu avait tiré les rideaux de la nuit afin que l'humanité affairée puisse apercevoir la ‘Reine du Ciel’. Le jeune moine ne resta pas longtemps en cet endroit ; son repas était tout ce qu'il y a de frugal et eût été absolument inacceptable pour un jeune Occidental. Il rentra vite dans la caverne et, après avoir aménagé un trou dans le sable pour y placer sa hanche, s'endormit profondément.

Les premières lueurs de l'aube le trouvèrent agité. Il se réveilla soudainement, se mit debout et regarda autour de lui d'un air coupable. À ce moment, le vieil ermite se traînait péniblement dans la partie principale de la caverne. "Ô Vénérable ! s'exclama nerveusement le jeune moine, j'ai trop dormi et j'ai oublié d'assister à l'office de minuit !" Par la suite, il réalisa où il se trouvait et se sentit tout bête.

"N'aie pas peur, jeune homme, lui répondit l'ermite en souriant. Nous n'avons pas d'offices ici. L'Homme, lorsqu'il est suffisamment évolué, peut fort bien célébrer son ‘office’ en lui-même, n'importe où, n'importe quand, sans avoir besoin de s'agréger à un troupeau comme un yack sans cervelle. Mais... prépare, fais ta tsampa, prends ton repas, car, aujourd'hui, j'ai beaucoup de choses à te raconter et tu devras te souvenir de tout." Ces paroles prononcées, il sortit lentement dans l'aube naissante.

Une heure plus tard, le jeune homme était assis devant l'Ancien et écoutait une histoire aussi étrange qu'ensorcelante, une histoire qui est à la base de toutes les religions, de tous les contes de fée et de toutes les légendes pouvant exister dans le Monde. Une histoire qui avait été censurée depuis les premiers jours de la vie tribale par les prêtres jaloux de leur pouvoir ainsi que par les prétendus ‘scientifiques’.

D'un air inquisiteur, quelques rayons de soleil s'infiltrèrent discrètement dans le feuillage à l'entrée de la caverne et se reflétèrent brillamment dans les minerais métalliques enchâssés dans le roc. L'air se réchauffa un peu et une légère brume apparut à la surface du lac. Quelques oiseaux piaillèrent avec véhémence tandis qu'ils s'appliquaient à la sempiternelle tâche qui consistait à trouver de quoi picorer dans ce pays à la végétation clairsemée. Dans l'air, très haut, un vautour solitaire planait à la faveur d'un courant d'air ascendant, s'élevant puis redescendant, ses ailes grandes ouvertes, immobiles, tandis que ses yeux perçants balayaient le terrain dans l'espoir d'apercevoir quelque créature morte ou mourante. Après s'être assuré qu'il n'y avait rien qui vaille aux alentours, il amorça une glissade de côté en poussant un cri dépité, puis s'en fut vers des lieux plus profitables.

Le vieil ermite se tenait assis, immobile et droit, son corps émacié à peine couvert par ce qui restait de sa robe dorée. ‘Dorée’ était un bien grand mot ; elle était maintenant délavée par le soleil, d'une misérable couleur passée, avec des bandes jaunes aux endroits où les plis avaient préservé le vêtement de la décoloration. Sa peau était tendue sur ses pommettes, qu'il portait hautes et saillantes ; son teint était cireux, de cette pâleur blanchâtre si commune chez ceux qui sont privés de la vue. Ses pieds étaient nus ; ses possessions terrestres fort peu nombreuses : une écuelle, un Moulin à Prières et une robe de rechange dans un aussi piteux état que l'autre. Rien de plus, rien de plus en ce bas monde.

Le jeune moine assis devant lui pensa à tout cela. Plus grande était la spiritualité d'un homme et moins il possédait de biens terrestres. Les grands Abbés, avec leur Linge d'Or, leurs richesses et leurs monceaux de victuailles, se battaient constamment pour obtenir le pouvoir politique. ILS ne vivaient que pour l'instant, en n'accordant aux Écritures qu'une distraite attention.

"Jeune homme, reprit le vieillard d'une voix cassée, mon heure est proche. Je dois d'abord te transmettre mon savoir. Mon esprit sera libre ensuite de se rendre vers les Champs Célestes. Tu auras la charge de transmettre cette connaissance à d'autres. Alors, écoute bien ; rappelle-toi tout et SANS DÉFAILLANCE."

"Apprends ceci, étudie cela ! pensa le jeune moine. À partir de maintenant la vie ne sera plus qu'un dur labeur. Plus de cerfs-volants, plus d'échasses, plus de..." Mais l'ermite poursuivait : "Tu connais la manière dont les Chinois m'ont traité. Tu sais que j'ai erré dans l'inconnu pour qu'enfin il m'arrive une chose merveilleuse. Un miracle survint grâce à une force intérieure qui me conduisit jusqu'à ce que je sombre dans l'inconscient aux portes mêmes du Temple de la Sagesse. Laisse-moi te raconter cela. Je te transmettrai ma connaissance comme elle me fut transmise, car bien qu'aveugle je pus tout voir."

Le jeune moine approuva d'un signe de tête, oubliant que le vieillard ne pouvait pas le voir ; puis, se ressaisissant, il dit : "Je t'écoute, Vénérable Maître, car ma mémoire a été formée afin de ne rien oublier." Après s'être ainsi exprimé, il s'inclina et s'assit, attentif.

Le vieil homme traduisit sa satisfaction par un sourire et poursuivit : "La première chose dont je me souviens est que je me trouvais étendu confortablement sur un lit moelleux. Bien sûr, j'étais jeune alors, comme tu l'es maintenant, et je pensais que l'on m'avait transporté dans les Champs Célestes. Mais je ne voyais rien. Or, je savais que, si je m'étais trouvé de l'autre côté de la Vie, j'eusse recouvré la vue. J'étais donc allongé et j'attendais. Peu de temps après, des bruits de pas très discrets se firent entendre, se rapprochèrent et s'arrêtèrent près de moi. Je demeurai immobile, sans savoir à quoi m'attendre. "Ah ! dit une voix qui me sembla quelque peu différente des nôtres. Ah ! ainsi tu as repris conscience. Te sens-tu bien ?"

"Quelle question stupide, pensai-je, comment puis-je me sentir bien alors que je suis à moitié mort de faim ? De faim ? Mais je n'avais plus faim. EN FAIT, je me sentais bien ; TRÈS bien. Je fis bouger mes doigts précautionneusement, tâtai mes bras qui n'avaient plus l'aspect décharné de baguettes. Je m'étais rempli, avais repris mon apparence habituelle, bien que je n'eusse toujours pas d'yeux. "Oui, oui, je me sens VRAIMENT bien. Merci de votre sollicitude", répondis-je. La Voix reprit : "Nous aurions aimé te rendre la vue, mais tes yeux ont été entièrement enlevés et nous ne pouvions pas le faire. Repose-toi un peu. Nous en reparlerons plus tard."

"Je me reposai ; je n'avais pas le choix et, bientôt, je sombrai dans le sommeil. Combien de temps avais-je dormi ? Je ne pourrais le dire, mais de doux carillons me réveillèrent ; des carillons plus doux et plus harmonieux que les gongs les plus précieux, plus beaux que les plus anciennes cloches d'argent, plus sonores que les trompettes des temples. Je me dressai sur mon séant et écarquillai les yeux comme si je pouvais forcer mes orbites creuses à voir quelque chose. Un bras plein de douceur entoura mes épaules et une voix me dit : "Lève-toi et viens avec moi. Je vais te guider."

Le jeune moine, assis, fasciné, se demandait pourquoi de telles choses ne lui étaient jamais arrivées. Il était loin de se douter qu'un jour pareille chose lui ARRIVERAIT ! "Je vous en prie, continuez, Vénérable Maître ; continuez, je vous en prie", s'exclama-t-il. Le vieil ermite remercia son auditeur dans un sourire et continua.

"On me conduisit dans ce qui était apparemment une grande pièce, dans laquelle se trouvaient un certain nombre de personnes. En effet, je pouvais discerner le murmure de leur souffle ainsi que les froissements de leurs vêtements. Mon guide me dit : "Assieds-toi ici", et l'on glissa sous mon siège un curieux appareil. Alors que j'allais m'asseoir par terre, comme le font tous les gens sensés, je faillis défoncer l'engin."

Le vieil ermite s'arrêta un instant et eut un rire nerveux en se rappelant cet incident lointain. "Je tâtai soigneusement la chose, poursuivit-il, et elle me sembla moelleuse et ferme à la fois. Elle était soutenue par quatre pattes et, à l'arrière, il y avait un obstacle qui me soutenait le dos. J'en conclus d'abord qu'ils m'avaient pensé trop faible pour demeurer assis par mes propres forces, mais je réalisai rapidement que l'on se retenait de rire et en déduisis alors que ces gens-là s'asseyaient de cette manière. Cette façon de s'asseoir me parut bizarre et fort dangereuse, et je dois humblement avouer que je me cramponnai avec acharnement à cette plate-forme rembourrée."

Le jeune moine tenta d'imaginer cet objet. Comment pouvait-il exister semblable chose ? Pourquoi les gens devaient-ils inventer des objets inutiles ? Non, se dit-il, le sol est assez bon pour moi ; pas de risques de tomber ; on s'y trouve en toute sécurité et qui donc peut être assez faible pour avoir besoin d'avoir le dos maintenu ? Mais le vieil ermite reprit son récit et le jeune homme pensa que son interlocuteur possédait de solides poumons !

"Tu t'interroges à notre sujet, me dit la Voix ; tu te demandes qui nous pouvons bien être et pourquoi tu te sens si bien. Installe-toi plus confortablement, car nous avons beaucoup à t'apprendre et à te montrer."

"Ô Très Illustre, reprochai-je, je suis aveugle, on m'a arraché les yeux et pourtant vous dites que vous avez beaucoup de choses à me montrer ? Mais comment cela est-il possible ?" "Tranquillise-toi, me dit la Voix, car avec du temps et de la patience, tout s'éclaircira."

"Les parties postérieures de mes jambes ballottaient dans le vide et commençaient à me faire mal. Je les ramenai vers moi et tentai tant bien que mal de m'asseoir dans la position du Lotus sur cette petite plate-forme de bois soutenue par quatre pattes, avec ce curieux obstacle dans le dos. Ainsi installé, je me sentis un peu plus à l'aise. Toutefois, ne voyant pas, je craignais grandement de tomber je ne sais où.

"Nous sommes les Jardiniers de la Terre, me dit la Voix. Nous voyageons parmi les univers, plaçant personnes et animaux sur de nombreux mondes différents. Vous, les Terriens, entretenez bien des légendes à notre endroit. Vous nous appelez les Dieux du Ciel et parlez de nos chars de feu. Maintenant, nous allons te donner des informations à propos de l'origine de la Vie sur la Terre afin que tu puisses transmettre ces connaissances à quelqu'un qui viendra plus tard. Cette personne parcourra le monde et consignera ces faits, car il est grand temps que les gens connaissent la Vérité sur leurs Dieux avant que nous amorcions la deuxième phase."

"Mais il doit y avoir une erreur, dis-je rempli d'épouvante, je ne suis qu'un pauvre moine qui ne sait pas encore pourquoi il a entrepris une telle ascension."

"Nous t'avons fait venir grâce à notre science, murmura la Voix. Nous t'avons choisi à cause de ton exceptionnelle mémoire, que nous allons d'ailleurs améliorer. Nous savons tout de toi et c'est pour cela que tu es ici."

À l'extérieur de la caverne, dans la lumière du jour, maintenant étincelante, un oiseau, soudainement effrayé, poussa une note perçante ; un cri de volatile outragé qui diminua d'intensité lorsque l'oiseau s'envola précipitamment. L'Ancien leva la tête un moment et dit : "Ce n'est rien, ce n'est probablement qu'un oiseau volant à haute altitude !" Le jeune moine trouva pénible de se laisser distraire alors qu'il écoutait si attentivement ce conte datant d'une époque lointaine, d'une époque que, curieusement, il n'avait aucun mal à imaginer. Près des eaux tranquilles du lac, les saules remuaient à peine dans leur somnolence et n'étaient dérangés que lorsque des bouffées d'air vagabondes agitaient leurs feuilles et les faisaient murmurer en signe de protestation parce que leur repos avait été troublé. A ce moment de la journée, les premiers rayons de soleil avaient quitté l'entrée de la caverne où il faisait frais et où la lumière prenait une couleur verdâtre. Le vieil ermite remua un peu, arrangea les plis de sa robe en loques et poursuivit son récit.

"J'avais peur, horriblement peur... Que savais-je de ces Jardiniers de la Terre ? Je n'étais pas jardinier moi-même, ne connaissais pas plus de choses sur les plantes que sur l'univers et n'étais pas désireux de savoir quoi que ce soit sur ce sujet. Alors que je pensais à tout cela, j'appuyai mes jambes sur le rebord de la plate-forme qui me servait de siège et me mis debout. Des mains très fermes quoique bienveillantes me repoussèrent de telle sorte que je me retrouvai une fois de plus assis de la manière ridicule dont j'ai déjà parlé, avec mes jambes pendouillant dans le vide et le dos appuyé contre quelque chose qui se trouvait derrière moi. "La plante ne commande pas au Jardinier, murmura une Voix. On t'a amené ici et c'est ici que tu devras apprendre."

"Tandis que j'étais assis, émerveillé mais plein de ressentiment, une discussion fort animée s'amorça dans une langue inconnue. Des Voix. Encore des Voix. Certaines d'entre elles étaient hautes et aiguës comme si elles avaient pris naissance dans la gorge de gnomes. D'autres étaient graves, caverneuses, tonitruantes ou alors ressemblaient au cri qu'émet le yack mâle à travers monts et vaux à l'époque des amours. Peu importe qui étaient ces gens, cela augurait très mal pour moi, qui n'avais guère l'intention de coopérer et qui, de plus, me trouvais captif contre mon gré. Tandis que l'incompréhensible discussion se poursuivait, je continuai à écouter, non sans quelque crainte. J'entendis des sons aigres comme celui du chalumeau ou déchirants comme une sonnerie de trompette dans un défilé rocheux. Quel genre de personnes pouvaient bien être ces gens ? me demandai-je. COMMENT des êtres humains pouvaient-ils bien émettre une telle variété de tons, de demi-tons, d'harmoniques ? Où pouvais-je donc bien me trouver ? Peut-être me trouvais-je en plus mauvaise posture qu'aux mains des Chinois. Ah ! si seulement je pouvais voir... Si seulement je pouvais avoir des yeux pour voir ce que je ne pouvais que deviner. Le mystère s'éclaircirait-il si je ne me trouvais pas accablé par la cécité ? Non, car comme je devais le découvrir plus tard, le mystère n'en serait que plus insondable ! C'est ainsi que je demeurai assis, hésitant, rempli de frayeur. Les tortures que j'avais subies aux mains des Chinois m'avaient relativement affaibli et me portaient à croire que je serais incapable de supporter d'autres traitements de ce genre. Absolument incapable. Mieux valait voir les Neuf Dragons venir et me consumer immédiatement plutôt que d'être contraint de supporter l'Inconnu. C'est ainsi que je demeurais assis, car il n'y avait rien d'autre à faire.

"Des éclats de voix me firent craindre pour ma sécurité. Eussé-je possédé la vue, j'eusse tenté un effort désespéré pour prendre la fuite, mais celui qui est sans yeux est véritablement réduit à l'impuissance, se trouve intégralement à la merci des autres, à la merci de TOUT, de la pierre qui fait trébucher, de la porte fermée, de l'inconnu qui se dessine constamment devant lui, indistinct, menaçant, oppressant, toujours redoutable. Le bruit de foule s'intensifia en un crescendo. Certaines voix se firent entendre dans les registres les plus élevés, tandis que d'autres grondaient comme le mugissement de taureaux qui se battent. Je craignais que l'on commît quelque acte de violence à mon égard, que l'on me portât des coups que je ne saurais prévenir parmi mes ténèbres éternelles. J'agrippais aussi fort que je le pouvais les bords de mon siège, mais relâchais bien vite ma prise après m'être dit que, si l'on me frappait, le coup serait beaucoup moins douloureux que si je me cramponnais.

"Ne crains rien, me dit la Voix, qui commençait à m'être familière. Ceci n'est qu'une Assemblée du Conseil. Aucun mal ne te sera fait. Nous ne faisons que discuter des meilleurs moyens de t'endoctriner."

"Ô Grand Personnage, dis-je confus, je suis assez surpris de constater que des gens de si Haut Rang se chamaillent tout comme les plus humbles des bouviers qui gardent les yacks dans nos collines ! Des rires amusés accueillirent mes commentaires. Il semble que l'auditoire ne me faisait pas grief de ces paroles peut-être un peu trop franches."

"Souviens-toi toujours de ceci, répliqua-t-il. Peu importe le rang que l'on atteint, il y a toujours place pour la discussion et les désaccords. Il y a toujours quelqu'un dont l'opinion diffère de celle des autres. On doit discuter, chercher le pour et le contre et tenir à ses opinions avec fermeté, sous peine de ne devenir qu'un esclave, qu'un automate toujours prêt à accepter sans broncher les conditions des autres. Pour des témoins non avertis, la libre discussion semble toujours le prélude à des actes de violence." Il me donna une tape sur l'épaule d'une manière rassurante et me dit : "Nous n'avons pas seulement ici des gens de races différentes, mais également des gens venant de plusieurs mondes. Certains arrivent de votre propre système solaire, tandis que d'autres viennent de galaxies beaucoup plus éloignées. Certains t'apparaîtraient comme de frêles nains, tandis que d'autres sont de véritables géants pouvant avoir jusqu'à six fois la taille des plus petits." J'entendis ses pas s'éloigner tandis qu'il se dirigeait vers le groupe principal.

"D'autres galaxies ? Qu'est-ce que tout cela pouvait bien vouloir dire ? Qu'est-ce que ça pouvait bien ÊTRE ‘d'autres galaxies’ ? Quant aux géants, eh bien ! comme la plupart des gens j'en avais entendu parler dans les contes de fées. Pour ce qui était des nains, on pouvait en voir de temps en temps dans des spectacles forains. Je secouai la tête ; tout cela me dépassait. Il avait bien dit qu'on ne me ferait pas de mal, qu'il s'agissait simplement d'une discussion, mais même les commerçants indiens qui venaient à Lhassa ne se manifestaient pas par de tels rugissements, de telles exclamations, de telles huées. Je décidai donc de demeurer tranquillement assis et d'attendre. Après tout, je n'avais guère le choix !"

Dans la fraîche pénombre de la caverne de l'ermite, le jeune moine, assis, absorbé dans ses pensées, était littéralement captivé par ce récit faisant état d'êtres si étranges. Mais, aussi ensorcelé qu'il fût, il ne pouvait faire taire les cris de son estomac. De la nourriture, et vite, voilà ce qui importait maintenant ! Le vieil ermite s'arrêta soudainement de parler et murmura : "Oui, nous devons nous reposer. Prépare ton repas, je reviens." Cela dit, il se leva et, lentement, s'enfonça dans les profondeurs de la caverne.

Le jeune moine se précipita dehors. Pendant un instant, il inspecta les abords puis se dirigea vers le lac sur les rives duquel du sable fin, aussi brun que la terre, scintillait d'une manière invitante. Du devant de sa robe, il sortit son écuelle de bois, la plongea dans l'eau et la lava en un tournemain. Y prenant ensuite un petit sac d'orge broyée, il se versa une maigre portion de cette farine dans son écuelle et y ajouta soigneusement un peu d'eau du lac qu'il avait recueillie dans la paume de sa main. Il contempla ce brouet d'un air sombre. Ici, il n'y avait point de beurre ni de thé. L'orge broyée se mélangea à l'eau et donna une pâte collante. De la nourriture, ça ! Il plongea ses doigts dans le bol, remua puis remua encore jusqu'à ce que la consistance du mélange fût exactement comme il le fallait. Puis, à l'aide de deux des doigts de sa main droite, il puisa dans l'écuelle et mangea son contenu lentement et sans enthousiasme.

Lorsqu'il eut fini, il rinça l'écuelle dans le lac, prit une poignée de sable fin, récura énergiquement l'intérieur et l'extérieur de l'ustensile avant de le rincer une fois de plus et de le ranger — encore mouillé — dans le devant de sa robe.

S'agenouillant sur le sol, il y étendit la partie inférieure de son vêtement, qu'il remplit de sable jusqu'à ce qu'il ne puisse pratiquement plus le soulever. D'un bond, il fut debout puis se dirigea vers la caverne en titubant. Une fois à l'intérieur, il versa le sable par terre, sortit et se mit en quête d'une branche tombée possédant beaucoup de brindilles. Rentré dans la caverne, il balaya soigneusement le sol sablonneux en terre battue avant de le saupoudrer d'une épaisse couche de sable propre. Une seule charge de sable ne suffisant pas, il fallut qu'il retournât sept fois au lac avant d'être satisfait et de pouvoir s'asseoir, la conscience tranquille, sur sa couverture en laine de yack roulée et en lambeaux.

Le jeune moine n'aurait pas mérité de figurer dans les annales de mode dans quelque pays que ce soit. Sa robe rouge était son unique vêtement. Usée jusqu'à la corde en certains endroits, elle avait atteint un état de transparence manifeste et n'assurait qu'une piètre protection contre les vents aigres. Pas de sandales, pas plus de sous-vêtements, rien que cette robe qu'il enlevait la nuit lorsqu'il s'enroulait dans son unique couverture. Pour tout bagage il n'avait que son écuelle, son minuscule sac d'orge et une vieille Boîte à Amulettes toute défoncée, qu'il avait depuis longtemps remplacée par une autre, d'ailleurs, et dans laquelle il ne gardait qu'un simple talisman. Il ne possédait pas de Moulin à Prières, un luxe réservé à ceux qui étaient plus riches que lui. Le jeune ascète, comme tous ses condisciples d'ailleurs, devait se contenter des Moulins à Prières publics qui se trouvaient dans les temples. Son crâne était rasé et portait les cicatrices des Marques de l'Âge d'Homme, là où sur sa tête on avait fait brûler des chandelles d'encens afin de vérifier la profondeur de sa méditation et voir s'il était capable de rester insensible à la douleur et à l'odeur de la chair grillée. À présent, ayant été choisi pour une tâche spéciale, il avait voyagé loin pour se rendre à la caverne de l'ermite. Mais le jour baissait, les ombres s'allongeaient et le fond de l'air se refroidissait rapidement. Il s'assit et attendit que le vieil ermite voulût bien se montrer.

Enfin on entendit le traînement de pieds, le tap-tap du long bâton et la respiration ronflante de l'Ancien. Avec un respect tout nouveau, le jeune moine le contempla. Quelles expériences n'avait-il pas vécues ? Quels tourments n'avait-il pas endurés ? Et cette sagesse qui semblait émaner de toute sa personne ! Le vieillard se traîna encore un peu et s'assit. À ce moment même, un cri effroyable fendit l'air et une créature gigantesque et échevelée se présenta en bondissant dans l'entrée de la caverne. Le jeune moine fut debout en un instant, prêt à mourir en tentant de défendre le vieil ermite. Prenant deux poignées de sable, il était prêt à les jeter aux yeux de l'intrus lorsque ce dernier l'arrêta en des termes rassurants.

"Salut ! Salut ! Ô Saint Ermite ! déclama-t-il comme s'il s'adressait à quelqu'un arrêté à une demi-lieue de là. Je demande votre bénédiction, votre bénédiction pour le voyage, votre bénédiction pour la nuit, car nous campons au bord du lac. Tenez, poursuivit-il avec force éclats de voix, je vous ai apporté du thé et de l'orge. Votre bénédiction, Saint Ermite, votre bénédiction !" Se remettant à bondir, ce qui renouvela l'effroi du jeune moine, il se précipita vers l'ermite et se prosterna de tout son long dans le sable fraîchement étalé. "Du thé, de l'orge. Ici... Prenez-les." D'un mouvement brusque il plaça deux petits sacs près de l'ermite.

"Marchand, Marchand... lui dit doucement l'ermite sur un ton de reproche, avec tes éclats de voix tu fais trembler le vieillard chancelant que je suis. Mais la paix soit avec toi. Puissent les Bénédictions de Gautama descendre sur toi et demeurer avec toi. Puisse ton voyage se dérouler rapidement et sans embûches et ton négoce prospérer."

"Et qui es-tu, toi, jeune coquelet de combat ? s'exclama le marchand. Ah ! reprit-il soudainement, toutes mes excuses, jeune saint père... mais dans l'obscurité de cette caverne je n'avais pas pu voir que vous apparteniez au Clergé."

"Et quelles nouvelles as-tu, Marchand ?" demanda l'ermite de sa voix sèche et fêlée.

"Les nouvelles ? répondit le marchand d'un air amusé. Eh bien ! le prêteur sur gages indien a été battu et détroussé, et lorsqu'il est allé se plaindre aux proctors (gardiens de la paix — NdT) il s'est fait battre une fois de plus parce qu'il les a insultés. Le prix des yacks a baissé, celui du beurre a monté. Les prêtres de la Sainte Porte sont en train d'élever leurs droits de péage. Le Très Profond s'est rendu au Palais des Joyaux. Ô Saint Ermite, il n'y a pas vraiment de nouvelles. Ce soir nous campons au bord du lac et demain nous continuerons notre voyage vers Kalimpong. Le temps est beau, Bouddha nous a protégés et les Diables nous ont laissés tranquilles. Avez-vous besoin qu'on vous apporte de l'eau ou peut-être du sable frais et sec pour votre plancher ? À moins que ce jeune saint père ait déjà pourvu à tous vos besoins, bien sûr..."

Tandis que les ombres poursuivaient leur voyage loin, vers la noirceur de la nuit, l'ermite et le marchand poursuivaient leur conversation et parlaient de Lhassa, du Tibet et de l'Inde, bien loin au-delà de l'Himalaya. Enfin, le marchand se leva d'un bond et regarda craintivement l'obscurité qui se faisait de plus en plus profonde. "Ohooo ! jeune saint père, je ne peux pas marcher tout seul dans l'obscurité — les DÉMONS vont venir me prendre ! Me conduiriez-vous à mon camp ?" demanda-t-il d'un ton implorant.

"Je suis aux ordres du Vénérable Ermite, répondit le jeune homme, j'irai avec toi s'il m'en donne la permission. Ma robe de prêtre me protégera des embûches de la nuit." Le vieil ermite donna sa permission d'un petit rire étouffé tandis que le jeune moine montrait la sortie à ce géant de marchand qui empestait le suint de yack et de qui émanaient des odeurs plus fortes encore. Près de l'entrée, une branche feuillue effleura le négociant par pur hasard, puis on entendit un piaillement tandis qu'un oiseau, épouvanté, abandonnait à regret son perchoir. Le marchand jeta un cri d'effroi et, près de s'évanouir, s'écroula aux pieds du jeune moine.

"Ohooo, jeune saint père ! pleurnicha-t-il, je pensais qu'enfin les Démons s'étaient emparés de moi. J'avais presque, pas tout à fait mais presque, décidé de rendre l'argent que j'avais pris au prêteur sur gages indien. Vous m'avez sauvé. Vous avez chassé les Démons. Faites que je puisse me rendre à mon camp en toute sécurité, et je vous donnerai une demi-brique de thé et tout un sac de tsampa." Il s'agissait là d'une occasion à ne pas manquer et le jeune moine, décidant de forcer quelque peu la note, se mit à réciter les Prières des Morts, l'Exhortation aux Esprits Sans Repos ainsi qu'un Chant aux Gardiens de la Route. Le vacarme qui s'ensuivit — car le jeune moine avait une voix TRÈS PEU mélodieuse — dérangea toutes les créatures nocturnes, démons y compris, si toutefois il s'en trouvait dans les parages.

Ils atteignirent enfin le feu de camp auprès duquel les compagnons de voyage du marchand chantaient ou jouaient de la musique, tandis que les femmes grattaient des briquettes de thé et faisaient tomber les copeaux ainsi obtenus dans un chaudron d'eau bouillante. Un sac entier d'orge finement broyée fut incorporé à cette tisane, tandis qu'une vieille femme plongeait une main griffue dans un sac pour en ressortir une poignée de beurre de yack qu'elle jeta dans le chaudron. Deux autres poignées de cette précieuse graisse connurent le même sort jusqu'à ce que le beurre remontât à la surface du mélange en suintant et en écumant.

La chaleur du feu était engageante et la joie des campeurs, communicative. Le jeune moine disposa sa robe autour de lui et s'assit sur le sol avec toute la réserve qui s'imposait. Une vieille femme, dont le nez touchait quasiment le menton, lui tendit charitablement la main ; pleinement conscient de ce geste, le jeune moine présenta son écuelle qui fut généreusement remplie de thé et de tsampa. Dans l'air raréfié de ces montagnes, le point d'ébullition ne se situe pas à cent degrés Centigrades ou à deux cent douze degrés Fahrenheit, et l'on supporte quand même des températures qu'on qualifierait ‘d'ébullition’ en d'autres lieux. L'assemblée entière se restaura joyeusement, et, peu après, on pouvait voir toute une procession de gens se rendant au lac pour y rincer leurs écuelles et les nettoyer à l'aide du sable fin des rivières. En effet, la rivière qui alimentait le lac apportait un sable d'une finesse extraordinaire provenant des hautes chaînes de montagnes, un sable souvent constellé de poussière d'or.

Les convives étaient de joyeux drilles, les histoires des marchands, nombreuses, et leur musique ainsi que leurs chansons égayaient quelque peu l'existence plutôt morne du jeune homme. La lune s'éleva, éclairant ce paysage aride de ses lueurs argentées et projetant des ombres d'une saisissante réalité. Les étincelles ne montaient plus en gerbes du feu de camp et les flammes mouraient lentement. Le jeune moine se mit debout à regret et, après force courbettes et remerciements, accepta les cadeaux que poussait vers lui le marchand, qui était PERSUADÉ que le jeune saint père l'avait à coup sûr sauvé de la perdition !

Enfin, chargé de petits paquets, il s'en alla cahin-caha le long de la rive du lac, vers la droite, à travers le petit bosquet de saules, puis jusqu'à l'entrée de la caverne dont la sinistre noirceur semblait le dévisager. Il s'arrêta un instant près de l'entrée et regarda le ciel. Haut, très haut, une lueur brillante parcourut silencieusement la voûte céleste. Était-ce un chariot des Dieux ? Ou quoi encore ? Pendant quelques secondes, le jeune moine fut songeur, puis il pénétra dans l'antre.

 

CHAPITRE DEUX

 

Le jeune moine fut réveillé par les meuglements des yacks ainsi que par les cris d'excitation des gens de la caravane. A demi endormi, il se leva, arrangea sa robe et, décidé à ne rien manquer de ce remue-ménage, avança vers l'entrée de la caverne. Près du lac, les hommes s'affairaient et tentaient de harnacher des yacks debout dans l'eau, dont on ne pouvait apparemment pas les faire sortir. À bout de patience, un jeune marchand entra résolument dans l'onde, mais trébucha sur une racine submergée. Agitant les bras comme des fléaux, il tomba à l'eau tête première dans un claquement qui se répercuta au loin. Une gerbe de gouttelettes d'eau s'éleva tandis que les yacks, maintenant apeurés, commençaient à retourner à terre. Couvert d'une boue grasse, le jeune marchand, tout ridicule, s'empressa de sortir de ce fâcheux pas sous les quolibets de ses amis.

En un tournemain on avait plié les tentes, soigneusement nettoyé au sable les ustensiles de cuisine, tout rangé. La longue caravane s'était lentement ébranlée, bercée par les craquements monotones des harnais et les jurons des hommes tentant en vain de faire avancer plus vite les lourdes bêtes de trait. Debout, le coeur gros, le jeune moine tentait de se protéger les yeux de l'éclat du soleil levant à l'aide de ses deux mains posées en visières. Plein de tristesse, il regardait encore au loin alors que tout bruit avait cessé. Pourquoi n'était-il donc pas un marchand pour pouvoir ainsi se rendre en lointains pays ? Pourquoi est-ce qu'IL devait toujours s'astreindre à étudier un tas de choses que les autres ne semblaient pas devoir apprendre ? Oui, IL voulait être marchand, ou peut-être batelier sur la Rivière Heureuse. IL voulait bouger, voyager et voir de nouvelles choses. Ce qu'il ne savait pas, c'est qu'éventuellement il VOYAGERAIT tellement et VERRAIT tant et tant de nouveautés que son corps en viendrait à ne souhaiter que la paix et son âme à n'aspirer qu'au repos. Il était alors bien loin de se douter qu'il aurait à errer aux quatre coins de la planète et à endurer d'incroyables tourments. Pour l'instant, tout ce qu'il voulait, c'était être un marchand, un batelier, n'importe quoi, mais autre chose que ce qu'il était. Lentement, la tête basse, il ramassa la branche qui lui servait de balai, rentra dans la caverne et se mit en devoir de balayer le plancher et d'y étendre du sable propre.

Doucement, le vieil ermite fit son apparition. Malgré son inexpérience des choses, le jeune disciple vit bien que l'état de santé du vieillard était tout ce qu'il y avait de chancelant. L'ermite s'installa laborieusement en poussant un soupir et dit d'une voix brisée : "Mon heure approche, mais je ne peux pas quitter ce monde avant de t'avoir transmis tout mon savoir. J'ai ici un remède spécial à base d'herbes, dont la puissance est extraordinaire. Il m'a été donné par ton Illustrissime Guide pour de tels cas d'urgence ; si jamais je devais m'effondrer et que tu craignes pour ma vie, fais-moi avaler de force six gouttes de cet élixir et cela devrait me ranimer. On m'a défendu de quitter mon enveloppe charnelle avant que mon travail n'ait été mené à bien." Il fouilla dans les plis de sa robe et exhiba un flacon de pierre que le jeune moine prit avec grand soin. "Maintenant, nous allons continuer, déclara le vieillard. Tu pourras te restaurer lorsque je serai fatigué et que j'aurai à m'allonger quelque peu. Maintenant — ÉCOUTE, et tâche de te souvenir de tout ce que je te dirai ; ne laisse pas errer ton attention, car ceci est plus important que ma vie et même que la tienne. Il s'agit d'un savoir qui doit être préservé puis transmis lorsque le temps sera venu."

Après s'être un peu reposé, il sembla reprendre des forces tandis que ses joues récupéraient quelque couleur. S'installant plus confortablement, il déclara : "Tu devrais te souvenir de tout ce que je t'ai dit jusqu'à maintenant. Nous pouvons donc continuer. La discussion se prolongeait. À mon avis, elle était fort animée jusqu'à ce que, finalement, toute conversation cesse. On pouvait entendre de nombreux traînements de pieds, puis des pas, des pas très légers comme le bruit que fait un oiseau qui gratte le sol pour trouver des vers. On entendait également des pas très lourds, manquant autant d'aisance que ceux d'un yack qui se traîne sous un pesant fardeau. D'autres pas me troublaient profondément, car certains d'entre eux semblaient ne rien avoir de commun avec la démarche d'êtres humains tels que je les connaissais. Toutefois, mes cogitations sur les différentes espèces de pas furent brusquement interrompues lorsque quelqu'un me prit le bras et me dit : "Viens avec nous." Une autre main empoigna mon autre bras, et l'on me conduisit par une piste qui, si j'en juge par le contact de mes pieds nus, semblait être de métal. Les aveugles parviennent à se doter d'un sixième sens ; je ressentais que nous étions en train de traverser une sorte de tube de métal, bien que j'eusse tout le mal du monde à m'imaginer une telle chose."

Le vieil homme arrêta son récit comme s'il désirait encore projeter une expérience aussi inoubliable sur les murs de sa mémoire, puis il poursuivit : "Rapidement, nous atteignîmes un endroit plus vaste, ce que je pus estimer grâce à la différence entre les échos. Un glissement métallique se fit entendre devant moi, et l'un de mes guides parla sur un ton plein de respect à quelqu'un qui, apparemment, était de loin son supérieur. Je ne possède aucun moyen de savoir ce qui put bien se dire, car la conversation se déroula dans un langage curieux, un langage fait de pépiements et de gazouillements. Pour exécuter ce qui était vraisemblablement un ordre, on me poussa en avant et la substance métallique glissa derrière moi et se referma doucement avec un bruit mat. Je me tenais debout et sentais le regard de quelqu'un qui me dévisageait avec insistance. Il y eut un froissement d'étoffe et le grincement de ce que j'imaginais être un siège similaire à celui que j'avais déjà utilisé. Ensuite, une main fine et osseuse me prit la main droite et me fit avancer."

L'ermite fit une brève pause et eut un rire étouffé. "Peux-tu t'imaginer ce que je ressentais ? J'étais en train de vivre un événement qui tenait véritablement du miracle. Je ne savais même pas à qui j'avais affaire et il fallait que je m'en remette entièrement à mes guides. Quelqu'un me parla enfin dans ma propre langue. "Assieds-toi ici", me dit-on en me poussant gentiment. Horrifié, j'eus un sursaut d'effroi, car j'eus l'impression de m'enfoncer dans un lit de plumes. Ensuite, le siège, ou du moins ce qui en tenait lieu, m'enveloppa et soutint certaines parties de mon corps peu familières avec un tel traitement. Sur les côtés se trouvaient des béquilles ou des bras probablement conçus dans le but de retenir le corps de celui qui se serait laissé aller à s'endormir dans cet étrange nid moelleux. La personne en face de moi sembla des plus amusées par mes réactions, du moins si j'en juge par la manière dont elle réprima ses rires ; il est vrai que beaucoup de gens semblent trouver une source de divertissement dans les malheurs de ceux qui sont privés du sens de la vue.

"Tu te sens dépaysé et tu as peur", me dit la voix en face. Il s'agissait évidemment d'une affirmation bien au-dessous de la vérité ! "Ne crains rien, poursuivit-elle, car tu ne subiras aucun mal. Nos tests nous ont montré que tu possédais une mémoire eidétique (photographique — NdT) prodigieuse. Nous allons donc te fournir des informations que tu n'oublieras jamais et que, plus tard, tu transmettras à quelqu'un qui croisera ton chemin." En dépit de ces belles paroles, tout cela semblait mystérieux et fort inquiétant. Je ne disais rien, me contentant de rester tranquillement assis en attendant la suite de ces remarques, ce qui ne tarda pas à venir.

"En effet, mon interlocuteur poursuivit : "Tu vas voir tout le passé, la genèse de ton monde, l'origine des dieux. Tu verras aussi pourquoi des chariots de feu traversent le firmament à ton grand effroi." Honoré Seigneur ! m'exclamai-je, vous avez employé le mot ‘voir’, mais on m'a enlevé les yeux, je suis aveugle, je me trouve dans la cécité la plus complète ! Il y eut un mouvement d'exaspération contenue, puis la réplique se fit entendre, non sans âpreté : "Nous savons tout ce qu'il y a à savoir à ton sujet, beaucoup plus en fait que tu n'en pourrais savoir toi-même. On t'a enlevé les yeux, mais le nerf optique est toujours là et, grâce à notre science, nous sommes en mesure de nous brancher sur ce nerf de façon à ce que tu puisses voir ce que nous voulons que tu voies."

"Est-ce que cela veut dire que je recouvrerai la vue pour toujours ?" demandai-je.

"Non, pas question, reprit la voix. Nous t'utilisons pour une certaine fin. Si nous te rendions définitivement la vue, cela voudrait dire qu'il faudrait te laisser évoluer dans ce monde avec un appareil très en avance sur la science actuelle, ce qui ne nous est pas permis. Assez de palabres, je vais appeler mes adjoints."

"Peu après, j'entendis frapper respectueusement, puis un glissement métallique. Il y eut une conversation et il était évident que deux personnes étaient entrées dans la pièce. Je sentis mon siège bouger et je tentai de me mettre debout. Avec horreur je réalisai que tout mouvement m'était impossible. Je ne pouvais bouger, ne fût-ce qu'un seul doigt. Pleinement conscient, on me véhicula dans cet étrange siège qui semblait glisser avec facilité dans n'importe quelle direction. Nous nous déplaçâmes le long de couloirs où les bruits se répercutaient de la façon la plus étrange. Finalement, mon siège fit un virage aigu et des odeurs absolument remarquables assaillirent mes narines dilatées. Un ordre discret arrêta notre équipage, tandis que des mains me saisissaient par les jambes et sous les bras. On me mit debout sans effort, puis l'on me coucha. J'étais inquiet, bien que terrifié soit un mot plus exact pour décrire cet état d'âme. Mes craintes s'intensifièrent lorsqu'on banda étroitement mon bras droit, légèrement au-dessus du coude. Ma pression augmenta à un point tel que je sentis mon bras enfler. Quelque chose me piqua à la cheville gauche, puis je ressentis une sensation extraordinaire, comme si l'on m'avait glissé quelque chose dans le corps. Un autre ordre se fit entendre et je sentis le contact de deux disques glacés sur mes tempes. J'entendis un bourdonnement semblable à celui d'une abeille dans le lointain, puis sentis que je perdais progressivement conscience.

"Des éclairs enflammés semblaient passer devant mes yeux ; de grandes traînées vertes, rouges, violettes, de toutes les couleurs. Puis je me mis à crier. Puisque j'étais aveugle, je devais donc me trouver dans le Pays des Démons et ces derniers devaient s'apprêter à me tourmenter. Je ressentis une douleur aiguë — une simple piqûre d'épingle en réalité — et ma terreur disparut. En vérité, je m'en moquais royalement ! On s'adressa à moi dans ma langue : "N'aie pas peur, nous n'allons pas te faire de mal ; nous sommes seulement en train de régler nos appareils de façon à ce que tu puisses voir. Quelle couleur peux-tu voir maintenant ?" J'oubliai quelque peu mes craintes pendant que je disais voir du rouge, du vert ou toute autre couleur. Puis je poussai un cri d'étonnement : je voyais, mais ce qui se présentait à ma vue était si étrange que je pouvais difficilement comprendre de quoi il s'agissait.

"Mais comment décrire ce qui est indescriptible ? Comment peut-on risquer d'expliquer à quelqu'un ce qui se déroule lorsque, dans le vocabulaire de l'interlocuteur, il n'existe pas de mots appropriés, il n'existe pas de concepts pouvant s'adapter à la situation ? Ici, dans notre Tibet, nous possédons suffisamment de mots et de phrases consacrés aux dieux et aux démons. Toutefois, lorsqu'il s'agit de transiger avec les oeuvres des dieux et des démons, peu importent lesquels, que peut-on faire ? que peut-on dire ? que peut-on décrire ? Tout ce que je puis dire, c'est que je voyais, mais ma vue ne se trouvait pas dans mon corps puisque j'arrivais à me voir moi-même. Il s'agissait d'une expérience des plus irritantes, d'une expérience par laquelle je ne voudrais plus repasser. Mais laisse-moi commencer par le commencement.

"L'une des Voix m'avait demandé de lui faire savoir à quel moment je voyais du rouge, du vert, d'autres couleurs. C'est peu après que je connus cette expérience extraordinaire, que je vis ce formidable éclair blanc et que je découvris que j'étais en train de contempler fixement — c'est la seule expression qui semble convenable — une scène absolument étrangère à tout ce que j'avais connu jusqu'alors. J'étais allongé, mi-étendu, mi-assis, comme surélevé sur ce qui semblait être une plate-forme métallique. Cette dernière paraissait soutenue par un pilier unique et, pendant un instant, je fus saisi de crainte à l'idée de voir cet appareil basculer, et moi avec lui. L'atmosphère générale des lieux respirait un air de propreté telle que je n'en avais jamais connu. Les murs, construits en matériaux luisants, d'une netteté incroyable, avaient une nuance verdâtre fort plaisante et fort calmante. En plusieurs endroits de cette étrange pièce, qui était vraiment très grande à en juger par mes propres mesures, il y avait de massifs appareils que je ne puis te décrire, car les mots me manquent pour en souligner l'étrangeté.

"Il y avait évidemment des gens dans la pièce. Ah ! cela m'ébranla d'une manière incroyable ! Le choc dont je fus l'objet provoqua quasiment chez moi du délire et des cris incohérents, et je me dis que, peut-être, il ne s'agissait après tout que d'une distorsion provoquée par l'un des subterfuges de la nouvelle vision artificielle qu'ils m'avaient donnée — non, prêtée. Un homme se tenait debout à côté de quelque machine. J'estimai qu'il avait à peu près le double de la taille de nos proctors les plus imposants. Je dirai qu'il était haut d'environ quatorze pieds (4,27 m), et qu'il avait la plus extraordinaire tête en forme de cône que je connaisse, une tête dont le crâne se terminait presque comme le petit bout d'un oeuf. Il était complètement chauve, véritablement immense. Il semblait être vêtu de quelque robe verdâtre — je souligne en passant qu'ils étaient tous couverts de toile verte — qui lui descendait du cou aux chevilles. Un fait qui me parut extraordinaire est que cet habit couvrait les bras jusqu'aux poignets. J'étais effrayé de regarder leurs mains et de découvrir qu'une peau spéciale semblait les recouvrir. Tandis que je parcourais des yeux un personnage après l'autre, je remarquai que tous avaient cet étrange enduit sur les mains et me demandai quelle pouvait bien être la signification religieuse de ce geste. Je me dis aussi que ces êtres pensaient peut-être que j'étais sale et qu'ils avaient peur d'être contaminés par moi.

"Mon regard quitta le géant ; si j'en juge par leurs silhouettes, deux de ces personnes avaient l'air d'appartenir au sexe féminin. L'une d'elles avait les cheveux très foncés et l'autre, les cheveux très clairs. L'une avait les cheveux crépus, tandis que l'autre avait une sorte de chevelure blanche et raide. Ma connaissance des femmes étant très limitée, c'est un sujet que je ne discuterai pas, pas plus qu'il ne devrait t'intéresser.

"Les deux femmes me regardaient, et l'une d'elles avança la main vers un endroit qui n'avait pas encore retenu mon attention. Là, je vis une chose absolument extraordinaire : un nain, un gnome, un tout petit petit corps, un être qui avait le corps d'un enfant de cinq ans. Mais la tête... Ah ! Cette tête était immense ! une boîte crânienne phénoménale, chauve également, pas un seul cheveu en vue. Le menton était petit, vraiment très petit, et la bouche ne ressemblait pas à la bouche que nous avons, mais plutôt à un orifice de forme triangulaire. Le nez était peu accusé. Il ne ressemblait pas tant à une protubérance qu'à une crête. Il s'agissait apparemment de la personne le plus haut placée de l'assistance, car les autres regardaient vers elle avec respect et déférence.

"Mais cette femme bougea à nouveau sa main et la voix d'une personne que je n'avais pas préalablement remarquée s'adressa à moi dans ma propre langue et me dit : "Regarde devant toi, peux-tu te voir ?" Sur ces mots, celui qui me parlait entra dans mon champ de vision ; il semblait être tout à fait normal ; je dois dire qu'habillé comme il était, il aurait pu passer pour un marchand, voire un commerçant indien ; tu peux donc te rendre compte à quel point son apparence était normale. Il avança et me montra du doigt une substance très brillante. Je la regardai, ou du moins pensai-je l'avoir fait, car ma vue se trouvait à l'extérieur de mon corps. Je n'avais pas d'yeux ; donc, où avait-il bien pu placer la chose qui voyait pour moi ? C'est ainsi que je vis, sur la petite tablette attachée à l'étrange table de métal sur laquelle j'étais allongé, une sorte de boîte. J'étais sur le point de me demander comment j'étais capable de voir cette chose alors que c'était grâce à elle que je pouvais voir, lorsque je réalisai que la pièce de métal, cette chose brillante, était une sorte de réflecteur. L'homme qui me paraissait le plus normal déplaça légèrement ce réflecteur, modifia son angle, et je me mis à crier, consterné et horrifié parce que je me voyais allongé sur cette plate-forme. Avant d'avoir eu les yeux crevés, je m'étais déjà vu. Quelquefois, en allant au bord de l'eau pour y boire, j'avais bien aperçu mon image dans l'onde tranquille et c'est ainsi que je pouvais me reconnaître. Mais là, dans cette surface réfléchissante, je n'apercevais qu'une forme émaciée, presque prête à rendre l'âme. Je portais un bracelet autour d'un bras et un autre autour d'une cheville. D'étranges tubes sortaient de ces branches et aboutissaient je ne sais où. Toutefois, un tube ressortait de l'une de mes narines et était raccordé à une sorte de bouteille transparente attachée à une tige de métal qui se trouvait près de moi.

"Mais la tête ! Quelle tête ! Je puis difficilement demeurer calme en m'en souvenant. De la tête, juste au-dessus du front, jaillissaient un certain nombre de morceaux de métal. De ces protubérances sortaient ce qui me sembla être des bouts de cordelette dont la majorité étaient raccordées à la boîte que j'avais aperçue sur la petite plate-forme de métal qui se trouvait près de moi. J'imaginai que c'était l'extension de mon nerf optique qui aboutissait à cette boîte. Cependant, je regardai avec une horreur grandissante et m'apprêtai à arracher de moi ces choses lorsque je réalisai que j'étais toujours immobilisé. Je ne pouvais absolument pas bouger, ne fût-ce qu'un doigt. Je ne pouvais que rester allongé où je me trouvais et être témoin de la curieuse aventure qui m'arrivait.

"L'être qui ressemblait à un homme normal allongea la main en direction de la boîte noire. Si je n'avais pas été immobilisé, j'aurais violemment tressailli. J'eus en effet l'impression qu'il mettait ses doigts dans mes yeux, tant l'illusion était parfaite. Il se contenta toutefois de déplacer un peu la boîte, tandis que mon champ visuel se trouvait modifié. Je pus voir en arrière de la plate-forme sur laquelle j'étais allongé et remarquai la présence de deux autres personnes. Elles semblaient relativement normales ; l'une d'elles était blanche, tandis que l'autre était jaune, aussi jaune qu'un Mongol. Elles se contentaient de rester debout en me regardant sans cligner des yeux, sans faire attention à moi. En fait, elles semblaient plutôt ennuyées par toute cette histoire, et je me souviens d'avoir alors pensé que, si elles se fussent trouvées à ma place, elles n'eussent certainement pas été aussi blasées. La voix se remit à parler. "Bien. Ceci sera ta vue pour un court laps de temps. Tu seras nourri grâce à ces tubes, tandis que d'autres tubes assureront l'évacuation de tes déchets et rempliront certaines fonctions. Dans l'immédiat, il ne te sera point permis de bouger, car nous craignons, si nous te laissons remuer, que tu ne te blesses dans un moment de délire. C'est donc pour ta propre protection que tu te trouves immobilisé, mais ne crains rien, il ne te sera fait aucun mal. Lorsque nous en aurons terminé, nous te renverrons dans quelque autre partie du Tibet. Ta santé sera meilleure, tu seras normal, sauf que tu n'auras toujours pas d'yeux. Tu comprends aisément qu'il t'est impossible de te déplacer en transportant constamment cette boîte noire." Il eut à mon égard un sourire à peine esquissé, puis recula en dehors de mon champ de vision.

"Des gens circulaient et s'affairaient à diverses tâches. Il y avait un certain nombre de choses circulaires et bizarres ressemblant à de petites fenêtres recouvertes de verre de la plus haute qualité. Cependant, il semblait qu'il n'y eût rien de bien important derrière le verre, sinon une petite aiguille qui bougeait et pointait vers d'étranges signes. Tout ça ne signifiait rien pour moi. J'eus un regard circulaire, mais je me trouvais tellement dépassé par les événements que je décidai de tout laisser tomber et de classer ces choses dans ce qui était au-delà de mes capacités de compréhension.

"Le temps s'écoula. Je demeurai allongé, ne me sentant ni fatigué ni délassé, mais presque en état de transe, c'est-à-dire quasiment insensible. Il était certain que je ne souffrais plus maintenant et que mes inquiétudes s'étaient quelque peu apaisées. Il me sembla ressentir certains changements subtils dans les échanges chimiques qui se déroulaient dans mon corps et, soudainement, à la limite du champ de vision que me permettait la boîte noire, je vis qu'une personne tournait différentes protubérances sortant d'une foule de tubes de verre soutenus par une charpente de métal. Tandis que la personne tournait ces protubérances, les petites choses qui se trouvaient derrière les minuscules fenêtres de verre se mirent à s'agiter de différentes façons. Le plus petit homme, celui que j'avais classé comme étant un nain mais qui semblait, en fait, être le chef, se mit à dire quelque chose. Puis celui qui me parlait dans ma langue apparut dans mon champ de vision. Il me déclara que maintenant ils allaient m'endormir pendant un certain temps de façon à ce que je puisse me délasser. Il ajouta que, lorsque j'aurais pris du repos et de la nourriture, ils allaient me montrer ce qu'ils avaient à me montrer.

"À peine eut-il fini de parler que je perdis conscience une fois de plus, comme si on avait soudainement suspendu cette faculté. Plus tard, je découvris que tel était le cas, car ils possédaient un dispositif grâce auquel ils pouvaient, instantanément et sans douleur, vous plonger dans un état d'inconscience sur un simple mouvement de doigt.

"Combien de temps avais-je dormi ? Combien de temps avais-je été inconscient ? Je n'ai aucun moyen de le savoir. Peut-être une heure ; peut-être une journée. Je me réveillai aussi subitement que je m'étais endormi ; en un instant, j'étais inconscient et, l'instant d'après, j'étais pleinement éveillé. Mes nouveaux ‘yeux’ ne fonctionnaient pas, à mon grand regret. J'étais aussi aveugle qu'avant. D'étranges bruits parvenaient à mes oreilles, un cliquetis de métal s'entrechoquant, un tintement de verre puis des pas s'éloignant rapidement. J'entendis le glissement métallique et, pendant quelques instants, tout fut tranquille. Toujours allongé, je m'émerveillai en pensant aux étranges événements qui avaient tant bouleversé ma vie. Je fus arraché à mes songes à un moment où l'appréhension et l'anxiété jaillissaient sourdement en moi.

"J'entendis un double bruit de pas, secs et saccadés, accompagnés d'un murmure lointain. Le bruit s'amplifia et pénétra dans ma chambre. Le glissement métallique se fit entendre une fois de plus et les deux personnes de sexe féminin — c'est du moins ce que je déduisis — se dirigèrent vers moi en poursuivant leur conversation sur un ton aigu et saccadé. Elles parlaient toutes les deux en même temps ; enfin, c'est ce que je crus entendre. Elles s'arrêtèrent, l'une à ma droite, l'autre à ma gauche et, comble de l'horreur ! enlevèrent l'unique couverture qui me recouvrait. Je ne pouvais absolument rien faire. Immobilisé, impuissant, je demeurai là, à la merci de ces femelles. J'étais nu, nu comme le jour où je suis né et, ce qu'il y a de pire, sous les yeux de ces femmes inconnues. Moi, un moine, qui ne connaissais rien aux femmes et qui (je l'avoue de bonne grâce) étais terrifié par ces créatures !"

Le vieil ermite s'arrêta. Le jeune moine le regarda, horrifié par l'abominable indignité qu'un tel événement pouvait bien représenter. Alors que l'ermite revivait cette horrible page de sa vie, on pouvait voir, sur la peau tendue de son front, une sueur froide perler insidieusement. De ses mains tremblantes, il saisit son écuelle qui contenait de l'eau. Après avoir absorbé quelques petites gorgées du liquide, il replaça soigneusement l'écuelle à côté de lui.

"Mais le pire était encore à venir, ajouta-t-il d'une voix tremblante et pleine d'hésitation. Les jeunes femmes me placèrent sur le côté et enfoncèrent un tube dans une certaine partie de mon corps que la décence me force à taire. Je sentis un liquide entrer en moi et j'eus l'impression que j'allais éclater. Ensuite, sans plus de cérémonies, on me souleva et l'on plaça un récipient très froid sous mes parties inférieures. En toute modestie, je dois m'abstenir de décrire ce qui arriva ensuite devant ces deux créatures. Mais tout cela n'était qu'un début... Elles lavèrent entièrement mon corps nu et firent preuve d'une familiarité effrontée à l'égard des attributs qui caractérisent les mâles. Je me sentis envahi par une bouffée de chaleur ainsi que par un sentiment de confusion des plus intenses. Des tiges de métal me pénétraient, tandis que l'on enlevait les tubes de mes narines pour les remplacer brutalement par d'autres. Ensuite, on posa sur moi un tissu qui me recouvrit du cou jusqu'aux pieds et même au-delà. Malgré tout, les femmes n'avaient pas encore terminé. Je ressentis une douleur au cuir chevelu, comme un arrachement ; plusieurs choses inexplicables survinrent avant que l'on ne me plaquât sur la tête une substance irritante et très collante. Pendant tout ce temps, les jeunes péronnelles babillaient et gloussaient comme si tous les diables leur avaient ravi la cervelle !

"Après un laps de temps appréciable, le glissement métallique se fit entendre une fois de plus, un bruit de pas plus lourd se rapprocha ; sur quoi le caquetage des femmes cessa. La Voix qui avait coutume de s'adresser à moi dans ma langue me salua par un "Comment te sens-tu maintenant ?"

"Aussi mal que possible, répondis-je avec conviction. Vos bonnes femmes m'ont entièrement déshabillé et ont abusé de mon corps d'une manière trop outrageante pour en parler !" Il sembla s'amuser follement en entendant ces remarques. De fait, en toute candeur je puis affirmer qu'il se mit à MUGIR de rire, ce qui ne contribuait guère à m'apaiser.

"Il fallait bien que nous te lavions, dit-il, il fallait que nous débarrassions ton corps de ses déchets et que nous te nourrissions de la même manière. Ensuite, il a bien fallu remplacer les différents tubes et les électrodes par des pièces stériles. Nous avons dû inspecter les incisions sur ton crâne et en refaire les pansements. Tu ne porteras que de légères cicatrices lorsque tu nous quitteras."

Le vieil ermite se pencha dans la direction du jeune moine. "Regarde, dit-il, ici sur ma tête, il y a cinq cicatrices." Le jeune moine se leva et inspecta avec grand intérêt le crâne de l'Ancien. Oui, les marques étaient bien là. Chacune d'elles avait environ deux pouces (5 cm) de long et se présentait sous la forme d'une légère dépression nacrée. Le jeune homme pensa combien cela avait dû être horrible que de subir un pareil traitement des mains des femmes. Il frissonna involontairement et se rassit soudainement, comme s'il craignait que quelqu'un ne l'attaque dans le dos !

L'ermite poursuivit : "Je ne fus pas rasséréné par toutes ces belles paroles et demandai plutôt à mon interlocuteur pourquoi des femmes avaient ainsi abusé de ma candeur et pourquoi, si tant est que les traitements qu'elles m'avaient fait subir s'étaient révélés nécessaires, ils ne m'avaient pas été administrés par des hommes.

"Mon ravisseur — puisque c'est ainsi que je le considérais — se mit à rire à nouveau et répondit : "Mon cher ami, ne sois pas aussi stupidement prude. La nudité de ton corps, en soi, ne signifiait absolument rien pour elles. Ici, lorsque nous ne sommes pas de service, nous nous promenons tout nus la plupart du temps. Le corps est le Temple du Sur-Moi et, par le fait même, est pur. Ceux qui sont prudes ont des pensées lascives. Quant aux femmes qui s'occupaient de toi, elles ne faisaient que leur devoir ; ce sont des infirmières qui ont été formées pour accomplir ce genre de tâches."

"Mais pourquoi ne puis-je pas bouger ? demandai-je, et pourquoi n'ai-je pas le droit de voir ? C'est de la TORTURE !"

"Tu ne peux pas bouger, me répondit-il, parce que tu serais capable d'arracher les électrodes et de te blesser ou encore d'endommager nos appareils. Nous ne te permettons pas de trop t'accoutumer à ta nouvelle vision parce que, lorsque tu quitteras ces lieux, tu redeviendras aveugle et que plus tu te serviras de ta vue ici, plus tu oublieras les facultés tactiles que tous ceux qui sont atteints de cécité parviennent à développer. Si l'on te laissait la vue jusqu'à ton départ, cela constituerait véritablement une forme de torture, puisque ensuite tu serais réduit à l'impuissance. Tu n'es pas ici pour ton plaisir, mais pour écouter, voir et devenir le dépositaire d'un savoir que quelqu'un d'autre, qui un jour croisera ton chemin, devra à son tour absorber. Normalement, ce savoir devrait être consigné par écrit, mais nous craignons de démarrer une autre de ces frénésies de ‘Livre sacré ou d'Écritures Saintes’. Un jour, le savoir que tu vas emmagasiner et retransmettre SERA écrit. Pour l'instant, souviens-toi que tu es ici pour mener à bien NOS projets et non les tiens."

Tout était tranquille dans la caverne ; le vieil ermite fit une pause avant de dire : "À propos, permets-moi de m'arrêter, je dois me reposer un moment. Tu dois aller chercher de l'eau et nettoyer la caverne. Il faut aussi moudre de l'orge."

"Dois-je d'abord nettoyer votre pièce, Ô Vénérable ?" demanda le jeune moine.

"Non, je le ferai moi-même après m'être reposé, mais va me chercher du sable et laisse-le là." Le vieillard fouilla négligemment dans une petite niche creusée dans l'un des murs de pierre. "Après avoir mangé de la tsampa et rien que de la tsampa pendant plus de quatre-vingts années, dit-il d'un ton quelque peu songeur et triste, je ressens l'étrange besoin de goûter à un autre genre de nourriture, ne serait-ce qu'une fois avant de me rendre là où je n'en aurai plus besoin." Il secoua sa tête chenue et ajouta : "Il est probable que la commotion que provoquerait chez moi une nourriture inhabituelle ne réussirait qu'à me tuer." Sur ce, il se traîna dans la partie de la caverne où il résidait et où le jeune moine n'avait jamais mis les pieds.

Le jeune moine alla chercher à l'entrée de la caverne une grosse branche éclatée et entreprit de ratisser vigoureusement la terre battue qui servait de plancher à l'antre. Après avoir détaché la croûte qui recouvrait le sol, il poussa le tout à l'extérieur en éparpillant la terre aussi loin que possible afin de ne pas obstruer l'entrée. D'un air las, lourdement, péniblement, il se rendit au lac et en revint transportant dans les pans de sa robe autant de sable qu'il pouvait en porter. Il étendit une couche de sable propre sur le plancher et la tassa soigneusement. Après six autres voyages au lac, il y eut suffisamment de sable pour le vieil ermite.

Au bout de la caverne se trouvait un rocher dont le dessus était poli et contenait une dépression probablement sculptée par les eaux en des temps immémoriaux. Il plaça deux poignées d'orge dans ce creux. La grosse pierre ronde qui se trouvait à proximité devait sans nul doute être l'outil idoine. La soulevant non sans effort, le jeune moine se demanda comment un vieillard tel que l'ermite, aveugle et affaibli par les privations, pouvait bien faire pour la manipuler. Mais l'orge, bien que déjà rôtie, devait être moulue. Il laissa retomber la pierre avec un bruit mat en lui imprimant un mouvement semi-rotatif qu'il annulait avant de la relever et de la laisser retomber à nouveau. Il poursuivit son monotone travail, martelant l'orge, tournant la pierre afin d'écraser plus finement les grains, ramassant la grossière farine et la remplaçant par du nouveau grain. FLOC ! FLOC ! FLOC ! Enfin, les bras douloureux, le dos courbatu, il fut satisfait de la quantité qu'il avait moulue. Il nettoya le mortier et le pilon de pierre improvisés avec du sable pour en retirer tous les grains qui pouvaient y adhérer, serra la farine dans une vieille boîte utilisée à cet effet, puis se dirigea, l'air exténué, vers l'entrée de la caverne.

En cette fin d'après-midi, le soleil était encore brillant et chaud. Le jeune moine, installé sur un rocher, remuait d'un index distrait sa tsampa pour la mélanger. Perché sur une branche, un petit oiseau, la tête penchée de côté, surveillait la scène avec désinvolture. À la surface unie du lac, un gros poisson tenta avec succès d'attraper un insecte volant au ras de l'eau. Près de là, au pied d'un arbre, un quelconque rongeur fouissait, indifférent à la présence du jeune moine. Un nuage couvrit le soleil et atténua la chaleur de ses rayons. Le jeune homme frissonna soudainement à la suite de ce brusque refroidissement de l'air. Se mettant rapidement debout, il rinça son écuelle et la frotta avec du sable. L'oiseau s'envola, apeuré, gazouillant, tandis que le rongeur se réfugiait derrière le tronc de l'arbre et surveillait les événements de son oeil en vrille. Enfouissant l'écuelle dans le devant de sa robe, le jeune moine s'empressa de réintégrer la caverne.

Dans cette dernière, le vieil ermite était assis, non plus droit, mais le dos appuyé au mur. "Une fois encore j'aimerais sentir sur moi la chaleur d'un feu, dit-il, car je n'ai pas été capable d'en faire brûler un depuis les soixante dernières années et même plus. M'en allumerais-tu un ? Nous nous assoirons à l'entrée de la caverne."

"Bien sûr, répondit le jeune moine. Avez-vous une pierre à feu ou de l'amadou ?"

"Non, je n'ai rien que mon écuelle, ma boîte à orge et mes deux robes. Je ne possède même pas de couverture." À ces mots, le jeune moine plaça sa propre couverture en loques sur les épaules du vieillard et sortit.

À peu de distance de la caverne, un éboulement avait recouvert le sol de roches. Là, le jeune moine choisit soigneusement deux pierres rondes qu'il pouvait aisément tenir dans la paume de ses mains. Il essaya de les cogner l'une contre l'autre tout en les frottant et fut récompensé par un mince bouquet d'étincelles au premier essai. Plaçant les deux pierres dans le devant de sa robe, il se dirigea vers un vieil arbre creux et mort qui, de toute évidence, avait été frappé par la foudre des années auparavant. Il fouilla à l'intérieur du tronc, y gratta et réussit finalement à en extirper quelques poignées de bois vermoulu très sec, pratiquement en poussière, qu'il plaça soigneusement à l'intérieur de sa robe avant de ramasser des branches sèches et craquantes qu'il trouva autour de l'arbre. Ses forces durement mises à contribution par la charge qu'il transportait, il reprit le chemin de la caverne où, avec un soupir de satisfaction, il laissa tomber son fardeau à l'extérieur de l'entrée, tout en prenant garde au vent, de manière à ce que la fumée ne soit pas refoulée à l'intérieur de l'antre.

Des deux mains, il creusa un petit trou dans le sol sablonneux et plaça ses deux pierres près de lui. Après avoir cassé des brindilles et branches sèches et les avoir entrecroisées, il les recouvrit du bois vermoulu qu'il avait écrasé et tordu entre ses mains jusqu'à ce qu'il ait une consistance de farine. Il se pencha d'un air grave et, prenant une pierre dans chaque main, les frappa l'une contre l'autre jusqu'à ce qu'un pauvre bouquet d'étincelles tombe dans l'amadou improvisé. Ce n'est qu'après maintes reprises qu'une minuscule flamme apparut. S'allongeant presque par terre, c'est avec soin — ô combien de soin ! — qu'il souffla sur la précieuse étincelle. Lentement, elle devint plus brillante. Lentement, la petite flamme grandit jusqu'à ce que le jeune homme puisse étendre le bras pour placer autour du feu un savant échafaudage de brindilles. Il souffla et souffla et eut la satisfaction de voir une vraie flamme croître et s'animer parmi les brindilles.

Nulle mère ne prodigua de soins plus attentifs à son premier-né que ceux dont le jeune homme entoura l'embryon de feu. Petit à petit, la flamme prit de l'ampleur, devint plus brillante. À la fin, triomphalement, le jeune homme y plaça des morceaux de bois de plus en plus gros, et cela commença à crépiter joyeusement. Il entra dans la cave et alla au vieil ermite. "Ô Vénérable, lui dit-il, votre feu est prêt. Puis-je vous être de quelque aide ?" Il mit un solide gourdin dans la main du vieillard et, l'aidant lentement à se mettre debout, plaça son bras autour du maigre corps et l'aida avec mille précautions à s'asseoir près du feu, loin de toute fumée. "Je vais aller chercher un peu plus de bois pour la nuit, dit le jeune moine, mais d'abord il faut que j'aille placer ces pierres ainsi que cet amadou dans la caverne afin qu'ils restent secs." Ceci dit, il réarrangea la couverture sur les épaules de son aîné, posa près de lui une écuelle d'eau et alla déposer les pierres et ce qui lui servait d'amadou dans la caverne, à un endroit situé près de la boîte à orge.

Quittant la caverne, le jeune moine jeta du bois sur le feu en s'assurant que son vieux maître ne risquait pas de se faire roussir par quelque flamme égarée, puis il se dirigea d'un bon pas vers le lieu où les marchands avaient campé. Il croyait qu'ils y avaient laissé du bois, ce qui n'était pas le cas. Toutefois, il y avait mieux que cela : en effet, les caravaniers avaient oublié un récipient métallique qui, sans nul doute, avait dû tomber d'un chargement sans que personne s'en aperçoive, pendant que l'on attelait les yacks ou lorsque la caravane s'était ébranlée. Peut-être que l'une des bêtes avait heurté ce récipient de son sabot et qu'il était tombé derrière un rocher. Dans les circonstances du moment, cet objet représentait un véritable trésor pour le jeune moine. Maintenant, on pouvait faire chauffer de l'eau ! Un gros piquet se cachait sous le chaudron. Le jeune homme ignorait à quoi il pouvait bien servir ; il n'en avait pas la moindre idée, mais était persuadé qu'il POURRAIT éventuellement se révéler de quelque utilité.

Fouillant méthodiquement aux alentours du bouquet d'arbres, il ne tarda pas à amasser une pile de bois fort considérable. Voyage après voyage, il se rendit à la caverne, traînant des branches, transportant des brindilles. Il ne raconta pas au vieil ermite ce qu'il avait trouvé ; il voulait d'abord pouvoir rester auprès de lui afin de savourer la joie que le vieil homme ne manquerait pas de ressentir en ayant de l'eau chaude. En effet, il avait bien du thé, car le marchand lui en avait donné, mais jusqu'à maintenant, il n'avait aucun moyen de faire chauffer de l'eau.

Le dernier chargement de bois était si léger qu'il ne valait pas un voyage. Le jeune moine circula aux alentours afin de trouver une branche de grosseur respectable. Près d'un buisson proche du bord de l'eau, il avisa un tas de vieilles guenilles. Comment ces loques étaient-elles parvenues là ? Il ne pouvait le dire. L'étonnement fit place au désir. Il avança afin de ramasser les guenilles et sursauta violemment lorsqu'il réalisa qu'un grognement en sortait ! Se penchant, il réalisa que ce qu'il avait pris pour des guenilles était un homme d'une maigreur incroyable. Autour du cou, il portait une cangue, une masse de bois dont chaque côté devait avoir environ deux pieds et demi (75 cm). Le carcan était divisé en deux parties retenues ensemble d'un côté par une charnière et, de l'autre, par un fermoir et un cadenas. Le centre de la pièce de bois était creusé de façon à pouvoir s'adapter au cou de celui qui portait cet instrument de supplice. L'homme était un véritable squelette vivant.

Le jeune moine s'agenouilla et poussa de côté les branches du buisson. Puis, se relevant, il se dépêcha vers l'eau pour remplir son écuelle. Il retourna rapidement auprès du blessé et fit couler de l'eau dans sa bouche légèrement entrouverte. L'homme remua et ouvrit les yeux. Il eut un soupir de soulagement en voyant le moine penché sur lui. "J'ai essayé de boire, murmura-t-il, et je suis tombé à l'eau. Avec ces bois j'ai flotté et j'ai failli me noyer. Je suis resté dans l'eau pendant des jours entiers et c'est seulement récemment que j'ai pu en sortir." Il fit une pause, à bout de forces. Le jeune moine lui redonna de l'eau, puis de la farine d'orge mélangée à ce liquide." Pouvez-vous m'enlever cette chose ? demanda l'homme. Si vous frappez cette serrure de côté entre deux pierres, elle s'ouvrira toute seule."

Le jeune moine se releva et se rendit au bord du lac pour y ramasser deux pierres de taille respectable. Il retourna auprès de l'homme et plaça la plus grosse pierre sous l'un des bords du cadenas, tandis qu'avec l'autre pierre, il assénait un coup vigoureux sur la ferrure. "Essayez de l'autre côté, dit l'homme, et frappez là où la goupille traverse. Ensuite, tirez FORT vers le bas." Le jeune moine tourna soigneusement le cadenas afin de le changer de côté et lui asséna un solide coup de pierre à l'endroit qu'on lui avait indiqué. Tirant ensuite vigoureusement vers le bas, il fut récompensé de ses efforts par un craquement de ferraille rouillée, et la serrure céda. Le moine ouvrit délicatement la massive pièce de bois et libéra le cou du supplicié, qui était si profondément irrité que le sang suintait.

"Nous allons brûler ce bois, dit le jeune moine. Ce serait vraiment dommage de le gaspiller."

 

CHAPITRE TROIS

 

Pendant un moment, le jeune moine resta assis sur le sol, tenant entre ses mains la tête du malade et tentant de lui faire avaler de petites doses de tsampa. Finalement, il se leva et dit : "Je dois vous transporter à la caverne de l'Ermite." Ceci dit, il souleva l'homme et parvint à le charger sur l'une de ses épaules, la tête en bas, plié comme un tapis que l'on aurait roulé. Titubant sous le poids, il réussit à sortir du bosquet et à se traîner sur la piste pierreuse qui menait à la caverne. Finalement, après ce qui lui sembla être un trajet interminable, il s'arrêta auprès du feu et laissa doucement glisser son fardeau sur le sol. "Ô Vénérable ! dit-il, j'ai trouvé cet homme dans un buisson près du lac. Il avait le cou emprisonné dans une cangue et il est très malade. Je lui ai enlevé la cangue et je l'ai amené ici."

Le jeune moine attisa le feu à l'aide d'une branche. Les étincelles s'élevèrent en gerbes et l'air s'emplit d'une bonne odeur de feu de camp. S'arrêtant seulement pour empiler d'autres morceaux de bois, il se retourna vers le vieil ermite. "Une cangue, hein ? dit ce dernier. Cela signifie qu'il s'agit d'un forçat. Mais qu'est-ce qu'un bagnard peut bien avoir à faire dans ces parages ? Peu importe le crime qu'il a commis ; s'il est malade, nous devons tout faire pour l'aider. Peut-être que l'homme peut parler ?"

"Oui, Ô Vénérable ! balbutia l'homme d'une faible voix. Je suis bien trop près du terme de mon existence pour que l'on puisse m'aider sur le plan physique. J'ai simplement besoin que l'on m'assiste sur le plan spirituel de façon à ce que je puisse mourir en paix. Puis-je vous parler ?"

"Mais certainement, répondit le vieil ermite. Parle et nous t'écouterons."

Le malade humecta ses lèvres avec l'eau que lui passa le jeune moine, s'éclaircit la gorge et dit : "J'étais un orfèvre prospère de la Cité de Lhassa. Les affaires marchaient bien ; même les lamaseries me donnaient du travail. Puis, Enfer et Putréfaction ! vinrent les marchands indiens qui bradèrent de la camelote à bon marché provenant des bazars de leur pays ; de la quincaillerie qu'ils disaient "fabriquée en série". De la marchandise inférieure, mal finie, que je n'oserais toucher avec des pincettes. Mes affaires périclitèrent. L'argent commença à manquer à la maison. Ma femme ne put faire face à ce coup du sort et alla réchauffer la couche d'un autre, le lit d'un riche marchand qui la convoitait déjà avant que je ne me marie, un commerçant qui n'avait pas encore souffert de la concurrence des Indiens. Je n'avais personne pour m'aider, personne pour se soucier de moi, personne au monde."

Terrassé par ses pensées amères, il s'arrêta. Le vieil ermite et le jeune moine demeurèrent silencieux, attendant qu'il se reprenne. Enfin, il poursuivit : "La concurrence s'accrût, puis de Chine vint un homme qui apporta de la marchandise encore meilleur marché que celle de l'Indien, et ce, à pleins chargements de yacks. Mes affaires cessèrent. Je ne possédais plus que de maigres stocks dont personne ne voulait. Finalement, un marchand indien vint me voir et m'offrit un prix ridiculement bas pour ma demeure et pour tout ce qui s'y trouvait. Je refusai. Il se gaussa de moi en me disant que, bientôt, il aurait le tout pour rien. Ulcéré et affamé, je perdis mon calme et le jetai hors de ma maison. Il tomba sur la tête en plein sur la chaussée et se fendit la tempe sur une pierre mal placée."

Une fois de plus, perdu dans ses pensées, le malade interrompit son récit. Une fois de plus, ceux qui l'écoutaient gardèrent le silence, tandis qu'ils attendaient qu'il continuât sa confession. "Je fus entouré par une véritable foule, poursuivit-il. Certains rejetaient le blâme sur moi, tandis que d'autres témoignaient en ma faveur. Je fus rapidement traîné devant un magistrat à qui l'on raconta toute l'histoire. Certains témoignèrent contre moi, d'autres pour moi. Le juge ne délibéra qu'un court moment avant de me condamner à porter la cangue pendant un an. On alla chercher le carcan qui fut verrouillé autour de mon cou. Avec cet instrument de torture, je ne pouvais pas me nourrir ni boire, mais devais toujours m'en remettre à la charité publique. Je ne pouvais pas travailler et devais déambuler en mendiant, non seulement pour obtenir de la nourriture, mais également pour trouver quelqu'un qui puisse me la porter à la bouche. Je ne pouvais pas m'allonger et devais toujours demeurer debout ou assis.

Il pâlit un peu plus et parut sur le point de s'évanouir. Le jeune moine dit : "Ô Vénérable ! j'ai trouvé un récipient sur l'emplacement du camp des marchands. Je vais aller le chercher et faire du thé." Se levant précipitamment, il emprunta la piste et se dirigea vers l'endroit où il avait laissé le récipient, le pieu et la cangue. Jetant un coup d'oeil aux alentours et fouillant les taillis avoisinant l'ancien campement, il trouva un crochet qui, de toute évidence, s'adaptait au récipient. Après avoir frotté ce dernier avec du sable, il le remplit d'eau puis remonta par la piste en transportant l'eau, le crochet, le pieu et la cangue. Il fut vite de retour et, avec une joie non dissimulée, jeta la lourde cangue au feu. Il y eut une gerbe d'étincelles, puis des volutes de fumée tandis qu'une vigoureuse colonne de flammes s'élevait du trou de l'instrument de torture qui avait si cruellement emprisonné le cou du malheureux orfèvre.

Le jeune moine se précipita dans la caverne et en ressortit portant les paquets que le marchand lui avait récemment donnés. Du thé en pain et un gros morceau de beurre de yack ; du beurre un peu rance, un peu poussiéreux, mais que l'on pouvait tout de même qualifier de beurre. Il avait également une rare friandise : un petit sac de sucre brun. Une fois près du feu, il glissa un bâton fraîchement écorcé dans l'anse du récipient qu'il plaça au milieu du feu qui ronflait bellement. Retirant son bâton, il le rangea soigneusement de côté. Le pain de thé avait déjà été fragmenté en certains endroits ; le moine choisit donc quelques petits morceaux qu'il laissa tomber dans l'eau qui commençait à bouillir. A l'aide d'une pierre plate, il trancha le quart de ce qu'il possédait comme beurre et le lança dans l'eau, qui maintenant bouillonnait. Le beurre fondit et remonta à la surface du liquide où il forma une épaisse couche flottante de matière grasse. Une petite parcelle de borax, prélevée sur l'un des gros morceaux trouvés dans le sac de thé, fut ajouté au mélange afin d'améliorer sa saveur, puis — ô merveille ! — une bonne poignée de sucre brun. Empoignant le bâton récemment écorcé, le jeune moine brassa vigoureusement cette mixture, dont la surface était maintenant recouverte de vapeur ; il glissa son bâton sous l'anse du récipient et le souleva.

Le vieil ermite avait épié ces préparatifs avec un vif intérêt et en avait suivi à l'ouïe toutes les étapes. Sans qu'on lui dise quoi que ce soit, il tendait maintenant son écuelle. Le jeune moine s'en saisit et, après avoir écumé la boisson recouverte d'une mousse douteuse, remplit à moitié l'écuelle du vieillard avant de la lui rendre avec tous les soins souhaitables. Le forçat fit comprendre en chuchotant qu'il portait un bol dans ses guenilles. Une fois l'objet trouvé, on lui offrit une pleine mesure de thé, car on savait pertinemment qu'ayant bonne vue, il n'en ferait point tomber à côté. Le jeune moine remplit sa propre écuelle et se pencha en arrière pour la boire avec le soupir de satisfaction de ceux qui ont travaillé dur pour obtenir quelque chose. Tout fut silencieux pendant de longs instants, tandis que chacun était absorbé dans ses pensées. De temps en temps, le jeune moine se levait pour remplir les écuelles de ses compagnons ou bien la sienne.

L'obscurité tombait. Un vent glacial et plaintif soufflait dans les arbres, arrachant aux feuilles des soupirs de protestation. Les eaux du lac se ridèrent, se soulevèrent et des vaguelettes frémirent et soupirèrent sur les galets de la grève. Doucement, le jeune moine prit le vieil ermite par la main et le conduisit à l'intérieur de la caverne, maintenant devenue obscure, puis il retourna chercher le malade. Ce dernier s'éveilla alors que le jeune moine le soulevait. "Je dois parler, dit-il, car je sens que la vie va bientôt m'abandonner." Le jeune moine le transporta dans la caverne, creusa une niche pour son bassin et arrangea un petit monticule pour sa tête. Il ressortit afin d'entourer le feu de terre sablonneuse destinée à l'humidifier et à conserver la braise pendant la nuit. Le lendemain, les cendres rougeoieraient encore et il serait alors facile de ranimer le feu jusqu'à ce qu'il devienne flamme vigoureuse.

Des trois hommes : de l'Ancien, de l'homme mûr et de l'adolescent, tous trois assis ou allongés l'un près de l'autre, ce fut le forçat qui prit la parole une fois de plus. "Mon temps tire à sa fin, dit-il. Je sens que mes ancêtres s'apprêtent à me saluer et à me souhaiter la bienvenue. Pendant toute une année, j'ai souffert et j'ai crevé de faim. Pendant toute une année, j'ai erré entre Lhassa et Phari, entre Phari et Lhassa, recherchant de la nourriture, cherchant de l'aide, cherchant toujours. J'ai vu de grands lamas qui me traitaient avec mépris, tandis que d'autres me prodiguaient de la compassion. J'ai vu des gens infiniment humbles se priver du nécessaire pour me le donner. Pendant toute une année, j'ai erré comme le dernier des nomades. J'ai dû me battre avec les chiens pour leur arracher leurs restes et pour ensuite constater que je ne pouvais rien porter à ma bouche." Il s'arrêta et prit une gorgée de thé froid qui se trouvait près de lui et que le beurre figé avait maintenant épaissi.

"Mais comment as-tu fait pour te rendre jusqu'à nous ?" demanda le vieil ermite de sa voix mal assurée.

"Alors que je me trouvais à l'autre bout du lac, je me suis penché pour boire, la cangue m'a fait perdre l'équilibre et je suis tombé à l'eau. Un vent violent me poussa sur l'eau. Je vis la nuit, puis le jour, puis la nuit qui suivit, puis le jour d'après. Les oiseaux se perchaient sur la cangue et tentaient de me crever les yeux, mais je parvins à crier et à les faire fuir. J'ai continué à dériver à une allure rapide jusqu'à ce que je perde conscience et que je ne sache plus depuis quand je dérivais. Plus tôt dans la journée, mes pieds touchèrent le fond du lac, ce qui me réveilla. Un vautour tournait au-dessus de moi : alors je me suis mis à me battre et à ramper sur le sol jusqu'à ce que je tombe la tête la première dans le bosquet où le jeune père m'a trouvé. Je suis épuisé ; je suis rendu au bout de mes forces et, très bientôt, je serai dans les Champs Célestes."

"Repose-toi cette nuit, dit le vieil ermite, les Esprits Nocturnes sont agités. Nous devons entreprendre notre voyage astral avant qu'il ne soit trop tard." À l'aide de son gros bâton il se mit debout et gagna tant bien que mal l'arrière de la caverne. Le jeune moine donna un peu de tsampa au malade, l'installa plus confortablement, s'allongea et entreprit, avant de s'endormir, de récapituler mentalement tout ce qui était arrivé au cours de la journée. La lune s'éleva jusqu'à son zénith et, majestueusement, traversa le firmament d'un bout à l'autre. Les bruits nocturnes se modifiaient d'une heure à l'autre. Là, des insectes bourdonnaient, stridulaient, grésillaient, tandis que, de beaucoup plus loin, parvenait le cri strident d'un oiseau de nuit. La chaîne de montagnes gémit, tandis que ses rochers se contractaient sous l'influence de l'air froid de la nuit. Plus près, on entendit le fracas d'une chute de pierre alors que roches et débris de toutes sortes se précipitaient vers le sol désormais marqué par les empreintes de ce phénomène comme par une sorte de gigantesque tatouage. Un rongeur nocturne appela sa femelle d'une manière impérative ; une foule de choses inconnues se manifestèrent ou murmurèrent parmi les chuchotements qui agitaient les sables. Graduellement, les étoiles pâlirent et les premiers rayons annonçant l'aurore déchirèrent le voile de la nuit.

Soudainement, le jeune moine se dressa sur son séant comme s'il avait reçu une décharge électrique. Assis, pleinement éveillé, écarquillant les yeux en vain, il tentait de percer l'intense obscurité de la caverne. Il retint sa respiration et se concentra sur les bruits qu'il lui semblait avoir entendus. Ce ne pouvait être un voleur, raisonna-t-il, car tout le monde savait que le vieil ermite ne possédait rien. Le vieil ermite ! Était-il malade ? pensa soudainement le jeune homme ; il se mit debout et se dirigea à tâtons, précautionneusement, vers le fond de la caverne. "Ô Vénérable ! y a-t-il quelque chose qui ne va pas ?" demanda-t-il.

Il entendit le vieillard remuer : "Oui... C'est peut-être notre invité ?" Le jeune homme se sentit ridicule, car il avait complètement oublié le prisonnier. Se retournant, il se précipita vers l'entrée de la caverne, qui se présentait comme une forme indistincte et grise. Ouf ! le feu qu'il avait si bien protégé brûlait toujours. Le jeune moine saisit un bâton et le jeta là où les braises étaient le plus rouges et souffla avec régularité. Des flammes apparurent tandis qu'il empilait d'autres morceaux de bois sur le feu qui commençait à prendre de l'ampleur. A ce moment-là, le bout de son premier bâton était suffisamment enflammé pour qu'il prenne cette torche improvisée et retourne promptement dans la caverne.

Le brandon enflammé faisait danser sinistrement les ombres sur les parois de l'antre. Le jeune moine sursauta lorsqu'une forme se dessina dans cette faible lueur. C'était le vieil ermite. Pelotonné, les jambes ramenées sur la poitrine, le forçat, quant à lui, gisait aux pieds du jeune moine. Les lueurs de la torche se reflétaient dans ses yeux grands ouverts, qui, de ce fait, avaient l'air de papilloter. La bouche de l'homme était ouverte, et, aux commissures des lèvres, on pouvait voir un mince filet de sang séché qui descendait sur les joues pour se terminer en des caillots boursouflés près des oreilles. Soudainement, on entendit un gargouillement particulièrement bruyant, le corps de l'ex-orfèvre se contracta d'une manière spasmodique, se courba tel un arc prêt à tirer, puis se détendit violemment en une exhalation finale. Le corps craqua et il y eut un gargouillement d'humeurs. Les membres retombèrent mollement et les traits du visage prirent une apparence de flaccidité.

Le vieil ermite et le jeune moine psalmodièrent à l'unisson le Service pour la Libération des Âmes et donnèrent des instructions télépathiques pour faciliter le voyage du défunt vers les Champs Célestes. À l'extérieur, la lumière devint plus intense. Les oiseaux commencèrent à chanter la gloire de cette journée naissante, mais ici, c'était la mort.

"Il faudra enlever le corps, dit le vieil ermite. Tu dois le démembrer et en ôter les viscères afin que les vautours lui assurent un ensevelissement aérien digne de ce nom."

"Mais nous n'avons pas de couteau, Ô Vénérable !" protesta le jeune moine.

"J'ai un couteau, répliqua l'ermite, un couteau que j'ai soigneusement conservé afin que mon propre ensevelissement puisse se dérouler suivant les règles. Le voici. Fais ton devoir et rends-moi ce couteau après."

Non sans réticences, le jeune moine souleva le cadavre et le transporta à l'extérieur. Près de la chute de pierres se trouvait une grande dalle naturelle. Au prix de multiples efforts, il parvint à hisser le corps qu'il étendit sur la surface plane et enleva les haillons douteux qui y adhéraient. Haut dans le ciel, on entendait le froissement de lourdes ailes attirées par l'odeur de la mort : les premiers vautours avaient fait leur apparition. En frissonnant, le jeune moine plongea la pointe du couteau dans le maigre abdomen et commença à tirer vers le bas. Les intestins sortirent en ballonnant de la blessure béante. Il saisit rapidement les entrailles visqueuses et les retira de la cavité abdominale. Sur le roc, il posa le coeur, le foie, les reins et l'estomac. Entaillant, tordant, il parvint à sectionner les bras et les jambes. Son propre corps couvert de sang, fuyant ce spectacle horrible, il se précipita vers le lac, sauta dans l'eau, se frotta à maintes reprises avec des poignées de sable fin et détrempé. Il lava soigneusement le couteau du vieil ermite et le récura avec du sable.

Maintenant, il frissonnait de froid et d'émotion tandis qu'un vent glacé soufflait sur son corps dénudé. L'eau qui ruisselait le fit presque penser aux doigts de la mort traçant des sillons sur sa peau frémissante. Il sortit prestement de l'eau, se secoua comme un chien et se mit à courir afin d'emmagasiner quelque chaleur dans son corps. Près de l'entrée de la caverne, il ramassa sa robe qu'il enfila. Il l'avait préalablement enlevée afin de ne pas la salir au contact du mort qu'il avait démembré. Avant de pénétrer dans l'antre, il se rappela que sa tâche n'était pas encore terminée ; lentement, il refit le chemin qui le menait à la dalle de pierre où les vautours se battaient encore afin de s'arracher les meilleurs morceaux. Le jeune homme fut surpris de constater combien il restait peu de chose du corps. Quelques vautours, perchés sur des rochers avoisinants, lissaient placidement leurs plumes d'un air satisfait ; d'autres, pleins d'espoir, donnaient de grands coups de bec entre les côtes décharnées du cadavre. Déjà, ils avaient arraché toute la peau adhérant à la tête et le crâne était dénudé.

Après avoir ramassé une lourde pierre, le jeune moine la laissa retomber avec force sur le crâne du squelette, qui se fracassa comme une coquille d'oeuf, et — comme prévu — la cervelle se trouva exposée à l'intention des éternels affamés que sont les oiseaux de proie. Puis, après avoir ramassé les guenilles et l'écuelle du mort, il se précipita vers le feu et jeta ces effets personnels dans le brasier. D'un côté, encore rouges, gisaient les pièces métalliques de la cangue, les seuls et derniers vestiges de ce qui avait un jour été un riche artisan possédant une femme, des maisons, un grand talent. Le jeune moine médita un moment sur ces choses, se retourna et entra dans la caverne.

Le vieil ermite était assis en méditation, mais il se leva lorsque son disciple approcha. "L'Homme est éphémère, l'Homme est fragile, dit-il ; la Vie sur Terre n'est qu'illusion et la Plus Grande des Réalités se trouve au-delà. Nous allons rompre notre jeûne, puis poursuivre la communication du Savoir, car tant que je ne t'aurai pas TOUT dit, je ne pourrai quitter mon enveloppe charnelle ; et puis, je veux que tu fasses pour moi la même chose que tu viens de faire pour notre ami le forçat. Toutefois, mangeons maintenant, car nous devons garder nos forces le mieux que nous le pouvons. Va chercher de l'eau et fais-la chauffer. Maintenant que ma fin est proche, je peux accorder à mon corps cette petite concession."

Le jeune moine ramassa le récipient, sortit de la caverne et se rendit au bord du lac, évitant soigneusement l'endroit où il s'était lavé du sang du mort. Il récura soigneusement le récipient à l'intérieur puis à l'extérieur et récura non moins soigneusement l'écuelle du vieil ermite ainsi que la sienne. Il remplit son récipient d'eau et le plaça dans sa main gauche, tandis que, de la main droite, il se mit à traîner une très lourde branche. Un vautour solitaire descendit en planant afin de voir ce qui était arrivé. Il toucha terre lourdement, se traîna maladroitement sur le sol, puis reprit son envol en laissant échapper un piaillement de colère et de dépit. Plus loin, à gauche, un vautour rassasié tentait vainement de s'envoler. Il courut, fit un saut et, énergiquement, se mit à battre des ailes. Mais il avait trop mangé. Il abandonna finalement et, honteusement, enfouit sa tête sous son aile et entreprit de dormir en attendant que la Nature veuille bien réduire son poids. Le jeune moine s'amusa à l'idée que même les vautours pouvaient trop manger et il se demanda tristement ce que trop manger pouvait bien signifier. Comme la plupart des moines, il n'avait jamais assez à manger et se sentait toujours, dans une certaine mesure, affamé.

Mais il fallait faire le thé, car le Temps ne demeurait pas immobile. Le novice déposa le récipient sur le feu et entra dans la caverne pour aller y prendre le thé, le beurre, le borax et le sucre. Le vieil ermite, assis, surveillait les préparatifs.

Et puis, on ne peut pas rester trop longtemps à prendre le thé lorsque la flamme vitale vacille et que les forces d'un vieillard l'abandonnent lentement. Peu après, le vieil ermite s'installa confortablement tandis que le jeune moine s'occupait du feu, ce précieux feu de ‘l'Ancien’ que celui-ci retrouvait après s'en être passé pendant près de soixante années ; années de froid, années d'abnégation complète de soi, années de faim et de privations auxquelles seule la mort pouvait mettre un terme. Des années au cours desquelles ce qui ne semblait être qu'une futile existence d'ermite en toutes autres circonstances se trouvait allégé par le fait qu'après tout, au bout de tout cela, il existait une TÂCHE à accomplir ! Le jeune moine rentra dans la caverne en répandant autour de lui une odeur de bois fraîchement brûlé. Il s'empressa de s'asseoir devant son maître.

"Il y a si longtemps, en cet Endroit éloigné, je reposai sur cette étrange plate-forme métallique. L'homme, mon ravisseur, me faisait clairement entendre que je n'étais pas là pour mon bon plaisir, mais pour le leur, afin d'être un Dépositaire du Savoir, dit le vieillard. Je répondis : "Comment pourrais-je m'intéresser à tout cela de façon intelligente si je n'ai simplement que le statut de captif, un captif qui ne tient aucunement à coopérer et qui n'a pas la plus vague idée de l'endroit où il se trouve et de la raison pour laquelle il s'y trouve ? Comment PUIS-JE m'intéresser à quoi que ce soit alors que vous me considérez comme moins que de la poussière ? On m'a traité plus mal que nous traitons un cadavre destiné aux vautours. Nous, nous faisons preuve de respect envers les morts comme envers les vivants, mais vous, vous me traitez avec aussi peu de civilité que l'on traite quelque excrément que l'on se propose de jeter dans un champ. Malgré tout, vous vous prétendez civilisés, si toutefois ce mot signifie quelque chose pour vous !"

"L'homme fut visiblement ébranlé et même pas mal impressionné par mon emportement. Je l'entendis faire les cent pas dans la pièce. En avant ; un raclement de pieds tandis qu'il faisait demi-tour ; en arrière ; puis encore en avant. Soudainement, il s'arrêta près de moi et me dit : "Je vais consulter mon supérieur." Il s'en alla rapidement et, de toute évidence, ramassa quelque objet dur. J'entendis quelque chose comme un vrrr... vrrr... vrrr... et ensuite un rrr... rrr... rrr... Un cliquetis métallique aigu et un son saccadé sortaient dudit objet. J'estimai qu'il s'agissait de paroles. L'homme à qui je m'étais précédemment adressé parlait abondamment en émettant les mêmes sons bizarres. Il était clair qu'une discussion était en cours, et elle dura quelques minutes.

"Tout d'abord, je vais te montrer cette pièce, me dit mon interlocuteur. Je vais te parler de nous, te dire qui nous sommes, ce que nous faisons, et je vais essayer d'obtenir ta coopération par compréhension. Premièrement, voici ta vue."

"J'aperçus la lumière, puis la vue me revint. Une bien drôle de vue, en vérité ; je me trouvais à regarder la pointe du menton de l'homme ainsi que le dessous de ses narines. Pour une raison que j'ignore, à la vue des poils dans ses narines, je me mis à rire. Il se pencha et l'un de ses yeux occupa entièrement mon champ de vision. "Oh ! s'exclama-t-il, quelqu'un a renversé la boîte." Le monde se mit à tourner autour de moi, mon estomac se souleva, je me sentis nauséeux et j'eus le vertige. "Oh ! je suis désolé, me dit l'homme, j'aurais dû éteindre avant de tourner la boîte. Ne fais rien, tu te sentiras mieux dans un petit moment. Ce sont des choses qui arrivent !"

"Maintenant, je pouvais me voir. Ce fut une expérience horrifiante que d'apercevoir mon corps aussi exsangue et avec autant de tubes et de sondes qui en sortaient. Je fus également stupéfait de me voir ainsi et de réaliser que mes paupières étaient fermées. J'étais allongé sur ce qui semblait être une mince plaque de métal supportée par un unique pilier. Au pied du pilier j'apercevais un certain nombre de pédales tandis que, près de moi, il y avait une tige supportant des bouteilles de verre remplies de liquides multicolores. L'homme me dit : "Tu te trouves sur une table d'opération. Avec ces pédales — il les toucha —, nous pouvons te placer dans n'importe quelle position." Il pesa sur l'une d'elles et la table tourna. Il en toucha une autre et la table s'inclina jusqu'à ce que j'eus peur de tomber. Une autre, et la table s'éleva de telle façon que je pus voir dessous. Bref, ce fut une expérience d'une étrangeté inquiétante qui me causa des sensations extrêmement bizarres dans l'estomac.

"Visiblement, les murs étaient faits d'un métal d'une couleur verte des plus plaisantes. Jamais auparavant je n'avais vu une matière d'une telle qualité, une surface aussi lisse, aussi exempte d'imperfections. Il était clair que l'on avait dû employer un système de jointures spéciales, car on n'en voyait nulle part, pas même là où les murs, le plancher ou le plafond commençaient ou finissaient. On pouvait dire que les murs ‘coulaient’ littéralement dans le plancher ou dans le plafond. Nul coin à angle aigu, nulle arête. Puis, une section du mur glissa sur le côté avec ce bruit de roulement métallique que j'avais appris à si bien reconnaître. Une étrange tête se montra dans l'embrasure, jeta rapidement un regard circulaire puis rentra aussi brusquement ; le mur se referma.

Sur le mur devant moi, il y avait tout un assortiment de petites fenêtres dont certaines avaient la taille d'une large paume d'homme. Derrière ces fenêtres, on apercevait des aiguilles, arrêtées sur diverses marques rouges ou noires. Certaines fenêtres rectangulaires, de plus grande taille, attirèrent particulièrement mon attention ; une lueur bleuâtre presque mystique en émanait. D'étranges taches de lumière sautillaient et dansaient selon un tracé incompréhensible, tandis que dans une autre fenêtre une ligne d'un brun rougeâtre ondulait de haut en bas selon d'insolites formes rythmiques rappelant — c'est du moins ce que je pensai — la danse du serpent. L'homme — celui que j'appellerai mon Ravisseur — sourit en voyant que je prenais intérêt à ces choses. "Tous ces instruments donnent des indications ayant rapport à TOI, me dit-il, et ici on trouve des données se rapportant à neuf ondes venant de ton cerveau. Neuf ondes sinusoïdales séparées avec, en surimposition, la production électrique de ton cerveau. Elles montrent que tu possèdes une capacité mentale supérieure. Elles montrent que tu possèdes une remarquable facilité de mémorisation, ce qui prouve ton aptitude à t'acquitter de ta tâche."

"Tournant très doucement la boîte à voir, il me montra une étrange verrerie qui se trouvait auparavant en dehors de mon champ de vision. "Ces appareils, expliqua-t-il, te nourrissent continuellement par tes veines et extraient tous les déchets qui se trouvent dans ton sang. Ces autres choses drainent d'autres déchets de ton corps. Nous sommes maintenant prêts à améliorer ton état de santé de façon à ce que tu sois capable de supporter le choc qui ne manquera pas de se produire lorsque nous t'aurons fait voir tout ce que nous avons à te montrer. Oui, il se produira un choc, car peu importe que tu te considères comme un prêtre éduqué : comparé à nous, tu n'es que le plus bas et le plus ignorant des sauvages ; ce qui, pour nous, appartient au domaine du quotidien, constituerait pour toi une suite de miracles incroyables ; c'est pourquoi une première prise de contact avec notre science est susceptible de provoquer chez toi un sérieux choc psychique. Nous devons toutefois prendre ce risque, car il EXISTE un risque, malgré le fait que nous mettions tout en oeuvre pour le minimiser."

"Il se mit à rire et me dit : "Au cours des services qui se déroulent dans vos temples, vous faites grand cas des sons émis par le corps. (Oh ! oui... je suis bien informé sur vos services.) Mais as-tu déjà RÉELLEMENT entendu les bruits émis par le corps ? Écoute !" Se retournant, il se dirigea vers le mur, où il pressa un bouton d'un blanc étincelant. Immédiatement, d'une multitude de petits trous sortirent des bruits que je reconnus pour des sons émis par le corps humain. Il sourit, tourna un autre bouton ; les bruits s'intensifièrent et remplirent la pièce entière. Boum ! Boum ! faisaient les battements de mon coeur. Ils atteignirent une telle amplitude que la verrerie qui se trouvait derrière moi se mit à tintinnabuler de concert avec eux. Il toucha une fois de plus le bouton ; les bruits cardiaques disparurent et furent remplacés par un gargouillement de liquides corporels, un gargouillement aussi bruyant qu'un ruisseau de montagne se précipitant dans son lit pierreux, pressé d'atteindre la mer, loin, loin de là. Ensuite, on put entendre un sifflement de gaz dont le bruit rappelait une tempête courbant les branches des fiers géants de la forêt ; puis ce furent des bruits de chute, d'éclaboussements, comme si l'on précipitait de gros rochers dans quelque lac insondable. "Ton corps, dit-il, ce sont les bruits de ton corps. Nous savons TOUT sur lui."

"Mais, Ravisseur Dédaigné, dis-je, CECI n'a rien de miraculeux, CECI n'a rien de merveilleux. Nous, pauvres et ignorants sauvages, pouvons faire aussi bien que cela, ici même, au Tibet. Nous aussi sommes capables d'amplifier les sons — pas aussi fort que cela, je le concède — mais nous pouvons tout de même le faire. Nous pouvons également détacher l'âme du corps... et la ramener."

"Vous le pouvez ?" Il me regarda d'un air railleur et me dit : "Tu ne te laisses pas facilement impressionner, hein ? Tu nous considères toujours comme des ennemis, des ravisseurs, hein ?"

"Monsieur ! répliquai-je, vous n'avez pas encore fait preuve d'amitié à mon égard ; vous ne m'avez donné aucune raison de vous faire confiance ou de coopérer avec vous. Vous faites de moi un captif paralysé comme les guêpes paralysent leur proie. De plus, certains d'entre vous m'apparaissent comme des diables ; nous possédons des images de ces derniers et nous les maudissons comme des créatures de cauchemar sorties de quelque monde infernal. Et pourtant, ici, ils semblent faire partie de vos fréquentations."

"Les apparences peuvent être trompeuses, répondit-il. Certaines de ces personnes peuvent être les plus gentilles qui soient. D'autres, avec leur air angélique, sont capables de se rabaisser à commettre toutes les turpitudes que leur esprit pervers peut leur inspirer. Et pourtant, toi, oui TOI, comme tous les sauvages, tu te laisses influencer par les apparences extérieures d'une personne."

"Monsieur ! répondis-je, je dois encore décider de quel côté vos intérêts se situent : du côté du bien ou du côté du mal. S'ils se trouvent du côté du bien et que vous parveniez à m'en persuader, alors — seulement alors — coopérerai-je avec vous. Dans la négative, j'utiliserai tous les moyens à ma disposition pour aller à l'encontre des buts que vous cherchez à atteindre, peu importent les risques que je pourrai courir."

"Mais sûrement, me répondit-il quelque peu vertement, tu seras d'accord avec moi pour admettre que nous t'avons sauvé la vie alors que tu étais malade et près de mourir de faim ?"

"Je pris mon expression la plus sinistre tandis que je répliquais : "Sauvé la vie... mais pour QUOI faire ? J'étais en route pour les Champs Célestes et vous m'avez ramené de force. Rien de ce que vous pourriez faire maintenant ne serait plus cruel. Qu'est-ce que la vie pour un aveugle ? Comment un aveugle peut-il étudier ? Et la nourriture ? Comment vais-je me procurer ma nourriture maintenant ? Non ! vous n'avez pas fait preuve de bonté à mon égard en prolongeant ma vie ; d'ailleurs vous m'avez déjà dit que je n'étais pas là pour mon plaisir, mais pour accomplir VOS desseins. Où est la bonté dans tout cela ? Vous m'avez ligoté sur ce perchoir et je suis le jouet de vos femmes. Le bien ? Et de quel bien parlez-vous ?"

"Il continuait à me regarder, les mains sur les hanches. "Oui, dit-il enfin, dans ton optique, nous n'avons pas fait preuve de bonté à ton égard, n'est-ce pas ? Peut-être parviendrai-je à te convaincre, après tout, et alors tu te RENDRAS vraiment utile." Il se retourna et se dirigea vers le mur. Cette fois, je vis ce qu'il faisait. Il se tenait face à un carré rempli de petits trous et poussa ensuite un bouton noir. Une lumière s'alluma au-dessus du carré criblé de trous et s'amplifia jusqu'à devenir un brouillard lumineux. À ma stupéfaction, un visage puis une tête se dessinèrent en couleurs éclatantes. Mon ravisseur parla longuement dans cette langue étrange et baroque, puis s'arrêta. Je fus littéralement pétrifié lorsque je vis la tête se retourner dans ma direction et ses épais sourcils se soulever. Puis, un petit sourire inquiétant se dessina aux commissures des lèvres de l'apparition. Il y eut une phrase concise, comme un aboiement, puis la lumière s'évanouit. Le brouillard tourbillonna et sembla littéralement aspiré dans le mur. Mon ravisseur se tourna vers moi : il portait inscrits sur sa figure tous les signes d'une intense satisfaction." Bien, mon ami, dit-il, tu as prouvé que tu avais une âme bien trempée, que tu étais un homme dur en affaires. Maintenant, j'ai la permission de te montrer ce qu'aucune autre personne de ton monde n'a jamais vu."

"Il fit une fois de plus face au mur et heurta du doigt le bouton noir. Le brouillard se forma à nouveau, et, cette fois, on pouvait discerner la tête d'une jeune femme. Mon ravisseur lui parla et, de toute évidence, lui donna des ordres. Elle opina du chef, regarda curieusement dans ma direction, puis son image s'estompa.

"Maintenant, il va nous falloir attendre quelques instants, me dit mon ravisseur. J'ai demandé que l'on m'amène un appareil spécial et je vais te montrer certains endroits de ton monde. Certaines villes. Y aurait-il quelque endroit en particulier que tu désirerais voir ?"

"Je n'ai aucune connaissance de ce monde, répliquai-je. Je n'ai jamais voyagé."

"D'accord, mais tu as sûrement entendu parler de QUELQUE ville !" me dit-il d'un air de remontrance.

"Enfin, oui, répondis-je, j'ai entendu parler de Kalimpong."

"Kalimpong, hein ? Une maigre agglomération frontalière de l'Inde ? Ne peux-tu pas penser à quelque chose de plus reluisant ? Berlin, Londres, Paris, Le Caire ? Tu veux certainement voir quelque chose de mieux que Kalimpong ?"

"Mais, Monsieur, répliquai-je, les villes que vous avez énumérées ne m'intéressent nullement. Ces noms ne me disent rien, sauf que j'ai entendu des marchands parler de ces endroits. Non, cela ne me dit rien. D'ailleurs, dussé-je voir des images de ces villes, je serais incapable de dire si elles sont authentiques ou non. Si ce dispositif extraordinaire dont vous me parlez peut faire tout ce que vous prétendez qu'il peut faire, alors montrez-moi Lhassa. Montrez-moi la Porte de l'Occident, la Cathédrale, le Potala. Ces endroits, je les connais, et cela me permettra de dire si votre dispositif fonctionne vraiment ou s'il s'agit d'un habile tour d'illusionniste."

"Il me regarda avec une expression des plus curieuses, me parut plongé dans un abîme de stupéfaction. Rassemblant ses esprits et se secouant de manière ostensible, il s'exclama : "Un sauvage illettré qui veut m'apprendre à vivre, hein ? Mais ce bonhomme a raison... Après tout, cette ruse paysanne a quelque chose de bon. ÉVIDEMMENT ! il a besoin de points de repère auxquels il puisse se référer et, s'il en est autrement, il ne peut pas être impressionné... Bien ! Bien !"

"Le panneau coulissant fut brutalement poussé et quatre hommes apparurent. Ils manoeuvraient une très grande boîte qui semblait flotter en l'air comme si elle était dénuée de poids, bien qu'il fallût déployer de durs efforts pour entreprendre de la déplacer, pour changer sa direction ou pour l'arrêter. Lentement, la boîte fut poussée dans la chambre où je me trouvais. Pendant quelques instants, tandis qu'ils poussaient et qu'ils tiraient, j'eus peur qu'ils renversent ma table. L'un des hommes bouscula ma boîte à voir. Les girations qui s'ensuivirent me rendirent malade et provoquèrent chez moi de la nausée pendant un certain laps de temps. Enfin, après de multiples palabres, on plaça la boîte contre un mur, directement dans mon champ de vision. Trois des hommes disparurent et refermèrent le panneau en sortant.

"Le quatrième homme et mon ravisseur engagèrent alors une discussion animée ponctuée de nombreux gestes. Finalement, mon ravisseur se retourna vers moi et me déclara : "Il dit que nous ne pouvons pas te faire voir Lhassa parce que cette ville est trop proche ; nous devrions nous trouver plus loin si nous désirions effectuer une mise au point."

"Je ne fis aucun commentaire et ne prêtai aucune attention à ces paroles. Après un court silence, mon ravisseur me dit : "Aimerais-tu voir Berlin ? Bombay ? Calcutta ?"

"Ma réponse fut : "Non, je n'y tiens pas ; ces villes se trouvent bien trop loin pour moi !"

"Il se retourna vers l'autre homme et une discussion pleine d'acrimonie s'ensuivit. L'autre homme semblait être prêt à éclater en sanglots ; il exprima sa frustration en gesticulant puis, désespéré, tomba à genoux devant la boîte. Le devant de cette dernière glissa et je vis ce qui m'apparut comme étant tout simplement une grande fenêtre — et rien d'autre. L'homme retira quelques pièces métalliques de ses vêtements et se glissa derrière l'étrange boîte. De curieuses lumières brillèrent dans la fenêtre, des tourbillons de couleurs informes apparurent. L'image devint sinueuse, coulante, tourbillonnante. Pendant un instant, des ombres se rassemblèrent en une image qui AURAIT pu être interprétée comme celle du Potala, mais, une fois de plus, il aurait également pu s'agir de fumée.

"L'homme se retira de derrière la boîte, grommela quelque chose et s'empressa de quitter la pièce. Mon ravisseur, qui semblait fort contrarié, me dit : "Nous sommes trop près de Lhassa, et il nous est impossible de faire une mise au point. C'est comme si l'on tentait de regarder dans un télescope quelque chose se trouvant en deçà de la limite de mise au point de cet instrument. De loin, cela fonctionne bien, mais AUCUN télescope ne peut capter nettement l'image d'un objet situé trop près de lui. Nous nous trouvons ici dans la même situation. Est-ce que tu me suis ?"

"Monsieur, répondis-je, vous parlez de choses que je n'entends point. Quel est ce télescope dont vous me parlez ? Je n'en ai jamais vu. Vous me dites que Lhassa est trop proche ; moi, je dis qu'il faut marcher très longtemps pour y arriver. Comment pouvons-nous dire que cette ville est trop proche ?"

"Une expression d'angoisse put se lire sur le visage de mon ravisseur ; il saisit ses cheveux à pleines mains et, pendant un instant, je pensai qu'il allait se mettre à danser sur le plancher. Il parvint à se calmer au prix d'un grand effort et déclara : "Lorsque tu voyais, n'as-tu jamais porté un objet à tes yeux si près que tu ne parvenais pas à le distinguer avec précision ? Si près que tes yeux ne parvenaient pas à le voir clairement ? C'EST ce que je veux dire : NOUS NE POUVONS EFFECTUER DE MISE AU POINT À SI COURTE DISTANCE !!!"

 

CHAPITRE QUATRE

 

"Je me mis à le regarder, ou c'est du moins l'impression que j'eus, car l'expérience la plus difficile par laquelle un homme puisse passer est d'avoir la tête à un endroit et la vue à plusieurs pieds de là. Bref, je le regardai et pensai : de quelle merveille s'agit-il donc ? L'homme me dit qu'il peut me montrer des villes situées à l'autre bout du monde et pourtant il est incapable de me montrer mon propre pays. Je lui dis : "Monsieur, vous est-il possible de placer quelque chose devant la boîte à vision afin que je puisse juger par moi-même de ce phénomène de mise au point ?"

"Instantanément, il eut un signe de tête affirmatif et jeta un regard circulaire, comme s'il cherchait quoi faire. Enfin, il prit sous ma table une sorte de feuille translucide sur laquelle se trouvaient d'étranges marques, des marques que je n'avais jamais vues auparavant et qui, de toute évidence, constituaient une écriture. Il retourna ce qui me sembla être des feuilles de papier et revint ensuite avec quelque chose qui, apparemment, lui procurait une très grande satisfaction, car il m'adressa un sourire épanoui. Il cacha cet objet derrière son dos et s'approcha de ma boîte à voir.

"Bien, mon ami ! s'exclama-t-il. Voyons ce que nous pouvons faire pour te convaincre." Il glissa quelque chose devant ma boîte à vision très près de celle-ci. À mon grand étonnement, tout ce que je pouvais voir était confus, embrouillé. Il y avait toutefois une différence. Une partie de l'image m'apparaissait comme une tache blanche et l'autre comme une tache noire, mais cela ne signifiait rien pour moi. Rien du tout. Il sourit en voyant mon ébahissement. Je ne pouvais pas le voir sourire, mais je l' "entendais". En effet, les aveugles ont un sixième sens, et je pouvais entendre craquer ses muscles faciaux. Comme il avait souvent souri avant ce moment, je savais ce que ces craquements signifiaient.

"Ah ! dit-il, j'arrive enfin à me faire comprendre, n'est-ce pas ? Maintenant, regarde bien. Dis-moi quand tu seras capable de distinguer ce que je te montre." Très lentement, il éloigna la feuille qui obscurcissait ma vision et, graduellement, je réalisai avec une surprise indescriptible qu'il s'agissait d'un portrait de moi. Je ne prétends pas savoir comment on avait réussi à faire ce portrait, mais je m'y voyais gisant sur la table et regardant les hommes qui transportaient la boîte noire. Je fus si surpris que ma mâchoire faillit se décrocher. Je dus avoir l'air d'un parfait cul-terreux ; c'est du moins ce que je ressentis, car je fus envahi par une bouffée de chaleur et mes pommettes brûlèrent de honte. Oui, c'était moi, avec toutes ces choses qui me sortaient du corps ; j'étais là, en train de regarder les quatre hommes manoeuvrer cette boîte ; l'air d'étonnement qui se lisait sur ma figure dans ce portrait en disait vraiment long.

"Très bien, dit mon ravisseur, apparemment tu as compris. Afin de bien nous en assurer, recommençons le processus. Lentement, il manipula le portrait afin que je le visse puis il l'approcha lentement de la boîte à voir. Lentement, l'image se brouilla jusqu'à ce que je ne voie plus qu'une tache mi-blanchâtre, mi-noirâtre, rien de plus. Il l'enleva prestement de mon champ de vision et je pus voir une fois de plus le reste de la pièce. L'homme recula de quelques pas et dit : "Bien entendu, tu ne peux pas lire ceci, mais regarde. Ce sont des mots imprimés. Peux-tu les voir clairement ?"

"Je puis les voir clairement, Monsieur, lui dis-je, je puis les voir vraiment très clairement."

"Ensuite, il approcha la chose un peu plus près de ma boîte à voir et, une fois de plus, mon champ de vision se troubla. "Maintenant, dit-il, tu seras en mesure de comprendre à quel genre de problème nous devons faire face. Nous avons une machine ou un appareil — appelle ça comme tu voudras — qui est, en beaucoup plus grand, la même chose que la boîte à voir que nous avons branchée sur toi ; néanmoins, son principe de fonctionnement te dépasserait complètement. Cet appareil est conçu de telle manière que nous pouvons voir tout autour du monde, mais que nous sommes incapables de discerner ce qui peut se trouver à cinquante milles (80 km) d'ici. Cinquante milles est une distance beaucoup trop petite. C'est ainsi que, lorsque j'ai approché ceci de ta boîte à voir, tu étais incapable de le discerner. Je vais te montrer Kalimpong." Sur ces paroles, il se tourna de côté et manipula certains boutons qui se trouvaient sur le mur.

"Les lumières baissèrent dans la pièce. Elles n'étaient pas entièrement éteintes, mais atténuées, et cette lueur ressemblait à s'y méprendre à celle que l'on peut voir immédiatement après que le soleil s'est couché derrière l'Himalaya. Cette faible lumière froide qui précède le lever de la lune, alors que le soleil n'a pas encore complètement effacé ses derniers rayons. L'homme se rendit derrière la grosse boîte et ses mains remuèrent sur quelque chose que je ne pouvais voir. Immédiatement, des lumières scintillèrent dans la boîte. Très lentement, on put discerner un paysage. Les hautes cimes de l'Himalaya et, sur une piste, une caravane de marchands. Ceux-ci traversaient un petit pont de bois sous lequel rugissait un torrent impétueux prêt à les engloutir en cas de faux pas. Les caravaniers atteignirent l'autre rive et se mirent à suivre une piste qui serpentait dans des pâturages à l'herbe rude.

"Nous les observâmes pendant quelques minutes, et la vue que nous avions était celle qu'un oiseau pouvait avoir, une vue comme si l'un des Dieux du Ciel tenait ma boîte à voir et la faisait doucement flotter au-dessus du terrain d'une monotone aridité. Mon ravisseur remua les mains une fois de plus et il y eut un brouillage total de mouvement ; on put voir quelque chose apparaître et disparaître. Mon ravisseur remua les mains dans la direction opposée, l'image se stabilisa mais — non, ce n'était pas une image, c'était quelque chose de concret. Ce n'était pas une image, c'était la réalité, c'était véritable. C'était regarder en bas à travers un trou dans le ciel.

En dessous, je vis les maisons de Kalimpong, je vis les rues bondées de marchands, je vis des lamaseries avec des lamas en robe jaune et des moines en robe rouge qui déambulaient aux abords des bâtiments. Tout cela était bien étrange. J'éprouvais quelques difficultés à me repérer, car je n'avais été qu'une seule fois à Kalimpong, et encore n'étais-je alors qu'un garçonnet. De plus, j'avais vu la ville en marchant, de toute ma hauteur de petit garçon ; maintenant, je la voyais — enfin c'est du moins ainsi que je le supposais — du haut des airs, tout comme les oiseaux pouvaient l'apercevoir.

"Mon ravisseur me surveillait avec grande attention. Il fit bouger certaines choses et l'image ou paysage, ou quel que soit le nom que l'on puisse donner à cette chose merveilleuse, se brouilla, donna une impression de vitesse, puis se stabilisa une fois de plus. "Ici, me dit l'homme, tu vois le Gange qui, comme tu le sais, est le Fleuve Sacré de l'Inde."

"Je connaissais beaucoup de choses à propos du Gange. Quelquefois, des marchands venus de l'Inde apportaient des magazines qui contenaient des images. Nous étions incapables de lire le moindre mot de ces magazines, mais les images, c'était une autre affaire ! Ici, devant moi, sans erreur possible se trouvait vraiment le Gange. Soudainement, à mon étonnement le plus profond, je réalisai que non seulement je voyais, mais que j'entendais aussi. Je pouvais entendre les Hindous chanter et constater ensuite pourquoi. Ils avaient étendu un corps sur une terrasse située au bord de l'eau et aspergeaient le cadavre avec de l'Eau Sainte du Gange avant de l'accompagner jusqu'au bûcher.

"Il y avait foule dans ce fleuve. Il paraissait incroyable que tant de personnes puissent se trouver en ce monde, à plus forte raison dans un fleuve. Sur les rives, les femmes retiraient leur robe sans la moindre gêne, mais, d'un autre côté, les hommes agissaient de la même façon. A la vue d'un tel spectacle, je me sentis entièrement envahi par une bouffée de chaleur, mais je me mis à penser à leurs Temples, à ces Temples en espaliers, aux Grottes, aux colonnades, et plus je regardais, plus j'étais ébloui. Oui, il s'agissait vraiment de la réalité et je commençais à être brouillé.

"Mon ravisseur — je dois dire que je le considérai toujours comme tel —, mon ravisseur, dis-je, remua quelque chose et le mouvement de l'image se brouilla. Il scruta intensément ce genre de fenêtre et le brouillage s'arrêta en une espèce de secousse. ‘Berlin’, dit-il. Évidemment, je savais que Berlin était une ville située quelque part en Occident, mais tout ceci était si étrange qu'en vérité cela n'éveillait en moi aucun écho. Je baissai les yeux et pensai que c'était peut-être la nouveauté de la perspective qui déformait tout. Ici s'élevaient de grands édifices dont l'architecture et la taille étaient remarquablement uniformes. Je n'avais jamais tant vu de verre de ma vie. Partout il y avait des fenêtres de verre. Et puis, sur ce qui semblait être un chemin très dur, il y avait deux tiges de métal serties dans la route elle-même. Elles étaient luisantes, la distance qui les séparait était constamment uniforme, et je ne pouvais pas comprendre pourquoi.

"Au détour d'un coin de rue et en plein dans mon champ de vision, je vis deux chevaux marcher l'un derrière l'autre et, tu ne me croiras peut-être pas, mais ils tiraient ce qui semblait être une boîte métallique posée sur des roues. Les chevaux marchaient entre les barres de métal et les roues de la boîte métallique roulaient effectivement le long de ces barres. La boîte avait des fenêtres, des fenêtres tout autour et, en scrutant bien, je pus voir des gens, des gens qui se trouvaient à l'intérieur de la boîte, des gens qui se faisaient tirer. En plein en face de ma vue (j'allais quasiment dire ‘en plein devant mes yeux’, tant je m'étais bien habitué à mon appareil à voir), ce dispositif s'arrêta. Des gens sortirent de la boîte et d'autres y pénétrèrent. Un homme alla devant le cheval de tête et plongea une autre tige de métal dans le sol. Puis il rentra dans la boîte, qui se remit en mouvement. La boîte tourna à gauche, quitta les tiges de métal principales pour rouler sur d'autres tiges.

"J'étais si émerveillé que je ne pouvais regarder rien d'autre que cette étrange boîte de métal sur roues qui transportait des gens. Mais ensuite, je me mis à regarder les bords de la route où il y avait du monde. On pouvait y voir des hommes habillés de façon extrêmement ajustée. Sur leurs jambes, ils portaient un vêtement qui semblait très étroit et sous lequel on devinait le contour exact de leurs membres. Sur la tête de chaque homme, il y avait une chose des plus extraordinaires en forme de bol, mais à l'envers et ornée d'un bord très étroit. Cela m'amusa quelque peu à cause de l'aspect insolite de la chose, mais c'est alors que je me mis à regarder les femmes.

"Je n'avais jamais rien vu de pareil. Certaines de ces personnes avaient le haut du corps presque à découvert, tandis que la partie inférieure de celui-ci était littéralement enveloppée dans ce qui semblait être une tente noire. Elles semblaient n'avoir pas de jambes et l'on ne voyait même pas leurs pieds. D'une main, elles serraient fortement cette curieuse chose noire, apparemment pour empêcher le bas de ce singulier vêtement de traîner dans la poussière.

"Je continuai à regarder. Mon regard se posa sur les bâtiments. Certains d'entre eux étaient véritablement de nobles édifices. Dans la rue — une rue très large — un rassemblement d'hommes s'avançait. Le premier groupe faisait de la musique. Cela brillait énormément et je me demandai si leurs instruments étaient d'or et d'argent. Toutefois, tandis qu'ils s'approchaient, je remarquai que les instruments en question étaient d'airain et que certains autres étaient en simple métal. Tous ces hommes étaient corpulents, leur figure était rougeaude et ils portaient tous des uniformes martiaux. J'éclatai de rire en voyant la manière affectée dont ils marchaient. Ils avançaient les genoux raides et la jambe qui était relevée se tenait pratiquement à l'horizontale.

"Mon ravisseur me sourit et me dit : "C'est une bien étrange démarche en vérité, mais il s'agit du pas de l'oie, que l'armée allemande utilise lorsqu'elle défile." Mon ravisseur remua les mains et, une fois de plus, l'image se brouilla ; une fois de plus, les choses derrière la fenêtre de la boîte se mélangèrent jusqu'à former une espèce de brume, se fixèrent puis se solidifièrent. "La Russie, me dit mon ravisseur, la Terre des Tsars. Moscou."

"Je regardai, et vis que la neige recouvrait la terre. Là aussi, on utilisait d'étranges véhicules, des véhicules comme jamais je n'aurais pu en imaginer. Il y avait un cheval harnaché à ce qui ressemblait à une grande plate-forme sur laquelle se trouvaient des sièges. Cette grande plate-forme était surélevée de plusieurs pouces (cm) par rapport au sol par des choses qui semblaient être de longues bandes plates en métal. Le cheval traînait cet étrange invention et, tandis que cet engin avançait, on remarquait des traces dans la neige.

"Tous les gens portaient des fourrures et leur haleine sortait comme de la vapeur humide de leur bouche et de leurs narines. Ils semblaient bleuis par le froid. Puis je contemplai certains des bâtiments en pensant combien ils pouvaient être différents de ceux que j'avais vus auparavant. Ils étaient étranges. De grands murs montant à l'assaut du ciel et, au-delà de ces murs, des toits bulbeux, presque comme des oignons qu'on aurait placés à l'envers, leurs racines se projetant dans le ciel. ‘Le Palais du Tsar’, me dit mon ravisseur.

"Le reflet de l'eau attira mon attention et je me mis à penser à notre chère Rivière Heureuse que je n'avais pas vue depuis si longtemps. "C'est la Moskova, me dit mon ravisseur, une rivière vraiment très importante." Sur ce cours d'eau naviguaient d'étranges vaisseaux de bois avec de grandes voiles accrochées à des perches. Comme il n'y avait pas beaucoup de vent, les voiles pendaient mollement ; les hommes avaient d'autres perches au bout plat qu'ils trempaient dans la rivière pour faire avancer l'embarcation.

"Mais tout cela... Oui, enfin, je n'en voyais pas l'utilité et c'est ainsi que je déclarai à l'homme : "Monsieur, sans aucun doute, je viens d'être témoin de merveilles qui, toujours sans l'ombre d'un doute, intéresseraient de nombreuses personnes. Mais quelle est l'utilité de tout cela et que tentez-vous de me prouver ?"

"Une idée se fit soudainement jour dans mon esprit. Depuis plusieurs heures, une arrière-pensée m'agaçait et, maintenant, apparaissait à ma conscience avec une clarté lancinante. "Monsieur mon ravisseur ! m'exclamai-je, qui êtes-vous ? Seriez-vous Dieu ?"

"Il me regarda d'un air plutôt pensif, comme s'il avait été désemparé par ce qui, de toute évidence, constituait une question inattendue. Il se prit le menton dans la main, se passa la main dans les cheveux et haussa légèrement les épaules. "Tu ne pourrais pas comprendre, répondit-il. Il y a certaines choses que l'on ne peut pas comprendre à moins d'avoir atteint un certain stade. Je vais te répondre par une autre question. Si tu te trouvais dans une lamaserie et que l'une de tes fonctions consistât à t'occuper d'un troupeau de yacks, que répondrais-tu à l'un de ces animaux s'il te demandait qui tu es ?"

"Je réfléchis quelque peu et lui répondis : "Eh bien, Monsieur, en vérité je ne m'attendrais pas à ce qu'un yack me pose pareille question. Toutefois, si d'aventure il me la posait, je l'estimerais intelligent et je prendrais la peine de tenter de lui expliquer qui je suis. Monsieur, vous me demandez ce que je ferais si un yack me posait une pareille question et je vous déclare que j'essaierais de répondre à ce yack le mieux que je pourrais. Dans les conditions que vous évoquez, je lui dirais que je suis un moine qui a été chargé de surveiller les yacks, que je fais tout ce que je peux pour bien soigner lesdits animaux que je considère comme mes frères et mes soeurs malgré le fait que leur forme soit différente. J'expliquerais à ce yack que nous, moines, croyons à la réincarnation. J'expliquerais que chacun de nous a été envoyé sur cette Terre pour remplir la tâche qui nous a été assignée de façon qu'une fois dans les Champs Célestes nous puissions nous préparer à entreprendre des voyages vers des sphères encore plus élevées."

"Bien parlé, moine, bien parlé... dit mon ravisseur. Toutefois, je regrette infiniment qu'il faille que ce soit quelqu'un qui appartient aux ordres inférieurs qui m'ouvre ainsi une telle perspective. Oui, tu as raison. Moine, tu m'as grandement surpris par l'intelligence dont tu as fait preuve et par ton intransigeance aussi. Je dois avouer que tu as été également plus résolu que je ne le serais moi-même, dussé-je être assez infortuné pour me trouver dans de semblables circonstances."

"Comme je commençais maintenant à m'enhardir, je lui dis : "Vous me considérez comme appartenant aux ordres inférieurs. Avant cela, vous m'avez qualifié de sauvage, de barbare, d'esprit inculte et de minus habens. Vous avez ri de moi lorsque j'ai admis en toute vérité ne rien connaître des grandes villes du monde. Mais, Monsieur, je vous ai dit la vérité, je vous ai dit la vérité. Après avoir admis mon ignorance, j'ai manifesté le désir de m'instruire et vous ne m'aidez point. Je vous le demande à nouveau, Monsieur ; vous m'avez gardé en captivité entièrement contre mon gré, vous avez pris de grandes libertés avec mon corps, Temple de mon Âme, vous m'avez fait vivre des événements absolument remarquables, apparemment dans le seul but de m'impressionner. Monsieur, je serais bien plus impressionné si vous répondiez à ma question, parce que je sais déjà ce que je désire savoir. Je vous le demande encore une fois : qui êtes-vous ?"

"Pendant quelques instants, il se tint immobile et parut embarrassé, puis il me déclara : "Selon votre terminologie, il n'existe pas de mots, pas de concepts qui me permettraient de t'expliquer ma position. Avant de discuter d'un sujet quelconque, la première condition requise est que les deux parties, que les protagonistes qui se trouvent des deux côtés puissent comprendre les mêmes termes, soient capables de s'entendre sur certains préceptes. Pour le moment, tout ce que je puis te dire, c'est que je suis quelqu'un dont les fonctions seraient sensiblement les mêmes que celles des lamas médecins de ton Chakpori. On m'a confié la responsabilité de ton corps physique afin de te préparer à enregistrer une somme de connaissances lorsque je t'estimerai prêt à acquérir ce savoir. Tant que tu ne seras pas littéralement rempli de ces connaissances, toute discussion portant sur ce que je suis ou sur qui je suis se révélerait inutile. Pour l'instant, sache toutefois que ce que nous faisons a pour but le bien d'autrui. Sans doute es-tu très courroucé du fait que nous prenons ce que tu estimes être des libertés à ton égard. Mais lorsque tu connaîtras nos desseins, lorsque tu sauras qui nous sommes — et tu sais qui tu es et qui est ton peuple —, tu changeras d'opinion." Sur ces mots, il coupa ma vue et je l'entendis quitter la pièce. Une fois de plus, je me retrouvais dans la noire nuit de ma cécité ; une fois de plus, je me retrouvais seul avec mes pensées.

"La nuit profonde dans laquelle un aveugle se trouve plongé est une nuit des plus noires. Lorsqu'on m'aveugla, lorsqu'on me fit sauter les yeux, que les doigts crasseux des Chinois les arrachèrent de leurs orbites, je connus le martyre. Même avec mes yeux absents je voyais — ou il me semblait voir — de brillants éclairs, des tourbillons lumineux de forme imprécise. Ces impressions persistèrent les jours suivants. Maintenant que l'on m'avait dit qu'un appareil avait été branché sur mon nerf optique, j'étais en mesure de le croire et j'avais toutes les raisons de le croire. Mon ravisseur avait coupé ma vue, mais les souvenirs de ce sens retrouvé persistaient dans ma mémoire. Une fois de plus, dans la tête, je ressentis cette sensation particulière et contradictoire de chatouillement et d'engourdissement. Il peut paraître absurde de parler d'une sensation conjointe de chatouillement et d'engourdissement, mais c'est ainsi que je la ressentis. On m'avait abandonné à mon engourdissement-chatouillement et à toutes ces lumières tourbillonnantes.

"Pendant quelques instants, je restai là gisant et récapitulai tout ce qui m'était arrivé. La pensée me vint que peut-être j'étais mort, ou fou, et que toutes ces choses n'étaient que les inventions d'un esprit sombrant dans l'inconscience. C'est alors que ma formation de prêtre vint à ma rescousse. J'utilisai une discipline vieille comme la Terre pour réorienter mes pensées. Je MIS UN FREIN À MA RAISON, ce qui permit à mon Sur-moi de se substituer à cette dernière. Ceci n'était pas affaire d'imagination, c'était la PLEINE réalité ; des Puissances Supérieures se servaient de moi pour des Desseins Suprêmes. Ma peur et ma panique s'estompèrent. Je repris mon sang-froid et, pendant un moment, mon esprit fonctionna au même rythme que les pulsations de mon coeur. Aurais-je pu agir différemment ? me demandais-je. Avais-je pris toutes les précautions nécessaires en abordant ces nouveaux concepts ? Le Grand Treizième aurait-il agi autrement s'il s'était trouvé dans une situation similaire ? Ma conscience était nette. Mon devoir nettement défini. Tout irait pour le mieux si je continuais à agir comme agirait tout bon Prêtre Tibétain. La paix m'inonda et un sentiment de bien-être m'enveloppa comme une chaude couverture en laine de yack vous protège du froid. Après quelque temps, je ne sais comment, je sombrai dans un profond sommeil exempt de rêves.

"Le monde se retournait. Tout semblait s'élever et retomber. Une forte sensation de mouvement puis un SON MÉTALLIQUE me tirèrent brusquement de ma léthargie. Je bougeais. Ma table bougeait. J'entendis ensuite le tintement musical et le drelin de la verrerie, que l'on déplaçait également. Je me souvins alors que toutes ces choses avaient été attachées à la table. Maintenant, tout bougeait. Des voix se faisaient entendre autour de moi. Des voix aiguës, des voix basses qui, je le crains, parlaient de moi. Que de voix étranges, si différentes de toutes celles que j'avais pu connaître. Ma table se déplaça, mais en silence. Pas de glissement, pas de grattement, seulement l'impression de flotter. Je me mis à m'imaginer ce qu'une plume pouvait bien ressentir lorsqu'elle était emportée par le vent. Puis le mouvement de la table changea de direction. De toute évidence, on me faisait suivre un couloir. Rapidement, nous entrâmes dans ce qui semblait être une grande salle. L'écho résonnait à une distance appréciable, voire considérable. Finalement, je ressentis un dernier balancement latéral qui me souleva le coeur, puis ma table se stabilisa sur ce que mon expérience m'apprit être un plancher ROCHEUX. Comment cela était-il possible ? Comment pouvais-je me trouver soudainement dans ce que mes sens me disaient être une caverne ? Ma curiosité fut rapidement satisfaite, à moins qu'elle ne se trouvât encore plus aiguisée ? Je n'ai jamais été certain de cela.

"On entendait un continuel babillage. Le tout se déroulait dans une langue qui m'était totalement inconnue. En même temps que ma table métallique se posait sur le plancher rocheux, une main me toucha l'épaule et j'entendis la voix de mon ravisseur : "Maintenant nous allons te rendre la vue ; tu devrais être suffisamment reposé." Il y eut un grattement, puis un cliquetis. Des couleurs tournoyèrent autour de moi, des lumières firent des éclairs, baissèrent quelque peu d'intensité et se stabilisèrent en une sorte de dessin. Ledit dessin n'avait pour moi aucune signification et ne me disait rien qui vaille. Je demeurai allongé, me demandant ce que tout ceci pouvait bien signifier. Il y eut un lourd silence. Je pouvais SENTIR des gens me regarder. Puis une question fusa, courte, claire, comme aboyée. J'entendis les pas de mon ravisseur se diriger rapidement vers moi. "Peux-tu voir ?" me demanda-t-il.

"Je vois un dessin bizarre, répondis-je ; ce dessin ne me dit rien. Il s'agit d'un motif de lignes sinueuses, de couleurs mouvantes et de lumières aveuglantes comme l'éclair. C'est tout ce que je vois." Il marmonna quelque chose et s'éloigna rapidement. On entendait des conversations étouffées et le bruit d'objets métalliques s'entrechoquant. Les lumières clignotèrent et les couleurs fusèrent. Le tout tourbillonna dans une orgie de motifs des plus bizarres et se stabilisa. Je pus voir.

"Nous nous trouvions dans une vaste caverne de quelque deux cents pieds (61 m) ou plus de haut. Sa longueur et sa largeur dépassaient mes pouvoirs d'évaluation, car elles se fondaient dans une obscurité située bien au-delà de mon champ de vision. L'endroit était gigantesque et contenait ce que je pourrais seulement comparer à un amphithéâtre dont les sièges étaient occupés par — comment les appellerais-je ? — des créatures qui ne pouvaient que sortir d'un répertoire des dieux et des démons. Aussi étranges que fussent ces choses, un objet plus étrange encore se balançait au centre de l'arène : un globe, dans lequel je reconnus le monde, était suspendu devant moi et tournait lentement tandis qu'au loin une lumière l'illuminait comme la lumière du Soleil illumine notre Terre.

"Le silence se fit. Les étranges créatures me regardèrent et je les regardai à mon tour, bien que je me sentisse petit et absolument insignifiant devant cette puissante assemblée. Il y avait là de petits hommes et de petites femmes qui semblaient parfaits dans les moindres détails et dont la beauté était celle des dieux. Une aura de pureté et de sérénité émanait d'eux. Parmi les autres, il s'en trouvait qui, eux aussi, avaient une apparence humaine, mais avec une incroyable et curieuse tête d'oiseau, couverte de plumes ou d'écailles (impossible pour moi de distinguer la différence). Bien qu'ayant forme humaine, leurs mains comportaient d'abasourdissantes écailles ainsi que des griffes. Il y avait aussi des géants. D'immenses créatures qui apparaissaient indistinctement comme des statues et qui écrasaient de leur taille leurs moins imposants compagnons. Ces géants étaient sans contredit des humains, mais d'une taille dépassant tout entendement. Il y avait des hommes et des femmes ou des individus de sexe masculin et de sexe féminin. Il y en avait également d'autres qui auraient pu appartenir à l'un ou à l'autre des deux sexes humains, comme à aucun d'ailleurs. Ils étaient assis et me regardaient fixement jusqu'à ce que je ressente un réel malaise à être ainsi fixé.

"D'un côté, un être semblable à quelque dieu se tenait assis, hiératique, le visage austère. Enveloppé de couleurs chatoyantes, il avait le calme olympien d'un dieu trônant dans son Paradis. Il se mit à parler une fois de plus dans une langue qui m'était inconnue. Mon ravisseur se précipita vers moi et se pencha en me disant : "Je vais mettre ces choses dans tes oreilles et ensuite tu seras capable de comprendre le moindre mot qui sera prononcé ici. N'aie pas peur." Il empoigna le lobe supérieur de mon oreille droite, le tira vers le haut d'une main tandis que, de l'autre, il introduisait un petit appareil dans mon conduit auditif. Puis, se penchant un peu plus, il fit de même avec mon oreille gauche. Il tourna un petit bouton attaché à une boîte près de mon cou et je pus entendre des sons. L'idée se fit en moi que je pouvais comprendre l'étrange langue qui, précédemment, m'était inintelligible. Je n'avais pas le temps de méditer sur cette merveille : par la force des choses il me fallait écouter les voix autour de moi, des voix que, maintenant, j'arrivais à comprendre.

"Des voix que maintenant je pouvais comprendre ; une langue que maintenant je comprenais. Oui, c'était bien beau ! mais la grandeur des concepts exprimés dépassait de beaucoup le plafond de mon imagination. Je n'étais qu'un pauvre prêtre venant de ce que l'on avait appelé "un pays de sauvages", et mes capacités d'entendement étaient insuffisantes pour me permettre de percevoir la signification de ce que maintenant j'entendais après avoir pensé être capable de tout comprendre. Mon ravisseur remarqua que j'éprouvais des difficultés et s'approcha de moi une fois de plus. "Qu'est-ce qu'il y a ?" murmura-t-il.

"Je lui répondis en chuchotant : "Mon instruction comporte trop de carences pour que je puisse comprendre ce que l'on dit, exception faite des mots les plus simples. Les choses que j'ai entendues n'ont pour moi aucune signification ; je ne peux pas COMPRENDRE des pensées aussi élevées !" Affichant une expression soucieuse, il se dirigea en hésitant vers un personnage important drapé dans de splendides tissus qui se tenait près du trône du Très Grand. Une conversation à voix basse s'ensuivit, puis les deux personnages s'avancèrent lentement vers moi.

"Je tentai de suivre cette conversation dont j'étais l'objet, mais en vain. Mon ravisseur se pencha sur moi et chuchota : "Explique au Major les difficultés que tu éprouves."

"Au Major ? lui dis-je, je ne sais même pas ce que ce mot veut dire !" Je ne m'étais jamais senti aussi insuffisant, aussi ignorant, aussi profondément frustré. Jamais je ne m'étais senti aussi étranger à mon domaine. La personne ‘Major’ laissa tomber un sourire et me dit : "Comprends-tu ce que je te dis ?"

"Je comprends bien, Monseigneur, répondis-je, mais je suis complètement ignorant de tout ce dont parle le Très Grand. Je ne puis COMPRENDRE le sujet ; les CONCEPTS qui y sont exprimés me dépassent." Il opina du chef et répondit : "De toute évidence, c'est notre traducteur automatique qui est à blâmer. Il n'est pas adapté à ton métabolisme, pas plus qu'à tes ondes cérébrales. Peu importe, le Chirurgien Général — celui que tu appelles ton ravisseur, si nous ne nous abusons pas — va arranger tout cela et te préparera pour la prochaine séance. Il s'agit d'un retard insignifiant que j'expliquerai à l'Amiral."

"Il me fit un signe de tête amical et se rendit près du Très Grand. Amiral ? Je me mis à me demander ce que pouvait bien être un Amiral. Et qu'était donc un Major ? Ces termes n'avaient pour moi aucune signification. Je pris une contenance et attendis la suite des événements. Celui que l'on appelait le Major s'approcha du Très Grand et lui parla doucement. Tout semblait se dérouler très tranquillement, très posément. Le Très Grand acquiesça d'un signe de tête et le Major fit signe à celui que l'on appelait le Chirurgien Général, c'est-à-dire mon ravisseur. Ce dernier s'avança et une discussion animée s'ensuivit. À la fin, mon ravisseur porta sa main droite à la tête dans un geste étrange que j'avais déjà remarqué, se retourna et se dirigea rapidement vers moi tout en faisant des gestes à l'intention de quelqu'un qui, apparemment, se trouvait en dehors de mon champ de vision.

"La conversation se poursuivit sans interruption. Un homme corpulent se tenait debout et j'eus l'impression qu'il discutait de quelque chose ayant trait aux approvisionnements en nourriture. Une étrange femme se leva brusquement et donna une sorte de réponse, qui semblait être une violente protestation contre quelque chose que l'homme avait dit. Son visage devint rouge (de colère ?) et elle s'assit soudainement. L'homme poursuivit, imperturbable. Mon ravisseur vint vers moi et marmonna : "Tu m'as déshonoré et J'AI DIT que tu étais un sauvage ignorant." Fâché, il tira brusquement les tubes à entendre de mes oreilles et, d'un geste rapide, fit quelque chose qui, instantanément, m'enleva la vue une fois de plus. J'eus la sensation de m'élever et je sentis ma table s'éloigner de l'énorme caverne. Sans aucun ménagement, on poussa ma table et son équipement le long d'un couloir. J'entendis des grincements et des cliquetis métalliques, ressentis un changement soudain de direction et eus l'impression désagréable de faire une chute. Ma table heurta le plancher avec assez grand bruit et je devinai que j'étais revenu dans la salle de métal d'où j'étais parti. J'entendis des voix sèches, un froissement de tissu et des traînements de pieds. La porte métallique glissa et on me laissa une fois de plus en proie à mes pensées. Qu'est-ce que tout cela pouvait bien signifier ? QUI était l'Amiral ? QU'EST-CE qu'était le Major et POURQUOI appelait-on mon ravisseur Chirurgien Général ? De plus, QU'ÉTAIT ce lieu ? Toute cette affaire me dépassait, me dépassait terriblement. Je gisais là, les pommettes brûlantes, le corps en feu. Je me trouvais mortifié à l'extrême d'avoir compris si peu de chose. Sans nul doute, j'avais agi comme un sauvage ignorant. Ils ont dû penser exactement ce que j'aurais pensé si, d'aventure, j'avais considéré un yack comme une personne sensée et que je me fusse aperçu, après m'être adressé à lui, qu'il était incapable de me répondre. Je fus inondé de sueur à l'idée d'avoir jeté la honte sur ma caste, la caste des prêtres, simplement à cause de l'incapacité dans laquelle je me trouvais de comprendre quoi que ce soit ; je me sentis TERRIBLEMENT mal dans ma peau.

"Je gisais là, enlisé dans ma misère, en proie aux pensées les plus noires comme les plus ignobles, soupçonnant fortement que, pour ces gens inconnus, nous n'étions TOUS que des sauvages. Je gisais là, et transpirais.

"La porte s'ouvrit dans un grincement. Des rires étouffés et des bavardages meublèrent la pièce. Il s'agissait une fois de plus de ces innommables femelles. Pleines d'enthousiasme au travail, elles enlevèrent une fois de plus le simple drap qui me recouvrait, me laissant aussi nu qu'un nouveau-né. On me roula sur le côté. On glissa sous toute la longueur de mon corps un drap très, très froid enduit d'une substance collante et, d'un geste violent, on me roula de l'autre côté. J'entendis un bruit sec comme un claquement d'oriflamme tandis que l'on tirait un peu plus loin la bordure du drap sous moi. Pendant un moment, j'eus crainte que l'on ne me précipite en bas de la table. Des mains de femme se saisirent de ma personne et me décapèrent vigoureusement à l'aide de solutions irritantes. On m'essuya rudement avec quelque chose qui me fit penser à du vieux sac de jute. Les parties les plus intimes de mon corps furent explorées puis sondées et l'on y introduisit d'étranges instruments.

"Le temps passait ; ma patience était chauffée à blanc, au-delà de l'endurance humaine, mais il n'y avait pas grand-chose à faire. J'avais été soigneusement immobilisé afin de faire face à une telle éventualité. C'est alors que commença à mon égard un véritable acte de violence qui me fit craindre en tout premier lieu qu'on me torture. Les femmes m'attrapèrent les bras et les jambes, les tordirent et les plièrent dans tous les angles possibles. De dures mains s'incrustèrent dans les muscles de mon corps et me pétrirent comme si j'avais été de la pâte. Les jointures et les phalanges pénétrèrent dans mes chairs au point de me couper le souffle. On m'écarta largement les jambes tandis que les femmes, qui ne cessaient de jacasser inutilement, me faisaient entrer les pieds dans de longues manches de laine ; elles enfilèrent ces dernières jusqu'à mes jambes, près de mes cuisses. On me souleva en arrière du cou si bien que je me trouvais penché vers l'avant, la taille pliée. On jeta une espèce de vêtement sur la partie supérieure de mon corps et on me l'attacha sur la poitrine et sur l'abdomen.

"Une mousse étrange, malodorante, s'étala sur mon cuir chevelu et, immédiatement, j'entendis un bourdonnement infernal. Ce bourdonnement me pénétrait tant et si bien qu'il me faisait claquer des dents — les rares dents qui me restaient encore après être passé aux mains des Chinois qui me les avaient pratiquement toutes cassées. J'eus l'impression d'être tondu, et cela me fit penser aux yacks dont on tondait la laine. Un tube dont la surface était si rude que je sentis quasiment la peau s'écorcher à son contact fut posé sur ma tête sans défense en même temps qu'une autre sorte de brouillasse. La porte glissa une fois de plus, puis j'entendis des voix d'hommes. Je reconnus l'une d'elles : c'était celle de mon ravisseur. Il vint à moi et, me parlant dans ma propre langue, me dit : "Nous allons exposer ton cerveau et tu n'as rien à craindre. Nous allons t'installer des électrodes en plein dans ton..." Les mots ne signifiaient rien pour moi, sauf que j'allais encore connaître bien des tourments sans rien pouvoir faire.

"D'étranges odeurs flottèrent dans l'air. Les femmes cessèrent leur jacasserie. Toute conversation cessa. Il y eut des entrechoquements de métal, un gargouillement de liquides, et je sentis soudainement une forte piqûre dans mon biceps gauche. On me saisit violemment le nez et l'on m'introduisit par l'une des narines un étrange appareil tubulaire que l'on me fit descendre jusque dans la gorge. Je sentis une succession de fortes piqûres tout autour de ma boîte crânienne, qui, instantanément, devint insensible. J'entendis un sifflement aigu et une machine des plus horribles toucha mon crâne et se mit à ramper autour de lui. Elle me sciait l'extrémité de la tête. Cette pulsation crissante, terrible, pénétrait chaque atome de mon être ; j'avais l'impression que tous les os de mon corps protestaient en vibrant à l'unisson. Finalement, comme je pouvais bien le sentir, toute la partie supérieure de ma tête se trouva sectionnée à l'exception d'une petite languette de chair formant charnière et rattachant encore ma calotte crânienne au reste. Maintenant, je me trouvais dans un état de terreur, une forme de terreur des plus étranges parce que, bien que je FUSSE terrifié, j'étais décidé à ce que la mort elle-même ne me fasse pas broncher.

"Maintenant, d'indescriptibles sensations m'assaillaient. Sans aucune raison valable, je me mis soudainement à pousser un long cri viscéral, une sorte de ‘aahhhaahhhaahhhh’, puis mes doigts commencèrent à être pris de violents tics nerveux. Un chatouillement, qui se manifesta dans l'une de mes narines, me força à éternuer brusquement — bien que j'en fusse incapable. Mais le pire allait suivre. Soudainement, devant moi, se tenait mon grand-père maternel. Il était vêtu de l'habit des fonctionnaires gouvernementaux. Il me parlait et un doux sourire illuminait son visage. Je le regardai, mais, d'un seul coup, ce fut comme un choc pour moi : je ne pouvais pas le REGARDER puisque je n'avais pas d'yeux ! Quel genre de magie était-ce donc ? J'eus un cri de surprise durant lequel l'apparition de mon grand-père s'estompa, et mon ravisseur vint se placer à mes côtés. "Qu'est-ce qui se passe ?" demanda-t-il. Je me mis en devoir de le lui expliquer. "Oh ! ce n'est RIEN ! s'exclama-t-il. Nous sommes simplement en train de stimuler certains centres de ton cerveau afin que tu puisses mieux comprendre. Nous voyons que tu as les capacités, mais on t'a plongé dans l'avachissement et l'abrutissement de la superstition, ce qui ne t'a guère ouvert l'esprit. Nous le faisons pour toi."

"Une femme me vissa littéralement les petits appareils à entendre dans les conduits auditifs et, à en juger par la brutalité avec laquelle elle s'exécuta, elle aurait aussi bien pu planter des piquets de tente dans un sol desséché. Il y eut un déclic et je pus comprendre l'étrange langue, mais COMPRENDRE au plein sens du terme. Des mots comme cortex, moelle allongée, psychosomatique, bref bien des termes médicaux m'étaient parfaitement intelligibles quant à leur signification et aux implications s'y rapportant. On était en train d'améliorer mon quotient intellectuel de base — et je savais ce que tout cela signifiait, mais il s'agissait d'une rude épreuve, d'une épreuve épuisante. Le temps paraissait s'être immobilisé. Des gens semblaient tourner sans arrêt autour de moi et ils n'arrêtaient pas de parler. Toute cette histoire devint ennuyante au possible. Je ne désirai que quitter cette pièce, cet endroit aux odeurs étranges, cet endroit où l'on avait sectionné le sommet de ma tête comme on enlève le chapeau à un oeuf dur. Ce n'est pas que j'eusse déjà vu un oeuf dur — ils étaient destinés aux marchands et à ceux qui avaient de l'argent, non aux pauvres moines qui se contentaient de tsampa.

"De temps en temps, des gens faisaient des remarques ou me posaient des questions. Comment allais-je ? Est-ce que ça me faisait mal ? Pensais-je avoir vu quelque chose ? Quelle couleur avais-je pensé voir ? Mon ravisseur se tint près de moi pendant quelque temps et me raconta que l'on était en train de stimuler plusieurs de mes centres et que je devrais, pendant tout le traitement, ressentir des sensations qui m'épouvanteraient. "M'épouvanter ? Tout le temps, j'avais eu peur", lui expliquai-je. Il se mit à rire et me fit remarquer de façon fortuite qu'à la suite du traitement que j'étais en train de subir, j'allais être condamné à vivre en ermite tout au long d'une longue vie à cause de mes perceptions accrues qui allait devenir mon lot. Personne ne vivrait jamais avec moi, à ce qu'il m'expliqua, et ce, jusque vers la fin de ma vie, lorsqu'un jeune homme viendrait pour emmagasiner toutes les connaissances que je possédais, pour les garder et éventuellement les dévoiler à un monde incrédule.

"Enfin, après ce qui me sembla être une éternité, ma calotte crânienne fut replacée. On m'inséra d'étranges attaches métalliques pour rassembler les deux parties de crâne. On enroula une bande de tissu tout autour de ma tête et tous quittèrent la pièce, à l'exception d'une femme qui s'assit à mon chevet. D'après le bruit de papier que je percevais, il était évident qu'elle lisait au lieu de se concentrer sur son travail. J'entendis le doux floc du livre tombant par terre et les ronflements de la femme. C'est alors que je décidai que, moi aussi, j'allais dormir !"

 

CHAPITRE CINQ

 

Dans la caverne, le vieil ermite cessa soudainement de parler et plaça sa main, les doigts écartés, sur la terre sablonneuse qui se trouvait près de lui. Ces doigts sensibles prirent légèrement contact avec le sol. Pendant un instant, il se concentra et dit : "Nous allons avoir sous peu un visiteur." Le jeune moine le regarda d'un air ahuri. Un visiteur ? Quel visiteur pouvait donc bien venir ici ? Comment en était-il si certain ? Il n'y avait eu aucun son, aucune modification dans les voix de la nature à l'extérieur de la caverne. Pendant peut-être dix minutes, ils demeurèrent assis bien droits, aux aguets.

Soudainement, cet ovale lumineux qu'était l'entrée de la caverne s'assombrit jusqu'à se boucher presque complètement. "Etes-vous là, l'Ermite ? cria-t-on d'une voix de fausset. Pouah ! Pourquoi les ermites s'entêtent-ils à vivre en des endroits aussi sombres et aussi inaccessibles ?" Un petit moine rondouillard portant un sac sur l'épaule entra dans l'antre en se dandinant. "Je vous ai apporté un peu de thé et d'orge, dit-il. C'était destiné à l'Ermitage du Lointain Au-Delà, mais ILS n'en voudront plus et je n'ai nulle envie de ramener tout ça." Avec un soupir de satisfaction, il fit glisser le sac de son épaule et le laissa tomber par terre. Il se laissa également choir sur le sol comme un homme exténué et s'assit le dos appuyé au mur. "Quelle négligence ! pensa le jeune moine. Pourquoi ne s'assied-il pas convenablement comme nous le faisons ?" La réponse lui vint à l'esprit : l'autre moine était trop gras pour pouvoir s'asseoir les jambes croisées, sans nuire à son confort !

Le vieil ermite parla doucement : "Eh bien ! quelles sont les nouvelles, Messager ? Est-ce le Grand Plein-Air qui te rend comme cela ?" Le Moine Messager grogna et dit d'une voix asthmatique : "Je souhaite que vous puissiez me donner quelque chose contre cette graisse, dit-il. Au Chakpori, ils me disent que je souffre de troubles glandulaires, mais ils ne me donnent rien pour améliorer mon état." Ses yeux, qui s'étaient maintenant adaptés à l'obscurité profonde de la caverne après avoir été exposés à la lumière crue du dehors, fixèrent les alentours. "Oh ! Je vois que le Jeune Homme est ici, dit-il. J'ai entendu dire qu'il venait vous voir. Comment s'arrange-t-il ? Est-il aussi brillant qu'ils le disent ?"

Sans attendre de réponse, il poursuivit : "Une chute de pierres un peu plus haut voilà quelques jours. Le Gardien de l'Ermitage du Lointain Au-Delà a été frappé par un rocher et précipité en bas de l'escarpement. Les vautours se gavent maintenant, hein ?" À cette idée, il se mit à rire aux éclats. "L'ermite est mort de soif dans son réduit, continua-t-il. Il n'y avait que le Gardien et l'Ermite Perpétuel et ce dernier était emmuré. Pas d'eau, pas de vie, hein ?"

Le jeune homme demeura assis, silencieux, méditant sur les ermites solitaires. C'étaient d'étranges êtres qui se sentaient ‘appelés’ et qui se retranchaient de tout ce qui pouvait avoir quelque rapport avec le monde de l'Homme. En compagnie d'un moine volontaire, un tel anachorète gravissait le flanc de la montagne et cherchait un ermitage abandonné. Il entrait alors dans le réduit sans fenêtre tandis que son ‘Gardien’ volontaire construisait un mur de façon à ce que l'ermite ne puisse plus jamais quitter sa cellule. Dans le mur se trouvait une unique ouverture, exiguë, tout juste assez grande pour y faire passer un bol. C'est à travers ce judas qu'une fois tous les deux jours on lui passait un bol d'eau provenant d'une source de montagne située près de là et seulement une poignée de grain. Aussi longtemps qu'il était en vie, la plus petite parcelle de lumière ne pouvait pénétrer dans la cellule de l'ermite. Jamais plus il ne parlerait ou on ne lui parlerait. Là, aussi longtemps qu'il vivrait, il demeurerait en état de contemplation, libérant son corps astral de son corps physique et voyageant loin dans les plans astraux.

Nulle maladie, nul regret tardif ne pouvaient lui assurer sa libération. Seule la mort pouvait cela. Le Gardien avait le droit de poursuivre sa propre vie à l'extérieur de la chambre scellée, mais il devait toujours s'assurer qu'aucun son ne parvenait à l'ermite emmuré. Si le Gardien tombait malade et mourait, ou s'il tombait en bas de l'escarpement, l'ermite devait également mourir, généralement de soif. Dans cette minuscule pièce non chauffée, même pendant les hivers les plus rigoureux, l'ermite poursuivait son existence. Un bol d'eau froide tous les deux jours. De l'eau froide, jamais d'eau chaude, pas de thé, juste l'eau la plus froide provenant directement de la source qui jaillissait des pentes glacées de la montagne. Aucune nourriture chaude, seulement une poignée d'orge tous les deux jours. Au début, les douleurs lancinantes de la faim se faisaient sentir tandis que l'estomac rétrécissait. Les douleurs de la soif étaient encore plus terribles. Le corps se déshydratait et devenait presque cassant. Les muscles fondaient à cause du manque de nourriture, d'eau et d'exercice. Les fonctions normales du corps cessaient pratiquement tandis que l'ermite absorbait de moins en moins d'eau et de moins en moins de nourriture. Mais l'ermite ne quittait jamais sa cellule, et tout ce qui devait être fait, tout ce que la Nature le FORÇAIT à faire devait être fait dans l'un des coins de la pièce où le temps et le froid réduisaient ces résidus en une poussière gelée.

La vue s'étiolait. En premier, elle se révoltait en vain contre la perpétuelle obscurité. Aux premiers stades de cette vie, l'imagination produisait d'étranges illuminations, des ‘scènes’ quasi authentiques fort bien éclairées. Les pupilles se dilataient et les muscles oculaires s'atrophiaient à un point tel que, si une avalanche avait détruit le toit de la cellule, la lumière du soleil aurait brûlé les yeux de l'ermite de façon aussi certaine que s'il eût été frappé par la foudre.

L'ouïe se développait d'une manière anormalement aiguë. Des sons imaginaires semblaient envahir la cellule par nappes et ils ajoutaient aux tourments de l'anachorète. Des bribes de conversation semblaient prendre naissance dans l'espace, puis disparaître aussitôt que l'occupant du réduit tendait l'oreille. Puis, c'était le sens de l'équilibre qui s'en allait. L'ermite découvrait qu'il trébuchait sur les côtés, en avant et en arrière. Rapidement, il sentait qu'il y avait un obstacle lorsqu'il approchait d'un mur. Les moindres déplacements d'air, lorsqu'il levait le bras, par exemple, lui faisaient l'effet d'une tempête. Peu après, les battements de son coeur lui donnaient l'impression d'avoir dans la poitrine un puissant moteur en train de vrombir. Puis, c'étaient les bruyants gargouillements des liquides du corps, l'exhalation des organes dégorgeant leurs sécrétions et, enfin, lorsque l'ouïe était devenue hypersensible, le léger glissement des tissus musculaires l'un contre l'autre.

L'esprit jouait d'étranges tours au corps. Des images érotiques infestaient les glandes. Les murs du réduit semblaient se rapprocher et l'ermite avait l'impression qu'ils allaient le broyer. Tandis que l'air devenait de plus en plus vicié, la respiration se faisait difficile, laborieuse. C'était seulement tous les deux jours que l'on enlevait la pierre du petit judas pratiqué dans le mur intérieur afin d'y glisser un bol d'eau, une poignée d'orge et laisser entrer dans la cellule un peu d'air nécessaire à la vie. Puis on la replaçait.

Lorsque le corps avait été dompté, lorsque toutes les émotions avaient été maîtrisées, le véhicule astral pouvait flotter librement comme la fumée qui s'élève d'un feu de joie. Le corps matériel gisait alors sur le plancher douteux et seule la Corde d'Argent l'unissait à son double. Le corps astral, lui, passait à travers les murs de pierre. Il entreprenait un voyage le long de sentiers abrupts tout en savourant la joie d'être libéré des liens de la chair. Il se glissait dans les lamaseries et les lamas télépathes et clairvoyants pouvaient converser avec lui. Ni la nuit, ni le jour, nul froid ou nulle chaleur ne pouvaient entraver sa circulation ; nulle porte, peu importe son épaisseur, ne pouvait s'opposer à son passage. Les chambres de conseil du monde entier lui étaient toujours ouvertes et il n'existait pas une scène, pas une expérience à laquelle le voyageur astral pût être étranger.

Le jeune moine se mit à songer à toutes ces choses et pensa ensuite à l'ermite qui gisait, mort, dans le vieil ermitage situé deux mille pieds (610 m) plus haut. Le gros moine continuait à parler : "Il va falloir démanteler le mur et le tirer de là. Je suis entré dans l'ermitage et j'ai ouvert la petite porte. Pouah ! quelle puanteur ! Il était vraiment TRÈS mort. On ne peut pas le laisser là. Je vais aller chercher de l'aide à Drepung. Bah ! Les vautours seront contents lorsqu'on le sortira, ils AIMENT leur viande faisandée ; ils sont tous perchés sur l'ermitage et piaillent pour avoir leur proie. Ah ! pauvre de moi, je dois remonter sur mon vieux cheval et rentrer tant bien que mal ; je n'ai pas la force pour ces randonnées en montagne."

Le gros moine fit un vague geste de la main et se dirigea vers l'entrée de la caverne. Le jeune homme se mit debout avec difficulté : une blessure à la jambe le fit marmonner. Curieusement, il suivit le moine jusqu'à l'extérieur de l'antre. Un cheval broutait paisiblement les maigres herbes. Le gros moine se rendit en se dandinant jusqu'au cheval et, avec grand effort, parvint à passer une jambe par-dessus le dos de l'animal. Lentement, l'équipage se dirigea vers le lac où d'autres cavaliers attendaient. Le jeune moine continua à regarder jusqu'à ce que tous les voyageurs aient disparu. Soupirant d'un air songeur, il se retourna et regarda la falaise abrupte qui crevait le ciel. Tout là-haut, les murs de l'Ermitage du Lointain Au-Delà se détachaient en blanc et en rouge dans le soleil.

Il y a bien longtemps, pendant toute une année, un ermite et son aide avaient travaillé comme des bêtes de somme afin de construire l'ermitage avec les pierres trouvées sur place. Ils les avaient taillées, cimentées l'une sur l'autre et avaient construit la chambre centrale de façon que nulle lumière ne puisse pénétrer dans ce Saint des Saints. Ils travaillèrent ainsi pendant toute une année jusqu'à ce qu'ils soient satisfaits de la structure de base. Puis il fallut préparer le lait de chaux à l'aide de pierres du lieu et l'appliquer en une couche d'un blanc éblouissant. Puis il fallut écraser l'ocre et le mélanger à l'eau d'un ruisseau voisin. Il fallut peindre les murs, qui surplombaient un précipice de deux mille pieds (610 m) ; il fallut les décorer afin que le bâtiment demeurât un monument élevé à la piété d'un homme. Et, pendant tout ce temps, l'ermite et son aide n'échangèrent pas un seul mot. Vint enfin le jour où le nouvel ermitage fut terminé et consacré. L'ermite regarda longuement la plaine de Lhassa, promena une dernière fois son regard sur le monde des Hommes. Il se retourna lentement pour entrer dans son ermitage — et tomba mort aux pieds de son aide.

D'autres ermites avaient vécu là au cours des années, avaient vécu emmurés dans la chambre centrale, y avaient rendu l'âme ; on les avait arrachés à leur réduit et on les avait donnés en pâture aux vautours, toujours sur le qui-vive. Maintenant, un autre ermite venait d'y mourir. De soif. Délaissé. Une fois son aide disparu, l'ermite n'avait plus rien à espérer ; plus moyen d'avoir de l'eau, source de vie, plus rien à faire que de s'allonger et de mourir. Le jeune moine cessa de regarder l'ermitage et promena son regard en aval de l'escarpement, suivant des yeux le lit que le torrent s'était frayé dans le roc. Sur le flanc de la montagne, cela faisait comme des éraflures chatoyantes, une cicatrice creusée à travers les lichens et les arbustes et taillée à même la pierre. Là où le flanc de la montagne rejoignait la plaine, on apercevait un amoncellement récent de rochers. Sous ces rochers se trouvait un cadavre.

Tout songeur, le jeune homme entra dans la caverne, prit le récipient et descendit au lac pour y puiser de l'eau fraîche. Une fois qu'il eut bien récuré le récipient et qu'il l'eut rempli d'eau, il se trouva une autre corvée à faire. Jetant un regard circulaire, il fronça les sourcils d'un air consterné : il n'y avait plus de branches cassées ou de brindilles faciles à ramasser aux alentours. Il lui fallait s'aventurer plus loin pour trouver du bois. Il entra dans les taillis. De petits animaux arrêtèrent un instant de rechercher quelque chose à manger pour se dresser sur leurs pattes de derrière et fixer curieusement celui qui osait ainsi envahir leur domaine. La peur était absente toutefois. Ici les animaux ne craignaient point l'Homme, et l'Homme vivait en harmonie et en bonne intelligence avec les animaux.

Enfin le jeune moine arriva à un endroit où un jeune arbre était tombé. Cassant les plus grosses branches que sa faible force lui permettait de casser, il les tira une par une jusqu'à l'entrée de la caverne. Il alla chercher le récipient plein d'eau, et en un rien de temps le thé et la tsampa étaient prêts une fois de plus. Le vieil homme, plein de gratitude, buvait le thé bouillant à petites gorgées. Le jeune moine était fasciné par sa façon de boire. Au Tibet, on tient à deux mains toutes les pièces de vaisselle comme les coupes et les bols, de manière à faire preuve de respect à l'endroit de la nourriture qui sustente le corps. Le vieil ermite, qui possédait une longue pratique de la chose, tenait son écuelle à deux mains de sorte qu'un doigt de chaque main passait par-dessus le bord interne du contenant. Bien qu'il ne fût pas capable de voir le niveau du liquide, le vieil homme pouvait toujours corriger l'équilibre de son écuelle dès que l'un de ses doigts se faisait mouiller. Maintenant, il demeurait assis, satisfait, appréciant à sa juste valeur ce thé chaud après avoir bu de l'eau froide pendant des décennies.

"C'est étrange, dit-il, qu'après plus de soixante ans d'une vie des plus austères je ressente maintenant le besoin de boire du thé chaud. J'ai également besoin de la chaleur du feu. As-tu remarqué combien il réchauffe l'air de notre caverne ?"

Le jeune moine le regarda avec compassion. De si modestes désirs, une si modeste consolation. "Ne sortez-vous donc jamais, ô Vénérable ?" demanda-t-il.

"Non, jamais, répliqua l'ermite. Ici, je connais chaque pierre. Ici, le fait d'avoir perdu la vue ne me dérange pas outre mesure, mais m'aventurer dehors avec tous ces rochers et ces précipices, ÇA, c'est une autre affaire ! Je serais même capable de choir dans le lac ; je pourrais, après être sorti de cette caverne, ne plus retrouver mon chemin."

"Ô Vénérable, dit le jeune moine d'un ton hésitant, comment êtes-vous parvenu à trouver cette caverne isolée et inaccessible ? L'avez-vous découverte par hasard ?"

"Non, pas par hasard, répondit le vieillard. Lorsque les Hommes d'un Autre Monde en eurent terminé avec moi, ils m'amenèrent ici. Ils FIRENT CETTE CAVERNE SPÉCIALEMENT POUR MOI !" Il se détendit quelque peu et eut un sourire de satisfaction, sachant pertinemment quel effet cette phrase aurait sur son interlocuteur. Le jeune moine fut si surpris qu'après s'être balancé, il faillit tomber à la renverse. "La FIRENT pour vous ? dit-il en bégayant. Mais comment ont-ils pu creuser un trou de cette dimension dans la montagne ?"

Le vieillard eut un rire étouffé et malicieux. "Deux hommes m'amenèrent ici, dit-il. Ils m'amenèrent sur une plate-forme qui volait dans l'air tout comme les oiseaux. Mais cela ne faisait pas de bruit, moins de bruit que les oiseaux, car ils grincent ; je suis capable d'entendre leurs ailes grincer lorsqu'elles battent l'air ; je suis capable d'entendre le vent glisser dans leurs plumes. CETTE chose dans laquelle je fus amené ici était aussi silencieuse que ton ombre. Elle s'élevait sans effort, il n'y avait pas de déplacement d'air ou de sensation de vitesse. Les deux hommes décidèrent de poser pied à terre ici."

"Mais pourquoi ICI, ô Vénérable ?" demanda le jeune moine.

"Pourquoi ? répondit le vieillard. Pourquoi ? Eh bien ! pense aux avantages. Nous nous trouvons à seulement quelques centaines de yards (mètres) de la route qu'empruntent les caravanes. Les marchands viennent me demander des conseils ou se faire bénir et ils me paient en me donnant de l'orge. Nous nous trouvons près des pistes qui mènent à deux petites lamaseries et à sept ermitages. Je ne meurs pas de faim ici. On me rapporte des nouvelles. Les lamas font appel à moi, car ils connaissent ma mission — LA TIENNE aussi !"

Le jeune moine insista : "Mais, Maître, les passants ont dû être terriblement surpris lorsqu'ils se sont aperçus qu'il y avait ici une profonde caverne à un endroit où l'on n'en avait jamais vu auparavant !"

L'ermite se mit à glousser de joie. "Jeune homme, dit-il, TU t'es bien promené aux alentours ; as-tu remarqué combien il y avait de cavernes entre ici et le Bord de l'Eau ? Non ? Il n'y en a pas moins de neuf. Tu ne t'intéressais pas aux cavernes, voilà tout ; donc tu ne les a pas remarquées !"

Le jeune homme, ahuri, demanda : "Comment deux hommes ont-ils pu creuser cette caverne ? Cela a dû prendre des mois !"

"Grâce à une magie qu'ils appelaient la science atomique, répondit le vieil ermite d'un air plein de patience. L'un des hommes s'assit sur la plate-forme et fit le guet afin de s'assurer qu'il n'y avait pas de curieux. L'autre tenait à la main un petit appareil. Il y eut un rugissement semblable à celui des diables affamés, et — c'est du moins ce que l'on me raconta — la roche se vaporisa et il n'y eut plus qu'une caverne contenant deux chambres. Dans ma chambre intérieure s'écoule un filet d'eau très mince qui me remplit mon écuelle deux fois par jour. Cela suffit amplement à mes besoins. C'est ainsi que ce fut arrangé, afin que je n'aie pas à me rendre au lac puiser de l'eau. Si je n'ai pas d'orge, comme cela m'est quelquefois arrivé, je mange le lichen qui pousse dans la chambre intérieure. Ce n'est pas très bon, mais cela me permet de me maintenir en vie jusqu'à ce que je puisse avoir de l'orge."

Le jeune moine se mit debout et s'approcha du mur de la caverne qui se trouvait le plus près de la lumière du jour. Oui, le roc semblait VRAIMENT bizarre et paraissait semblable aux tunnels des volcans éteints qu'il avait pu voir dans les hautes terres du Chang Tang. Le roc semblait avoir fondu, puis coulé ; il semblait s'être refroidi en une surface dure comme du verre, sans aucune aspérité ni saillie. Cette surface paraissait transparente et, à travers cette couche translucide, on apercevait les stries du roc naturel avec, ici et là, une veine brillante contenant de l'or. A l'un des endroits il remarqua que l'or avait fondu et qu'il avait commencé à couler le long du mur comme un épais sirop ; puis il s'était refroidi et avait été recouvert par le verre qui s'était formé lorsque la couche de dioxyde de silicium avait refusé de se cristalliser pendant le refroidissement. C'est ainsi que la caverne avait des murs en verre naturel !

Mais il restait des corvées ménagères à accomplir ; on ne pouvait pas passer son temps à parler. Il fallait nettoyer le plancher, aller chercher de l'eau, casser du bois en morceaux de différentes grosseurs. Le jeune moine prit la branche qui lui servait de balai et se mit au travail sans grand enthousiasme. Décidément, le ménage constituait une occupation VRAIMENT ennuyante ! Il balaya soigneusement l'endroit où il dormait et se déplaça non moins soigneusement en poussant la poussière vers la sortie de l'antre. Son balai s'accrocha à un petit monticule incrusté dans le plancher et le délogea ; il s'agissait d'un objet d'un brun verdâtre. Irrité, le jeune moine se baissa pour enlever cette pierre gênante en se demandant comment ELLE avait bien pu entrer là. Il attrapa l'objet et recula en poussant un cri d'exclamation : ce n'était pas une pierre... c'était... mais quoi au juste ? Précautionneusement, il scruta la chose et la toucha avec un bâton ; elle roula en tintant. Il la ramassa et se précipita vers l'ermite. "Ô Vénérable ! lui dit-il, j'ai découvert cet étrange objet à l'endroit où gisait le forçat."

Le vieillard sortit en trébuchant de sa chambre intérieure. "Décris-moi cette chose", ordonna-t-il.

"Eh bien, dit le jeune moine, il semble que ce soit un sac gros comme mes deux poings fermés. C'est en cuir ou en quelque peau de bête." Il tripota l'objet gauchement : "Et il y a une ficelle autour du col. Je vais chercher une pierre coupante." Il sortit en vitesse de la caverne, ramassa un silex au bord tranchant, revint et s'évertua à scier la chose qui fermait l'ouverture du sac. "C'est très dur, commenta-t-il. Cette chose est gluante d'humidité... elle est recouverte de moisissure, mais... Ah ! ça y est, je l'ai coupée !" Il ouvrit soigneusement le sac et renversa son contenu sur le devant de sa robe. "Des pièces d'or, dit-il. Je n'ai jamais vu de monnaie avant cela. Seulement des images. Il y a de petits bouts de verre coloré très brillants. Je me demande à QUOI ça peut bien servir ? Et puis voilà cinq bagues en or avec des petits bouts de verre coincés en leur milieu."

"Laisse-moi les toucher", ordonna l'ermite. Le jeune moine releva sa robe et guida la main de son maître vers le petit monticule.

"Des diamants, dit l'ermite, des rubis — je peux le dire par les vibrations — et..." Le vieillard se tint coi tandis qu'il touchait lentement les pierreries, les bagues et les pièces de monnaie. Finalement, il prit une grande respiration et déclara : "Notre forçat a dû voler ces choses, je sens qu'il s'agit de pièces de monnaie indiennes. Je sens qu'elles sont MALÉFIQUES. Tout ça vaut beaucoup, beaucoup d'argent." Il demeura rêveur un instant, puis déclara brusquement : "Prends-les, prends-les et jette-les aussi loin que tu peux dans la partie la plus profonde du lac. Si nous les gardons ici, elles nous porteront malheur. Il y a de la convoitise, du meurtre, de la misère dans ces objets. Prends-les, VITE !" Après avoir prononcé ces paroles, il se retourna et réintégra péniblement la chambre intérieure. Le jeune moine remit toutes les choses dans le sac de cuir, sortit de la caverne et se dirigea vers le lac. Une fois parvenu au bord de l'eau, il éparpilla le contenu de la bourse sur un rocher plat et l'examina curieusement. Puis, prenant une pièce d'or, il la tint entre son pouce et son index et la jeta avec force. Elle ricocha de vaguelette en vaguelette, fit un floc ! et coula. Toutes les pièces subirent le même traitement, puis les bagues, puis les pierreries, jusqu'à ce qu'il ne restât plus rien.

Après s'être lavé les mains, il se retourna et eut un sourire d'amusement. Un grand oiseau pêcheur s'était envolé avec le sac de cuir vide tandis que deux autres oiseaux se lançaient à sa poursuite. Entonnant en sourdine le Chant des Morts, le jeune moine entreprit de retourner à la caverne... et de continuer son ménage.

Mais les corvées ne durent pas tout le temps. Le moment arriva où le jeune moine put enfin poser la branche feuillue et fort usée qui lui servait de balai. Le moment arriva où il put regarder autour de lui d'un air satisfait, voir du sable propre sur le plancher, un tas de bois près du feu brûlant doucement, le récipient plein d'eau, et où enfin il put se frotter les mains et se dire que les CORVÉES étaient terminées pour cette journée-là. Vint le moment où enfin les jeunes et alertes cellules de sa mémoire furent prêtes à recevoir et à emmagasiner des connaissances.

Le vieil ermite sortit de la chambre intérieure en traînant les pieds. Malgré son inexpérience, le jeune moine remarqua que, de toute évidence, le vieillard flanchait. Lentement, l'ermite s'installa sur le sol et arrangea sa robe autour de lui. Le jeune homme prit le bol qui se trouvait à la portée de sa main et le remplit d'eau froide. Il le plaça soigneusement près de son maître dont il guida la main afin qu'il pût savoir l'endroit exact où il se trouvait. Puis il s'assit sur le sol et attendit que son supérieur prenne la parole.

Pendant un moment, on n'entendit aucun son tandis que l'ancien rassemblait ses pensées et les mettait en ordre. Puis, après s'être longtemps éclairci la voix et avoir expectoré, il reprit son récit.

"La femme s'endormit, puis ce fut mon tour, mais je ne dormis pas longtemps. Elle ronflait abominablement et la tête m'élançait. J'avais l'impression que mon cerveau enflait et qu'il tentait de faire sauter ma calotte crânienne. Puis je ressentis comme une douleur lancinante dans les vaisseaux sanguins du cou et je crus que j'allais m'affaisser. J'entendis un changement dans le rythme des ronflements, un traînement de pieds. Brusquement, en poussant une exclamation de surprise, la femme se mit debout et accourut à mon chevet. Je perçus les tintements et les entrechoquements familiers et remarquai une modification du cycle que suivaient les liquides qui entraient ou sortaient de mon corps. Au bout d'un moment, les pulsations cessèrent dans mon cerveau, la pression que je ressentais dans le cou s'allégea et la cicatrice circulaire de mon crâne cessa de me faire souffrir.

"La femme se mit au travail, entrechoqua les pièces de verrerie et les instruments métalliques. Je l'entendis craquer lorsqu'elle se baissa pour ramasser le livre qu'elle avait laissé tomber. L'un des meubles grinça tandis qu'on le poussait sur le plancher pour le déplacer. Puis elle s'approcha du mur et j'entendis le glissement et le déclic que fit la porte lorsqu'elle se referma derrière elle. Je perçus les bruits décroissants de ses pas le long du couloir. J'étais là, étendu, et je pensais à tout ce qui m'était arrivé. Il FALLAIT bien que je sois étendu, pour la bonne raison que je ne pouvais bouger ! On avait vraiment fait quelque chose à mon cerveau. J'étais plus alerte ; je pouvais penser de façon plus claire. Avant cela, j'avais été l'objet de pensées fumeuses que je m'étais empressé de repousser quelque part dans le tréfonds de mon esprit parce que je n'avais pas été capable de les définir avec exactitude. À présent, TOUT était clair comme de l'eau de roche.

"Je me souvenais de ma naissance, du premier regard sur ce monde dans lequel j'étais venu prématurément. Le visage de ma mère. La figure ratatinée de la vieille sage-femme. Un peu plus tard, mon père qui portait le nouveau-né que j'étais et qui semblait avoir peur de moi, car j'étais le premier nouveau-né qu'il eût jamais vu. Je me souvins de son expression anxieuse et du souci qu'il se faisait en voyant une figure aussi rouge et aussi plissée. Puis ce furent des scènes de ma tendre enfance qui me revinrent à la mémoire. Le plus cher désir de mes parents avait toujours été d'avoir un fils prêtre afin que cet honneur puisse rejaillir sur la famille. Je me souvins de l'école et de toute une horde d'enfants assis sur le plancher et s'exerçant à écrire sur des ardoises. Je me souvins du moine enseignant allant de l'un à l'autre, distribuant compliments ou réprimandes et me disant qu'étant donné que je travaillais bien, je devais rester plus tard de façon à apprendre plus de choses que mes compagnons.

"Ma mémoire était infaillible. Je pus me rappeler facilement des images publiées dans des magazines apportés par les marchands indiens, des images que je ne me rappelais même pas avoir vues. Mais la mémoire est un instrument à double tranchant ; je me souvins dans tous les détails des tortures que j'avais subies aux mains des Chinois. Parce que l'on m'avait vu transporter des papiers en provenance du Potala, les Chinois avaient déduit qu'il s'agissait de secrets d'État, m'avaient kidnappé et torturé pour me faire dire quels étaient ces prétendus secrets. Moi, un humble petit prêtre dont le secret le plus profond que je pouvais avoir à garder était de savoir combien de nourriture les lamas absorbaient.

"La porte s'ouvrit avec un sifflement métallique. Plongé dans mes pensées, je n'avais pas remarqué les pas qui se rapprochaient dans le couloir. Une voix me demanda : "Comment vas-tu maintenant ?" et je sentis que mon ravisseur se tenait près de moi. Tandis qu'il parlait, il s'occupait de l'étrange appareil auquel j'étais raccordé. "Comment vas-tu maintenant ?" me demanda-t-il une seconde fois.

"Bien, lui répondis-je, mais mécontent à cause des étranges choses qui me sont arrivées. Je me sens comme un yack malade sur une place de marché !" Il se mit à rire et se rendit dans l'un des coins de la pièce. Je pus entendre un froissement de papier, le bruit précis que font les pages d'un livre lorsqu'on les tourne.

"Monsieur ! lui dis-je, qu'est-ce qu'un Amiral ? Je suis vraiment perplexe. Et qu'est-ce qu'un Major ?"

"Il posa un gros volume ou, du moins, ce qui, d'après le bruit, me sembla être un livre et s'approcha de moi. "Oui, répliqua-t-il, non sans une nuance de pitié dans la voix, je suppose que, selon toi, nous t'AVONS traité plutôt mal." Il se déplaça et je l'entendis tirer l'un de ces étranges sièges métalliques. Lorsqu'il s'assit dessus, le siège émit d'inquiétants craquements. "Un Amiral, reprit-il d'un ton espiègle, eh bien, c'est relativement compliqué à te dire ; on t'expliquera ça plus tard, mais je vais satisfaire immédiatement ta curiosité. Tu te trouves sur un vaisseau qui voyage à travers l'espace, ce que nous appelons la MER spatiale, parce qu'à la vitesse à laquelle nous voyageons, la matière clairsemée qui se trouve dans l'espace tombe si rapidement sous nos sens qu'elle semble n'être qu'une mer composée d'eau. Me suis-tu ?"

"Je me mis à réfléchir et — oui — je suivais son raisonnement en pensant à notre Rivière Heureuse et aux esquifs de peaux de bêtes qui la traversaient. "Oui, je vous suis", lui répondis-je. "Bien, alors, poursuivit-il. Notre vaisseau fait partie d'un groupe. Il est le plus important de ce groupe. Chaque vaisseau — y compris celui-ci — possède un capitaine ; quant à un Amiral, c'est, disons, le capitaine de tous les capitaines. Le nom que nous employons est Amiral. Maintenant, en plus de nos marins de l'espace, nous avons à bord des soldats, et il est courant qu'on ait un officier-soldat doyen qui remplit les fonctions ‘d'adjoint’ de l'Amiral. Nous appelons un tel adjoint Major. Pour m'exprimer en vos propres termes, un abbé a un chapelain à sa disposition, qui s'acquitte des tâches d'ordre général tout en laissant les grandes décisions à son aîné."

"Tout cela était suffisamment clair et je songeai à la chose lorsque mon ravisseur se pencha un peu plus vers moi et CHUCHOTA : "Et, S'IL TE PLAÎT, ne me nomme pas ton RAVISSEUR. Je suis le premier chirurgien de ce navire. Une fois de plus, pour employer tes propres termes et tes propres références, je remplis le même rôle que le doyen des lamas médecins du Chakpori. Tu dois donc m'appeler Docteur et non Ravisseur !" Je m'amusai à l'idée que de tels grands hommes puissent avoir aussi leurs faiblesses. Un homme comme lui, affligé parce qu'un sauvage ignorant (c'est ainsi qu'il m'avait qualifié) l'appelait "Ravisseur". Je décidai de lui faire plaisir et répondis docilement : "Oui, Docteur", ce qui me valut de sa part un sourire de reconnaissance accompagné d'un signe de tête fort approbateur.

"Pendant quelques instants, il s'occupa de certains instruments qui semblaient rattachés à ma tête. On effectua de nombreux ajustements ; on varia le débit d'écoulement des liquides ; d'étranges choses me laissèrent une impression de chatouillement dans le cuir chevelu. Après un moment il me dit : "Tu te reposeras pendant trois jours. D'ici là, les os se seront ressoudés et la cicatrisation accélérée aura déjà bien commencé. Puis, à condition que tu sois en aussi bonne forme que nous l'espérons, nous te ramènerons devant la Chambre du Conseil et nous te montrerons beaucoup de choses. Je ne sais si l'Amiral désirera t'adresser la parole ; s'il le fait, ne crains rien. Contente-toi de lui parler comme tu me parlerais." Il eut une arrière-pensée et ajouta d'un air lugubre : "Mais sur un ton plus poli !" Il me tapota l'épaule et quitta la pièce.

"Je gisais là, immobile, pensant à mon avenir. Avenir ? Quel avenir y avait-il pour un aveugle ? Qu'allais-je faire si d'aventure je quittais cet endroit en vie ? DÉSIRAIS-JE seulement le quitter vivant ? Aurais-je à mendier ma pitance comme les gueux qui pullulaient à la Porte de l'Occident ? La plupart d'entre eux étaient d'ailleurs de faux mendiants. Je me demandai comment j'allais pouvoir vivre et où j'allais obtenir quelque chose à manger. Le climat de notre pays est un climat dur ; notre pays n'est pas l'endroit rêvé pour celui qui n'a pas de toit sous lequel se reposer. Tous ces événements et ces soucis m'avaient inquiété et épuisé si bien que je sombrai dans un sommeil agité. De temps à autre, je sentais que la porte coulissante s'ouvrait et je décelais la présence de gens qui venaient peut-être voir si je vivais encore. Les cliquetis et le tintement du verre me tirèrent à peine de ma torpeur. Je n'avais aucun moyen de mesurer l'écoulement du temps. Dans des conditions normales, nous nous servions des battements de notre coeur pour compter les minutes, mais ici il s'agissait d'heures, dont quelques-unes au cours desquelles j'étais inconscient.

"Après un laps de temps qui me parut assez long — laps de temps au cours duquel j'eus l'impression de flotter entre le monde matériel et le monde spirituel — je fus brutalement ramené à l'état de pleine conscience. Ces redoutables bonnes femmes s'abattaient une fois de plus sur moi comme des vautours sur un cadavre. J'étais offensé par leur caquetage et leurs gloussements ; j'étais encore bien plus offensé par les libertés libidineuses qu'elles se permettaient à l'endroit de mon corps sans défense. Et pourtant, je n'étais pas capable de parler leur langue ; je n'étais même pas capable de bouger. J'étais perplexe devant le fait que des femmes telles que celles-là, appartenant au sexe prétendument faible, puissent avoir des mains si dures et un coeur plus dur encore. J'étais émacié, frêle et dans un état de santé tout ce qu'il y a de médiocre. Pourtant, ces créatures tournaient autour de moi comme si j'avais été un bloc de pierre. On me barbouillait avec des lotions, on faisait pénétrer des onguents à l'odeur fétide dans ma peau ratatinée, on arrachait littéralement les tubes qui se trouvaient dans mes narines ainsi qu'en d'autres endroits de mon anatomie pour les remplacer aussi brutalement par des tubes propres. Je frissonnai jusqu'au fond de l'âme et me demandai une fois de plus par quelle diabolique ironie du destin j'avais bien pu être condamné à subir une telle humiliation.

"Une fois ces repoussantes femelles disparues, la paix descendit en moi pendant un court moment. Puis la porte glissa encore et mon ravisseur, non, je dois me rappeler qu'il faut dire ‘le docteur’, entra et referma la porte derrière lui. "Bonjour, je vois que tu es réveillé", me dit-il d'un air aimable.

"Oui, Monsieur le Docteur, lui répondis-je sur un ton quelque peu grincheux, il est absolument impossible de dormir lorsque ces femmes jacassent et me tombent dessus comme des pestes !" Cette remarque sembla grandement l'amuser. On eût dit qu'après tout ce qui s'était passé, il commençait à me connaître un peu mieux, qu'il me traitait un peu plus comme un être humain, enfin... un être humain pas très brillant. "Nous avons besoin de ces infirmières, me dit-il, afin qu'elles s'occupent de toi, qu'elles te tiennent propre et que tu sentes bon. On t'a poudré, parfumé et préparé pour une autre journée de repos."

"Du repos ! Du REPOS ! Je ne voulais pas de repos. Je voulais sortir. Mais où pouvais-je bien aller ? Tandis que le docteur examinait les cicatrices opératoires de mon crâne, je me mis à penser une fois de plus à tout ce qu'il m'avait dit. Quand était-ce, au fait ? Hier ? Avant-hier ? Je ne pouvais le dire. Tout ce que je SAVAIS, c'est qu'il y avait quelque chose qui me tracassait énormément. "Monsieur le Docteur, lui dis-je, vous m'avez dit que je me trouvais dans un vaisseau spatial. Vous ai-je bien compris ?"

"Bien sûr, répondit-il, tu te trouves à bord du vaisseau amiral de cette flotte de surveillance. Nous nous trouvons actuellement sur un plateau montagneux sis dans les Hautes Terres du Tibet. Pourquoi ?"

"Monsieur ! répondis-je, lorsque je me trouvais dans cette pièce, en face de tous ces gens étonnants, j'ai remarqué que nous nous trouvions dans une immense chambre taillée dans la PIERRE ; comment une chambre EN PIERRE peut-elle se trouver à bord de ce vaisseau ?"

"Il se mit à rire comme si je lui avais raconté la blague la plus drôle qui soit. Se reprenant, il me dit entre deux gloussements : "Tu es vigilant, très vigilant, et tu as raison. Le plateau rocheux sur lequel ce vaisseau repose fut jadis un volcan. Il existe au sein de ce plateau d'immenses salles et de profonds couloirs à travers lesquels, en des temps immémoriaux, la lave en fusion coulait et se frayait un chemin. Nous nous servons de ces passages et avons agrandi ces salles pour qu'elles puissent répondre à nos besoins. Nous utilisons beaucoup cet endroit et différents types de vaisseaux spatiaux l'utilisent de temps à autre. Nous t'avons fait passer du navire à la chambre taillée dans le roc."

"Passer du navire à une chambre taillée dans le roc ! Ceci expliquait l'étrange impression que j'avais ressentie, l'impression de quitter un couloir en métal pour une salle creusée dans de la pierre. "Monsieur le Docteur, m'exclamai-je, je suis au courant des tunnels et des salles souterraines ; il existe une vaste salle secrète dans la Montagne du Potala ; on y trouve même un lac."

"Oui, remarqua-t-il, nos photographies géophysiques nous ont montré cela. Nous ne pensions cependant pas que vous autres, Tibétains, l'aviez découverte !" Il continua à jouer avec ses appareils. J'étais pleinement conscient qu'il opérait des modifications dans la circulation des liquides qui parcouraient les tubes et pénétraient dans mon corps. Un changement se manifesta dans ma température et, sans que ma volonté puisse avoir à intervenir, ma respiration devint plus lente et plus profonde ; on me manipulait comme une marionnette sur la place du marché.

"Monsieur le Docteur ! fis-je remarquer d'un air passionné, nous connaissons vos navires spatiaux et nous les appelons les Chariots des Dieux. Pourquoi ne vous mettez-vous pas en rapport avec nos dirigeants ? Pourquoi ne manifestez-vous pas ouvertement votre présence ? Pourquoi devez-vous donc effectuer des enlèvements de manière furtive, comme dans mon cas ?"

"Il aspira une grande bouffée d'air et fit une pause avant de me répondre finalement. "Euh... Eh bien ! c'est-à-dire que... bégaya-t-il, si je te donne la raison de notre comportement, cela ne provoquera de ta part que des remarques fort caustiques qui ne pourraient que se révéler néfastes pour nous deux."

"Non, Monsieur le Docteur, répondis-je, je suis votre prisonnier tout comme j'étais le prisonnier des Chinois et je ne puis me permettre de vous provoquer. J'essaie simplement, à ma manière barbare, de comprendre les choses — ce qui, à ce que je sache, correspond également à vos désirs."

"Il tourna en rond en traînant les pieds. Il était clair qu'il était en train de décider de la meilleure conduite à suivre envers moi. En venant à une décision, il me dit : "Nous sommes les Jardiniers de la Terre et, bien sûr, d'autres mondes habités. Un jardinier ne discute pas de son identité ou de ses intentions avec ses fleurs. Ou encore, pour parler de choses plus élevées, si un gardien de yacks tombe sur un yack qui semble être un peu plus brillant que la moyenne, ledit gardien ne va pas dire à cet animal : "Conduis-moi à ton Chef", pas plus qu'il ne discute avec ce yack intelligent de choses qui se trouvent nettement hors de sa portée. Il n'est pas dans nos habitudes de fraterniser avec les indigènes des mondes que nous surveillons. Nous l'avons fait en des temps immémoriaux. Cela se révéla désastreux pour tous et donna naissance à de fantastiques légendes dans votre propre monde."

"Je me mis à renâcler de colère et de dépit. "Vous me dites d'abord que je suis un sauvage et un barbare et maintenant vous me traitez comme un yack — ou plutôt me comparez à un yack, lui dis-je d'un air réprobateur. Dans ces conditions, si je suis un être si inférieur, POURQUOI ME GARDEZ-VOUS PRISONNIER ICI ?" Sa réponse fut sèche : "Parce que nous nous servons de toi. Parce que tu possèdes une mémoire extraordinaire que nous sommes en train d'affûter. Parce que nous voulons tout simplement faire de toi un puits de savoir pour celui qui viendra te visiter presque à la fin de tes jours. Maintenant, dors !" J'entendis ou plutôt j'eus l'impression qu'on touchait un bouton, puis je fus envahi par une vague noire qui roula lentement sur moi et je sombrai dans l'inconscience.

 

CHAPITRE SIX

 

"Des heures interminables s'écoulèrent laborieusement. Je me trouvai dans un état d'hébétude et de stupéfaction où la réalité n'existait plus et où le passé, le présent et l'avenir ne faisaient plus qu'un. Devant moi défilaient ma vie passée, l'état d'impotence à cause duquel je ne pouvais ni voir ni bouger, l'effrayante crainte que j'entretenais à l'égard de l'avenir une fois sorti ‘d'ici’ — si toutefois j'en sortais. De temps en temps, les femmes venaient me voir et m'administraient d'étonnants traitements. On me tordait et l'on me faisait plier les membres, on me faisait tourner la tête ; toutes les parties de mon corps se faisaient presser, pincer, pétrir, bourrer de coups de poing. De temps en temps, des groupes d'hommes entraient et se tenaient près de moi en s'entretenant de ma personne. Je ne pouvais les comprendre, bien sûr, mais c'est ce que j'en conclus. Et puis ils me piquaient aussi des choses dans le corps, mais je ne leur donnais pas la satisfaction de me voir sourciller lorsque je subissais quelque piqûre. Je m'assoupis, m'assoupis.

"Arriva un temps où je fus une fois de plus sur le qui-vive. Avant cela, j'avais somnolé un nombre inconnu d'heures. Bien que je fusse conscient du glissement de la porte, cela ne me dérangeait point. J'étais retiré en moi-même, me sentant comme engoncé dans des épaisseurs de laine et me souciant peu de ce qui pouvait bien arriver à qui que ce soit, y compris à moi-même. Soudainement, je ressentis une série de déchirements aigus tout autour de mon crâne. On me tâtait, on me farfouillait, et quelqu'un dit dans ma propre langue : "Ah ! bien ! réanimons-le !" Je perçus un bourdonnement étouffé et je n'en fus conscient que lorsqu'il s'arrêta avec un léger bruit de déclic. Instantanément, je me sentis pleinement alerte, plein de vie et tentai de m'asseoir. Une fois de plus je fus déçu. Mes efforts les plus violents ne se traduisaient par aucun mouvement de mes membres. "Ils nous est revenu", dit quelqu'un. "Hé ! Peux-tu nous entendre ?" demanda quelqu'un d'autre.

"Oui, je le puis, répliquai-je, mais comment se fait-il que vous sachiez parler tibétain ? Je pensais que seul Monsieur le Docteur était capable de communiquer avec moi." Il y eut un rire discret, puis une réponse : "TU te sers de NOTRE langue. Tu comprendras maintenant tout ce que nous te dirons."

"Une autre voix se mêla à la conversation, comme en aparté : "Comment l'appelez-vous ?" Une voix que je reconnus être celle du docteur répondit : "Comment nous l'appelons ? OH ! nous ne lui avons point donné de nom, je me contente de lui dire ‘tu’."

"L'Amiral exige qu'il ait un nom, affirma quelqu'un d'autre, c'est à vous de décider comment nous devons l'appeler. "Une discussion relativement animée s'engagea au cours de laquelle on suggéra plusieurs noms. Certains d'entre eux étaient TRÈS insultants et indiquaient qu'aux yeux de ces hommes, j'avais un statut inférieur à celui que nous reconnaissons aux yacks ou aux vautours charognards. Finalement, lorsque les commentaires devinrent un peu trop licencieux, le docteur déclara : "Mettons un terme à tout cela, cet homme est moine ; par conséquent, nous pouvons fort bien le nommer Moine en faisant ainsi allusion à sa qualité." Le silence se fit pendant un moment, puis je perçus un bruit de mains spontané et j'estimai — avec raison, d'ailleurs — qu'il s'agissait d'applaudissements. "Très bien, déclara une voix que je n'avais pas entendue auparavant, adopté à l'unanimité ! Dorénavant, il portera le surnom de Moine ; que ce soit enregistré ainsi."

"Une conversation à bâtons rompus s'ensuivit, une conversation sans intérêt pour moi, puisque je découvris que ces hommes discutaient des vertus réelles ou douteuses des femmes et évaluaient la facilité avec laquelle on pouvait les posséder. Certaines des allusions ayant trait à des caractéristiques d'ordre anatomique me dépassaient tellement que je ne fis aucun effort pour suivre la discussion ; néanmoins, je me contentai d'imaginer l'apparence de ces personnes. Certains des hommes étaient petits, d'autres très grands. Or, c'était quelque chose de très étrange et qui me déconcertait grandement, car, au meilleur de ma connaissance, il n'y avait pas de peuples sur la Terre qui possédaient une telle variété de traits et de tailles comme celle de ces hommes-là.

"Je fus ramené à la réalité par un soudain traînement de pieds et ce qui m'apparut être un bruit de recul de ces étranges sièges. Les hommes se mirent debout, puis un à un quittèrent la pièce. Finalement, un seul d'entre eux demeura : le docteur. "Plus tard, dit-il, nous te ramènerons devant la Chambre du Conseil, celle qui se trouve dans la montagne. Ne sois pas nerveux, Moine, il n'y a rien à craindre. Cela pourra te paraître étrange, mais on ne te fera pas de mal." Ceci dit, il quitta également la pièce et me laissa une fois de plus seul avec mes pensées. Pour quelque mystérieuse raison, une scène douloureuse ressuscitait avec insistance dans ma mémoire. J'étais attaché, bras et jambes écartés, contre un mur. L'un des tortionnaires chinois s'approchait de moi avec un sourire diabolique et me disait : "C'est la dernière chance que nous te donnons de nous dire ce que nous voulons savoir. Autrement, je vais t'arracher les yeux."

"Je répliquais : "Je ne suis qu'un pauvre et simple moine et je n'ai rien à dire." Sur ces mots, le tortionnaire chinois m'enfonça très fort le pouce et l'un de ses autres doigts dans les coins de mon oeil gauche, qui jaillit soudainement de son orbite comme un noyau sort d'une prune, puis se mit à pendouiller en se balançant sur ma joue. La douleur que me causait la déformation de ma vision était atroce ; l'oeil droit, encore intact, regardait droit devant, tandis que l'oeil gauche, qui se balançait sur ma joue, regardait carrément vers le sol. Les impressions mentales provoquées par cet état de choses étaient abominables. Enfin, d'une brève secousse, le Chinois arracha complètement mon oeil et me le jeta à la figure avant de faire subir le même sort à l'oeil droit.

"Je me souvins comment, ivres de sang, ils me jetèrent sur un tas d'ordures. Mais je n'étais pas mort comme ils l'avaient espéré. La fraîcheur de la nuit m'avait ranimé. Je m'étais mis debout tant bien que mal et étais parti à l'aveuglette, en trébuchant, possédant encore en moi suffisamment de sens de l'orientation pour m'éloigner des bâtiments de la Mission Chinoise et éventuellement de la Ville de Lhassa.

"En proie à de telles pensées, je perdis complètement la notion du temps, et ce fut comme une sorte de soulagement lorsque des hommes vinrent enfin dans ma chambre. Maintenant, je comprenais ce que l'on disait. Un dispositif élévateur spécial, qui portait l'étrange nom d'Antigravité, fut installé sur ma table et ‘activé’. La table s'éleva en l'air et des hommes la guidèrent dans la porte et le long du couloir qui se trouvait au-delà de cette dernière. Il semblait maintenant que, bien que la table fût apparemment dénuée de poids, elle était toujours sensible à l'inertie et au mouvement ; il faut toutefois préciser que ces termes ne me disaient pas grand-chose ! Le fait qu'il fallait prendre grand soin de ma table était dans le fond TOUT ce qui m'importait !

"La table et tout l'appareillage qui s'y rattachait furent tirés et poussés dans le couloir de métal où l'écho se trouvait déformé. Nous sortîmes enfin du vaisseau spatial et entrâmes une fois de plus dans la grande salle taillée dans le roc. Les bruits de foule qu'on pouvait y entendre me rappelèrent ceux auxquels je prêtais l'oreille lors de jours meilleurs sur le parvis de la Cathédrale de Lhassa. On déplaça ma table, on la fit quelque peu tourner, puis on la fit descendre de quelques pouces (cm) pour toucher enfin le sol. Une personne s'approcha de moi et me murmura : "Le Chirurgien Général va venir vous voir dans quelques instants."

"Je répondis : "N'allez-vous pas me rendre la vue ?", mais la personne était partie et l'on passa outre à cette demande. Je tentai, là, sur ma couche, de recréer mentalement tout ce qui arrivait. Je ne possédais pour cela que le souvenir fugace de ce que j'avais précédemment aperçu en ces lieux, mais je désirais ardemment que l'on me redonne ma vue artificielle.

"Un bruit de pas familier se répercuta sur le plancher rocheux. "Ah ! Ils t'ont amené ici sain et sauf. Te sens-tu bien ?" demanda le docteur, celui qu'on appelait le Chirurgien Général.

"Monsieur le Docteur, répondis-je, je me sentirais bien mieux si vous me permettiez de voir."

"Mais tu es AVEUGLE et tu dois t'habituer à demeurer ainsi. Il te faudra vivre une très longue vie avec cette infirmité."

"Cependant, Monsieur le Docteur, dis-je exaspéré au plus haut point, COMMENT serais-je capable d'apprendre et de me rappeler toutes les merveilles que vous m'avez promis de ME MONTRER si vous ne me prêtez pas cette vue artificielle ?"

"Ça, c'est notre affaire, répondit-il. NOUS posons les questions et donnons les ordres. TU n'as rien qu'à faire exactement ce qu'on te dit."

"Je remarquai une certaine accalmie dans la foule qui m'entourait. Ce n'était pas véritablement le silence, car il ne peut y avoir de réel silence là où des gens sont réunis. Au cours de cette accalmie, je pus distinguer des bruits de pas très secs qui cessèrent soudainement. "Restez assis !" ordonna une voix sèche, toute militaire. Il y eut un bruissement détendu, un froufroutement d'étoffe, des craquements de cuir, le traînement de nombreux pieds, puis une sorte de frottement comme si l'on avait repoussé l'un de ces étranges sièges, le bruit d'un homme qui se met debout. Une accalmie lourde, une atmosphère tendue dominèrent ces lieux l'espace d'une seconde peut-être ; puis la Voix se mit à parler.

"Mesdames, Messieurs, dit-elle d'un ton profond et assuré où transparaissait une diction soignée, notre Chirurgien Général considère que cet indigène a suffisamment recouvré la santé et qu'il a suffisamment été endoctriné pour qu'on puisse, sans prendre de risques exagérés, le préparer à aborder la Connaissance du Passé. Il existe un risque, évidemment, mais nous devons y faire face. Si la créature meurt, nous devrons, une fois de plus, entreprendre de fastidieuses recherches afin d'en retrouver une autre. Cet indigène se trouve en piètre condition physique ; nous n'avons plus qu'à espérer que sa volonté soit bien ancrée et que les raisons qui le retiennent à la vie soient suffisamment fortes." Ma chair se révolta face à l'insensibilité que l'on manifestait avec autant de désinvolture à MON endroit, mais la Voix reprit :

"Certains d'entre nous estiment que nous ne devrions nous servir que des Documents écrits révélés à quelque Messie ou à quelque Saint que nous avons placé en ce monde à cette fin, mais je dis que ces Documents devinrent dans le passé l'objet d'une vénération pleine de superstition qui annula les avantages qu'on pouvait en tirer parce qu'ils furent trop souvent interprétés de travers, compris de travers. Les indigènes n'ont pas essayé de comprendre la signification que contiennent ces écrits ; ils se sont contentés de prendre ces derniers à la lettre et, souvent, d'interpréter faussement cette version par trop littérale. Fréquemment, ceci a fait du tort à leur développement et a créé un système artificiel de castes sous lequel certains des indigènes prennent pour acquis qu'ILS ont été choisis par des Puissances Supérieures afin d'enseigner et prêcher ce qui ne fut PAS écrit.

"Ils n'ont aucune idée véritable de ce que nous — de l'espace intersidéral — pouvons être. Nos vaisseaux patrouilleurs — lorsqu'on les aperçoit — passent pour des objets célestes de différentes natures, voire de simples hallucinations de la part de ceux qui les ont vus ; on se moque de ces derniers et l'on met souvent en doute leur équilibre mental. Ils croient que l'Homme est fait à l'image de Dieu et sont convaincus qu'il ne peut exister de forme de vie supérieure à celle de l'Homme. Ils ont la conviction profonde que ce tout petit monde constitue la SEULE source de vie, sans savoir que les mondes habités existent en plus grand nombre que les grains de sable sur la totalité de la Terre et que leur monde est en définitive l'un des plus petits et des plus insignifiants.

"Ils SE croient les Maîtres de la Création et pensent qu'ils sont libres de sacrifier tous les animaux du globe. Cependant, leur propre vie n'embrasse que le temps d'un clin d'oeil. Comparés à nous, ils ne sont que des insectes qui ne vivent qu'une journée et qui, en l'espace de quelques heures, doivent naître, atteindre l'âge adulte, se reproduire, se reproduire encore, puis disparaître. Notre espérance moyenne de vie est de cinq mille ans. La leur est de quelques décennies, et tout ceci, Mesdames et Messieurs, fut engendré par leurs croyances bizarres et par leurs tragiques idées fausses. C'est pour cette raison que nous n'avons pas tenu compte d'eux dans le passé ; toutefois, à l'heure actuelle, nos Sages disent que d'ici à un demi-siècle ces aborigènes découvriront certains secrets de l'atome. Par conséquent, ils pourront fort bien faire sauter leur petit monde. De dangereuses radiations peuvent se répandre dans l'espace et constituer une menace de pollution.

"Comme vous le savez, les Sages ont décrété qu'il fallait capturer un indigène convenable — nous avons attrapé celui-ci — et qu'il fallait traiter son cerveau de manière à ce qu'il puisse se souvenir de tout ce que nous nous proposons de lui enseigner. Nous devrons le conditionner de telle façon qu'il ne puisse révéler ce qu'il a appris qu'à une personne SEULEMENT, que nous placerons en ce monde en temps opportun et qui aura pour tâche d'exposer à tous ceux qui voudront bien l'écouter les faits réels — et non les fantaisies des autres — ayant trait aux formes de vie existant au-delà de ce petit univers. Cet indigène, de sexe masculin, a soigneusement été préparé et sera le récepteur et le gardien du message qui devra plus tard être retransmis à une autre personne. La tension qu'il devra subir sera très forte ; il se peut bien qu'il ne survive pas à cette épreuve. Nous n'avons donc qu'à souhaiter qu'il tienne le coup, car, si sa vie prend fin sur cette table, nous devrons une fois de plus nous mettre à la recherche d'un autre individu. Comme nous avons pu le constater, il s'agit d'une tâche fastidieuse.

"L'un des membres de l'équipage a protesté en nous recommandant de prendre un indigène dans un pays plus développé, une personne hautement respectée de ses concitoyens ; nous croyons toutefois qu'il s'agirait là d'un faux pas. En effet, si nous endoctrinions un tel indigène et si nous le laissions aller parmi ses congénères, ces derniers s'empresseraient de le discréditer, ce qui retarderait sérieusement notre programme. Vous tous, qui êtes ici, aurez l'autorisation d'assister à cette évocation du Passé. Il s'agit d'un événement rare. Vous jouirez donc d'une faveur insigne."

"À peine ce Grand Personnage eut-il cessé de parler qu'un croassement et qu'un bruissement très étranges se firent entendre. Puis ce fut une Voix, mais QUELLE Voix ! Elle paraissait inhumaine et il était difficile de dire si elle était masculine ou féminine. Dès que je l'entendis, je sentis mes cheveux se dresser sur ma tête et j'eus la chair de poule. "En qualité de Biologiste Doyen et n'ayant pas à rendre compte de mes actes à la Marine, pas plus qu'à l'Armée d'ailleurs, j'aimerais que l'on consigne ma désapprobation quant à toute cette affaire, déclara d'un ton âpre cette Voix vraiment déplaisante. D'ailleurs, un rapport complet sera soumis au Quartier Général en temps et lieu. J'exige que l'on m'écoute céans." On put percevoir dans l'assistance une sorte de soupir résigné. Il y eut beaucoup d'agitation pendant quelque temps, puis celui qui avait pris la parole le premier se leva et déclara sèchement : "En qualité d'Amiral de cette flotte, je suis responsable de cette mission de surveillance, et ce, en dépit des arguments spécieux pouvant émaner de notre mécontent biologiste doyen. Néanmoins, écoutons une fois de plus les arguments de la partie adverse. Vous pouvez continuer, Biologiste !"

"Sans le moindre mot de remerciement et sans la moindre formule de politesse, la voix rauque et traînante poursuivit : "Je conteste cette perte de temps. Je conteste le fait que nous devions déployer d'autres efforts pour ces créatures défectueuses. Dans le passé, lorsqu'une certaine race de ces créatures ne donnait pas satisfaction, nous nous contentions de les exterminer, puis nous réensemencions la planète. Épargnons temps et travail et exterminons-les tout de suite, avant qu'ils ne polluent l'espace."

"L'Amiral coupa : "Dites-nous, Biologiste, possédez-vous quelque argument de poids pouvant nous expliquer EN QUOI ces créatures sont défectueuses ?"

"Oui, j'en possède, répondit hargneusement le Biologiste. Les femelles des différentes espèces sont défectueuses. Leur mécanisme de fertilité est fautif, leurs auras ne se conforment pas à ce qui avait été prévu à l'origine. Nous en avons récemment attrapé une qui provenait de ce que l'on appelle l'une des meilleures parties de ce monde. Elle poussa des cris perçants lorsque nous enlevâmes les vêtements dans lesquels elle était drapée. Puis, lorsque nous insérâmes une sonde dans son corps afin d'analyser ses sécrétions, elle fit d'abord une crise d'hystérie et perdit connaissance. Plus tard, étant revenue à elle et ayant aperçu certains de mes assistants, elle perdit l'esprit ou ce qui lui en tenait lieu. Nous dûmes la détruire et perdîmes ainsi de nombreux jours de travail."

Le vieil ermite interrompit son récit et prit une gorgée d'eau. Le jeune moine était littéralement horrifié en apprenant les choses étranges qui étaient arrivées à son supérieur. Ce qui était curieux, c'est que certaines descriptions lui étaient FAMILIÈRES. Il ne pouvait pas dire comment, mais certaines des remarques de l'ermite évoquaient chez lui d'étranges réminiscences, des réminiscences troublantes comme si l'on ravivait en lui des souvenirs depuis longtemps enfouis dans le passé. C'était un peu comme si les remarques de l'ermite eussent constitué une sorte de catalyseur. Avec grand soin, sans laisser tomber la moindre goutte, l'Ancien déposa son écuelle d'eau près de lui, joignit les mains et reprit son récit...

"J'étais sur cette table ; j'entendais et je comprenais tout ce qui se disait. Toute crainte, toute hésitation m'abandonnèrent. J'allais montrer à ces gens comment un prêtre tibétain savait vivre... et mourir, le cas échéant. Ma témérité naturelle me poussa à déclarer à haute voix : "Voyez-vous, Seigneur Amiral, votre Biologiste est moins civilisé que moi, car NOUS, au moins, ne supprimons pas ceux que nous pourrions qualifier d'animaux inférieurs. C'est NOUS qui sommes civilisés !" Pendant un instant, le Temps parut s'arrêter. Même la respiration de ceux qui m'entouraient sembla s'arrêter. Puis, à mon profond étonnement — à ma grande surprise, devrais-je dire —, il y eut des applaudissements spontanés et fort peu de rires. Les gens se frappèrent dans les mains, ce que je traduisis comme un geste d'approbation. Certains d'entre eux crièrent de joie et quelque technicien qui se trouvait près de moi se pencha sur ma couche et me déclara discrètement : "Bien, Moine... Bien... Mais n'en dis pas plus long... Ne force pas ta chance !"

"L'Amiral prit la parole et dit : "L'indigène du nom de Moine a parlé. Il a prouvé à ma satisfaction qu'il était une créature sensible et pleinement capable de s'acquitter de la tâche qui lui sera confiée. Et... euh... j'appuie pleinement ses observations que je compte consigner dans les rapports personnels que je dois faire parvenir aux Sages." Le Biologiste répondit d'un ton sec comme un coup de fouet : "Je me retire de cette expérience." Sur ces mots, la créature — lui, elle ou ce qu'il en était — se retira bruyamment de la salle taillée dans le roc. On put entendre un soupir de soulagement général ; il était évident que le Doyen des Biologistes n'était pas une personne très aimée. En réponse à quelque ordre donné par signes, le brouhaha cessa lentement. Il y eut de légers traînements de pieds puis un froissement de papier. Le silence aurait pour ainsi dire pu se couper au couteau.

"Mesdames et Messieurs, reprit l'Amiral, maintenant que nous nous sommes débarrassés des objections et des interruptions, je propose de dire quelques mots au profit de ceux d'entre vous qui sont des nouveaux venus dans cette Station de Surveillance. Certains ont peut-être entendu des rumeurs, mais, comme vous le savez, on ne peut jamais se fier aux rumeurs. Je vais vous dire ce qui va arriver, je vais vous expliquer ce à quoi tout ceci rime, afin que vous puissiez mieux apprécier les événements auxquels vous allez bientôt participer.

"Les gens de ce monde sont en train de mettre au point une technologie qui, à moins que nous nous immiscions dans son développement, risque fort de les détruire. Au cas où une telle éventualité se produirait, ceci contaminerait l'espace à un point tel que tout monde en émergence dans ce groupe risquerait fort d'en subir les conséquences. Il ne tient qu'à nous d'empêcher cela. Comme vous le savez pertinemment, ce monde ainsi que d'autres mondes dans ce groupe constituent nos terrains d'essais pour différents types de créatures. Tout comme dans le monde végétal ce qui n'est pas cultivé devient herbe folle, dans le monde animal on peut avoir des pur-sang comme des avortons. Dans le monde qui nous intéresse, les humains sont en train de devenir des individus de cette dernière catégorie. Nous, qui avons ensemencé ce monde avec de la souche humanoïde, devons maintenant nous assurer que les autres souches pouvant exister dans les autres mondes ne risquent rien.

"Nous sommes en face d'un indigène de ce monde. Il provient d'une subdivision d'un pays que l'on appelle le Tibet. Ce pays est une théocratie, ce qui veut dire qu'il est dirigé par un chef qui accorde plus d'importance à la religion qu'il n'en accorde à la politique. Dans ce pays, l'agression n'existe pas. Personne ne se bat pour accaparer la terre d'autrui. On n'y prend pas la vie des animaux ; seuls, les êtres des classes inférieures le font et, d'ailleurs, presque sans exception, ce sont des ressortissants d'autres pays. Bien que leur religion puisse nous paraître fantastique, ils vivent intégralement selon ses préceptes en ne faisant point de mal à leur prochain ou en ne le forçant point à croire à ce qu'ils croient. Ce sont des gens très pacifiques qui, avant de commettre des actes de violence, doivent subir maintes provocations. C'est pourquoi nous avons pensé pouvoir trouver dans ce pays un indigène possédant une mémoire phénoménale qu'il nous serait possible d'améliorer, un indigène dans l'esprit duquel nous pourrions implanter des connaissances destinées à être transmises à quelqu'un d'autre que nous placerons plus tard en ce monde.

"Certains d'entre vous se demanderont peut-être pourquoi nous ne pourrions pas enseigner ces choses directement à notre représentant. Nous ne réussissons pas à le faire de manière satisfaisante, car ceci donne lieu à des aberrations ainsi qu'à des omissions. Cette façon de procéder fut mise à l'épreuve à plusieurs occasions, mais cela ne s'est jamais passé comme nous l'aurions voulu. Comme vous le verrez plus tard, nous avons obtenu des résultats relativement satisfaisants avec un homme que les Terriens appelèrent Moïse. Mais même avec lui, l'opération fut INCOMPLÈTE, des erreurs et des malentendus dominèrent nettement la situation. Et maintenant, n'en déplaise à notre respecté Biologiste Doyen, nous allons essayer le système qu'ont mis au point les Sages.

"De même qu'il y a des millions d'années terrestres, grâce à leurs merveilleuses connaissances scientifiques, ils parvinrent à mettre au point la propulsion plus rapide que la lumière, ainsi ont-ils aussi mis au point une méthode grâce à laquelle on peut directement se brancher sur la source des Archives Akashiques. Selon cette méthode, la personne qui se trouve à l'intérieur d'un appareil spécial pourra voir tout ce qui est arrivé dans le passé. Pour ce qui est de ses impressions, elle VIVRA véritablement toutes ces expériences ; elle VERRA et ENTENDRA exactement comme si elle vivait en ces temps révolus. En ce qui la concerne, ELLE SE TROUVERA VÉRITABLEMENT LÀ ! Un branchement direct sur son cerveau permettra à chacun de nous de participer à l'expérience par personne interposée. Cette personne — vous — je devrais plutôt dire ‘nous’ — cesserons, à toutes fins utiles, d'exister dans le temps actuel et, pour autant que nos sentiments, notre vue, notre ouïe, nos émotions sont concernés, seront transférés à ces époques lointaines dont la vie et les événements qui s'y dérouleront seront pour nous aussi réels que ceux qui se déroulent ici, lorsque nous vivons à bord de nos navires, à bord de nos petits vaisseaux patrouilleurs ou lorsque nous travaillons loin sous la surface, dans nos laboratoires souterrains.

"Je ne prétends pas comprendre entièrement les principes en cause. Certains parmi vous en connaissent beaucoup plus que moi sur ce sujet, et c'est pour cela qu'ils sont ici. Par contre, d'autres, dont les tâches sont différentes, sont moins renseignés que moi, et c'est à eux que ces remarques s'adressent. Souvenons-nous que nous aussi manifestons du respect envers le caractère sacré de la vie. Certains d'entre vous peuvent fort bien considérer ce natif de la Terre comme quelque simple animal de laboratoire. Toutefois, comme il nous l'a prouvé, il possède également des sentiments. Il possède l'intelligence, et — souvenez-vous bien de ce que je vais vous dire — pour nous, à l'heure actuelle, il est la créature la plus précieuse de ce monde. Certains ont émis des doutes en nous demandant comment l'absorption d'un maximum de connaissances par cette créature pourrait bien contribuer à sauver le monde ? La réponse est que ça ne le sauvera pas."

"L'Amiral fit une pause théâtrale. Je ne pouvais pas le voir, évidemment, mais je pris pour acquis que les autres ressentaient la tension qui m'envahissait. Il poursuivit : "Ce monde est très malade. NOUS savons qu'il est malade. Nous ne savons pas pourquoi. Nous tentons de découvrir pourquoi. Notre première tâche consiste à reconnaître l'existence d'un état de malaise. Deuxièmement, nous devons convaincre les humains qu'ils sont malades. Troisièmement, nous devons provoquer chez eux le désir d'être guéris. Quatrièmement, nous devons découvrir avec précision quelle est la nature de la maladie. Cinquièmement, nous devons élaborer une méthode curative et, sixièmement, nous devons persuader les humains de faire le nécessaire pour que cette cure soit efficace. La maladie a quelque chose à voir avec l'aura. Cependant, nous ne pouvons découvrir pourquoi. Un autre doit venir, mais il ne doit pas être de ce monde. En effet, comment un aveugle pourrait-il voir les infirmités de ses congénères alors qu'il est infirme lui-même ?"

"Cette remarque provoqua chez moi une secousse assez forte ; en effet, elle me sembla contradictoire. J'étais aveugle, soit, mais l'on m'avait choisi pour accomplir cette tâche. Mais non, non, en vérité cela ne devait pas se passer comme cela. Je ne devais être que le réservoir d'un certain savoir, d'un savoir qui permettrait à un autre de fonctionner suivant un plan préétabli. Mais l'Amiral continuait :

"Lorsque nous l'aurons préparé, lorsque nous en aurons fini avec lui, nous amènerons notre indigène en un endroit où il pourra vivre tranquillement jusqu'à un âge (pour lui) très avancé. Il ne pourra pas mourir tant qu'il n'aura pas transmis ses connaissances. Pour compenser toutes ces années de cécité et de solitude, il possédera la paix intérieure et la conviction profonde de faire beaucoup pour ceux de son monde. Maintenant, nous allons entreprendre une ultime vérification quant à l'état général de l'indigène, puis nous commencerons."

"Il y eut alors un remue-ménage considérable, mais exempt de charivari. Je sentis que des gens allaient à droite et à gauche. On empoigna ma table, on la souleva, on la fit avancer. Je perçus le tintement du verre contre le métal, qui m'était maintenant si familier. Le Chirurgien Général s'avança vers moi et chuchota : "Comment te sens-tu, maintenant ?"

"Je ne pouvais que difficilement dire COMMENT je me sentais ou bien à quel ENDROIT je me trouvais. Par conséquent, je répondis simplement : "Ce que je viens d'entendre n'a rien qui puisse me remonter le moral. Mais dois-je continuer à ne rien voir ? Comment puis-je être témoin de toutes ces merveilles si vous ne me rendez pas une fois encore la vue ?"

"Contente-toi de te détendre, me chuchota-t-il d'un air apaisant, tout ira très bien. Tu pourras voir de la meilleure manière possible lorsque le temps sera venu."

"Il fit une pause, pendant laquelle quelqu'un laissa tomber une remarque, puis reprit : "Je vais t'expliquer ce qui va se passer. Nous allons ajuster à ta tête ce qui te semblera un bonnet de fils métalliques. Cela te paraîtra froid jusqu'à ce que tu t'y habitues. Ensuite, nous te passerons aux pieds des choses semblables à des sandales, faites de la même matière. Nous avons déjà des fils qui vont jusqu'à tes bras. Tout d'abord, tu ressentiras un étrange chatouillement, qui te causera fort probablement une sensation d'inconfort ; cela passera rapidement toutefois, et après tu n'éprouveras plus de malaises physiques. Nous pouvons t'assurer que nous prendrons à ton égard tous les soins nécessaires. Cette expérience représente beaucoup de choses pour nous tous, et nous tenons à ce qu'elle soit une réussite totale ; trop de facteurs sont en cause pour qu'elle se solde par un échec."

"Oui, grommelai-je, mais c'est tout de même moi qui risque le plus dans cette affaire. Je risque tout bonnement ma vie !"

"Le Chirurgien Général se leva et s'éloigna de moi. "Monsieur ! dit-il d'un ton tout ce qu'il y a de plus officiel, l'indigène a été examiné. Il est prêt maintenant. Nous demandons la permission de commencer."

"Permission accordée, répondit la voix grave de l'Amiral. Commencez !" Il y eut comme un déclic et une exclamation étouffée. Des mains se glissèrent sous mon cou et me soulevèrent la tête. D'autres mains m'enfilèrent sur la tête une sorte de sac tissé de fil métallique très souple, puis le firent descendre sur mon visage. On chercha quelque chose sous mon menton. J'entendis comme trois étranges petits claquements et le sac de métal fut étroitement ajusté à ma tête et attaché autour de mon cou. Les mains se retirèrent, mais, entre-temps, d'autres mains s'affairaient à mes pieds. On me les frotta avec une lotion graisseuse et nauséabonde, puis on les glissa dans deux petits sacs métalliques. Je n'avais pas l'habitude d'avoir ainsi les pieds emprisonnés, et cela me gênait considérablement. Et pourtant je ne pouvais rien y faire. Nous étions dans l'expectative et la tension grandissait."

Dans la caverne, le vieil ermite tomba soudainement à la renverse. Pendant un bon moment, le jeune moine demeura assis, pétrifié d'horreur ; puis, galvanisé par l'urgence de la situation, il se mit debout et se précipita derrière le rocher afin d'y prendre le remède qui se trouvait là au cas où un tel incident surviendrait. Arrachant le bouchon d'une main qui tremblait un peu, il s'agenouilla et fit tomber quelques gouttes du liquide entre les lèvres entrouvertes du vieillard. Avec infiniment de soins, afin de ne pas perdre la moindre goutte du liquide, il replaça le bouchon et mit de côté le flacon. Posant la tête de l'ermite sur ses genoux, il entreprit de lui tapoter doucement les tempes.

Graduellement, les couleurs semblèrent revenir ; graduellement, on put déceler qu'il reprenait ses esprits. Le vieil ermite leva finalement la main et dit d'une voix mal assurée : "Ah ! Tu as très bien fait cela, mon garçon, tu as très bien fait cela. Je dois me reposer un peu."

"Ô Vénérable, dit le jeune moine, reposez-vous ici, je vais vous faire un peu de thé chaud ; il nous reste un peu de sucre et de beurre." Tendrement, il plaça sa couverture pliée sous la tête du vieillard et se leva. "Je vais mettre l'eau à bouillir", dit-il en saisissant le récipient encore à moitié plein d'eau.

Il était étrange, dehors, dans l'air frais, de réfléchir aux choses merveilleuses qu'il avait entendues. C'était étrange, parce que tant de ces choses lui paraissaient... FAMILIÈRES. Oui, familières, mais oubliées. C'était comme lorsqu'on se réveille après un rêve, pensa-t-il. Cependant, cette fois-ci, les souvenirs l'assaillaient au lieu de s'estomper comme dans les rêves. Le feu couvait. Il y jeta rapidement des poignées de brindilles. Des nuages bleuâtres s'élevèrent et ondoyèrent dans les airs. Une brise vagabonde, qui musait aux abords du flanc de la montagne, envoya en vrille une bouffée de fumée sur le jeune moine qui s'éloigna en toussant et en expectorant, les yeux pleins d'eau. Une fois remis de ses émotions, il plaça soigneusement le récipient au coeur du feu, qui brûlait maintenant allégrement. Se retournant, il rentra dans la caverne afin de s'assurer que l'ermite avait bien repris ses esprits.

Le vieillard était couché sur le côté et l'on pouvait constater chez lui une nette amélioration. "Nous allons prendre un peu de thé et un peu d'orge, dit-il, puis nous allons nous reposer jusqu'à demain, car je dois ménager les forces qui me restent sous peine de manquer à ma mission et de laisser ma tâche inachevée." Le jeune moine tomba à genoux près de son aîné et contempla ce corps émacié en train de dépérir.

"Ce sera comme vous voulez, ô Vénérable, dit-il. Je suis simplement entré pour m'assurer que vous alliez bien ; maintenant, je vais chercher l'orge et je vais m'occuper du thé." Il se leva rapidement et se rendit au fond de la caverne afin de se procurer les rares provisions. Il regarda d'un air lugubre le peu de sucre qui restait au fond du sac. D'un air plus lugubre encore, il examina ce qui restait de beurre. Pour ce qui était du thé, il y en avait encore suffisamment. Il suffisait de fragmenter la briquette et d'enlever le plus gros des brindilles et des mauvaises feuilles. Il restait également assez d'orge. Le jeune moine se résigna à se passer de sucre et de beurre afin que l'Ancien puisse en profiter.

À l'extérieur, l'eau bouillonnait allégrement dans le récipient. Le jeune moine y fit tomber le thé, mélangea vigoureusement le contenu du chaudron et y ajouta un peu de borax pour en améliorer le goût. Déjà, la lumière du jour s'estompait et le soleil disparaissait rapidement à l'horizon. Pourtant, il restait encore beaucoup de travail à faire. Il fallait retourner chercher du bois et de l'eau ; le jeune homme n'était pas sorti de la journée et n'avait fait aucun exercice. Il se retourna et se hâta de retourner dans la caverne que l'obscurité envahissait lentement. Le vieil ermite était assis et attendait son thé. Avec parcimonie il saupoudra son écuelle avec un peu d'orge, y fit tomber une petite pointe de beurre et la tendit ensuite au jeune moine pour qu'il la remplisse de thé. "Tout ceci représente plus de luxe que je n'en ai jamais eu en soixante ans, s'exclama-t-il. Je pense bien pouvoir être pardonné pour avoir absorbé quelque chose de chaud après toutes ces années. Je n'ai jamais été capable d'allumer un feu tout seul ; j'ai essayé une seule fois et j'ai mis le feu à ma robe. Je porte encore quelques cicatrices des brûlures que ces flammes laissèrent sur mon corps, mais elles ont guéri. Enfin, c'est ce qu'on attrape quand on essaie d'un peu trop s'écouter !" Il soupira profondément et avala son thé à petites gorgées.

"Vous jouissez au moins d'un avantage, ô Vénérable, dit le jeune moine en riant. L'obscurité et la clarté ne veulent rien dire pour vous. Dans cette obscurité je viens de renverser mon thé, car je ne peux pas le voir."

"Oh ! s'exclama le vieillard, tiens ! prends le mien."

"Non, non, ô Vénérable, répliqua le jeune homme sur un ton plein d'affection, nous avons beaucoup de thé ; je n'ai qu'à m'en verser un peu." Ils restèrent assis pendant un bout de temps, en silence, en plein accord, jusqu'à ce que tout le thé eût disparu. Puis le jeune moine se leva et dit : "Je vais maintenant aller chercher du bois et de l'eau. Puis-je prendre votre écuelle pour la nettoyer ?" Dans le récipient désormais vide, le jeune homme posa les deux écuelles et sortit de la caverne. Le vieil ermite s'assit bien droit, dans une position d'attente, tout comme il avait attendu depuis de nombreuses décennies.

Le soleil s'était maintenant couché. Seule la cime des pics baignait encore dans une lumière dorée, une lumière qui tournait au violet pendant que le jeune moine regardait. Loin sur les flancs de la montagne déjà plongée dans l'ombre, on pouvait apercevoir de petites taches de lumière surgissant une à une. C'étaient les lampes à beurre de lointaines lamaseries qui scintillaient dans l'air froid et transparent de la Plaine de Lhassa. La silhouette ombreuse de la Lamaserie de Drepung, en bas de la vallée, faisait penser à une ville fortifiée. Ici même, au flanc de la montagne, le jeune moine pouvait apercevoir la Cité, les lamaseries et regarder briller la Rivière Heureuse. Plus loin, de l'autre côté, le Potala et la Montagne de Fer en imposaient toujours en dépit de leur apparente réduction causée par la grande distance à laquelle ils se trouvaient.

Mais il n'y avait pas de temps à perdre ! Surpris et vexé de sa propre lenteur, le jeune moine se fustigea et se hâta le long du sentier jusqu'au bord du lac. Il lava rapidement et récura les deux écuelles ainsi que le récipient qu'il s'empressa de remplir d'eau. Puis il reprit le sentier en traînant derrière lui la grosse branche qu'il avait été trop chargé auparavant pour pouvoir transporter. S'arrêtant un instant pour reprendre sa respiration, car la branche était très épaisse et très lourde, il jeta un regard en arrière sur le col montagneux qui menait vers l'Inde. On y apercevait une lumière scintillante qui signifiait qu'une caravane de marchands y campait pour la nuit. Nul marchand ne voyageait jamais la nuit. Le coeur du jeune homme bondit. Demain, les marchands progresseraient laborieusement sur la piste de montagne et, sans nul doute, installeraient leur camp au bord du lac avant de se rendre à Lhassa le lendemain. Du thé ! Du beurre ! Arborant un large sourire, le jeune homme reprit son fardeau avec un courage renouvelé.

"Ô Vénérable ! dit-il en entrant dans la caverne avec son eau. Il y a des marchands dans le col. Demain, nous aurons peut-être du beurre et du sucre. Je vais les surveiller attentivement."

Le vieillard eut un rire étouffé : "D'accord, mais, pour l'instant, il faut dormir." Le jeune homme l'aida à se mettre debout et lui plaça une main sur la paroi. L'infirme se dirigea en titubant vers l'arrière-chambre.

Le jeune moine s'allongea, creusa le sable afin d'y ménager une dépression pour y glisser sa hanche. Pendant quelques instants, il se mit à réfléchir à propos de tout ce qu'il avait entendu. Était-il VRAI que les humains n'étaient que des mauvaises herbes ? Qu'ils n'étaient que des animaux de laboratoire ? Non, pensa-t-il, certains d'entre nous faisons de notre mieux dans des circonstances très difficiles et nos difficultés sont là pour nous encourager à faire mieux et à nous élever plus haut, car il y a toujours de la place au sommet ! Sur cette pensée, il sombra dans un profond sommeil.

 

CHAPITRE SEPT

 

Le jeune moine se retourna en frissonnant. Encore endormi, il se frotta les yeux puis se dressa sur son séant. L'entrée de la caverne n'était qu'une tache grise se découpant sur la noirceur de l'intérieur. Le fond de l'air était piquant. Le jeune moine enfila sa robe et s'empressa de sortir. Dehors, l'air était vraiment froid ; le vent gémissait dans les arbres en faisant bruire leurs feuilles. Des petits oiseaux avaient fait leur nid très près des troncs, à l'abri du vent. La surface du lac était toute ridée et agitée tandis que les vagues, poussées par le vent, se fracassaient sur ses rives en faisant plier les roseaux qui manifestaient ainsi leur désapprobation en réaction contre les forces de la nature.

Ce jour tout neuf était gris et portait en lui quelque chose de trouble. De grands nuages noirs roulèrent par-dessus la crête de la montagne, puis dévalèrent ses pentes comme des moutons que les chiens de bergers célestes auraient rassemblés. Les cols des montagnes furent envahis par des nuages aussi noirs que le roc lui-même. Ils commencèrent à dévaler les flancs des montagnes, abolissant le paysage, engloutissant la Plaine de Lhassa dans une mer de brouillard. Il y eut comme une giboulée soudaine et une formation nuageuse enveloppa le jeune moine. La brume était si épaisse qu'il ne pouvait plus voir l'entrée de la caverne ni même sa main lorsqu'il la plaçait devant son visage. Un peu à gauche d'où il se trouvait, le feu sifflait et crachotait tandis que l'humidité tombait sur les braises.

Le jeune moine s'empressa de casser du bois et de le poser sur les charbons, puis il souffla pour que le bois s'enflamme, ce qui prit quelque temps, car il était humide, fumait et craquait avant de consentir à brûler. Les gémissements du vent s'élevèrent jusqu'à atteindre un long sanglot. Les nuages s'épaissirent et une volée de grêlons força le jeune homme à s'abriter. Le feu siffla et s'éteignit doucement. Toutefois, avant que celui-ci ne soit complètement éteint, le jeune homme sortit en vitesse et se saisit d'une branche encore enflammée qu'il traîna jusqu'à l'entrée de la caverne où elle fut à l'abri du pire de la tempête. Il sortit plusieurs fois en courant, mais sans grand enthousiasme, afin de sauver le plus de bois possible, du bois qui, maintenant, dégoulinait.

Après tous ces efforts, le jeune homme reprit son souffle pendant quelques instants, puis il enleva sa robe et la tordit afin d'en exprimer le maximum d'eau. Maintenant, le brouillard envahissait la caverne et le jeune moine devait se diriger en posant la main sur les parois de l'antre. Il avança avec précaution jusqu'à ce qu'il se heurtât au gros rocher sous lequel il avait coutume de dormir.

"Qu'est-ce que c'est ?" demanda la voix du vieil ermite.

"Ne craignez rien, ô Vénérable, répondit le jeune moine avec douceur, les nuages sont descendus et notre feu est à peu près éteint."

"Peu importe, répliqua philosophiquement le vieillard, il y avait de l'eau avant qu'il y ait du thé ; contentons-nous donc de boire de l'eau. Nous prendrons du thé et de la tsampa lorsque le feu le permettra."

"Oui, ô Vénérable ! répondit le jeune homme. Je vais voir si je suis capable de faire reprendre le feu sous le rocher en saillie ; j'ai mis de côté une branche enflammée à cette fin."

Il se dirigea vers l'entrée. La grêle s'abattait en véritables torrents. Le sol était entièrement jonché de gros grêlons et les ténèbres étaient de plus en plus opaques. Il y eut comme un claquement de fouet suivi d'un terrible roulement de tonnerre, d'un roulement que l'écho fit se répercuter tout autour de la profonde vallée. Pas très loin de là, on entendit un glissement indicatif d'une chute de pierres et le sol trembla lorsque l'avalanche atteignit le pied de la montagne. Le jeune homme se demanda si un autre ermitage n'avait pas été balayé comme un fétu de paille dans la tempête. Pendant un moment, il se tint aux aguets, se demandant s'il n'allait pas entendre des appels de détresse. Finalement, il se retourna, s'accroupit près de la branche embrasée, cassa soigneusement des brindilles et entreprit de nourrir la petite flamme. Des nuages de fumée dense s'élevèrent et la tourmente les rabattit vers la vallée. Toutefois, les flammes, abritées par le rocher en porte à faux, prirent de l'ampleur.

Dans la caverne, le vieil ermite frissonnait tandis que l'air humide et glacé s'infiltrait dans sa pauvre robe en lambeaux. Le jeune moine toucha sa couverture : elle était tout aussi humide. Il prit le vieillard par la main, le conduisit lentement vers l'entrée de la caverne et l'invita à s'asseoir. Le jeune homme attira soigneusement les brandons enflammés plus près de l'Ancien afin qu'il puisse sentir la bonne chaleur et s'en réjouir. "Je vais faire du thé, dit-il, nous avons suffisamment de feu maintenant." Sur ces mots, il retourna vite dans la caverne pour y prendre le récipient à eau ainsi que l'orge, puis il revint. "Je vais renverser la moitié de cette eau, dit-il. Ainsi, nous n'aurons pas à attendre trop longtemps. Et puis, de toute façon, le feu est un peu maigre pour réchauffer tout un chaudron." Ils s'assirent côte à côte, protégés des pires attaques des éléments par le rocher en surplomb et par les affleurements du terrain. Les nuages étaient toujours épais et nul oiseau ne chantait ni ne donnait signe de vie.

"L'hiver sera très dur, s'exclama le vieil ermite. Heureusement, je n'aurai pas à le supporter. Lorsque je t'aurai transmis tout mon savoir, la vie pourra me quitter et je serai libre de partir vers les Champs Célestes où, de nouveau, je serai capable de voir." Pendant un instant, il médita en silence tandis que le jeune moine observait la légère vapeur qui se formait à la surface de l'eau, puis il poursuivit : "C'est vraiment dur d'attendre toutes ces années dans l'obscurité la plus totale, sans un homme que l'on puisse appeler un ‘ami’, dans un dénuement si complet que même l'eau chaude semble être un luxe. Les années se sont écoulées lentement et ma longue vie s'est déroulée ici, dans cette caverne ; je ne me suis jamais rendu plus loin qu'à l'endroit où je me trouve actuellement, près du feu. J'ai vécu si longtemps dans le silence que lorsque je parle, ma voix me fait l'effet d'un croassement. Jusqu'à ta venue, je n'avais pas de feu, pas de chaleur, pas de présence humaine pendant les tempêtes, lorsque le tonnerre ébranlait les montagnes et que les rochers dégringolaient des hauteurs en menaçant de m'emmurer."

Le jeune homme se leva et enveloppa les maigres épaules de son aîné dans sa couverture, qu'il avait fait sécher près du feu, puis il s'occupa du récipient d'eau dont le contenu bouillonnait maintenant joyeusement. Il y fit tomber un bon morceau de sa briquette de thé et le bouillonnement cessa lorsque le thé froid eut ramené la température de l'eau en dessous de son point d'ébullition. Mais la vapeur se remit à monter du mélange, et le borax ainsi que ce qui restait de sucre rejoignirent le thé dans le chaudron. Le bâton fraîchement écorcé fut mis à contribution. L'un de ses bouts, qui était plat, servit à écumer le plus gros des brindilles et des débris qui flottaient à la surface de la boisson.

Le thé tibétain — du thé de Chine — est le thé le meilleur marché que l'on puisse trouver. On le fait avec les BALAYURES que l'on ramasse sur le plancher lorsqu'on a traité le thé de meilleure qualité. Il ne s'agit de rien d'autre que des résidus qui traînent une fois que les femmes ont sélectionné les feuilles de choix et rejeté la poussière. Le tout est comprimé en petits blocs ou briquettes que l'on fait passer au Tibet par les cols de montagne. Les Tibétains, qui ne peuvent rien se payer de mieux, se procurent ces briquettes grâce au troc, et elles constituent l'une des denrées de première nécessité de leur rude existence. Il est nécessaire d'y ajouter du borax, car ce thé brut est si grossier et si plein d'impuretés que l'on attrape fréquemment des crampes d'estomac en le buvant. L'un des rituels les plus courants lorsqu'on prépare ce thé consiste à écumer la surface du liquide pour enlever les débris qui y flottent !

"Ô Vénérable, demanda le jeune moine, n'avez-vous jamais été jusqu'au lac ? Ne vous êtes-vous jamais rendu jusqu'à cette grande dalle de pierre qui se trouve à droite de la caverne ?"

"Non, répondit l'ermite. Depuis que les Hommes de l'Espace m'ont emmené dans cette caverne, je ne suis jamais allé plus loin que l'endroit où je suis assis présentement. Pourquoi devrais-je m'éloigner ? Je ne peux rien voir de ce qui m'entoure, je ne puis point me rendre au bord du lac en toute sécurité, je crains de tomber à l'eau. Après avoir passé de longues années dans l'obscurité de la caverne, j'ai découvert que les rayons du soleil me brûlaient la peau. Quand je suis arrivé ici, j'avais l'habitude de me rendre à tâtons jusqu'à l'endroit où nous sommes afin de me réchauffer au soleil, mais je ne suis guère sorti depuis de nombreuses années. Quel temps fait-il maintenant ?"

"Du mauvais temps, ô Vénérable, répondit le jeune moine. Je puis voir notre feu ainsi que la silhouette d'un rocher qui se découpe un peu plus loin. Tout le reste est recouvert d'un épais brouillard gris. La tempête prend naissance dans les nuages des montagnes ; cette tempête nous vient de l'Inde."

Il examina ses ongles d'un air oisif. Ils étaient vraiment très longs, et cela lui causait une impression désagréable. En regardant aux alentours, il trouva une languette de roche pourrie, de roche brûlée projetée de la montagne par quelque soulèvement volcanique survenu en des temps immémoriaux. Il frotta énergiquement les ongles de chacun de ses doigts avec la pierre jusqu'à ce qu'ils atteignent une longueur convenable. Les ongles de ses doigts de pied aussi étaient épais et durs. Ils étaient vraiment trop longs. D'un air résigné, le moine tira l'un de ses pieds à lui, puis l'autre, jusqu'à ce que tous ses ongles fussent rognés à une longueur satisfaisante.

"Ne peux-tu voir les cols ? demanda le vieillard. Les marchands sont-ils immobilisés dans les montagnes par le brouillard ?"

"Vous pouvez dire qu'ils le sont ! s'exclama le jeune homme. Ils doivent être en train de dire leur chapelet dans l'espoir de se protéger des démons. Nous ne verrons les marchands ni aujourd'hui ni ce soir, pas du moins avant que le brouillard ne se lève, et encore... car le sol est recouvert de grêlons gelés. Ici même, il y en a TOUTE UNE COUCHE."

"Dans ces conditions, répondit l'Ancien, nous devrions reprendre notre conversation. Est-ce qu'il te reste du thé ?"

"Oui, il en reste, répondit le jeune moine, je vais remplir votre écuelle, mais vous devrez le boire rapidement, car il se refroidit vite. Le voilà. Je vais mettre un peu de bois sur le feu." Il fit une pause pour placer l'écuelle dans les mains tendues du vieillard et se leva pour jeter du bois sur le feu qui brûlait joyeusement. "Je vais aller chercher du bois pour le faire sécher", dit-il. Puis il s'enfonça dans l'épais brouillard. Il revint bien vite en traînant des branches et des brindilles qu'il disposa autour du feu. La proximité de la flamme ferait bientôt s'élever de la vapeur et le bois finirait par sécher. "Eh bien ! ô Vénérable, dit-il en s'asseyant près du vieillard, j'ai fait mes corvées et je suis prêt à vous écouter dès que vous voudrez bien parler."

Pendant quelques minutes, le vieil homme demeura silencieux. Sans doute tentait-il de revivre en pensée ces événements si lointains. "C'est vraiment bizarre, dit-il à brûle-pourpoint, d'être assis ici comme le plus démuni d'entre les démunis, comme quelqu'un qui ferait figure de pauvre parmi les pauvres et de penser aux merveilles dont j'ai été témoin. Je suis passé par beaucoup de choses, j'ai vu beaucoup de choses et l'on m'a promis beaucoup de choses. Le Gardien des Champs Célestes est presque prêt à m'accueillir. Une chose que J'AI apprise — et tu ferais bien de t'en souvenir pour les années à venir, c'est ceci — CETTE vie est l'ombre de la vie. Si nous accomplissons nos tâches dans CETTE vie, nous nous rendrons ensuite dans la VRAIE vie. Je le sais parce que je l'ai vu. Mais continuons l'enseignement que je dois te donner. Où en étais-je donc ?"

Il hésita et s'arrêta un instant. Le jeune moine en profita pour jeter du bois sur le feu, puis l'ermite se remit à parler : "Oui, dans cette chambre taillée dans le roc, on sentait la tension monter, et j'étais certainement le plus tendu de tous. Il y avait de bonnes raisons à cela, puisqu'on ME faisait courir tous les risques ! Finalement, lorsque la tension eut atteint un point insupportable, l'Amiral lança sèchement un ordre. Un technicien s'affaira près de ma tête et j'entendis soudain un déclic. En un instant, ce fut comme si tous les tourments de l'Enfer avaient parcouru mon corps ; j'eus l'impression que j'enflais à un point tel que j'allais éclater. Des éclairs semblèrent déchiqueter mon cerveau et mes orbites vides me brûlèrent comme si l'on y avait placé des charbons ardents. Il y eut une torsion intolérable, un déchirement douloureux, aigu, et je me mis à tourbillonner et à tournoyer dans ce que j'estimai être l'éternité tandis que des explosions, une sensation d'écrasement et d'horribles bruits m'accompagnaient.

"Je tombais de plus en plus bas, tournoyais et culbutais cul par-dessus tête. Puis j'eus l'impression de me trouver dans un long tube noir tapissé d'une matière laineuse et adhésive, tandis qu'au sommet dudit tube on apercevait une lueur incandescente d'un rouge sang. Les tournoiements avaient pris fin et, maintenant, j'entreprenais une lente ascension vers la lueur. Quelquefois, je glissais en redescendant ; parfois, je m'arrêtais, mais une pression terrible, inexorable, me forçait à remonter. Finalement, après avoir atteint la source de la lueur incandescente rouge sang, je ne pus plus avancer. Il y avait une sorte de peau, de membrane, bref QUELQUE CHOSE qui m'empêchait de passer. À moult reprises je me sentis poussé contre cet obstacle ; à moult reprises il m'empêcha de poursuivre plus avant mon ascension. La douleur et la terreur augmentaient. La douleur croissait en vagues successives et une force surhumaine me précipitait contre la barrière ; il y eut un hurlement, un bruit de déchirement, et je fus propulsé à grande vitesse à travers cet obstacle qui se désintégra à mon passage.

"Je poursuivis mon ascension à pleine vitesse jusqu'à ce que je perde plus ou moins conscience à la suite de ce choc effrayant. J'eus l'impression de descendre, puis de descendre encore, bien que cette impression décrût au fur et à mesure de ma chute. Dans mon cerveau, une Voix ne cessait de résonner : "Lève-toi ! Lève-toi !" Une impression de nausée s'empara de moi par vagues successives, mais il y avait toujours cette Voix impérative qui m'exhortait : "Lève-toi ! Lève-toi !" Finalement, touchant le fond du désespoir, je me forçai à ouvrir les yeux, trébuchai et me mis debout. Mais non, non, je N'AVAIS pas de corps ; j'étais un esprit désincarné libre d'errer où bon me semblait dans ce monde. Ce monde ? Qu'est-ce que pouvait bien être ce monde ? Je jetai un regard circulaire et fus saisi par la bizarrerie de ce qui me sautait aux yeux. Tout était de travers dans les couleurs. L'herbe était rouge et les rochers jaunes. Le ciel était d'une couleur verdâtre, et il y avait deux soleils ! L'un d'eux était bleu blanc et l'autre orangé. Les ombres ! Il n'existe pas de mots pour décrire les ombres que projetaient les deux soleils. Cependant, ce qu'il y avait de pire, c'est que l'on pouvait voir les étoiles dans le ciel. En plein jour ! Ces étoiles étaient de toutes les couleurs : rouge, bleu, vert, ambre et même blanc. Ces étoiles n'étaient pas dispersées comme celles que j'avais l'habitude de contempler ; ici, le ciel était aussi couvert d'étoiles que le sol est couvert de cailloux.

"De très loin on entendit du BRUIT, des SONS. Malgré tous les efforts d'imagination que je m'efforçais de déployer, je ne pouvais qualifier ces sons de musique et pourtant... il n'y avait aucun doute que ces sons fussent de la musique. La Voix se fit entendre une fois de plus, froide, implacable : "DÉPLACE-TOI, DÉCIDE où tu veux aller." Je me mis à penser que j'aimerais bien flotter vers l'endroit d'où émanaient les sons qui m'intriguaient tant — et je fus là. Sur une pelouse de gazon rouge bordée d'arbres violets et orangés, on pouvait voir un groupe de jeunes gens en train de danser. Certains d'entre eux étaient drapés dans des vêtements aux couleurs invraisemblables, tandis que d'autres ne portaient rien et ne provoquaient aucun commentaire. D'un côté, à l'écart, d'autres jeunes gens, assis sur des sièges à pattes, faisaient de la musique sur des instruments que j'aurais énormément de mal à décrire. Le bruit qu'ils faisaient dépasse également toute possibilité de description ! Ils semblaient jouer faux du début à la fin, et les harmonies n'évoquaient en moi aucune résonance. "Va les retrouver", m'ordonna la Voix.

"Je réalisai soudainement que je flottais au-dessus d'eux. Je concentrai ma volonté sur une parcelle de gazon qui n'était pas occupée et m'imaginai y être. Le gazon était brûlant et je commençai à craindre pour mes pieds lorsque je me rappelai que je n'étais rien d'autre qu'un esprit désincarné, ce dont je pris rapidement conscience. Une jeune femme entièrement nue se mit à courir après un jeune homme vêtu de manière criarde et passa à travers mon ‘corps’ sans qu'aucun de nous ne s'aperçoive de la moindre chose. La jeune femme finit par attraper l'élu de son coeur et, bras dessus bras dessous, le conduisit derrière un bosquet d'arbres violets dans le voisinage duquel on pouvait entendre de nombreux cris de joie. Les musiciens improvisés continuèrent à émettre leurs notes discordantes et tout le monde semblait extrêmement heureux.

"Je m'élevai malgré moi dans les airs et me sentis dirigé tout comme un cerf-volant dont la ficelle serait retenue par un enfant. Je m'élevai ainsi de plus en plus haut jusqu'à ce que je discerne le miroitement de l'eau — mais ÉTAIT-CE vraiment de l'eau ? —, qui était de couleur lavande passée avec des scintillements dorés sur la crête des vagues. J'en déduisis que l'expérience avait dû me tuer et que je me trouvais dans les Limbes, dans le Pays des Gens Oubliés. NUL monde ne pouvait avoir de telles couleurs ou receler d'aussi étranges choses. "NON, reprenait l'inexorable Voix qui résonnait dans ma tête, l'expérience a pleinement réussi. Maintenant, nous allons te commenter tout ce qui arrive, afin que tu puisses être mieux renseigné. Il est VITAL pour toi que tu comprennes tout ce que l'on te montrera. Fais très attention. "Faire très attention ! Je songeai lugubrement que j'aurais bien du mal à faire quelque chose d'autre !

"Je m'élevai plus haut, encore plus haut. De loin, j'apercevais dans le ciel le scintillement de lueurs flamboyantes. Des Formes bizarres et effrayantes se dressaient tout comme les Démons aux Portes de l'Enfer. Confusément, je pouvais discerner des taches brillantes qui tombaient, s'élevaient puis se projetaient d'une Forme à l'autre. Tout autour, il y avait de vastes routes qui s'éloignaient de celles-ci tout comme les pétales d'une fleur divergent de son centre. Tout ceci n'était pour moi que mystère. J'étais incapable de m'imaginer la nature de ce que je voyais et ne pouvais que continuer à planer, émerveillé.

"Il y eut une secousse et je me retrouvai brutalement en mouvement, mais avec une plus grande vitesse. L'altitude diminua. Je me mis à descendre involontairement à un point où je pus discerner des maisons individuelles émaillant chacun des bords des routes en pétales de fleur. Chaque maison me sembla au moins aussi grande que celles des personnages les plus nobles de Lhassa et se trouvait située au milieu d'un terrain de taille fort respectable. D'étranges appareils métalliques traînaient dans les champs et accomplissaient des choses que seul un fermier serait capable de décrire ; toutefois, lorsque je descendis un peu plus, je découvris un très grand domaine qui consistait principalement en une étendue d'eau peu profonde où l'on voyait des bancs perforés sur lesquels se trouvaient de merveilleuses plantes dont les racines traînaient dans l'eau. La beauté et la taille de ces plantes étaient infiniment plus grandes que toutes les qualités qui peuvent caractériser les plantes poussant dans la terre. Médusé, je contemplai ces merveilles.

"Une fois de plus, je repris de la hauteur jusqu'à ce que je pusse voir loin devant moi. Les Formes qui m'avaient tellement intrigué de loin se trouvaient maintenant beaucoup plus près, mais mon cerveau, complètement stupéfié, ne parvenait pas à comprendre ce qu'il voyait. C'était trop prodigieux, au-delà des limites de ce qui était incroyable. Je n'étais qu'un pauvre aborigène tibétain, un humble prêtre dont les voyages s'étaient bornés à une courte visite de Kalimpong. Et pourtant, ici, devant mes yeux incrédules — mais avais-je des yeux ? — s'étalait une grande ville, une ville fabuleuse. D'immenses flèches d'une hauteur de quelque mille huit cents pieds (550 m) montaient à l'assaut du ciel. Chacune de ces flèches — des tours, en fait — était ceinturée d'une sorte de balcon en spirale. De fines routes qui semblaient se soutenir toutes seules dans les airs partaient de ces balcons et se rejoignaient d'une tour à l'autre en un réseau plus complexe que celui des toiles d'araignées. Sur ces routes, on apercevait une circulation très rapide. En haut et en bas voltigeaient des oiseaux mécaniques chargés de gens. Ces appareils s'évitaient avec une adresse qui me remplissait d'une admiration sans borne. L'un de ces oiseaux mécaniques se dirigea vers moi. J'aperçus à l'avant un homme qui semblait me fixer sans me voir. Tout mon être se contracta à l'idée de la collision imminente qui ne manquerait pas de se produire, et pourtant l'étrange appareil poursuivit sa course et me transperça sans que je ressente le moindre mal. Ah ! oui... Je me souvins... j'étais maintenant un corps désincarné et souhaitais que quelqu'un m'eût rappelé que je ressentais toutes les émotions, et surtout la peur, qu'un corps normal complet aurait éprouvées.

"Je musardais entre ces tours et planais au-dessus des routes aériennes lorsque je découvris d'autres merveilles. À certains des étages supérieurs de ces constructions se trouvaient de fabuleux jardins suspendus, d'incroyables terrains de jeu réservés de toute évidence aux nobles. Cependant, les couleurs étaient à l'envers. Les gens étaient à l'envers. Certains d'entre eux étaient de vrais géants ; d'autres des nains. Certains d'entre eux étaient indiscutablement humains ; d'autres ne l'étaient pas. Par contre, certaines créatures constituaient un curieux mélange qui se situait entre l'homme et l'oiseau : bien que leur corps eût apparence humaine, leur tête possédait indubitablement certaines caractéristiques de la gent ailée. Certains étaient blancs, d'autres noirs, rouges ou verts. Ils étaient de couleur unie, sans ton dégradé, sans nuance. Des couleurs que l'on pourrait qualifier sans contredit de primaires. Certains possédaient quatre doigts et un pouce à chaque main, d'autres neuf doigts et deux pouces. Dans un autre groupe, je remarquai que certaines créatures avaient trois doigts ; des cornes sortaient de leurs tempes et elles avaient... une queue ! C'en était trop pour mes nerfs, et, à cette vue, je fis un effort de volonté et me mis à m'élever à toute vitesse.

"Ayant pris de l'altitude, je pus remarquer que la ville couvrait un immense territoire qui s'étendait jusqu'à la limite de mon champ de vision ; toutefois, très loin, je perçus une clairière où il n'y avait pas de bâtiments. À cet endroit, le trafic aérien était intense. Des points lumineux — c'est du moins ce à quoi cela ressemblait — s'élevaient à une vitesse incroyable sur un plan horizontal. Je découvris que je dérivais doucement vers cet endroit. Tandis que j'approchais, je remarquai que tout cet espace semblait être du verre à la surface duquel se trouvaient d'étranges vaisseaux de métal. Certains de ces derniers étaient de forme sphérique et semblaient, d'après la direction qu'ils prenaient, se diriger vers les confins de ce monde. D'autres, qui ressemblaient à deux bols de métal mis bord à bord, paraissaient également destinés aux voyages au-delà de cette planète. D'autres vaisseaux, enfin, ressemblaient à des lances, et je remarquai qu'après s'être élevés à une hauteur prédéterminée, ils se plaçaient en position horizontale et se dirigeaient vers une destination inconnue, probablement située à la surface de la planète. Il y avait une agitation extraordinaire, et j'avais du mal à croire que tant de gens pussent vivre dans la même ville. Je pensai alors que tous les habitants de ce monde devaient se trouver réunis ici. MAIS OÙ ÉTAIS-JE DONC ? Je sentis la panique me gagner.

"La Voix me répondit en me disant : "Tu dois comprendre que la Terre est un bien petit endroit, que la Terre est comme l'un des plus petits grains de sable sur les rives de la Rivière Heureuse. Les autres mondes de l'Univers dans lequel votre Terre se trouve sont aussi nombreux et aussi variés que les grains de sable, les pierres et les rochers qui bordent la Rivière Heureuse. Mais ceci n'est qu'un seul Univers. Il existe d'autres Univers en nombre incalculable, tout comme il existe des brins d'herbe en nombre incalculable. Le Temps, tel qu'il se déroule sur la Terre, n'est qu'un éclair dans la conscience du temps cosmique. Les distances sur la Terre sont sans importance ; elles sont insignifiantes, elles n'existent pas lorsqu'on les compare aux distances spatiales. Tu te trouves actuellement dans un monde situé dans un Univers extrêmement différent des autres, un Univers si éloigné de la Terre que tu connais que cela dépasserait ton entendement. Le temps viendra où les grands savants de ton monde devront admettre qu'il existe d'autres mondes habités et que la Terre n'est point — comme ils semblent actuellement le croire — le centre de la création. Tu te trouves présentement sur la planète principale d'un groupe de mondes qui en compte plus d'un millier. Chacun de ces mondes est habité, chacun de ces mondes doit allégeance au Maître du monde sur lequel tu évolues actuellement. Chaque monde est entièrement autonome bien que tous vivent selon la même ligne de conduite, une ligne de conduite qui vise à supprimer les pires injustices sous l'empire desquelles vivent les gens, une ligne de conduite dont le but est d'améliorer les conditions d'existence de tout ce qui vit."

"Dans chaque monde réside une sorte différente de personnes. Certaines sont petites, comme tu as pu le constater ; certaines sont grandes, comme tu as pu également t'en rendre compte. Selon vos critères, nombre de ces personnes peuvent vous sembler grotesques ou fantastiques, tandis que d'autres vous paraîtront très belles, voire angéliques. On ne devrait jamais se fier aux apparences, car leurs intentions sont uniformément bonnes. Ces gens doivent se soumettre au Maître du monde sur lequel tu te trouves à cet instant. Il serait inutile de surcharger ton intelligence en te fournissant des noms, parce que ces noms n'auraient aucune signification dans ta propre langue ; ils ne te permettraient pas de mieux comprendre tout cela et, en fait, ne serviraient qu'à t'embrouiller. Ces gens, je l'ai dit, doivent donc se soumettre au Grand Maître de ce monde, un Maître qui ne nourrit aucune ambition territoriale, un Maître dont le seul intérêt est de préserver la paix, de manière que tout Homme, quelles que soient sa forme, sa taille ou sa couleur, puisse vivre les jours qu'il doit vivre en se consacrant au bien au lieu de se vouer à la destruction, ce qui ne manque pas de survenir lorsque quelqu'un doit se défendre. Ici, on ne trouve pas de grandes armées ou de hordes guerrières. Il y a des savants, des commerçants et, bien sûr, des prêtres, mais il y a également des explorateurs qui se rendent aux confins des mondes éloignés, afin d'augmenter le nombre de ceux qui adhèrent à cette puissante fraternité. On ne force personne à s'y affilier. Ceux qui entrent dans les rangs de cette fédération le font après en avoir fait la demande et seulement lorsqu'ils ont détruit leurs armes.

"Le monde dans lequel tu te trouves maintenant constitue le centre de cet Univers spécifique. Il s'agit d'un centre de culture, d'un centre de savoir ; il n'en existe pas de plus grand. On a découvert et mis au point une nouvelle façon de voyager. Ici encore, expliquer ces méthodes ne ferait qu'épuiser toutes les possibilités mentales des savants de la Terre, qui n'ont pas encore atteint le stade où ils pourront élaborer leurs concepts en quatre et cinq dimensions ; une discussion sur le sujet serait absolument incompréhensible pour eux tant qu'ils ne se seront pas débarrassés de toutes les croyances dont ils sont prisonniers depuis si longtemps.

"Les scènes que tu vois se déroulent dans le monde directeur tel qu'il existe à l'heure actuelle. Nous voulons que tu voyages à sa surface afin que tu puisses voir sa puissante civilisation, une civilisation tellement avancée, tellement glorieuse que tu pourras fort bien éprouver des difficultés à la comprendre. Les couleurs que tu vois ici sont différentes de celles auxquelles tu es habitué sur la Terre, mais il ne faut pas oublier que la Terre n'est point le lieu géométrique de toute civilisation. Les couleurs diffèrent dans chaque monde et dépendent des circonstances et des besoins prépondérants de chacun de ces mondes. Tu regarderas ce monde, et ma voix t'accompagnera. Quand tu l'auras suffisamment contemplé, lorsque sa grandeur te sera devenue évidente, tu voyageras dans le passé. Tu verras comment on découvre les mondes, comment ils naissent et comment nous essayons d'aider ceux qui acceptent de s'aider eux-mêmes. Souviens-toi toujours de ceci : nous, les hommes de l'espace, ne sommes point parfaits, car la perfection ne peut exister tant que l'on se trouve dans l'état matériel dans n'importe quelle partie de n'importe quel univers ; toutefois, nous essayons et tentons de faire pour le mieux. Tu conviendras que dans le passé il s'est trouvé des êtres qui furent très bons ; d'un autre côté, nous constatons avec tristesse que d'autres furent très mauvais. Mais nous ne désirons pas votre monde, la Terre, nous désirons plutôt que vous mettiez votre planète en valeur, que vous y viviez. Cependant, il est de notre devoir de nous assurer que les oeuvres de l'Homme ne polluent point l'Espace et ne mettent point en danger les autres mondes. Maintenant, nous allons te montrer autre chose à propos de ce monde directeur."

"Je me mis à penser à tous ces mondes, dit le vieil ermite. Je me mis à réfléchir profondément sur le présage qui se cachait derrière ces remarques, parce qu'il me semblait que toutes ces belles paroles à propos d'un amour fraternel n'étaient qu'un faux-semblant. Mon propre cas, pensai-je, démontrait la fausseté de cet argument. J'étais là, certes, un pauvre indigène ignorant venant d'un pays misérable, aride, sous-développé, et l'on m'avait capturé absolument contre ma volonté, opéré et, si je ne faisais point erreur, forcé hors de mon corps. Oui, j'étais là... Mais où ? Toutes ces paroles de faire autant pour le bien de l'humanité me paraissaient plutôt creuses.

"La Voix interrompit ces pensées confuses en me disant : "Moine, nos instruments nous rapportent tes pensées d'une manière auditive, et tes pensées sont loin d'être convenables. Ce sont tes pensées qui sont véritablement aberrantes. Nous sommes les Jardiniers et un jardinier doit enlever le bois mort, doit arracher les mauvaises herbes. Lorsqu'il existe un meilleur bourgeon, quelquefois le jardinier doit enlever ledit bourgeon de la plante mère et le greffer ailleurs, où il se développera sous la forme d'une nouvelle espèce ou encore croîtra de façon plus favorable dans le cadre de sa propre espèce. Selon tes conceptions, nous t'avons relativement maltraité. Selon nos croyances, tu es en train de jouir d'un honneur insigne, d'un honneur réservé à infiniment peu de personnes appartenant aux espèces mondiales, d'un honneur réservé." La Voix hésita, puis poursuivit : "Notre histoire remonte à des milliards[1] d'années terrestres, à des milliards et des milliards d'années, mais supposons un seul instant que toute la vie de la planète que vous appelez Terre puisse être représentée par la hauteur du Potala. En tel cas, l'existence de l'Homme sur la Terre pourrait être comparée à une seule couche de peinture sur le plafond de l'une des pièces de ce palais. Ainsi en est-il. Comme tu peux le voir, l'Homme est tellement nouveau sur la Terre que nul être humain n'a même le droit d'essayer de juger nos actes.

"Plus tard, vos propres savants découvriront que leurs propres lois mathématiques des probabilités indiquent clairement l'existence d'êtres extra-terrestres. Leur science leur indiquera également que, pour obtenir véritablement la preuve de l'existence d'extra-terrestres, il faudra qu'ils regardent au-delà des confins les plus éloignés de cette île qu'est leur univers, jusque dans des univers au-delà de celui où votre monde se trouve. Toutefois, ce n'est point le moment ni l'endroit pour entreprendre une discussion de cette nature. Contente-toi d'enregistrer notre parole : le travail que tu fais est une tâche qui a pour but le bien, et nous sommes excellents juges en cette matière. Tu te demandes où tu te trouves, et je te répondrai que ton esprit s'est désincarné, s'est temporairement détaché de ton corps, qu'il a voyagé jusqu'aux confins de votre propre univers et qu'il s'est dirigé vers le centre d'un autre univers, vers la ville la plus importante de la planète directrice. Nous avons beaucoup de choses à te montrer, et ton voyage, tes expériences ne font que commencer. Néanmoins, tu peux être assuré que ce que tu vois est ce monde tel qu'il est maintenant, tel qu'il est en ce moment, parce que dans l'esprit, le temps et les distances n'ont aucune signification.

"Maintenant, nous désirons que tu regardes autour de toi afin de te familiariser avec le monde dans lequel tu te trouves présentement, de manière que tu puisses plus facilement croire tes sens lorsque nous entreprendrons des choses plus importantes. En effet, bientôt, nous t'enverrons dans le passé par l'intermédiaire du Registre Akashique grâce auxquels tu pourras voir la naissance de ta propre planète, la Terre."

"La Voix s'arrêta de parler", dit le vieil ermite, qui fit une pause de quelques instants tandis qu'il prenait une petite gorgée de son thé maintenant refroidi. Pensivement, il posa son écuelle près de lui, arrangea sa robe et joignit les mains. Le jeune moine se leva, alla mettre du bois sur le feu, remonta la couverture sur les épaules de l'Ancien.

"Où en étais-je ? reprit le vieillard. Ah ! oui, je te disais que je me trouvais dans un véritable état de panique ; oui, d'intense panique. Et tandis que je me balançais là, au-dessus de cette immensité, je découvris soudainement que j'étais en train de tomber. Je me voyais en train de passer devant différents niveaux de ces ponts qui reliaient les grandes tours entre elles ; je me retrouvais en train de tomber vers ce qui me semblait être un parc très agréable surélevé sur une plate-forme, ou du moins ce qui me sembla en être une. Il y avait de l'herbe rouge, et, à ma grande surprise, d'un côté, je découvris de l'herbe verte. Dans l'herbe rouge, il y avait un lac dont l'eau était bleue, et dans l'herbe verte, un autre lac dont l'eau était de couleur héliotrope (Violet ‒ NdT). Autour de ces deux plans d'eau se trouvaient réunis un assortiment de gens des plus variés. Déjà, je commençais à savoir distinguer quelque peu quels étaient les habitants de ce monde-ci et quels étaient les visiteurs d'autres planètes. Il y avait quelque chose de subtil dans le maintien et le comportement des natifs de cette planète. Ils semblaient être l'espèce supérieure, et être pleinement conscients de ce statut.

"Près des lacs, on pouvait voir des créatures qui semblaient posséder une très grande virilité, tandis que d'autres étaient extrêmement féminines. Un troisième groupe paraissait, de toute évidence, composé de créatures hermaphrodites. Je remarquai avec intérêt que tous les gens qui se trouvaient là étaient complètement nus à l'exception des femmes, qui portaient quelque chose dans leurs cheveux. Je parvenais mal à distinguer de quoi il s'agissait, mais cela ressemblait à quelque ornement métallique. Je m'éloignai de cet endroit par un effort de volonté, car certains des divertissements auxquels s'adonnaient ces personnes toutes nues ne me plaisaient guère, moi qui dès mon plus jeune âge avais été élevé dans une lamaserie, dans un milieu composé exclusivement d'hommes. Je ne comprenais que confusément la signification de certains des gestes auxquels les femmes se livraient. Je m'élevai par ma propre volonté et m'éloignai.

"Je parcourus à toute vitesse le reste de la ville et parvins à ses limites, là où les habitations se faisaient rares. Tous les champs et les plantations étaient cultivés de façon merveilleuse et je remarquai que de nombreux grands domaines étaient réservés à la culture hydroponique. Mais tout ça n'a que peu d'intérêt pour les personnes étrangères à l'agronomie.

"Je m'élevai plus haut et, tandis que je cherchais un objectif vers lequel je pusse me diriger, je vis un merveilleux océan de couleur safran. De grands rochers bordaient la côte ; des rochers jaunes, des rochers violets, des rochers de toutes sortes de teintes, de toutes sortes de nuances, mais la mer elle-même était safran. Je ne comprenais pas cela, car peu de temps auparavant l'eau semblait d'une autre couleur. Je compris la raison de cet état de choses en regardant en l'air : un soleil s'était couché et un autre se levait, ce qui faisait trois soleils ! Et avec l'ascension du troisième soleil et le coucher d'un autre de ces astres, les couleurs variaient. La teinte même de l'air semblait se modifier. Mon regard stupéfié contemplait l'herbe qui changeait de couleur. De rouge qu'elle était, elle virait au violet ; de violet, elle virait au jaune ; la mer elle-même changeait graduellement de couleur. Cela me rappelait comment, à la chute du jour, lorsque le soleil se couchait derrière les pics de l'Himalaya, les couleurs changeaient quelquefois ; comment, dans les vallées, la lumière crue de la journée était remplacée par un crépuscule violacé, et comment les neiges éternelles perdaient leur blancheur virginale et paraissaient bleues ou pourpres. Tandis que je contemplais ce phénomène, je n'avais aucun mal à le comprendre. Je soupçonnai que les couleurs évoluaient constamment sur cette planète.

"Cependant, je n'avais aucune envie de voyager au-dessus de l'eau, car je n'en avais jamais vu une telle étendue. J'en avais une peur instinctive et craignais que quelque malheur survienne si jamais je devais y choir. Je dirigeai par conséquent mes pensées vers la côte, vers la terre ferme. Sur ce, mon esprit désincarné fit demi-tour et suivit rapidement pendant quelques milles une côte rocheuse et des régions de culture émaillées de petites exploitations agricoles. Soudainement, avec une indicible satisfaction, je découvris que je me trouvais au-dessus d'un terrain qui m'était en quelque sorte familier et qui me rappelait des landes. J'amorçai une descente au ras du sol et vis de près les petites plantes qui croissaient en bouquets à la surface de cette planète. Avec la lumière changeante du soleil, elles avaient l'apparence de petites fleurs violettes avec des tiges brunes ressemblant à de la bruyère. Plus loin, il y avait un banc de plantes qui, sous cet éclairage, ressemblaient à des ajoncs, à des ajoncs jaunes ; cependant, ici, cette plante n'avait pas d'épines.

"Je m'élevai de quelques centaines de pieds et me laissai dériver au-dessus de la région la plus charmante que j'aie vue dans cet étrange monde. Pour ces gens, il n'y avait aucun doute que cette région fût particulièrement désolée. Point de traces d'habitations ou de routes. Dans un vallon agréablement boisé, je découvris un petit lac ; un ruisselet tombant d'une haute falaise l'alimentait. Je m'attardai quelque peu, surveillant les ombres mouvantes et leurs pinceaux lumineux multicolores transperçant les frondaisons qui se trouvaient au-dessus de ma tête. Mais il y avait cette impulsion perpétuelle qui me forçait à poursuivre mon périple. J'avais l'impression de ne pas me trouver là pour m'amuser, pour mon plaisir, mon divertissement, mais afin que d'autres personnes puissent voir par mon intermédiaire. Une fois de plus, je me sentis soulevé, projeté haut dans les airs et aiguillonné jusqu'à atteindre une très grande vitesse. Le paysage défilait, brouillé, sous ma personne ; j'apercevais une terre, un large cours d'eau, une autre parcelle de terrain et, une fois de plus, la mer. Je fus propulsé contre ma volonté au-dessus des flots jusqu'à ce que j'atteignisse ce qui de toute évidence paraissait être une autre terre, un autre pays. Là, les villes étaient plus petites, mais vastes malgré tout. Accoutumé comme je l'étais maintenant, leurs dimensions me paraissaient modestes, bien qu'elles fussent de beaucoup supérieures à celles de toutes les villes que je pouvais espérer voir sur la Terre que j'avais récemment quittée.

"Le mouvement qui m'animait se trouva freiné d'une façon plutôt brutale et je me retrouvai soudainement pris comme dans un tourbillon, une spirale. Je regardai en bas. Sous moi se trouvait le plus merveilleux domaine que l'on puisse imaginer. Au milieu des bois on pouvait voir ce qui semblait être un ancien château. Ce dernier se trouvait dans un excellent état, et je m'émerveillais en contemplant ses tours et ses remparts qui n'étaient certainement d'aucune utilité dans une telle civilisation. Pendant que je réfléchissais, la Voix interrompit mes songes : "C'est la résidence du Maître ; un lieu vraiment très ancien, le plus ancien édifice de ce vieux monde. C'est un sanctuaire où se rendent tous les partisans de la paix. Ils se tiennent à l'extérieur des murs où ils peuvent adresser leurs remerciements en méditant sur la paix, sur cette paix qui enveloppe tout ce qui vit sous la lumière de cet empire ; une lumière jamais interrompue par l'obscurité, car ici il y a cinq soleils et les ténèbres sont inconnues. Notre métabolisme est d'ailleurs différent de celui des êtres de votre monde. Nous n'avons pas besoin des heures d'obscurité pour dormir convenablement. Nous présentons des caractéristiques différentes des vôtres."

 

CHAPITRE HUIT

 

Le vieil ermite remua nerveusement et frissonna sous la mince couverture. "Je vais rentrer dans la caverne, dit-il, je n'ai pas l'habitude de demeurer aussi longtemps dehors."

Le jeune moine, méditant sur les merveilles de cette aventure qui s'était déroulée voilà bien des années, se retrouva catapulté dans le quotidien. "Oh ! s'exclama-t-il, les nuages se lèvent. Bientôt, nous pourrons voir." Il prit doucement la main du vieillard, éloigna son maître du feu et le conduisit dans la caverne, d'où le brouillard s'était maintenant retiré. "Je dois aller chercher de l'eau fraîche et du bois, dit le jeune homme. Lorsque je reviendrai, nous allons faire du thé, mais je serai peut-être un peu plus long que d'habitude ; il faut que j'aille plus loin pour trouver du bois, car nous avons brûlé tout ce qui était le plus près de nous", ajouta-t-il d'un air piteux. Après être sorti de la caverne, il empila le reste du bois sur le feu et ramassa le récipient à eau avant de descendre le sentier.

Les nuages se levaient rapidement. Un vent frais soufflait et, pendant que le jeune moine regardait, les formations nuageuses prirent de la hauteur et découvrirent le col de la montagne. En attendant, le jeune homme n'apercevait pas encore les petits points noirs qui devaient être les marchands. Il ne parvenait pas non plus à distinguer la fumée des feux de camp des nuages dérivant dans le ciel. Les marchands devaient encore se reposer, pensa-t-il, et ainsi tirer parti du mauvais temps pour récupérer. Nul homme ne pouvait en effet traverser les défilés montagneux lorsque ceux-ci se trouvaient ensevelis dans les nuages. Les risques étaient trop grands. Un simple faux pas pouvait précipiter tout homme, tout animal à des milliers de pieds plus bas, sur les pics aigus. Le jeune homme pensa alors à un accident relativement récent qui était survenu lorsqu'il rendait visite à une petite lamaserie située au pied d'une falaise. Les nuages étaient particulièrement bas au-dessus de la lamaserie en question lorsque, soudainement, il entendit un glissement de pierres et un cri rauque. Puis il y avait eu un hurlement, un bruit pulpeux et mat comme celui que fait un sac d'orge humide que l'on jette sur le sol. Le jeune homme avait levé les yeux et vu les intestins de l'homme enroulés sur une arête rocheuse située quelque douze pieds (3,7 m) plus haut ; les viscères étaient toujours rattachés au moribond gisant sur le sol. "Un autre infortuné marchand, ou voyageur, qui avait entrepris de se déplacer alors qu'il n'aurait pas dû le faire", avait-il pensé.

Tandis que le jeune homme progressait vers le lac, il remarqua que ce dernier était toujours recouvert par la brume et que le faîte des arbres se dessinait d'une manière fantomatique en des tons argentés. Ah ! il venait de faire une VRAIE trouvaille ! Il s'agissait d'une branche d'arbre tout entière arrachée de son tronc par la tourmente. Regardant à travers la brume qui s'estompait lentement, il en déduisit que l'arbre avait été frappé par la foudre pendant la tempête. Des branches gisaient partout aux alentours et le tronc même de l'arbre était fendu en deux. "Et c'est si près de la caverne !" se dit-il. Tout joyeux, il agrippa la plus grosse branche qu'il pouvait transporter et la traîna péniblement jusqu'à l'entrée de la caverne. Il entreprit plusieurs voyages successifs jusqu'à ce qu'il n'en puisse plus. Après avoir, dans un dernier effort, rempli le récipient d'eau, il retourna à la caverne, ne s'arrêtant que pour poser la marmite sur le feu avant d'entrer et de parler à l'ermite.

"Un arbre entier, ô Vénérable ! J'ai mis de l'eau à bouillir. Lorsque nous aurons pris du thé et de la tsampa, j'irai chercher d'autre bois avant que les marchands ne viennent et ne brûlent toutes les provisions."

Le vieil ermite répondit tristement : "Il n'y aura pas de tsampa ; incapable de voir quoi que ce soit et voulant t'aider, j'ai glissé et j'ai renversé toute l'orge, qui se trouve maintenant mélangée à la terre de notre plancher." Le jeune moine se mit debout avec un soupir de consternation et se précipita vers l'endroit où il avait laissé l'orge. Elle n'était plus là. Tombant à quatre pattes, il joua des pieds et des mains à la base du rocher plat. La terre, l'orge et le sable se trouvaient mêlés de façon inextricable. Rien ne pouvait être sauvé. Il s'agissait d'un véritable malheur. Le jeune homme se releva lentement et se dirigea vers l'ermite. Une pensée soudaine le poussa à retourner brusquement sur les lieux de l'accident. La brique de thé ! AVAIT-ELLE au moins été épargnée ? Des morceaux éparpillés gisaient à l'écart sur le sol. À l'exception de ces quelques fragments, le vieillard, après avoir fait tomber la briquette, avait marché dessus et enfoncé le thé dans le sol.

Tout triste, le jeune homme s'avança vers l'anachorète. "Nous n'avons plus de nourriture, ô Vénérable, et nous n'avons de thé que pour cette fois seulement. Il ne nous reste plus qu'à espérer que les marchands viendront aujourd'hui ou alors nous allons ressentir les affres de la faim."

"La faim ? répliqua l'Ancien. Je suis souvent sans nourriture pendant une semaine et même plus. Nous pouvons toujours boire de l'eau chaude ; pour quelqu'un qui n'a rien eu d'autre à boire que de l'eau froide pendant plus de soixante ans, l'eau chaude fait figure de luxe." Il demeura silencieux pendant quelques instants et ajouta : "C'est maintenant qu'il te faut apprendre à endurer la faim. C'est maintenant qu'il te faut faire preuve de courage. C'est MAINTENANT qu'il faut que tu apprennes à adopter une attitude mentale positive, car tout au long de ta vie tu connaîtras la faim et les tourments et ces derniers seront tes compagnons de tous les instants. Nombreux seront ceux qui tenteront de te faire du mal ou de te ramener à leur niveau. C'est seulement grâce à une attitude mentale positive — constamment positive — que tu parviendras à survivre et à surmonter toutes les épreuves et les tribulations qui seront inexorablement ton lot. ‘MAINTENANT’ est le temps pour apprendre. ‘TOUJOURS’ est le temps pour pratiquer ce que tu apprends MAINTENANT. Tant que tu as la foi, tant que tu es POSITIF, tu es en mesure de supporter n'importe quoi et tu peux sortir triomphant des pires assauts de l'ennemi."

Le jeune moine faillit s'évanouir de frayeur ; toutes ces allusions aux calamités qui l'attendaient. Toutes ces prophéties de malheurs en perspective. Toutes ces mises en garde et ces exhortations. N'y avait-il RIEN de gai ou de lumineux dans la vie qu'il allait avoir à vivre ? Puis il se souvint des Enseignements qu'il avait reçus : Ceci est le Monde de l'Illusion. Toute vie en ce monde n'est qu'illusion. Ici, notre Grand Sur-Moi envoie ses marionnettes pour que le Savoir puisse être acquis, pour que les difficultés imaginées puissent être surmontées. Plus le matériel est précieux, plus rigoureuses sont les épreuves, et seulement le matériel défectueux échoue. Nous sommes dans le Monde de l'Illusion où l'Homme n'est lui-même qu'une ombre, qu'une extension de pensée du Grand Sur-Moi qui réside ailleurs. Et pourtant, se dit-il d'un air maussade, tout ceci POURRAIT être un peu plus gai. Mais alors, il est dit que nul n'est soumis à plus qu'il ne peut supporter, et que l'Homme choisit lui-même les tâches qu'il doit accomplir, les épreuves qu'il doit subir. "Je dois être fou, se dit-il, si c'est ainsi que je me suis préparé CETTE série d'avatars !"

Le vieil ermite demanda : "Y a-t-il de l'écorce fraîche sur les branches que tu as rapportées ?"

"Oui, ô Vénérable, car l'arbre a été frappé par la foudre et hier il était encore intact", répondit le jeune homme.

"Alors, enlève l'écorce, sépare la couche blanchâtre de la couche noire qui la recouvre à l'extérieur. Jette cette dernière et plonge les fibres blanches dans l'eau bouillante. Cela donne un brouet fort nourrissant, bien que son goût soit loin d'être des plus plaisants. Est-ce qu'il nous reste du sel, du borax ou du sucre ?"

"Non, Monsieur, il ne nous reste plus rien, sinon suffisamment de thé pour cette fois-ci."

"En ce cas, répands ce qui te reste de thé dans la marmite. Mais réjouis-toi, car nous ne mourrons point de faim. Trois ou quatre jours sans nourriture ne feront qu'éclaircir tes facultés mentales. Si la situation devient vraiment précaire, tu pourras toujours aller demander de la nourriture à l'ermitage le plus proche d'ici."

Sans grand enthousiasme, le jeune moine entreprit de séparer les différentes couches de l'écorce. La couche extérieure, noire, grossière, contribua à alimenter le feu. La couche d'un blanc verdâtre fut déchiquetée en lambeaux, puis jetée dans l'eau qui commençait à bouillir. D'un air sombre, le jeune moine jeta le dernier morceau de briquette de thé dans la marmite et bondit soudainement lorsqu'un peu d'eau bouillante gicla et lui échauda le poignet. Prenant un bâton fraîchement écorcé, il brassa cette curieuse mixture. Plein d'appréhension, il retira le bâton auquel quelques gouttes de ce brouet adhéraient. Ses pires craintes se matérialisèrent instantanément. Le mélange avait un goût de néant brûlant parfumé au thé délavé !

Le vieil ermite tendit son écuelle. "Je peux fort bien m'accommoder de ceci, car, lors de mon arrivée en ces lieux, je n'avais rien d'autre à manger. À cette époque, il y avait de petits arbres jusqu'à l'entrée de la caverne. Je les ai mangés ! Finalement, on réalisa que j'existais et, la plupart du temps, on me procura de la nourriture. Néanmoins, je ne me tracasse jamais pour savoir si je dois demeurer sans aliments pendant une semaine ou une dizaine de jours. Il y a toujours de l'eau. Qu'est-ce qu'un homme peut bien demander de plus ?"

Assis aux pieds de l'Ancien, dans la pénombre de la caverne, tandis que la lumière du jour se faisait de plus en plus crue à l'extérieur, le jeune moine pensa un instant qu'il se trouvait de toute éternité dans cette position. Apprendre, toujours apprendre. Affectueusement ses pensées se tournèrent vers les vacillantes lampes à beurre de Lhassa, qui, dans son esprit, appartenaient dorénavant à un lointain passé. Il était difficile de savoir combien de temps il fallait qu'il demeure ici. Jusqu'à ce que le vieillard n'ait plus rien à lui dire, peut-être. Peut-être aussi jusqu'à ce que l'Ancien rende l'âme et que LUI se soit acquitté des derniers devoirs à son égard. Cette seule pensée le fit frissonner. Il pensa qu'il était vraiment macabre de deviser ainsi avec un homme et, environ une heure plus tard, de dérouler ses intestins pour les vautours ou d'écraser ses ossements de manière à ce qu'aucun fragment ne doive être laissé non restitué à la terre. Mais le vieillard était prêt. Il s'éclaircit la voix, prit une gorgée d'eau, s'installa confortablement.

"L'esprit désincarné que j'étais descendait en spirale vers le grand château où résidait le Maître de ce Monde Suprême, commença le vieil ermite. J'avais hâte de voir quel genre d'homme pouvait bien inspirer respect et amour à l'un des mondes les plus puissants qui puissent exister. Je brûlais du désir de savoir quel genre d'homme — et de femme — pouvaient ainsi survivre à travers les siècles : le Maître et son Épouse. Mais il ne devait pas en être ainsi. Je fus secoué tel un cerf-volant sur la ficelle duquel tire le petit garçon. Je fus secoué, puis tiré en arrière. "Ce terrain est sacré, me dit la Voix avec une froide austérité. Il n'est pas pour les indigènes ignorants. Tu as d'autres choses à voir." C'est alors que je me sentis remorqué sur plusieurs lieues. On me retourna, puis on me plaça sur une route différente.

"En bas, les détails de ce monde diminuèrent et les villes devinrent aussi semblables les unes aux autres que les grains de sable sur la berge d'une rivière. Je m'élevai en l'air, puis hors de l'atmosphère de la planète, là où l'air n'existe plus. Finalement, dans mon champ de vision apparut une structure telle que je n'en avais jamais vu et dont l'utilité m'échappait complètement. Là, dans le vide sans air, où je ne pouvais exister qu'en esprit désincarné, flottait une ville de métal suspendue grâce à quelque mystérieux principe au-delà de toutes mes capacités de compréhension. Tandis que j'approchais, les détails en devinrent plus apparents. Je remarquai que la ville reposait sur une base de métal et que sa partie supérieure était recouverte d'une substance plus translucide que le verre, mais qui n'en était point. Sous ce lustre transparente, je pouvais voir des gens se promener dans les rues de la ville, une ville plus grande que Lhassa.

"Certains des édifices arboraient d'étranges protubérances, et c'est vers l'un des bâtiments les plus importants que je me sentis poussé. "Voici un grand observatoire, me dit la Voix qui résonnait dans ma tête, un observatoire d'où nous avons pu voir la naissance de votre monde, non point grâce à des moyens optiques, mais par le truchement de rayons spéciaux dont le principe dépasserait ton entendement. D'ici à quelques années, les gens de ton monde découvriront la science de la Radio. Même lorsqu'elle sera parvenue au sommet de son développement, la Radio, comparée à la capacité cérébrale du plus intelligent des humains, ressemblera au potentiel mental d'un vermisseau. Le procédé que nous utilisons ici se situe encore bien au-delà de toutes ces choses. Ici, nous sondons les secrets des univers ; nous surveillons la surface de lointaines planètes aussi facilement que tu contemples la surface de ce Satellite. Et nulle distance, si grande qu'elle soit, ne constitue pour nous une quelconque barrière. Nous pouvons regarder dans les temples, les salles de jeu, les maisons.

"Tandis que j'approchais, je me mis à craindre pour ma sécurité en voyant ce barrage translucide s'étaler devant moi. J'eus peur de le fracasser et de me faire lacérer ; toutefois, avant que la panique ne me saisisse, je me souvins que j'appartenais dorénavant au monde de ces esprits pour lesquels les murs les plus épais n'étaient pas plus difficiles à traverser que des ombres. Lentement, je me mis à sombrer dans cette substance semblable à du verre et parvins à la surface d'un monde que la Voix avait désigné par le mot ‘Satellite’. Pendant quelque temps, je dérivai çà et là, m'efforçant de mettre au clair les pensées tumultueuses qui m'assaillaient. Pour moi, qu'on avait qualifié ‘d'ignorant indigène venant d'un pays sous-développé appartenant à un monde arriéré’, il s'agissait d'une épreuve particulièrement difficile à surmonter, surtout si l'on tenait à garder sa raison intacte.

"Lentement, tout comme un nuage dérivant aux flancs d'une montagne, tout comme un rayon de lune caressant silencieusement l'onde d'un lac, je me mis à glisser de côté et dus mettre un terme aux mouvements inutiles auxquels je m'étais précédemment laissé aller. Au cours de ce glissement, je me sentis comme filtré à travers d'étranges murs composés d'une matière que je ne connaissais absolument pas. Malgré le fait que je fusse un esprit, je ressentais tout de même une certaine opposition à mon passage, je ressentais un chatouillement dans tout mon être et, pendant un certain temps, la sensation d'être coincé dans une tourbière collante. Grâce à un curieux mouvement de torsion qui sembla déchiqueter tout mon être, je franchis le mur de contrainte. Au même moment, j'eus la nette impression que la Voix disait : "Il est passé ! Pendant un instant, j'ai pensé qu'il n'y parviendrait jamais."

"Maintenant, j'avais traversé le mur et je me trouvais dans une immense enceinte recouverte, d'une ampleur trop considérable pour qu'on en diminue l'importance en la qualifiant de ‘chambre’. On pouvait y voir des machines et des appareils particulièrement fantastiques. Des choses complètement au-delà de ma compréhension. Et pourtant les choses les plus bizarres étaient de loin les habitants de cette enceinte. Des humanoïdes extrêmement petits s'affairaient et se servaient de ce que je devinais confusément être des instruments, tandis que des géants déplaçaient de lourds fardeaux d'un endroit à l'autre et faisaient tout le travail manuel pour ceux qui étaient trop frêles. "Ici, déclara la Voix dans mon cerveau, nous avons un très grand système. Les petites personnes font tous les ajustements de nature délicate, tandis que celles de grande taille s'occupent à des tâches plus en rapport avec leur force et leur stature. Maintenant, avance." Cette force irrésistible me propulsa une fois de plus jusqu'à ce que je heurte puis traverse avec succès une autre barrière qui s'opposait à ma progression. Cet obstacle était encore plus difficile à pénétrer puis à franchir que le précédent.

"Ce mur, murmura la Voix, est une Barrière de la Mort. Personne n'y peut entrer ou en sortir tant qu'il se trouve à l'état charnel. C'est un lieu très secret. Ici, nous observons tous les mondes et détectons immédiatement tout préparatif de guerre. Regarde !" Je jetai un regard circulaire. Pendant quelques instants, ce qui se déroulait devant mes yeux n'avait aucun sens. Puis je parvins à rassembler mes facultés et à me ressaisir. Les murs qui m'entouraient étaient divisés en rectangles d'environ six pieds (l,83 m) de long sur cinq pieds (1,52 m) de haut. Chacun de ces rectangles contenait une image vivante sous laquelle se trouvaient des caractères que je supposais appartenir à quelque écriture. Ces images étaient étonnantes. L'une d'entre elles représentait un monde tel qu'on pourrait le voir de l'espace. Ce monde était bleu-vert, avec d'étranges taches blanches. À ma profonde stupéfaction, je me rendis compte qu'il s'agissait de mon propre monde, du monde où j'avais vu le jour. Une modification se produisit dans une image adjacente et retint toute mon attention. Tandis que je fixais cette image, je ressentis une désagréable impression de chute et réalisai que j'étais en train de regarder une image de MON propre monde comme si j'allais m'abîmer sur sa surface.

"Les nuages se dispersèrent et je vis l'entière configuration de l'Inde et du Tibet. Personne ne m'avait dit quoi que ce soit. Je le savais d'instinct. L'image devint de plus en plus grande. Je vis Lhassa. Je vis les Hautes Terres et le cratère du volcan de... "Mais tu n'es pas là pour voir cela ! s'exclama soudainement la Voix. Regarde ailleurs !" Je regardai à côté et m'émerveillai devant ce nouveau spectacle. Là, sur cette image, apparaissait l'intérieur d'une chambre de Conseil. Des individus à l'apparence imposante étaient en pleine discussion. On élevait la voix et on levait les mains. On jetait des papiers partout, sans souci des apparences. Sur une estrade surmontée d'un dais, un homme au visage cramoisi parlait de façon frénétique. Des applaudissements et des réprobations fusaient de toutes parts en quantités à peu près égales pour ponctuer ses remarques. Tout ceci me faisait penser à une réunion des Seigneurs Abbés !

"Je me retournai. Partout ces images vivantes. Partout ces étranges scènes, certaines dans des couleurs les plus improbables. Mon corps se déplaça et entra dans une autre pièce. Ici, on apercevait des images de curieux objets métalliques se déplaçant dans l'obscurité spatiale. Le mot ‘obscurité’ n'est pas tout à fait exact, car là l'espace était constellé de petits points lumineux de couleurs diverses. Un grand nombre de ces couleurs m'étaient absolument inconnues. "Ce sont des navires spatiaux en déplacement, me dit la Voix. D'ailleurs, nous suivons de très près leur circulation." À ma grande surprise, la figure d'un homme apparut soudainement sur l'une des parties du mur. Bien qu'il parlât, je ne pus saisir le sens de ses paroles. Il hochait la tête et faisait des gestes comme s'il s'entretenait face à face avec quelque autre personne. La figure s'estompa dans un sourire, sur un geste d'adieu, et l'encadrement du mur redevint une fois de plus d'un doux gris lustré.

"Immédiatement, l'apparition fut remplacée par un paysage tel qu'un oiseau volant à haute altitude pourrait le voir. Il s'agissait d'une image du monde que je venais tout juste de quitter, du Monde qui était le centre de ce vaste empire. J'avais une vue plongeante sur cette grande ville, la voyais dans toute sa réalité et contemplais son immense étendue. L'image bougea très rapidement, si bien qu'une fois de plus je pus admirer le panorama du district dans lequel se trouvait le Maître de cette grande civilisation. Je vis les grands murs ainsi que les jardins étranges et exotiques dans lesquels s'élevaient les bâtiments. Je remarquai également un très beau lac au centre duquel il y avait une île. Mais l'image remuait, se promenait çà et là, balayait le paysage comme le fait l'oiseau lorsqu'il cherche une proie. L'image s'immobilisa, prit de l'ampleur et se fixa sur un objet en métal qui décrivait doucement des cercles tout en se dirigeant vers le sol. L'apparition grandit à un point tel que, bientôt, on ne put voir exclusivement que l'objet métallique. La figure d'un homme apparut. Il parlait et répondait à des questions inconnues. Il y eut une série de salutations et l'image disparut.

"Je me remis en mouvement contre mon gré. Toujours manipulé mentalement, je quittai cette chambre étrange pour entrer dans une autre pièce, plus étrange encore ! Là, sur neuf de ces écrans à images, on pouvait voir neuf vieillards. Pendant un instant, je les regardai complètement stupéfié, puis me mis à rire presque avec hystérie. Neuf vieillards. Tous barbus, se ressemblant tous et arborant un air des plus graves. Dans mon pauvre cerveau, la Voix éclata pleine de désapprobation : "SILENCE ! Homme sacrilège ! Tu as l'honneur de contempler les Sages qui contrôlent TA destinée. Silence ! dis-je, et fais preuve de respect !" Bien qu'ils fussent conscients de ma présence, les Sages ne firent point attention à tout cela, car, sur l'un des écrans, on pouvait voir mon image, tout hérissée de tubes et de fils, telle qu'elle devait se présenter à un observateur terrestre. Toutefois, une autre image me montrait ICI ! Il s'agissait d'une expérience des plus effrayantes.

"Ici, reprit la Voix d'un ton des plus pondérés, se trouvent les Sages qui ont demandé à te voir. Ce sont nos plus grands sages qui, depuis des siècles, se consacrent au bien des autres. Ils travaillent sous la direction personnelle du Maître, qui est encore plus âgé qu'eux. Notre but est de sauver votre monde. De le sauver d'une menace de suicide. De le sauver de la pollution totale qui suit une guerre nuc... Mais peu importe, il s'agit d'expressions sans signification pour toi, de termes que ton monde n'a pas encore inventés. Ce dernier est en passe de subir des changements relativement considérables. On y découvrira de nouvelles choses ; on y inventera de nouvelles armes. D'ici les cent prochaines années, l'Homme entrera dans l'espace. C'est ainsi que nous sommes concernés."

"L'un des Sages fit un mouvement des mains et les images changèrent. Un monde, puis d'autres se mirent à défiler sur les écrans. L'un après l'autre, des personnages firent une brève apparition dans l'image pour être immédiatement remplacés. De mystérieuses bouteilles de verre s'illuminaient, dont la panse était zébrée de raies sinueuses. Des machines cliquetaient et éjectaient de longs rubans de papier qui s'empilaient dans des paniers placés près d'elles. Ces rubans étaient recouverts de symboles des plus remarquables. Toute cette affaire se situait tellement au-delà de mes capacités de compréhension que même maintenant, après y avoir pensé toutes ces années, je suis toujours incapable de discerner la signification de ce que je vis alors. Les vieux Sages prenaient continuellement des notes sur des bandes de papier ou parlaient dans des disques qu'ils tenaient près de leur bouche. Et en réponse, on entendait une voix désincarnée qui se manifestait tout comme celle d'un homme, mais dont je ne pouvais détecter la source.

"Finalement, alors que mes sens se trouvaient complètement déséquilibrés sous le choc d'événements aussi bizarres, la Voix dans mon cerveau me dit : "Tu en as assez vu. Maintenant, nous allons te montrer le passé. Pour te préparer, je vais te dire ce que tu vas éprouver, ainsi tu ne seras point effrayé." EFFRAYÉ ? me dis-je ; si seulement il savait ! J'ÉTAIS ABSOLUMENT TERRIFIÉ ! "Tout d'abord, reprit la Voix, tu seras dans l'obscurité et tu te sentiras quelque peu tournoyer. Ensuite, tu verras quelque chose qui te semblera être cette pièce. En fait, il s'agira de cette même pièce telle qu'elle existait il y a des millions d'années de VOTRE temps, mais qui n'est pas si longtemps selon le nôtre. Ensuite, tu verras comment tout d'abord ton univers fut créé, puis, plus tard, comment est né ton monde et comment on y implanta des créatures parmi lesquelles on retrouve celle qu'on appelle l'Homme." La Voix s'estompa et je perdis conscience au même instant.

"C'est une sensation troublante que de se trouver si arbitrairement privé de lucidité, de se faire voler une portion de son existence et de ne point savoir combien de temps on demeure inconscient. Je réalisai toutefois qu'un brouillard grisâtre tourbillonnait et pénétrait par mèches jusque dans mon cerveau. Des apparitions intermittentes de QUELQUE CHOSE s'ingéniaient à me tenter et ajoutaient à la frustration générale dont j'étais victime. Graduellement, tout comme une brume matinale se dissipe sous les rayons du soleil levant, ma conscience, ma lucidité, me revinrent. Devant moi, le monde s'éclaircit. Non, ce n'était pas le monde, mais une pièce dans laquelle je flottais entre plancher et plafond, comme une bulle, montant et descendant dans l'air immobile. Tels les nuages d'encens ondoyant dans un temple, je flottais et contemplais ce qui se trouvait devant mes yeux.

"Neuf vieillards. Barbus. Graves. Concentrés sur leurs tâches. S'agissait-il des mêmes PERSONNAGES ? Nullement. La pièce se révélait différente de l'autre et il en était de même des écrans, des instruments, des images. Pendant un moment, nul mot ne fut prononcé, nul éclaircissement ne fut donné, permettant de deviner ce que tout ceci pouvait bien augurer. Finalement, un vieillard tendit le bras et tourna un bouton. L'un des écrans s'alluma et je pus y voir des étoiles dont la disposition dans le ciel m'était inconnue. L'écran s'agrandit jusqu'à occuper la totalité de mon champ de vision, jusqu'à ce qu'il m'apparût comme une fenêtre ouverte sur l'espace. L'illusion était si parfaite que j'eus l'impression d'ÊTRE dans l'espace, sans même me sentir limité par une fenêtre. Je fixai ces étoiles froides, immobiles, scintillant d'une lueur tellement hostile, dure."

"Il va nous falloir accélérer ceci un million de fois, me dit la Voix, autrement tu ne percevras rien, dusses-tu passer ici le reste de ton existence." Les étoiles semblèrent saisies d'un balancement rythmique, l'une par rapport à l'autre, puis par rapport à un centre invisible. De l'un des bords externes de l'image, je vis surgir une grande comète à la queue flamboyante, qui se dirigeait à pleine vitesse vers ce centre invisible et sombre. La comète traversa l'image, entraînant d'autres mondes dans son sillage. Finalement, elle entra en collision avec le monde mort et froid qui occupait le centre de la galaxie. D'autres mondes, éjectés de leur orbite par une force gravitationnelle croissante, se mirent à prendre de la vitesse et à se précipiter sur un parcours qui les menait vers une inévitable collision. À l'instant où la comète et le monde mort se rencontrèrent, l'univers entier sembla devenir la proie des flammes. De titanesques tourbillons de matière incandescente se mirent à virevolter dans l'espace. Les mondes voisins se trouvèrent engloutis par les gaz enflammés. Tout l'univers, tel qu'on pouvait le voir sur l'écran qui se trouvait près de moi, se mua en une violente masse de gaz incandescents d'une brillance insoutenable.

"Lentement, la luminosité intense dans laquelle tout l'espace baignait se dissipa. À la fin, il y eut une masse centrale en incandescence, entourée d'autres plus petites également en feu. Des morceaux de matière en fusion jaillissaient, tandis que l'énorme masse centrale vibrait et était prise des convulsions de l'agonie provoquées par ce nouveau cataclysme. Alors que je me trouvais plongé dans des pensées chaotiques, la Voix se fit entendre : "Tu vois se dérouler en quelques minutes ce qui a pris des millions d'années à se concrétiser ; nous allons modifier l'image." Mon champ de vision se trouva alors borné aux limites de l'écran ; la seule chose que j'étais maintenant capable de percevoir était le système stellaire dont j'avais alors l'impression de prendre du recul pour le regarder. La luminosité du soleil central baissa, bien qu'elle demeurât tout de même excessivement forte. Les mondes adjacents rougeoyaient, se contorsionnaient, tournoyaient sur leur nouvelle orbite. À la vitesse à laquelle on me montrait cela, il semblait que l'univers était pris d'un mouvement giratoire et mes sens s'en trouvaient littéralement sidérés.

"Maintenant, l'image se modifiait. Devant moi se déroulait une vaste plaine parsemée de bâtiments immenses, dont certains comportaient de bizarres projections jaillissant de leurs sommets. Celles-ci semblaient être de métal plié en de curieuses formes, et le pourquoi de la chose dépassait nettement mes capacités intellectuelles. Des hordes de gens de formes et de tailles variés se dirigeaient vers un objet des plus remarquables situé au centre de la plaine. Il s'agissait d'une sorte de tube métallique de taille inimaginable. Les extrémités dudit tube étaient moins importantes que sa partie médiane ; il s'amincissait en un genre de pointe à l'une de ses extrémités et se terminait en une espèce de saillie arrondie à l'autre. À intervalles réguliers, on apercevait d'autres protubérances sortant du corps principal de cet édifice et, en regardant attentivement, on pouvait distinguer qu'elles étaient transparentes. Je remarquai que de petits points se déplaçaient à l'intérieur de l'objet, et mon sens de l'observation me porta à croire qu'il s'agissait de gens. J'estimai que, en tout, ce bâtiment avait approximativement un mille (1,6 km) de long, et même un peu plus. Je ne comprenais pas toutefois pourquoi un édifice devait avoir une forme aussi incroyable.

"Alors que je surveillais attentivement cette scène afin de ne point manquer quoi que ce soit du spectacle, un véhicule fort remarquable se glissa dans l'image. Il traînait derrière lui de nombreuses plates-formes chargées de boîtes et de ballots en quantité suffisante — c'est du moins la pensée que j'eus en les voyant — pour approvisionner tous les marchés de l'Inde. Mais — comment cela était-il possible ? — le tout flottait dans les airs comme les poissons flottent et se meuvent dans l'eau. Cet étrange dispositif se rangea le long du gigantesque tube-bâtiment et, l'un après l'autre, tous les ballots et toutes les boîtes furent tirés à l'intérieur, si bien que l'étrange machine put se remettre rapidement en route en traînant derrière elle les plates-formes désormais vides. Le flot des personnes entrant dans le tube diminua jusqu'à devenir insignifiant, puis cessa complètement. On fit coulisser les portes, puis le tube se ferma. Ah ! pensai-je alors, il s'agit d'un temple ! Ils veulent me montrer qu'ils possèdent une religion et des temples. M'étant satisfait de cette explication, je relâchai mon attention.

"Nul mot ne serait capable d'exprimer mon émotion lorsqu'il fallut que je ramène brusquement mon regard sur l'image. Le grand édifice de forme tubulaire, long d'environ un mille (1,6 km) et d'un diamètre équivalent au sixième de ce chiffre, se mit à S'ÉLEVER SOUDAINEMENT DANS LES AIRS ! Après avoir atteint approximativement la hauteur de notre montagne la plus élevée, il y demeura quelques secondes, puis... disparut ! L'espace d'un instant il était là, comme une lame d'argent suspendue dans le ciel, reflétant les rayons chatoyants de deux ou trois soleils, puis, sans même lancer un éclair, il n'était plus là. En regardant autour de moi, je jetai les yeux sur des écrans adjacents et je le revis. Là, sur un écran très long, ayant peut-être vingt-cinq pieds (7,7 m), les étoiles tourbillonnaient de telle manière qu'elles apparaissaient comme des bandes de lumière multicolore. L'édifice qui venait tout juste de quitter ce monde étrange était apparemment immobile au centre de l'écran. La vitesse à laquelle les étoiles défilaient s'accrût à un point tel qu'elles ne présentaient plus qu'une image tremblante quasiment hypnotique et que je détournai la tête.

"Un éclat lumineux attira mon attention et je regardai une fois de plus l'écran allongé. Tout au bout, une tache lumineuse fit son apparition comme pour annoncer un éclairage de plus grande amplitude, tout comme le soleil dépêche ses rayons par-dessus la crête des montagnes pour annoncer son arrivée. Rapidement, la lumière s'amplifia jusqu'à devenir d'une brillance insupportable. Une main se tendit et tourna un bouton. La lumière diminua d'intensité, sans nuire toutefois à la clarté de l'image. Le grand tube, une poussière insignifiante dans l'immensité de l'espace, se rapprocha de la sphère brillante. Il tourna autour et on me poussa alors devant un autre écran. Pendant un instant, je perdis le sens de l'orientation. Je regardai d'un air vide l'image qui me faisait face. Cette image était celle d'une grande pièce où évoluaient des hommes et des femmes portant des vêtements dont je savais que c'étaient des uniformes. Ces personnages étaient, les uns assis, les mains sur des leviers et des boutons ; d'autres, tout comme moi, regardaient des écrans.

"L'un d'entre eux, plus somptueusement habillé que ses compagnons, faisait les cent pas, les mains jointes derrière le dos. Fréquemment, il arrêtait sa marche pour regarder par-dessus l'épaule d'une autre personne, tandis qu'il consultait ses notes ou étudiait le comportement de lignes ondulant derrière des cercles de verre. Puis, après avoir fait un signe de tête approbateur, il reprenait sa déambulation. Je me risquai enfin à l'imiter et je jetai un regard sur l'un des écrans, tout comme l'avait fait le Somptueux Personnage. On pouvait y voir des mondes incandescents. Combien ? Je ne saurais le dire, car la lumière m'éblouissait et le mouvement inaccoutumé me déconcertait. Par pure conjecture — et par conjecture seulement —, je déduisis qu'il y avait une quinzaine de morceaux enflammés autour de l'énorme masse centrale qui leur avait donné le jour.

"Le tube-édifice, dans lequel je reconnaissais maintenant un vaisseau spatial, s'arrêta et devint le siège d'une intense activité. Du dessous du navire surgirent un grand nombre de petits vaisseaux circulaires. Ils se dispersèrent çà et là et, après leur départ, la vie à bord du grand navire reprit un cours ordonné et calme. Le temps s'écoula, et, par la suite, tous les petits véhicules en forme de disque retournèrent au vaisseau principal. Lentement, le tube massif se retourna et, tel un animal aux abois, prit de la vitesse sur la toile de fond du ciel, qui défilait de manière vertigineuse.

"Après le temps qu'il fallut (combien de temps ? je ne saurais le préciser puisque tout le périple se déroulait selon un processus accéléré), le tube de métal rentra à sa base. Les hommes et les femmes l'abandonnèrent et pénétrèrent dans des bâtiments situés dans le périmètre de l'aire d'envol. Devant moi, l'écran devint gris.

"La pièce où régnait une lumière tamisée et contenant toute une série d'écrans animés sur ses murs exerçait sur moi une fascination sans borne. Avant cela, je m'étais intensément concentré sur un écran, voire deux. Maintenant qu'ils étaient inertes, cela me donnait le temps de regarder autour de moi. Il y avait des hommes d'à peu près ma taille (c'est à cette taille que je me réfère lorsque j'emploie le terme ‘humains’). Ils étaient de toutes les couleurs : blancs, noirs, verts, rouges ; et puis jaunes et bruns. Peut-être une centaine d'entre eux étaient assis dans d'étranges sièges épousant la forme de leur corps ; ces sièges s'inclinaient et se balançaient suivant chaque mouvement de leurs occupants. Ceux-ci étaient assis en rang devant des instruments alignés contre le mur le plus éloigné. Les Neuf Sages siégeaient à une table spéciale, au centre de la pièce. Je regardai avec curiosité aux alentours, mais les instruments et autres appareillages éveillaient en moi si peu de résonances, même à la lumière de mon expérience, que je me trouve dans l'impossibilité complète de te les décrire. Il y avait des tubes scintillants contenant une lumière d'un vert spectral, des tubes dans lesquels papillotait une clarté ambrée, des murs qui ÉTAIENT véritablement des murs, mais qui irradiaient une lumière analogue à celle de l'extérieur. Il y avait aussi des cercles de verre derrière lesquels des aiguilles s'agitaient de façon désordonnée ou se maintenaient immobiles devant un point. CES CHOSES peuvent-elles avoir pour toi quelque signification ?

"Une section de mur pivota soudainement et dévoila une masse incroyable de fils et de tubes. Montant et descendant dans ces enchevêtrements, on pouvait voir des petites personnes ayant environ dix-huit pouces (45 cm) de haut, portant des ceintures pleines d'objets brillants qui étaient des outils d'une espèce ou d'une autre. Un géant entra, transportant une grande et lourde boîte. Il la retint en place quelques instants, tandis que les petits bonshommes s'ingéniaient à la fixer derrière le mur. Ce dernier fut refermé et les petites personnes sortirent en même temps que les géants. Le silence régnait en ces lieux, à l'exception d'un cliquetis régulier et du tss... tss... que faisait le ruban sortant sans arrêt de l'orifice d'une machine pour aller tomber dans un récipient spécial.

"Là, sur cet écran, se manifesta une chose extrêmement étrange. À première vue, je pensai promener mon regard sur un rocher grossièrement façonné de manière à ressembler à une forme humaine. Puis, c'est avec une horreur profonde que je vis la Chose bouger ! Une forme mal définie, pouvant passer pour un bras, se souleva, et je vis qu'elle tenait une grande feuille d'une matière inconnue sur laquelle étaient inscrites des formes apparentées à quelque écriture. On ne pourrait toutefois pas parler ‘d'écriture’ et s'en tenir à cela. Ces inscriptions étaient si manifestement hors de tout entendement qu'il faudrait inventer un langage spécial pour pouvoir les décrire. Mon regard se promena sur ces inscriptions, mais cela me dépassait tellement que je n'avais aucune envie d'en savoir plus long et, d'ailleurs, je n'éprouvais à ce sujet nul intérêt. J'étais simplement rempli d'horreur lorsque je regardais cette caricature d'humanité.

"Tandis que je laissais errer mon regard, ce dernier se trouva soudainement figé : je voyais des Esprits, des Esprits ailés ! Cela me fascina à un point tel que je faillis m'écraser contre l'écran dans ma hâte de mieux voir. Le spectacle représentait un jardin merveilleux où évoluaient des créatures ailées. Qu'il s'agît d'hommes ou de femmes, leur forme était indiscutablement humaine. Ces êtres volaient dans le ciel doré de leur jardin selon un parcours aérien fort complexe. La Voix interrompit mes élucubrations : "Fascinant, n'est-ce pas ? Il s'agit de... (ici, un nom impossible à écrire) ; ils peuvent tout simplement voler parce qu'ils se trouvent dans un monde où la force de gravité est extrêmement faible. Ils ne peuvent quitter leur planète parce qu'ils sont trop fragiles et, pourtant, ils possèdent une intelligence très vive et à nulle autre pareille. Mais jette donc un coup d'oeil à tes affaires sur les autres écrans. Bientôt, tu verras diverses choses se rapportant à l'histoire de ton propre monde."

"Devant moi, la scène changea. Elle évolua de façon si délibérée que je soupçonnais que l'on désirait me faire voir ce que l'on jugeait bon que je voie. Il y eut tout d'abord cette teinte profondément violacée qui caractérise l'espace, puis un monde entièrement bleu, qui se déplaça sur l'écran d'un bord à l'autre jusqu'à ce qu'il en occupe le centre. L'image prit de plus en plus d'ampleur jusqu'à remplir le panorama de façon quasi intégrale. Elle se mit à grandir encore, et encore, jusqu'à ce que j'aie l'impression abominable de tomber tête première dans l'espace. Il s'agissait d'une expérience des plus bouleversantes. En dessous de moi, des vagues bleues roulaient et bondissaient. Le monde se retourna. De l'eau, toujours de l'eau, de l'eau partout. Mais une tache se hissait au-dessus des vagues éternelles. Dans ce monde, s'étendait un plateau ayant approximativement les dimensions de la Vallée de Lhassa et, sur ce plateau, d'étranges bâtiments se profilaient sur le rivage. Des silhouettes humaines se prélassaient sur la rive, les jambes dans l'eau. D'autres étaient assises sur des rochers près de là. Tout ceci était fort mystérieux et n'avait pour moi aucun sens. "Notre serre à culture forcée, me dit la Voix ; c'est ici que nous préparons la semence d'une nouvelle race."

 

CHAPITRE NEUF

 

La journée s'écoulait lentement, péniblement, heure après heure. Le jeune moine fixait — tout comme il l'avait fixée tout au long du jour — la chaîne de montagnes où se trouvait la brèche abritant le Col reliant l'Inde au Tibet. Brusquement, il poussa un cri de joie et pivota sur ses talons avant de se précipiter vers la caverne. "Ô Vénérable ! s'écria-t-il, ils sont en train de descendre la piste. Bientôt, nous allons avoir de la nourriture." Sans attendre de réponse, il se retourna brusquement et se dépêcha de sortir. Dans l'air froid et clair du Tibet, il est possible de distinguer d'infimes détails à de grandes distances. L'air n'est pas pollué et, par conséquent, ne présente pas d'obstacle à l'oeil. On pouvait voir de petits points noirs dévaler de la crête. Le jeune homme eut un sourire de satisfaction. Des aliments ! Bientôt, ils auraient de l'orge et du thé.

Très vite, il courut au bord du lac remplir le récipient, qui se mit à dégoutter. Lentement, avec soin, il le remonta à la caverne de manière à avoir de l'eau sous la main lorsque la nourriture serait disponible. Il redescendit la pente à toute vitesse afin de ramasser les dernières branches provenant de l'arbre abattu par la tourmente. À présent, un tas de bois imposant se trouvait empilé près du feu rougeoyant. Plein d'impatience, le jeune homme grimpa sur la paroi rocheuse surplombant la caverne. Une longue file d'animaux s'éloignait du lac. C'étaient des chevaux, non des yacks ; des Indiens, non des Tibétains. Engourdi, le jeune homme demeura pétrifié en pensant à une chose aussi affreuse.

Lentement, lourdement, il descendit de son perchoir et rentra dans la caverne. "Ô Vénérable, dit-il tristement, ces hommes sont des Indiens ; ils ne viennent pas de notre côté et nous n'aurons rien à manger."

"Ne t'en fais pas, dit le vieil ermite sur un ton apaisant, car estomac vide fait cervelle lucide. Nous parviendrons bien à nous débrouiller. Nous devons faire preuve de patience."

Le jeune homme eut soudain une idée. Empoignant le récipient à eau, il se dépêcha d'aller au rocher près duquel l'orge s'était répandue. Il s'agenouilla et, avec soin, gratta le sol sablonneux. Il y avait là de l'orge... et du sable. Il se dit que le sable allait rester au fond et que l'orge flotterait. Avec toujours autant de soin, il jeta la terre poignée après poignée dans la marmite en donnant de légères tapes sur les flancs du récipient. Le sable descendit au fond et l'orge surnagea, ainsi que de petites parcelles de la briquette de thé.

Il recueillit à plusieurs reprises l'orge et les parcelles de thé à la surface de l'eau et les déposa dans son bol. Peu de temps après, il avait de quoi remplir l'écuelle du vieil ermite et, finalement, lorsque les ombres du crépuscule se répandirent une fois de plus dans la campagne, les deux écuelles étaient pleines. D'un air las, le jeune moine se mit debout, souleva le récipient à eau maintenant rempli de sable, puis quitta la caverne. Une fois sorti, en un tournemain il déversa l'inutile contenu de la marmite et suivit le sentier conduisant au lac.

Les oiseaux de nuit se réveillaient et la pleine lune faisait déjà son apparition au-dessus de la crête des montagnes, tandis qu'il était encore en train de récurer la marmite et de la remplir d'eau. Avec lassitude, il se lava les genoux pour en extirper le sable et l'orge qui s'y étaient incrustés, avant de se diriger vers la caverne. Avec un ahan plein de résignation, il posa lourdement le récipient dans le feu et s'assit près de la flamme en attendant impatiemment que l'eau veuille bien bouillir. Les premières traînées de vapeur s'élevèrent enfin et se mélangèrent à la fumée. Le jeune moine se leva, alla chercher les deux écuelles contenant la mixture d'orge, de thé et... de terre ! C'est avec le plus grand soin qu'il jeta ce salmigondis dans l'eau.

Bientôt, la vapeur se remit à monter et, en un rien de temps, l'eau bouillait vigoureusement et brassait le gâchis brunâtre. A l'aide d'un morceau d'écorce plat, le jeune moine entreprit d'écumer le plus gros des débris flottant à la surface du liquide. Incapable d'attendre plus longtemps, il passa un bâton sous l'anse du récipient, qu'il ôta du feu. Il plongea d'abord l'écuelle de l'Ancien dans la marmite et en retira une généreuse portion du mélange, qui avait la consistance d'un gruau. Essuyant ses doigts sur sa robe déjà douteuse, il se hâta de pénétrer dans l'antre pour servir à son maître ce souper inattendu et dénué d'attrait, puis il retourna se servir à son tour. C'était mangeable — tout juste mangeable !

Ayant à peine calmé les cris de leurs entrailles, ils s'allongèrent pour une autre nuit de sommeil sur le sol sablonneux, dur et dépourvu de confort. Dans le lointain, la lune avait atteint son zénith et voguait en un majestueux déclin par-delà la chaîne de montagnes. Les créatures de la nuit s'adonnèrent à leurs légitimes occupations et le vent nocturne se mit à bruire doucement dans les branches décharnées des arbres rabougris. Dans de lointaines lamaseries, les veilleurs de nuit poursuivaient leur garde incessante, tandis que, dans les venelles de la Cité, des individus à la réputation douteuse complotaient afin de décider comment ils pourraient bien tirer parti de la crédulité de leurs contemporains.

Le matin fut triste. Le reste d'orge pâteuse et de feuilles de thé ne constituait qu'un maigre repas. Etant donné qu'il s'agissait de l'unique nourriture disponible, il fallut bien se forcer à l'avaler. Alors que les lueurs du jour se faisaient plus intenses et que le feu fraîchement alimenté projetait par intermittence des bouquets d'étincelles jaillissant du bois séché en surface, le vieil ermite déclara : "Poursuivons notre transmission du savoir. Cela nous aidera peut-être à oublier notre faim." Le jeune homme et le vieillard entrèrent ensemble dans la caverne et s'assirent dans la position qui leur était familière.

"Pendant quelque temps, je me suis mis à dériver, dit l'ermite, tout comme les pensées d'un oisif, sans destination, sans but précis, vacillant, glissant d'un écran à l'autre au gré de ma fantaisie. Puis la Voix me dérangea une fois de plus en me disant : "Nous avons d'autres choses à t'apprendre." Tandis qu'elle me parlait ainsi, je découvris que l'on me faisait tourner et que l'on me dirigeait vers les écrans que j'avais précédemment étudiés. Ils étaient une fois de plus en marche. Sur l'un de ces écrans, on représentait l'univers contenant ce que nous savons maintenant être le Système Solaire.

"La Voix reprit : "Pendant des siècles, une surveillance des plus actives s'est exercée pour parer à l'éventualité de radiations dangereuses pouvant émaner du nouveau Système actuellement en voie de formation. Des millions d'années passèrent ; cependant, dans la vie d'un univers, un million d'années n'est que l'équivalent de quelques minutes dans la vie d'un humain. Finalement, une autre expédition se mit en route depuis ici, le coeur de notre empire, une expédition équipée des appareils les plus modernes, à l'aide desquels nous déterminons la planification des nouveaux mondes que nous nous proposons d'ensemencer." La Voix se tut et, une fois de plus, je regardai les écrans.

"Les étoiles scintillaient, froides et lointaines, à travers les effarantes distances de l'espace. Elles brillaient d'un éclat dur et cassant en émettant plus de couleurs que l'arc-en-ciel. L'image se mit à grandir de plus en plus jusqu'à ce que l'on distingue un monde qui semblait ne constituer qu'un amas de nuages. De turbulentes nébulosités accompagnées d'éclairs des plus horrifiants zébraient l'image d'un bout à l'autre. "Il est impossible, reprit la Voix, d'effectuer une analyse VÉRITABLE dans un monde lointain en se contentant d'entreprendre des sondages à distance. Pendant un certain temps, nous avons cru le contraire, mais l'expérience a démontré que nous faisions fausse route. Finalement, nous avons dépêché des expéditions depuis des millions d'années. Regarde !"

"L'univers se trouva balayé, de la même manière que lorsqu'on tire un rideau. À nouveau, j'aperçus une plaine s'étendant jusqu'à ce qui semblait être l'infini. Les constructions étaient différentes ; maintenant, elles étaient longues et basses. Le grand vaisseau qui se dressait là, prêt à partir, était également différent de celui que j'avais vu précédemment. Ce navire était composé de quelque chose ressemblant à deux assiettes ; la partie inférieure se présentait de la manière dont se présente généralement une assiette, tandis que la partie supérieure reposait sur l'autre, mais à l'envers. L'ensemble brillait d'un éclat uniforme, tout comme la pleine lune. Des centaines de trous ronds garnis de verre, ceinturaient la circonférence de l'engin. Au point le plus élevé du vaisseau se trouvait une pièce transparente en forme de dôme, qui pouvait bien avoir quelque cinquante pieds (15 m) de large. Par comparaison avec le navire, dont la coque avait des proportions gigantesques, les machines qui s'affairaient à sa base pour l'approvisionner avaient l'air d'être de simples jouets d'enfants.

"Des groupes d'hommes et de femmes flânaient aux environs. Ils étaient tous vêtus d'étranges uniformes, et un certain nombre de boîtes reposaient à leurs pieds sur le sol. La conversation semblait des plus enjouées et l'humeur excellente. Des personnages vêtus de manière plus raffinée que les autres faisaient les cent pas à l'écart, tout comme s'ils étaient en train de délibérer sur le sort d'un monde — et c'est peut-être là exactement ce qu'ils faisaient. Un signal se fit soudainement entendre. Tous se penchèrent rapidement, saisirent leurs paquets et se hâtèrent vers le vaisseau qui attendait. Des portes métalliques semblables à l'iris d'un oeil se fermèrent hermétiquement derrière eux.

"Lentement, l'immense création de métal s'éleva à une centaine de pieds (30 m) dans les airs. Elle demeura stationnaire quelques instants, puis disparut sans laisser la moindre trace pouvant témoigner de son existence. La Voix me dit : "Ce vaisseau voyage à une vitesse qui dépasse de manière inimaginable celle de la lumière. Il constitue un monde autonome et lorsqu'on est à bord de ces navires, on n'est NULLEMENT affecté par quelque influence extérieure que ce soit. Il n'y a pas de sensation de vitesse ni aucune sensation de chute, même lorsqu'on prend les tournants les plus abrupts. L'espace n'est PAS le vide absolu, comme les gens de ton propre monde le croient. L'espace est une zone de densité réduite. On y trouve une atmosphère composée de molécules d'hydrogène. J'admets que ces molécules sont clairsemées et qu'elles peuvent se trouver à des centaines de milles les unes des autres ; toutefois, grâce à la vitesse que nos vaisseaux peuvent atteindre, cette atmosphère semble aussi dense que la mer. On entend les molécules frotter contre les parois du navire, et nous avons dû prendre des précautions spéciales pour surmonter le problème de l'échauffement causé par la friction moléculaire. Mais regarde... !"

"Sur un écran adjacent, on pouvait voir le vaisseau spatial en forme de disque filer à une vitesse vertigineuse en laissant derrière lui une trace quasiment invisible, d'un bleu très léger. La vitesse était si grande que lorsque l'image bougeait afin que le vaisseau se trouve bien centré sur l'écran, les étoiles ne semblaient former qu'une traînée lumineuse continue. La Voix murmura : "Nous omettrons les séquences inutiles se rapportant à ce voyage pour nous concentrer sur ce qui est important. Regarde l'autre écran." C'est ce que je fis. Je vis le vaisseau qui, maintenant, se déplaçait beaucoup plus lentement et tournait autour du Soleil, NOTRE Soleil. Mais un Soleil très, très différent de celui que nous connaissons. Il était plus grand, plus brillant et de grandes langues de feu s'étalaient bien au-delà de sa circonférence. Le vaisseau en fit le tour, se mettant en orbite autour d'un monde, puis autour d'un autre.

"Enfin, le navire s'approcha du monde que, d'une façon ou d'une autre, je savais être la Terre. Celle-ci tournait sous le navire et était complètement recouverte de formations nuageuses. Après plusieurs orbites, le vaisseau spatial se mit encore à ralentir. L'image changea et on me montra l'intérieur. Un groupe d'hommes et de femmes marchaient dans un couloir de métal. Au bout de celui-ci, ils débouchèrent dans une enceinte où se trouvaient de petites répliques du vaisseau principal. Des hommes et des femmes gravirent une passerelle et entrèrent dans l'un de ces petits navires. Toutes les autres personnes quittèrent cette zone. Un homme surveillait les préparatifs derrière un mur transparent ; ses mains reposaient sur d'étranges boutons colorés et des lumières scintillaient devant lui. Une lumière verte se mit à luire et l'homme appuya simultanément sur plusieurs boutons.

"L'une des parties du plancher se mit à se retirer de façon continue sous le petit astronef et à s'ouvrir comme s'ouvre l'iris de l'oeil. Le vaisseau tomba dans l'espace. Il descendit de plus en plus en planant, jusqu'à ce qu'il se dérobât à notre vue, dans les nuages qui recouvraient la Terre. Ensuite, l'image qui se trouvait devant moi changea une fois de plus, et je pus voir comme si je m'étais trouvé à bord même du petit appareil. Les nuages qui tourbillonnaient, ondoyaient et semblaient à première vue constituer des barrières impénétrables paraissaient fondre sous le vaisseau spatial. Nous descendîmes, puis descendîmes encore à travers des milles (kilomètres) de nuages jusqu'à ce que, finalement, nous nous retrouvions sous la lumière d'une journée morne et triste. Une mer grise et houleuse s'agitait et, de loin, on eût cru qu'elle fusionnait avec les nuages gris, des nuages sur lesquels se reflétaient des lueurs rougeâtres d'origine inconnue.

"Le vaisseau spatial reprit son équilibre et se mit à voler entre les nuages et la mer. Les milles (kilomètres) défilèrent, des milles de mer houleuse, interminable. Une masse sombre se découpa sur l'horizon, une masse sombre transpercée par intermittence par des projections incandescentes. Le vaisseau poursuivit sa route. Très bientôt, sous notre appareil, on put voir se dérouler une masse imposante de terres montagneuses. D'énormes volcans dressaient leurs horribles gueules vers les nuages. De gigantesques flammes en sortaient et de la lave en fusion dévalait des flancs des montagnes pour aller se perdre dans la mer avec un rugissement et un sifflement terrifiants. Bien qu'il semblât gris confus lorsqu'on le regardait de loin, vu de plus près le terrain paraissait rouge maussade.

"Le navire poursuivit sa course et tourna plusieurs fois autour du monde. Mais il n'existait qu'une immense masse de terrain entourée de flots agités qui, lorsqu'on les observait à basse altitude, semblaient dégager de la vapeur. Finalement, le petit appareil prit de la hauteur, entra dans l'espace et retourna au vaisseau principal. L'image s'estompa, tandis que ce dernier retournait une fois de plus à sa base, dans le monde de l'Empire.

"La Voix, qui avait maintenant coutume de parler directement dans mon cerveau, se mit à faire des commentaires : "NON ! je ne m'adresse pas exclusivement à TOI ; je m'adresse également à ceux qui participent à cette expérience. Étant donné ta nature très réceptive, tu es conscient de toutes mes remarques, par le truchement de ce que nous appelons la rétroaction acoustique. Faites cependant attention, car ceci s'applique également à vous.

"La Deuxième Expédition rentra à... (il prononça un nom que je serais bien incapable de citer et auquel je substituerai les mots ‘notre empire’). Nos hommes de science se mirent à étudier les rapports qui leur étaient soumis par les équipages. On évalua le nombre probable de siècles qui devaient s'écouler avant que le monde ne soit prêt à recevoir des créatures vivantes. Les biologistes et les généticiens travaillèrent en équipe afin d'élaborer les plans des meilleurs types de créatures qu'il faudrait créer. Lorsqu'on doit ensemencer un nouveau monde et que ce nouveau monde est issu d'une nova, on a besoin, en premier lieu, d'animaux très massifs et de végétation au lourd feuillage. Tout sol est composé de poudre de roche, avec de la poussière de lave et certains oligo-éléments. Un tel sol ne sera capable de supporter que des plantes primaires. Ensuite, ces plantes se mettent à pourrir ; les animaux meurent et sont également condamnés à se décomposer et à se mélanger à la poussière de roche. C'est ainsi que le ‘sol’ se forme au gré des millénaires. Lorsque la nature du sol s'éloigne de plus en plus de son état primitif de roche, on est capable de faire pousser des plantes plus délicates. Au bout d'un certain laps de temps, sur quelque planète que ce soit, le sol se compose en réalité des cellules des animaux et des plantes décomposés ainsi que des excrétions provenant de ceux-là, depuis des temps immémoriaux."

"J'eus l'impression que le Propriétaire de la Voix avait fait une pause pendant qu'il surveillait les réactions de son auditoire. Puis il poursuivit : "L'atmosphère d'une nouvelle planète n'est absolument pas respirable par les humains. Les effluves provenant des matières vomies par les volcans contiennent du soufre ainsi que de nombreux gaz toxiques et mortels. Il est possible de remédier à cette situation grâce à une végétation appropriée, qui absorbera les produits toxiques et les rendra à la terre sous forme de minerais inoffensifs. La végétation absorbera les émanations toxiques et les transformera en oxygène et en azote, deux gaz dont les humanoïdes ont besoin pour vivre. C'est ainsi que, pendant des siècles, des scientifiques spécialisés dans plusieurs domaines travaillèrent de concert pour préparer les espèces de base. Puis ces dernières furent placées dans un monde avoisinant où régnaient des conditions similaires à celles qui existeraient sur la Terre. On voulait qu'elles mûrissent et que l'on puisse s'assurer qu'elles donneraient pleine satisfaction. Si le besoin s'en faisait sentir, il y aurait toujours moyen de les modifier.

"C'est ainsi que le nouveau système planétaire demeura abandonné à ses propres moyens pendant une éternité. On le laissa à son sort pendant que les vents et que les vagues érodaient les caps rocheux les plus aigus. Pendant des millions d'années les tempêtes battirent cette terre rocailleuse. De la poudre de roc tomba des pics vertigineux, de lourdes pierres culbutèrent, roulèrent dans les tempêtes et broyèrent encore plus finement la poussière rocheuse. Des vagues géantes déferlèrent sur la terre, brisant les contreforts des montagnes, les entrechoquant, les réduisant en des particules de plus en plus petites. La lave qui coulait, chauffée à blanc, dans les eaux, écumait, dégageait des fumerolles pour se fragmenter en des millions de particules qui allaient devenir le sable de la mer. Les vagues ramenaient le sable sur la terre, et ce frottement continuel usa les montagnes, dont la hauteur fut réduite de plusieurs milles (plusieurs kilomètres) à des dizaines de milliers de pieds (quelques milliers de mètres) seulement.

"Une succession interminable de siècles terrestres s'écoula. Le flamboiement du soleil s'atténua quelque peu ; les langues de feu ne s'étendirent plus pour engouffrer et brûler tout ce qui se trouvait sur leur passage. Maintenant, le soleil brûlait de façon régulière, et les mondes avoisinants se refroidissaient également. Leur orbite se régularisa. De temps à autre, de petites masses de rocher entraient en collision avec d'autres corps célestes et le tout se précipitait vers le soleil, ce qui augmentait temporairement l'intensité de ses radiations. Puis le Système se régularisa. Le monde appelé Terre fut prêt à accueillir sa première forme de vie.

"À la base spatiale de l'Empire, on préparait un grand vaisseau pour son voyage vers la Terre, et tous les membres qui devaient appartenir à la Troisième Expédition furent formés dans tous les domaines relatifs aux tâches qui les attendaient. On sélectionnait les hommes et les femmes pour leur compatibilité et leur absence de névroses. Chaque vaisseau spatial est un monde en soi, dans lequel l'air est fabriqué par des plantes, et l'eau obtenue grâce à l'excédent d'air et à l'hydrogène — ce qui se fait de moins coûteux dans tout l'univers. On chargea les provisions et les instruments, les nouvelles espèces furent soigneusement surgelées, prêtes à être réanimées au moment voulu. Après un laps de temps relativement long — car on n'était pas pressé — la Troisième Expédition fut prête à appareiller.

"J'observai le vaisseau qui glissait à travers l'univers de l'Empire, en traversait un autre et entrait dans celui qui contenait, dans ses lointaines limites, la toute nouvelle Terre. De nombreux mondes gravitaient autour du Soleil flamboyant, mais on ne s'en occupa pas ; l'attention générale se trouva concentrée sur une seule planète. Le grand vaisseau ralentit et se mit sur une orbite telle qu'il se trouvait immobile par rapport à un point situé sur la Terre. À bord, on prépara un petit vaisseau. Six hommes et femmes s'y embarquèrent et, une fois de plus, une ouverture apparut dans le plancher du vaisseau principal, ouverture à travers laquelle la navette de reconnaissance entra dans l'espace. Cette fois encore j'observai sur l'écran le véhicule qui passa à travers d'épais nuages et émergea à quelques milliers de pieds au-dessus des eaux. Se déplaçant selon un plan horizontal, il parvint bientôt à un endroit où le terrain rocheux surplombait la mer.

"Les éruptions volcaniques, bien que fort violentes, étaient toutefois moins intenses qu'auparavant. La pluie de débris rocheux était moins abondante. Le petit vaisseau descendit de plus en plus bas, avec une prudence et des précautions infinies. Des yeux perçants fouillaient la surface afin de découvrir un emplacement approprié pour poser l'engin ; une fois l'endroit choisi, on le fit atterrir. L'appareil reposait maintenant sur une surface solide et l'équipage se livra à ce qui semblait être des vérifications de routine. Une fois qu'on fut satisfait, quatre membres du personnel endossèrent d'étranges habits qui les couvraient du cou jusqu'aux pieds. Chaque participant se coiffa d'un globe transparent qui, d'une certaine manière, se rattachait au col du vêtement déjà endossé.

"Chacun des explorateurs prit un coffret et entra dans une petite pièce dont la porte fut refermée hermétiquement derrière le groupe. Une lumière, fixée sur une autre porte faisant face à la première, brilla en émettant une lueur rouge. L'aiguille noire, qui se trouvait sur un cadran circulaire, commença à osciller. Lorsqu'elle s'arrêta sur un ‘O’, la lumière rouge devint verte et la porte extérieure s'ouvrit toute grande. Une étrange échelle de métal, qui semblait animée d'une vie qui lui était propre, s'étendit avec fracas sur le plancher et descendit jusqu'au sol situé quelque quinze pieds (4,6 m) plus bas. L'un des hommes descendit précautionneusement l'échelle et, dès qu'il posa pied sur la surface, se mit à sauter sur place en plusieurs endroits. Il retira une longue tige de métal de la boîte qu'il transportait et l'enfonça dans le sol. Après s'être penché, il examina minutieusement les marques qui se trouvaient à la surface de cette sonde, puis, se remettant debout, invita ses compagnons à venir le rejoindre.

"Le petit groupe se déplaça aux alentours, apparemment sans but précis, et se livra à des occupations qui, pour moi, n'avaient aucune signification. Si je n'avais pas su que ces personnes étaient des adultes en pleine possession de leurs facultés, j'aurais pris leurs jeux pour des passe-temps enfantins. Certains ramassaient de petites pierres et les mettaient dans un sac. D'autres heurtaient le sol avec des marteaux ou avec des objets qui semblaient être des tiges métalliques. Une autre personne que j'observais — une femme — se promenait ici et là en agitant de petites bandes de verre gluant qu'elle se hâtait d'insérer dans des bouteilles. Toutes ces choses étaient pour moi quasiment incompréhensibles. Finalement, les explorateurs retournèrent à leur vaisseau et entrèrent dans le premier compartiment. Ils se tenaient immobiles comme des bêtes à cornes sur une place de marché, tandis que de remarquables lumières colorées brillaient et se déplaçaient sur toute la surface de leur corps. Une lumière verte s'alluma et les autres lampes s'éteignirent. Les membres de l'équipe enlevèrent leurs vêtements protecteurs et entrèrent dans la partie principale du navire.

"Il y eut tout à coup un grand remue-ménage. La femme qui transportait les bandes de verre gluant se dépêcha de placer chacune d'entre elles dans un appareil métallique. Approchant son visage de ce dernier de manière à regarder dans deux tubes, elle tourna des boutons tout en faisant des commentaires à l'intention de ses compagnons. L'homme aux petits cailloux les jeta dans une machine qui émit un fort vrombissement et éjecta brusquement les pierres, maintenant réduites en une fine poussière. On effectua ainsi de nombreuses expériences et on entretint nombre de conversations avec les passagers du grand vaisseau principal.

"Alors que le petit véhicule réintégrait sa base dans le grand vaisseau spatial, d'autres astronefs du même genre firent leur apparition. Ils entreprirent de faire le tour du monde et de jeter d'où ils se trouvaient des objets qui tombaient sur la terre et d'autres, d'un type différent, qui tombaient dans la mer. Apparemment satisfaits du travail qu'ils avaient accompli, tous les petits vaisseaux se rassemblèrent et formèrent une file. Après quoi, ils s'élevèrent et quittèrent l'atmosphère terrestre. Un par un, ceux-ci rentrèrent dans le vaisseau principal. Cette opération terminée, le grand navire spatial prit de la vitesse sur son orbite et se transporta dans d'autres mondes situés dans ce système. C'est ainsi que ces travaux prirent de très nombreuses années, si on les mesure en temps terrestre.

"De nombreux siècles passèrent sur la Terre. Selon la manière de mesurer le temps à bord d'un navire voyageant dans l'espace, il ne s'agissait que de semaines, car les deux façons de mesurer le temps sont différentes d'une manière difficile à comprendre, mais il en EST ainsi. De nombreux siècles passèrent et une végétation grossière, rude, se mit à pousser sur terre et sous les eaux. Des fougères gigantesques se lancèrent à l'assaut du ciel, avec des feuilles immenses et épaisses qui absorbaient les gaz nocifs, rejetaient de l'oxygène durant la journée et de l'azote au cours de la nuit. Longtemps après, une Arche de l'Espace descendit à travers les nuages et se posa sur une grève sablonneuse. On ouvrit de vastes écoutilles, et du gigantesque vaisseau d'un mille (1,6 km) de longueur sortirent de lourdes créatures, des créatures cauchemardesques, si encombrantes que la Terre tremblait sous leur poids ; d'autres créatures, horrifiantes, se mirent à voler laborieusement dans les airs en s'appuyant sur des ailes grinçantes, dont la substance rappelait le cuir.

"La grande Arche — la première de ce genre parmi toutes celles qui devaient venir sur Terre à travers les âges — s'éleva et plana doucement au-dessus des mers. Dans certains secteurs prédéterminés, l'Arche demeurait immobile au-dessus des flots et faisait glisser d'étranges créatures dans les profondeurs des océans. Puis l'immense vaisseau s'éleva et disparut dans les profondeurs insondables de l'espace. Sur la Terre, d'incroyables créatures vivaient, se battaient, se multipliaient et disparaissaient. L'atmosphère se transforma. Le feuillage changea et les créatures évoluèrent. Des millions d'années passèrent et, de l'Observatoire des Sages, à des univers de distance, on montait la garde.

"La Terre oscillait sur son orbite et un dangereux degré d'excentricité se manifestait. Un navire spécial fut dépêché du coeur de l'Empire. Les hommes de science décidèrent qu'une masse unique de terre était insuffisante pour empêcher les mers de prendre le dessus et de déséquilibrer le monde. Un mince faisceau lumineux sortit brusquement du grand vaisseau, qui planait à des milles (kilomètres) au-dessus de la surface de la planète. Le continent terrestre exposé se mit à frissonner et à se fendre en plusieurs masses de moindre importance. De violents séismes se produisirent et, avec le temps, les masses de terre se mirent à dériver et à former des remparts contre lesquels les eaux, dorénavant divisées en PLUSIEURS MERS, se ruaient en vain. La Terre retrouva une orbite et s'y stabilisa.

"Des millions d'années s'écoulèrent. Des millions d'années si on les mesure en années TERRESTRES. Une fois encore, une expédition en provenance de l'Empire s'approcha de la planète. Cette fois-ci, elle amenait avec elle les premiers humanoïdes de ce monde. On fit descendre du vaisseau d'étranges créatures violettes. Les femmes avaient huit seins, tandis que les hommes — comme les femmes, d'ailleurs — avaient la tête montée directement sur les épaules de façon que, lorsqu'ils désiraient voir ce qui se passait de côté, ils devaient faire pivoter tout leur corps. Leurs jambes étaient courtes et leurs longs bras descendaient jusqu'en dessous de leurs genoux. Bien qu'ils ne connussent point le feu ou les armes, ils ne cessaient de se battre. Ils vivaient dans des cavernes et dans les branches des grands arbres. Leur nourriture se composait de baies, d'herbes et d'insectes grouillant sur le sol. Toutefois, les Surveillants ne se montraient pas satisfaits, car ces humanoïdes n'étaient que des créatures sans cervelle, incapables de faire preuve d'initiative et ne montrant aucun signe permettant de croire qu'elles évoluaient.

"À ce stade, les vaisseaux de cet Empire patrouillaient constamment dans l'univers contenant le système solaire. Ici aussi d'autres mondes étaient en voie de développement. Celui d'une autre planète évoluait beaucoup plus rapidement que la Terre. Un navire de la patrouille fut dépêché vers la Terre, où il se posa. On captura quelques indigènes violets, on les examina, et il fut décidé que toute la race devrait être exterminée, de la même manière qu'un jardinier détruit les mauvaises herbes. Une sorte de peste s'abattit sur la Terre et tous les humanoïdes périrent." La Voix interrompit cet exposé et déclara : "Prochainement, les gens de chez toi, les Terriens, utiliseront la même technique pour mettre un terme à une invasion de lapins, mais vos gens provoqueront une épidémie qui fera mourir les lapins à petit feu ; NOUS, nous le faisons sans douleur.

"Des cieux descendit une autre Arche qui transportait un assortiment d'animaux ainsi que des humanoïdes très différents. On les répartit sur toutes les terres, un type différent et peut-être une couleur différente choisie en fonction des conditions de la région. La Terre, cependant, ronflait et grondait encore. Les volcans vomissaient toujours leurs flammes et leurs fumerolles, et la lave en fusion dévalait toujours des flancs des montagnes. Les mers se refroidissaient et la vie qui s'y développait se modifiait afin de s'adapter aux conditions du nouveau milieu. Aux deux pôles, les eaux étaient froides et les premières glaces commencèrent à faire leur apparition sur la Terre.

"Le Temps s'écoula. L'atmosphère terrestre changea. Les excroissances arborescentes, comme les fougères, cédèrent la place à de prosaïques arbres. Les différentes formes de vie commencèrent à se stabiliser. Une puissante civilisation se mit à fleurir. Les Jardiniers de la Terre volèrent autour du globe, visitant une ville après l'autre. Toutefois, certains d'entre eux devinrent trop familiers avec ceux dont ils avaient la charge, ou du moins avec les femmes de ces derniers. Un prêtre pervers, appartenant à la race humaine, parvint à persuader une jolie femme de séduire l'un des Jardiniers et d'ainsi l'amener à trahir des secrets inviolables. Très bientôt, la femme fut en possession de certaines armes dont notre homme avait la garde. Le prêtre se les appropria dans l'heure qui suivit.

"Faisant preuve de traîtrise, certains membres de la caste sacerdotale s'appliquèrent à fabriquer des armes atomiques en utilisant comme modèle celle qui avait été dérobée. On se mit à ourdir un complot et l'on invita certains Jardiniers dans un temple, sous prétexte de libations et d'actions de grâces. Là, sur ce terrain sacré, on les empoisonna, on leur vola leur équipement et on lança un assaut violent contre les autres Jardiniers. Au cours de l'engagement, un prêtre fit exploser la pile atomique d'un vaisseau spatial immobilisé au sol. Le monde entier en trembla et ce vaste continent qu'était l'Atlantide sombra dans les flots. Dans des pays fort éloignés, des tornades fendirent les montagnes et déchiquetèrent les humains. De gigantesques vagues se lancèrent à l'assaut des continents, et la vie humaine disparut pratiquement de la surface de la planète. Cette dernière se trouvait presque dépeuplée, à l'exception de quelques créatures terrorisées qui se blottissaient en geignant dans les profondeurs de cavernes isolées.

"Pendant des années, la Terre trembla, frissonna sous les effets de l'explosion atomique. Pendant des années, nul Jardinier ne vint inspecter ce monde. Les radiations étaient très fortes et les survivants terrorisés engendrèrent une progéniture subissant des mutations. La flore se trouva affectée par ces changements et l'atmosphère se dégrada. Des nuages rouges et bas se mirent à obscurcir le firmament. Très longtemps après ces événements, les Sages décrétèrent qu'une autre expédition devait se rendre sur Terre et amener avec elle de nouvelles espèces pour réensemencer leur ‘jardin’ profané. La grande Arche transportant des humains, des animaux et des plantes se mit en route à travers les immensités de l'espace."

Le vieil ermite tomba à la renverse en poussant un soupir. En voyant cela le jeune moine sursauta et se précipita vers l'Ancien étendu sur le sol. Il eut vite fait de saisir la fiole contenant les précieuses gouttes et, peu après, le vieillard, allongé sur le côté, respirait normalement. "Il faut vous restaurer, ô Vénérable, s'exclama le jeune homme. Je vais placer de l'eau à votre portée, puis je grimperai jusqu'à l'Ermitage de la Contemplation Solennelle, où je demanderai du thé et de l'orge. Je vais me dépêcher. L'ermite approuva d'un faible signe de tête, puis se détendit lorsque le jeune moine posa un bol d'eau près de lui. "Je vais m'y rendre en passant par le versant de la falaise", dit-il en se précipitant hors de la caverne.

Il se mit à courir au pied de la montagne, regardant en l'air pour découvrir le mince sentier qui menait à une piste plus importante perdue dans les hauteurs. À six milles (10 km) de là, deux mille pieds (610 m) plus haut, se trouvait l'Ermitage où vivaient de nombreux anachorètes. Il suffirait de demander de la nourriture pour en avoir, mais la route était difficile et, par ailleurs, le jour commençait maintenant à baisser. D'un air sombre, le jeune moine se mit à allonger le pas. Il regardait plein d'attention la paroi rocheuse jusqu'à ce qu'enfin il découvre les faibles repères qu'il avait déjà suivis une fois, avant d'aborder la falaise. Près d'un buisson rabougri et tourmenté, il tourna carrément à droite et eut immédiatement à s'attaquer à des pierres cruelles, coupantes comme des rasoirs, à entreprendre cette route si tortueuse qu'elle en décourageait tant d'autres et les poussait à prendre une autre piste qui faisait parcourir plus de vingt milles (32 km) au lieu de six (10 km).

Lentement, il gravit la pente en peinant, cherchant des prises là où il ne semblait pas y en avoir. Il grimpa, pied par pied. Le soleil disparut derrière la chaîne de montagnes au loin et il se reposa un moment, assis sur un gros rocher. Très vite, les premiers rayons d'argent de la lune se montrèrent au-dessus des contreforts montagneux. Très vite, la paroi au-dessus de lui se trouva suffisamment éclairée pour qu'il puisse reprendre son voyage. S'agrippant et enfonçant les doigts et les orteils il avança petit à petit, poursuivant sa périlleuse ascension. En bas, la vallée était noyée profondément dans l'ombre. Avec un soupir de soulagement, il parvint au sommet et s'élança en titubant sur l'étroite piste qui menait à l'Ermitage. Hors d'haleine, essayant tant bien que mal de courir, tous les membres endoloris, il poursuivit sa route et couvrit les quelques milles qui restaient.

Une vacillante lampe à beurre scintillait faiblement dans le lointain ; pour le voyageur nocturne, elle était comme une véritable lueur d'espoir. Le souffle court, affaibli par son jeûne, le jeune homme se traîna pendant les derniers yards (mètres), jusqu'à la porte de l'Ermitage. À l'intérieur, on entendait le chant bredouillant d'un vieillard qui, de toute évidence, priait de façon entièrement automatique. Au moins, je ne risque point de déranger quelque dévot ! pensa le jeune moine en criant bien haut : "Gardien des ermites, je suis dans le besoin !" Le bredouillement grave et monotone cessa. Le moine entendit de vieux os craquer plus rapidement, puis la porte s'ouvrit lentement. Se découpant sombrement dans la lumière d'une unique lampe à beurre qui filait et crachotait dans le brusque courant d'air, le vieux prêtre-gardien demanda d'une voix de fausset : "Qui est là ? Qui êtes-vous pour frapper ainsi à notre huis à cette heure tardive ?" Lentement, le jeune moine se déplaça afin qu'on pût le voir. Le gardien se rasséréna à la vue de la robe rouge. "Viens, entre", le pria-t-il.

Le jeune homme avança en hésitant. Il ne s'agissait que d'une réaction causée par la fatigue. "Confrère prêtre, dit-il, le Vénérable Ermite avec qui je vis est malade, et nous manquons de nourriture. Nous n'avons rien mangé aujourd'hui, rien hier. Nul marchand n'est venu nous voir. Nous n'avons que l'eau du lac. Pouvez-vous nous donner quelque aliment ?"

Le prêtre-gardien gloussa en signe de commisération. "De la nourriture ? Mais bien sûr, je peux te donner de la nourriture. De l'orge, déjà bien moulue. Une briquette de thé. Du beurre et du sucre ; oui mais, ce soir, tu dois te reposer ; tu NE PEUX PAS emprunter la piste de la montagne à cette heure tardive."

"Il le faut, confrère prêtre, s'exclama le jeune moine. Le Vénérable se meurt de faim. Le Bouddha me protégera."

"Alors, reste avec nous un petit moment, mange un peu et bois du thé ; il est déjà tout préparé. Mange et bois et je vais te préparer un sac à bandoulière. J'ai tout ce qu'il faut."

C'est ainsi que le jeune homme se mit dans la position du lotus et s'inclina à plusieurs reprises afin de remercier son hôte de cette réception aussi sincère que cordiale. Il s'assit, mangea de la tsampa et but du thé fort pendant que le vieux gardien rapportait tous les racontars et toutes les nouvelles dont l'Ermitage, qui avait l'avantage d'être bien desservi, avait connaissance. Le Très Profond était en voyage. Le grand Seigneur Abbé de Drepung avait formulé des remarques peu flatteuses à propos d'un confrère. Le Collège des Membres du Conseil de Discipline manifestait de la reconnaissance envers un Chat Gardien qui avait démasqué un voleur récidiviste parmi certains marchands. Un Chinois avait été attiré dans une embuscade, alors qu'il se trouvait dans un défilé. En essayant de s'échapper — c'est du moins ce qu'on disait — il avait glissé au bord du précipice pour tomber quelque deux mille pieds (610 m) plus bas (le corps était complètement déchiqueté et prêt pour les vautours sans que nulle main humaine ait eu à y toucher).

Mais le temps courait. Finalement, à regret, le jeune moine se leva et prit le sac qu'on lui présentait. Il sortit de l'ermitage en formulant force remerciements et en saluant, puis il commença à descendre prudemment le sentier. La lune était haute maintenant, sa lumière argentée et vive. On voyait la piste, mais les ombres étaient de cette épaisseur que seuls peuvent connaître ceux qui résident en des lieux situés en altitude. Bientôt le moine se trouva au bord de la falaise, là où il devait abandonner la piste relativement sûre, pour descendre le long de la paroi rocheuse. Lentement, avec précaution, il se fit basculer par-dessus le bord du précipice. Avec un soin infini, bien qu'il se trouvât quelquefois handicapé par le poids qui tirait sur ses épaules, il se coula le long de la paroi, pouce par pouce, pied par pied. Il se retenait grâce à ses mains pendant qu'il cherchait des points d'appui pour ses pieds, puis transférait son poids de ses mains à ses pieds, puis de ses pieds à ses mains. Finalement, lorsque la lune commença à décliner dans la voûte céleste, il parvint à atteindre le fond obscur de la vallée. Il se mit lentement à progresser, en se guidant de rocher en rocher, par attouchements, jusqu'à ce qu'il vît devant lui le rougeoiement du feu devant l'entrée de la caverne. Ne s'arrêtant que pour jeter quelques branches dans le brasier, il se traîna à l'intérieur et s'écroula aux pieds du vieil ermite, qu'il pouvait entrevoir grâce à la lueur du feu à l'entrée de l'antre.

 

CHAPITRE DIX

 

Sous l'influence du thé chaud, avec un peu de beurre et une bonne portion de sucre, l'état du vieil ermite s'améliora sensiblement. L'orge était finement moulue et parfaitement rôtie. Les flammes du feu de camp brillaient joyeusement à l'entrée de la caverne. Toutefois, on était encore entre chien et loup, encore à l'heure où les oiseaux dorment dans les branches et où rien ne bouge, sauf les créatures de la nuit. La lune avait accompli son périple à travers le firmament et commençait à se cacher derrière la chaîne de montagnes la plus lointaine. De temps en temps, le vent glacé de la nuit faisait bruire les feuilles et voler les étincelles du feu, maintenant ranimé.

L'Ancien se mit péniblement debout sur ses membres raidis et se dirigea en chancelant vers la chambre intérieure. Le jeune moine se retourna et sombra dans un profond sommeil avant que sa tête n'ait eu le temps de toucher le sol de terre battue. Tout était silencieux aux alentours. La nuit devint plus noire, de cette teinte qui annonce que l'aurore n'est plus tellement loin. Une pierre solitaire déboula des hauteurs pour venir se fracasser sur les rochers en contrebas ; puis, une fois de plus, tout se retrouva enveloppé dans le silence.

Le soleil était déjà haut lorsque le jeune moine se réveilla complètement moulu. Ses membres étaient raides, ses muscles froissés. Et il était AFFAMÉ ! Marmonnant dans sa barbe des mots interdits, il se mit péniblement debout, empoigna le récipient à eau et sortit de la caverne en titubant. Le feu n'était plus qu'un lit de braises luisant gaiement. Rapidement, le moine y jeta des brindilles et disposa de plus grosses branches par-dessus. Il jaugea d'un air lugubre la réserve de bois qui diminuait progressivement et envisagea sans enthousiasme la perspective de se rendre de plus en plus loin pour se procurer de nouvelles réserves de combustible. Jetant un coup d'oeil en l'air vers la paroi rocheuse, il frissonna involontairement en se rappelant son ascension de la nuit précédente. Puis il partit chercher de l'eau au lac.

"Nous devrons parler longtemps aujourd'hui, dit le vieil ermite, au moment où ils terminaient leur maigre déjeuner, car je sens que les Champs Célestes m'appellent de toute urgence. Il existe une limite à ce que la chair peut supporter et j'ai depuis longtemps dépassé toute espérance normale de vie humaine."

Le jeune homme fut pris de tristesse ; il avait développé du respect et une affection profonde pour le vieillard et il estimait que les souffrances de ce dernier avaient vraiment été trop grandes. "Je serai prêt lorsque vous le serez, ô Vénérable, dit-il, mais permettez-moi tout d'abord de remplir votre bol d'eau." Il se leva, rinça l'écuelle et la remplit d'eau fraîche.

Le vieil ermite reprit son récit : "Sur l'écran, l'Arche apparut à mes yeux, immense et encombrante ; un vaisseau qui aurait contenu le Potala et toute la Cité de Lhassa, y compris les lamaseries de Sera et de Drepung. Un vaisseau si énorme que les humains qui en sortaient ne semblaient pas plus grands que les fourmis travaillant dans le sable. On déchargea de grands animaux et des hordes entières de nouveaux humains. Tous semblaient hébétés, probablement drogués pour qu'ils ne se battent point. Des hommes portant d'étranges choses sur leurs épaules volaient aux alentours, tout comme les oiseaux volent, conduisant le troupeau d'hommes et d'animaux, les poussant avec des tiges en métal.

"Le navire vola autour du monde et se posa en plusieurs endroits, laissant derrière lui des animaux de différentes espèces. Certains humains étaient blancs, d'autres noirs, d'autres jaunes. Il y en avait de petite et de grande taille, les uns à cheveux noirs, d'autres à cheveux blancs. Il y avait des animaux au pelage strié, des animaux avec un long cou, d'autres sans cou. Jamais je n'avais réalisé qu'il pouvait exister une telle gamme de couleurs, de dimensions, de types chez des créatures vivantes. Certaines des espèces marines étaient de dimensions si imposantes que cela me prit quelque temps avant de comprendre comment elles pouvaient bien se mouvoir. Cependant, dans la mer, elles semblaient aussi agiles que les poissons de nos lacs.

"Constamment, en l'air, on pouvait voir de petits navires dans lesquels se trouvaient des gens qui vérifiaient tout ce qui se rapportait aux nouveaux habitants de la Terre. Au cours de leurs incursions dans les différentes régions, ils dispersaient les vastes troupeaux et s'assuraient qu'humains et animaux étaient convenablement disséminés sur la surface du globe. Les siècles passèrent ; l'Homme était toujours incapable d'allumer un feu ou de façonner de grossiers instruments de pierre. Les Sages organisèrent des conférences et décidèrent que l'on devait améliorer l'espèce en implantant sur Terre des humanoïdes plus intelligents que les autres, qui savaient comment allumer un feu et travailler le silex. C'est ainsi que les siècles passèrent et que les Jardiniers de la Terre implantèrent des spécimens nouveaux et virils qui allaient perfectionner l'espèce humaine. Graduellement, l'humanité se mit à progresser du stade de la fabrication d'outils de silex taillé jusqu'à celui du feu. Graduellement, on construisit des maisons et des villes se formèrent. Les Jardiniers circulaient constamment parmi les créatures humaines et ces dernières en vinrent à les considérer comme des dieux descendus sur Terre.

"La Voix interrompit le récit en disant : "Il est absolument inutile d'étudier en détail la kyrielle d'ennuis qui survinrent dans la nouvelle colonie de Terriens. Je me bornerai, pour votre information, à ne mentionner que les faits les plus saillants. Pendant que je parlerai, vous pourrez voir, au moment opportun, des illustrations qui vous faciliteront la compréhension des faits.

"L'Empire était puissant. Toutefois, d'un autre univers vinrent des individus violents qui tentèrent de nous arracher nos possessions. Ces individus étaient des humanoïdes, et, sur leur tête, on pouvait voir des excroissances cornues poussant à la hauteur des tempes. Ils avaient également une queue. Ces gens étaient d'une nature guerrière à nulle autre pareille. Pour eux, la guerre constituait un sport autant qu'un métier. Leurs noirs vaisseaux fondirent dans cet univers et ces barbares saccagèrent des mondes que nous avions récemment ensemencés. Des batailles catastrophiques s'ensuivirent. Certains mondes restèrent complètement désolés ; d'autres disparurent dans des éruptions de nappes de feu et de flammes ; leurs débris se répandirent sur les routes spatiales et subsistent encore de nos jours sous la forme de ce que nous appelons la Ceinture d'Astéroïdes. Des mondes, naguère fertiles, eurent leur atmosphère littéralement souillée par les explosions, et tous ceux qui y vivaient périrent. Un monde ricocha sur un autre monde et le projeta contre la Terre. La planète en fut ébranlée et se trouva déplacée sur une autre orbite, ce qui allongea les journées terrestres.

"Au cours de cette collision, de gigantesques décharges électriques se produisirent entre les deux mondes. Les cieux s'embrasèrent une fois de plus. De nombreux Terriens moururent. De grandes inondations ravagèrent la surface du globe, et des Jardiniers, pleins de compassion, s'empressèrent de voler dans leurs Arches au secours des victimes, afin d'y faire monter des êtres humains et des animaux qu'ils emmenaient vers des lieux plus sûrs situés dans les hauteurs. Beaucoup plus tard, ces faits donnèrent naissance à des légendes inexactes aux quatre coins des territoires terrestres. Cependant, dans l'espace, la bataille était gagnée. Les forces de l'Empire écrasèrent les sinistres envahisseurs et en capturèrent un bon nombre.

"Le Prince des Envahisseurs, le Prince Satan, supplia qu'on lui laissât la vie sauve sous prétexte qu'il avait beaucoup de choses à apprendre aux peuples de l'Empire et que, dorénavant, il se consacrerait entièrement au bien d'autrui. Sa vie, ainsi que celle de ses plus proches lieutenants, fut épargnée. Après avoir passé quelque temps en captivité, il montra autant de zèle à vouloir coopérer à la reconstruction du système solaire qu'il en avait montré à le profaner. Étant des hommes pleins de bonne volonté, les amiraux et les généraux de l'Empire étaient incapables de déceler la traîtrise et les intentions malicieuses chez les autres. Ils acceptèrent l'offre et assignèrent des tâches au Prince Satan et à ses officiers, sous la surveillance d'hommes de l'Empire.

"Sur la Terre, les indigènes étaient traumatisés par les épreuves qu'ils avaient subies. Ils avaient été décimés par les inondations ainsi que par les flammes issues des nuages. On amena de nouvelles espèces en provenance de planètes éloignées où certains humains avaient survécu. Maintenant, les terres étaient tout autres, les mers étaient tout autres. À la suite du changement complet d'orbite, le climat s'était modifié. Maintenant, il existait une ceinture équatoriale torride, tandis que la glace se formait abondamment dans les deux régions polaires. Des icebergs se détachèrent des masses principales et se mirent à flotter dans les mers. D'énormes animaux périrent soudainement de froid. Les forêts disparurent du fait que leurs conditions d'existence se trouvèrent modifiées de façon aussi draconiennes.

"Très lentement, les conditions de vie en vinrent à se stabiliser. De nouveau, l'Homme commença à bâtir un genre de civilisation. Mais l'Homme était devenu trop combatif ; il se mit à persécuter tous ceux qui étaient plus faibles que lui. Régulièrement, les Jardiniers introduisirent de nouveaux spécimens afin d'améliorer l'espèce de base. L'évolution de l'Homme se poursuivit et un meilleur type de créature commença à se définir lentement. Les Jardiniers n'en furent pourtant pas satisfaits. On décida qu'il fallait qu'un nombre plus important de Jardiniers vivent sur la Terre. Des Jardiniers, et leurs familles. Pour des raisons de commodité, nous utilisâmes le sommet des montagnes ainsi que d'autres endroits élevés pour y installer nos bases. Un homme et une femme apparurent dans leur vaisseau spatial sur une jolie montagne située dans l'une des terres orientales. Izanagi et Izanami devinrent les protecteurs et les fondateurs de la race japonaise et — la Voix sembla triste et fâchée en même temps — une fois de plus, on inventa d'invraisemblables légendes. Comme ils formaient un couple et qu'ils étaient apparus dans la même direction que celle du Soleil, Izanagi et Izanami se trouvèrent transformés dans l'imagination des indigènes en dieu et en déesse solaires venus vivre parmi eux.

"Sur l'écran qui se trouvait en face de moi, je vis le soleil d'un rouge sang qui brillait intensément dans le ciel. Semblant venir de celui-ci, apparut un brillant vaisseau teinté de rouge par les reflets des rayons du soleil couchant. Le vaisseau descendit davantage, plana et se mit à décrire nonchalamment des cercles dans le ciel. Enfin, lorsque les rayons rougeâtres du soleil crépusculaire se trouvèrent réfléchis par la cime recouverte de neige, le navire descendit jusqu'à un plateau perché au flanc de la montagne. Les dernières lueurs du soleil illuminèrent l'homme et la femme qui descendirent du navire spatial, regardèrent aux alentours puis rentrèrent. Les indigènes à la peau jaune, prosternés devant le vaisseau, impressionnés par la gloire de la vision, attendaient dans un silence plein de respect avant d'être plongés dans l'obscurité de la nuit.

"L'image changea et je vis une autre montagne située dans un pays éloigné. Où ? Je ne pouvais le dire, mais on devait bientôt me renseigner. Des vaisseaux spatiaux apparurent dans le ciel, survolèrent les environs et finirent par descendre en formation de vol et par occuper le flanc d'une montagne. ‘Les Dieux de l'Olympe !’ déclara la Voix d'un ton sarcastique. Les soi-disant Dieux qui apportèrent de nombreuses épreuves et de nombreuses tribulations à ce jeune monde. Ces gens, qui comptaient dans leurs rangs l'ex-Prince Satan, vinrent s'installer sur Terre, mais le Centre de l'Empire se trouvait bien loin. Les jeunes gens que l'on avait dépêchés sur Terre afin qu'ils prennent de l'expérience se laissèrent détourner du droit chemin par l'ennui et par les exhortations de Satan.

"Zeus, Apollon, Thésée, Aphrodite, les filles de Cadmus, bien d'autres, faisaient partie de ces équipages. Le messager Mercure se rendait d'un navire spatial à l'autre à travers le monde, afin de colporter des messages... et des scandales. Les hommes brûlèrent de désir pour les femmes d'autrui. Et les femmes se mirent à tendre des embuscades aux hommes qu'elles désiraient. Dans les cieux du monde, ce ne furent que courses effrénées de vaisseaux lancés à toute vitesse par des femmes poursuivant des hommes, ou par des maris essayant d'appréhender l'épouse enfuie du foyer. Témoins des fantaisies sexuelles de ceux qu'ils avaient investis de la qualité de dieu, les ignorants indigènes de ce monde en vinrent à penser qu'ils devaient vivre, EUX AUSSI, de la MÊME manière. C'est ainsi que l'on vit l'avènement d'une ère de débauche au cours de laquelle toutes les lois de la décence furent transgressées.

"Plusieurs indigènes, plus astucieux que la moyenne de leurs congénères, s'octroyèrent la qualité de prêtre et prétendirent être la Voix des Dieux. Les ‘Dieux’, de leur côté, étaient trop occupés à leurs orgies pour être au courant de ce qui se passait. Mais ces débauches donnèrent lieu à des excès et furent l'occasion de meurtres si nombreux que, finalement, on finit par en entendre parler jusque dans l'Empire. Mais les prêtres indigènes, ceux qui prétendaient être les représentants des Dieux, se mirent à rapporter par écrit les événements, mais en changeant bien des faits et dits afin que leur propre pouvoir s'en trouve accru. Il en a toujours été ainsi dans l'histoire du monde, c'est-à-dire que certains des indigènes relatèrent non ce qui était réellement arrivé, mais ce qui pouvait rehausser leur propre pouvoir et leur propre prestige. La plupart des légendes ne sont pas même une approximation des faits qui se sont véritablement déroulés.

"On me déplaça devant un autre écran. On pouvait voir un autre groupe de Jardiniers, de ‘Dieux’. Horus, Osiris, Anubis, Isis et bien d'autres encore. Là aussi, se déroulaient des orgies. Là aussi, un ancien lieutenant du Prince Satan se dépensait pour tenter de saboter tous les efforts entrepris en vue de diffuser le bien dans ce petit monde. Là aussi, les inévitables prêtres écrivaient leurs interminables et inexactes légendes. Certains parvinrent à gagner la confiance des Dieux et ainsi à accaparer des connaissances interdites aux indigènes pour leur propre bien. Ces indigènes formèrent une société secrète dont les buts étaient de s'approprier d'autres connaissances interdites et d'usurper le pouvoir des Jardiniers. Mais la Voix continuait à parler. "Nous eûmes de nombreux ennuis avec certains des indigènes et dûmes prendre des mesures répressives. Certains des prêtres indigènes, qui avaient volé de l'équipement aux Jardiniers, ne furent pas capables d'en conserver le contrôle et une série de plaies déferlèrent sur la Terre. Un grand nombre de personnes passèrent de vie à trépas. Les récoltes furent touchées.

"Mais certains des Jardiniers, sous la direction du Prince Satan, avaient établi une Capitale du Péché dans les villes de Sodome et de Gomorrhe, où tous les genres de vices, de perversions, de dépravations étaient considérés comme des vertus. Le Maître de l'Empire avertit solennellement Satan de démissionner et de s'en aller. Satan se gaussa de lui. Certains parmi les habitants les plus respectables de Sodome et de Gomorrhe furent sommés de quitter la ville. Puis, à une heure donnée, solitairement, un véhicule spatial passa rapidement dans le ciel et fit tomber un petit paquet. Ces villes furent effacées de la carte dans les flammes et la fumée. De grands nuages en forme de champignon montèrent à l'assaut d'un ciel frémissant, alors qu'au sol on ne voyait que dévastation, pierres en ruine, rochers fondus, sans compter les incroyables débris des habitations humaines éventrées. La nuit, toute la région fut illuminée par une souffreteuse lueur violette. Très peu d'habitants échappèrent à cet holocauste.

"À la suite de cet avertissement salutaire, on décida de retirer tous les Jardiniers de la surface du globe, de ne plus avoir de contacts avec les indigènes, mais de les traiter comme des spécimens à superviser de loin. Les patrouilles entreraient encore dans l'atmosphère terrestre. Le monde et ses indigènes continueraient à être surveillés. Mais aucun contact officiel. À la place, on décida d'avoir sur Terre des indigènes spécialement formés et qui pourraient être ‘implantés’ là où des gens appropriés pourraient les trouver. L'homme qui fut connu plus tard sous le nom de Moïse en est un exemple. Une indigène sélectionnée fut enlevée de la Terre et fécondée d'une semence contenant les caractéristiques nécessaires. L'enfant à naître fut entraîné de manière télépathique et on lui inculqua de vastes — pour un indigène — connaissances. Il fut conditionné de façon hypnotique à ne point révéler son savoir avant un temps bien déterminé.

"Le bébé vint au monde en temps et lieu et l'on poursuivit sa formation ainsi que son conditionnement. Plus tard, on plaça l'enfant dans un contenant approprié et, sous le couvert de la nuit, on le déposa en lieu sûr, sur un lit de roseaux où on ne manquerait pas de le trouver rapidement. Lorsqu'il arriva à peu près à l'âge adulte, nous eûmes de fréquents contacts avec lui. Lorsque cela s'avérait nécessaire, un petit vaisseau se rendait au sommet d'une montagne et se dissimulait dans les nuages naturels ou bien dans ceux que nous fabriquions nous-mêmes. L'homme Moïse escaladait alors la montagne et montait à bord, pour nous quitter ensuite en transportant un Bâton de Pouvoir ou des Tablettes de Commandement spécialement compilées et préparées à son intention.

"Tout ceci ne suffisant pas, nous dûmes avoir recours à une stratégie similaire dans d'autres pays. Dans la contrée que l'on connaît actuellement sous le nom d'Inde, nous entreprîmes de former et de diriger de façon toute spéciale l'enfant mâle d'un Prince très puissant. Nous avions estimé que sa puissance et son prestige amèneraient les indigènes à le suivre et à adhérer à une certaine forme de discipline que nous avions mise au point en vue d'améliorer leur état spirituel. Cependant, Gautama avait ses idées personnelles sur la question et, au lieu de le rejeter, nous lui avons permis de créer sa propre forme de discipline spirituelle. Une fois de plus nous en sommes venus à la conclusion que les disciples, ou prêtres — généralement pour leur bénéfice personnel — déformaient les enseignements dans leurs écrits. C'est ainsi que les choses se sont toujours passées sur Terre ; il y a toujours eu quelques cliques d'individus qui se sont arrogé l'appellation de prêtres pour rédiger ou remanier les écritures de façon à ce que leurs propres pouvoirs et avantages s'en trouvent accrus.

"Il y eut bien d'autres hommes qui créèrent de nouveaux courants religieux : Mahomet, Confucius — ils sont trop nombreux pour qu'on les mentionne tous. Mais chacun de ces hommes se trouvait sous notre contrôle, ou formé par nous avec, à la base, l'intention d'établir une croyance mondiale, pour que les fidèles puissent suivre leurs chefs spirituels sur les BONS chemins de la vie. Nous voulions que chaque humain se comporte envers les autres comme il aurait voulu que les autres se comportent envers lui. Nous tentâmes d'établir un état d'harmonie universelle semblable à celui qui existait dans notre propre Empire, mais cette nouvelle humanité n'était pas suffisamment avancée pour mettre son égoïsme au rancart et travailler au bien-être des autres.

"Les Sages étaient très mécontents des progrès réalisés. Après y avoir mûrement réfléchi, ils proposèrent un nouveau programme. L'un d'eux avait remarqué que tous ceux que nous avions délégués sur Terre jusqu'à ce jour avaient été implantés dans les familles les plus riches. Comme il le souligna avec justesse, de nombreuses personnes issues de classes inférieures rejetaient automatiquement les déclarations de ces personnages appartenant aux classes supérieures. En utilisant tout d'abord les Archives Akashiques, nous nous mîmes à rechercher une femme convenant à nos desseins et capable de mettre au monde un fils. Une femme appropriée à cette tâche, issue d'une famille adéquate de la classe inférieure, venant d'un pays où l'on estimait qu'une nouvelle religion, qu'une nouvelle doctrine pouvait prendre racine. Nos chercheurs travaillèrent d'arrache-pied à cette entreprise et un nombre relativement important de possibilités se présentèrent à eux. On déposa secrètement trois hommes et trois femmes sur Terre afin qu'ils poursuivent leur enquête et découvrent la famille convenant le mieux à ce projet.

"L'opinion générale joua en faveur d'une jeune femme sans enfant, mariée à un artisan pratiquant le plus ancien métier de la Terre, celui de charpentier. Les Sages en déduisirent qu'étant donné que la majorité des gens appartenaient à cette classe sociale, ils seraient plus portés à suivre les enseignements d'un des leurs. C'est ainsi que l'un d'entre nous rendit visite à cette femme et qu'elle le prit pour un ange. Notre envoyé lui déclara qu'elle allait connaître un grand honneur, qu'elle allait porter un enfant mâle qui fonderait une nouvelle religion. En temps et lieu la femme tomba enceinte, mais voilà que survint l'un de ces événements si courants dans cette partie du monde : la femme et son époux durent fuir leur foyer à cause des persécutions d'un roi local.

"Lentement, ils cheminèrent jusqu'à une ville du Proche-Orient où la femme découvrit qu'elle était prête à enfanter. Le couple ne trouva point de logement, mais dut s'installer dans l'étable d'une auberge. C'est là que l'enfant vit le jour. Nous avions suivi les fugitifs, prêts à prendre toutes les mesures nécessaires. Trois membres d'équipage du vaisseau de surveillance descendirent à terre et se rendirent à l'étable. Ils furent consternés d'apprendre qu'on avait aperçu leur vaisseau et qu'on l'avait décrit comme une Étoile à l'Est.

"Le bébé devint garçonnet et, grâce à l'endoctrinement spécial qu'il recevait constamment par télépathie, il paraissait fort prometteur. Lorsqu'il était jeune, il se querellait avec ses aînés et, malheureusement, s'attira l'hostilité du clergé local. Au début de l'âge adulte, il s'éloigna de ceux qu'il connaissait et se mit à voyager dans de nombreux pays situés au Proche- et en Extrême-Orient. Nous le dirigeâmes jusqu'au Tibet. Il traversa la chaîne de montagnes et séjourna pendant quelque temps dans la Cathédrale de Lhassa, où, encore aujourd'hui, on conserve la trace de ses mains. C'est là qu'on le conseilla et qu'on l'aida à formuler une religion adaptée aux peuples d'Occident.

"Au cours de son séjour à Lhassa, il subit un traitement spécial au cours duquel son corps astral de Terrien humain fut libéré et emmené vers une autre existence. À sa place, on inséra le corps astral de quelqu'un de notre choix. Il s'agissait d'une personne possédant une vaste expérience dans les affaires spirituelles — une expérience infiniment plus grande que celle que l'on pouvait obtenir dans n'importe quelle condition sur la Terre. Nous avons fréquemment recours à ce système de transmigration lorsque nous avons affaire à des espèces arriérées. Enfin, tout fut prêt, et il entreprit le long voyage de retour vers son pays d'origine. Une fois rentré, il parvint à recruter des gens de ses connaissances, qui devaient l'assister à répandre la nouvelle religion.

"Malheureusement, le premier occupant du corps avait contrarié les prêtres. Maintenant, ceux-ci s'en souvenaient et ils organisèrent soigneusement une petite mise en scène à l'issue de laquelle l'homme devait être appréhendé. Comme ils manipulaient le juge chargé de l'affaire, les résultats étaient prévisibles. Nous envisageâmes une opération de sauvetage, mais en vînmes à la conclusion que le résultat dans son ensemble serait mauvais pour la population en général et pour la nouvelle religion.

"La nouvelle forme de discipline spirituelle se répandit. Une fois de plus, il y eut des individus qui modifièrent les Enseignements pour servir leurs intérêts personnels. Environ soixante ans après la mise au point de cette discipline, il y eut un grand congrès dans la ville proche-orientale de Constantinople. De très nombreux prêtres y participèrent. Beaucoup d'entre eux étaient des hommes pervertis, en proie à des désirs sexuels dépravés ; en effet, ils estimaient que les rapports sexuels entre hommes et femmes étaient impurs. Sous l'influence de leur vote majoritaire, les véritables Enseignements furent modifiés afin de faire paraître les femmes comme des êtres impurs. Dès lors, ils se mirent à enseigner — et ils étaient dans l'erreur complète — que tous les enfants naissaient en état de péché. Puis ils décidèrent de publier un livre relatant les événements des soixante années précédentes.

"On engagea des écrivains pour rédiger des livres dans ce même ordre d'idées, en utilisant autant que possible les contes et les légendes qui avaient été transmis (avec toutes leurs inexactitudes) de personne à personne. D'année en année, différents comités furent formés afin de réviser, de supprimer et de modifier les passages qui ne leur plaisaient pas. On publia finalement un livre qui n'enseignait PAS la vraie Croyance, mais qui était en fait du matériel publicitaire pour renforcer le pouvoir du clergé. Au cours des siècles qui suivirent, les prêtres — qui AURAIENT DÛ aider au développement spirituel de l'Humanité — l'entravèrent activement. Ils propagèrent de fausses légendes, déformèrent les faits. À moins que les peuples de la Terre, et particulièrement les funestes prêtres, ne changent leur façon de vivre, nous, Gens de l'Empire, devrons prendre en charge la planète Terre. En attendant et sauf en des cas extrêmes comme celui que je viens d'évoquer, nous avons l'ordre de ne point discuter avec l'Homme et de ne faire aucune approche aux gouvernements de la Terre."

"La Voix s'arrêta. Tout hébété, je flottai devant ces écrans où les scènes changeaient constamment, regardai les images telles qu'elles se présentaient à mes yeux, avec ces myriades d'événements qui s'étaient déroulés voilà si longtemps. Je vis également une grande partie des choses destinées à se dérouler dans l'avenir probable, car l'avenir PEUT être prédit de façon assez précise lorsqu'il s'agit d'un monde ou même d'un pays. Je vis ma chère patrie envahie par les Chinois exécrés. Je vis la montée — et la chute — d'un régime politique maléfique, qui semblait avoir pour nom quelque chose comme ‘communisme’, bien que ceci n'eût pour moi aucune signification. Finalement, je me sentis horriblement épuisé. Je réalisai que même mon corps astral souffrait des contraintes qu'on lui avait imposées. Les écrans, d'où jaillissaient jusqu'à cet instant de superbes couleurs, devinrent gris. Ma vue se brouilla et je sombrai dans un état d'inconscience.

"Un balancement terrifiant m'arracha au sommeil — ou à mon état d'inconscience. J'ouvris les yeux... mais JE N'AVAIS PAS d'yeux ! Bien que je fusse toujours incapable de bouger, j'étais, dans une certaine mesure, conscient du fait que j'avais réintégré mon corps physique. Le balancement que je ressentais m'était transmis par la table sur laquelle je reposais, alors que l'on me ramenait le long du couloir du vaisseau spatial. Une voix dénuée d'émotion déclara sèchement : ‘Il est conscient’. Il y eut un grognement approbateur et je n'entendis plus rien qu'un traînement de pieds et un léger raclement métallique lorsque, parfois, ma table cognait contre un mur.

"Je me retrouvai seul dans la chambre de métal. Les hommes avaient déposé ma table et s'étaient retirés en silence. Je songeais aux merveilles que l'on m'avait montrées en bloc et, pourtant, j'étais en proie à quelque ressentiment. Cette constante diatribe contre les prêtres ; j'étais moi-même un prêtre et ils étaient heureux de pouvoir, contre mon gré, recourir à mes services. Tandis que je gisais ainsi, ressassant les événements de ces derniers temps, j'entendis le panneau de métal glisser. Un homme entra et referma la porte derrière lui.

"Alors, Moine, s'exclama la voix du Docteur. Tu as fort bien fait cela. Nous sommes très fiers de toi. Pendant que tu étais inconscient, nous avons réexaminé ton cerveau et nos instruments nous disent que toutes les connaissances sont convenablement emmagasinées dans tes cellules cérébrales. Grâce à toi, nos jeunes gens ont appris beaucoup de choses. Bientôt, on te libérera. Cette nouvelle te rend-elle heureux ?"

"Heureux, Monsieur le Docteur ? rétorquai-je. Et qu'ai-je donc au monde pour être heureux ? Vous me capturez, vous me découpez la calotte crânienne, vous forcez mon esprit à s'envoler hors de mon corps, vous m'insultez en ma qualité de membre du clergé et, maintenant, après m'avoir utilisé, vous allez me mettre aux rebuts comme quelqu'un qui abandonne son enveloppe charnelle au moment de sa mort. Heureux ? Mais qu'ai-je donc ici-bas pour être heureux ? Allez-vous me rendre mes yeux ? Allez-vous assurer ma subsistance ? Si vous ne le faites pas, comment serai-je capable de continuer à vivre ?" C'est presque sur un ton HARGNEUX que je prononçai cette dernière phrase !

"Moine, l'un des principaux troubles qui affligent le monde est que la plupart de vos gens sont négatifs, dit le Docteur d'un air songeur. Personne ne peut toutefois dire que TOI, tu sois un être négatif, car tu énonces de façon positive ce que tu as à dire. Si les gens pensaient toujours DE FAÇON POSITIVE, il n'y aurait pas de troubles dans le monde ; malheureusement, les gens de chez toi semblent naturellement portés à être négatifs, bien qu'il faille déployer beaucoup plus d'efforts pour l'être que pour ne point l'être."

"Mais, Monsieur le Docteur ! m'exclamai-je, je vous ai demandé ce que vous aviez l'intention de FAIRE pour moi. Comment vais-je vivre ? Que vais-je FAIRE ? N'ai-je donc simplement qu'à retenir ce savoir jusqu'à ce que quelqu'un se présente à moi et dise QU'IL est l'homme élu pour ensuite raconter mon aventure comme une vieille femme babillarde sur une place de marché ? Et qu'est-ce qui vous fait CROIRE que je vais m'acquitter de ma prétendue tâche, surtout si l'on en juge par ce que vous pensez des prêtres ?"

"Moine ! dit le Docteur, nous allons te placer dans une caverne confortable, avec un beau plancher de pierre. Il y aura un mince filet d'eau qui pourvoira à tes besoins quotidiens. Pour ce qui est de la nourriture, ta qualité de prêtre y pourvoira ; les gens T'APPORTERONT des aliments. Une fois de plus, il y a prêtres ET prêtres ; vos prêtres tibétains sont essentiellement des hommes bons et nous n'avons aucun grief contre eux. N'as-tu point remarqué que nous avons déjà utilisé les prêtres du Tibet ? Et tu me demandes à qui tu dois transmettre ton savoir ; souviens-toi de ceci : lorsque la personne viendra, tu le SAURAS. C'est à elle que tu transmettras tes connaissances et à personne d'autre."

"Je continuai à demeurer entièrement à leur merci. Cependant, au bout de plusieurs heures, le Docteur revint dans ma chambre et me dit : "Maintenant, nous allons te rendre la faculté de te mouvoir. Mais d'abord, nous avons pour toi une nouvelle robe et une écuelle neuve." Des mains s'affairèrent autour de moi. On extirpa de curieux objets de ma personne. On me découvrit et on me fit endosser la nouvelle robe — une robe NEUVE, la première robe NEUVE que j'aie jamais eue. Puis je fus capable de me mouvoir. Quelque assistant de sexe masculin plaça son bras autour de mon épaule et me fit descendre de la table. Pour la première fois, depuis un nombre inconnu de jours, je me tenais enfin debout.

"Cette nuit-là, je dormis plus paisiblement, enroulé dans une couverture que l'on m'avait également donnée. Et, le lendemain, comme je te l'ai déjà raconté, on m'a emmené et installé dans la caverne où je vis depuis plus de soixante ans. Maintenant, avant que nous nous reposions, prenons un peu de thé, car ma tâche touche à sa fin."

 

CHAPITRE ONZE

 

Le jeune moine s'assit brusquement, la nuque hérissée d'effroi. QUELQUE CHOSE l'avait frôlé. QUELQUE CHOSE avait traîné comme des doigts glacés sur son front. Pendant de longs instants, il demeura assis, parfaitement droit, ouvrant toutes grandes ses oreilles pour déceler le moindre bruit. Les yeux écarquillés, il scrutait vainement l'épaisse obscurité qui l'entourait. Rien ne bougeait. Nul bruit ne venait heurter, même le plus légèrement, ses tympans en éveil. L'entrée de la caverne, d'une obscurité un peu moins prononcée, se découpait vaguement sur l'absence totale de lumière qui régnait en ces lieux.

Le moine retint sa respiration, tendant l'oreille jusqu'à ce qu'il puisse percevoir ses battements de coeur ainsi que les légers craquements et sifflements de ses organes. Rien pour le rassurer ; nul bruissement de feuilles, nul cri émis par quelque créature nocturne. C'était le silence, l'absence totale de bruit, chose que très peu de personnes connaissent, surtout pas celles qui vivent dans des agglomérations. Une fois de plus, il sentit comme de petites vrilles lui passer sur la tête. Il bondit en l'air en poussant un cri d'effroi, les jambes battant le vide avant de toucher terre.

Il sortit précipitamment de la caverne, inondé d'une sueur froide, puis se pencha rapidement sur le feu bien couvert. Poussant de côté la terre et le sable qui le protégeaient, il découvrit le brasier rougeâtre, dans lequel il s'empressa de jeter une branche bien sèche. Puis il souffla sur les braises jusqu'à ce que ses vaisseaux sanguins semblent être près d'éclater sous l'effort. Finalement, le bois s'enflamma. Saisissant la branche d'une main, il plaça un second morceau de bois dans le feu et attendit également qu'il acceptât de brûler. Un brandon enflammé dans chaque main, le jeune homme rentra lentement dans la caverne. Les flammes vacillantes des torches crépitaient et dansaient à chacun de ses mouvements, et, de chaque côté, on apercevait des ombres gigantesques et grotesques dansant sur les parois.

Le jeune moine regarda nerveusement autour de lui. Anxieusement, il chercha dans l'espoir de trouver d'éventuelles toiles d'araignée qui auraient pu se coller à lui, mais n'en aperçut point. Il pensa alors au vieil ermite et s'en voulut de n'y avoir pas pensé plus tôt. "Ô Vénérable ! appela-t-il d'une voix tremblante, allez-vous bien ?" Il tendit l'oreille et écouta attentivement. Il ne reçut aucune réponse, pas même un écho. Il s'avança lentement, peureusement, en se faisant précéder par les deux brandons enflammés. Arrivé au fond de la caverne, il tourna à droite, là où il n'avait jamais mis les pieds, puis poussa un soupir de soulagement lorsqu'il vit le vieillard assis dans la position du lotus, au fond de cette caverne de moindre importance.

Alors que le jeune homme allait se retirer discrètement, un scintillement étrange et répété retint son attention. Regardant attentivement, il aperçut de l'eau sortant goutte à goute d'une anfractuosité du rocher. Maintenant, le jeune moine avait repris son calme. "Je m'excuse d'être ainsi entré chez vous, ô Vénérable, dit-il, mais j'avais craint un instant que vous ne fussiez malade. Je vais vous laisser." Mais il n'y eut pas de réponse. Pas un mouvement. Le vieillard demeurait assis, rigide comme une statue de pierre. Non sans appréhension, le jeune homme s'avança et observa un instant la forme immobile. Finalement, rempli de crainte, il tendit le bras et toucha l'épaule de l'Ancien. L'esprit de ce dernier l'avait quitté. Précédemment aveuglé par le vacillement des flammes, le jeune moine n'avait pas pensé à l'aura et, maintenant, il remarquait qu'elle n'était plus là non plus, qu'elle s'était estompée.

Tristement, le jeune homme s'assit devant le cadavre, les jambes croisées, et récita le très ancien rituel des morts, fournissant des instructions pour le voyage de l'Esprit vers les Champs Célestes, le prévenant des dangers qui pouvaient le guetter dans son état d'esprit confus par des entités malfaisantes. Enfin, ses obligations religieuses remplies, il se leva lentement, s'inclina devant la dépouille mortelle et — les torches s'étant depuis longtemps consumées — sortit de la caverne en tâtonnant.

Le vent qui précédait l'aurore venait juste de se lever et commençait à gémir sinistrement dans les arbres. Un gémissement sauvage sortit d'une fissure rocheuse dans laquelle le vent s'engouffrait en émettant une morne plainte semblable à celle d'un orgue. Lentement, les premières lueurs de l'aurore apparurent dans le ciel et l'on pouvait maintenant distinguer la crête la plus lointaine de la chaîne de montagnes. Le jeune moine s'accroupit près du feu d'un air piteux, se demandant ce qu'il devait faire ensuite, pensant à la macabre tâche qui l'attendait. Le temps semblait s'être arrêté. Finalement, après ce qui parut être une éternité, le soleil se leva et le jour se montra. Le jeune moine jeta une branche sur le feu et attendit patiemment que son extrémité veuille bien s'enflammer. Ensuite, à contrecoeur, il se saisit du brandon et s'avança avec les jambes tremblantes dans la caverne et dans la chambre intérieure.

Le corps du vieil ermite était toujours en posture assise, comme s'il eût été vivant. Le jeune moine se baissa et souleva le vieux corps avec appréhension. Il le leva un peu plus et, sans beaucoup d'effort, le chargea sur ses épaules. Titubant quelque peu, il sortit de la caverne et suivit le flanc de la montagne, là où la grande pierre plate attendait. Les vautours attendaient aussi. Lentement, le jeune moine ôta la robe, et le corps émacié apparut. Il ressentit immédiatement de la compassion en constatant cette maigreur effarante, rappelant celle d'un squelette sur lequel on aurait tendu de la peau. Frissonnant et plein de répugnance, il enfonça le silex affûté dans le bas-ventre du cadavre et tira fortement vers la poitrine. Le déchirement des fibres musculaires et des cartilages fit un bruit sinistre qui alerta les vautours, et ceux-ci en profitèrent pour s'approcher en sautillant.

Une fois le corps sectionné et les viscères exposés, le jeune homme souleva une grosse pierre qu'il laissa retomber sur le crâne. Ce dernier s'ouvrit et la cervelle se mit à couler. Puis, les yeux pleins de larmes, il ramassa la robe ainsi que l'écuelle du vieil ermite et retourna à la caverne en laissant derrière lui les vautours se disputer et se battre. Il jeta le vêtement et le bol au feu et regarda les flammes consumer rapidement ces objets.

Avec tristesse, les larmes roulant sur ses joues et tombant sur la terre assoiffée, le jeune homme se retourna et descendit péniblement le sentier qui le conduisait vers une autre phase de son existence.

FIN



[1] Milliards : le terme utilisé dans le texte original est billions, lequel signifie probablement des milliards, ou sinon des milliers de milliards. Le terme billion, pour les Britanniques, se réfère ici en théorie à mille milliards, avant que ce terme ne soit réformé en 1974, pour ne plus valoir qu'un milliard, comme dans la plupart des pays. – NdT